‹ La liberté religieuseChapitre 17 sur 33 · L'IMMACULÉE CONCEPTION · texte numérisé non relu

L'IMMACULÉE CONCEPTION

Cliacun sait qu'en ce moment ' le chef de l'Église réunit à Rome un certain nombre d'évêques qu'il a convoqués de tous les points du monde, afin de terminer en leur présence une question longtemps controversée, mais dont la décision semble prochaine. C'est pour le 8 décembre de cette année 1854 qu'on annonce la proclamation dogmatique de l'Immaculée Conception. Ce qui jusqu'à présent n'a été qu'une croyance pieuse, recommandée mais non imposée aux fidèles, deviendra un dogme qu'il faudra professer pour se dire catholique; ce qui n'était qu'une opinion libre sera désormais un article de foi qu'il faudra croire sous peine d'hérésie ; il y aura un mystère de plus dans la religion et un nouveau chapitre dans le catéchisme.

Aussi longtemps que ce sujet a été considéré par l'Église comme indifférent et ne tenant pas à la foi, il a été du domaine de la théologie plus que de la religion , et il eût été de mauvais goût pour un laïque d'aborder une de ces questions insolubles qui appartiennent aux théologiens par un privilège exclusif, que

' Ce travail a élé publié dans le Journal des Débats, en I801, avant que le dogme de V Immaculée Conception ne fût proclamé à - Rome. Celte date explique le caractère de ces recherches (jui, désormais, n'ont plus qu'un intérêt hislwique. Ce sout les pièces d'un [trocès aujourdhui perdu.

LIMMACLLÉE CONCEPTION. loi

personne ne leur envie. Mais aujourd'huila question change de face, ce qui va se passer à Rome est d'un intérêt trop universel pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en dire quelques mots.

C'est d'abord une affaire qui touche tous les catholiques, dont la croyance en ce point va changer de caractère, sinon d'objet, et certes au seizième ou au dix-septième siècle l'annonce d'un pareil événement eût mis en feu toutes les têtps. Aujourd'hui sans doute on ne craint pas une agitation pareille. Notre âge est composé de gens qui ne discutent guère, les uns parce qu'ils ne croient à rien, les autres parce qu'ils croient à tout : deux familles d'esprit plus voisines qu'on ne pcn^e, et qui passent avec une égale faciUté de l'un à l'autre excès. Mais enfin, et quoique en France il soit de bon goût de laisser le soin de sa foi à l'autorité religieuse et de ne jamais discuter ce qu'on croit, il y a encore un certain noml>re d'àmes chrétiennes qui raisonnent leur obéissance comme faisaient leurs pères , pour celles-là il ne peut être indifférent de savoir ce qu'il leur faudra croire à l'avenir et d'où vient ce changement

En outre, et pour qui s'intéresse à l'histoire du catholicisme, ami ou ennemi, c'est un fait considérable que la proclamation d'un dogme, ou si l'on veut, sa définition solennelle. Depuis le concile de Trente, le monde n'a pas vu un tel spectacle. Il y a bien eu quelques définitions dogmatiques données par les Papes sur des points contestés entre les théologiens, mais rien que poui- l'importance on puisse comparer à l'établissement du mystère de l'Immaculée Conception. La décision qu'on va prendre a une gravité toute particuhère, c'est le pas le plus hardi qu'aura fait depuis longtemps le catholicisme. Car enfin le

concile de Trente lui-même était l'assemblée de l'Église universelle, les croyances qu'il formulait en dogmes avaient toujours été, suivant les Pères du concile, ou du moinâ avaient toujours dû être celles de tous les chrétiens, tandis qu'ici c'est le Pape qui décide seul, et ce qu'il érige en article de foi, c'est une opinion que ses prédécesseurs ont déclarée libre, et qu'à cette heure il est encore permis à un cathohque de ne point partager.

Enfin, pour ceux mêmes qui de la religion ne connaissent que l'eiffet politique , qui s'inquiètent seulement de la place qu'elle tient dans la vie extérieure des hommes et de l'action qu'elle exerce sur la société, il est au moins curieux de connaître l'histoire d'une controverse qui n'est pas née d'hier, car elle date de plus de six siècles, et jamais elle n'a paru sans diviser l'Église, sans y soulever des disputes interminables dont l'État a ressenti le contre-coup. Deux fois déjà la France a joué le grand rôle dans cette affaire ; ce sont ses docteurs qui tour à tour ont combattu l'Immaculée Conception ou l'ont relevée et défendue, toujours avec une extrême vivacité. Au premier aspect, il est étrange que des questions où ne peut atteindre la raison passionnent ainsi tant d'esprits qui ne manquent ni d'étendue ni de lumières; mais c'est l'histoire éternelle de l'humanité. C'est toujours pour des problèmes impossibles qu'on s'est querellé et battu avec le plus de furie. La haine des théologiens est passée depuis longtemps en proverbe, les guerres de religion, avec leurs horreurs, sont là pour nous apprendre que le plus grand crime, l'attentat le plus odieux, l'outrage le plus impardonnable que puisse commettre un ennemi, c'est de ne pas croire comme nous des mystères incompréhensi-

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Lies; grande raison pour ne remuer qu'avec une prudence extrême des cendres qui ne sont jamais si bien éteintes qu'il n'en puisse sortir tout d'un coup l'incendie.

Je n'ignore pas combien il est dangereux de toucher à un sujet de cette espèce : en religion plus encore qu'en politique, on est sûr de déplaire à tous les partis et de les ameuter contre soi, quand on n'épouse pas toutes leurs idées et toutes leurs passions. On a beau se borner au rôle d'historien et ne parler théologie que par la bouclie d'autrui, il est impo>si])le d'exposer des opinions qui se combattent sans laisser voir de quel côté on incline. Le plus simple et le plus digne est donc de s'exprimer avec une entière franchise. Tout ce qu'on peut promettre, c'est de ne citer que des textes et des faits reçus par tout le monde, c'est de ne porter dans ses jugements ni un esprit d'esclave ni un esprit d'ennemi, c'est de ne parler qu'avec respect d'une communion qui a produit tant de grands hommes et fait de si grandes choses. Dans ces conditions, c'est un droit et un devoir de dire ce qu'on croit être la vérité.

Au reste, dans cet exposé des faits et des opinions, j'e suivrai un auteur que tous les paitis peuvent accepter pour guide'. C'est le savant jésuite Perrone, professeur de théologie au collège romain, et qui sera sans doute le théologien le plus considérable de la prochaine réunion (je ne puis dire du futur concile), car c'est lui qui a préparé par ses travaux la décision qu'on annonce; c'est lui qui a rassemblé toutes les pièces de cette grande alfaire avec un zèle et une

' De Immaculalo B. V. Mariœ coucepiu, an dotjmaiico dccrcio definiri possii, dianuhiiio thcoloijicu Johannis Ferrone e Socieiaie Jau. Un vol. iii-12, Aviynun, chez Seguin.

honnêteté qu'on ne saurait trop louer. D me paraît seulement que de ces textes choisis avec critiqu(3 il tire en général des conclusions inadmissibles. Est-ce l'observation de la nature, est-ce l'étude des sciences physiques qui a changé les habitudes de l'esprit humain et renfermé le syllogisme dans ses justes Hmites? Je ne sais, mais la méthode sui\de par le P. Perrone ressemble trop à la scolastique du moyen âge pour être reçue de notre temps. Aujourd'hui, on ne combat jjlus un fait par un raisonnement, on n'élude plus un texte décisif par une hypothèse, on ne suppose plus de possibilités et moins encore en tire-t-on une certitude; ce sont des abus de logique qui compromettraient la meilleure des causes, et en toute autre science, de pareils procédés, loin d'ébranler des adversaires, feraient douter même les gens convaincus. Ce n'est pas ainsi qu'on établit la vérité.

Entrons maintenant en matière ; le lecteur est prévenu, il sait que nous allons parler théologie. S'il a une horreur in^dncible pour cette science curieuse, qu'il n'aille pas plus loin; on ne veut pas l'obliger à apprendre en une demi-heure ce qu'il devra croire toute sa vie. S'il a un peu de courage, qu'il nous suive; il y a dans l'histoire et dans la politique bien des chapitres moins instructifs et moins importants que celui-là. La question est assez déhcate à exposer, mais la théologie pas plus que la médecine ne s'effraie des sujets scabreux; avec de la prudence on peut tout dire, et je compte assez sur rintelhgence du lecteur pour ne pas même lui parler latin.

Le mot de conception a un double sens : la conception de la Vierge peut signifier le moment où Jésus-Christ a été formé dans le sein de sa mère ; on peut aussi entendre par là le moment où sainte Anne

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f'st flnvonue la mère de Marie. Dans le premier sens, In conception fait partie du mystère de l'incarnation;

ivst un doiz;me essentiel du christianisme que, par ! opération du Saint-Esprit, Jésus-Chiist a été conçu d'une vierge et sans péché. Ce n'est donc point de cette conception miraculeuse et sans tache qu'il est question aujourd'hui.

Quant à la conception de la Vierge au second sens, avant d'en traiter, il est bon de dire quelques mots de la Nativité, qu'on célèbre le 8 septembre de chaque année. La Nativité de la Vierge est depuis longtemps une fête dans l'Église catholique, on y glorifie nonseulement l'heureuse naissance de la mère du Christ, mais aussi on y honore la pureté, l'impeccabilité de Marie. L'Eglise tient pour certain que la Vierge était sanctifiée dès le sein de sa mère, comme le fut saint Jean-Baptiste, elle croit par conséquent que Marie n'a jamais péché. « Si elle eût péché même véniellement, dit saint Thomas, elle n'eût pas été la digne mère do Dieu, car l'ignominie de la mère eût rejailli sur le fils. » Il y a bien eu quelques Pères de l'Eghse qui ont douté de ce privilège, Tertullien, saint Basile, saint Jean-Chrysostôme, mais ce sont de rares exceptions, la tradition est en faveur de l'opinion contraire. Le concile de Trente a en outre fixé le dogme en ce point, si bien (et j'insiste sur cette remarque) que pour tous les catholiques la Vierge n'a jamais failh, et qu'en ce sens elle e<i immaculée. C'est une croyance universelle et incontestée.

Quel obstacle y a-t-il donc à proclamer l'immaculée conception, et sur quoi portera la définition romaine? Sur le point de savoir si la Vierge a été préservée de la tache originelle au moment même où elle a été conçue, ou si elle en a été seulement purifiée dans le

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sein de sa mère. C'est là toute la question. S'agit-il de fêter la Conception de la Vierge immaculée, tous les catholiques sont d'accord ; s'agit-il au contraire de fêter l'Immaculée Conception de la Vierge, on se divise, et depuis six siècles on n'a pu s'entendre. C'est qu'en effet, malgré la ressemblance des mots, il y a un al)îme entre ces deux opinions. Suivant la première, la Vierge engendrée comme tous les hommes, fille d'Adam, et par cela seul souillée de la tache originelle (enfant d'Adam et pécheur sont deux termes synonymes), la Vierge, dis-je, en étant purifiés dans le sein de sa mère, après sa conception, a reçu de Dieu un privilège qui étonne la raison humaine, mais qui ne la contrarie pas ; il semble naturel que la mère de Dieu n'ait pas été pécheresse. Dans l'autre système, au contraire, la Vierge est et n'est pas fille d'Adam; il y a un renversement des lois ordinaires, un miracle incompréhensible, un mystère qui étonne et confond la raison, un dogme enfin devant lequel il ne reste au fidèle qu'à étoufifer la révolte de sa pensée, à se taire et à s'incliner.

