RÉPONSE AU RÉVÉREND PÈRE GAGARIN
Le révérend Père Gagarin, do la Compaj^nie de Jésus, nous fait l'honneur de répondre dans l'Univers aux articles que nous avons publiés sur l'Immaculée Conception. Nous ne refusons pas un pareil adversaire. Ce n'est pas que nous aimions l'institut des jésuites; en religion comme en politique, nous avons l'horreur des sociétés qui font un État dans l'Etat ; elles brouillent tout jusqu'à ce qu'elles aient tout asservi; mais il ne nous coiite pas de reconnaître que pris en particulier, les jésuites se sont toujours piqués d'être hommes du monde et de parler le langage de la bonne société. Garasse et Nonotte ne sont que des exceptions , le modèle est le Père Bouhours ; ce n'est pas aujourd'hui dans la Compagnie de Jésus qu'on trouverait ces ergoteurs frénétiques, qui, dans leur aimable humeur, ressemblent à la méchante fille des contes de fées, et ne peuvent ouvrir la bouche sans qu'il en sorte un serpent. Le Père Gagarin a suivi la tradition de son Ordre ; il y a bien dans sa réponse un peu plus d'ironie que n'en comporte un sujet aussi grave, et quelques-unes de ces insinuations doucereusps et malignes qui sont chez les révérends Pères un péché d'habitude. Des défauts aussi légers ne nous empêcheront pas de rendre justice à notre censeur; il a eu le courage d'être poli.
Malheureusement c'est la seule louange que nous puissions lui donner ; non pas que nous contestions sa science théologique , il est évidemment de l'école du Père Perrone ; il sent que les raisons de convenances sur lesquelles lePèrePassaglia appuie son frêle
édifice n*ont qu'une valeur secondaire; il reconnaît bien que, dans la preuve d'un do^me, tout se ramène à une question de fait; mais cette preuve, il ne l'essaye pas sérieusement, il semble qu'il songe plutôt à assoupir une discussion qui le gêne, qu'à éclairer les esprits.
n n'y a rien, par exemple, pour nous montrer quelle a été la croyance des Pères de l'Église grecque durant les cinq premiers siècles, rien pour repousser l'opinion décisive de saint Augustin, cette grande figure que dans toutes les discussions les jésuites retrouvent toujours devant eux. Ce silence, qui est un aveu d'impuissance, il est aisé de l'expliquer. J'imagine du moins que le Père Gagarin a reconnu la source où j'ai puisé. L'autorité que j'ai suivie en ce point, c'est un jésuite, le plus érudit que l'Ordre ait jamais produit, et aussi le plus impartial, le Père Petau, que les protestants même ne citent qu'avec respect. Petau était convaincu que la Vierge avait été conçue sans péché, et il supposait qu'une inspiration du Saint-Esprit avait répandu dans l'Église cette pieuse croyance; mais il était trop instruit et trop sage pour trouver dans l'antiquité chrétienne ce qui n'y est pas, et, sentant bien que la tradition manquait, il se tenait aux sages décisions du concile de Trente et des pontifes romains. Son livre, écrit, il y a deux siècles, en un temps où la querelle n'était guère moins vive qu'à présent, est la réfutation anticipée de toute la science qu'on étale aujourd'hui pour éblouir les ignorants.
Qu'importe, après cela, qu'on nous allègue la fête de la Conception célébrée par l'Église grecque au septième siècle ou im calendrier de l'Église de Naples qu un croit du neuvième siècle? Ce sont des mo-
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numents modernes auprès de saint Augustin, et qui d'ailleurs ne prouvent rien; car, ainsi que je l'ai expliqué, ce qu'il faut montrer, ce n'est pas qu'on ait fêté la Conception de la Vierj^e, mais son Immaculée Conception? Veut-on donner une preuve qui ait de l'importance? Qu'on nous dise où en est, dans l'Église grecque, cette croyance à l'Immaculée Conception, dont on va chercher les premiers germes en Orient. Car enfin, si, dès l'origine du christianisme, on a cru à ce privilège de la Mère de Dieu, il doit se retrouver avec tous nos autres dogmes chez les Grecs, qui d'ailleurs ont pour la Vierge une extrême dévotion. Or, sans oser rien affirmer, j'entends dire que les Grecs ne connaissent pas l'Immaculée Conception, ce qui prouverait que cette doctrine est bien plus récente qu'on ne l'affirme aujourd'hui.
Venons à saint Bernard; on a vu qu'il repoussait la croyance à l'Immaculée Conception comme une nouveauté; j'ai dit comment, pour tourner cette opposition redoutable, les théologiens avaient imaginé après coup cette distinction de la Conception active et passive, qui ne résout point le problème, et qui soulève des difficultés de toute espèce '. Le Père Gagurin , qui ne voit rien qui l'embarrasse dans cette théorie, écarte avec une égale facilité l'autorité de saint Bernard.
« L'illustre abbé de Clairvaux, dit-il, repousse avec énergie la doctrine de l'inimaculée Conception ; Mais il explique nettement sa pensée ; à ses yeux, il est question de la Conception active, nullement de la Conception passive... Ses objections ne peuvent former d'arguments contre la doctrine de l'Imma-
' N'fst-ce pas fonder un dogme sur une dtx'lrine plivsiologique qui; les progrès de la science peuvent démentir, et dès anjourd'liui tonipreud-on qu'un germe existe sans être animé?
culée Conception telle qu'elle est posée dans l'Église, puisque ce n'est pas là ce qu'il combat. C'est un malentendUy et voilà tout. »
Si je voulais faire de l'ironie, j'aurais beau jeu avec de pareilles façons de raisonner, je croyais que , depuis longtemps Pascal avait dégoûté ses adversaires d'employer leur fameuse méthode. Comment, vous avez contre vous une autorité qui vous écrase, vous imaginez quelque cent ans plus tard une subtilité théologique afin d'éluder une preuve qui vous accable, et vous vous croyez le droit de faire de la théologie rétroactive pour prêter à saint Bernard une opinion qu'il n'a pas pu avoir ? Vous le faites distinguer là où il ne distingue pas, et vous pensez répondre en disant : C'est un malentendu ! Mais cette théorie même est votre condamnation, vous ne l'eussiez pas imaginée s'il eût été possible d'opposer à saint Bernard ou une raison suffisante, ou la tradition.
Qu'a-t-on cru dans l'Église après saint Bernard et pendant tout le treizième siècle, époque où le Père Gagarin place l'origine de cette subtile distinction? Rien autre chose que ce qu'avait cru l'abbé de Clairvaux. « Nous disons, enseigne Albert le Grand, que « la sainte Vierge n'a pas été sanctifiée avant son <( animation, soutenir le conti'aire est une hérésie « condamnée par saint Bernard et par tous les maî- « très parisiens. » Saint Bonaventure n'est pas moins explicite ; il est vrai que le Père Perrone, «uivi par le Père Gagarin, prétend que le docteur séraphique a changé d'opinion , et cite en preuve un sermon assez obscur, dont l'éditeur même de saint Bonaventure conteste l'authenticité ; mais comment opposer des paroles plus que douteuses à l'enseignement
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qun donne lo saint dans son livre des Sentences avec autant d'énerçie et do précision que saint Bernard?
