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Il en fut autrement en Allemagne, où truis religions se trouvaient en présence ; en gagnant peu à peu les âmes, le principe même de la Réforme mina cette orthodoxie qui se parait si faussement du nom de Luther. Ce fut vers la fin du dix-septième siècle que se fît ce changement ; celui qui en fut l'auteur, ou, pour mieux dire, celui qui exprima le mieux un besoin général, ce fut le théologien Spener. Spener, dont les disciples furent nommés par dédain les piétistes, était un mystique; c'est-à-dire qu'il mettait toute la religion dans le cœur, et n'attachait point d'importance aux formes extérieures. 11 ne touchait pas à la doctrine; mais il répétait que la réforme commencée par Luther était loin d'être achevée dans la vie et dans les mœurs, par là il faisait ressortir tout ce qu'il y a d'individuel dans la foi, et débarrassait l'esprit que la lettre étouffait. C'était revenir à la doctrine des premiers temps, c'était rendi-e au fidèle la part de liberté à laquelle il adroit; mais c'était aussi contredire la toute-puissance de l'Église établie, et Spener fut persécuté pour être trop chrétien.
Il est remarquable qu'au début du dernier siècle une réforme semblable a commencé dans l'Église anglicane, et qu'elle a rencontré les mêmes obstacles. Les Wesley et les Whitotîeld , avec moins de douceur que Spener, ont aussi rendu le premier rôle à l'individu, et c'est ce que de nos jours Channing a fait en Amériqu(,\ Toutes ces âmes pieuses et aimantes ne touchent guère au symbole et respectent les formes anciennes; mais, en plaçant l'essentiel de la religion dans la vie, elles ébranlent toujours l'orthodoxie et préparent d/^.s révolutions qui, pour être pacifiques, n'en sont que plus durables.
(juelle que fût la jalousie des orthodoxes, il leur
fallut bientôt se réunir aux piétistes pour combattre un ennemi commun, le rationalisme. Les idées des déistes anglais avaient gagné le continent, la religion naturelle prenait peu à peu la place du christianisme, même chez les théologiens. Sans doute on défendait la doctrine du Chiist, mais c'était en livrant les mystères et, par exemple, à voir comment Paulus explique les miracles du Sauveur en les détruisant, il semble qu'il demande grâce pour l'Évangile. L'école rationaliste, toute-puissante au dix-huitième siècle, a longtemps régné sans partage; aujourd'hui qu'il est permis de la juger, je dirai sans crainte de paradoxe que ce qu'elle a le moins compris, ce n'est pas la rehgion dont elle a fait une philosophie ou plutôt une morale vulgaire , c'est la raison. Enivrés de liberté, comme leurs contemporains, les théologiens de cette école ont cru qu'ils pouvaient tout expliquer par l'effort de leur inteUigence, sans voir que la raison est bien faible si elle ne va pas jusqu'à connaître qu'il y a une foule de choses qui la surmontent. C'est cependant de la rehgion qu'il est surtout vrai de dire avec Hamlet :
There are more things in heaven and earth, Horatio, Than are dreamt of in your philosophy*.
Toutefois il ne faut pas être injuste envers cette école déchue : en tuant l'ancien dogmatisme, en inaugurant la critique avec Semler et Eichhorn, l'histoire avec Planck et Spittler, elle a rendu plus d'un service à la liberté comme à la rehgion, et de nos jours même, transformée, il est vrai, et corrigée par un esprit plus
' Horatio, il y a sur la terre et dans les cieux plus de chose» que n'en ixve votre philosophie. {Hamki, acte 1*', scène ▼.)
*ar«^e et plus sûr, oUo a eu de nobles représentants dans le savant Gieseler et clans l'ini^énieux Hase.
Ce n'est pas d'une école critique et d'une théologie négative que pouvait sortir le réveil religieux ; aussi en Allemagne, comme en France et en Angleterre, ce n'est point la science qui l'a amené, ce sont les événements.
En Allemagne, on sait quelles souffrances suivirent la conquête. Ce furent ces misères même qui ressuscitèrent le sentiment religieux. Il y a dans les révolutions et les guerres une douleur vive qui contraint l'homme à rentrer en lui-même, et il ne peut regarder dans son âme sans y trouver Dieu. Le triomphe de la force, la dérision des événements, la lutte avec le malheur, ce sont là des épreuves qui accablent les cœurs faibles ; mais les cœurs énergiques se redressent sous la blessure, et quand la justice leur manque sur la terre, ils s'attachent jusqu'à la mort à cette main divine qui finit toujours par remettre l'ordre dans les choses et dans les esprits. Les succès de 1813 et de 1815 ajoutèrent à ce pieux enthousiasme, et quand en 1817 on célébra le troisième jubilé de la Réforme, une hymne de reconnaissance éclata par toute l'Allemagne ; c'était le Dieu de leurs pères qui avait rendu aux Allemands la patrie et la ID^erté.
Cette émotion amena bientôt une révolution Uttéraire qui servit aussi la religion. La haine de l'étranger, et surtout l'horreur des idées françaises, poussa toutes les têtes ardentes vers l'étude du moyen âge, la grande époque du Saint-Empire. Rien ne fut beau que le passé : art, poésie, lois, croyance des ancêtres, tout fut déclaré admirable et saint; et ce ne fut pas toujours à Luther qu'on s'arréla. Plus d'un poète, plus d'un arti.ste accusa la sécheresse du protestantisme et
se plaignit de la Réforme, qui avait mis la critique à la place de la foi. Frédéric Sclilegel, le chef du mouvement, le comte Frédéric Stolberg, Zacharias Weruer, passèrent au catholicisme. Quant à ceux qui restèrent attachés à la religion de leur enfance, il y eut du moins chez eux un retour vers une antiquité de trois siècles ; la confession d'Augsbourg reprit faveur; le goût du passé rendait à l'ÉgUse une popularité qui depuis longtemps lui manquait.
Dans ce retour au moyen âge qu'on nomma le romantisme, dans cette reUgion de fantaisie où la poésie menait à la foi , il y eut plus d'un excès. M. Bunsen rappelle comme exemple de ces folies qu'un des coryphées du parti, Adam Muller, allait jusqu'à voir une preuve de la Trinité dans l'assolement triennal; mais l'effort des Novahs, des Tieck, des Schlegel ne fut pas stérile, et Goethe, dans sa sérénité, avait raison de saluer ce mouvement, auquel il demeurait étranger, comme une transition vers une région plus haute ' . Le sentiment de l'infini, le respect du passé s'éveillaient dans les âmes, la religion allait trouver des cœurs préparés.
On voit que l'Allemagne suivait le même chemin que nous; ce qu'essayait l'école romantique d'outre- Rhin, c'est ce que M. de Chateaubriand avait commencé en France par le Génie du Christianisme et les Marty7^s, avec cette diiierence toutefois que chez nous la religion ne ressentit que beaucoup plus tard le contre-coup de la littérature. Chez les Anglais, au contraire, le goût du moyen âge passa de suite dans la théologie. Ce fut d'Oxlbrd que vers 1833 partit le
' LeUre à Heinhard, 1810. Geiuesworte aws Goelhesbriefen, Laucizglle, a" 140.
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mouvement qu'on a nomme anglo-catholique. Un théoloi^ien (le l'É.^lise établie, un professeur de l'université, le docteur Pasey, publia avec M. Newman, les Tracts for the times qui firent une vive sensatioil. Tous deux, remontant à mi-chemin le passé , essayaient de ramener l'Édise anglicane au lendemain de sa séparation, à ce point où, hormis la suprématie du pape, un œil exercé a grand'peine à la distinguer du catholicisme. C'est une réforme de même espèce qu'entreprit à Berlin un autre adorateur du passé, M. Hengstenberg; lui aussi voulait rendre à l'Eglise de Luther, avec des ornements et des cérémonies depuis longtemps oubliées, une autorité qu'on regrettait toujours. Comme le docteur Pusey, M. Hengstenberg a fait école ; comme lui aussi il a été abandonné par ses disciples et ses amis les plus chers ; Hui-ter, Gfrœrer et bien d'autres ont été chercher l'autorité à Rome, comme l'ont fait Newman, Faber et les "Wilberforce : du principe de leur maître ils ont tiré la seule conséquence légitime, car une fois qu'on proclame que l'Église est un étabhssement mystique et la pierre angulaire du christianisme, la seule Eglise vraie est celle qui remonte aux apôtres; si elle est divine, il est évident que ses corruptions, quelles qu'on les suppose, n'ont pu anéantir l'autorité qu'elle a reçue d'en haut.
