I.V LTBrT^TÉ T^r.Lir.imsR
idées politiques et sociales ; elles sortent toutes des deux vérités religieuses qu'il a proclamées. Cliannint^ n'est pas de ceux qui sépa-rent la religion de la politique et de la -vie, ni de ceux qui placent les intérêts du monde et les intérêts du ciel, les vérités divines et les vérités humaines sur deux lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais; la religion n'étant pour lui que la perfection de la raison et du sentiment, cette raison plus achevée, cette sympathie plus ardente et mieux dirigée , embrassent tous les rapports humains. Le christianisme prend l'homme tout entier; il n'est pas une pensée, pas une action qui ne doive être chrétienne. Tous les grands pjroblèmes du jour, éducation, perfectionnement moral, élévation des classes laborieuses, tempérance, paix universelle, abolition de l'esclavage, droits politiques, meilleure forme du gouvernement, tout, pour Channirig, se ramène à ses deux principes : amour rehgieux des hommes, respect religieux de leur liberté. Aussi dans cette étude porte-t-il une chaleur extrême; ce n'est pas un sage qui examine froidement un théorème indiflérent, c'est un missionnaire qui remplit une œuvre sainte, et que dévore la plus noble et la plus ardente des passions.
Dans son amour de l'humanité, Channing est bien de son siècle. Il en a toute la générosité et peut-être aussi les illusions. Qu'on dise ce qu'on voudra de notre temps, et que, suivant l'usage, on nous écrase avec la vertu, la piété, l'esprit de nos ancêtres, il n'en est pas moins vrai qu'au travers de toutes nos agitations et de toutes nos erreurs, au fond même des événements les plus déplorables, il y a un sentiment qui jamais n'a paru sur la terre avec autant de vivacité. Ce sentiment, qui est celui de la chrétienté tout
oiilitu'o, c'est la pliilanthropiti, l'amour de tout ce qui soutire et de tout ce qui est opprimé, la protection de l'enfance, de la vieillesse, de la misère, de la faiblesse, et même du repentir, un désir sincère d'élovcr la condition du pauvre et de l'ignorant. Philanthropie, c'est la devise et ce sera l'honneur de notre âge. Pour Channing, la philanthropie est une passion, mais avec un caractère particulier qui la rend tout à la fois plus grande et plus respectable. Chez lui ce n'est pas entraînement, sympathie involontaire, sensibilité physique, c'est l'accomplissement d'un devoir imposé par Dieu même, et qui est une des fins de la création. En un mot, son amour des hommes, c'est la charité de TÉvangile.
Channing est aussi resté chrétien en un point où notre siècle s'est séparé de la pensée chrétienne pour retourner aux idées de l'antiquité, par un égarement fatal à la liberté. Il pousse au plus haut degré le respect de l'individu; ce n'est pas l'humanité, c'est-à-dire une abstraction, c'est l'homme qu'il aime, et dont il rappelle sans cesse la valeur et la dignité méconnues. Trop souvent, et c'est l'erreur constante des socialistes et des despotes, on imagine un intérêt général qu'on obtient par le saLritice des droits particuhers; Channing répète sans se lasser que l'homme n'est pas fait pour la société ni le citoyen pour l'Etat, mais que tout au contraire Etat et société n'existent que ])Our ^a garantie des droits de l'individu. L'homme n'est pas un ressort de machine qui n'a de valeur que par sa place et sa fonction dans l'ensemble ; ce n'est pas un moyen, mais un but. Sa lin est en lui-même et non pas dans la société. Ce n'est pas la première fois sans doute qu'on a proclamé ces saines idées et défendu les droits naturels, mais je ne sais si jamais
personne a été aussi loin que Clianning, car personne n'a eu, je crois, une conviction plus profonde de la grandeur originelle de l'homme, un sentiment plus vil" de ce qu'il y a en nous de divin. Il ne faut pas s'y tromper : ce qui rend l'individu sacré pour le reste du monde, ce qui fait sa liberté et son droit, c'est la pensée, c'est l'àme, c'est cette essence supérieure qui donne au vase le plus fragile un prix infini. Pour respecter et pour aimer son semblable, il faut voir en lui un être immortel. Le matérialisme n'est pas seulement une erreur religieuse, c'est une erreur sociale, c'est la négation du droit; en même temps qu'il dégrade l'homme intérieur, il prépare son asservissement, et le livre sans défense, esclave à un maître, citoyen à un tyran.
C'est surtout pour attaquer l'esclavage que Channing a usé avec puissance de cet invincible argument. On a combattu la servitude par des raisons de toute espèce, la misère du nègre, par exemple, et la cherté de son travail ; mais il a été facile de répondre qu'aux États-Unis l'esclave était mieux nourri, mieux vêtu, mieux soigné que le paysan irlandais, et que la cherté de la main-d'œuvre ne signifiait rien dans un pays comme la Caroline et la Louisiane, où le blanc meurt de la fièvre, tandis que le noir cultive avec une parfaite sécurité. C'est sur l'utilité qu'on avait fondé le droit de l'esclave; c'est au nom de l'utilité, de l'intérêt social, de la suprématie de l'État, grands mots qui couvrent tant d'excès, qu'on lui a contesté et refusé la liberté; mais ce qu'on n'a jamais touché, ce qu'on ne touchera jaU.ais, c'est la base inébranlable sur laciuelle Clianning pose les droits naturels de l'individu ; c'est pour ainsi dire entre les mains de Dieu qu'il plac e la liberté de l'homme, et il y a dans ses
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paroles un tel enthousiasme pour la justice, une passion si vertueuse, une majesté si douce, qu'on se sent entraîné malgré soi par cette éloquence qui parle au cœur plus qu'à l'esprit ; on aime l'orateur plus encore qu'on ne l'estime.
« Devant Dieu et devant la justice, l'homme ne peut pas être une propriété, parce qu'il est un être raisonnable, moral, immortel, parce qu'il a été créé à l'image de Dieu, de Dieu dont il est l'enfant dans le sens le plus élevé du mot, parce qu'il a été créé pour développer des facultés divines, et pour se gouverner lui-même suivant une loi suprême, écrite dans son cœur et que la parole de Dieu a une seconde fois promulguée. Toute sa nature défend qu'on s'en saisisse comme d'une chose. C'est insulter son créateur, c'est porter un coup fatal à la société. Dans tout être humain Dieu a mis un soufïle immortel, plus précieux que toute la création. Il n'y a pas de langage ni de la terre ni du ciel qui puisse exagérer la valeur d'un homme. Qu'importe l'obscurité de sa condition ! La pensée, la raison, la conscience, la vertu, la charité, une destinée immortelle, une liaison morale avec Dieu, voilà des attributs de notre commune humanité devant lesquels toute distinction extérieure est insignifiante, et qui rendent toute créature infiniment chère à son auteur. Qu'importe l'ignorance de l'individu? Sa perfectibilité l'allie aux plus instruits de son espèce, et met à sa portée la science et le bonheur des sphères plus élevées. Tout homme a en soi le germe de la plus grande idée de l'univers, l'idée de Dieu, et développer cette idée est la fin de son existence. Tout homme a dans son cœur les éléments de cette loi divine, immortelle, à laquelle obéit toute la création; il a l'idée de devoir, et la vie lui a été donnée pour développer, respecter, pratiquer cette idée. Tout homme sait ce que signifie le mot : vérité ; c'est, il le voit quoiqu'à travers un nuage, le grand objet do l'intelligence divine comme de Tintelligence créée, et il est capable d'acquérir de la vérité une connaissance qui grandit chaque jour. Tout homme a des affections faites pour se purifier et s'étendre en un sublime amour. Tout homme a l'idée du bonheur, et une soif de félicité
23i LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.
que rien ne peut étaucher. Telle est notre nature. Partout où nous voyons un homme, nous royons un possesseur de ces grandes facultés. Est-ce que Dieu a fait uvi être de cette espèce pour qu'un autre en dispose comme d'un arbre ou d'un animal? N'est-il pas évident que l'homme a été fait pour exercer, développer, améliorer son énergie, qu'il a été créé pour le bien moral, pour le bien spirituel? Quelle injure pour lui, quelle offense au Créateur quand on le force et qu'on le brise pour en faire un instrument des jouissances d'autrui.
" Quoi donc! posséder un être immortel créé pour connaître et adorer Dieu, destiné à survivre au soleil et aux astres! Asservir à nos besoins les plus bas un être fait pour la vérité et la vertu ! Convertir en un instrument brutal toute cette nature intelligente, qu'illumine, comme un rayon, l'idée du devoir, et qui est une plus noble image de Dieu que le monde tout entier! Non; tout peut être possédé dans l'univers ; mais un être moral, raisonnable ne peut jamais être une chose. Le soleil et les. étoiles peuvent être possédés, mais non pas la dernière des intelligences. Touchez à tout hormis cela. Ne mettez pas la main sur cette créature à qui un père céleste a donné la raison. Le monde spirituel tout entier vous crie : Arrêtez! Les intelligences les plus élevées reconnaissent leur propre nature et leur droit dans le plus humble des hommes. Au nom de cet esprit inestimable, de cet esprit immortel qui demeure en lui, au nom de cette image de Dieu qu'il porte en sa personne, ne l'écrasez pas dans la poussière, ne le confondez pas avec la brute ! * »
On ne doit pas s'étonner qu'avec ce profond respect de la nature humaine, ce sentiment de la grandeur originelle de l'individu, Channing se soit occupé, toute sa vie , de l'éducation et du perfectionnement des classes ouvrières. Ses écrits les plus intéressants sont peut-être les lectures publiques qu'il fit à Boston en i838, et qui ont pour objet l'éducation qu'on se donne à soi-même {self culture) et Te-
' ChauDiny, VEtçlavage, Paris, Ibiô, p. 22-2ii»
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lévation ces travailleurs '. Quand on lit ces discours, faits pour des ouvriers, et dans lesquels la plus haute raison est jointe au plus noble langage ; quand on sait que le succès en fut immense aux Ltats-Unis et en Angleterre, et qu'encore aujourd'hui c'est une lecture favorite dans plus d'un atelier, on comprend alors ce qu'il y a de solide dans la race saxonne, et on la juge tout autrement que les voyageurs, qui n'en ont vu que la rude écorce. Qu'on ouvre, par exemple, la collection que vient de publier M. Everett, et dans laquelle il a réuni les discours qu'il a prononcés depuis quarante ans ; quand on aura vu avec quelle fermeté il parle aux moindres citoyens de leurs devoirs, du respect et des conditions de la liberté, on sentira qu'il est quelque chose de plus remarquable encore qu'une si noble éloquence, c'est le peuple qui l'écoute et qui l'applaudit.