« L'opinion qui dit que la sanctification de la Vierge a suivi la tache du péché originel est la plus générale (communior),
LA PLUS RAISONNABLE Ct LA PLUS SURE.
« La PLUS GÉNÉRALE, dis-je, puisque le sentiment presque universel [quia omnes fere illud tenent) est que Marie a eu la tache originelle.... La plus raisonnable, parce qu'on est naturellement avant d'être par la grâce.... Et c'est à cause de cela que saint Augustin dit qu'î7 faut naître avant de renaître. I! a donc fallu que l'âme fût unie à la chair avant que la grâce y fût versée. Si donc cette chair a été infectée, cette infection a dû souiller de la tache originelle l'âme qu'on lui unissait. Et ainsi il est nécessaire d'admettre qu'il y a infection du péché originel avant l'infusion de la grâce ou ia sanctification.
« C'est l'opinion la plus sure parce qu'elle s'accorde mieu» avec la foi, la piété et l'autorité des saints, car les saints, quand ils parlent de ce sujet, exceptent Jésus-Christ seul de la maxime générale : Tous ont péché en Jdam. Et parmi ceux que nous avons vus, ou que nous avons entendus de nos oreilles, on n'en trouve aucun qui ait dit que la sainte Vierge ait été exempte du péché originel dans sa conception. C'est l'opinion la plus conforme à la piété et à la foi, parce que si grands que soient le respect et la dévotion qu'on doive à la mère, on en doit bien plus encore au fils, de qui lui vient et l'honneur et la gloire, etc. »
On ne voit pas comment saint Bonaventure aurait pu dire plus clairement que la tradition était avec lui; ct il me semble qu'après un texte aussi formel, j'avais bien quelque droit de le ranger parmi ceux qui, malgré toute leur vénération pour la Vierge, n'ont point reçu la doctrine de l'Immaculée Conception, parce qu'ils la regardaient comme une nouveauté.
Ce manque de tradition, constaté par le Père Petau pour les premiers siècles , prouvé par saint Bernard au douzième, et par saint Thomas et saint Bonaventure au treizième siècle, nous amène ainsi jusqu'à Duns Scot, et nous pouvons maintenir une opinion que le Père Gagarin n'a pas même effleuré»», c'est que, si on trouve vers le neuvième siècle qu*'!ques traces delà croyance à l'Immaculée Conception, ce n'est cependant qu'au quatorzième qu'elle a été reçue dans l'Eglise avec une faveur qui depuis , il est vrai, n'a fait que grandir, Ai-je besoin d'ajouter que ce n'est pas là une opinion personnelle? Mon spirituel adversaire donne le change, et masque la tfrandeur de la question, quand, avec une affectation qui n'est pas de bon goût, il raille à satiété le théologien du Journal des Débats. Il sait trop que jusqu'à ces derniers temps les Dominicains ont soutenu cette doctrine, et qu'ils n'étaient pas seuls dans lÉglise. On sentait si bien que la tradition manquait, que, depuis deux cents ans, tous les papes ont reculé devant la proclamation du dogme ; comment le Père Gagarin ne nous donne-t-il pas une explication ingénieuse de cette hésitation qui, selon nous, tranche la question?
Quant à la forme qu'on va suivre dans la définition du dogme, j'ai dit que le Pape allait décider seul, et que c'était le pas le plus considérable qu'on eût fait depuis longtemps à Rome. Le Père Gagarin, qui trouve tout naturel et que rien n'effraye, ne conçoit pa» notre étoimement.
« Le Pape, dit-il, a consulté l'Église; l'Église lui a répondu, par l'organe de ses évéques, leurs iotlrcs ont élé recueillies, tUes sont au nombre de cinq cents, elles ont élé imprimées;
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cette imposante collection, qui doit être mise sous les yeux (les évêques en ce moment réunis à Rome, forme neuf volumes sortis des presses de la Civiltà. Apparemment il est permis d'y voir le sentiment de l'univers catholique. Lors donc que le Pape promulguera cette bulle que nous attendons avec impatience, sera-t-il plus seul que Pie IV donnant à Rome la de.' nière confirmation et la dernière sanction aux décrets élaborés à Trente? Dans l'un et l'autre cas, l'Église universelle n'est-elle pas avec son chef?... Où est cette différence si grande? Dans les deux cas, c'est le sentiment de l'Êiilise qu'il s'agit de constater ; dans les deux cas, ce sont les évikpies qui parlent au nom de l'Église; dans les deux cas, c'est le vicaire de .Jésus-Christ qui vient en dernier lieu apposer aux décisions le sceau de l'infaillibilité. »
Vraiment il est impossible d'être plus innocent pour un jésuite, et de se tromper plus ingénument. Ce qui se passe à Rome est une révolution , le Père Gagarin est le seul qui l'ignore. Là-bas, du moins, on ne s'y méprend pas. Dans une question où l'Eglise, réunie en corps, devrait décider, nprcs une mûre instruction, suivant des formes protectrices et de concert avec le Pape, on remplace le droit de tous les évêques par une grâce faite à quelques privilégiés, on demande un avis bénévole et qui ne lie pas à des pasteurs qui devraient prononcer en législateurs. Ce n'est pas seulement une opinion libre qu'on rédic^e en article de foi, on renverse du même coup l'ancienne constitution de l'Église. Jusqu'à c»' jour, l'Église établissant le dogme, était la réunion des pasteurs légitimes sous la conduite du Pape. Demain l'Église sera le Pape seul, interrogeant les pasteurs, comme et quand il le jugera à propos; les évêques , qu'en ce moment on veut bien consulter k Rome, serviront, non pas à conserver les droits, mais à lier les mains de leurs successeurs.
Leur adhésion est la ruine des anciennes libertés de l'Église. Quel pouvoir refusera-t-on au Pape quand il aura établi le dogme par sa seule décision, aux acclamations de l'épiscopat? L'Église était une mo- ^ narchie dont on ne pouvait changer les lois qu'en convoquant les États-Généraux de la chrétienté ; demain, quelle que soit la modération de son chef, ce sera un pur despotisme. Aveugle qui ne voit pas la gravité d'un tel changement; bien coupable ou bien téméraire, qui, le voyant, pousse la papauté sur cette pente fatale où il n'y a ni arrêt ni retour !