La guerre et le romantisme, tels furent donc les deux courants qui ramenèrent l'Allemagne à la religion : la guerre en remuant profondément les âmes, le romantisme en réconciliant les lettres avec ce que les beaux esprits avaient nommé longtemps la barbarie du moyen âge, ce que, par un excès opposé, on regardait maintenant comme la lleur et l'épanouissement du christianisme. Oa reconstituait le
passé, il était naturel d'en rétablir la plus grande institution, et de restaurer l'Église en même temps que la monarchie. Mais cette œuvre délicate rencontra deux terribles obstacles, la philosophie et la critique sacrée ; c'est derrière ces deux remparts que s'abrita la Hberté chrétienne, et sous des noms nouveaux recommença la lutte des deux principes que le luthéranisme porte en son sein.
Le dix-neuvième siècle a été pour l'Allemagne la grande période philosophique; Kant, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne parler que des chefs, ont remué l'intelhgence humaine plus profondément qu'on ne l'avait fait avant eux. La mode est aujourd'hui de les maudire après les avoir trop admirés , cependant si de pareilles études ne font que troubler l'àme humaine, pourquoi y revient-elle toujours avec une soif insatiable, sans jamais se laisser décourager par les mécomptes et les souffrances? Ces philosophes que la piété du jour traite avec tant de dédain ont eu cet incomparable mérite qu'ils ont cherché la vérité pour elle-même, et qu'ils en ont fini avec tous ces axiomes de convention qui encombraient la théologie et la science. Par là, comme M. Bartholomèss l'a prouvé dans un bon livre ' , ils ont servi la religion alors même qu'ils se sont égarés. N'est-ce rien d'ailleurs que d'avoir montré ce qu'il y a d'absolu dans la morale comme l'a fait Kant ? N'est-ce rien que d'avoir relevé le drapeau du spiritualisme, que les théologiens du dernier siècle n'avaient pu soutenir? La religion s'adresse toujours à des esprits que l'éducation et le monde ont plus ou moins préparés ;
Histoire criiique des doclrmcs iclujieuses de la philosophie ino' dune, lbi)i>, 2 vol. iu-8°.
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ne doit-elle donc que des injures à une philosophie qui, en la débarrassant du matérialisme, lui aplanit plus de la moitié du chemin ?
A côté de ces grands noms il faut placer celui d'un philosophe peu connu en France, mais qui a exercé une énorme intluence sur la théologie allemande, c'est Schleiermacher. Personne dans notre siècle n'a mieux compris en quoi consiste l'essence même de la religion, on peut dire que Schleiermacher a découvert de nouveau dans l'àme humaine une région depuis longtemps déserte et oubliée. Pour lui, la religion n'est pas seulement la croyance au dogme, la pratique de la morale, c'est une force primitive, un élément de notre âme qui domine et règle toutes nos facultés. On n'est pas tour à tour philosophe et chrétien, artiste et fidèle ; l'esprit de l'homme n'admet pas ces divisions, la religion le prend tout entier. La religion éclaire et dirige l'intelligence aussi bien que la vie, le vrai philosophe comme le véritable artiste est celui qui s'enivre de l'infini comme fait Spinosa, ou de l'amour du Christ comme fait Novalis. En d'autres termes, et pour me servir d'une des comparaisons que Schleiermacher emprunte à Platon, son maître favori, si chacune de nos idées, si chacun de nos actes est une mélodie particuUère, la reUgion est l'harmonie qui l'accompagne, le pénètre et le soutient. La devise de Schleiermacher, c'est Vin Deo vivimus, movemur et sumus de l'apôtre. S il est panthéiste, comme on le lui reproche, c'est à la façon de saint Paul, et en vivant tout en Dieu.
Dire que la rehgion doit dominer la science aussi bien que la vie, ce n'est pas sans doute chose nouvelle; le mérite de Scldeiermacher est d'avoir montré comiucnt cette idée transforme les notions ordinaires
qu'on se fait de l'Église et du dogme. Si la religion est individuelle, si la foi varie avec la force de chaque esprit, l'orthodoxie est un rêve, c'est l'amour du Christ qui seul constitue l'Église. Le dogme perd ainsi son caractère de vérité absolue; il ne représente plus que la façon diverse dont l'humanité exprime en chaque siècle une même pensée et un même sentiment; il a son histoire comme toutes les idées humaines. C'est par là que Schleiermacher a fait une révolution dans la théologie. Quoiqu'il n'ait point laissé d'école, il n'y a guère de savant en Allemagne qui ne relève de ce puissant esprit. La vérité qu'il a proclamée est de ces maximes fécondes qui transforment la science, en dehors de l'école de Hegel et de l'orthodoxie il y a, je crois, peu de personnes qui ne reconnaissent aujourd'hui que le christianisme est moins une doctrine qu'un principe de vie. Pectus est quod theologum facit, disait le pieux Neander, il y a dans cet axiome un sens profond. Il est trop vrai qu'entre des mains incrédules la théologie tourne à de vaines recherches ou se dissipe en subtilités. Mais on voit en même temps combien dans le système de Schleiermacher le principe de hberté échpse le principe d'autorité. L'Éghse disparaît devant l'individu.
La critique sacrée a marché du même pas que ^a philosophie, et ce n'est pas une des moindres gloires de l'Allemagne. De Wette, Neander, Tholuck, Giese- 1er, Ullmann, Hase, Bunsen, Rothe ont fouillé l'histoire et surtout les origines du christianisme. Les travaux ont été divers ; la pensée directrice a été la même : chercher la vérité. Pleins de confiance dans la divinité de la révélation, convaincus que l'Évangile est vrai, d'une vérité absolue et qui ne peut contrarier la raison, tous ces savants se sont mis à
l'œuvre pour déblayer l'cdifice, certains que sous la poudre des siècles ils trouveraient la pierre inébranlable qu'a placée le fds de Dieu. Ce n'est ni à l'Eglise, ni à la tradition, c'est aux textes mêmes qu'ils ont demandé la doctrine du Cbrist et de ses disciples; on a étudié saint Paul comme on étudie Cicéron. On a fait la part du siècle, des idées, de la langue, de l'éducation, et en mettant ainsi l'bomme en pleine lumière, on a mieux compris la grandeur de son esprit et le caractère de sa mission.
Cette justice, rendue à la critique allemande, étonnera ceux qui ne connaissent que l'œuvre de Strauss; mais ce livre, qui a fait tant de bruit, n'exprime que les idées d'un homme, ou tout au plus celles d'une école particulière ; encore faut-il reconnaître que le chef des théologiens de Tubingue, F.-Ch. Bauer, est un autre génie que Strauss, et que ses profondes études sur l'histoire, le dogme et la littérature des premiers siècles ont fait dans la théologie une révolution salutaire. La crise qu'ont amenée ces études hardies a régénéré plus que la science. Contre le scepticisme de Strauss, contre la critique dissolvante, et les théories absolues de Bauer, on s'est armé de toutes parts; on a fouillé l'antiquité avec tant de zèle et de bonheur qu'aujourd'hui les apôtres et leurs premiers successeurs nous sont presque aussi familiers que César ou ses contemporains. Nous connaissons leurs œuvres, leur génie, les combats qu'ils ont soutenus, mieux qu'on ne les connaissait au temps de Constantin, et le christianisme, vu de plus près, est tout à la fois plus vrai et plus grand. Loin que la religion ait perdu à ces hbres recherches, elle y a gagné le respect des esprits les plus ditiiciles; comme l'or, elle s'est purifiée en passant par le feu.
Tel était l'état de la religion et de la théologie en Allemagne lorsque l'athéisme de Feuerbach et les événements de i848 firent reculer les plus téméraires. Feuerbach, outrant la doctrine de Hegel et réduisant tout à l'existence du moi, annonçait aux hommes que Dieu est une créature de notre esprit, que la religion n'est qu'un mirage où chacun de nous, adorant sa propre image, se met à deux genoux devant soi. La révolution faite au nom de la liberté proclamait la séparation absolue de l'Éghse et de l'État; UhUch, WisHcenus et les amis de la lumière sortaient de l'Église établie pour sortir bientôt du christianisme; Ronge promenait partout sa chimère du catholicisme allemand, au grand scandale des âmes pieuses. On sait quelle est la fin de toutes ces saturnales; dès que la révolution se jette dans un des côtés de la balance, elle relève aussitôt le plateau opposé; quand elle se fait au nom de la hberté, on peut compter sur la dictature. Ce fut l'histoire de l'Allemagne; on eut horreur de tous ces désordres; on maudit la philosophie et la critique, comme si l'on n'abusait pas de toutes choses. Ce fut la Hberté qu'on rendit responsable de tous les crimes de la licence ; on en vint à flétrir la raison même, cette étemelle complice de la liberté. En de pareils moments, quand l'homme s'abdique lui-même et renonce à ce qui fait sa grandeur, il lui faut une vérité qu'on ne discute pas, et cette vérité il va la chercher dans le passé, comme si le passé n'avait connu ni incertitude ni combats, comme s'il n'avait pas conquis sa foi au seul prix qui l'achète, au prix de la recherche et de l'effort ! C'est alors que l'orthodoxie s'otfre comme un port où chacun compte trouver le silcn«e et la paix, et c'est de cette façon qu'à Berlin M. Hengs-
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tenberg et M. Stahl ont pu se croire et se dire les sauveurs de la religion et de la société.