Channing veut relever les classes ouvrières, mais c'est un réformateur chrétien, le chemin qu'il suit n'est pas celui du socialisme, il ne promet pas un labeur attrayant; suivant lui, c'est un effet de la bonté divine de nous avoir placés dans un monde où le travail seul nous conserve la vie. La sujétion aux lois physiques, l'aiguillon du froid et de la faim, la lutte incessante contre la nature , c'est ce qui l'ait la grandeur de l'homme; un monde où les besoins seraient prévenus ferait une race méprisable. C'est la résistance, c'est l'effort qui donne à i'individu la volonté sans quoi il n'est rien. Le travail est l'école du caractère. Sans doute la souffrance et le besoin sont de rudes professeurs, mais ces maîtres sévères font une œuvre que jamais n'exé-
Channiug, Œuvres sociales, Paris, 1854, p. 75.
cutera pour nous l'ami le plus tendre et le plus indulgent. Le travail n'est pas seulement l'outil puissant qui donne à la terre sa fécondité et sa beauté, qui soumet l'Océan, qui asservit à nos besoins la matière mille fois transformée; c'est lui qui donne l'activité, le courage, la patience, la persévérance, la volonté. Malheur à qui n'a point appris à travailler ! C'est une pauvre créature qui ne se connaît point; les jouissances mêmes dont elle s'attribue le monopole lui échappent. Le plaisir et le repos doivent tout leur charme à la peine, il n'y a pas de fatigue plus grande que l'oisiveté de celui qui ne sait pas user de son esprit.
Ce n'est donc pas en renonçant au travail que les ouvriers s'élèveront; ce n'est pas davantage en changeant de rang, en devenant un pouvoir politique, par exemple, en réunissant leurs votes de façon à triompher des riches, à forcer le gouvernement de servir un intérêt particuher. Channing n'attend que des malheurs certains pour l'individu et pour le pays de tout régime où l'on sacrifie une classe de la société. D'ailleurs il sait trop bien qu'en toutes ces agitations le peuple ne fait jamais que servir des passions et des vues égoïstes, toujours instrument et toujours dupe. En homme qui voit de près la démocratie et qui aime sincèrement la liberté, ce qui l'inquiète n'est pas de donner au peuple le pouvoir, comme une arme qui éclatera dans ses mains, c'est de l'instruire , d'éclairer son esprit , de substituer la réflexion à la passion, de lui apprendre à se respecter et à ne plus servir ces factieux qui l'égaront et fondent leur pouvoir sur ses erreurs et ses souffrances. Channing a, du reste, peu de foi dans les Constitutions, il attend beaucoup de cette vérité.
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qui, dit-il, deviendra bientôt évidente : c'est qu'on a singulièrement exagéré l'importance du gouvernement, et qu'il}' a des moyens bien plurs efficaces pour procurer la prospérité des nations. Il n'est pas de ceux qui déifient les institutions politiques; ce n'est ni d'un mécanisme ni d'un individu qu'il attend le bonheur d'un pays. La source en est plus profonde et plus sûre, c'est en goi-mème que cliacun la trouvera.
Ainsi ce n'est pas d'un changement de condition que Channing attend l'élévation des classes laborieuses ; ce n'est pas davantage d'une organisation qui les porte au premier rang dans l'État. Pour l'homme du peuple qui veut grandir, il n'est qu'un secret, le même pour toutes les conditions, le seul qui mène à la véritable égalité : c'est l'élévation morale. Dieu n'a pas mis la grandeur et la félicité dans des choses extérieures, qui sont nécessairement le monopole du petit nombre, comme la richesse et les emplois; c'est en soi-même que l'homme doit chercher la puissance et le bonheur; qu'il les demande à l'amour du devoir, à l'énergie de la volonté, à la culture de l'esprit. Ces vertus, l'ouvrier le plus misérable y peut atteindre en fortifiant sa pensée parla réflexion et la lecture, en fortifiant son caractère par le goût du travail et la pratique du bien. Qu'il entre dans cette voie féconde, il y trouvera la paix de l'àme, le sentiment de sa force et de sa dignité , qui manque souvent au riche, et, avec son bien propre, celui de la société.
« Quand je considère, dit-il, la puissance de l'esprit, je ne me laisse pas décourager par celle objection que l'ouvrier, si on le pousse à user son temps et son éflergie pour élever sa
pensée, mourra de faim et appauvrira le pays. La plus grande force de l'univers, c'est l'esprit. C'est lui qui a créé les cieux et la terre; c'est lui qui a changé le désert en un sol fécond, et qui a réuni les contrées les plus éloignées en servant leurs mutuels besoins. Ce n'est pas la force brutale, l'effort matériel qui fait la puissance de l'homme dans le monde, c'est l'art, l'habileté, l'énergie morale et intellectuelle. C'est l'esprit qui a conquis la matière. Craindre que développer l'intelligence d'un peuple soit l'appauvrir et l'alfamer, c'est avoir peur d'une ombre. Je pense, au contraire, qu'avec l'accroissement de la puissance intellectuelle et morale d'un peuple sa puissance productive grandira, que l'industrie deviendra plus efficace, qu'une plus sage économie accroîtra la richesse, qu'on découvrira dans l'art et la nature des ressources qu'on n'a pas encore imaginées. Je crois que les moyens d'existence sont d'autant plus aisés qu'un peuple devient plus éclairé, plus résolu, plus juste, et qn'il se respecte davantage. On peut mesurer les forces de la nature et celles du corps, mais non pas prédire les résultats d'un accroissement dans l'énergie de l'esprit. Un peuple qui en serait là briserait des obstacles réputés invincibles, et en ferait des instruments. C'est l'intérieur qui donne la forme aux choses extérieures. La puissance d'une nation est dans son esprit, et cet esprit, si on le fortifie, si on l'agrandit, mettra la nature en harmonie avec lui-même, et créera le monde qui lui convient. »
n m'est impossible de suivre plus longtemps Channing dans le développement de ces idées, qui ont soutenu toute sa vie, et dont la vivacité fera peutêtre sourire des gens moins confiants dans l'avenir do l'humanité ; mais qu'on le lise, et je suis convaincu qu'on cédera, malgré soi, à l'influence pénétrante dn cette âme pure, do ce cœur honnête, de cette raison hardie qu'aucun problème n'effraye, et qui les résout souvent avec tant de nouveauté et de bonheur. Ses écrits produisent un effet singulier. On sont qu'on a devant soi uu homme qui ne fait pas métier d'écrire
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OU de prêchor, qui ne poursuit ni la ^loirf? littéraire, ni rinfluonco religieuse, ni l'autorité politique, mais qui tient à se faire une idée juste de toutes choses, parce que chez lui la pensée est toujours le principe ?t la rèj^le de l'action. On comprend alors la puissance de ses écrits , la force de son exemple , la grandeur morale de cette vie toute consacrée au culte de la vérité.
Du reste, jamais existence ne fut plus belle ni plus douce, Channing a été la preuve vivante d'une doctrine qu'il a souvent défendue, c'est que le ciel est en nous, et que le plus sage est aussi le plus heureux. (( Je trouve, écrivait-il en 1826, que la vie est un bien- « fait dont la valeur croît chaque jour. Je n'ai pas <( trouvé que ce fût une liqueur qui pétille et brille à la a surface, mais qui devient insipide quand on laboit. De (( lait, je n'aime pas cette vieille comparaison. La vie « n'est pas une coupe qu'on empht au tleuve du temps. (( Elle est elle-même un fleuve ; et quoique à sa nais- « sance elle jaillisse et murmure plus gaiement qu'elle «ne fera plus tard, cependant elle est destinée, en (( avançant, à couler parmi des régions plus belles, à « orner ses rives d'une verdure plus riche et d'une « plus abondante moisson. Ne dites pas que ces es- « pérances sont trompées. Je crois qu'il y a une « foule d'individus qui n'ont pas trouvé leur ente fance et leur jeunesse aussi heureuses que leurs « dernières années. » Et, peu de temps avant sa mort, il écrivait les lignes suivantes, où se peint dans toute sa sérénité sa confiance en la raison et en Di(;u : « La vie est réellement une bénédiction pour « nous. Quel monde serait le nôtre si je pouvais voir « les autres aussi heureux que nous ! Oui, malgré « l'obscurité qui l'enveloppe, ce monde est bon.
« Plus je vîs^ et plus je vois la lumière qui perce nu ira-' « vers des nuages. Je suis sûr que le soleil est là-haut ! » Ai-je eu tort d'appeler l'attention sur cette helle et bonne nature, et de croire qu'en France on éprouverait pour Clianning quelque chose de la sympathie qui lui a conquis tant de partisans dans les deux mondes? Je ne sais, mais je crois n'avoir point cédé à un entraînement irréfléchi quand je vois qu'un ennemi déclaré des unitaires, un esprit chagrin, revenu dans sa vieillesse de l'enthousiasme et de l'admiration, Goleridge, n'avait pu se défendre de l'influence de Channing. « C'est, disait-il, un philosophe dans « toutes les acceptions possibles du mot. Il a l'amour « de la science et la science de l'amour, » jeu de mots plus profond que bizarre, et qui rend bien la douce et vive physionomie de cet homme de bien , qui, toute sa vie, consumé d'un même sentiment et d'une même idée, chercha la justice et la vérité de toutes les forces de son esprit, et aima Dieu et l'homme de toutes les forces de son cœur*
Juillet 1862.
VIE DE CHANMNG.
Le nom de Channing- commence à se répandre en France, et depuis quelques années le pieux et libéral Américain a conquis chez nous plus d'un lecteur et plus d'un disciple. Aussi accuoillera-t-on, je penso, avec faveur le nouvel ouvrage qui vient de paraître sous le titre de Channing, sa vie et sa doctiine ' . Dans une préface qui n'a que le défaut d'être trop courte, car personne ne pouvait mieux parler de Channincr et de son biographe, M. de Rémusat nous apprend que le livre qu'il présente au public a été écrit en français par une dame anglaise qui ne veut ni qu'on la nomme ni qu'on la loue. Qu'une étrangère soit l'auteur de ce travail, où les pensées les plus sérieuses sont exprimées dans un langage excellent, il eût été difficile de le supposer; mais peut-être eùt-on reconnu la main d'une femme dans certaines pages où l'on nous fait pénétrer dans l'àme de Channing pour nous en dévoiler toute la tendresse et toute la beauté.
L'auteur, quel qu'il soit, a raison de repousser toute louange littéraire ; car la seule gloire qu'il ambitionne , c'est de propager une doctrine vivifiante , s'il a fait un bon livre , c'est en s'oublianl lui-même pour ne songer qu'à son héros. Il admire, il aime Channing, et ne pense qu'à communiquer
' PariJ», 1857, in-8.
aux autres son admiration. C'est ainsi du reste quo se font les bons livres; ce sont ceux où nous mettons notre âme; ceux où le public charmé trouve non pas du bel esprit, mais d'énergiques convictions. Cette vie de Channing est une œuvre pieuse, où l'on n'a pensé qu'à défendre de grandes et saintes idées, c'est cette simplicité même qui en fera le succès.