C'est ce dogme qu'on va, dit-on, proclamer; mais peut-être le lecteur, qui sait ce que c'est qu'un dogme, qui n'ignore pas que c'est une vérité que Dieu a révélée et que nous sommes obligés de croire, connaît-il moins comment on promulgue les dogmes, et s'étonne-t-il qu'après dix-huit cents ans il y ait place pour de nouvelles définitions de foi : il faut donc savoir comment on proclame les dogmes ; c'est le seul moyen de comprendre et de suivre la discussion.

(( Ce n'est pas, dit avec raison Mgr l'archevêque de (( Paris, ce n'est pas un dogme nouveau que les dé- « crets apostoliques vont proclamer, comme des es- « prits peu éclairés semblent le croire; l'Église ne

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« fait pas le dogme, elle le reçoit; elle proclame les vé- (' rites existantes dans le dépôt des écritures et de la tra- (( dition; elle n'en invente jamais. » Ainsi, suivant cette pure doctrine catholique, la foi ne change jamais; l'Église cathohque croit aujourd'hui ce qu'elle a toujours cru, ce qu'on a cru partout, ce que tous ont cru, quod semper, qiiod uhique, quod ah omnibus, et ce qu'elle croit, c'est, pour me servir des expressions du concile de Trente, « ce qui est contenu dans l'É- « criture sainte ou dans les traditions non écrites qui, « reçues par les apôtres de la bouche de Jésus-Christ, « ou dictées aux mêmes apôtres par le Saint-Esprit, « sont venues à nous comme de main en main. »

« Il faut donc. Monsieur — (écrivaitBossuetà Leibnitz quand ces deux grands hommes essayaient de réunir les catholiques et les protestants d'Allemagne), — il faut donc tenir pour certain que nous n'admettons aucune nouvelle révélation, et que c'est la foi expresse du concile de Trente que toute vérité révélée de Dieu est venue de main en main jusqu'à nous; ce qui aussi a donné lieu à celte expression qui règne dans tout ce concile que le dogme qu'il établit a toujours été entendu comme il l'expose, sicut Ecclesia catholica semper intellexit. Selon cette règle, on doit tenir pour assuré que les conciles œcuméniques, lorsqu'ils décident quelque vérité, ne proposent point de nouveaux dogmes, mais ne font que déclarer ceux qui ont toujours été crus, et les expliquer seulement en termes plus clairs et plus précis *. »

Si les vérités qui constituent le dogme ont toujours été crues dans l'Église, on se demandera sans doute comment il a été nécessaire de les définir si longtemps après l'établissement du christianisme; Bossuet, dans la même lettre, répond à cette dilliculté :

• XXXII' lellre de Bo3suet à Leibnilz, 9 janvier 1700.

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• Pour être constante et perpétuelle, la vérité catholique ne laisàe pas d'avoir ses progrès ; elle est connue en un lieu plus qu'en un autre, en un temps plus qu'en un autre, plus clairement, plus distinctement, plus universellement. Il suffit pour établir la succession et la perpétuité de la foi de toute vérité qu'elle soit toujours reconnue, qu'elle le soit dans le plus grand nombre sans comparaison, qu'elle le soit dans les Églises les plus éminentes, les plus autorisées et les plus révérées, qu'elle s'y soutienne, qu'elle gagne et qu'elle se répande d'ellemême jusqu'à tant que le Saint-Esprit, la force de la tradition et le goût, non celui des particuliers, mais l'universel de l'Église la fasse enfin prévaloir, comme elle a fait au concile de Trente. »

Ainsi donc, en tout temps, l'Église a le droit de proclamer un dogme, mais ce que sousTîe nom elle oblige de croire, ce n'est pas une vérité nouvelle que lui aurait révélée une illumination soudaine, c'est la vérité telle que l'ont connue les apôtres, telle que la constate l'Ecriture, telle que l'a conservée une tradition constante, unanime, universelle. D'où l'on voit que, dans la preuve d'un dogme, tout se ramène à une question de fait, et qu'il ne s'agit point de théories subtiles et propres aux seuls théologiens. Ces -principes admis par tous les cathoUques s'appliquent à l'Immaculée Conception. Tout se réduit à savoir si c'est une opinion nouvelle, ou si elle est soutenue soit par l'Écriture, soit par la tradition. Le problème est un problème historique, et, jusqu'à ce que l'Église ait prononcé, chacun a le droit de l'étudier et d'en dire son avis.

Voyons maintenant ce que nous apprennent l'Ecriture et la tradition.

Le Nouveau Testament ne nous a conservé que peu de détails sur la Vierge, il ne nous dit rien ni de sa naissance, ni de sa mort. C'est même une tradition

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pf»u sûre, qui nous donne le nom du père et de la mère de Marie, saint Joachim et sainte Anne; nous ne les connaissons que par les Évangiles apocryphes, romans curieux, légendes gracieuses, mais récits sans autorité.

L'Ancien Testament n'est pas plus explicite. Il y a sans doute des passages que les Pères ont appliqués à la Vierge, comme le verset du Cantique des Cantiques : Tu es toute belle, mon amie, et il n'y a pas de tache en toi ; mais, comme le remarque Perrone, si ces textes démontrent la pureté de la Vierge, ils ne décident rien pour l'Immaculée Conception. Le seul endroit que le savant jésuite trouve non pas concluant, mais de poids, c'est le verset de la Genèse, où Dieu dit au serpent : Je mettrai une inimitié entre toi et la femme ^ entre ta race et la sienne ; elle te brisera la tête, et tu lui mordras le talon. Toutefois ce texte a deux défauts qu'avoue Perrone; d'abord il est douteux, car, d'après le texte hébreu, adopté par les Septante et par saint Jérôme, ce n'est pas la femme, mais sa race (c'est-à-dire Jésus-Christ), qui brise la tête du serpent, et enfin, on pourra toujours dire que c'est en enfantant le Chr-iiît, que la Vierge a écrasé l'ancien dragon.

Il n'y a donc rien à tirer de l'Écriture, ce qui pourrait paraître une objection pour des ignorants, mais il n'est pas douteux que l'Église catholique ne mette la tradition sur le même rang que l'Écriture (c'était là autrofois le fond de toutes les di>j)utes avec les protestants, qui ne connaissent d'autorité que la Bible) ; Perrone cite plusieurs dogmes qui ne reposent (pie sur la tradition, et même sur la tradition non écrite, tels que la vahdité du baptême donné par des hérétiques et la nature toute spirituelle des anges.

Néanmoins il faut reconnaître que ces dogmes n'ont pas l'importance de l'Immaculée Conception, et que la Conception miraculeuse de Jésus-Clirist est fondée sur des textes formels.

Quant à la tradition, c'est, nous l'avons vu, le corps des vérités qui, de main en main, nous sont venues des apôtres ; l'Église en a le dépôt, mais comment le constater en chaque cas particulier? D'abord, par le témoignage des Pères, c'est le moyen le plus considérable, puis ensuite, par toute espèce de preuve qui montre l'ancienneté de la croyance ; telles sont, par exemple, les fêtes célébrées par l'Église, les vieilles liturgies, les actes des martyrs, les vies des saints, en un mot, tout ce qui peut témoigner d'un usage immémorial.

Les Pères de l'Église grecque, si importants pour les origines de notre foi, ne disent rien sur le sujet qui nous occupe. Rarement ils parlent du péché originel, et ils s'en expliquent avec peu de clarté; ainsi, de ce côté, la tradition manque complètement. Tout ce que Perrone a pu recueillir, ce sont des éloges de la Vierge et de sa pureté, cela ne touche point le problème de l'Immaculée Conception. Quant aux Pères de l'Église latine, ils répètent tous et d'une voix unanime la doctrine de saint Paul.

« 12. Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et ainsi la mort est passée dans TOUS les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché.

«c 1 8. Comme donc par le péché d'uN seul, tous les hommes sont tombés dans la condamnation, ainsi par la justice d'uN SEUL, TOLS les hommes reçoivent la justification qui donne la vie'.»

' ÉpUre aux Romains, ch. V,

l'immaculée conception. •ici

Ainsi donc, suivant les Pères, hormis Jésus-Clirist seul, qui est mort pour tous les hommes, et qui les a tous rachetés sans exception, tous ont péché en Adam et sont condamnés en naissant. La raison qu'en, donnent les Pères, c'est que nulle créature conçue de l'union de l'homme et de la femme, ne peut éviter la tache originelle, car il la reçoit avec la vie ; celui-là seul est exempt de cette souillure, qui n'a pas été conçu comme les autres hommes, mais qui est né d'une vierge et par l'opération du Saint-Esprit. Cette opinion des anciens Pères ne laisse pas d'être gênante; Perrone l'écarté d'un mot, comme ne touchant pas directement la question. Il imagine sans doute, avec les théologiens de son parti, que les Pères, en proclamant une règle universelle, n'avaient pas besoin d'énoncer une exception unique, et qu'on ne peut rien conclure de leur silence; mais ce n'est pas là, ce semble, un argument légitime ; c'est à celui qui allègue l'exception d'en prouver l'existence, un privilège ne se suppose pas.

D'ailleurs, ce raisonnement, qui remplace par une hypothèse la tradition des premiers siècles qu'il faudrait établir, ce raisonnement n'aurait de poids que si les Pères n'avaient jamais précisé leur opinion. Mais ils l'ont fait, et à plusieurs reprises, et pour comprendre la Vierge dans la condamnation générale prononcée contre la semence d'Adam. Parmi ces Pères, cités par Perrone, il suffira d'indiquer le docteur le plus considérable de l'Église latine, celui dont le nom efface tous les autres, saint Augustin. Ce n'est pas indirectement, c'est en termes formels et dans plusieurs de ses écrits, et toujours à l'occasion du péché originel, que l'évèciue d'Hippone souiM'nt une opinion (jui est d'accord avec la doctrine

commune des Pères et qui en confirme l'universalité. Est-ce donc que saint Augustin n'ait pas pour la Vierge un profond respect? Aucun des anciens Pères n'en a parlé en meilleur langage ; mais s'il la met au-dessus des hommes par sa pureté inaltérable, il ne compare pas sa conception à celle du Christ. C'est le privilège du Fils d'avoir été conçu sans péché; le privilège de la Mère, c'est que, seule entre toutes les femmes, elle a conçu sans péché. C'est une doctrine très-claire et très-bien liée.

Pour des catholiques, c'est une terrible chose que d'avoir saint Augustin contre soi, car c'est lui qui a donné à la doctrine du péché originel la forme qu'elle a gardée et que l'Église a sanctionnée. Il a donc en ce point une autorité incomparable, en outre, la façon dont il exprime son opinion indique qu'on ne songeait pas encore à l'Immaculée Conception. S'il y avait eu une tradition antique, ne l' eût-il pas au moins discutée? Ses adversaires ne lui eussent-ils pas reproché son oubli ou son dédain d'une ancienne croyance? Nous voici donc au cinquième siècle, et la tradition manque, si même on n'a pas une tradition contraire. Le savant jésuite a bien senti ce qu'avait de dangereux un pareil adversaire, et il n'a pas épargné les raisonnements pour le tirer de son côté. C'est là une œuvre subtile qui ne résiste pas à la lecture des textes originaux; et, dans une discussion aussi grave, il est fâcheux de voir un avocat préoccupé à ce point du triomphe de sa cause, qu'il en perd le sentiment de la vérité.

De saint Augustin jusqu'à saint Bernard, c'est-àdire du cinquième au douzième siècle, il est aisé de suivre la doctrine des Pères passant de main en main. Saint Fulgence, le diacre Ferrand, saint lldephonse

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de Tolède, saint Pierre Damien, saint Anselme de Cantorbéry, Hugues de Saint-Victor parlent comme l'évêque d*Hippone; il y a dans cette unanimité tous les caractères de la tradition. Trouve-t-on au moins dans les autres preuves de la tradition quelque fait favorable à la croyance de l'Immaculée Conception? Non; les liturgies d'Occident parlent comme saint Augustin, et si dans l'Orient on voit s'établir vers le septième ou le huitième siècle une fête en l'honneur de la Conception de la Vierge, il ne faut pas oublier qu'on célèbre en même temps la Conception de saint Jean-Baptiste, qui assurément n'est pas immaculée. En d'autres termes, c'est l'heureux avènement de la mère du Sauveur qu'on solennise, et rien de plus.

