ET LES LANGUES SÉMITIQUES
Pour un ignorant qui aime à s'instruire, je ne sais pas de plaisir plus délicat que la lecture d'un livre bien fait sur un sujet interdit aux profanes, et que naturellement les profanes brûlent de connaître.
Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire,
a répété après La Fontaine plus d'un paresseux qui, sans avoir l'excuse du bonhomme, a répondu avec lui :
Tout cela, c'est la mer à boire!
Mais vienne un Cuvior qui nous révèle les secrets de la création, un Bichat qui nous initie aux mystères de la vie et de la mort, nous courons avec joie vers ces lumières nouvelles. Ce ne sont pas seulement des perspectives inattendues qui s'ouvrent ù nos yeux surpris et charmés, ce sont des facultés inconimes qui s'éveillent dans notre àme. Étonnés d'entrer dans un sanctuaire que nous regardions comme inabordable, nous sommes heureux et presque fiers de ne pas nous y sentir trop étrangers.
C'«'st un plaisir de; cette espèce qu'on goûte en lisant VJIiatoirc des langues sémitiques de M. Ernest
280 LA LIBERTÉ RELIGIELSE.
llenan. Sans doute on n'y apprend pas en quelques lieures l'hébreu, l'araméen ni l'arabe, non plus qu'on ne sait la géologie quand on a lu les Discours de Cuvier. Mais, ce qui ne vaut pas moins, on trouve dans ce livre l'exposé lucide des problèmes les plus difficiles de la philologie , et ces problèmes sont de ceux que l'historien et le philosophe rencontrent toujours au bout de leurs études. Ce que l'auteur essaye de déchiffrer, ce ne sont pas seulement quelques textes qui se perdent dans la nuit des temps; «'est une des pages les plus curieuses et les moins connues de l'histoire de l'esprit humain ; aussi voudrais-je, à la suite d'un guide si aimable et si sûr, indiquer au lecteur quelques-unes des grandes questions qui sont traitées dans ce Uvre aussi profond qu'ingénieux.
La science se forme, comme a fait notre globe, par les couches successives que chaque siècle y dépose. Ce que notre âge ajoutera à ce commun héritage du genre humain, ce sont d'immenses découvertes dans les études qui ont la nature pour objet. La géologie a été constituée; on a renouvelé la physique et la chimie; mais ce n'est pas tout; les méthodes naturelles ont pénétré dans les études morales et métaphysiques, et là comme ailleurs l'observation a tout régénéré. Ce n'est pas seulement la face de la science qui a changé, ce sont des sciences nouvelles qui ont été créées, et au premier rang de ces créations il faut placer la philologie comparée. C'est une étude plus jeune que le siècle, mais qui a bien vite pris le premier rang ; il n'en est aucune qui en si peu de temps ait donné de plus grands résultats.
S'il est dans le monde une vieille tradition, c'est celle d'une langue primitive que le genre humain
aurait parlée au berceau, et qui serait le type et la ck'f de toutes les autres. Suivant Hérodote ', le roi Psamiïietichus enfermait deux enfants et les faisait nourrir par une chèvre pour retrouver la langue naturelle des premiers hommes, et quand les nouveaunés prononçaient le mot beccos, qui en phrygien voulait dire du pain, la sagesse égyptienne décidait que les Phrygiens étaient le plus ancien peuple du monde. De moins habiles auraient vu que les deux enfants, comme les autres hommes, ne faisaient que bégayer la langue de leur nourrice. Saint Augustin ne me semble pas plus heureux quand il se prononce pour la prhnauté de l'hébreu, parce qu'Heber ni ceux de son lignage ne prirent part à la téméraire construction de Babel, et que par conséquent ils n'ont pas été compris dans cette confusion qui divisa toute la terre. Mais l'opinion de saint Augustin fut mieux reçue que celle des Egyptiens , et de nos jours encore on a voulu expliquer toutes les langues par des racines hébraïques. Le malheur est qu'on en a fait autant pour le sanscrit, et qu'on n'a pas eu moins de succès. En d'autres termes, il y a des ressemblances entre toutes les langues, parce que l'esprit humain est partout le même, mais cette ressemblance n'implique pas fihation, et le langage primitif est encore à trouver.
Leibnitz est le premier qui se soit fait une idée juste de la nature et des conditions de celte étude. « Dire que l'hébreu est la langue primitive, écrivait-il (( à TenzeP, cela revient à désigner quelle est la « première branche d'un arbre, ou à prétendre qu'il
* Hérodote, L]ulor|)e, in pnncipio.