Je ne crois pas que dans notre siècle il y ait de figure plus aimable ni plus respectable que celle de Channing. Sa vie est tout d'une pièce, c'est celle d'un | chrétien dont l'esprit est actif, la foi ardente, le cœur j généreux; Channing raisonne sa croyance et règle j sa vie sur ce qu'il croit. Il y a beaucoup de chrétiens | aujourd'hui, mais il y en a peu de cette façon. On est chrétien à ses heures, à l'éghse, au sermon, ce qui n'empêche pas qu'en d'autres moments on soit homme du monde, agioteur, ambitieux, égoïste ; Channing est chrétien partout et toujours. Comme l'Évangile est pour lui la perfection de la raison, c'est de ce divin livre qu'il tire la règle de toute sa vie, c'est là qu'il va chercher la solution de tous les problèmes qui troublent aujourd'hui les États et les sociétés.
Voilà ce qui fait l'originalité et l'excellence de ce moraliste excellent. Quand on en veut faire un théologien, on s'étonne de ne pas trouver chez lui ces beaux et savants systèmes qui amusent un siècle ot ne lui apprennent rien ; mais Channing se soucie peu de la théologie; il cache ce qu'il sait avec autant de soin que d'autres l'étaient; suivant sa propre expression, il ne veut être qu'un philanthrope chrétien. Ce n'est pas une théorie qu'il a trouvée dai. s l'Évangile, \ c'est une vie nouvelle, une vie qui doit régénérer i l'homme et la société.
Qu'est-ce qui constitue la vie chrétienne? C'est la
CHANNINO. 243
réalité de la vie spirituelle, c'est la sainteté de l'individu. Cliannini^ croit sincèrement que notre existence terrestre est une épreuve, et que Jésus-Christ est venu sauver chaque âme en particulier; ce sont là les deux vérités, les deux maximes qui le guident dans sa conduite et dans ses écrits. C'est avec celte double loi qu'il juf?e toutes les questions morales e': politiques et qu'il les décide avec une justesse merveilleuse.
Les idées de Channing sont le contre-pied de celles qui régnent aujourd'hui; nous subordonnons volontiers l'individu à l'Église, à la société, à YïHa{. Tout an contraire, en religion, comme en morale, comme en politique, Channing ramène tout à l'individu et en fait la pierre angulaire de l'édifice. L'Église, l'État, la société sont pour lui des abstractions qui n'ont pas d'existence personnelle ; leur perfection n'est que celle des individus qui les composent. C'est pour chacun de nous que le monde a été créé, c'est pour chacun de nous que le Christ a apporté l'Evangile. La science suprême, c'est donc de perfectionner Tindividu, c'est-à-dire l'âme humaine, et de lui assurer le phùn développement de toutes ses facultés.
Si la société la plus parfaite est celle où chaque individu a le plus d'énergie intellectuelle et morale, c'est évidemment celle où règne le plus de liberté. Tout ce qui arrête l'essor de notre âme, tout ce qui alfaiblit notre responsabilité, est un mal moral et un dangiM- politique. Voilà ce que Channing a mieux senti et mieux dit que personne ; qu'on lise par exemple cette lettre écrite il y a vingt ans et qui semble datée d'hier :
« Si je duvai* (Inriro en peu de moU? l'État ou le paya
qui me semble le plus beau, je dirais que c'est celui où la nature humaine a son plus libre et son plus parfait développement. Le pays le plus heureux et le plus grand, c'est celui dont les institutions et l'esprit permettent à chacun le libre usage de ses forces et de ses affections. Le pays le plus heureux est celui où il y a le plus d'intelligence, le plus de liberté pour la pensée, le plus de dévouement et d'amour, le plus d'imagination et de goût, le plus d'industrie et d'énergie, le plus de vertu privée, le plus de conscience et de piété. Les richesses ne sont estimables que lorsqu'elles représentent un énergique emploi des forces. humaines, elles n'ont de prix que lorsqu'elles aident à grandir nos facultés et nos affections. L'homme, l'individu, est le seul titre de gloire d'un pays, et c'est l'amélioration, le développement de l'individu qui est le véritable intérêt de l'État.
« Dire que c'est la vertu qui fait le bonheur d un
peuple n'est point une idée neuve, je le sais; mais le moment approche où l'on sentira cette vérité comme on ne l'a point fait jusqu'ici. Un esprit nouveau s'éveille en Europe; il y a partout un vaste ébranlement, la société demande une autre organisation; des forces morales peuvent seules soutenir les institutions du vieux monde. Les moyens surannés par lesquels on imposait l'ordre, je veux dire la force militaire, les religions d'État, l'éclat et le faste des cours, ont perdu une bonne part de leur efficacité, et cela non point par des causes temporaires , mais par le progrès même de l'esprit humain... La superstition et l'ignorance ne peuvent plus servir à réprimer les masses. Il faut y substituer une religion plus pure, une moralité plus élevée, sinon, l'avenir du monde est bien sombre. Il est certain que les gouvernements sont affaiblis; ils ont perdu la confiance des gouvernés; le peuple est plus intelligent et plus uni, et à moins que des principes d'ordre ne remplacent la force extérieure, à moins que les gouvernements ne se réforment eux-mêmes en réformant la société, nous pouvons nous croire à la veille de toutes les horreurs d'une époque révolutionnaire.
« 11 se peut que ces réflexions soient fondées sur une connaissance imparfaite de l'état du monde; mais je ne puis douter que nous ne traversions un temps d'épreuve, d'où bor-
tira avec plus de force cette vérité : que la justice seule fait la stabilité dos gouvernements, que la prospérité des peuples a sa source dans l'amélioration morale, dans une religion pure et éclairée, et dans un esprit d'amour qui pénètre la nation tout entière et qui embrasse l'humanité '. »
Le ^and mérite de cette biographie de Channing, c'est qu'elle met en pleine lumière les principes que le moraliste a mieux établis que personne et qu'il a suivis dans leurs applications les plus délicates. Channin,t^ n'est pas un philosophe de profession, il n'a point construit un système de toutes pièces, ni inventé une langue nouvelle, mais, à la façon de Socrate, il a pris une vérité première, une idée féconde, qui est pour lui la clef de la vie humaine, et qui lui sert à résoudre tous les problèmes sociaux. Cette idée, c'est l'accord, je dirais presque l'identité du christianisme, de la morale et de la politique. Ces trois doctrines ont un même fondement et un même objet; toutes trois supposent que l'homme est un être intelhgent, libre, responsable, immortel; toutes trois se proposent ou doivent se proposer l'amélioration, la perfection de l'individu. Quand elles s'éloignent de cette vérité, elles s'égarent et sont un fléau; quand elles s'y tiennent, elles font la grandeur des sociétés.
Bien avant qu'on s'occupât de socialisme en Europe, Channing avait vu poindre à l'horizon cette doctrine funeste, et il avait indiqué le remède. Tout ce qu'on a essayé depuis, il l'avait blâmé comme irapuissant. Oilïir aux masses le bien-être par des inslitutions sociales, par de grands travaux, par un violent essor donné aux fabriques, ou bien compiinier
' ChanniiKj^ su vie cl na docinne, p. 274.
les mauvaises passions de la foule par un gouvernement fort et par des baïonnettes , tout cela pour Channing c'est élever une digue que le flot emportera dans un jour d'orage. Son système à lui, c'est de s'adresser à l'individu, c'est de lui apprendre à se connaître et à se respecter, c'est de l'amener à étancher dans l'Évangile cette soif qui le dévore, et que les jouissances matérielles ne feront jamais qu'irriter. C'est par l'éducation qu'il veut sauver l'avenir. « Je suis un niveleur, disait-il, mais je vou- « drais accomplir ma mission en élevant ceux qui « sont au dernier rang, en tirant les classes labo- « rieuses de leur abaissement. Toutes les institutions « sociales sont défectueuses, quand elles ne tendent « pas à élever les dernières classes au niveau des « classes supérieures par l'intelligence et le sentice ment. »
Cette élévation personnelle que Cbanning a recommandée au peuple dans d'admirables discours, il sentait qu'elle n'était possible que par le libre eflbrt de l'individu. C'est de l'bomme qu'il attendait tout; aussi personne n'a-t-il combattu avec plus d'éloquence l'hérésie des temps modernes, celte toutepuissance de l'État, qui substitue le mécanisme de l'administration à l'énergie individuelle. Channing a mis le doigt sur l'erreur, en nous montrant comment, dans ce retour aux idées païennes, nous confondons deux forces distinctes : l'État et la société. Sans doute il y a dans le monde beaucoup de mal qui peut être guéri, beaucoup de bien qui peut être lait par une action commune, mais cette action appartient à la société, et non point à l'État. C'est à l'association, c'est à l'union volontaire d'individus animés d'un même esprit, qu'il faut demander le dé-
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vouement et le sacrifice; ce n'est point à l'État, qui n'a d'autre mission que de faire réf^ner la justice, et qui ne peut favoriser un intérêt sans en blesser mille autres. Le socours qu'il donne, c'est aux citoyens qu'il l'emprunte ; comment sait-il si celui qui paye mérite moins de ménagements que celui qui reçoit? La charité privée est féconde, parce qu'elle est libre et volontaire; celle de l'État est presque toujours stérile, et c'est son moindre défaut.
C'est ainsi qu'en ramenant tout à l'individu et à la liberté, Channing résout, en se jouant, les problèmes les plus délicats. Le meilleur système pénitentiaire, le seul digne de ce nom, c'est celui qui améliore le coupable et lui rend l'espoir de se régénérer; l'association la plus respectable, c'est celle qui, faisant la plus grande part à l'action individuelle, évite le mieux la double tyrannie de la passion et de la foule. Que de gros volumes sur l'éducation en disent moins que ces simples paroles, qu'on croirait sorties de la bouche de Fénelon : « Honorez l'enfant ! Saluez son entrée « dans le monde avec le sentiment de sa mystérieuse « grandeur, avec le sentiment qu'une existence im- <( mortelle est commencée, que Dieu vient d'allumer (( une llamme qui ne s'éteindra jamais. Honorons (( l'enfant; c'est sur ce principe que repose toute (i bonne éducation. Jamais nous ne saurons élever (( l'enfant, jusqu'à ce que nous l'ayons pris dans nos « bras, comme fit Jésus, et que nous ayons senti « profondément que le royaume du ciel est composé a de ceux qui ressemblent à ces petits. Dans cette (( courte sentence Jésus nous donne l'esprit de la véw ritiible éducation, c'est faute de le comprendre, «i qu'on seconde si mal rék*ment immortel, qui est u dans l'âme de l'enfant. » Partout le respect de l'in-
diviclu, partout Tidée chrétienne ; c'est la maxime constante de Channing; il en fait l'application à toutes choses, fût-ce aux plus petites, et c'est avec la grâce d'un saint qu'il donnera tout un code pour la toilette des femmes.