A quelle époque remontent donc les preuves certaines de la croyance à l'Immaculée Conception? Avant saint Augustin, si l'on en croit Perrone, il ne faut pas compter qu'on trouve chez les Pères un témoignage exprès, une décision catégorique sur une question qu'on n'avait pas encore agitée ; il y a seulement, dit-il, des germes de cette opinion ; en d'autres termes, il n'y a chez les anciens Pères que des éloges généraux donnés à la sainteté de la Vierge. Après saint Augustin, le langage des Pères cités par le savant jésuite me paraît tout aussi vague, et c'est seulement dans un auteur du neuvième siècle, saint Paschase Radbert, abbé de Corbie, que pour la première fois je vois aflu'mer formellement que la Vierge est exempte di; la tache originelle. Y avait-il une tradition latente plus ancienne, une croyance qui grossissait sourd<'ment depuis le temps des apôtres? C'est une hypothèse qu'on pimt accepter ou nier également, et sur laquelle il n'est permis de rien fonder. Tout ce qu'on peut dire, c'est que si la croyance était

immémoriale et la tradition incontestée, il devait arriver que l'opinion favorable à l'Immaculée Conception se produisit sans inquiéter personne, dans un temps qui avait pour la Vierge une grande dévotion; et qu'au contraire, si cette croyance n'avait pas de profondes racines, elle devait être attaquée à son apparition par les docteurs de l'Église, gardiens de la tradition et ennemis des nouveautés.

Or, c'est ce qui arriva au douzième siècle ; les chanoines de Lyon venaient d'établir dans leur église la fête de l'Immaculée Conception, lorsqu'ils furent attaqués, au nom de la raison et de la tradition, par un adorateur fervent de la Vierge, par le plus grand docteur du siècle, par le dernier Père de l'Église, en un mot par saint Bernard.

La lettre que saint Bernard adressa, en 1140, aux chanoines de Lyon', et dans laquelle il leur reproche d'innover en célébrant une fête que rien n'autorise, est la pièce la plus considérable de cette longue controverse; c'est sur quoi s'appuient tous ceux qui s'opposent à la définition dogmatique de l'Immaculée Conception. Malheureusement cette lettre est trop longue pour la donner tout entière. En voici du moins un extrait où l'on espère n'avoir rien omis d'essentiel :

a Je m'étonne de voir qu'aujourd'hui quelques-uns d'entre vous aient voulu changer un état de choses excellent en introduisant une fête nouvelle que l'usage de l'Église ignore, que n'approuve pas la raison, que n'autorise pas l'ancienne tradition. Sommes-nous donc plus savants et plus dévots que les Pères? C'est une présomption dangereuse que d'entreprendre ce que leur sagesse a laissé. Si ce n'était chose qu'il ne fallût point toucher, le zèle des Pères ne l'aurait pas négligée.

' Episl. 174. Ed. ^SalJillon.

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« Mais, dites-vous, on ne saurait trop honorer la mère du Seigneur! — Vous avez raison ; mais l'honneur qu'on rend à la reine demande du discernement. Celte vierge reine n'a point besoin d'un faux honneur, elle qui est comblée de vrais litres d'honneur et des marques de toutes les dignités. Honorez donc la pureté de sa chair, la sainteté de sa vie; admirez sa virginité féconde, adorez son divin enfant! Exaltez celle qui conçoit sans connaître la concupiscence et qui enfante sans connaître la douleur Voilà les louanges que chante l'Église

et qu'elle m*a appris à chanter avec elle

« J'ai appris de l'Église à fêter la nativité de la Vierge, tenant pour certain avec l'Église que Marie a été sanctifiée dans le sein de sa mère.... Ce privilège accordé à quelques mortels (Jérémie et saint Jean-Baptiste ), il n'est pas permis d'imaginer qu'il ait été refusé à celte Vierge par qui la mortalité a été appelée à la vie.... Je crois qu'une bénédiction particulière n'a pas seulement sanctifié la naissance de Marie, mais qu'elle lui a ménagé une vie exemple de tout péché, ce qui, nous le croyons, n'a été accordé à aucun autre des enfants de la femme....

« Que faut-il ajouter encore à ces privilèges? // faut, diton, honorer la Conception quia précédé cette naissance glorieuse, car si la Conception n'eût précédé, il n'y aurait pas de naissance à honorer. — Mais que dire, si par la même raison on demande une fêle pour honorer le père et la mère de Marie? Et de même on en pourrait réclamer tout autant pour ses aïeux et ses bisaïeux à l'infini ; le nombre des fêles ne se compterait plus. C'est à la patrie céleste et non à l'exil qu'il faut laisser cette abondance de joie et cette multitude de fêles; cela convient à des citoyens et non à des bannis.

u Quelle est cette conséquence : la conception a précède la naissance qui est sainte; donc elle est sainte elle-même.... D'où viendrait cette sainteté que la conception transmettrait à la naissance?.... A-t-elle précédé la conception?.... Non, car la Vierge n'existait pas avant que d'être conçue. Est-ce donc qu'au milieu do l'union conjugale la sainteté s'est mêlée à la conception même, de façon que Marie ait été tout ensemble sanctifiée et conçue? Mais la raison ne peut admettre cela. Comment serait venue la sainteté, sans l'action de l'Esprit

saint qui sanctifie, ou comraentrEsprit saint aurait-il fait société avec le péché, ou enfin comment le péché n'aurait-il pas été là où était la concupiscence, à moins qu'on ne dise que la Vierge a été conçue du Saint-Esprit et non d'un homme? Mais cela est inouï. Je lis en effet que le Saint-Esprit est venu en elle, et non pas qu'il est venu avec elle. Et s'il est permis de dire ce que croit l'Église, et si ce qu'elle croit est vrai, je dis que la glorieuse Vierge Marie a conçu du Saint-Esprit, mais je ne dis pas que c'est de lui qu'elle a été conçue. Je dis qu'elle est vierge et mère tout ensemble, je ne dis pas qu'une vierge l'a engendrée....

« Si donc la Vierge n'a pu être sanctifiée avant d'être conçue, puisqu'elle n'existait pas encore; si davantage elle n'a pu être sanctifiée au moment de la conception à cause du péché qui en était inséparable, il reste à croire qu'après sa conception elle a été sanctifiée dans le sein de sa mère, sanctification qui, en excluant le péché, rend sainte sa naissance, mais non pas sa conception.

« Il a été donné à bien peu d'entre les fils des hommes de naître saints, mais il n'a été donné à personne d'être conçu dans la sainteté ; cette prérogative d'une conception sainte a été réservée à celui qui devait sanctifier tous les hommes, à celui-là SEUL qui, venu sans péché, devait expier tous les péchés. Seul donc Notre-Seigneur Jésus-Christ a été conçu du Saint-Esprit, et seul il est saint dès sa conception. Excepté lui, c'est à tous les enfants d'Adam que s'applique ce qu'un d'eux dit de lui-même avec autant d'humilité que de vérité: Voici que j'ai été conçu dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché.

« S'il en est ainsi, où est la raison de cette fête de la Conception? Comment prétendre que cette conception est sainte (jui n'est pas l'œuvre du Saint-Esprit, pour ne pas dire qui vient du péché? Comment^fèter ce qui n'est pas saint? La Vierge glorieuse se passera volontiers d'un honneur qui semble honorer le péché, ou qui suppose une fausse sainteté. Elle ne peut pas se plaire à ce qu'introduit contre les usages de l'Église la nouveauté, mère de la témérité, sœur de la stiperstition, fille de l'inconstance.

« Si l'on avait dessein d'établir cette fête, il lallait d'abord

l'immac'îlfe coycEPTiON. 467

consulter l'autorité du s c^ge apostolique, et non pas suivre ^vec tant de précipitatio:i et si peu de réflexion la simplicité de gens sans expérience.

« J'avais déjà remarqué cette erreur chez quelques personnes; toutefois je me taisais, pour épargner une dévotion qui venait de la simplicité du cœur et de l'amour pour la Vierge ; mais quand je surprends la superstition chez les sages, et dans une Église fameuse et noble dont je suis particulièrement le fils, je ne crois pas que je puisse me taire sans pécher gravement contre tous.

« Ce que je dis est sans préjudice d'une opinion plus sage; et surtout je soumets ceci, comme tout le reste, à l'autorité et à l'examen de l'Église romaine, pré'; à me corriger suivant son jugement. »

Cotte lettre de saint Bernard prouve clairement la constance de la tradition qui n'ex-ceptait point la Vierge de la tache orif^çinelle. On ne voit pas d'ailleurs que cette opinion, qui s'appuyait de l'antiquité, ait été accusée d'erreur, et il est vrai de dire que l'És^lise resta avec l'abbé de Clairvaux. Le plus célèbre théologien du temps, le maître des sentences, Pierre Lombard, évêque de Paris, parle comme saint Bernard, et ces deux grandes autorités, ainsi que Perrone le remarque, entraînèrent avec elles la scolastique naissante. Vers la fm du siècle, il est vrai, un Anp:lais, Nicolas, moine de Saint-Alban, se prononça en faveur de rimmnculée Conception; mais cette opinion, combattue par Pierre de Celles, qui fut plus tard évéque de Chartres, ne réussit point dans la chrétienté. Pour ne parler que de la France, Maurice de Sully, successeur de Pierre Lombard dans l'enseignement, et qui fut aussi évêque de Paris, interdit dans son diocèse la fête de la Conception. La plus fameuse des écoles, l'Université de Paris, soutint la doctrine de saint Bernard avec autant d'ardeur qu'elle en mit

ir;g LA T.TBERTF. BF.L1GIF,USE."

plus tard à la renverser; un de ses membres, Jean de Pouilly, alla jusqu'à demander qu'on traitât comme hérétiques ceux qui résistaient à une pareille autorité, et qu'on les réduisît non point avec des raisonnements, mais avec le feu : argument un peu vif, même pour un théoloi^ien.

Dans le treizième siècle, les plus grands docteurs, et non pas les moins dévoués à la Vierge, refusent d'admettre l'Immaculée Conception. Perrone cite Alexandre de Haies, saint Thomas, saint Bonaventure ; il eût pu joindre à sa liste le nom d'Albert le Grand et de quelques papes qu'il a oubUés. Innocent III, la plus grande figure de la papauté; Honorius III et Innocent Y se sont exprimés comme saint Bernard, à une époque, il est vrai, où ils n'étaient encore que simples théologiens. Le motif allégué est toujours le même : c'est que la Vierge, conçue d'une union humaine, est fille d'Adam, en qui tous ont péché. Saint Thomas fit valoir une raison nouvelle : c'est que si Marie avait été conçue sans péché, elle n'aurait pas eu besoin d'être rachetée par Jésus-Christ; or, c'était là, selon saint Bonaventure, une opinion qu'on ne pouvait soutenir sans impiété. Les théologiens ont répondu à cette objection en proclamant avec l'Église que le Sauveur est mort pour la rançon de tous le« hommes sans exception, mais ils ont demandé si le Fils de Marie n'avait pu racheter sa mère à l'avance, en la préservant du péché. Cette raison écarte toute ombre d'impiété involontaire, mais peut-être a-t-elle le défaut d'opposer une hypothèse à l'argument que saint Thomas tirait de l'Écriture et de la tradition.