Cet abattement de l'opinion, cet abandon de la raison qui se renonce elle-même ne sont pas rares dans l'histoire ; c'est une maladie connue et qu'on peut nommer la fatigue des révolutions. Mais ces crises violentes ne sont jamais de longue durée ; l'homme ne peut pas plus vivre sans pensée que sans action, et dans l'Église, plus encore que dans l'État il faut une agitation nécessaire ; une société complètement orthodoxe serait une société pétrifiée. « J'ap- <( prends, écrit saint Paul aux Corinthiens^ que quarid « vous vous réunissez dans l'Église, il y a des divi- « sions parmi vous, et je le crois en partie. Car il « faut aussi qu'il y ait des opinions parmi vous pour (( que les éprouvés soient manifestés. » Nous voici bien loin de cette uniformité factice à laquelle l'àme résiste, et dont on ne peut obtenir l'apparence que par des moyens politiques, la force ou l'intérêt.
Voyons donc quelle est la doctrine de M. Stahl, et commençons par écarter tous les soupçons, tous les reproches injustes qu'invente la passion. Pour que M. Stahl ait entraîné l'opinion, il faut qu'il y ait dans son système un fonds respectable ou tout au moins des apparences spécieuses. On ne séduit les hommes qu'en leur présentant la vérité, ou ce qu'on a pris pour elle. En religion comme on politique, ce qui constitue un parti, ce n'est pas l'intérêt, c'est la foi commune en quelque grand principe; à toute armée il faut un mot d'ordre et un drapeau.
' 1. (lor. XI. 19. Nam opnriei et hœreses esse, ut et qui probati sujii, mauifesli Jianl. Alpt^tU en grec ne veut dire (\n opinions ; ;\ Iraduue ce mol pur hérésies l'argiunenl de saint Paul ne serait que plus fort, cl condaninerait d'aulanl plus l'intolérance.
Ce drapeau, toujours honorable, les uns le défendent en soldats, les autres ne se rangent sous ses couleurs que pour mieux assouvir leur ambition ou leur convoitise ; c'est l'éternel mélange des choses humaines, mais ce qui distingue la religion des empires de la terre, c'est que ni la passion ni la vertu n'y donnrmt la dernière victoire; le triomphe final n'appartient qu'à la vérité. Tandis que l'erreur, fùtelle soutenue par le génie et consacrée par le martyre, s'use à la longue et épuise le parti qui la soutient, la vérité grandit par ses défaites mêmes, malgré les faiblesses de ses amis, elle finit toujours par confondre la science et l'habileté de ses adversaires. Le combat dure plus d'un jour et recommence plus d'une fois; il peut fatiguer la patience des générations; mais pour qui a une foi sincère, l'issue de la lutte n'est jamais douteuse. C'est donc la vérité seule qu'il faut chercher dans les discussions religieuses ; ce sont les principes seuls qu'il faut éprouver; une fois l'erreur démasquée, laissons faire au temps, la ^ictoire est à nous.
Le principe de M. Hengstenberg et de M. Stalil, c'est que l'État doit avoir une religion à lui. Suivant ces nouveaux théologiens, qui me semblent assez loin de saint Paul, une des fins principales du gouvernement, c'est de défendre contre de fâcheuses concurrences l'Église qu'il adopte, c'est de mettre ce qu'il croit la vérité à l'abri des attaques de l'incrédulité.
Comprenons bien ce que demande cette école qui, sous des noms nouveaux, relève les idoles du passé. La révolution française a séparé l'Église et l'État, et depuis soixante ans l'Europe s'est engagée dans la voie que nos pères ont ouverte. Ce n'est pas à dire pour cela que la loi civile soit devenue athée : elle a
ressé simplement d'être catholique, angîicane ou luthérienne. Partout aujourd'hui l'État reconnaît ces grands principes de morale chrétienne qui ne sont la propriété exclusive d'aucune secte, car la civilisation moderne en a fait son patrimoine. Ménager ia hherté de l'individu, réduire l'inégalité sociale, instruire le peuple , améliorer sa condition morale et matérielle, aider l'ouvrier, secourir le pauvre, affranchir l'esclave, adoucir le droit pénal, supprimer toutes les barbaries de la guerre , tel est le caractère des législations modernes. C'est de l'Evangile que se réclame le droit public de l'Europe, si bien qn'on peut aflirmer sans crainte de paradoxe que jamais la loi n'a été plus chrétienne que du jour où elle a rompu avec la théologie : résultat singuher et qui devrait ouvrir les yeux au plus fanatique, si jamais un fanatique voyait autre chose que sa propre pensée.
Voilà ce que nos pères considéraient comme un grand progrès sur le passé. Les auteurs du Code ci^âl, les rédacteurs du Concordat glorifient la séparation de l'Église et de l'État comme une des conquêtes de 1789. C'est pour cela peut-être que M. Stahl et ses amis s'en défient; la Révolution française n'est pas, dit-on, en grande faveur à Berlin.
Par quoi M. Stahl romplace-t-il Terreur révolutionnaire qu'en 1848 M. de Radowitz défendait au Parlement de Francfort comme une vérité chrétienne et comme le salut de la religion? C'e=t par ce qu'on appelle en Allemagne la théorie de l'État chrétien. L'État chrétien ce n'est pas autre chose que l'union des deux ])uissnnces ; c'est un mot nouveau pour une bien vieille institution.
Pour qui étudie l'histoire, il n'y a pas de spectacle plus solennel que ce duel éternel des idées. A peine
la génération victorieuse repose-t-elle dans la tombe, que Terreur se relève sous un nouveau masque, et qu'après avoir calomnié et défiguré le passé , elle recommence la lutte avec des enfants qui trop souvent ont oublié les soufltances et les fatigues de leurs pères. 11 ne faut pas nous plaindre de ces épreuves perpétuelles. Combattre et avancer en combattant, c'est notre devoir ici-bas. La vérité, sachons-le bien, n'a pour elle que la place qu'elle occupe dans notre âme; si nous ne l'aimons pas d'un amour raisonné, si nous ne la défendons pas avec la vigilance et l'énergie de nos aïeux, toutes les gloires du passé ne l'empêcheront pas de perdre du terrain. De l'héritage de ses ancêtres un peuple n'a vraiment que la part qu'il cultive; tout ce qu'il néglige est envahi.
En ce point, l'exemple de l'Angleterre est plein d'instruction, n y a vingt ans que M. Gladstone, débutant avec éclat dans la vie politique, mais encore tout imprégné des idées d'Oxford, publiait sur les rapports de l'ÉgUse et de l'État un livre qui fit sensation. C'était la théorie même que soutient aujourd'hui M. Stalil ; avec cette diôérence que M. Gladstone, plus jeune et plus ardent que le professeur de BerUn, s'effrayait moins des conséquences extrêmes où l'entraînait son principe. Dans la première ferveur de l'âge et de la foi, on ne réfléchit point, on avance ; un théologien de vingt ans court au paradoxe comme un jeune soldat monte à l'assaut.
« Je n'hésite pas à affirmer, écrivait M. Gladstone, que si un mahométan croit en conscience que sa religion vient do Dieu et qu'elle enseigne la vérité divine, ce mahométan doit croire que cette vérité est salutaire pour l'âme humaine, et salutaire avant tou',es choses. 11 doit donc en désirer la propa-
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gation et employer pour cela tons les moyens convenables et lé.:^itimes. Et si ce mahométan est un prince, il doit compter parmi ces moyens l'influence et l'argent dont il peut légalement disposer à cet effet. »
Comme M. Stahl, M. Gladstone déclarait bien haut qu'il ne voulait point de persécution, car l'Évangile condamne de pareilles rigueurs. Il demandait simplement qu'on réservât aux vrais croyants tous les avantages de la société, et qu'on frappât d'incapacité politique ceux qui n'avaient point la foi de l'État. C'était la réhabilitation des duretés de l'Église anglicane. Voilà ce qu'un néophyte trouvait chose naturelle et légitime, c'est aussi, ce que de façon plus ou moinsdéguisée, on demande aujourd'hui à Berlin.