En face de ce spectacle, qui émeut jusqu'aux indifférents, j'admire l'heureuse tranquillité d'un religieux, qui combine ingénieusement de petites pointes malicieuses; nous n'avons pas cette charitable patience, et, de grand cœur, nous adjugeons au Père Gagarin la palme du bel esprit. Le Journal des Débats ^ dit-il, fait de la théologie d'opposition; le mot est joli, il ne lui manque que d'être vrai. On sait que l'opposition n'est ni dans notre goût ni dans nos habitudes. Nous ne combattons jamais que les partis excessifs et violents, qui, en outrant les principes, perdent la cause même qu'ils croient défendre. Dans l'État, comme dans l'Église, nous combattons la démagogie et le despotisme, sachant bien quelle est la faiblesse et quel est le danger d'un pouvoir que rien ne tempère ; sincèrement dévoués aux institutions libres, nous soutenons le droit des coD'ùles, qui sont la représentation de l'Église , et qui ont été le modèle de nos assemblées. Il est naturel que chacun porte en religion ses sentiments et son caractère; les jésuites ont toujours été aux extrêmes , flatteurs des rois ou du peuple ; nous, nous restons dans ce milieu où l'ordre et la liberté peuvent seuls so
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maintenir. Notre théologie est comme notre politique, elle est constitutionnelle.
Nous arrêterons là cette discussion, nous en avons dit assez pour les gens qui n'ont point de parti pris, nous n'espérons convertir ni le Père Gagarin ni ses amis. Dans quelques jours les jésuites auront atteint le but que depuis trois siècles ils poursuivent avec autant de patience que de politique ; Rome, éclairée par eux, en aura fini avec l'indépendance des églises particulières. L'Univers nous apprendra bientôt quelle est la portée d'une pareille victoire , et, laissant de côté la simplicité du Père Gagarin, il nous parlera de l'Église gallicane avec sa modération ordinaire, et de l'orthodoxie de Bossuet avec un ton qui, cette fois, n'aura rien de suspect. Nous ne troublerons pas cette allégresse ; nous sommes descendus dans la discussion pour défendre la paix et la liberté chrétienne, nous avons rempli, sans nous faire illusion , ce qui nous a paru un devoir. Il nous suffit de cet honneur, que peut-être on n'aurait pas dû abandonner à des laïques; nous laisserons sans regret aux vainqueurs et l'orgueil du triomphe et la responsabilité de l'avenir.
Uctobrt 18M.
CHANNING ET SA tiOCTRINE,
Channinjç est à peu près inconnu en France ; mais aux États-Unis, sa patrie, il jouit d'une grande célébrité, et depuis sa mort, c'est-à-dire depuis dix ans, son nom et ses idées ont considérablement grandi. Aujourd'hui ces idées ont passé les mers, une traduction allemande les a fait entrer dans la science d'outre-Rhin ; des éditions populaires les répandent à profusion par toute l'Angleterre. Dire que Channing s'est occupé surtout de religion, et que c'est à ce point de vue qu'il a étudié ce qu'on nomme à présent les questions sociales, c'est à la fois donner le secret de sa popularité chez nos voisins, et expliquer, mais non justifier notre indifférence à son égard. Assurément ce n'est pas un auteur ordinaire que cet Américain dont on s'occupe en Europe dix ans après sa mort; nous ne manquons pas d'écrivains qui traitent des intérêts de la rehgion ou delà société, mais il est rare qu'on remue leurs cendres, et en général c'est de leur vivant même qu'ils entrent dans cet éternel repos que donne l'oubli.
La vie de Channing, que nous a racontée son neveu avec cette ampleur familière aux Anglais et cette exactitude de détail qui rend intéressant»* à force de vérité la plus insignifiante physionomie, n'est pas de nature à plaire aux lecteurs avides d'émotions qui cherchent avant tout dans Ihistoire la lutte de l'honune
aux prises avec les événements. C'est l'existence uniforme et paisible d'un sage qui n'eut jamais d'autre passion que la justice et la vérité. Aussi peut- on l'écrire en quelques lignes.
Né le 7 avril 1780, à Newport, dans cet État de Rhode-Island que Roger Williams, son fondateur, consacrait à la liberté religieuse en un temps où le nom même de tolérance était inconnu en Europe, William Ellery Channing, après des études brillantes i l'Université de Cambridge en Massachussets , résolut de se vouer au saint ministère. Il avait à peine vingt-trois ans qu'une église de Boston lui offrit un établissement; on sait qu'en Amérique la plupart des communautés sont indépendantes, et que ce sont les fidèles qui choisissent leur pasteur. Cette église, dont le nom dit assez ce qu'il y a de local dans la religion aux États-Unis, c'était la Société chrétienne de la rue de la Fédérât ion , réunion où régnaient les doctrines unitaires , déjà favorites parmi les théologiens de Cambridge, et que le jeune Channing avait embrassées avec une ardeur qui ne s'affaiblit jamais. Depuis 1803 jusqu'à sa mort, arrivée en 1842, Channing a été le ministre de cette Égliso. dissidente, et, malgré l'opposition décidée et même la répulsion que rencontrent les unitaires dans une ville qu'on pourrait nommer la Genève du Nouveau-Monde et le sanctuaiie du calvinisme, il \o\xv a conquis une position considérable, que chaque jou!' a rendue plus forte et plus respectée. Durant ces quarante années, tout entier à ses devoirs, usant une santé délicate à répandre ses doctrines religieuses et sociales, Channing n'a connu d'autres événements que l'émotion causée par ses écrits, ceux surtout où, avec un courage et une chaleur admirables , il a poursuivi l'abohiiou de l'esclavage et demandé la
liberté des noirs au nom de rÉvangile. En deux mots, sa vie est tout entière dans les idées qu'il a propagées et défendues.
Ce sont donc ces idées qu'il faut connaître. Mais pour nous, Français et catholiques, elles sont si nouvelles, si étranges, si hardies, qu'il faut un certain eSort pour résister à un premier étonnement et se garder d'un dédain déplacé. Un peu de patience est d'autant plus nécessaire qu'il faut aborder un sujet qu'en France on ne regarde pas comme littéraire, et qui partout est fort délicat : la religion. En ce point, nous sommes tout à fait en dehors du courant d'idées qui emporte l'Allemagne, l'Angleterre et les États- Unis; cependant, à voir le réveil religieux qui a heu parmi nous, il est permis de croire que ces grandes questions ne nous laisseront pas toujours indifférents. Partout où l'homme porte son cœur, sa pensée l'accompagne, c*est une loi de sa nature, qu'il finit toujours par raisonner ses sentiments. Ne craignons donc pas de suivre le mouvement religieux des États-Unis ; le monde est sohdaire, et ce mouvement, fait pour surprendre et même pour effrayer, bientôt peut-être il éclatera chez nous.