Tandis que l'École se maintenait dans cette voie étroite, le culte de la Vierge gagnait chaque jour. Ves miracles qu'on attribuait à Marie se multipliaient,

l'immaculée conception. 169

et avec eux les hommages et les autels. On sentait le besoin de rendre à la mère de Dieu des honneurs extraordinaires, par cela même l'idée de l'Immaculée Conception souriait à de fervents adorateurs. Aussi, malgré l'opposition de saint Bernard et les arguments des scolastiques, cette opinion avait-elle grandi. Ceux même qui ne s'y rendaient pas en préparaient le triomphe par leur dévotion à la Vierge. Saint Thomas, par exemple, enseigne qu'on doit à la Mère de Dieu un culte plus relevé qu'aux autres créatures, saint Bonaventure, le docteur séraphique, célèbre la gloire de Marie avec toute la tendresse et toute la passion d'un mystique. Les deux maîtres s'arrêtaient devant une prérogative qu'ils ne pouvaient comprendre, c'était une barrière qui ne pouvait longtemps retenir ceux pour qui la rehgion est surtout chose de sentiment; il ne fallait qu'une occasion pour que chez eux l'amour l'emportât sur des raisonnements.

C'est dans cette disposition des esprits que vers 1305 le moine franciscain Duns Scott vint à Paris pour s'y faire recevoir bachelier et docteur. Il soutint la doctrine de l'Immaculée Conception devant l'Université, qui jusqu'alors avait suivi saint Thomas, et il le fit avec tant de succès que l'admiration publique lui décerna le nom de docteur subtil. Dans la discussion, Scott se servit d'un argument nouveau qui a fait grando fortune, car il est resté dans la théologie sous le titre de raisons de convenance '. « Dieu, disait-il, a « pu faire que la Vierge ne fût jamais en péché ori- « ginel; il a pu faire aussi qu'elle n'y fût qu'un in- « stant, il a pu faire également qu'elle y lût quel-

• Argumenia cotigrucntiœ scu dccentiœ.

JS

« que temps, et que dans le dernier instant elbv fût ' (( purifiée. Laquelle de ces trois choses possibles a été j (( faite, Dieu le sait; mais il semble convenable {pr(h \ « babilé) d'attribuer à Marie ce qui est le plus excol- | « lent, s'il n'y a rien qui répugne à l'autorité de l'É- j « glise ou de l'Écriture. » Il n'est pas besoin de dire \ que le plus excellent pour Scott, c'était l'Immaculée \ Conception. !

« C'est ainsi que Scott s'explique sur ce point, re- j ({ marque l'abbé Fleury dans son Histoire Ecclé- j « siastique', et quoiqu'il le fasse si modestement, il ] « passe pour le premier auteur du dogme de la « Conception immaculée qui a fait depuis de grands \ « progrès. » Que le docteur subtil ait émis le pre- j mier cette opinion, c'est une erreur que Fleury re- | fève *; mais il est certain que la victoire qu'il remporta j fut décisive pour la cause qu'il défendait. La théologie n'est plus sortie du sillon que Scott lui a ouvert, et depuis lors les raisons de convenance ont été le fond principal de tous les panégyriques et de tous les traités qu'on a faits pour célébrer ou défendre l'Immaculée Conception. Rien ne paraît plus légitime aux docteurs modernes que d'attribuer à Marie toutes les perfections et tous les privilèges imaginables, et d'en conclure la pureté de son origine. C'est à cet ordre d'arguments que Bossuet emprunte ses preuves les plus éloquentes dans les trois sermons qu'il nous a laissés sur l'Immaculée Conception, il n'est que l'écho de la théologie et de l'école quand, après avuir célébré le miracle perpétuel d'une vie privilégiée

• Liv. XCI, ch. 29.

' Cette opinion toutefois, dit-il, semble avoir paru dès le milieu du douzième siècle. Hisi. Ecoles. ^ liv. XCI, cli. 2y.

l'immaculée r.ONCKPTION. 17i

comme est celle de la Mère de Dieu, il s'écrie : « Qui <( pourra croire qu'il n'y ait rien de surnaturel dans « la conception de cette Princesse, et que ce soit le (( seul endroit de sa vie qui ne soit marqué de quelque « insigne miracle? »

Il me semble cependant que l'argument de Scott prête à une grave objection, et j'en dis autant de toutes les raisons de convenance. C'est donner à un principe vrai une extension que ce principe ne comporte pas. Oui, sans doute, il n'}^ a point de catholique qui ne croie que Dieu a comblé de toutes les perfections celle que l'Écriture nomme pleine de g? aces et bénie entre toutes les femmes; mais, parmi ces perfections, les seules dont nous puissions raisonner, sont celles que comprend l'esprit humain. Le reste est un mystère qui nous échappe , et, s'il est naturel que la piété des fidèles attribue à la Vierge des titres et des privilèges qui dépassent la portée de notre intelligence, il ne faut point oublier que ce sont là de pieuses hypothèses sur lesquelles on ne peut édifier un article de foi. Car enfin, c'est notre jugement que nous prêtons à Celui qui dit que ses pensées ne sont pas les pensées des hommes , ce que nous nommons l'excellent et le convenable n'est tel que pour nous. Dans l'exemption de la loi générale du péché, Scott voit une perfection de plus pour la Vierge, et sur ce fondement, il la proclame immaculée, tandis que saint Bonaventure craint que Marie ne soit blessée d'un pareil hommage. «Prenez garde, dit-il, que « grossir la perfection de la Mère ne soit diminuer la (( gloire du Fils, prenez garde que vous n'outragiez M la Mère qui veut que son Fils soit plus honoré (( qu'elle-même, et que le Créateur passe avant la « créature. » Ainsi, c'est en vertu du même principe,

que le docteur subtil proclame l'Immaculée Conception, et que le docteur séraphique la repousse, ce qui permet de croire qu'il y a peu de sûreté dans ce mode de raisonnement.

C'est cependant sur cette base si frêle que l'écoie moderne a établi la plus grande partie de sa démonstration, c'est ce qui donne en ce point à la théologie nouvelle une couleur mystique qui la distingue tout à fait de l'ancienne scolastique. Saint Thomas n'avance qu'en s'appuyant d'un côté sur Aristote, qui lui représente la raison humaine, et de l'autre, sur l'Écriture ou la tradition, qui lui conservent la parole de Dieu; mais aujourd'hui on a plus de hardiesse. Chacun des noms glorieux dont l'Église comble la Vierge, chacun des titres, chacune des comparaisons que dans leur amour ont imaginé les docteurs et les Pères, devient par l'argument de convenance une preuve formelle de l'Immaculée Conception. Marie est-elle appelée la Reine des anges, on déclare que la Reine ne peut être moins pure que ses sujets, et on en conclut qu'il y a inconvenance à la placer, même un seul moment, sous la puissance du démon. Et cependant que savons-nous du sens et des conditions d'un pareil titre? Le nom le plus grand que porte la Vierge, celui qui comprend en soi tous les autres, le nom de Mère de Dieu, n'a point empêché les Pères de rejeter l'Immaculée Conception. Raisonnaient-ils moins bien que les moderaes, quand ils raisonnaient autrement?

L'elTet le plus fâcheux de cette méthode , c'est qu'avec elle on transforme à son gré toutes les opinions. Saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas, saint Bonaventure ont prodigué à la Mère de Dieu tous les noms que leur inspirait une ardente dévotion;

l'immaculée conception. 1'3

on en fait par cet argument les défenseurs de l'opi- :aion même qu'ils ont repoussée. Le keteur, surpris du double rôle qu'on fait prendre à ces grands personnages, se demande si c'est un jeu d'esprit chez l'écrivain, ou s'il est vrai que les Pères et les docteurs de l'Église se contredisent si manifestement : double réflexion qui atteint la religion au travers de la théologie ' .

Revenons à Scott, dont ces réflexions nous ont éloigné. Son triomphe fut si complet que la légende s'en empara presque aussitôt. Marie ellemême , disait-on, était venue l'assister lorsqu'il avait réfuté les deux cents arguments de ses adversaire^, sans en renverser l'ordre, ni se troubler d'un instant. Selon moi, il avait fait quelque chose de plus merveilleux, s'il est vrai qu'il eût converti à son opinion l'Université de Paris, je ne crois pas que, dans

' L'abus de celte méthode est sensible dans le grand ouvrage que le père Passaglia publie à Rome en ce moment, et qui est intitulé: De ImmaciUaio Deiparœ semper virgitiis conceptu Commeniarius, Dans de magnifiques volumes, l'auteur a réuni tous les noms et tous les types par lesquels la piété de l'Église et des fidèles exprime la pureté de la Vierge , sous chacun de ces mots il a rassemblé avec un grand appareil d'érudition une multitude de passages latins, grecs, copies, syriaques, etc., lires des docteurs d'Orient et d'Occident. Ces texlt'S généraux atlcstonl Tunanimité avec laquelle les catholiques glorifient la pureté de la mère de Dieu j mais, comme le savant Petau l'avait déjà remarqué au dix-septième siècle, ils sont de peu de poids dans la discussion présente, puisque tous les fidèles, qu'ils croient ou non à l'immaculée Conception, sont d'accord pour dire que Marie e>t la plus pure et la plus sainte de toutes les créatures, la seule tige de la souche d'Adam qui, n'ayant jamais péché, BOit immaculée. Pour démontrer que ces textes innombrables ne peuvent s'appliquer qu'à l'Immaculée Conception, le père Passagliu emploie l'argument de convenance, et avec une facilité (jui aurait dû l'étonner, il prouve (lu'on ne peut pas dire (jue la Vierge est une cri-alure divine plus pure que la pureté même, plus brillante que le iolcii, la rciue des an^jcs, le miracle des cicux; qu'on ne peut pas la

l'histoire, on trouve le second exemple d'une assemblée de savants, de politiques, ou même de théologiens qui sacrifient ainsi leur jugement. Quant aux adversaires de l'Immaculée Conception, ils avaient ' aussi une place dans la légende, et moins belle. Déjà Nicolas de Saint- Alban avait raconté l'histoire d'un moine de Clairvaux, qui avait vu en songe saint Bernard, vêtu de la robe blanche des élus, mais portant sur la poitrine une tache brune, parce qu'il avait écrit sur la Conception ce qu'il ne devait pas écrire. Si je cite ces rêveries qu'écarte la critique du P. Perrone, c'est parce qu'en montrant quel était l'esprit du temps, elles indiquent le moment où la croyance à l'Immaculée Conception prit le dessus.