« Quant à la toilette, écrit-il, évitez tout ce qui est singulier. Gardez-vous de la vanité, qui se cache tout autant sous le mépris des usages établis que sous le culte de la mode. Ne vous habillez jamais pour être remarqué. En même temps il est bien de faire entrer le bon goût dans nos vêtements aussi bien que dans nos manières ou dans l'arrangement de notre maison. La toilette convenable est celle qui est l'expression d'une beauté et d'une dignité intérieures; mais c'est à un autre siècle qu'il appartient de faire cette découverte. Cette lettre me fait sourire. Moi, devenu un professeur de grâces, cela me semble un peu déplacé. On me dira : Médecin, guéristoi toi-même. »
Cette doctrine, si bien liée dans toutes ses parties, Channing l'a professée durant quarante ans, et, mieux encore, il l'a pratiquée toute sa vie. Rien n'est plus commun que d'énoncer en langage magnifique des principes excellents qu'on garde pour les autres. On fait des maximes comme La Rochefoucauld pour mépriser les hommes à son aise, et passer sa mauvaise humeur sur la société. Cette vertu, toute en parole, n'est qu'un égoïsme raihné. Channing, au contraire, a vécu comme il a écrit, non point par l'effet naturel d'un caractère doux et facile, mais par l'effort énergique d'une volonté chrétienne. Cet homme délicat, frêle, toujours malade, porté par sa nature même au mysticisme et à la rêverie, cet homme a lutté sans cesse contre lui-même, contre les vices *ii les erreurs de sou temps. Son bien-être, sa repu-
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tation, sa vie même, il a tout risque pour défendre, chaque jour, le pauvre, l'ouvrier, l'esclave; il a cent fois bravé le dédain des riches et des sages pour maintenir hardiment les droits de la liberté en politique , comme en religion. Dans ses nombreux écrits, il n'y a pas une attaque personnelle; on voit que son cœur est sans fiel, mais il défend la vérité avec le zèle ot l'ardeur d'un apôtre. D'où lui vient cette force qui triomphe ainsi des faiblesses du corps et des défaillances de l'àme? Elle lui vient de l'Évangile. C'est en Dieu qu'il aime la liberté, c'est en Dieu qu'il aime les hommes ; toute sa vie n'est qu'un cri d'amour et de reconnaissance pour le Christ, qui a affranchi l'humanité en révélant aux rois, aux peuples , à chacun de nous, quelle est la grandeur d'une àme immortelle, et à quel respect elle a droit.
Je ne puis entrer dans le détail de cette vie si sainte, je veux laisser au lecteur le plaisir de Ure une biographie si bien faite, mais j'en détacherai un dernier passage. C'est à la souffrance qu'on reconnaît le chrétien. Contre des coups qui nous abattent, nous n'avons en nous-mêmes d'autre force qu'une résignation stoique ; comme l'homme de Pascal, nous nous sentons plus grand que le monde qui nous écrase. Mais, s'il y a quelque grandeur dans cet orgueil, qu'il y a peu de consolation pour notre incurable misère ! Le chrétien va plus loin : Channing reconnaît un bien dans ce qu'il nomme la discipline de la douleur, ce bien, c'est de faire entrer la religion dans notre cœur, de changer le simple assentJmiMit de notre intelHgenci' en une foi vivante, de transformer le vague d'une autre vie en une réahté <jui saisit notre âme, de nous mettre en communion directe avec Dieu. Ce ne sont pas là pour Channing
de grandes idées qu'il enseigne en ses heureux jours, c'est ce qu'il sent au moment de l'épreuve la plu3 cruelle, c'est ce qu'il répète sur le tombeau de son enfant. Pour lui, la mort est la porte de la vie éternelle, et c'est dans les mains du meilleur des pères qu'il remet avec confiance le trésor qu'il a perdu.
« Mon doux, mon aimable enfant, écrit-il dans son journal, je ne reverrai donc plus ce sourire, qui pour sa mère et pour moi était comme un rayon du ciel ! Et quand nous rentrerons dans notre demeure, nous le chercherons en vain. Oh ! quel vide dans le cœur d'un père que la perte d'un enfant!
■ Mais ne pensez pas, écrit-il à une amie, ne pensez-pas, malgré tout ce que je dis, que je sois en danger d'être abattu. Je souffre, mais je n'ai jamais oublié que mon fils appartenait à un père meilleur que moi et qu'il était destiné à un monde meilleur. Je sais qu'il est entre les mains de Dieu dans la mort comme dans la vie; je ne puis croire que le progrès d'une âme immortelle soit limité à cette terre. Non, la mort ne rompt pas les liens qui unissent le père et l'enfant. Quand je songe à mon enfant, à sa beauté, à sa douceur, à la tendresse qu'il éveillait en nous, à l'âme que Dieu lui avait donnée et qui commenç^iit à s'ouvrir, je ne puis douter que Dieu ne l'ait en sa garde. »
Qu'ajouter à ces belles pages où l'espoir du chrétien épure, sans l'affaiblir, la douleur du père? Toute la vie de Cbanning est pleine de ces grands exemples, et je ne puis mieux finir qu'avec les nobles paroles de son biographe :
(( Jusqu'à l'heure suprême cet homme de bien «lut jeune de cœur, jeune d'enthousiasme, jeune « de foi et d'espérance. Il nous a légué plus que « ses écrits, plus encore que son souvenir; il noub « a légué la noble et douce assurance qu'une vie « consacrée tout entière à Dieu et à la vérité, qu'une
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« vîe passée dans le dévouornent aux grandes et « belles choses, dans le culte de la pureté intérieure <( et dans l'amour de nos semblables, conserve à l'âme « une jeunesse et une beauté éternelles. Admirable « et consolant spectacle, qui, dès ici-bas, nous donne n et la conscience du rôle que Dieu nous assigne, et «le sentiment de notre immortalité. »
Août 1857.
Saint Hippolyte et son siècle ou Exposé des doctrines et des pratiques de l'Église de Rome sous Commode et' Alexandre-Sévère , et comparaison de la Chrétienté et' de la Théologie ancienne et moderne \ Tel est le titre; de l'ouvrage en quatre volumes que M. le chevalier Bunsen vient de publier à Londres et en anglais.
Ce n'est pas sans intention qu'on reproduit tout au long le titre de ce livre; dans sa richesse, il donne une idée de tout ce qu'on trouvera dans une œuvre' curieuse sous plus d'un rapport, mais à laquelle il serait permis de reprocher un peu de confusion. En effet, sans parler d'une ingénieuse restitution de la vie et des écrits de saint Hippolyte, ce livre contient une histoire du christianisme au commencement du troisième siècle, histoire qui s'appuie sur des textes nouvellement découverts, puis une critique assez vive des Églises catholiques et protestantes d'aujourd'hui comparées à l'Église et à la société primitive des chrétiens. Ce sont deux grands sujets qui suffiraient chacun pour occuper toute l'attention du lecteur. M. Bunsen cependant, et comme si ce n'était pas
' Hippolylus and his Age, or the doctrine and praciice ofthe Church cf Uome, under Commodus and Alexander Severus, and ancient and modem Chrbtinnittj and Diviniiy conipared, by (^lirislian-Charles- Josias Bunsen, D. C. L.— In four volumes; London, Longman, 1852.
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assez de ce double travail, y a joint une philosophie de l'histoire et de la religion, et, sous le nom d'yl/^olofjie d'IIippolyte, une raillerie de l'Église anglicane, de son esprit et de ses abus. Voilà de bien grosses questions pour les remuer toutes ensemble, moins hardi que l'auteur, nous distinguerons ce qu'il n'a pas séparé. Nous ferons connaître ses idées religieuses et la mesure à laquelle il juge le passé ; nous parlerons ensuite des anciens monuments dont il a si bien senti l'importance. Gardons saint Hippolyte pour la fin et parlons d'abord de M. Bunsen.
Si le livre que nous allons étudier n'était que l'écrit d'un théologien ordinaire, un volume de controverses à joindre à cette innombrable famille d'œuvres de parti que chaque jour enterre silencieusement dans la poudre des bibliothèques, nous ferions grâce au public d'une pareille étude. Il a horreur des querelles théologiques et il n'a pas tort. Mais le nom et le rang de l'auteur, son érudition, son talent, le rôle pohtique et religieux qu'il a rempli depuis trente ans , le sincère amour de la vérité qui l'anime, la grandeur du sujet qu'il traite , l'opinion considérable. qu'il représente, tout nous fait croire que les esprits sérieux ne dédaigneront pas de connaître un livre où, sous une forme qui accuse trop de précipitation, on trouve des recherches curieuses , des idées profondes et depuis longtemps arrêtées, enfin un système de religion tout nouveau pour nous , et dont la hardiesse est faite pour étonner. Du reste , ces vues ne sont pas celles d'un seul homme , mais bien d'une école toute puissante en Allemagno, populaire en Amérique et en Angleterre, et dont nous avons le tort de connaître à peine le nom et les travaux, comme si le grand mouvement qui emporte aujourd'hui le
christianisme dans des voies nouvelles pouvait nous être inditlerent. i
M. le chevalier Bunsen, l'auteur de fffippob/ie, est l'habile ministre qui, depuis douze ans, représente la Prusse en Angleterre , et avec nos préjugés, ce qui nous paraîtra sans doute le plus étrange dans cette publication, c'est le nom de l'auteur. Un diplomate qui s'occupe de théologie, et qui s'est rendu : assez familiers les idées et le langage du pays où il réside pour publier en anglais un traité de philosophie et de religion, cela n'est admis qu'en Allemagne. Mais il y a toujours eu deux hommes en M. Bunsen : un pohtique de profession, un savant par vocation, et par-dessus tout un esprit rehgieux qui fait servir son érudition et son influence au triomphe de ses idées. Élève de Heyne à Gœttingue pour la philosophie ancienne, élève de Silvestre de Sacy à Paris pour les études orientales, M. Bunsen, au moment où il se préparait à passer dans l'Inde, fut présenté vers 1820 à Niebuhr, alors ambassadeur à Rome, qui en fit son secrétaire, son ami et son successeur. Niebuhr, dont l'influence 'était toute-puissante, le ramena aux études classiques; c'est ainsi que M. Bunsen publia, en société avec Platner et Gerhard, cette grande Description de Home où l'on voit un homme que son long séjour dans la ville éternelle a rendu aussi familier avec les origines chrétiennes qu'avec les splendeurs impériales, et qui connaît les Catacombes aussi bien que le Forum. Et comme si c'était trop peu de pareilles études poursuivies au milieu des afi"aires et des distractions d'une ambassade, M. Bunsen, séduit par les dérouvertes de ChampolUon, se mit à l'étude des hiéroglyphes avec une ardeur extrême, et qui a valu à la science la publication récente d'un grand ouvrage
sur l'Egypte ancienne, ouvrage qu'il ne m'est pas permis de juger.