Ce n'est pas que je veuille insister outre mesure sur les doctrines reUgieuses de Channing. La théologie est chose trop délicate pour qu'un laïque y touche sans nécessité. C'est d'un point de vue purement historique et philosophique que j'entends étudier ces théories nouvelles, sans prendi'C parti pour elles, et surtout sans vouloir blesser en rien aucune des Églises chrétiennes, bornant mon rôle à celui d'un rapporteur qui raconte et ne juge pas. Dans l'histoire de la rehgion, je crois l'unitarianisme destiné à prendre une grande place, car il est le dernier terme du
libre examen, et, pour dire toute ma pensée, l'avenir du protestantisme est à lui. Et quant aux hommes (le nombre en est grand) qui sentent le besoin d'une croyance pour fixer la pensée, pour pacifier le cœur, et que cependant effrayent les difficultés du dogme, il me semble qu'il n'est pas sans intérêt pour eux de connaître un système qui entreprend de concilier la religion et la philosophie, non pas au moyen d'une mutuelle et dédaigneuse tolérance, mais en montrant que le christianisme est l'achèvement de la philosophie, et que la révélation est la perfection même de la raison. Si une pareille doctrine nous arrivait d'Allemagne , enveloppée dans de mystérieuses formules, déguisée sous des mots étranges, nous l'accueillerions avec respect, comme nous avons fait des théories de SchelUng et d'Hegel; auronsnous moins d'attention parce que Channing n'est point resté dans le domaine de l'abstraction, qu'il a parlé simplement , pratiqué ses idées , et fondé bien plus qu'une école, une Église à laquelle appartiennent aujourd'hui les écrivains les plus influents, les esprits les plus élevés de la Nouvelle- Angleterre ? Une doctrine nouvelle, et qui émeut les deux mondes, c'est là, selon moi, même quand cette doctrine est théologique, un sujet digne d'occuper quiconque ne professe pas une suprême indifférence pour toute étude sérieuse et qui force à rétlé(îhir.
On sait quelle est la profonde distinction du catholicisme et du protestantisme; elle est moins encore dans le dogme que dans le principe même de la croyance, c'c^st ce qui explique comment tout espoir de concilier les deux comnmnions est chimérique. Un catholique et un protestant qui auraient tous deux la même foi n'en resteraient pas moins séparés par un
214 LA LIBERTÉ RELIGIELSR.
abîme; car le premier croit, parce qu'une autorité supérieure, qui est l'Eglise, l'assure du mérite de sa croyance, et le second, au contraire, parce que la Bible, telle qu'il l'entend lui donne directement la vérité. Le catholicisme, c'est le sacrifice de la raison individuelle en tout ce qui est de foi; le protestantisme en est l'exaltation ; c'est, en fait de religion, le principe de la souveraineté de l'individu, ce qui, pour le dire en passant, explique comment la république américaine est naturellement sortie des mœurs et des idées puritaines, tandis que les peuples catholiques s'accommodent mieux en général d'un État plus fortement constitué.
Fonder une Église immuable sur le principe du libre examen, de la souveraineté individuelle, c'est un problème aussi impossible que d'établir sur le suffrage universel un gouvernement qui ne change pas. Aussi, tandis que les catholiques ont gardé le dogme, la hiérarchie, la discipline que suivaient leurs pères, chacune des Églises évangéliques n'a pu maintenir l'union parmi ses membres qu'en apparence, par des concessions sans nombre, par une tolérance chaque jour plus large, et qui détruit l'unité même qu'on veut acheter à ce prix. Aujourd'hui le seul lien véritable est la croyance commune en certains dogmes considérés comme étant de l'essence du christianisme, tels que la chute de l'homme et la divinité du Rédempteur; et c'est ce qui explique le rapprochement des Églises évangéliques. La diversité des confessions, la différence de discipline les avaient longtemps éloignées, la simplification du dogii-e, l'indifférence à l'endroit de tout c*^ qui est extérieur et d'institution humaine devait naturellement les réunir.
Mais In point où font rost«'^s les premiers réformateurs nV'tait i)as la dernière étape du libre examen. On ne devait s'arrôter ni à Luther, ni à Calvin, ni même è Arminius; après des persécutions mutuelles, des controverses sans nombre et cette tolérance qui suit l'épuisement, on se trouva en face d'hommes qui repoussaient les derniers mystères et déchiraient les derniers voiles de la religion, demandant un christianisme où rien ne contrariât la raison. L'arme qu'ils emploient contre les autres communions qui les repoussent comme des infidèles, c'est l'arme même dont s'est servi la Réforme pour ébranler et diviser la chrétienté, c'est la souveraineté de la raison.
On a fait une généalogie aux unitaires comme à tous les dissidents, et de fait, depuis Arius jusqu'à nos jours, on a vu des chrétiens qui ont mis en doute la divinité de Jésus-Christ, tout en reconnaissant en lui le Messie et le fils de Dieu, c'est-à-dire une créature privilégiée, envoyée de Dieu même pour porter aux hommes la vérité et le salut. Sans parler des Socins et de l'Église polonaise et bohème, Milton, Locke, le grand Newton, Clarke, Priestley, Price, et une foule de protestants distingués, ont été en ce sens des unitaires ; mais si Channing n'était qu'un sectaire de plus dans la Babel religieuse, on n'aurait pas appelé sur lui l'attention. Ce qui fait la force et le danger de sa doctrine, c'est qu'elle a une portée bien autrement vaste que toutes les diversités protestantes, et ne s'enferme pas dans l'explication de quf'Lpies versets de l'Évangile. Son principe, emprunté du Christianisme î^aisonnable de Locke, et qui n'est autre chose que le principe fondamental de la Réforme dans sa dernière conséquence et sa plus nette expression, c'est que la révélation et la raison, don-
216 LA LIBERTÉ RrLir.lErSE,
nées toutes deux à l'homme pour le conduire, sont nécessairement d'accord et ne peuvent jamais se \ contrarier; toutes deux, suivant la comparaison de Channing, sont une même lumière, avec la différence de l'aurore au midi; l'une est la perfection et non l'opposition de l'autre, elle l'achève et ne la renverse pas. D'où cette conséquence que là où l'Évangile et la raison ne semblent pas d'accord, c'est dans le sens naturel et raisonnable qu'il faut interpréter le hvre divin. Le mystérieux et le surnaturel (Channing entend par là non point ce qui dépasse la raison de l'homme, nécessairement bornée, mais ce qui la contrarie) ne sont pas de l'Évangile, il les faut bannir de la rehgion. Tel est le principe de l'unitarianisme' moderne; ce qui le constitue, ce n'est pas seulement de rejeter les dogmes qui sont considérés comme le fondement du christianisme, c'est de ne reconnaître, même en matière de foi, d'autre autorité que la raison; Channing est un rationaliste chrétien.