Mais ce n'est pas à Londres, dans un pays imbu de liberté et toujours sur ses gardes, que cette théorie avait chance de réussir. 11 suffit d'un article de la Revue d'Edimbourg pour dissiper d'un souffle ces beaux sophismes si finement tissés. Le bon sens et l'expérience emportèrent en passant toutes ces toiles d'araignée. Aussi spirituel qu'impitoyable, M. Macaulay, l'auteur de l'article, montra en quelques mots que toute la hardiesse dont l'écolier d'Oxford taisait parade n'était que timidité, et que pour être conséquent avec ses principes il fallait que M. Gladstone allât jusqu'aux bûchers de l'Inquisition'. C'était une démonstration par l'absurde, aussi fine que vraie. De l'union trop intime de l'Église et de l'État, La logique fera toujours sortir l'Inquisition; c'est la conclusion fatale et la condamnation de tous ces sv^s-
' Kdinhurijh lieview, avril 1839, et ckin» le3 Essais de M. Macaulay, liolc : Cliutclt aiiU Siaic.
ternes ingénieux auxquels ne manquent que la raison, la justice et la charité.
a Pourquoi, disait M. Macaulay, pourquoi ne pas rôtir à petit feu les dissidents? Tous les principes sur lesquels repose la théorie de M. Gladstone mènent évidemment à verser le sang. Si la propagation de la vérité religieuse est une des fins principales du gouvernement; si le devoir du gouvernement est d'employer à cette fin son pouvoir constitutionnel; si, comme il n'est pas douteux, le pouvoir constitutionnel du gouvernement va jusqu'à faire des lois pour brûler les hérétiques, et si brûler est certainement un moyen très-effectif de supprimer des opinions, pourquoi ne brûlons-nous pas?
« Il nous semble que lorsqu'on emploie des incapacités civiles afin de propager une opinion, c'est le comble de l'absurdité que de reculer devant d'autres peines pour atteindre au même but. Il est trop clair que si vous punissez, vous devex punir eflTectivement. La souffrance que cause le châtiment est un mal sans mélange, vous ne devez l'infliger que pour en obtenir quelque bien. C'est une cruauté stupide que d'établir des peines qui tourmentent le criminel sans prévenir le crime. Maintenant est-il possible de supprimer les opinions par une persécution sanguinaire et incessante? C'est ainsi qu'on a étouffé les Albigeois et les LoUards. C'est ainsi qu'en Italie et en Espagne on a écrasé les belles espérances de la Réforme. Mais nous défions M. Gladstone de nous citer un seul cas où le système qu'il recommande ait réussi.
a Et pourquoi M. Gladstone a-t-il le coeur si tendre? Quelle raison peut-il donner pour pendre un meurtrier et pour'laisser échapper un hérésiarque sans lui infliger même une amende? Est-ce que l'hérésiarque est pour la société un membre moins dangereux que le meurtrier? Est-ce que la perte d'une seule âme n'est pas un mal plus grand que la perte de plusieurs vies ? Est-ce que le nombre des meurtres commis par le plus cruel des bravi qui ont jamais tiré le poignard en Italie est quelque chose, comparé au nombre d'âmes qu'un hérésiarque adroit prend dans ses filets? Si donc l'hérésiarque fait infiniment plus de mal que le meurtrier, pourquoi la loi l'épargne-t-elle? Nous en pouvons donner la raison ; raison brève, simple, décisive,
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conduanle. Nous n'excusons j)as le mal que lait l'hérésiarque, mais nous disons que ce n'est pas contre un mal de cette sorte que l'Élat a reçu mission de nous protéger. Mais comment M. Gladstone, qui considère ce mai comme un de ceux que doit empêcher le gouvernement, peut-il se soustraire aux conséquences évidentes de sa doctrine? C'est ce que nous ne comprenons pas. »
M, Stahl a de grands avanta^^es sur M. Gladstone. 11 éorit au lendemain d'une révolution qui a dégoûté de la liberté; il enseigne dans une ville où depuis quarante ans les philosophes et les théologiens ont remué tant de problèmes et semé tant de sophismes qu'on y a perdu le sentiment de la vérité. 11 a donc pour lui la lassitude de l'opinion. En outre, c'est un jurisconsulte éprouvé, un dialecticien subtil; il aune façon toute rabbinique de jouer avec les mots qui déroute ses adversaires; personne ne sait avec plus d'apparence tirer d'un principe reconnu certaines conséquences qui l'annulent. Tout cela suppose sans doute beaucoup d'esprit et de ressources; mais la question que soulève M. Stahl est trop grande pour se pUer à tant de finesses. Quand on demande aux hommes de renoncer à une liberté vraie ou fausse , c'est avec le bon sens qu'il faut les attaquer, et non pas avec des arguments d'école ou de Palais. Pour prouver à la conscience qu'elle a tort d'user de ses droits, il ne suffit pas de l'éblouir par un raisonnement. Dès le début M. Stahl rencontre une difficulté inaurmontable. En Espagne, en Angleterre, en Russie, en Suède, il n'y a qu'une Église dominante, c'est au nom dr la vérité dont chacune de ces Églises s'attribut' le monopole qu'on réclame l'appui du bras séculier afin d'étoutïer l'erreur. Mais en Prusse, il y a trois Églises reconnues par l'État, et qui toutes trois
y sont sur le pied d'égalité. Les réformés y sont aussi anciens et aussi forts que les luthériens, et depuis 1815 les catholiques forment le tiers de la population. Montrer que ces trois Églises sont respectables, c'est une œuvre dont M. Stahl, tout luthérien qu'il soit, s'est acquitté de la façon la plus honorable pour les deux confessions qu'il ne suit pas ; mais prouver que ces trois Églises sont les seules respectables, et que, malgré des contrariétés visibles, chacune d'elles contient la vérité chrétienne, c'est chose impossible, toute l'habileté du monde y échouerait. De ces trois Églises, il y en a une, sinon deux, qui condamne les autres, leurs principes sont inconciliables. Si la vérité rehgieuse est un absolu, comme le soutiennent les catholiques, il est évident qu'il n'y a qu'une seule ÉgUse qui soit vraie; c'est celle qui garde le dépôt sacré. Si au contraire, suivant la doctrine de la Réforme, chacun a droit de rechercher la parole de Dieu dans la Bible, en d'autres termes, si la vérité n'est révélée à chaque fidèle que dans une mesure variable, qui donc osera dire que deux ou trois symboles épuisent les combinaisons infinies de l'esprit humain? Ainsi, par la force des choses, M. Stahl se trouve ■appelé tout d'abord à choisir entre le cathoUcisme et le protestantisme, entre la vérité objective, extérieure, conservée par la tradition, maintenue par l'autorité, et la vérité subjective, intérieure, conquise par le libre effort de la pensée.* Entre ces deux systèmes séparés par un abîme, il n'y a pas de situation mitoyenne. M. Stahl se trompe s'il croit l'avoir trou- , vée. Il se plaint qu'on l'accuse d'être catholique, mais il n'a pas droit de se plaindre, car certainement il est plus près de Rome que de Genève. Sans doute il ne croit pas à tous les dogmes de l'Église romaine, mais
lo principe de sa foi, comme celui des puséytes, est le principe et le fondement même du catholicisme ; il croit à la vérité objective de l'Évangile, il croit à l'Église et à la tradition. Son seul tort est de chercher à Berlin, au cœur de la Réforme, ce qu'il ne trouvera que dans la ville éternelle , c'est-à-dire une Église environnée de la majesté des siècles, et qui parle au nom de celui devant qui seul s'inchne la conscience, au nom même de Dieu.
C'est par une tentative désespérée que M. Stahl essaye d'échapper aux flots toujours mouvants de la pensée humaine. Ainsi que le docteur Pusey, il se cramponne à la tradition; il essaye de reconstruire une Éghse idéale pour s'y réfugier, comme dans une arche sainte; mais cette Église qu'il imagine, c'est celle même que Luther a combattue. Quel cathohque ne signerait une déclaration de principes comme celle-ci?
« La pensée de l'Église me console. Je serais désolé de l'idée que les baptistes, par exemple, viennent de retrouver le vrai baptême, àquoitientlesalut, et que parconséquent jusqu'à eux, oten dehors d'eux, aucune des grandes communions chrétiennes ne pouvait dire : Qui croit cela et est baptisé, celui-là sera sauvé.Car encore bien qu'il y eût ce remède que tous les chrétiens d'aujourd'hui pourraient se faire baptistes, qui me garantit que demain une autre secte, en étudiant librement l'Écriture, n'y découvrira pas le vrai fondement de l'Église? Ce sera, si l'on veut, le lavement des pieds qu'on a négligé depuis Pierre, ou le rétablissement du sabbat au lieu du dimanche. Au contraire, il y a une consolation pour le cœur de l'homme dans la pensée qu'en tous les temps, sans en excepter le moyen âge, Dieu, suivant ses promesses, a maintenu dans l'Église la vérité qui sauve, et que cette vérité s'est transmise de main en main, de génération en génération*. »
• \^idcr lîunscn, \). l«li.
130 LA LIBERTÉ RELIGIELSE.
Quelle est cette Église en laquelle M. StahJ met sa confiance? C'est ici que le théologien et le politique ne sont plus d'accord. Le premier est luthérien , quoique déjà gâté par l'influence de Spener; le second cherche à défendre les trois communions acceptées par l'État. Il faut donc que M. Stahl invente une définition générale de l'Église qui soit assez large pour comprendre les trois confessions , et voici par quel ingénieux raisonnement il accomplit ce tour de force.