' Guhrauer, Vie de Leiùnin (ta allciu.), t. H, p V2\).
c( y a un pays où, au lieu d'arbres, ne poupsont que « des troncs sans branches. On peut imaginer de « pareilles choses, mais cela ne s'accorde point avec n les lois de la nature et l'harmonie des choses, c'est- « à-dire avec la sagesse divine. Les hommes habitués « à penser de Dieu avec trop peu de respect lui attri- {( huent aisément ce qu'ils inventent. La seule ques- « tion raisonnable, c'est de se demander si l'hébreu « et les langues voisines sont plus près de la source « primitive que les autres, et en ont mieux gardé la « pureté. »
En renversant le problème, Leibnitz fondait du même coup une méthode et une science nouvelles. Désormais c'était à l'observation qu'il appartenait de classer les langues par espèces et familles et de dresser ainsi la généalogie du genre humain. Mais il restait un pas à faire, et c'est de nos jours seulement que Frédéric Schlegel et Guillaume de Humboldt ont démontré ce que Leibnitz n'avait qu'entrevu. Humboldt surtout a mis en pleine lumière cette vérité féconde que la grammaire d'une langue, ou, si l'on veut, sa vie intérieure, est un caiactère plus important que le fond même des mots ou l'étymologie. En d'autres termes, dans l'ancienne école, le langage était considéré comme une monnaie que les peuples se traiismettaient de main en main après l'avoir reçue d'un premier auteur, une monnaie dont on pouvait retrouver l'eûigie sous la rouille des siècles; dans Técole moderne, le langage est une faculté naturelle dont les eÛets varient à l'infini et dont personne par conséquent ne peut réclamer l'invention. Féconde et inépuisable dans ses combinaisons, comme toutes nos facultés, la langue est l'incarnation de la pensée; elle en exprime toutes les nuances, elle retrace, en la
suivant, la marclie des idées humaines; c'est pourquoi elle a en chaque pays un caractère particulier. Sans doute la langue d'un peuple garde toujours l'empreinte du moule dont elle est sortio ; il y a un germe primitif que la culture modifie incessamment sans jamais le détruire; mais ces modifications, qui n'ont rien d'arbitraire et qui se font suivant une loi encore peu connue, ne sont pas moins essentielles à étudier que la substance des mots, car la langue est chose vivante, et en un sens la vraie philoloirie n'est rien de moins que l'histoire même de l'esprit humain.
Une fois maîtresse de cette vérité qui ruinait la stérile métaphysique de l'ancienne grammaire et la remplaçait par l'observation et l'histoire, la science moderne a marché à pas de géant. En étudiant les langues mystérieuses de l'Inde et de la Perse, Burnouf, Bopp, Lassen, ont retrouvé le berceau des peuples européens. S'ils n'ont pu découvrir la souche primitive, il leur a du moins été possible de reconnaître comme autant de branches collatérales le sanscrit, le zend ou l'ancien persan, le grec, le latin , le celtique , le gothique , le lithuanien et le slave. Du premier coup la philologie a reconstitué une fraternité depuis longtemps perdue entre des peuples qui tour à tour ont été à la tète de la civilisation; grâce à ces admirables travaux, nous entrevoyons maintenant une de ces grandes lois naturelles ou plutôt divines qui règlent la marche de l'humanité.
A côté de ce groupe formé par les langues indoeuropéennes, il y a une autre famille de langues plus facile à étudier, car les peuples auxquels elles appartiennent ont été moins nombreux et ils ont joué dans
le monde un rôle moins considérable; ce sont les langues qu'Eichhorn a nommées improprement langues sémitiques. Ce groupe comprend l'hébreu, le phénicien, l'araméen, l'éthiopien et l'arabe. En France, ces langues ont été l'objet d'études sérieuses; M. Sylvestre de Sacy a fondé une école qui n'a pas laissé dépérir l'héritage de son illustre maître; mais c'est, je crois, la première fois qu'on essaye d'écrire en français l'histoire comparée des langues sémitiques. L'Allemagne a accumulé les travaux sur ce point, comme sur tant d'autres; néanmoins ce n'est pas un mérite médiocre que de porter la lumière au miUeu de cet amas d'érudition; c'est une véritable création et la marque d'un génie original que de ramener à un petit nombre de principes féconds ces recherches éparses et contradictoires, dont le poids eût écrasé un esprit moins vigoureux que M. Renan.