« La révélation, dit-il, n'est pas notre premier maître: \
l'homme n'est pas né avec le seul pouvoir de lire la parole de j
Dieu, et on ne l'adresse pas tout d'abord à ce guide. Ses yeux 1 s'ouvrent sur un autre livre, celui de la création. Bien avant qu'il puisse lire la Bible, il regarde la terre et les cieux qui l'environnent; il lit sur le visage de ceux qui l'aiment, il
écoute et il comprend leur voix. Peu à peu il regarde aussi au j
dedans de lui-même et acquiert quelque idée de son âme. \
Ainsi sa première école est celle de la nature et de la raison, -
elle est nécessaire pour le préparer à une communication ^ du ciel. La révélation ne trouve donc pas l'esprit à l'état de table rase, prêt à y recevoir tout ce qu'on y mettra ; elle le
trouve en possession de connaissances diverses données par la J
nature et par l'expérience, et plus encore en possession de J
grands principes, de vérités fondamentales, d'idées morales J
tirées de lui-même, et qui sont le germe de tout perfection I
cn.wNiyc. 2! 7
nement. Cette dernière vue a une importance particulière. L'esprit ne reçoit pas tout du dehors. C'est en lui-même que naissent les grandes idées, c'est à cette lumière native qu'il lit Bt comprend les livres delà création et de la révélation. Nous parlons, il est vrai, de la nature et de la révélation comme nous faisant connaître une première cause intelligente; mais les idées d'intelligence et de cause, nous les avons tirées de notre propre fonds. Les éléments de l'idée de Dieu, nous les puisons en nous-mêmes. Puissance, sagesse, amour, vertu, beauté, bonheur, ces mots qui conti(înnent tout ce qu'il y a ie glorieux dans l'univers et d'intéressant dans notre existence, expriment des attributs de l'esprit, nous ne les comprelons que parce que nous en avons la science intérieure. Il est ;^rai que ces idées — ou principes delà raison — sont souvent obscurcies par d'épais nuages et mêlées de déplorables et lombreuses erreurs. Cependant elles ne sont jamais anéanties. Le christianisme les reconnaît, c'est sur elles qu'il est fondé, 1 en a besoin pour être compris.
« Prenons, par exemple, l'idée fondamentale de la religion, e veux dire l'idée de droit, de devoir. La tirons-nous origilairement et entièrement des livres saints? Chaque homme, ^u'il soit né en dedans ou en dehors des liens de la révélation, l'a-t-il pas le sentiment de la différence entre le juste et l'inusle? N'y a-t-il pas une voix plus ancienne que la révélation ]\n approuve ou condamne les hommes suivant leurs actions? 3ans les siècles barbares, la conscience ne parle-t-elle pas? ?on cri ne devient-il pas plus énergique avec le progrès de a société? Le christianisme ne crée donc pas l'idée de devoir, l la suppose et il en fait do même pour toutes nos autres grandes convictions. Ainsi la révélation n'est pas chose isolée, H elle ne s'adresse pas à un esprit vide et passif. Elle a été Jestinée pour aider d'autres maîtres en travaillant avec eux, a nature , la Providence , la conscience , nos facultés , et 3uisque tous ces maîtres nous sont donnés par Dieu, ils ne :)euvent différer l'un de l'autre. Dieu doit s'accorder avec lui- Tiôme. Il n'a qu'une voix. Ce sont les hommes qui parlent jvocdes voix discordantes. Rien que l'harmonie ne peut venir lu créateur, par consécpient une religion qui se réclame ;le Dieu no peut pas donner de preuve plus certaine de sa
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fausseté qu'en étant en contradiction avec les idées premières que Dieu nous apprend par notre nature même. C'est la raison qui prépare à recevoir une communication divine, et qui nous fournit les idées et les matériaux dont se compose la révélation. C'est donc sur la raison qu'elle repose, elle se détruirait elle-même en la niant. »
Une doctrine aussi tranchée, qui rejetait toute au-; torité de l'Église et de la tradition, qui, au nom de la, liberté spirituelle, attaquait dans sa base ce reste de| dogme, dernier rempart des confessions évangéliques, excita naturellement une très-vive émotion. Dej toutes parts on mit les unitaires en dehors du chris-l tianisme. Ce sont, disait-on, des philosophes restésj à mi-chemin entre la rehgion et le déisme. Coleridge,; dans une de ses boutades, définissait l'unitarianisme la pire espèce d'athéisme jointe à la pire espèce de cal-j vinisme, comme deux ânes attachés ensemble par la| queue. On peut trouver les protestants bien sévères! pour des hommes dont le plus grand crime est d'êtrej restés conséquents avec les principes de la Réforme,: et qui me paraissent les fils très-légitimes de l'Église,^ qui ne veut pas les reconnaître. Dès qu'on repousse* toute autorité extérieure, et qu'on s'en remet à la raison pour interpréter l'Écriture, il est naturel qu'on aille jusqu'au bout, toute limite est inconséquence et tyrannie. Rien ne sert de dire que l'unitarianisme sort de l'Évangile et n'est qu'une philosopliie, caria prétention des unitaires, comme de toutes les sectes est d'être plus fidèles à l'Évangile que leurs adversaires, et personne n'a mieux indiqué que^ Channing la barrière insurmontable qui séparera toujours une communion chrétienne d'une école de philosopliie. I
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C'est là un des traits originaux du caractère de ^lianning. D'ordinaire, quand on exalte la raison, ;t qu'on veut tout soumettre à sa loi, c'est dans ine intention peu religieuse, et, en quelque façon, lu profit de la philosophie; Channing, tout au con- :raire, est vraiment pieux, il a pour l'Évangile une vénération profonde ; pour la sagesse humaine un respect modéré. C'est au nom de la raison qu'il proclame la supériorité du christianisme sur la philoiophie. Suivant lui, la philosophie est une science ncom[jlL'te, car, sur l'immoitalité de l'àme, sur l'arcnir de l'homme elle n'a que des doutes ; et même, juand elle est spirituahste, elle a grand'peine à ne ras se perdre dans le panthéisme. En outre, elle le tient pas compte de l'histoire, c'est-à-dire de la vie. même de l'humanité. Ce grand événement du ^ristianisme lui échappe, et pourtant cette explosion d'une doctrine nouvelle, en contradiction avec toutes les idées et tous les intérêts du monde païen, ce renversement de l'ancienne morale, cette régénéi*ation du genre humain par la parole d'un homme, c'est un fait immense, sans précédent, et qui, s'il étonne la raison, cependant ne la dépasse point. Elle l'admet sans abdiquer, et il faut bien qu'elle l'admette, sous peine de renverser le fondement même de la certitude.