Au milieu de ces occupations, qui suffiraient pour remplir une vie ordinaire, on trouve M. Bunsen mêlé à toutes les questions religieuses qui depuis trente ans ont agité la Prusse. Il a eu sa part dans l'interminable aflaire de VAgende : c'est ainsi qu'on nomme ie formulaire liturgique, à l'aide duquel on cherche iepuis longtemps à réunir les deux grandes commuions protestantes. Comme ambassadeur à Rome, î'est lui qui, lors des démêlés de l'archevêque de Ilologne et du gouvernement prussien, a eu tout le Doids d'une négociation délicate qui a fini par une 'upture diplomatique. Il a été naturellement plus leureux en Angleterre, sur un terrain moins difficile ît mieux connu. Ses écrits théologiques, son ardeur protestante, qui à Rome lui créaient des obstacles, ui ont donné une forte position à Londres ; en peu le temps il y a obtenu deux résultats considérables, Dour qui sait quel est l'esprit exclusif de l'Église établie, et quelle est en Angleterre l'influence politique le la religion. C'est M. Bunsen qui a contribué à faire idopter les missionnaires allemands par la Church iiissionary Society ; c'est lui qui a obtenu la création le l'évêché protestant de Jérusalem, auquel nomnent alternativement la reine d'Angleterre et le roi le Prusse. On n'a pas épargné le ridicule à l'évêque Mexander, débai'quant en Orient avec sa femme; î'est cependant une œuvre sérieuse que d'avoir uni ians un intérêt commun et dans un intérêt religieux les deux pays et les deux Églises qui sont à la tête du protestantisme.
On comprend maintenant quel est l'importance des ioctrines religieuses que soutient M. Bunsen. Ces
idées ne peuvent être indifTérentes que pour ceux qui, vivant sur la tradition du dix-huitième siècle, regardent encore la religion comme une superstition vieillie, une chose étrangère à la société, et qui ne se donnent pas la peine d'ouvrir les yeux pour voir qu'elle est aujourd'hui plus que jamais le grand intérêt du genre humain.
11 ne faut pas s'y tromper : il y a en ce moment par tout le monde civilisé une renaissance religieuse qui n'est particulière ni au catholicisme ni à la France, et qui ne date pas d'hier, mais de trente ans. Le dixneuvième siècle commence à prendre figure, il devient évident qu'il sera une réaction contre l'âge qu'il remplace, et, après tant de ruines, une époque de reconstruction. C'est une vérité sensible pour quiconque étudie la marche des idées, et qui sait que tôt ou tard l'idée triomphe des passions, des préjugés, des intérêts, et passe dans les faits. Quand la littérature, la philosophie, l'histoire, la jurisprudence ont pris un esprit nouveau et réhabilité le passé en lui rendant sa place, c'est une erreur de croire qu'à l'égard de la religion, ce premier besoin du cœur humain, on en restera à l'hostilité de Voltahe ou à l'indifïérence de ses successeurs, et qu'on acceptera longtemps encore cette vaine abstraction qu'on nomme la rehgion naturelle, et qui n'est au fond que la négation de toute rehgion.
Ce qui chez nous empêche la renaissance chrétienne d'être plus visible^ c'est, il faut bien le dire, que la philosophie et la religion y sont plus étrangères l'une à l'autre que dans les pays protestants. Grâce aux efforts d'hommes courageux, pour qui on n'a pas toujours été juste, la philosophie en France est redevenue spirituaUste ; mais elle n'est rien moins
que catholique, et si, par sa morale, elle est tout à lait chrétienne, elle a rompu avec le dogme et sans retour. Ce divorce de la rehgion et delà philosophie, de la raison et de la foi semble invincible et par conséquent naturel à des esprits fort éclairés. Cependant il n'en a pas toujours été ainsi, cette opinion, dont s'arme le clergé pour frapper la philosophie, sans voir que, du même coup, c'est la religion qu'il atteint, cette opinion est repoussée en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis. On n'admet point ces deux ordres de vérités qui se contredisent, ou qui tout au moins mettent mal à l'aise l'intelHgence humaine, car elle demande pourquoi deux enseignements et deux doctrines pour une même vérité. On n'approuve pas davantage le respect dédaigneux derrière lequel se retranche le philosophe. Comme on est convaincu que la vérité religieuse n'est pas différente de la vérité que découvre la science et que constate l'histoire, on demande que tout homme sérieux étudie la religion et ses monuments pour trouver enfin en quoi elle s'accorde ou non avec la philosophie. Si le christianisme est vrai , dit-on, il faut l'accepter et y conformer sa vie; s'il est faux, combattez franchement l'erreur, qui est toujours mallaisante, ne ti'ansigez pas avec elle en lui livrant le peuple afin qu'elle respecte les beaux esprits. Voilà sans doute un raisonnement invincible, mais s'il est aisé de <.lonner les termes du problème, où trouver la solution?
C'est ce besoin de concilier la religion et la philosophie qui prête tant d'intérêt aux travaux modernes, car la question est la plus grande qu'on se soit jamais proposée. Il s'agit de pacifier le cœur et l'esprit de l'homme , de nous donner cette règlo
de pensée et d'action dont nous avons si grand besoin , en un temps où toute conscience est troublée, où l'on se prend à douter du bien et du mal, où trop souvent chacun dit avec le dédain de Pilate ; Qu'est-ce donc que la vérité? On a vu, et peut-être sans ennui, ce qu'a essayé Channing. Ghanning est un rationaliste, mais un rationaliste qui veut rester chrétien, et qui , tout en abandonnant la divinité dû Chiisl , s'attache à l'Évangile comme au moyen suprême d'échapper à l'impuissance philosophique et d'accorder la raison et la foi. En Allemagne, on n'a pas été aussi loin , on n'est point sorti des croyances communes du christianisme. Cette assertion étonnera sans doute ceux qui ne connaissent de la théologie d'outre-Rhin que la vie de Jésus- Christ par Strauss , ou qui ont entendu parler de l'athéisme érigé en doctrine par Louis Feuerbach. Mais, en religion comme en politique, il ne faut point juger de l'état d'un peuple par le scandale et l'éclat de quelques paradoxes. En dehors de ces disciples aventureux de Hegel, dont les imaginations ont fait tant de bruit, il y a toute une école de théologiens, de philosophes, de jurisconsultes, d'hommes pratiques qui ont pris au sérieux la vérité de la rehgion, et qui, avec autant de sincérité que de respect, ont cherché une démonstration désirée de tous. L'histoire ecclésiastique de Neander, celle de Gieseler, le droit canonique de Richter, les travaux de Borner, de Rothe, de Tholuck, de Hase, de Thilo, de Bickell, justement estimés en Allemagne, niême des catholiques , qui ont eu aussi leur part dans ces grandes études, sont l'œuvre de nobles intelligences qui cherchent à asseoir le christianisme sur une base plus large et plus philosophique, et qui ne crai"
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giiont pas de creuser l'histoire de la religion, bien sûrs que chaque progrès de la science donnera une preuve nouvelle de l'indostructible vérité de l'Évangile.
En Angleterre, où l'Église établie est une transaction entre le catholicisme et la Réforme, à pim près comme la langue et le génie même des Anglais est un mélange de l'élément saxon et normand, il y a des divisions profondes sous une orthodoxie apparente. Tandis qu'un parti considérable, qui a pour chef le docteur Pusey, retourne au moyen âge, et, sans le vouloir, se rapproche de jour en jour du catholicisme, une autre école se tourne vers le pays d'où lui est venue la Réforme, et se rattache à l'Allemagne. C'est cette opinion que représente M. Bunsen, avec d'autant plus de fidélité, qu'il est pour quelque chose dans le rapprochement.
Quels sont maintenant les principes, quelles sont les idées dirigeantes de cette école qui est à la tète du protestantisme d'Allemagne et d'Angleterre? Ou va retrouver ici quelques-unes des doctrines qu'a soutenues Channing; mais on y verra aussi une reconnaissance des droits de la foi et un respect de la tradition qui manquent tout à fait au chef dos unitaires, et expliquent pourquoi les protestants le tiennent en dehors du christianisme.
L'école nouvelle accorde à la raison une part infiniment plus grande que ne faisait la Réforme. Luther et Calvin en ont toujours appelé à la raison et à la liberté pour confondre leurs adversaires ; mais ce n'était qu'un moyen de guerre; la victoire emportée, on a toujours eu soin d'emprisonner dans un formulaire cette force incommode, et de déclarer héx'étique quiconque penserait autrement que l'Église établie. Aujourd'hui on a on horreur les
confessions de foi si chères au seizième siècle , on veut une liberté complète, on livre sans crainte la religion aux objections nouvelles des temps nouveaux, persuadé, suivant une belle idée de Niebulu-, que la Providence fournit à chaque génération les moyens nécessaires de résoudre ses doutes et d'arriver à la lumière. Mais, en même temps qu'elle laisse à l'esprit toute carrière, et qu'elle refuse d'admettre que la raison et l'Évangile puissent se contrarier, l'école, fidèle aux anciens principes, et s'appuyant sur la philosophie, reconnaît que la foi est, elle aussi , un élément primitif de l'esprit humain. Croire nous est aussi naturel et aussi nécessaire que raisonner; la raison ne peut sentir son impuissance, sans reconnaître en même temps le besoin de la foi et la légitimité de la croyance. Cette question capitale des droits réciproques de la raison et de la foi demanderait seule une longue discussion, elle a été fort habilement traitée par M. Rogers dans un article de la Revue d'Edimbourg, qui, lors de son apparition en octobre 1849, a fait événement. J'y renvoie le lecteur; il y trouvera très-finement exposées les idées mêmes que défend M. Bunsen.
La reconnaissance complète des droits de la raison livre naturellement les livres saints à la discussion, on ne les considère plus comme un texte qu'il soit interdit de juger. Non pas que l'École nouvelle n'admette l'inspiration des Écritures; mais elle n'entend cette inspiration ni comme les cathohquns , ni comme les protestants du seizième et du dixseptième siècle. Ceux-ci voient dans la Bible une dictée céleste où chaque mot est divin; pour M. Bunsen, c'est la parole d'hommes inspirés de Dieu, mais qui ont gardé les idées et les préjugés de leur ii^a.