Ce qui me frappe en effet dans ce livre, c'est moins la richesse d'une science que je ne puis juger, que ces aperçus neufs et brillants qui saisissent le lecteur et éveillent en lui une foule de réflexions. Telles sont, par exemple, les pages où M. Renan nous peint à grands traits la physionomie des peuples sémites et nous donne en quelques mots le secret de leur langue et de leur destinée :
« Le raraclère des peuples qui les ont parlées ( les langues sémitiques) est marqué dans l'histoire par des traits aussi originaux que les langues qui ont servi de formule et de limite à leur pensée. C'est beaucoup moins, il est vrai, dans l'ordre politique que dans l'ordre religieux que s'est exercée leur influence. L'antiquité nous les montre à peine jouant un rôle actif dans les grandes conquêtes qui traversèrent l'Asie. La civilisation de Ninivo et celle de Babylone, dans leurs traita
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essentiels, n'appartiennent pas (j'essayerai de l'établir) à des peuples de cette race; et peut-être avant la puissante impulsion donnée à la nation arabe par une religion nouvelle, chercherait-on vainement dans l'histoire des traces d'un grand empire sémitique. Mais ce qu'ils ne tirent point dans l'ordre des choses extérieures, ils le firent dans l'ordre moral, et l'on peut sans exagération leur attribuer au moins une moitié de l'œuvre intellectuelle de l'humanité.
€ Des deux mots en effet qui jusqu'ici ont servi de symbole à l'esprit dans sa marche vers le vrai, celui de science ou de philosophie^ leur fut presque étranger; mais toujours ils entendirent avec un instinct supérieur, avec un sens spécial, si j'ose le dire, celui de religion. La recherche réfléchie, indépendante, sévère, courageuse, philosophique, en un mot, de la vérité, semble avoir été le partage de cette race indo-européenne, qui, du fond de l'Inde jusqu'aux extrémités de l'Occident et du Nord, depuis les siècles les plus reculés jusqu'aux temps modernes, a cherché à exphquer Dieu, l'homme et le monde par un système rationnel, et a laissé derrière elle, comme échelonnées aux divers degrés de son histoire, des créations philosophiques toujours et partout soumises aux lois d'un développement logique. Mais à la race sémitique appartiennent ces intuitions fermes et sûres, qui dégagèrent tout d'abord la divinité de ses voiles, et, sans réflexion ni raisonnement, atteignirent la forme religieuse la plus épurée que l'antiquité ait connue. L'école philosophique a sa patrie dans la Grèce et dans l'Inde, au milieu d'une race curieuse et vivement préoccupée du secret des choses; le psaume et la prophctio, la sagesse s'expliquant en énigmes et en symboles, l'hymne pur, le livre révélé, tel est le partage de la race théocralique des Sémites. C'est par excellence le peuple de Dieu et le peuple des religions, destiné à les créer et à les propager. Et en effet n'est-il pas remarquable que les trois religions qui jusqu'ici ont joué le plus grand rôle dans l'histoire de la civilisation, les trois religions marquées d'un caractère spécial de durée, de fécondité, de prosélytisme, et liées d'ailleurs entre elles par des rapports si étroits qu'elles semblent trois rameaux du mémo tronc, trois traductions inégalement pures d'une même idée, sont nées toutes les trois parmi les peuple» sémitiques.
28ft LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.
Cl de là se sont élancées à la conquête de hautes destinées? 11 n'y a que quelques journées de Jérusalem au Sinaï et du Sinaï à la Mecque ^ »
Voilà un de ces passages comme il y en a beaucoup dans le livre de M. Rennn, un de ces passages qui entrent dans l'esprit comme une révélation de la vérité. On sent bien que ce n'est pas le hasard qui, trois fois, a fait naître chez les peuples sémites les seules religions qui proclament l'unité de Dieu ; le hasard n'est pas si intelligent; un pareil fait, trois fois répété, suppose une loi qui mérite nos recher- i ches, et j'aurais voulu que M. Renan l'eût étudiée de plus près. Dire que les Sémites sont une race essentiellement religieuse, et que la philosophie leur échappe, montrer notamment que les Arabes n'ont Jamais eu qu'une philosophie d'emprunt, c'est, il est vrai, remarquer avec un sens exquis un des caractères qui distinguent le plus nettement deux des grandes familles de l'humanité , mais c'est retourner le problème, et non point l'attaquer. U est clair que là où la rehgion est maîtresse absolue des inteUigences, et fait accepter de tous la solution qu'elle donne des terribles énigmes qui troublent l'humanité, il n'y a point de place pour la philosophie, par la raison toute simple, qu'en pareil cas, la philosopliie se confond avec la religion; elle s'en détache au contraire partout où la foi s'affaiblit, partout où l'homme sent retomber sur lui seul le poids de sa destinée, et cherche le secret de l'avenir. L'insuffisance des religions de l'Inde, de la Grec»' et de Rome explique dans l'antiquité l'uiquiétude des belles âmes que Vir-
kiuioire de» langues némiiiques, p. 3.