Qu'est-ce maintenant qu'une science de l'esprit humain, qui reste aveugle en face d'un tel flambeau, qui ne sait si elle admet ou rejette ces vérités, que, depuis dix-huit cents ans, les sociétés civilisées ont reçues volontairement comme base de croyance et comme loi morale? Evidemment elle ne sati^lait pas la raison, elle est insuihsante, ell«î demande un complément. C'est la religion qui achève lu philosophie,
non pas en apportant des solutions auxquelles l'homme ne peut atteindre , mais en nous éclairant intérieurement d'une lumière divine que la raison reconnaît, et qui, loin d'éclipser les vérités que nous apprennent la nature et l'expérience, les éclaire d'un jour plus pur. Le christianisme est par excellence la rehgion raisonnable. Dans deux petits traités, intitulés : Preuves du Christianisme {Evidences of Christianity) ', qui s'adressent aux fidèles de toute communion, Channing a réuni avec une rare précision et un sens exquis les preuves naturelles de la religion, les arguments que la raison ne peut rejeter sans se nier elle-même. En les lisant, on sentira bien vite que l'Évangile, quelle que soit la croyance de celui qui s'y soumet, distinguera toujours un chrétien d'un philosophe ; tant qu'un homme fera de ce livre inspiré la règle de sa foi et de sa vie, il y aura une religion.
Y aura-t-il une ÉgUse? Ceci est plus douteux. Unité de croyance et liberté d'opinions sont deux termes difficilement concihables. Mais cette question, qui a si cruellement tourmenté les premiers protestants, le triomphe de Bossuet, quand, dans sa logique impitoyable, il place ses adversaires entre la soumission absolue et ce système qui leur fait horreur , où il y aurait autant d'Églises que de têtes, cette question n'en est pas une pour Channing; il raisonne comme l'évêque de Meaux, sans s'effrayer de la conclusion. ({ Ce qui caractérise par-dessus tout l'unita- <( rianisme, écrivait-il en 1831 à M. de Gérando, c'est « l'esprit de liberté et d'individualismo. Nous n'avons « ni credo, ni symljole établi. Chacun y pense par soi-
Channiiig, Tr ailés religieux, Paris 1867, p. 87.
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« même, et diffère d'autrui, si bien que mes écrits (( vous domieront mes opinions plutôt que les dogmes «( d'une secte. » L'opinion de Channing choque au premier aljord; en y rétléchissant, on voit qu'elle est logique. Bossuet et Channing, placés aux deux pôles opposés , raisonnent tous deux de façon invincible. Pour le premier, la vérité religieuse est au-dessus de la raison humaine, car c'est la vérité absolue que Dieu a portée sur la terre; l'Église en a le dépôt; qui n'est pas avec elle est nécessairement dans l'erreur. Channing, au contraire, a vu (et cette vue profonde a échappé à plus d'un protestant) que, dès qu'on admet le jugement individuel, la vérité religieuse change de caractère et rentre dans la classe de toutes les vérités humaines. Elle n'est plus extérieure, indépendante; tout au-pontraire, elle devient propre à chaque individu, suivant le degré et l'effort de son esprit. Sans doute ce n'est pas la raison qui crée la vérité, mais c'est elle qui la découvre ; la vérité n'existe pour chacun de nous que dans la mesure de cette découverte. L'unité de croyance supposerait l'unilurmité des intelligences, qui n'a jamais existé. 11 ne faut donc pas poursuivre l'impossible. En religion comme en science, l'absolu nous échappe; notre mission, notre devoir, c'est de poursuivre la vérité suprême dans la mesure de nos forces , c'est de nous en approcher sans cesse; mais nous ne la posséderons que dans le ciel, car elle est Dieu même; des yeux mortels n'en pourraient supporter l'éclat.
On voit combien Channing est à l'aise avec ce grand problème de l'Église. La reUcjion pour lui n'est pas un nom, une formule, un synd)ole, une secte, V est l'espiit de véritt' ([ui opèr<; sous toutes les formes CL dans loulcs les coiiuiuiiiion.s. L'Eglise est univer-
selle, c'est la réunion de tous ceux qti étudient et | pratiquent l'Évangile. '
tt II y a, dit-il avec sa chaleur ordinaire, il y a une Église plu3 ' grande que toutes les Églises particulières quelle que soit leur j étendue, c'est l'Église catholique ou universelle qui s'épand ; sur toute la terre, et ne fait qu'un avec l'Église céleste. Tous j ceux qui suivent le Christ ne forment qu'un corps et qu'un ; troupeau; c'est ce que Jésus nous enseigne dans le Nouveau ; Testament. Vous vous rappelez la ferveur de sa dernière prière : Que tous ne fassent qu'un, comme lui et son père ne ; font qu'un. Dans cette Église sont admis tous ceux qui parti- j cipent à l'esprit du Christ. On ne vous demande pas : Qui vous a baptisés? quelle marque portez-vous? Si vous êtes baptisés par le Saint-Esprit, les larges portes de cette Église vous sont ouvertes. Là sont réunis ceux que des noms divers ont séparés ou séparent encore. On n'y entend pas parler d*Église grecque, romaine, anglaise, mais seulement de l'Église du Christ. Mes amis, ce n'est pas une union imaginaire. Quand l'Église parle ainsi, ce n'est pas une vaine rhétorique, c'est la vérité pure. Tous ceux qui ont part à la vertu du Christ sont essentiellement unis. Dans l'esprit qui les anime il y a une puissance d'union plus forte que tous les liens du monde. Séparés par les mers, il y a entre eux des sympathies énergiciues et indestructibles. La voix nette et puissante d'un chrétien inspiré vole par toute la terre, et va dans un autre hémisphère faire vibrer les cordes d'un cœur ami. La parole d'un Fénelon, par exemple, touche des millions d'hommes épars dans le monde ; toutes ces âmes ne sont-elles pas d'une même Église? Je tressaille de joie au nom de saints qui ont vécu il y a bien des siècles. Le temps ne nous sépare pas. Je les vénère davantage à cause de leur ancienneté. Ne sommes-nous pas du même corps? Cette union n'est-elle pas quelque chose de réel? Venir ensemble dans un même édiQce n'est pas ce qui fait une Église? Me voici dans un temple, je suis assez près d'un de mes semblables pour le loucher; mais il n'y a entre nous nul sentiment commun; cette vérité qui m'émeut intérieurement, il s'en rit comme d'un rêve et d'une chimère; le désintéressement que j'honore, il l'appelle faiblesse ou folie. Que nous sommes loin l'un do
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l'aulnî, quoiqu'on apparence si voisins! Nous appartenons chiicun à un monde différent. Que je suis plus près de quelque homme généreux et pur qui vit sur l'autre continent, mais dont la parole a pénétré mon cœur, dont les vertus m'ont enflammé d'émulation, dont les saintes pensées s'offrent à mon esprit, pendant que je suis dans la maison de prière ! C'est celui-là qui est de mon Église !