Je ne sais si c'est parmi les légendes ou parmi les preuves qu'il faut ranger les révélations de sainte Brigitte. Perrone ne les cite pas, mais un autre théo-

eomparer à l'arche de Noé, à l'échelle de Jacob, au buisson ardent de Moïse, à la toisOn de Gédéon, sans reconnaître pour cela même qu'elle a élé conçue sans péché. Comment l'auteur n'a-t-il pas eu peur de son succès? Car enûn s'il est si aisé d'enfermer dans un syllogisme des idées qui dépassent notre entendement, et si au lond tous les Pères ont cru implicilemeulà l'Immaculée Conception, comment se fait-il que depuis tant de siècles on n'ait pu s'accorder? Si ces titres, si ces comparaiïons n'ont pas raisonnablement d'autre sens que celui que le Père Pas^aglia leur attribue, comment tous les fidèles ne s^onl-ils pas de la même opinion, puisque tous célèbrent avec ces expressions la gloire de la Vierge? Si malgré cela on n'a pu s'entendre, ne serait-ce point par hasard que dans tous ces arguments si bien faits il n'cïl jamais possible de démontrer la majiure? Quoique le Père Perrone abuse îiu-si du syllogisme, il faut lui rendre celte justice qu'il a mieux vu et mieux posé le problème dans son petit livre. 11 a bien compris qa un dogme est une question de fait, et non point de grammaire ni de logirpie; il a senti que ce qu'il faut établir ici, c'«sl la croyance, c'est la tradition, cl (|ue celle preuve est du domaine de l'histoire et non point du raisonnement. Son travail reste donc ce qu'on a écrit de plus solide en faveur de l'Immaculée Couccp'.iuu.

l'immaculée conception. 175

Io,c;ion s'en autorise '. Fleury ne parle de la sainte qu'avec respect; trois papes et une reine de Suède se sont intéressés à sa canonisation. Dans ces révélations, qui eurent un long retentissement, et qui, à ce titre, ont au moins une valeur historique, la Vierge annonce qu'elle a été conçue sans péché, et elle ajoute ces paroles caractéristiques : « Sache , Bri- « gitte, que ma conception ne fut pas connue de « tous... Il a plu à Dieu que ses amis doutassent I) pieusement de ma conception, et que chacun (( montrât son zèle jusqu'à ce que la vérité éclatât « dans le temps ordonné. » Presque à la même époque, sainte Catherine de Sienne déclarait, dans ses extases, que Marie avait la tache originelle, parce qu'elle n'était point conçue du Saint-Esprit, comme l'était son Fils ; mais sainte Catherine appartenait à la famille religieuse de saint Dominique, et, dans ses transports mômes, on retrouve une âme tout imbue des idées de saint Thomas.

Le moment approchait où les deux doctrines allaient se heurter, et le théâtre de la lutte était Paris. D'un côté étaient les Franciscains, fervents disciples de Duns Scott, ayant pour eux l'Université et l'opinion; d(; l'autre étaient les Dominicains , qui conservaient comme un héritage sacré l'enseignement de leur glorieux Maître. En 1387, Jean de Montson, frère prêcheur. Espagnol de naissance et docteur en théologie de la Faculté de Paris, soutint dans les écoles, entre autres propositions qui tirent scandale, les deux articles suivants : u II est expressément contre la (( foi de dire que tous les hommes, excepté Jésus-

' De Imviaculaiâ. Cmn pcrvu^^u superioiuiu. Clermont-Ferrand. iS'il.

« Christ, n*ont pas contracté le péché originel. — Il « est expressément contre la foi de dire que la bicn- « heureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, n'a pas con- « tracté le péché originel. » L'Université condamna ces propositions comme fausses , scandaleuses et avancées avec présomption contre l'opinion probable de l'Immaculée Conception. Les Dominicains prirent fait et cause pour un confrère qui, suivant eux, soutenait la doctrine expresse de saint Thomas. Jean de Montson, condamné par l'Université et par l'évêque de Paris, en appela au pape Clément VII, et courut à Avignon, où il obtint une citation contre les docteurs de Paris.

Ce fut le grand maître de Navarre, Pierre d'Ailly, qui vint défendre l'Université ; il le fit avec habileté et modération. L'Université, suivant lui, n'entendait pas condamner l'opinion de saint Thomas; mais, tout en n'admettant pas l'Immaculée Conception, le docteur angéliquc n'enseignait nulle part qu'il y eût hérésie à croire le contraire ; il n'était donc pas permis de dire qu'une opinion était expressément contre la foi quand il s'agissait d'une question probable, où l'on pouvait prendre l'un ou l'autre parti, et même rester dans un doute complet. Le Pape donna raison à Pierre d'Ailly, l'Université voulut alors faire rétracter les Dominicains, qui, dans leurs prédications, agitaient le peuple par la violence de leurs paroles. L'un d'eux, par exemple, affirmait, « sous la damnation de son (( âme, que si la sainte Vierge était trépassée avant (( la mort de son glorieux Fils, elle fût descendue « en enfer, parce qu'elle était conçue en péché oii- (( gincl. » Un autre, perdant tout respect envers la . Mère de Dieu, demandait au peuple s'il en voulait ' faire une déesse. Non contente de ces rétractations.

l'immaculée conception. i77

l'Université voulut forcer les Dominicains à abdiquer une opinion que le Pape n'avait pas condamnée; elle arrêta qu'on n'admettrait aux grades et aux honneurs, c'est-à-dire à l'enseignement et à la prédication, que les maîtres qui accepteraient par serment les condamnations prononcées par l'Université et par l'évèque de Paris, ce qui fit sortir les Dominicains des écoles, où ils ne rentrèrent qu'en 1403 en conservant leur doctrine. Cette décision affirmative, rendue par un corps aussi considérable que l'Université, donna à la doctrine de l'Immaculée Conception un ascendant que depuis lors elle a gardé.

Il ne faut pas croire néanmoins qu'on réussit à étouffer l'opinion contraire. La querelle était plus vive que jamais, quand le concile de Bàle résolut de l'examiner. Pour instruire l'affaire, on choisit, comme on le fait aujourd'hui, un théologien de grand renom : ce fut un Dominicain, maître du sacré palais apostohque, Jean de Torquemada (en latin de Turrecremata)^ qu'il ne faut pas confondre avec le fameux inquisiteur du même nom. Le savant se mit à l'œuvre, mais son travail ne fut pas soumis à l'assemblée, par suite des divisions qui troublèrent la fin du concile ; Jean de Torquemada ayant suivi le Pape au concile de Ferrare, en 1438, avant que les évêques restés à Bàle n'eussent pris un parti. Dans ce Mémoire, qui iiefut imprimé qu'en 1547, etàRome, le cardinal se prononce contre l'Immaculée Conception. Il trouve dans cette doctrine, si l'on en croit le continuateur de Fleury, cinquante-huit erreurs contre la foi, et il cite à l'appui de ce jugement sévère les autorités de cent théologiens ou jurisconsultes. En présence de cette opinion si tranchée, il est curieux de mettre la décision des cvèques restés à Bàle , et

qui prononçaient sous l'inspiration des docteurs de Paris.

Session 36. 21 septembre U39. — Nous déclarons que la doctrine qui enseigne que la glorieuse Vierge Marie, mère de Dieu, par une faveur particulière et par une grâce prévenante et opérante, n'a jamais été actuellement assujettie au péché originel, mais qu'elle a toujours été exempte de tout péché originel et actuel, sainte et immaculée, est une doctrine pieuse conforme au culte ecclésiastique, à la foi catholique, à la droite raison et à l'Écriture sainte, et que comme telle elle doit être approuvée, tenue et suivie par tous les catholiques, en sorte que désormais il ne soit permis à personne de prêcher ou d'enseigner le contraire. »

Si ce décret eût été rendu par un concile général, il eût terminé la question ; mais à l'époque où l'assemblée de Bàle se prononçait ainsi, la retraite du Pape et d'une partie des Pères lui avait ôté tout caractère légitime; suivant l'expression du cardinal Lambertini (Benoît XIV), ce n'était plus qu'un conciliabule scliismatique. Aussi lorsqu'en 1483 le Pape Sixte IV promulgua la célèbre bulle Grave nimis, ne tint-il aucun compte de cette décision et prit-il un parti bien plus modéré. L'occasion de cette bulle fut une éruption nouvelle de ces querelles interminables où les Dominicains étaient toujours au premier rang. Dans une dispute solennelle qui avait eu lieu devant Hercule d'Esté, duc de Ferrare, un Dominicain haut placé dans l'Ordre, Vincent Bandello, avait attaqué le privilège que le concile de Bâle attribuait à la Vierge; de plus il venait d'imprimer un livre, emprunté pour une partie aux Mémoires du cardinal de Torquemada, dans lequel, réunissant les autorités de deux cent soixante docteurs des plus illustres, il revendiquait pour Jésus-Christ seul la prérogative

t IMMACl LÉE CONCEPTION. 4 "79

d'iine coTicopnon sans tache. La dispute et le livre faisaient du bruit dans la chrétienté, on attendait du Pape Sixte IV une décision qui réduisît enfin les Dominicains au silence. Sixte IV était franciscain; dans son couvent il avait écrit en faveur de l'Ininiaculée Conception; devenu Pape, il avait favorisé par des indulgences la fête de la Conception de la Vierge immaculée (ici l'ordre des mots n'est pas indifférent), et il avait approuvé l'office de cette fête, où l'on glorifiait l'Immaculée Conception. C'était même cette faveur qui avait réveillé d'anciennes susceptiljilités et amené les attaques de Bandello. Mais Sixte IV, avec une sagesse qui est traditionnelle à Rome, ne voulut pas troubler les consciences pour une question si délicate, ni mettre hors de l'Eglise ou réduire par la violence morale un Ordre aussi considérable et aussi dévoué à la Vierî^e que l'étaient les Dominicains. Sans cacher ni son opinion ni ses sympathies, le Pape condamna les excès des deux partis. S'il menace d'excommunication les prêcheurs des divers Ordres (expression adoucie pour désigner les Dominicains) qui déclarent hérétiques et coupables de péché mortel les croyants à l'Immaculée Conception, il menace aussi de la même peine tout fidèle qui outragera ceux qui ne croient pas à l'exemption originelle de la Vierge, attendu, dit la bulle, que cest là une question que l'Eglise romaine et le Saint" SiéfK' n ont point encore décidée.

Cette prudence et cette modération de la cour de Kome contrastent avec la fougue de l'Université de l'aris. Nos docteurs, qui avaient pour le concile de Bàle une tendresse assez naturelle (c'était leur ouvrage) , considéraient cette assemblée comme un concile général, une réunion sainte et infaillible. A

180 tA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

leurs yeux, le décret de l'Immaculée Conception était une inspn^ation du Saint-Esprit qu'on ne pouvait critiquer sans se mettre en révolte contre le jugement de l'Église universelle. Avec de pareilles idées, il ne faut pas s'étonner si en 1492, à la suite de l'émotion causée en Normandie par les prédications d'un Dominicain appelé Jehan Le Ver, la Faculté de théologie de Paris en vint à se lier par serment et à former une ligue pour soutenir envers et contre tous l'Immaculée Conception.

a Nous nous associons par serment (dit la délibération de la Faculté), et nous nous dévouons à la défense et au triomphe de cette pieuse doctrine. Nous établissons que désormais nul ne sera agrégé à notre sacré collège s'il ne s'engage par un semblable serment à soutenir de toutes ses forces cette sainte croyance. Et si par impossible quelqu'un des nôtres passait aux ennemis de la Vierge, et que ce transfuge osât prendre la défense de l'opinion opposée, sous quelque prétexte que ce fût, nous décrétons qu'il sera dépouillé de tous nos honneurs, rayé de parmi nous et chassé de notre société comme un païen et un publicain. »

Ce serment, qui devint presqu'un article de foi dans l'Université, fut aussitôt adopté par les théologiens de Cologne et de Mayence. Il gagna bientôt l'Espagne, où il est resté jusqu'à présent. Au delà des P^^énées il n'est point, je ne dis pas seulement de prêtre, mais d'avocat qui ne se soit d'abord proclamé le champion de l'Immaculée Conception. En France, je Crois que cet usage dura aussi longtemps que la Sorbonne; je vois du moins par une lettre de Bossuet qu'au commencement du dix-huitième siècle des âmes timorées n'osaient prendre leurs grades en théologie par peur de ce terrible serment.