En toute société il y a nécessairement une autorité, car autrement l'association ne tiendrait pas; les sociétés religieuses sont soumises à cette condition comme les sociétés civiles. Dans l'ÉgHse catholique, qui est une monarchie, cette autorité vient d'en haut; elle vient d'en has dans la république calviniste, où elle est conférée par la délégation des fidèles. De cette autorité, qui n'est qu'une abstraction, M. Stahl fait une chose, ou, pour mieux dire, une personne, qu'il nomme l'Église.
« La communauté des fidèles, dit-il, est une réunion purement humaine; l'Église au contraire est l'institution qui a autorité pour lier les hommes. Notre Église (luthérienne) a cette autorité sans évêques et sans pape. Elle la tire de la révélation dont la portée et le sens sont depuis longtemps reconnus; elle n'a pas besoin de l'attendre des fantaisies d'une secte ou des recherches originales d'un diplomate chrétien. Elle la tire du symbole de la Réforme, symbole qui repose non pas sans doute sur une inspiration divine, mais sur une lumière particulière, et dont en somme la vérité est certaine. Et quant au développement dont ce symbole aurait besoin, il peut le recevoir du temps et de personnes pareillement illuminés. C'est ce symbole de la Réforme qui a rassemblé les communautés et les a maintenues jusqu'à présent; il n'est pas leur œuvre, tandis qu'au contraire elles sont son ouvrage. Il est doue au-dessus
STAHL ET BUNSEN. iSi
de la communauté; la communauté n'a donc pas pouvoir de changer ce symbole; c'est la puissance qui la tient liée '. »
Ce passap^o peut donner l'idée de cette dialectique subtile où excelle M. Stahl, et qui lui vaut ses succès de Berlin. Sa théorie a de l'apparence, au fond rien n'est plus creux. Cette définition de l'autorité, toutes les communions chrétiennes peuvent l'accepter. Qui se dit chrétien reconnaît une autorité qu'il place dans l'Eglise ou dans la Bible, cette reconnaissance est le signe qui distingue le chrétien du déiste. Mais cette autorité ne peut pas rester dans le monde des idées; pour parler aux hommes, il faut qu'elle prenne un corps, qu'elle se nomme Pape, prince ou s}niode. Voilà trois formes d'autorité : laquelle est légitime? Sur ce point qui divise la chrétienté depuis trois siècles, M. Stahl apporte-t-il une lumière nouvelle? A-t-il trouvé la solution qui doit pacifier les intelligences? Non, et tout au contraire ce système idéal aboutit à ce qu'il y a de plus terrestre, à la coalition des trois Eglises établies, ou, pour mieux dire, à la toute-puissance de l'État. C'est le souverain qui choisit les Églises qu'il protège ; en d'autres termes, c'est le souverain qui décide ce qui est la vérité ; c'est lui qui tolère ou qui bannit l'erreur. Nous voici retombés aux doctrines païennes, à la théorie que Hobbes et Thomasius ont patronnée, théorie qui fait peu d'honneur à des chrétiens et à des philosophes. La devise de M. Stahl est celle des luthériens du dix-septième siècle : Cujus est regio ejus est religio.
Une ibis sur cette pente, on ne s'arrête pas; dès qu'on fait du prince le gardien de la vérité religieuse, on fait de l'erreur un délit ou un crime politique, on marche
I Wider liunscu, p. 22.
i.^2 LA tTBERTÉ RFLÏGIEL'SE.
droit à la persécution. M. Stalil , comme M. Gladstone, proteste contre une pareille pensée. L'accuser d'intolérance, lui qui défend trois religions à la fois, lui qui fait publiquement le panégyrique de la tolérance, lui qui proclame que le salut ne tient pas à un dogme, mais à la vie cachée en Christ; lui qui déclare que personne n'a droit de juger ni de condamner la foi de son prochain, que chacun a droit de croire ce qu'il veut, et de dire ce qu'il croit, lui qui professe qu'on doit accorder à toutes les communautés chrétiennes le droit de se réunir et d'adorer Dieu en commun'. Belles paroles sans doute, si elles ne cachaient un sophisme, et si d'une main M. Stahl ne retirait ce qu'il offre de l'autre. Ce sont les communautés clu-étiennes qui ont chacune le droit de former publiquement une Église; mais qu'est-ce qui constitue une communauté chrétienne? La croyance à l'Évangile, à la Trinité, à la justification par la foi? Non, ce qui constitue une communauté chrétienne, c'est la reconnaissance de l'État. Vous êtes libres de vous réunir si vous êtes chrétiens, vous êtes chrétiens si l'État vous permet de vous réunir. La liberté religieuse est une question de police; voilà la tolérance de M. Stahl!
Qu'on ne suppose pas que de la théorie de l'auteur je tire une conséquence qu'il n'avouerait pas. M. Stahl ne recule pas devant ses principes, et les défend avec autant de hardiesse que de subtilité. En Prusse, on poursuit les baptistes; ce n'est pas cependant une secte née d'hier. Les baptistes (qu'il ne faut pas confondre avec les anabaptistes de Munster) sont une l)ranche du puritanisme, qui a deux cents ans d'existence; c'est l'Église la plus considérable des États-
• W'idcr Dutmn, p. I6G.
STAHL IT BU\SEy. 433
Unis; il y a en Amérique trois millions de baptistes qui ont huit mille églises, tandis qu'il n'y a que six cent mille catholiques et cinq cent mille luthériens'. Leur morale est la morale clirétienne la plus pure, comme en peuvent juger ceux qui ont lu le Pèlerinage du chrétien (the Pilginm's progress) de Bunyan, livre qui depuis deux siècles est aussi répandu chez les Anglais et aussi populaire que le catéchisme ; leur croyance a seulement cela de particulier, qu'ils rejettent le baptême des enfants, et que, prenant au pied de la lettre le mot baptiser ou plonger, c'est par une immersion complète qu'ils administrent le baptême, comme faisait la primitive Église. Assurément l'État est désintéressé en tout ceci, on ne voit pas qu'en Amérique les baptistes soient des citoyens moins soumis, ni des chrétiens moins sévères que les autres; mais les baptistes sont riches et zélés, ils envoient des missionnaires en Prusse, ces missionnaires prêchent, écrivent, agissent, c'en est assez pour que M. Stahl demande non pas qu'on les brûle, mais qu'on les arrête et qu'on les chasse. Pour cela il a iinagmé une théorie qui lui permet en même temps de proscrire les gens et de professer la tolérance. C'est que le prosélytisme d'une secte non reconnue est une agression contre les Églises étabhes; c'est que laisser des colporteurs distribuer la Bible, c'est leur donner un privilège de propagande ; en un mot étouiler une concurrence étrangère, c'est simplement défendre la rehgion nationale.
On pourrait opposer à M. Stahl que si sa théorie est
' American Almanach, 1856, pag. 204. Peut-être ce chiffre ne donne-l-il que le nombre des membres inscrits dans l'Eglise, et ne comprend-il ni les femmes ni les enfants ; mais, quand on le doublerail, la proportion des différentes communions serait toujours la même,
f34 tA. LIBERTÉ RlîLlGlF.USli.
juste, les premiers empereurs ont bien fait de persécuter les chrétiens, car c'étaient des étrangers qui renversaient la relif2;ion de l'Ltat; on pourrait même aller jusqu'à dire que Charles-Quint avait raison de poursuivre Luther et d'étoufîer l'hérésie; car Luther, attaquant seul une Église antique et vénérée, allait un peu plus loin que les baptistes avec leurs traités innocents"; M. Stahl a trop d'esprit pour n'avoir pas prévu cette objection, il croit même y avoir répondu. Voici cette réponse, curieuse à plus d'un titre :
a Quant aux apôtres, il est clair qu'il n'y a point de règle politique à tirer de ces missions divines et extraordinaires qui ne font point seulement époque dans l'hisloire du monde, mais qui sont uniques, incomparables, et qui achèvent d'un seul coup leur œuvre dans le royaume de Dieu. La protection de rÉtat, que je réclame pour l'Église officielle, ne serait pas davantage un obstacle pour une nouvelle réforme. Si au temps de Luther mes deux principes avaient prévalu, si l'on avait reconnu à chacun la liberté de conscience, si l'on avait empêché les attaques contre l'Église officielle par une simple protection de police, et non point par des lois pénales, jamais on n'eût élouÂfé la Réforme. L'Italie, l'Espagne, l'Autriche, la Bavière n'auraient point succombé sous la réaction ; car la protection de police que j'indique est une défense, et non pas une punition ni une menace, par conséquent elle n'est pas en état d'arrêter un adversaire puissant. Cette protection ne vaut et n'est calculée que pour ménager en petit la paix des communes et empêcher qu'on n'égare des esprits sans défense; jamais elle n'arrêtera ces grandes pensées qui traversent l'âme et qui remuent la foule; jamais elle n'empêchera de remplir leur mission ceux qui l'ont reçue de Dieu. Faut-il donc donn/îr tant de facilités pour remuer la foule à ces nouveaux apôtres et à leurs avocats? Et pour employer une expression de 4850, veulent-ils faire une réformation en robe de chambre et en pantoufles *. »
Wider Butuen, p. 98,
STAHL ET BIJNSEX. 135
11 faut que le Rhin mette une grande différence entre les idées, car j'avoue que rien ne me paraît plus faux, plus triste et plus révolutionnaire que ces plaisanteries d'un homme qui à Berlin passe pour le défenseur du trône et de l'autel. Oter aux hommes la première de toutes les libertés, celle de se réunir pour adorer Dieu, c'est donc un droit du souverain? C'est un jurisconsulte qui soutient une pareille théorie? M. Stahl a horreur du sang; mais rien ne lui paraît plus légitime quô de m'arrêter si je ne suis pas d'une de ses trois Églises, comme si le plus ou le moins de sévérité d'une peine pouvait rien changer au caractère de l'action! Si j'ai droit de me réunir à mes frères pour honorer Dieu, toute loi qui me gêne est injuste; si au contraire le devoir du prince est d'étoufïer l'erreur, pourquoi reculer devant l'inquisition et le bûcher? Pascal ne se trompait donc pas ; une montagne ou un fleuve change toutes les notions de justice. M. Stahl entre dans Rome avec la Bible de Luther, on a le droit de le punir; la Suède agit prudemment en déportant les catholiques, l'Angleterre a eu tort d'en faire des citoyens. Ainsi la vérité n'est qu'une chimère, et, comme dit Montaigne, nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands. L'àme n'est pas à Dieu, elle est au prince, la conscience n'est qu'un mot qui sert de prétexte aux révolutions.