Ce n'est pas Dieu qui nous dit que Josué a arrêté le soleil, mais un homme à qui Dieu, tout en lui donnant son esprit, n'avait nul besoin de révéler le système du monde. Les Évangiles ne sont pas les Tables de la loi, mais une histoire où les apôtres nous racontent la vie, les instructions et la mort de Jésus- Christ. Nous y cherchons, non pas des mots sortis d'une bouche divine, mais la parole de Dieu prise au sens spirituel, c'est-à-dire l'éternelle vérité; c'est là une œuvre qui appartient à la conscience et à la raison.
L'école allemande repousse avec vivacité la doctrine qui fait de la rehgion, immobilisée en des termes sacramentels, quelque chose d'extérieur et d'étranger à l'homme, une sorte de vérité mathématique, un absolu , tout au contraire elle considère la religion comme essentieUement subjective et faite pour l'individu. La religion existe en nous et pour chacun de nous dans la mesure de notre intelligence, simple avec les petits, sublime avec les grands; et comme l'esprit humain est dans un flux continuel, ainsi s'accommode-t-elle à tous les temps. Saint Paul recommande à l'esclave d'obéir à son maître; au dixneuvième siècle , le christianisme réprouve l'esclavage; la religion n'a pas changé ses principes, mais elle est plus exigeante avec des hommes que depuis dix-huit siècles elle a nourris et élevés. Est-ce donc à dire que l'éternelle vérité ou Dieu même soit chose variable et contingente ? Non , Dieu et la vérité ne changent pas; mais l'homme ici-bas ne les voit jamais lace à face, son esprit borné n'en pourrait comprendre la plénitude; c'est pas à pas qu'il s'approche de l'éternelle lumière par le développement régulier des facultés dont une mahi divine l'a doué.
Avancer chaque jour, faire de toute vérité découverte ou mieux connue l'instrument d'un nouveau progrès, c'est la loi de la science et de l'art, parce que c'est la loi même de l'intelligence humaine; la vie morale n'est aussi qu'un perfectionnement continuel, chez l'individu comme chez les nations les idées morales s'élèvent et s'épurent sans cesse; pourquoi donc supposer que Dieu ait eu besoin d'une loi difiérente pour la relipâon qui n'est que la vérité mieux connue et une morale plus parfaite?
On conçoit qu'avec des idées aussi philosophiques l'école allemande ait peu de goût pour les formulaires. Ce sont, suivant une ingénieuse expression de M. Bunsen, des tombeaux où l'on enferme les idées toutes vivantes. S'y laisser emprisonner, c'est prendre la théologie, ou, moins encore, c'est prendre la scolastique pour la reUgion. En ce point on ne fait nulle différence entre le catholicisme et l'ancien protestantisme ; symbole de Nicée ou confession d'Augsbourg, c'est tout un; c'est toujours la prétention d'arrêter à un jour donné la marche de l'esprit humain, et de dire à cette force qui ne s'arrête jamais : Tu n'iras pas plus loin. Le lendemain, la vie se développe en dehors du S3^mbole, et un jour vient où la religion officielle n'est plus qu'une vaine enveloppe d'où l'esprit s'est envolé. La pratique n'est plus qu'une gêne pour les esprits forts, une idolâtrie pour le peuple et pour Î83 femmes ; la religion s'est perdue entre le scepticisme et la superstition.
î*i'y a-t-il donc pas des croyances fondamentali^s qui constituent le christianisme ? Oui , sans doute ; mais ces doctrines essentielles sont en petit nombre, et celui qui remonte aux origines du christi.iMisriic. et à l'Église des premiers temps vt;rra bientôt que
la roligion laisse à l'esprit de l'homme la liberté dont il a besoin. Il sutiit d'ouvrir les Pères des trois premiers siècles pour s'assurer qu'ils philosophaient liljrement sur des sujets qu'il n'est plus permis de toucher aujourd'hui. Ainsi, et ce trait est caractéristique de la nouvelle école, ce n'est pas seulement à la raison, comme fait Channing, c'est encore à la tradition qu'elle s'adresse pour demander la liberté de conscience et d'opinion. C'est ce qui explique le soin jaloux avec lequel M. Bunsen et ses amis remuent les monuments primitifs du cliristianisme , surtout ceux qui sont antérieurs au concile de Nicée. A la différence des anciens protestants qui cherch-ent dans le» premiers usages de l'Église la justification de certains dogmes et de certaines pratiques, ce que veut y montrer aujourd'hui M. Bunsen, c'est le principe de la liberté ; on pourrait dire sans paradoxe que ce qui l'intéresse dans les antiques liturgies et dans l'ancien droit canonique, c'est bien moins ce qui s*y trouve que ce qui n'y est pas.
On comprend maintenant l'intérêt qui s'attache à ces recherches sur les doctrines et les pratiques de l'Église primitive. L'école n'y va plus chercher, comme autrefois, des armes pour la controverse, des textes à opposer aux textes d'un adversaire; tout au contraire : elle y va prendre un principe qui frappe d-e mort l'esprit de controverse, et mène à l'union par la liberté. Tandis que Calvin et les trop nombreux liéritiers de ses doctrines ont porté à l'extrême les passions sectaires , et multiplié les formules et les dissidences, l'Église nouvelle, loin de maudire et de damner ceux qui pensent autrement qu'elle, ne veut voir dans cette diversité d'opinion que l'usage même de la liberté que Dieu nous a laissée, l'exercice de
la raison qui doit nous conduire à la foi. Ainsi se prépare une grande communion qui embrasse tous ceux qui s'avouent les disciples de l'Évangile et reconnaissent la divinité de Jésus-Christ, c'est-à-diro toutes les communautés protestantes, à l'exception des unitaires ; une Église dont la raison d'être n'est plus la négation des doctrines catholiques, une protestation contre ce qu'elle suppose l'erreur , mais l'affirmation des principes chrétiens, une Église que constitue, non pas l'unité des formes, qui est chose indififérente, mais l'unité d'esprit, qui est la véritable unité chrétienne.
Mais, pour arriver à cette union, ou, pour parler moins ambitieusement, à cette tolérance mutuelle des Églises, il y a une première, une indi'spensable condition à remplir. Il ne faut plus que l'ÉgHse soit dans la main de l'État. C'est encore en remontant aux origines chrétiennes, c'est au nom de la liberté des premiers fidèles que M. Bunsen demande une administration indépendante pour chaque communauté. Lors de la Réforme, la haine de la hiérarchie catholique poussa trop loin les chefs du mouvement. L'Église, réduite au rang de simple société civile, fut livrée au prince et au magistrat, on eut des rois pour évêques et pour conciles des Parlements. Aujourd'hui on ne veut plus d'une servitude qui est une des grandes infériorités du protestantisme. Ce qu'on veut, ce qu'on réclame, c'est que, par un retour aux usages anticpies, le peuple chrétien, c'est-à-dire les fidèles, les laïques, membres effectifs de la congrégation, aient droit de prendre part à la nomination de leurs pasteurs, et exercent dans le synode un droit de contrôle et de jugement. Dès lors, suivant l'auteur, l'antagonisme du [)ouvoir spirituel et du pouvoir temporel ue signifie
plu'î rion; c'en est fini do« interminables querelles de l'Église et de l'État. Contre des prétentions sacerdotales, ce n'est plus César qu'on invoque, c'est le droit du peuple chrétien réuni en congrégation. Avec ces mots de peuple et de synode le charme est rompu, les prétentions politiques du prêtre sont à tout jamais anéanties.
C'est ainsi qu'en faisant à la raison une part légitime, sans détrôner la foi, et qu'en appelant à son aide l'histoire et la critique, l'école nouvelle espère concilier la religion et la philosopliie ; noble entreprise, quelle qu'en soit l'issue, et digne d'intérêt pour ceux même que des convictions religieuses ou philosophiques empêchent de croire au succès. On peut crier à l'utopie ou poursuivre de l'anathème ces essais hardis; mais il est sensible que ce mouvement est celui du siècle, c'est l'esprit du temps qui pousse l'Allemagne et l'Angleterre vers une nouvelle réforme. La liberté politique est sortie de la liberté religieuse du seizième siècle , aujourd'hui le progrès religieux sort du progrès politique. Les idées nouvelles sont le fruit de cette liberté de recherche et de discussion que le christianisme ne redoute pas, car il est la vérité. Personne, du reste, n'est plus assuré que M. Bunsen de cette étroite liaison des deux libertés religieuse et poUtique qui ne sont qu'une même chose sous deux noms divers , c'est-à-dire l'indépendance de la pensée , et la pensée c'est l'homme tout entier. En plusieurs passages de son livre il défend cette opinion avec une extrême vivacité, démontrant une lois de plus qu'en dépit de l'abus qu'on a trop souvent fait de son nom, le christia.iisme est l'ami de la liberté et ne peut vivre que par elle. Rare exemple donné par un personnage
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politique , oans le temps où nous somme? , et qui ajoute encore à l'originalité du livre et des idées de M. Bunsen.
On voit quel intérêt pousse à l'étude des origines chrétiennes les protestants de la nouvelle Réforme. Ce qu'ils cherclient dans les usages primitifs de l'Église, ce n'est plus comme autrefois la condamnation de certains dogmes ou de quelques cérémonies, c'est une liberté qui, suivant eux, est de l'essence même du cMstianisme. Ce besoin d'indépendance, le désir d'en prouver la légitimité ont amené, surtout en Allemagne, des travaux et des recherches considérables. Sans parler d'intiombrables traités qui souvent, il est vrai, ne renferment que des opinions particulières, toutes les ressources de l'érudition et de "la critique modernes ont été mises en œuvre pour rétablir ou confirmer l'intégrité des textes canoniques, pour nous donner dans toute sa pureté la pensée des premiers Pères de lÉglise. Ainsi a été renouvelée la littérature religieuse, et non pas dans un intérêt de parti, mais comme une richesse commune offerte à tous les chrétiens.