Malgré l'autorité et l'ardeur de l'Université de

t'iMMAruLÉE roxcrpTToy. 1S1

Paris, ce fut la modération de Sixte IV qui prévalut dans l'Église, lors du concile de Trente, Quand on en vint à discuter la question du péché originel, le cardinal de Jaen proposa de prendre une décision et de finir cette longue controverse; les Pères repoussèrent cette ouverture, ne voulant pas susciter un schisme entre les catholiques au moment où l'union était si nécessaire pour résister aux protestants. Seulement quand on en vint à la proposition universelle qui déclare tous les hommes entachés du péché originel, les Dominicains demandant qu'on s'en tînt à cette déclaration générale qui leur donnait raison, tandis que les Franciscains et plusieurs évêques d'Espagne et de France insistaient pour qu'on en exceptât formellement la mère de Dieu, le concile, obligé de se prononcer, rendit à l'unanimité le décret suivant, qui laissait toutes choses en état :

« Cette sainte assemblée déclare que dans ce décret, où il est question du péché originel, elle n'a pas l'intention de comprendre la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, mère de Dieu; mais on observera les Constitutions du pape Sixte IV, d'heureuse mémoire, sous les peines contenues dans lesdites Constitutions, que le concile renouvelle. »

Décision bien grave, à cause même de son indifîférence, puisqu'elle constate qu'au milieu du seizième siècle l'Église réunie en concile œcuménique laissait à tous les fidèles une complète liberté d'opinion, et ne croyait pas qu'on pût faire un dogme de l'Immaculée Conception.

Le décret du concile de Trente, si sage qu'il fiit, n'empêcha point la dispute de continuer. Vingt ans plus tard , elle avait pris une telle vivacité dans l'Université de Paris, que le pape Pie V fut obligé,

182 L\ LIBERTÉ RELIGTElISff.

en 1570, de publier une bulle afin d'arrêter un scandale dont souffrait la r»iligion. A l'exemple de Sixte rV et du concile, le Pape défendit aux deux partis de s'accuser mutuclleinent d'erreur et d'hérésie; mais, en outre, il ordonna qu'à l'avenir on n'écrirait plus en langue vulgaire sur cette question délicate, et qu'on n'y toucherait plus dans les prédications et les assemblées. La discussion, soit dans un sens, soit dans l'autre, ne fut désormais permise que dans les disputes publiques des académies et des chapitres; en d'autres termes, ce fut un sujet réservé aux théologiens de profession.

Cette bulle si raisonnable eut malheureusement peu d'efîfet. Au commencement du dix-septième siècle le feu reprit en Espagne, à la suite des prédications faites par un Frère mineur. Les Dominicains, toujours prêts à rentrer dans la lutte, y trouvèrent cette fois deux nouveaux adversaires, qui ne devaient pas laisser la victoire incertaine ; c'étaient les jésuites et les rois d'Espagne.

Les jésuites, on le sait, se sont toujours aits l'Ordre dévoué par excellence à la Vierge ; de tout temps, l'Immaculée Conception a été pour eux ce que le rosahe a été pour les Frères Prêcheurs, le grand moyen de propagande et de succès. Défendre cette doctrine, c'était donc remplir le premier vœu de leur religion, c'était aussi combattre sur un terrain choisi les Dominicains, maîtres de l'Inquisition, et qui ne pardonnaient guère à leurs rivaux une théologie et une morale que saint Thomas n'eût point reconnue. Soutenus par le peuple espagnol, pour qui la croyance à l'Immaculée Conception était dès lors un article de foi et un point d'honneur national, les jésuites ne trouvèrent pas un appui moins

L IMMACULÉE CONCEPTIOX. 183

forme dans la royauté. Dès la fin du quatorzième siècle, les rois d'Aragon avaient menacé d'exil quiconque oserait prêcher contre l'Immaculée Conception, la grande reine Isabelle, Charles V, et Philippe H n'avaient pas professé une dévotion moins vive, ni montré un zèle moins ardent. Philippe m, qu'inquiétait le désordre populaire et que troul)lait la résistance des Dominicains, ne resta pas en arrière de ses aïeux; il envoya tout exprès une ambassade au pape Paul V , pour que Rome terminât la controverse en proclamant le dogme de l'Immaculée Conception. Six ans plus tard, en 1622, Philippe IV fît une démarche non moins pressante auprès du pape Grégoire XV; mais, si puissants que fussent les rois catholiques , et quoique leur foi s'accordât avec celle du Saint-Siège, les deux papes, avec une prudence exemplaire , ne voulurent point s'écarter de leurs prédécesseurs, ni faire un dogme de ce qui n'était qu'une opinion.

« La grandeur de la question, écrivait Grégoire XV à Philippe IV, et l'exemple des Pontifes romains mes prédécesseurs m'avertit de ne rien décider de nouveau en une affaire de telle importance. Il nous faut écouter la voix du Saint-Esprit, et non point peser la chose au poids de raisons humaines, nous que Dieu a placé à la tète du monde chrétien, dans la chaire do la divine sagesse. Puis donc que réternelle sagesse n'a point encore révélé à son Église les profondeurs de ce grand mystère, les fidèles doivent se reposer sur l'autorité de Dieu et des Pontifes romains*.

Ce qui rend plus remarquable la conduite des papes

Quare cùm nntidum œlerna sapietitia Eccksiœ tuœ tanti mysttrii peneiralia patefecerii, tn Iki romanorumque poniijicum uuciurilaie debcni fidèles conquiejicere.

pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle , c'est qu'il n'en est pas un seul qui n'ait été zélé défenseur de rimmaculée Conception, et que cependant il n'en est pas un seul qui ait osé flétrir du nom d'hérésie la croyance contraire. Alors mêm( qu'ils cherchent à gêner dans sa publicité et à réduira une opinion qu'ils ne partagent pas, jamais ils m contestent aux fidèles le droit de la conserver. PaulV, allant plus loin que Pie V, interdit les thèses et disputes publiques contraires à l'Immaculée Conception, mais il ajoutait : » En prenant cette mesure, (( S. S. n'entend point réprouver l'opinion contraire, « ni lui porter aucun préjudice ; elle la laisse en son « état passé, sinon quant à la disposition sus-indi- « quée. » Grégoire XV ordonna qu'on ne pût désigner la fête de la Conception par un autre nom ; jusque-là les Dominicains ne la nommaient que la fête de la Sanctification; il défendit de contester le privilège de la Mère de Dieu, même en des actes non publics à moins d'une permission particulière du Saint-Siège ; mais cette permission, il l'accorda aussitôt aux Dominicains, et en même temps il enjoignit aux défenseurs de Tlmmaculée Conception de soutenir leur opinion sans critiquer celle de leurs adversaires. En 1661, Alexandre Vil fit une déclaration formelle en faveur de l'Immaculée Conception , et menaça de peines sévères quiconque oserait l'attaquer; mais il finit en disant « qu'attaché aux consti- « tutions de Sixte IV, il défendait qu'on accusât d'hé- « résie ou de péché mortel ceux qui ne croyaient pas « à l'exemption de Marie, attendu que l'Église rote maine et le Saint-Siège apostolique n'avaient rien u décidé jusque-là, et que, quant à lui, il ne voulait ni « n'entendait rien décider. » Cinquante ans plus tard,

l'immaculée conception. i8o

Clément XI ayant déclaré de précepte la fête de la Conception de la Vierge immaculée, se plaignit que, dans quelques endroits , on eût renversé l'ordre des mots dans le texte de la bulle, en imprimant la fête de l' Immaculée Concept ion , et il fit supprimer ces exemplaires qui engageaient la papauté. Ainsi, depuis le concile de Trente, dans cette longue suite de papes, si l'on n'en peut trouver un seul qui n'ait été favorable à la croyance de l'Immaculée Conception, on ne peut davantage en trouver un seul qui ait songé à l'ériger en dogme, ni même qui se soit cru le dioit de flétrir une opinion que le concile de Trente avait respectée. Connaissaient-ils la tradition moins bien qu'on ne la connaît aujourd'hui, et peut-on indiquer une raison nouvelle pour rompre avec de tels précédents ?

11 ne faut pas croire cependant qu'il manquât de motifs pour décider les papes à suivre leur penchant. Sans parler de l'influence politique de l'Espagne, une force toujours puissante, l'opinion, les poussait de ce côté. Presque tous les Ordres religieux, la plupart des Universités, un nombre infini d'écrivains se prononçaient en faveur de ITmmaculée Conception. La théologie, du reste, n'avait rien négligé pour tourner les graves objections de saint Bernard et de saint Thomas par ces adoucissements dont elle a le secret. Pour cela on avait imaginé une théorie qu'il est bon de connaître, car elle règne aujourd'hui sans partage, c'est elle qui permet aux docteurs d'étonner les laïques par un langage et des raisonnements dont ces derniers n'ont pas le secret.

Dans cette théorie, on donne un double sens au mot t'oiiception ; on distingue la conception active, c'est la iornuilion du corps, et la conception passive, c'est

l'entrée de l'âme dans l'enveloppe humaine, deux actes séparés par un intervalle de quarante jours, si' l'on en croit les vieux théologiens. Laissant de côté le corps, ce vase, non pas vicieux, la matière n'a pas' de vice, mais souillé par le péché d'Adam et communiquant à l'âme son infection, les théologiens ne s'occupent plus que de la conception passive. C'est au moment d'unir l'âme au corps déjà existant, que j Dieu, par un miracle de sa bonté, aurait préservé Marie de la tache commune qui allait l'atteindre, ou, en d'autres termes, lui aurait donné cette grâce sanctifiante, cette justice originelle qui manque aux i hommes par la faute de leur premier père. Cette l exemption, du reste, est un véritable rachat. La \ Vierge, par sa condition, eût été soumise au péché, j si elle n'en eût été sauvée par son Fils. Ainsi tombent les scrupules de saint Bernard et les difficultés i de saint Thomas. Il n'y a rien de surnaturel dans la ! conception active de la Vierge, toute différente de celle du Fils de Dieu, Marie est rachetée par Jésus-Christ, comme tous les hommes ; sa seule prérogative, c'est qu'ayant été rachetée au moment même de la conception passive, elle a échappé à la souil- I lure de la chair, et n'a pas été d'un moment sous la ' domination de Satan. C'est au moyen de ces subtiles i hypothèses que les docteurs des derniers siècles j croyaient désarmer d'anciens adversaires et faire i de saint Bernard même le défenseur du privilège \ qu'il avait combattu ; mais , si ingénieux que fût ' le système , et quelque bien reçu qu'il fût dans l'école, jamais les papes ne l'ont trouvé suffisant J pour porter un dogme, comprenant bien que ce n'est \ T)oiiit sur des arguments qu'on édilie un article J de foi. *

l'immaculée conceptiox. "187

Ce partage de la cour de Rome entre son penchant pour une croyance accueillie avec tant de faveur et son attachement traditionnel aux anciennes maximes qui l'empêchait de voir dans la dévotion à l'Immaculée Conception autre chose qu'une pieuse opinion, explique le double caractère de la théologie dans les deux derniers siècles. S'agit-il d'une thèse, d'un sermon ou d'un panégyrique , il semble qu'il n'y ait qu'un sentiment dans l'Eglise^ et que personne ne doute du privilège de Marie; ouvre-t-on le catéchisme, on est étonné de la froideur et de la réserve avec lesquelles ce sujet est traité. Cette différence de l'opinion et du dogme n'est nulle part plus sensible que dans les écrits de Bossuet. Dans ses sermons il célèbre en son magnifique langage ce coup d'autorité absolue qui excepte la Mère de Dieu de la condamnation universelle ; mais prenez le catéchisme de Meaux, et vous vous demanderez si c'est le même homme qui a écrit ce qui suit :

« U Église a-t-elle défini que la conception de la Vierge fiit immaculée ?

« Non. Le Saint-Siège a déclaré que la chose n'était pas encore définie, et que ce n'était ni hérésie ni péché mortel de ne le croire pas ( Const, Sixti IF. Grave nimis. Conc. Trid. sess. V, dec. de pecc. origin.).

« Que faut-il considérer en cela ?

« La granile prudence du Saint-Siège, et le soin qu'on y ap porle à examiner la tradition constante de tous les siècles.

« Qu'y a-t-il de certain dans celle matière?