Comment M. Stahl ne voit-il pas où mènent ses principes conservateurs. Celui qui demande la liberté rehgieuse veut sincèrement la paix. Quand chacun choisit son temple, il peut y avoir des orages dans l'église, il n'y en a pas dans la rue; mais où va-t-on avec cette théorie qui met le droit dans le nombre? Je suis seul à prêcher l'évangile, ou m'arrête; nous
sommes deux, on nous chasse ; mais si nous sommes une foule, et si nous remuons les esprits, on nous respecte, et on nous donne la liberté ! L'État nous protège quand nous avons fait une révolution. ;
C'est une belle chose que de choisir un drapeau respecté, et de se proclamer le soutien de l'ordre et de la tradition; on peut alors et impunément professer les théories les plus étranges, et traiter avec dédain ses adversaires. Le pavillon qu'on a pris couvre tout. C'est ainsi qu'en Prusse, dans un pays qui n'est rien que par la liberté reUgieuse, M. Stahl a pu prêcher la persécution sous le nom de tolérance, rester protestant en reniant les principes de Luther, et se dire chrétien en dédaignant la justice et la charité. Grâce à sa devise, il a été un des chefs du parti piétiste, il a eu pour lui la faveur du pouvoir. C'était un beau rêve, mais qui a fini par un coup de tonnerre, quand les Signes du temps ont paru.
M. Bunsen et M. Stahl appartiennent tous deux à l'ÉgUse luthérienne, et sont tous deux des chrétiens convaincus , mais il serait difficile d'imaginer deux adversaires dont les idées et les principes soient plus opposés. Tandis que M. Stalil veut constituer trois communions en religion d'État, sous la main du prince, M. Bunsen demande l'égahté civile de toutes les confessions, et la séparation complète de l'Église et de l'État. Le premier tremble à la seule pensée qu'on abandonne la vérité à elle-même; pour lui, la rehgion est perdue si le gouvernement ne la prend sous sa garde; le second repousse une alliance funeste, et n'a de confiance que dans la liberté. Chose singulière, c'est M. Stahl qui est philosophe de profession, M. Bunsen n'est quuu diplomate. Ce sont là les caprices de la fortune I
STAHL ET BUNSEX. 437
n est vrai que le diplomate a vécu quinze ans à Londres, au j^rand air de la liberté. H a été mêlé à toutes les discussions religieuses de l'Église établie, il a été l'ami et le compagnon des théologiens anglicans qui combattent les doctrines de Pusey et qui inclinent au calvinisme, tandis que son rival est resté à Berlin, dans un monde où pour tous les partis la religion n'est trop souvent qu'une arme politique. Aussi c'est avec une certaine ironie que M. Stahl avertit l'ancien ambassadeur qu'ayant toujours été hors de sa patrie, il comprend mal ce qui se passe en Prusse; M. Stahl a peut-être raison, mais j'ai bien peur que nous ne soyons aussi dépaysés que M. Bunsen; tout au moins, à la distance où nous sommes, nous est-il difficile de reconnaître la tolérance et la liberté dans ce qu'on baptise de ce nom à Berlin.
Au contraire, rien n'est plus simple et plus clair que ce que demande M. Bunsen : hberté de conscience, liberté des cultes, séparation de l'Église et de l'État ; c'est un système connu, qui a donné en Amérique des fruits excellents; c'est le régime que Vinet a défendu avec autant d'éloquence que de raison; suivant moi, c'est là qu'est l'avenir. Plus on ira, plus on sentira la nécessité de simplifier le gouvernement en faisant une part plus grande à la liberté ; si l'on ne rompt pas le lien qui attache l'Église à l'État, du moins le desserrera-t-on assez pour qu'il n'y ait plus de culte privilégié, pour que chaque communion jouisse d'une parfaite indépendance, et soit également protégée par la loi.
On voit combien la liberté do conscience telle que l't'ntend M. Bunsen ressemble peu à celle que reconnaît M. Stahl. Le savant i)rofcsscur permet à chacun de croire ce «[u'il veut dans sou for intérieur, c'est
138 Xa liberté religieuse.
une concession qu'il lui eût été malaisé de refuser. Si Dieu n'avait mis la liberté dans les profondeurs de l'àme humaine et hors de toute atteinte, il y a longtemps que les théologiens et les politiques l'auraient étouffée. Au contraire, ce que demande M. Bunsen, ce n'est pas seulement pour chacun le droit de choisir sa croyance, c'est le droit d'en faire profession pubhque et de la propager par tous les moyens légitimes. Sa devise, qui contrarie singulièrement M. Stahl, est celle de Gamaliel ; ce n'est pas Terreur qu'il protège, ce sont les droits de la vérité qu'il revendique. En religion, quoi qu'on fasse, on ne sortira jamais du dilemme posé aux anciens d'Israël par le docteur pharisien : a Si cette œuvre vient des hommes , elle « se détruira d'elle-même , si elle vient de Dieu , (( vous ne sauriez la détruire, et prenez garde que ce « ne soit contre Dieu même que vous combattiez ' . » Combien de fois l'histoire a-t-elle donné raison à cette sagesse ! Combien de fois , suivant une fine remarque de Macaulay, a-t-on vu que le mensonge ne peut résister à la vérité, mais qu'il a facilement raison de la vérité soutenue par la force ! En effet, jeter du côté du mensonge la justice et le martyre, c'en est assez pour ranger près de lui la conscience humaine, et pour tout emporter.
Aux yeux de M. Bunsen, la liberté de conscience entraîne donc la complète liberté des cultes, c'est-àdire la faculté pour chaque communion de se réunir, d'avoir des temples, d'adorer Dieu à sa façon, d'enseigner et d'agir, sans autre condition que de respecter le droit d'autrui et le droit de l'État. Il est évident que si le droit d'enseigner autorise une pro-
' Acle6 des Apùlres, ch. V, 3», 39.
STAHL ET BUNSK?^. 13tJ
pai^aiide pacifique^ il ne permet pas qu'on insulte ou qu'on trouble ceux qui ne pensent pas comme nous ; mais il faut se c^arder de transformer en abus ce qui n'est que l'usage même de la liberté. Écrire, prêcher, distribuer la Bible , ouvrir des écoles et des hospices, c'est faire concurrence aux autres Églises, ce n'est point empiéter sur elles , dès qu'on ne leur donne pas le monopole de la vérité.
Le droit de l'État n'est pas moins respectable que celui des particuliers, mais M. Bunsen n'entend nullement que sous le nom d'une Église nouvelle on organise à Berlin le socialisme ou la république. C'est avec ces grands mots que M. Stahl combat la liberté religieuse ; pour l'écraser, il confond la cause de son Église et celle de l'État; c'est un vieil épouvantail auquel il serait temps de renoncer. L'Église et l'État n'ont point la même sphère, la reUgion règle les rapports de l'individu avec son créateur, elle n'a rien de commun avec la politique, qui règle les rapports des citoyens avec la puissance publique. Qu'importe à l'État que les dogmes et le culte ne soient pas partout semblables et que les citoyens aient des opinions différentes sur des sujets qui dépassent les lumières naturelles? La seule chose qui le touche, c'est la morale, car il a, lui aussi, une morale à défendre; mais en ce puiut toutes les communions chrétiennes sont d'accord, toutes se réclament de l'Évangile, toutes ordonnent de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
D'où vient cependant que la lil)erté est toujours repoussée et qu'on élude des maximes si sages et si chrétiennes ? Comment se fait-il que des principes qui sont acceptés par la conscience humahie n'aient point encore été reconnu.^ par l'Etal? La raison,
i iO LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.
comme l'a bien senti M. Bunsen, c'est qu'il y a des intérêts et des habitudes séculaires qui s'opposent au triomphe de la liberté ; c'est que dans les pays anglicans et luthériens il y a une hiérarchie qui s'appuie sur le bras sécuher, et qui ne veut pas céder sa part de domination. Minée dans l'opinion, la hiérarchie ne s'en attache que plus étroitement à l'Ltat, eUe veut lui faire épouser, non pas une religion, mais ime Église. Ce n'est point dans le protestantisme qu'est la résistance, car il n'est rien s'il n'est un principe de liberté ; l'obstacle est dans la hiérarchie. Aussi est-ce la hiérarchie que M. Bunsen veut briser. Il sait d'où l'ennemi tire sa force, c'est au cœur même qu'il veut le frapper.