En France, la renaissance religieuse a été, elle aussi, naturellement accompagnée d'un réveil littéraire; mais tandis qu'en Allemagne c'est aux trois premiers siècles qu'on s'attachait de préférence, chez nous on s'est renfermé dans le moyen â^e, c'està-dire dans les siècles où la papauté a brillé de son plus vif éclat. On a vengé d'injustes dédains des hommes qui ont été la lumière de leur temps. On nous a fait comprendre la philosophie de saint Thomas et de toute cette école de théologiens srolastiques qui, après tout, a marqué l'esprit moderne d'une empreinte qu'il garde encore. Rien de plus louable
que de pareils eilbrts; mais peut-être, en se bornant ainsi, n'a-t-on pas donné, à la religion tout le secours qu'elle est en droit d'attendre de la science moderne. On a l'ait pour le catholicisme, si l'on me permet cette comparaison, ce qu'on a fait pour l'arcliitecture du moyen âge. Des hommes de goût ont réhabilité les éghses gothiques; ils ont montré combien il y avait de grandeur et de beauté dans ces formes qui rendaient si bien la pensée religieuse. Grâce à leurs efforts, nous sentons aujourd'hui la majesté de nos cathédrales , nous comprenons que l'art est infini comme l'idée du beau qu'il exprime. Le succès a été complet, mais on s'est renfermé dans une admiration exclusive, c'est là qu'est l'erreur et le danger. Combien de fidèles pour qui l'ogive est devenue le symbole du catholicisme, qui ne voient qu'un temple païen dans la Madeleine, et ne peuvent prier que sous ces voûtes sombres où Dieu semble présent dans le silence et l'obscurité ! Cependant le chrétien qui /isite la ville éternelle, et qui trouve à Rome, non pas des églises gothiques, mais des basihques bien plus anciennes, élevées sur les catacombes où dorment les premiers martyrs, celui-là, après un moment de surprise, voit se lever devant lui tout un âge inconnu, tout un art religieux plus ancien de formes que le notro, plus simple, plus grand, et par sa simplicité même plus près de nous.
Eh bien, s'il faut tout dire, il en est du chi-istianisme tout entier comme de son architecture. Je laisse de côté le dogme, question brûlante qu'il ne m'appartient pas de toucher; mais tout ce qui manifeste la pensée chrétienne et se modifie avec les générations : lois, disciplines, cérémonies, prières, tout est plus grand dans l'Église des premiers siècles et nous
touche de plus près. En peut-il être autrement pour qui veut y réfléchir? Ce que nous nommons l'Église, ce n'est pas une abstraction, quelque chose d'invariable, c'est la société religieuse qui honore le Christ sur la terre ; mais cette société religieuse, c'est aussi la société civile ; elle est composée des mêmes hommes, l'EgUse du dix-neuvième siècle, c'est nous. Une religion , quelque immuable que soit son symbole, prend toujours le ton du temps et des hommes qui la professent; le catholicisme a été barbare sous les rois francs, et monarchique sous Louis XIV, comme il est républicain aux États-Unis. Il est donc tout naturel que ce qui dans nos mœurs et dans nos idées nous rapproche ou nous éloigne d'une société passée nous rapproche ou nous éloigne également de son Église, Comment serions-nous près des formes religieuses et des usages particuliers du moyen âge , quand la féodalité a été écrasée sous la juste malédiction de nos pères ? N'est-ce pas compromettre la religion que de nous offrir comme idéal ce temps où la liberté était une étrangère, sinon une ennemie? n n'en est pas de même du monde où s'est établi le christianisme : c'est un miroir où nous nous retrouvons tout entiers. Ce n'est pas au milieu des ténèbres qu'a paru la doctrine du Maître, il ne faut pas nous figurer les apôtres comme ces pieux missionnaires qui portent la bonne nouvelle à de pauvres Indiens bien ignorants. Le christianisme est entré d'assaut dans une société raffinée et qui se laissait prendre au piège même de la civilisation, inter expolitos et ipsâ urbanitate deceptos, comme dit Tertullitm. Il a trouvé en face de lui des philosoplies qui, tout en s'inclinant devant la superstition populaire, ne croyaient qu'à la seule raison; il a été perse-
cuté par des politiques qui eussent mieux aimé une croyance plus sensée que le pai^anisme, mais qui pensaient, comme autrefois Varron et ses amis, qu'il fallait conserver la religion puisqu'elle existait, et qu'on devait tromper le peuple pour le tenir par le seul frein moral qu'il respecte. C'est au milieu de cette société éclairée , mais sceptique et railleuse , qu'a été fondée la religion, ses premiers apologistes ont été des philosophes convertis.
Voit-on maintenant combien M. Bunsen et son école ont eu raison de ne pas négUger l'étude des premiers siècles, et quelle pensée grande et véritablement chrétienne les a dirigés? Aussi est-ce avec une ardeur que la foi seule peut donner qu'ils ont fouillé cette mine féconde et trop longtemps négligée. On a tout remué, tout examiné, chaque épreuve a rendu plus visible la vérité historique du christianisme. Plus on a creusé jusqu'aux fondements, et plus on s'est aperçu que cette première obscurité dont on se plaint ne vient le plus souvent que de notre ignorance. Il est plus aisé qu'on ne pense de donner la main aux apôtres, la chaîne des temps et de la tradition ne s'interrompt pas d'un moment. C'est au miheu de ces travaux incessants, que par une de ces bonnes fortunes qui arrivent toujours à point nommé, des textes anciens et perdus depuis longtemps sont venus rajeunir l'antiquité chrétienne et renouveler un sujet qu'on pouvait croire épuisé. Les manuscrits coptes et syriaques en |nous rendant dans sa beauté première une part de l'ancienne liturgie et de l'ancienne discipline, nous ont montré toute vivante la première société chrétienne. On peut voir dans M. Bunsen tout ce que renferment d'instruction ces trésors si longtemps ignorés; mais de toutes ces découvertes la plus
inattendue et non pas la moins curieuse, c'est celle des écrits de saint Hippolyte.
L'histoii'e du livre est singulière. On sait que dans son administration, dont le souvenir est resté cher aux amis des lettres, M. Villemain envoya un Grec, M. Mynoïde-Mynas, chercher dans les couvents du mont Athos ce que les moines auraient pu garder d'anciens manuscrits. C'est de là qu'entre autres richesses on nous a rapporté les fables de Babrius. Parmi les manuscrits grecs déposés par M. Mynas à la bibliothèque, s'en trouvait un d'assez médiocre apparence, écrit au quatorzième siècle, sur papier de coton, mutilé, sans indication d'auteur, et portait pour titre : Réfutation de toutes les hérésies. La date moderne du manuscrit, son aspect, la sévérité du sujet étaient peu faits pour inviter aux recherches, lorsqu'un employé de la bibliothèque, helléniste de grand mérite, M. Miller, aujourd'hui bibliothécaire du Corps législatif, crut reconnaître dans ce livre dédaigné un traité perdu d'Origène. Il en proposa la publication à l'Université d'Ûxford, sa demande lui fut accordée avec une libéralité qu'on ne peut trop louer dans un établissement qui, plus timoré, aurait reculé devant la réputation de témérité qu'on a faite au philosophe chrétien d'Alexandrie. Ainsi ce hvre a été découvert par un Grec venu de Paris, pubhé par un Français, et imprimé par une université anglaise ; il ne manquait plus, pour ajouter à ce concours de toutes les nations, que l'intervention d'un érudit Allemand, recherchant avec une rare sagacité l'autour du livre, et donnant à une œuvre déjà si précieuse un intérêt plus grand encore. C'est ce qu'a fait M. Bunsen.
Ce nest pas ici le heu de dire comment le philo-
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logiio allemand a démontré que le traité publié par M. Miller n'est pas d'Origène , et qu'il a été écrit à Rome et par un évêque ; encore moins serait-il possible de le suivre dans la restitution de la vie de saint Hippolyte, quoique ce soit une des parties les mieux faites du livre. Ce sont là d'ingénieuses recherches qui intéressent les érudits de profession; ce qui nous touche et ce qui paraît certain, c'est que le traité que nous avons sous les yeux a été écrit sous Commode, c'est-à-dire il y a seize cents ans, et qu'il sort de la poudre pour nous apporter sur l'état de la primitive Église les documents les plus nouveaux.
Quoique le Uvre soit intitulé Réfutation de toutes les hérésies, il ne faut pas croire qu'il n'ait qu'un intérêt doctrinal. L'idée de l'auteur, que sur la foi de M. Bunsen nous nommerons saint Hippolyte, c'est que toutes les hérésies sont simplement d'anciennes philosophies qui font invasion dans le christianisme et le dénaturent pour se l'approprier. Valentin veut plier l'hvarbgile aux idées de Pythagore et de Platon, Basilide est un disciple d'Aristote, Marcion renouvelle Empédocle, Cérinthe n'est qu'un initié des mystères égyptiens. Cette vue juste et profonde du caractère philosophique des anciennes hérésies n'est point particulière à saint Hippolyte ; plus d'un Père de l'Eglise l'a partagée. L'esprit de l'homme vit d'un certain nombre d'idées qui reparaissent en chaque siècle sous un habit qui les déguise et trop souvent fait prendre une vieille erreur pour une vérité nouvelle. Si le système de Vico est vrai quelque part, c'est en philosophie et en théologie, deux études où la pensée tourne forcément dans le même cercle. 11 était donc tout naturel que le cluistianjsme épuisât les systèmes
philosophiques de l'antiquité qu'il touchait par tous les points où ils sont vrais. Mais ce qu'il y a de remarquable pour nous dans la façon dont saint Hippolyte considère les hérésies, c'est qu'au heu de faire de tous ceux qui ne pensent pas comme lui des imbéciles ou des fous furieux , il se donne la peine d'exposer simplement les théories de ses adversaires, et ne dédaigne pas de raisonner avec eux. Bel exemple , quoique seize cents ans de christianisme nous aient rendu la modération famihère, et qui nous vaut aujourd'hui une connaissance plus parfaite de certains points de l'antique pliilosophie.
Du reste, ce que saint Hippolyte nous apprend de la date et de la succession des premières hérésies n'est pas moins intéressant pour l'histoire de l'esprit humain que ce qu'il nous dit de leur caractère et de leur origine. Il nous montre dans la société chrétienne, et dès le premier jour, cette inquiétude, cette activité de la pensée qui fait à la fois ledésespoir de l'homme et sa grandeur. C'est en face des apôtres, et probablement même avant Tévangile de saint Jean, que Simon le magicien et les premiers gnostiques établissent leur doctrine, mélange d'idées juives et orientales , et c'est peut-être dans saint Hippolyte qu'on trouvera la réfutation la plus directe d'une opinion en faveur aujourd'hui, qui fait du christianisme une émanation juive, une sorte de protestantisme hébraïque, et non plus une révélation.