« C'est que l'Église permet de croire la Conception immaculée, et que cette opinion est pieuse. »

Bossuet ira plus loin encore dans son projet de réunion entre les protestants et les catholiques ; le passage suivant montrera aux esprits non prévenus

comment on raffine sur la piété de nos pères, et combien leur foi était plus libre qu'à présent :

« Une partie de l'Église romaine (dit le projet célèbre de l'abbé Molanus) approuve la Conception immaculée de la sainte Vierge, et l'autre l'improuve. Toute l'Église protestante la rejette. Il faut donc prier les catholiques d'entrer dans ce dernier sentiment pour le bien de la paix. »

Voici la réponse de Bossuet ; elle est étrange en face de la tradition constante, unanime, universelle dont on parle aujourd'hui :

« Ce n'est point une partie de l'Église, c'est toute l'Église romaine qui tient l'Immaculée Conception de la sainte Vierge pour chose indifférente, et qui ne touche point à la foi ; cela suffit». r>

Il y a trente ans, alors que dans l'Église de France on n'avait point encore appris à se défier de Bossuet, on aurait eu peur d'être théologien plus savant ou chrétien plus zélé que l'évêque de Meaux ; aujourd'hui on trouve étrange et presque coupable l'aveuglement de ceux qui ne lisent pas dans la tradition un dogme que Bossuet n'y a pas vu. Et cependant nous savons le jour et l'heure où l'on a remué de nouveau une question dans laquelle la sagesse de Rome avait fait depuis longtemps la part de la dévotion et la part de la liberté chrétienne. C'est en 1834 que l'archevêque de Séville demanda au pape Grégoire XVI l'autorisation d'ajouter à la préface de la messe qu'on chante à la fête de la Conception, les mots suivants : Toi, dont la Conception est immaculée

' Non pars Ecclesiœ sed toia Ecctesia romana immaculatam beatœ Virgims Coiicepiiouem pro re indiffcrenti habei luque ad fidem peiiinoue; quod nijjicii. Bossuet. tdil. Lcfèvre, 183G. T. Vil, p. 385.

d'immaculée CONCEPTION'. t89

(r/t tu in Conceptione immaculata)^ faveur que Sixte IV avait jadis accordée à l'Ordre de Saint-François. Ce privilège, donné par le Pape au diocèse de Séville, amena, quatre ans plus tard, une demande semblable de l'arcbevêque qui administrait le diocèse de Lyon, ce fut un signal que suivirent aussitôt les évoques de France, d'Espagne et d'Italie. Tous sollicitèrent et obtinrent de modifier dans les mêmes termes l'office de la Conception, et d'ajouter aux litanies de la Vierge un nouveau verset : Reine conçue sans la tache originelle {Regina sine labe originali concepta). C'est là, sans doute, une démonstration imposante, qui atteste combien la croyance à l'Immaculée Conception est aujourd'hui répandue ; mais, qu'on me permette de le dire, si cette unanimité peut autoriser quelque solennité nouvelle ou des honneurs plus grands, elle ne change rien au passé, et, à moins qu'on n'apporte à l'appui de la tradition des preuves jusqu'ici inconnues, la question dogmatique reste ce qu'elle était au temps de Sixte IV et du concile de Trente. Il n'y a point de nouveau motif de décision.

D'où vient cependant qu'on sollicite une promulgation de dogme, et qu'on presse le Saint-Père de quitter la voie d'où ses devanciers ont toujours refusé de sortir? Je n'ai point le secret de ce qui se passe à Rome, où sans doute les motifs les plus divers agitent en ce moment les esprits ; mais parmi les causes générales qui ont préparé ce grand changement, je signalerai deux opinions qui ont eu un effet considérable, car elles ont renouvelé les études et les idées catholiques , et si elles ont servi la religion , souvent aussi, étant mal comprises, elles ont égaré des intelligences faibles, ignorantes et passionnées.

La première de ces causes est le goût du moyen âge. Nous avons assisté à la résurrection de cette époque que naguère on qualifiait de barbare, et en soi ce réveil est une bonne chose. On nous a appris d'abord à m; plus rougir de nos pères, et ensuite à comprendre des siècles qui ont eu leur caractère et leur grandeur. Mais de ce moyen âge qu'il sera toujours utile d'étudier comme une page de l'histoire , comme une étape de l'esprit Immain, on a fait l'idéal non-seulement de la civilisation , mais aussi de la rehgion. A lire des écrivains plus ardents qu'éclairés, il semble que le christianisme ne date que de Grégoire VII et d'Innocent III. De là ces théories sur la puissance temporelle et l'infaiUibilité des Papes qu'on nous présente comme ayant toujours été une part de la foi chrétienne, de là l'idée qu'on se fait d'une croyance constante à l'Immaculée Conception, encore bien que ce ne fût pas l'opinion régnante au temps même de saint Louis. C'est une illusion commune de penser que le monde a toujours été ce qu'il est aujourd'hui, et de prendre l'opinion du siècle pour l'éternelle vérité ; qu'est-ce donc quand on s'appuie sur des titres qui ont cinq ou six cents ans? A voir la vénération de nos aïeux pour Marie, on ne suppose point qu'il y ait jamais eu dans l'Eglise un autre sentiment sur ce qu'on regarde comme la plus belle prérogative de la mère de Dieu. Cette erreur est permise en France, où nos cathédrales nous montrent la religion dans la splendeur du moyen âge ; mais en est-il ainsi à Rome, et là-bas ne suffit-il pas d'ouvrir les yeux pour qu'à l'instant la lumière se fasse ? Ces thermes , ces basiHques , ces temples devenus des sanctuaires chrétiens, cetto colonne Trajane élevant vers le ciel la statue d'un apôtre, ces catacombes toutes

l'immacilke r.ovr.EPTiox. 19i

pleines de la présence et du sanfç des martyrs, sont là pour témoigner d'un christianisme plus ancien que relui du moyen àj^e, et aussi plus brillant et plus pur. C'est à cette antiquité chrétienne, c'est à ces grands docteurs triomphant d'une société sceptique, rallinée et incrédule, qu'il faut demander la pure foi chrétienne et des enseignements pour notre âge. C'est là qu'on prend la vérité à sa source et la tradition à son berceau. Mais cette antiquité ne connaît rien de l'Immaculée Conception; l'idée et le nom lui en sont également étrangers. Les Pères ne savent qu'une chose, qu'ils tiennent de saint Paul, c'est que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, et que seul il est sans néché. N'est-il pas sage d'en rester là?

La seconde cause de ce que nous voyons aujourd'hui, la doctrine qui a modifié profondément la théologie et l'a engagée dans un chemin nouveau et peu sûr, c'est ce qu'on nomme la théorie du développejnent. Pour Vincent de Lérins, dont le sentiment faisait loi dans l'ancienne école, la vérité catholique est quelque chose d'absolu et d'immuable comme la vérité mathématique. Elle est partout et toujours la même pour tous. De bonne heure, on a senti ce qu'il y avait d'excessif dans l'énoncé de cette opinion, et, pour parler avec Bossuet, on a admis un certain progrès dans la vérité religieuse, en ce sens qu'elle est plus connue en un temps qu'en un autre, plus clairement, plus distinctement, plus universellement. Elle ne change pas, mais elle s'illumine, on la voit mieux et de plus loin. De cette juste observation le docteur Newman a fait de nos jours un système qui a été accuiîilli avec une faveur excessive ; il a reconnu dans les choses religieuses un développement continu qui est la vie même de l'Éghse, et il a indiqué le Pape comme

492 LA LIBERTP' RELIGIF.rSl-.

le régulateur de ce développement. Le fond de cette théorie n'est pas nouveau pour les philosophes ; ils y reconnaissent le principe même de la philosophie de l'histoire ; mais transportée dans le catholicisme, c'est une doctrine qui, pour ne pas tromper, demande plus d'un tempérament.

Le philosophe qui étudie la marche de l'humanité, et qui sait que la mort est la condition de la vie, ne s'effraye point de voir tomber les anciennes croyances et naître des idées nouvelles; il sait que dans la vérité d'aujourd'hui il y a une part qui demain séchera et se nommera l'erreur. Il n'en est pas de même du catholique, qui est en possession d'une vérité sans mélange, révélée par Dieu même, et que le temps ne peut ni effacer ni altérer. Pour lui le développement de la vérité se fait, non point par la naissance d'une idée nouvelle, mais par l'épanouissement d'un germe ancien : c'est le gland qui devient chêne ; c'est la goutte d'eau qui en grossissant devient un ruisseau et le ruisseau un fleuve. Je suis loin de blâmer cette doctrine, qui explique très-bien comment le catholicisme peut suivre et seconder la marche des esprits en chaque siècle, et comment, sans être infidèle à son principe, il a cependant plus de liberté et de mobilité que les confessions protestantes. Mais dans la dogmatique, cette théorie a produit deux effets fâcheux : elle a dressé les esprits à voir dans la formation d'un dogme une chose plus naturelle que divine, et tout simplement la maturité d'une opinion ; elle a en outre émoussé le sens critique, en habituant les théologiens à se contenter de preuves qui n'en sonL pas. Dès que pour constater la tradition il suffit d'un fil invisible, d'un mot, d'un sentiment isolé, que ne trouvera pas la subtilité de l'école dans les matériaux

t'iMMAr.ULÉE CONT.EPTTOX. iOS

que dix-huit siècles ont accumulés ? Ce défaut est sensible dans le Père Perrone. Tout entier à son idée de développement, satisfait de la moindre apparence, il voit des preuves où un esprit moins prévenu ne voit pas même un indice. En poussant à l'excès ce système, comme on le fait ici, on en vient à ne plus même tenir compte d'une tradition qui gêne , on préfère à la croyance visible de l'Église durant treize cents ans quelques mots douteux pris dans un auteur inconnu.

En résumé, le manque de preuves pour les premiers âges, la faiblesse de la tradition favorable à l'Immaculée Conception et la force de la tradition contraire pendant le long intervalle du neuvième au quatorzième siècle , ce sont là des objections formidables qu'on a combattues avec esprit, mais que, selon nous, on n'a point ébranlées. Cependant, à moins de preuves éclatantes, on ne peut pas promulguer un dogme, car l'Église n'admet point de révélation nouvelle ; elle ne croit que ce que croyaient les disciples du Christ, le consentement de tous les catholiques qui vivent aujourd'hui ne suffirait pas pour établir un nouvel article de foi. Il n'est pas permis aux chrétitms d'imposer à leurs enfants un joug qu'ils n'ont pas reçu de leurs pères , la foi est un dépôt divin remis par les apôtres, et qui, passant de main en main au travers des siècles, doit se retrouver sans altération chez la dernière génération qui paraîtra sur la face de la terre.

Ces graves objections ne sont pas les seules qu'ait rencontrées le Père Perrone. Il est des théologiens à qui il semble dur qu'on ordonne aujourd'hui, sous peine d'hérésie et avec menace d'anathème, de croire ce que pendant tant de siècles, et parmi tant de dis-

i9A LA LiBr.RTi': nr.ur.irisn. ;:

eussions, il a été permis de ne point rocevoîr. Ceci' i est sans exemple, on n'y peut comparer ce qui s'est > passé dans l'Église chaque fois qu'un do^me a été j proclamé. Sans doute jusqu'à la définition donnée par | l'Eglise il y a eu quelque incertitude dans la croyance h des fidèles, quelque indécision dans leur façon de s'exprimer; mais l'Église môme n'a jamais hésité, ] jamais, que je sache, elle n'a autorisé une double opinion sur ce que plus tard elle a reconnu pour un ; article de foi. Avant le concile de Nicée, l'Église n'a- j vait pas permis de mettre en doute la divinité de | Jésus-Christ, avant le concile de Trente, on ne trou- I vera point de Pape qui ait déclaré qu'on était libre de croire ou non à la présence réelle. Ici, au con- j traire, c'est un concile, ce sont tous les Papes des derniers siècles qui ont toléré les deux opinions opposées ; c'est donc l'Église elle-même qui s'est lié les mains; il implique qu'une autorité infaillible tienne d'abord pour indifférentes deux croyances contraires, et que plus tard elle déclare l'une vérité, et l'autre hérésie. La réserve du droit du Saint-Siège n'a que faire ici ; car il n'y a point de vérité provisoire dans la reUgion; I le dogme, c'est ce que l'Église a toujours cru depuis /l le temps des apôtres ; tout le reste est opinion pieuse et ne peut obliger.