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gile exprime si bien dans ces vers , où Ton entend comme une plainte étoufi'ée :
Félix qui potuit rerum coguoscere causas Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, slrepitumque Aciierontis avari! Fortunatus et ille deos qui novit agrestes * !
Mais, je le répète, si M. Renan nous montre à merveille, comme la marque distinctive des deux races, d'une part le goût de la philosophie chez les i Indo-Européens, de l'autre, l'absence de ces études ' chez les Sémites, il ne nous dit pas d'où vient cette diversité. La question est mieux établie dans son livre qu'elle ne l'a jamais été, la solution n'en est pas avancée.
Je dirai plus. A voir la façon dont i'auteur expose cette distinction capitale, il semble qu'il n'y ait pas de question pour lui, et qu'il considère le caractère religieux des Sémites comme un de ces faits naturels et primitifs que la science constate, mais qu'il ne lui appartient pas de discuter. Il est bien vrai que toute science commence par une donnée première et repose sur un certain nombre de faits irréductibles ; mais en est-il ainsi dans le cas présent, et M. Renan a-t-il rangé les faits dans l'ordre légitime? J'en doute, et lui soumets mes scrupules en ce point.
' H» ureux le sage instruit des lois de la nature Qui du vaste univers embrasse la structure, Qui dompte et foule aux pieds d'importunes erreura, Li! sort inexorable et les fausses terreurs, Qui regarde en pitié les fables du Ténare Et s'endort au vain bruit de l'Achéron avare! Mais Irop heureux aussi qui suit les douées lois El du dieu des Iroup-auv <l des ii)iiii)lics des bois.
(Delille.)
C'est de nos jours qu'on a remarqué l'importance historique de la race, et, suivant l'usage, on a exagéré cette découverte. Ce qui n'est qu'un élément dans la vie des peuples comme dans celle des individus : l'origine , a tout emporté ; les idées, les croyances, la destinée des peuples, tout a été fatalement déterminé , non plus comme autrefois par l'influence des astres, mais par la naissance et le sang. M. Renan a trop d'esprit pour n'avoir point signalé ce qu'il y a d'excessif dans cette doctrine; il me semble cependant qu'il a cédé à l'entraînement général quand il a vu dans la religion l'apanage exclusif des Sémites et comme une faculté qui leur serait particulière. Les faits même qu'il expose avec tant de clarté ne s'accordent pas avec sa théorie.
A côté des Hébreux et des Arabes, ou, si l'on veut, des Sémites monothéistes, l'auteur nous montre des Phéniciens, des Babyloniens, en d'autres termes des Sémites païens, chez qui n'existe pas ce sentiment religieux qu'on nous donne comme le cachet de la race. Pour résoudre cette difficulté, des savants d'Allemagne, dont M. Renan adopte l'opinion, prétendent que ces Sémites païens sont des peuples mélangés; mais, outre que les faits ne sont pas suffisamment établis, il me semble que cet argument a le tort de trop prouver. Si le mélange de deux races suffit pour effacer le caractère religieux des Sémites, ce caractère n'a donc pas toute l'importance qu'on lui attribue, d'un autre côté, comment exphquer cette fail)lesse, quand on connaît l'énergique résistance du mahométisme , quand , depuis deux mille ans , on voit les juifs défier le martyre et survivre à toutes les dispersions, sang que rien puisse entamer ce
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peuple d'acier^ pour emprunter à M. Renan une de ses plus vives et plus justes expressions.