« Ce n'est pas, dit-il avec vivacité, ce n'est pas la tolérance que nous voulons, c'est la liberté. Nous n'avons de haine théologique contre personne. Nous vivons en paix ^complète avec ceux de nos concitoyens qui sont catholiques; nous respectons la foi et la conscience de nos frères; nous n'avons d'ennemis que les persécuteurs, quels qu'ils soient, qui condamnent la tolérance comme antichrétienne, et qui nient la libei té religieuse en l'appelant révolution ou athéisme. Aussi, peu nous importe quelle robe porte cette hiérarchie, peu nous importe qu'elle règne à Rome ou à Oxford, à Berlin ou à Halle. Et, à vrai dire, de tous ces papes, celui de Rome m'a toujours paru le meilleur, et de tous les systèmes de hiérarchie le système romain me semble le seul qui soit conséquent ^ »
C'est donc pour ruiner la hiérarchie luthérienne que M. Bunsen se retrempe aux sources de la réforme, et qu'il demande la séparation complète de l'Église et de l'État. Il veut que chaque commune soit indépendante, qu'il n'y ait entre elle et Dieu que ce que M. Stahl appelle un gros livre noir, et ce que
' buiiàcn, l. Il, \>. 151.
STAHL ET BUNSEX. 141
M. Bunsen nomme la parole divine, c'est-à-dire la Bible. Pour lui, l'Église n'est pas une abstraction, c'est la réunion des fidèles ; et comme le salut est une question qui ne touche que les fidèles, eux seuls ont droit de régler leur foi, leur symbole et leur culte. Le prince veille aux portes du temple ; mais ce qui se passe dans le sanctuaire, et ce qui n'intéresse que la conscience, ne le concerne pas.
Ce système hardi est celui des indépendants qui ont colonisé la Nouvelle-Angleterre, avec cette différence que M. Bunsen n'isole pas chaque paroisse , et qu'au moyen d'assemblées composées de ministres et d'anciens, c'est-à-dire de laïcs, il établit entre toutes les églises une libre fédération. Ce ne sont plus des synodes nommés par l'État qui règlent la discipline et statuent sur les intérêts communs, ce sont des consistoires nommés par les fidèles. Au fond, M. Bunsen n'invente rien, l'organisation qu'il réclame est depuis longtemps éprouvée ; c'est , avec quelques nuances, celle de l'Église d'Ecosse, et des presbytériens d'Amérique ; sans sortir de Prusse, on trouverait dans les provinces du Rhin et de la AVestphalie un régime qui ne s'éloigne pas trop de ce modèle. Il est d'ailleurs évident que la hiérarchie n'a pas de raison d'être dans une religion qui ne reconnaît point de clergé infaillible, et qui ramène tout à l'individu, aussi, partout où la main du prince laisse tomber la hiérarchie, voit-on naître, comme un fruit naturel, ces répubUques chrétiennes qui font si grand'peur à M. Stahl.
Une attaque aussi ferme et aussi nette que celle de M. Bunsen a trouvé de l'écho en Allemagne ' ; caria
* Voycï notamment une brocliure écrite avec esprit et vivacité par
réforme que propose l'auteur est celle que depuis trente ans on demande au delà du Rhin, en Suisse, en Angleterre, en Ecosse, partout où le protestantisme se réveille et donne signe de vie. M. Stahl a compris la portée d'un pareil coup; mais, comme il lui était impossible de démontrer que les idées de M. Bunsen ne fussent pas celles de la Réforme, il s'est contenté d'affirmer de nouveau ses propres doctrines, tout en tâchant d'effrayer l'ÉgUse et l'État sur les horribles principes de son adversaire. // 7î'cst point d'hostilité excellente comme la chrétienne, disait Montaigne, qui en avait vu de beaux exemples ', M. Stahl n'a point voulu faire mentir notre philoso* phe ; pour lui, M. Bunsen n'est que le chef de la démagogie religieuse; c'est un homme qui veut déraciner le christianisme, c'est un panthéiste ^. Tous ces grands mots sont le symptôme ordinaire de la maladie qu'on nomme haine théologique, et pour laquelle il faut être indulgent. L'homme a un tel besoin de la vérité divine, il est si heureux quand il croit la tenir, qu'il regarde aisément comme des aveugles ou des monstres ceiix qui ne pensent pas comme lui. De tous les crimes que M. Stahl reproche à son ennemi, il n'y en a qu'un seul qui me paraisse évident, c'est que M. Bunsen prêche une tolérance extrême et profane^. Lui, un esprit distingué et vieilli dans les grandes affaires de la diplomatie, il croit à la vérité comme un enfant ; il est assez téméraire pour demander la liberté religieuse, et cependant il n'ignore
^1. ftchenkel, intitulée : Fur Bunsen wider Slalh ( pour Bunsen contre Stahl). Darmstadt, 185G.
' Montaigne, liv. II, ch. xu.
' ^^'ider Bunsen, p. 4, 10, 50, 154.
• Wider Bunsen, [).\)l.
STATIL ET BUNSEN. U3
pas, que dis-je ? il avoiio que l'âme est tout d'uno pièce, et que la liberté relij^ieuse finit toujours par entraîner après elle la liberté politique. M. Stabl a raison; en 1856, à moins d'une comâction insensée, on ne soutient pas de pareilles doctrines quand on veut être écouté à Berlin.
Laissons ces misères de la polémique; la querelle de M. Bunsen et de M. Stabl n'est point particulière à la Prusse, et le premier a bien raison d'y voir un des signes du temps; cette querelle, on la retrouve partout sous des noms divers. Depuis que le réveil religieux a rendu aux Eglises cbrétiennes le sentiment de leur force et la conscience de leur mission, partout, en Autriche comme en Angleterre, en Belgique comme en Allemagne, elles essayent de reprendre un empire absolu sur les âmes. Il leur faut surtout l'éducation, la science, l'opinion. Il leur faut l'éducation, car elles n'ont pas confiance dans la mollesse et l'indifférence religieuse de l'État; il leur faut la science, car elles se défient des libres efi'orts de l'esprit humain, et craignent toujours que la vérité cherchée pour elle-même ne contrarie la vérité théologique; enfin il leur faut l'opinion, plus que jamais maîtresse du monde, et qui peut hâter le retour de tous les esprits indécis qu'entraînent l'exemple et le courant.
Pour satisfaire cette ambition, qui en soi est permise, toutes ces Éghses réclament, les unes la liberté, les autres la domination. Rien de plus légitime et de mieux calculé que la première demande, rien de plus injuste et de plus dangereux que la seconde; et il est incroyable que ce soient des protestants qui avouent publiquement de pareilles prétentions.
« Un papiste, écrivait Milton il y a deux siècles, juge dV près ses principes quand il punit celui qui ne croit pas ce que croit l'Église: mais le protestant, qui enseigne à chacun qu'il faut croire l'Écriture, même contre l'Église, comment peut-il déclarer hérétiques et poursuivre contre ses propres principes ceux qui appliquent dans un cas particulier la règle générale qu'il leur a donnée, ceux qui usent de l'Écriture pour leur propre édification comme lui-même en use pour les punir , ceux que sa doctrine reconnaît pour de vrais croyants tandis que sa discipline les persécute comme des hérétiques? Le papiste exige notre obéissance comme étant due à l'Église plutôt qu'à l'Écriture; et par l'Église, qui est tout le peuple de Dieu, il entend le Pape, les conciles et les Pères; mais le protestant persécuteur, tout en déniant l'autorité de l'Église, l'usurpe pour lui et pour ses maîtres, qui n'ont certes pas une autorité suffisante pour être appelés l'Église et pour qu'on les croie plutôt que l'Écriture, ce qui rend sa pratique contraire à sa croyance et la met bien au-dessous de la croyance même qu'il condamne chez le papiste. Plus on se dit vrai protestant, et plus on est coupable quand on persécute*. »
Je sais bien comment M. Stahl se délivrera de Milton; c'est un régicide et un arien. Mais quoi ? le langage de Milton n'est-il pas chrétien, ne porte-t-il pas avec soi l'évidence? Comment au contraire, de sa foi individuelle, quelque respectable qu'elle soit, M. Stalil peut-il faire sortir le droit de gêner la conscience d'autrui ? N'est-ce pas une prétention injuste, violente, et qui troublerait l'État si le prince n'avait la sagesse d'y résister? Aujourd'hui le temps des symboles et des synodes officiels est passé dans le protestantisme; ce n'est plus la hiérarchie, c'est l'individu qui l'emporte. Ce n'est plus une force extérieure qui constitue l'Église, c'est la foi commune
' Milton, Traité du pouvoir civil dans les choses ecclésiasiiauet, édit. de Flelcher, p. 41G.