Tant de difficultés n'arrêtent point Perrone ; le problème lui paraît au contraire une de ces questions claires, liquides, où la croyance de l'Église est si manifeste, qu'elles sont prochainement définissables ; en d'autres termes, il n'est nul besoin de convoquer un concile, la voix seule du Pape suffit, car elle exprimera la foi et le vœu de toute la chrétienté. Il y a cependant des convictions moins robustes ; et il paraît qu'on a déjà fait assez d'objections à la pro-

l'immaculée conception. iO?l

mulgation du dogme pour que les théologiens aient cherché un moyen plus doux d'arriver à leurs fins, moyen qui, dit-on, a chance d'être adopté. Perrone nous apprend qu'il y a des gens d'humeur chagrine et dillicile qui pourraient aisément se plaindre et quereller (je suppose qu'on entend par là quelques gallicans attardés qui ne veulent recevoir le dogme que de la main d'un concile); pour éviter cet ennui, voici la voie simple et sans aspérités qu'on propose. On ferait de la croyance à l'Immaculée Conception non plus un article de foi catholique, mais ce qu'on nomme en langage d'école un article de foi ecclésiastique. Ce n'est pas au nom de l'Écriture et de la tradition, c'est au nom de l'infaiUibilité de l'Éghse qu'on prononcerait l'anathcme contre quiconque oserait dire que l'Église se trompe quand elle proclame comme une opinion pieuse, vraie et qui doit être acceptée de tous que la sainte Vierge a été conçue sans péché, « Par ce « moyen, continue l'habile jésuite, ceux-là seuls « encourraient la note d'hérésie qui attaqueraient « l'infaillibilité de l'Église ; ce que certainement n'es- « sayera pas un seul cathoUque, car cette vérité est « crue fermement de tous. Et ainsi le but serait « complètement atteint; car, une fois que l'ÉgUse « aura dv^claré son sentiment, personne, à moins « d'une in.signe témérité, ne pourra le m(îttre en (( doute, et encore moins le contester, n C'est là ce que les théologiens appellent une définition indirecte. Le Père Perrone en trouve plusieurs exemples dans les décrets du concile de Trente, et cite des canons touchant la discipline où l'Église oppose ainsi son infaillil)ilitc aux critiques des protestants. Mais a-t-on jamais établi de cette façon un dogme et un mystère 2 N'est-ce pas ruiner d'une main ce qu'on

élève de Tautre, et avouer que la tradition manque, j au moment même où on reconnaît qu'on ne peut | rien fonder sans elle ? Quant à obtenir ainsi la | paix, je ne suis pas très-édifié sur cet inj^énieux moyen ; il me semble que s'il est des gens disposés à contester la proclamation directe du dogme , ils ne \ feront pas embarrassés pour prétendre qu'on ne j peut pas l'établir indirectement. !

Maintenant, et pour en finir, n'y a-t-il pas pour ! rÉglise quelque danger dans cette promulgation? Le Père Perrone discute les périls que prévoient les | âmes timides; il nous sera donc permis de le suivre dans cet examen. ■

Il y a d'abord les hérétiques ; mais de ce côté, si j l'on en croit l'auteur, il n'y a pas lieu de se préoccuper.

« Il ne faut, dit-il, craindre en aucune façon les injures (convieia) des hérétiques; d'abord parce qu'une grande partie des hérétiques est tombée dans le gouffre du rationalisme, qu'elle ne s'inquiète plus de tout ceci et même affecte le dédain à cet endroit ; ensuite parce qu'il est connu que toutes les sectes ont la haine du culte et des honneurs qu'on rend à la sainte Vierge. Cette aversion, cette fureur est leur marque. Il ne faut donc ni s'étonner ni s'inquiéter si ce décret les émeut. Enfin le bruit des chiens qui aboient à la porte de l'édifice ne signifie rien, sauf le court ennui que cet aboiement d'un instant cause aux oreilles trop délicates *. »

Ce ton dégagé est peut-être d'un théologien, mais certes il y en a de plus convenable pour un chrétien et pour un prêtre, même quand il parle latin. D'ail-

' Tum demum quia nihiti faciundi sunt canutn strepitux ad œdi$ fores coUatratuium. si per brève illud excipias fasiidtum, quod ex ejusmodi lemporario lairatu auribus piœseriim tereiibun creari solel, Per- Kone, p. 336.

l'immaculée conception. 197

leurs, quand il serait de bon goût de mépriser des hérétiques endurcis, il ne faudrait pas oublier qu'en dehors de l'Éghse il y a des âmes timides que trouble l'incertitude de leur symbole, à qui ne suffit pas l'Évanpjile interprété par la raison, et qui demandent une autorité qui les rassure, un abri où le doute i n'entre pas. La gloire et la force de l'Église romaine, ! c'est d'offrir ce point fixe aux esprits inquiets ou , fatigués. Est- il indifférent que ses ennemis puissent dire avec quelque apparence de raison qu'elle a varié? Dans l'Église anglicane, par exemple, il y a des gens qu'effraye une confession de foi qui ne date que du seizième siècle, et qui inclinent vers l'ÉgUse de leurs aïeux, parce qu'elle n'a point changé. Pour ces consciences délicates qu'effraye la nouveauté des trente-neuf articles, croit-on que ce ne sera pas une grande objection contre l'immutabilité du catholicisme qu'un dogme que malgré toutes les réserves et toutes les distinctions théologiques on datera de décembre 1834 ?

Quant aux catholiques, si j'en crois le Père Perrone, ils attendent tous avec une extrême impatience cette définition solennelle qui donnera la paix au monde et la victoire à l'Lglise ; pour moi qui ne vois que des laïques, j'entends regretter de toutes parts que par excès de zèle on remue de tels problèmes et qu'on agite les esprits pour changer en dogme une opinion que peut-être tous les fidèles n'acceptent pas, mais qu'assurément personne ne combat plus depuis longtemps. Au miheu de la paix universelle, quand un souffle religieux anime toute la chrétienté, quand le culte trouve partout respect et faveur, quand la charité fait des miracles auxquels chacun brûle de s'associer, on dit qu'il est fâcheux de risquer des

divisions dans l'Église et de compromettre encow» une fois la religion par des querelles stériles de théologiens. Quel sera le plus clair résultat de la proclamation du dogme, sinon d'attrister des consciences scrupuleuses, et de pousser hors de l'Église des gens dont le seul tort sera de garder la foi de leurs pères et de s'en tenir à la doctrine de saint Bernard et de saint Thomas? Qu'arrivera-t-il si on résiste? Après avoir déjà vu reparaître tant de choses oubliées, sommes-nous destinés à revoir les jésuites aux prises avec les thomistes, les jansénistes et les gallicans ressuscites, la religion mise en pièces, et la société troublée par des haines sacrées? N'oubHons pas qu'on s'est querellé durant cinq siècles pour une opinion probable ; il a fallu cent ans pour pacifier les esprits ; il ne faut qu'une heure pour y mettre le feu. L'âme ne se laisse point forcer, et du jour où on imposera une opinion et le silence, il est à craindre qu'on parle et qu'on résiste.

C'est là, dira-t-on, une peur chimérique. De tous ces partis qui jadis ont agité l'Église et la société, il ne reste plus que les jésuites, qui ne troublent pas la paix, car leur esprit est l'esprit même de l'Église. Pie IX en a fini avec les derniers thomistes, le jour où il a relevé de leur serment les Dominicains, qui, avec une constance digne d'un meilleur sort, juraient encore de rester fidèles à la doctrine de leur maître. Les jansénistes ne sont plus de notre âge; dans la religion on ne veut plus de la tristesse et des rigueurs où se plaisaient ces vieux stoïciens du christianisme. Et pour les gallicans, ne sont-ils pas entrés dans la tombe avec les derniers évêques de l'ancienne moiiarcliie? Qui donc supporterait aujourd'hui le cardinal de Beaussct ou le cardinal de La Luzerne re-

i'fmmaculée conception. 109

vendiquant les privilèges de l'Église de Franco, et soutenant les principes qu'a défendus Bossuet? Que Rome parle donc sans crainte; quoiqu'elle décide, il n'est pas un chrétien qui ne s'incline devant la décision infaillible du Saint-Siège. Dangereuse sécurité que ne partagent pas ceux qui connaissent l'histoire de l'Église ! Il n'en est pas de la religion comme de la politique. La majorité n'y fait point la loi. Une plainte, un gémissement, le cri d'une âme qui se croit opprimée y ont souvent éveillé des échos qu'on n'a point fait taire, ce qui n'était qu'un souffle s'est changé en orage et a bouleversé toute la chrétienté. Aussi jamais l'Église n'a-t-elle proclamé de dogme que lorsque l'hérésie l'a forcée à se délivrer d'un ennemi intérieur. On savait autrefois qu'il ne faut recourir à ces définitions qu'en cas de nécessité absolue, car elles ont le danger d'appeler la curiosité humaine sur des questions qu'on ne peut pénétrer, elles entraînent toujours une agitation inutile quand elle n*est pas menaçante. Pourquoi donc s'éloigner d'une tradition si prudente et si respectable ? Le vrai moyen d'atteindre à l'unité, ce n'est pas de resserrer le champ de la foi, c'est tout au contraire de laisser aux chrétiens leurs Ubertés séculaires, et, (ïomme le dit saint Paul, de conserver l'unité d'un même esprit par le lien de la paix.

Gerson disait que lorsque l'Église ouvrait un concile, chaque fidèle avait droit d'y être écouté. Notre ambition n'est pas si haute, et nous craignons bien qu'à Rome on ne nous Use pas; mais nous espérons que parmi les évêques appelés auprès du Saint-Siège il s'en trouvera d'assez prudtmts, d'assez craintifs (il est bon de craindre pour la paix de l'Église) pour rappeler à Pic IX quel([ues-uns des motifs qui pen-

dant trois siècles ont arrêté ses prédécesseurs. Or sait à Rome, et par une sévère expérience, combien en politique un changement essayé avec les intentions les plus droites et les espérances les plus légitimes peut tourner contre son auteur ; pourquoi risquer un pareil essai en religion, dans des conditions plus difficiles, et quand il n'y a nulle nécessité de toucher à l'antique constitution de la foi? Pourquoi renoncer à cette belle devise dont l'Église aimait à se parer et qu'elle ne voudra pas laisser aux protestants qui la réclament : Dans les choses nécessaires, l'unité; dans les choses douteuses, la liberté; dans toutes^ la charité. Quand l'unité fut-elle moins nécessaire que dans une question où l'on s'en est passé pendant dix-huit siècles ? Quand le doute sera-t-il permis s'il ne suffit pas d'un concile, de dix Papes et de trois cents ans de tolérance pour l'autoriser? Quand donc la charité sera-t-elle mieux à sa place que là où le seul reproche que l'on puisse faire à de vieux chrétiens, c'est d'honorer tellement Jésus-Christ qu'ils craignent de lui comparer sa mère? Pourquoi enfin ne pas respecter cette hberté chrétienne qui a donné à l'LgUse le plus précieux de tous les biens aux yeux de Dieu comme aux yeux des hommes, l'union et la

paix?

Octobre l»&i.

l'immaculée conception. 201

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