« Ne me dites pas que je m'abandonne à un rêve de l'imagination quand je dis que des chrétiens séparés par la distance, que tous les chrétiens et moi-même nous ne formons qu'un corps et qu'une Église aussi longtemps qu'un même amour, qu'une même piété possède nos cœurs. Rien de plus réel que cette union spirituelle. Il y a une grande Église qui embrasse tout; chrétien, j'appartiens à celte Église, personne ne m'en l)eut faire sortir. Vous pouvez bien m'exclure de votre Église romaine , de votre Église calviniste , de votre Église épiscopale à cause des défauts prétendus de mon symbole ou de ma secte, et je suis content de cette exclusion; mais je ne veux pas être détaché du grand corps du Christ. Qui donc me séparera d'hommes tels que Fénelon, et Pascal, et Borromée, de l'archovèque Leighton, de Jcremy Taylor, de John Howard? Qui rompra le lien spirituel qui m'unit à ces hommes? Est-ce que je ne les chéris pas? L'esprit qui s'exhale de leurs livres et de leur vie n'a-t-il pas pénétré mon àiuo? Ne sont-ils pas uue portion de mon être? Ne suis-je pas différent de ce que j'aurais été si ces grands esprits n'avaient agi sur moi? Est-il au pouvoir d'un synode ou d'un conclave de m'en séparer? Je tiens à eux par la pensée et l'affection ; est-ce qu'on supprime la pensée et l'amour par la bulle d'un pape ou l'excommunication d'un concile? L'àme brise dédaigneusement ces barrières, elle déchire ces tuiles d'araignées, et se joint aux grands et aux bons. Si elle possède leur esprit, est-ce que les grands et les bons, vivants ou morts, la rejelleront parce qu'elle no s'est pas enrôlée dans telle ou telle secte? Une âme pure a droit do cité dans l'univers entier. Elle appartient à l'Église, à la famille des âmes pures dans tous les mondes. La vertu n'e.-'t pas chose locale. Ello n'est pas respectable, parce qu'on est né dans lelle ou telle comutunauté, mais parce que sa beauté propre est absolue et immortelle. Voilà le lien de
l'Église universelle. Personne ne peut être excommunié que par lui-même en tuant la piélé dans son cœur. Toutes sentences d'exclusion sont vaincs si nous ne brisons nous-mêmes ce lien de pureté qui nous unit à toutes les saintes âmes ' ! »
Telles sont les doctrines de Clianning ; elles se réduisent à un principe : souveraineté absolue de la raison en fait de religion comme en tout le reste. Mais nous ne possédons encore que la moitié de l'homme ; il nous reste à étudier le principe de sa morale et l'application qu'il en a faite aux questions sociales. Là il nous sera plus facile d'apprécier les grandes qualités de Clianning, car nous ne trouverons plus de problème irritant. A l'esprit du plus hardi calviniste nous le verrons joindre toute la tendresse de cœur de Fénelon, son modèle; ce double caractère nous donne le secret de sa force et de son originahté.
Nous avons vu quelle est la théologie de Channing ; tout y aboutit à la suprématie du jugement humain. Le docteur ne croit pas que l'homme en soit réduit à choisir entre l'indifférence de Montaigne et le désespoir de Pascal, jetant au pied de la croix la raison humiliée et vaincue. Pour lui, cette force dédaignée des dévots et des sceptiques est le don le plus grand que Dieu nous ait fait, c'est l'œuvre divine par excellence, c'est le secret de la création. S'il l'honore, ce n'est donc pas par orgueil, mais par piété ; c'est qu'il est convaincu que la vérité est la hn de notre être, et qu'une seule route y mène : celle où nous guident, comme deux sœurs, la raison et la révélation. Toute doctrine qui attaque l'intehigence attaque' Dieu et le
' (-liaiiiiiii^', TraiiC'> TcU'jieux, l'É<jiUc^\i, 01,
christianisme : Dieu, qui nous a crées à son image, c'est-à-dire qui nous a faits raisonnables ; le christianisme qui n'a plus de base dès qu'au nom de la religion on condamne l'esprit liumain à unr incertitude invincible, et qu'on abandonne aux incrédules la seule clarté qui nous permet ici-bas de deviner le ciel. « Je me glorifie d'être chrétien, dit-il, parce que le a christianisme agrandit, fortifie, exalte ma raison. « Si je ne pouvais être chrétien qu'en renonçant à « mon jugiiment, je n'hésiterais pas dans mon choix, « Je suis prêt à sacrifier pour la rehgion mes biens, « mon honneur et ma vie. Mais je ne dois pas imc( moler à une croyance, quelle qu'elle soit, ce qui (( m'élève au-dessus de la brute et me fait homme. <( Renoncer à la plus haute faculté que Dieu nous ait « accordée, c'est commettre un sacrilège, c'est faire « violence à ce qu'il y a en nous de divin. Non, le « christianisme ne déclare pas la guerre à la raison ; (( il est un avec elle, et lui a été donné comme un « guide et comme un ami. »
Quel sera le lien de tous ces esprits divers qui cherchent la vérité par des voies particulières et ne vont pas toujours du même pas? Qui constituera cette Église universelle où l'on entre de tous côtés? Qui réunira ces chrétiens que la croyance ne rapproche pas ? C'est en ce point que les idées de Channing sont dignes d'attention; car on voit reparaître ce besoin d'unité (|ui est du fonds même de la nature humaine, et dont personne ne peut s'affranchir. L'unité, suivant Channing, n'est pas et ne peut pas être dans le dogme, puisque tous les hommes ne saisissent pas la vérité au même degré; l'adoption d'un symbole comnmn couvre mais n'efface pas des différences insurmontables, les confessions n'ont jamais empêché le schisme,
parce qu'il est de l'essence de l'esprit humain d'être toujours en action et de ne point connaître de limites. Ce n'est donc point dans la possession de la vérité qu'il faut chercher l'unité, car nous n'en pouvons atteindre ici-bas cette vue entière qui seule serait la niùine pour tous. Dieu a mis le principe d'union, non dans l'esprit, mais dans le cœur de l'homme, c'est là seulement qu'on le trouvera. Ga principe est celui qui, suivant Jésus-Christ, résume la loi et les prophètes : c'est l'amour de Dieu et du prochain. Aimer, c'est notre œuvre commune. Le seul lii'n, la seule religion universelJe, c'est l'amour. Quiconque est pénétré de la morale de l'Évangile et en fait la règle de sa vie, celui-là accomplit la loi, celui-là est un membre de la grande société chrétienne.