Il est enfin, dans ce livre si singulièrement remis au jour, quelques pages qui sont destinées à un succès de scandale : des Mémoires secrets sur l'intérieur de l'Éghse romaine , une accusation terrible portée contre le pape Calhste, des détails tout nouveaux sur la protection que Marcia, la concubine de rcropcreur
Commode, accordait aux chrétiens proscrits. Voici ce passage curieux à plus d'un titre, et qui appelle l'examen :
« Je croisa propos d'exposer la vie de Calliste, puisque j'ai vécu dans le môme temps que lui. 0>Jand ses prévarications seront connues, son hérésie deviendra plus visible pour toute personne de sens. Il fut martyrisé sous Fuscianus, préfet do Rome, et voici comment:
u Calliste était esclave d'un nommé Carpophore, un fidèle (un chrétien) de la maison de César. Carpophore, traitant son esclave comme un fidèle, lui confia une somme importante pour faire la banque. Calliste s'établit donc dans le quartier qu'on nomme la Piscine publique, les veuves et les frères lui confièrent des valeurs considérables à cause du crédit dont jouissait Carpophore; mais Calliste, ayant tout dissipé. £B trouva bientôt dans l'embarras. Il ne manqua pas de gens pour avertir Carpophore, qui parla de demander des comptes; Calliste, inquiet et redoutant son maître, s'enfuit à la côte, et trouvant au port d'Ostie un bâtiment en partance, il y monta pour aller à toute destination. Mais de cette façon même il ne put échapper ; Carpophore prévenu courut à Oslie et se fit mener au navire, suivant les indications qu'il avait reçues. Le vaisseau était au milieu du port, le pilote tardait ; Calliste apercevant de loin son maître, et se voyant pris et perdu, se jeta dans la mer pour s'y noyer. Des matelots descendus dans les barques le sauvèrent malgré lui. Ce fut au milieu des clameurs de ceux qui étaient sur le rivage qu'on le livra à son maître, qui le ramena à Rome et le fit mettre à la meule.
« Le temps passa, et, comme il arrive en pareille occasion, les frères allèrent trouver Carpophore et le prièrent de pardonner au fugitif, disant qu'il avait de l'argent en dépôt chez quelques personnes. Carpophore, en homme pieux, répondit qu'il ne tenait point à ce qui était, à lui ; mais qu'il s'inquiétait des dépôts, car on lui reprochait que c'était à sa considération ; (ju'on avait prèle à Calliste. Enfin il se laissa fléchir, et le tira de la meule. Pour Calliste, cjui n'avait rien à rendre, et qui ne pouvait se sauver une seconde fois, parce qu'il était surveille, il chercha un moyen de mourir. Un samedi, sous prétexte
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d*aller trouver des débiteurs, il entra dans la synapjogue à l'heure de l'assemblée, et provoqua les juifs. Ceux-ci, après l'avoir accablé d'injures et de mauvais traitements, le traînèrent devant Fuscianus, préfet de Rome. Les Romains, lui exposèrent-ils, nous ont accordé de professer publiquement les lois de nos pères, et cet homme vient nous empêcher et nous provoquer en disant qu'il est chrétien. Fuscianus, qui était sur son tribunal, se montrant fort irrité contre Calliste à cause de l'accusation des juifs, on avertit Carpophore, qui courut au tribunal, ens'écriant : « Je vous prie, seigneur Fuscianus, de ne pas croire cet homme; il n'est pas chrétien, et ne cherche qu'un moyen de mourir, après m'avoir fait perdre beaucoup d'argent, comme je le prouverai. » Les juifs, ne voyant dans ces paroles qu'un artifice pour sauver Calliste, réclamèrent plus vivement encore la justice du préfet, Fuscianus, animé par leurs plaintes, fit fouetter l'accusé et l'envoya aux mines de Sardaigne.
« Plus tard, comme il y avait d'autres martyrs dans l'exil, Marcia, la concubine de Commode, qui aimait Dieu et voulait faire une bonne œuvre, appela le bienheureux Victor, qui en ce temps-là était évèque de Rome, et lui demanda quels martyrs étaient en Sardaigne. Victor lui remit tous les noms, mais non pas celui de Calliste, dont il connaissait les méfaits. Marcia ayant obtenu de Commode ce qu'elle désirait, confia la lettre de délivrance à l'eunuque et prêtre Hyacinthe qui fit voile aussitôt pour la Sardaigne. L'écrit remis au gouverneur, tou8 les martyrs furent délivrés, à l'exception de Calliste, qui, à genoux et en larmes, implora sa liberté. Hyacinthe, ému, pria le gouverneur en lui disant qu'il avait élevé Marcia, et le garantirait de tout danger. Le gouverneur se laissa toucher, et c'est ainsi que Calliste fut délivré.
« A l'arrivée de ce dernier, Victor fut très-contrarié de cd qui s'était passé; mais comme il était fort charitable, il su contint. Toutefois, craignant des reproches, car les méf.iits étaient récents et Carpophore vivait encore, il envoya Calliste à Antium, en lui donnant une somme mensuelle pour son entretien. Après la mort de Victor, Zcphyrin, qui s'était servi de Calliste pour gouverner le clergé, l'honora i>our son propre malheur, et, le rappelant d'Antium, l'établit au cimetière. Cal-
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liste ne le quittait pas, et, comme je l'ai dit, il perdit Zëphyrin qui n'était pas capable de juG;er les opinions et de démêler hi ruse d'un homme qui cherchait toujours à luLplaire. Zéphyrin mort, Calliste (élu son successeur), croyant l'occasion favorable, expulsa Sabinus comme ayant des opinions suspectes. Comme il me redoutait, il pensa qu'il éloufTerait ainsi l'accusation portée devant les Églises en faisant preuve d'orthodoxie, car c'était un homme fin, malicieux et qui finit par tromper tout le monde. »
Un banqueroutier, un homme qui a voulu se donner la mort, et qui, s'élevant par la ruse et la dissimulation jusqu'à la chaire de Saint-Pierre, y porte l'hérésie, voilà, au premier abord, une histoire faite pour attrister les catholiques et réjouir les ennemis de la papauté, on doit savoir gré à M. Bunsen de la modération avec laquelle il a traité ce sujet délicat. Cependant, en regardant le fond des choses, il est aisé de voir que tout porte sur une hase des plus faibles, la passion est trop sensible en un point pour qu'il ne soit pas permis de mettre en doute le récit tout entier.
Comme le démontre M. Bunsen, Hippolyte, tout en condamnant la doctrine des Montanistes, était partisan de leur discipline. La sévérité de la secte l'avait séduit, nous savons jusqu'où elle égara Tertulîien. Calliste, au contraire, avait une indulgence qui révoltait des âmes moins tendres. On lui refusait le droit de rétablir dans les honneurs du sacerdoce le piètre qui, après avoir failli, s'était réhabilité par la pénitence. Devant des résistances et des rigueurs assurément peu chrétieimes, le Pape avait déclaré hérétiques ceux qui combattaient sa douceur. C'en est assez pour expliquer son crime et les emportements d'un adversaire. Ce que les hommes pardonnent le
moins, et les saints sont souvent des hommes, c*est qu'on pense autrement qu'ils ne font; de toutes les passions celles de l'esprit sont les plus intraitables et les plus [cruelles. Hippolyte, impartial pour des hérésies véritables , ne doutait pas qu'il eût le droit d'excommunier l'évêque de Rome, la colère qui l'aveuglait lui faisait perdre toute mesure et toute raison. C'est l'histoire de tous les partis et de tous les âges. Il est probable que si l'on remuait la poudre du jansénisme, on y trouverait contre les Papes du temps des accusations aussi violentes et aussi peu fondées que celles d'Hippolyte.
Pour moi, je l'avoue, ce qui me frappe dans l'histoire de CaUiste, ce n'est ni l'hérésie qui me paraît douteuse, ni la banqueroute qui me semble un de ces récits qu'invente la haine et que propagent l'envie et la curiosité, c'est ce que l'auteur dit froidement et sans y attacher d'importance. Cet homme qu'on met à la tête d'une communauté déjà considérable, d'une société qui, suivant TertulUen, est partout, et qu'on nous montre environnant Commode et trompant sa cruauté , cet homme est un esclave, ou tout au plus un affranchi. Déjà les cœurs et les esprits sont changés, une sève nouvelle, la sève chrétienne, circule sous l'écorce de la vieille société qu'elle va faire éclater de toutes parts et tomber en lambeaux.
Est-ce là, dira-t-on, cette Eglise primitive, ce peupis de saints, cette société angélique dont Fleury nous fait la naïve peinture? Ce sont nos passions et nos faiblesses. CaUiste et Hippolyte , deux martyrs et deux saints, sont des hommes comme nous. Oui, sans doute, et il ne faut pas craindre de l'avouer, %ous comprendrons mieux ainsi toute la puissance
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du christianisme ; si les martyrs en sont un peu abaissés, la religion en sera d'autant plus relevée. Quelle force était-ce donc qui élevait au-dessus d'eux-mêmes des hommes si semblables à nous, et qui cependant allaient d'un pas si ferme à la mort?
Cette force que nous admirons aujourd'hui sans oser nous y livrer, ce n'était pas une vaine superstition, un fol enthousiasm.e, c'était l'amour de la vérité ; non pas de cette vérité creuse qui n'est qu'un vain amusement de l'esprit, mais de cette vérité qui est Dieu même, et qui, une fois connue, est la loi du «cœur et de la vie. « 0 Dieu, dit une belle prière que la tradition attribue à celui que l'Orient ému surnommait la Bouche-d'Or, Dieu bon, Dieu ami des hommes, donne-nous la connaissance de la vérité dans ce monde, et la vie éternelle dans l'autre ! » C'est là toute la pensée des premiers chrétiens. Chercher la vérité,, être libre pour la poursuivre et pour la pratiquer,, c'était tout leur désir et le seul but de leur vie. C'est pour cela qu'ils se sacrifiaient sans hésiter, au grand étonnement des proconsuls , gens d'expérience, qui ne comprenaient pas qu'on aimât mieux mourir pour une idée que de s'incliner devant le génie de l'empereur en lui brûlant un grain d'encens. Pensez à vous, c'est la première parole que le juge adressait aux martyrs : consule tibi. Ils n'ont pas suivi ce conseil qui leur assurait une vie paisible et honorée, à la. condition d'étoufler leur conscience; ils sont morts en dél'endant contre les rois et les princes la liberté' de croire, de penser et d'agir, n'entendant céder qu'à. Dieu, parce qu'ils ne relevaient que de lui seul. C'est ainsi que ces insensés, ces gens sans prudence et sans calcul ont renversé l'ancien monde et fondé la société moderne, en lui donnant pour base le res-
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pect de l'individu, la justice, la liberté, l'amour des hommes : noble héritage qui ne nous appartient qu'à condition de le défendre avec autant de courage qu'on en a mis pour nous le conquérir! Comprend-on maintenant quelle est, au milieu de leurs faiblesses i et de leurs passions, la grandeur véritable des mar- ! tyrs, et leur exemple n'est-il pas de ceux qu'aujour- i d'hui même, malgré toutes les lumières du siècle, il est bon d'étudier avec respect, ne fût-ce que pour , demander à ces grands cœurs ce qui nous manque : le secret d'une foi que "ien n'ébranle, et d'une con- Uance que rien n'abat I
Oéctitibre 1U3.