STAnL ET BONSÏÏN. M*
oi l'amour du Christ. En appeler à l'opinion pour ("inbattre ce retour au principe essentiel de la Réforme, c'est une hardiesse dont M. Stahl est capable et qu'admireront ceux-là même qui ne croient pas au succès de l'entreprise ; mais aller plus loin et appeler la force à son secours, c'est sortir du christianisme et de la vérité, il n'y a pas de sophisme qui puisse colorer une telle injustice.
M. Stahl et ses amis se méprennent sur le réveil religieux s'ils n'y voient qu'un retour au passé. Cela est possible pour quelques âmes timorées qui n'ont de paix que lorsqu'elles ont étouffé leur pensée, cela n'est pas pour ceux qui, suivant le précepte de saint Paul, raisonnent leur obéissance. On ne revient pas à la vieille Eglise luthérienne , à l'intolérance et à la persécution , on revient à la vérité , c'est par là que, malp:ré une contrariété apparente, le siècle présent se rattache au siècle dernier. Nos pères se sont trompés quand ils ont versé sur le christianisme la haine qu'ils avaient contre l'intolérance, mais ils ont poursuivi la vérité, c'est par amour pour elle qu'ils nous ont conquis la liberté religieuse. Nous retournons à l'Évangile en vertu du même principe qui les éloignait d'églises immobiles, ennemies déclarées du progrès. La haine du conventionnel, l'amour ardent de la vérité, c'est là ce qui fait la dignité de Lessing, de Gœthe et de tous ces grands hommes que M. Stahl traite avec une hauteur singulière. Les derniers mots de Gœthe sont aujourd'hui la devise du monde : Donnez-moi, disait-il à ses amis en mourant, donnez-moi plu^ de lumière. Plus de lumière ! c'est le cri de l'àme humaine, ce cri, personne ne l'étouffera, car la lumière, c'est pour l'àme plus qu'un besoin et qu'un droit, c'est la vie.
146 lA LIBERTÉ nn.TGIFUSE. '
Co qui me frappo dans M. Bunsen, ce qui fait l'orî- \ çrinalité do son livre, c'est justement d'avoir repris à rincrédulité du dernier siècle cet amour de la vérité ; qui est par essence une vertu chrétienne. Trop sou- J vent c'est pour avoir le droit de ne pas croire qu'on ] réclame la liberté, aussi la liberté soufifre-t-elle des j passions de ses défenseurs; ici c'est au nom de l'K- ' van^ile qu'un chrétien éprouvé revendique cette souveraineté de la conscience qui fît la force des apôtres . et des martyrs. |
Pour moi, je crois avec M. Bunsen que le plus grand intérêt d'une Eglise et son premier devoir, c'est de défendre la liberté religieuse. Respecter le droit d'autrui, même quand il se trompe, c'est le seul moyen de garantir les droits de la vérité.
Dès que l'Église sort de ce respect, elle s'afifaiblit; j car elle manque à son principe. L'Évangile n'a point ^ établi de persécution : saint Paul ne connaît que la 3 glaneuse liberté des enfants de Dieu\ Quatre siècles de j martyre ont fondé la religion , c'est-à-dire quatre siècles de résistance au droit que prétendait l'État de , maintenir la paix publique troublée, disait-on, par une liberté funeste. Prêcher aujourd'hui l'intolérance, soumettre la foi à la police, c'est donner un démenti à la primitive Éghse, c'est justifier la raison d'État et les cruautés des Césars.
Quel est d'ailleurs pour l'Église le résultat de IJintolérance ? Que gagne-t-elle à étouffer toute voix indépendante, à arrêter ou du moins à ralentir le progrès de l'esprit humain ? L'histoire est là pour répondre. Aussitôt qu'il n'y a plus cette lutte qui est I nécessaire pour que la venté pénètre dans les âmea,/
' Aux Koman^i, YllI, 21.
STAHL FT BUITSETT. 1 H
V aussitôt que la foi n'e«t plus qu'un symbole qu'on (souscrit sans se l'approprier, l'Écrlise s'affaisse et tombe. Qu'on cherche les pays les plus iî^norants, les plus misérables, quelquefois les plus déorradés, ce sont ceux où règne une seule Lglise; la pensée endormie ou étouffée, le cœur s'est corrompu. En reli-^ gion comme en politique, ce qui fait la grandeur des hommes, ce n'est pas la victoire, c'est le combat.
Jamais cette réllexion ne m'a plus frappé qu'en lisant un fort beau chapitre où M. de Montalembei-t compare l'Angleterre et l'Espagne*, l'une grandissant au milieu des guerres civiles et religieuses, reine de la mer et de l'industrie; l'autre, préseiTée de la discorde religieuse par l'inquisition, et cependant tombant de chute en chute, malgré les qualités admirables de son peuple. M. de Montalembort demande d'où vient cette différence; on lui répond que c'est le protestantisme qui a fait la grandeur de l'Angleterre, que c'est le catholicisme qui a fait la décadence de l'Espagne , cette réponse , il la repousse : Pour tout catholique digne de ce nom, cette explication est un blasphème. C'est la Uberté politique, ajoute-t-il, qui a élevé l'Angleterre, c'est le despotisme qui a perdu l'empire de Charles-Quint.
Il y a un mélange de vrai et de faux dans ce jugement ; certes ce n'est pas le catholicisme qui a ruiné l'Espagne, puisque la France a grandi, puisque aujourd'hui l'Allemagne catholique n'est ni moins civilisé»' ni moins prospère que l'Allemagne protestante; mais M. de Montalembert peut-ii croire que sans l'inquisition, le pouvoir al)solu eût ainsi perdu l'Espagne? En joignant son monopole à celui de TÉtat, l'É-
' IH l'avtnir politique dct' Angleterre, ch. xvii.
glise, n'a-t-elle pas mis la terreur et la servitude dans : les âmes, et frayé une voie facile à tous les abus du j despotisme ? Quand le plus grand poëte lyrique de ] l'Europe moderne, le pieux Louis de Léon, était jeté i cinq ans dans une prison meurtrière, pour avoir tra- ; duit le Cantique des Cantiques; quand l'honneur de la chaire espagnole, Louis de Grenade, était inquiété . par l'inquisition s'imagine-t-on qu'on épargnât des j cœurs moins innocents et moins purs? Non; si la \ liberté politique a fait la fortune de l'Angleterre, ce ^ n'est point sans doute parce qu'on y a rompu avec j Rome, mais c'est parce qu'on y a respecté l'âme humaine ; si TEspagne est tombée, ce n'est point parce ' qu'elle a gardé la foi de ses pères, c'est parce que . l'inquisition a faussé l'Évangile et qu'on a étouffé les consciences. Dans cette nuit fatale qui a couvert l'Espagne, l'Église a été aussi coupable que l'État, mais en détruisant la liberté peut être a-t-elle été la première victime du mal qu'elle a causé.
Dans cette leçon de l'histoire, il y a un fait admirable, et qu'il est aisé d'apercevoir : c'est que Dieu, qui a crée l'homme à son image, veut être adoré en esprit et en vérité. Il ne demande pas l'hommage de nos lèvres, mais la soumission volontaire de notre cœur et de notre âme. C'est par amour de la justice et de la vérité, ce n'est pas par habitude ou pafc mode, que nous devons obéir à sa loi. La liberté est donc le principe même de la religion, et voilà pour^ quoi un chrétien éclairé en sera toujours le défenseur. Le respect qu'il a pour son âme lui fera toujours ' craindre une atteinte indiscrète à la liberté d'autrui; il détestera l'erreur, il la combattra par la parole et par l'exemple, mais il n'oubliera pas que dans l'Évangile le père de famille ne veut pas qu'on arrache
l'ivraifi avant la moisson, il maudira la violence, car la violence vient des hommes, et en gênant l'àme humaine elle entrave le triomphe de la religion. C'est ainsi que je me représente le vrai chrétien, actif, infatigable, vouant sa vie à la défense de sa foi, mais plein de respect et de charité pour les personnes, et n'aimant pas moins la liberté que la vérité, parce que toutes deux viennent de Dieu et que toutes deux sont confirmées par l'Évangile. Ajouterai-je que dans cette douce et respectable figure il me semble retiouver quelques-uns des traits de M. Bunsen ?
Août 1856.