Ainsi l'homme a été créé pour rechercher la vérité, qu'il ne connaîtra tout entière que dans un monde meilleur, c'est pour cela qu'il a reçu une intelligence que rien n'arrête et que rien ne lasse. Mais en outre. Dieu a lait l'homme sociable; et comme il a voulu que toutes les créatures, s'appuyant l'une .sur l'autre, se servissent mutuellement de soutien, il a mis dans nos âmes cette force de sympathie qui tient unie la société, malgré la différence des vues, l'opposition des intérêts et l'égoïsme des passions. Ce principe de la société humaine, l'amour, est aussi le principe de l'Église, qui n'est qu'une société plus parfaite, où nos .'sentiments naturels trouvent une plus complète satisfaction. En ces deux sociétés, ce qui réunit, ce n'est point l'unité de doctrine, unité impossible (en politique du moins, nous en avons fait la cruelle expérience), c'est la sympathie, c'est l'amour mutuel. En religion pas plus ([u'i-n tout le reste, il ne faut donc pas \ exiger qu'on pense et qu'on raisonne de même ; la !
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(livorsîtô des esprits est s.ui.s doute dans les desseins de la Providence, mais il faut demander à tous les hommes d'aimer Dieu et leurs s«*mblal)les, puisqu'une main divine a gravé ce sentiment dans tous les cœurs. Là, et là seulement est le principe d'union si vaine- 1 ment cherché ailleurs. En somme, liberté absolue de la pensée, et charité inépuisable, ce sont les deux besoins suprêmes de l'homme et du chrétien. La perfection, c'est de donner pleine carrière à notre raison et d'aimer Dieu et nos frères d'une tendresse infinie. Tel est le système complet de Channing, système qui, à ne l'ennsager que comme philosophie, ne manque certes ni de simplicité ni de grandeur.
Channing, on ne peut lui refuser cette justice, a été toute sa vie le parfait modèle des doctrines qu'il a défendues ; en lui rien d'un sectaire, point d'orgueil, point de fiel, rien de ce dédain superbe qui, à bout de raisonnement, maudit et damne ses adversaires; s'il ne comprend pas toutes les opinions, du moins il les excuse toutes, et il est chrétien jusqu'à ce point d'aimer ceux mêmes qui ne pensent pas comme lui. Chose singulière, c'est surtout à l'endroit des catholitjues que perce sa sj/mpnthie. Tandis que les communautés évangéliques , parmi leurs divisions, sont toujours d'accord pour traiter en ennemi commun cette Église dont la durée semble un démenti et comme un défi constant jeté à la Réforme, Channing n'a pas assez d'éloges pour cette puissante communion dont il repousse le symbole, mais dont il ne ])('ut trop admirer la prodigieuse charité. Son idéal, c'est Fénelon, auquel on l'a souvent et heureusement comparé. De l'archevêque de Cambrai il ferait volontiers un unitaire, comme les quakers en ont voulu faire un des leurs, et il est remarquable que ce sont
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les deux Eglises les plus éloignées du catholicisme par le dogme, l'une donnant tout à l'illumination intérieure, l'autre soumettant tout à la raison, qui toutes deux ont fait de la charité la seule hase d'union, et sur ce terrain ont tendu aux catholiques une main amie, que le calvinisme leur a toujours dédaigneusement refusée.
Les lignes suivantes, écrites à propos d'une traduction de Fénelon, et qui ont pour la France un intérêt particulier, frapperont certainement quiconque sait comment en Amérique et en Angleterre des pasteurs éclairés et quelquefois même des hommes d'État considérables parlent de la Babylone moderne et de la grande prostituée. Pour venir d'un Samaritain et presque d'un infidèle, la leçon n'en est pas moins belle, et mériterait de n'être pas perdue.
« Ce livre est pour nous le bienvenu, puisqu'il est l'œuvre d'une âme si pure et si heureusement douée. Ajoutons quo nous ne l'en aimons pas moins parce qu'il vient d'un catliolique. Peut-être l'en estimons-nous davantage, car nous vou drions que le protestantisme devînt plus sage et plus tolérant, et nous ne connaissons pas de meilleure leçon que l'exemple de Fénelon : il suffit d'un tel homme pour que notre charité embrasse le corps tout entier auquel il appartient. Sa vertu est assez grande pour défendre toute son Église contre cette réprobation sans mesure et sans distinction dont le zèle protestant l'a trop souvent frappée. Quand on pense que TÉgliso catholique compte dans ses rangs plus de cent millions d'âmes, c'est-à-dire plus probablement que la réunion de toutes les autres communions chrétiennes, on doit trembler à l'idée de la proscription qui a été souvent prononcée contre cette immense portion de l'humanité. Il est temps que plus grande justice soit faite à cette antique communauté, si largement répandue sur la terre. L'Église catholique a produit quelquesuns des plus grands et des plus excellents hommes qui aient jamais vécu, c'est une preuve suffisante qu'elle possède toui
les moyens de salut. A entendre le ton de mépris dont on en parle quelquefois, qui soupçonnerait que Charlemagne, Alfred, Michel-Ange, Raphaël, le Tasse, Bossuet, Pascal, Descnrtes étaient des catholiques? Quelques-uns des plus grands noms dans les arts et dans la guerre, sur le trône ou dans la ehaire, ont été portés par des catholiques.
« Pour ne parler que de notre temps, est-ce que la métropole de la Nouvelle-Angleterre n'a pas vu un sublime modèle de vertu chrétienne dans un évêque catholique? Qui, parmi nos maîtres en religion, oserait se comparer au pieux Cheverus? Cet homme de bien, que ses vertus et ses talents ont porté à de hautes dignités dans l'Église et dans l'État, et qui a reçu dans sa patrie le double honneur de l'archiépiscopat et de la pairie, il a vécu au milieu de nous, dévouant ses jours, ses nuits et tout son cœur au service d'une communauté pauvre et sans éducation. Nous l'avons vu décliner la société des gens éclairés et polis pour rester l'ami des ignorants et de ceux qui n'avaient pas d'amis, laissant pour les plus misérables cabanes les cercles de la vie élégante qu'il eût embellis, portant avec la tendresse d'un père les peines et les maux de sa nombreuse famille, se chargeant tout ensemble de ses intérêts temporels et spirituels, sans jamais montrer, même par le plus faible indice, qu'il sentit sa belle âme dégradée par ces fonctions si humbles en apparence. Cet excellent homme, tout entier à son œuvre de miséricorde, nous l'avons vu dans nos rues, par le soleil le plus brûlant de Tété ou parmi les plus rudes assauts de l'hiver, marchant comme si la force de la charité l'armait contre les éléments. Il nous a laissés, mais nous ne l'oublions pas. Il jouit parmi nous de ce qui, pour un tel homme, est plus cher que la renommée : son nom est béni là où les grands du monde sont inconnus. On ne parle de lui qu'avec des bénédictions et des larmes, on soupire après son retour dans plus d'un séjour de douleur et de besoin , comment pouvons-nous fermer nos cœurs à celte preuve de la puissance qu'a la religion catholique de former de grands hommes et des hommes de bien. »
Maintenant qu'en Channing- nous connaissons le théologien, il nous sora l'acile de comprendre ses