Si le culte d'un Dieu unique a conservé les juifs et les Arabes au travers de tant de siècles et de tant de révolutions, et si la race n'a pas empêché les Phéniciens et les Babyloniens de se confondre avec des peuples païens disparus de l'histoire, n'est-il pas évident qu'il y a là deux phénomènes indépendants et d'inégale valeur? N'est-il pas visible que c'est la reliu;ion seule et non pas la naissance qui a maintenu ce qui reste encore de peuples sémites, et que par conséquent on ne peut pas faire de la croyance un caractère particulier de la race? Ceci n'est pas un problème de médiocre importance; il s'afçit de savoir si le judaïsme et les religions qui en découlent sont le produit naturel du génie d'un certain peuple, ou si au contraire il y a là un mystère que la science n'a pas encore pénétré, et devant lequel il lui faudra peut-être s'incliner éternellement. Quelle que soit la solution que garde l'avenir, il est certain qu'aujourd'hui, dans l'état de la science, ce qui domine dans l'histoire des Juifs, ce n'est pas la race, mais la religion; ce sont là deux choses distinctes et qui ne s'exphquent pas mutuellement.
Il est encore un point sur lequel je ne puis m'accorder avec M. Renan : je veux parler du rang qu'il assigne aux Sémites dans l'échelle de la civilisation. M. Renan remarque d'abord, et c'est une vue fort juste, que « ce serait pousser outre mesure le pan- (( théisme en histoire que de mettre toutes les races « sur le pied d'égaUté, et, sous prétexte que la na- « turc est toujours belle, de chercher dans ses diverses <( combinaisons la même plénitude et la même ri-
290 LA LIBF.RTK RET.IGIEL'SE.
« rhesFC '. » Je suis do cet avis. C'est iiotro paresse gui le plus souvent suppose dans le monde une uniformité qui n'y est pas. Chez l'homme, comme dans )a nature, il y a au contraire deux choses qui ne sont inconcilialiles qu'en apparence : c'est l'unité foncière sous une variété infinie. Comparer les Sémites et les Indo-Européens est donc une pensée toute scientifique, et le parallèle établi par l'auteur abonde en traits ingénieux et vrais. D'un côté, un peuple qui arrive du premier coup au dogme de l'unité divine, mais qui n'a de goût ni pour la philosophie, ni pour la science, parce qu'il est sans curiosité, un peuple i qui a peu de penchant pom' les arts, et dont la poésie est sans variété , parce qu'elle est toujours indivi- . duelle et n'exprime guère que des sentiments; de j l'autre côté, une race qui ne peut séparer Dieu du \ monde, mais pleine d'imagination, d'une curiosité ' infinie, amoureuse de la beauté, enivrée de la na- ' ture, faite pour les arts, les sciences, le gouverne- , ment. De ce rapprochement, M. Renan conclut que ' c( la race sémite, comparée à la race indo-euro- j « péenne , représente réellement une combinaison ! « inférieure de la nature humaine', » j'avoue que ' cette conclusion ne me semble pas légitime ; je vois i bien la diversité d'aptitude chez les deux races, je ne I vois pas où est l'infériorité. \
Si l'auteur eût dit que dans la philosopliie, les arts, ' les sciences, on ne peut disputer la première place aux Indiens ni aux Grecs, personne n'attaquerait ce jugement que confirme l'histoire; mais, pour ne parler que des Juifs, Israël ne se relève-t-il pas par ■
' Ilittnire des langues sémitiques, p. 7. * Ibict., 11. 4.
la grandeur de sa religion? L'Inde, avec tous iCs prodiges de son imagination, la Grèce avec toute sa grâce et sa perfection, n'ont jamais pu sortir d'un panthéisme énervant; Moïse, au contraire, en faisant de Dieu non pas seulement une intelligence, mais une volonté créatrice et indépendante du monde, Moïse a fondé du même coup la liberté humaine qui tient à la liberté de Dieu. Est-ce là une conception inférieure aux philosophies antiques, suppose-t-elle moins de génie? Est-ce une race inférieure que ces Juifs qui, à travers tant de misères, ont maintenu leur rang dans le monde*, tandis que l'Inde, avec son paganisme, est tombée dans un état de dégradation sans remède? Où donc était la force, la vie, la vraie supériorité? Qu'est-ce d'ailleurs que notre civilisation, tout imprégnée de la Bible, sinon une greffe de l'esprit sémitique sur l'esprit romain, et une greffe qui a tout transformé par son énergie? Ou il fau/ nous mettre au-dessous de l'antiquité, ou il faut reconnaître que nous devons à la religion sortie d'un peuple sémite le génie qui fait la force et la grandeur des Européens.
Pour ne parler que delà poésie, ce domaine du sentiment non moins que de l'imagination , est-il bien sûr que les Sémites soient aussi bas que les met M. Renan? Sans doute il n'y a rien dans la Bible qui ressemble aux épopées indiennes, et les Grecs sont sans rivaux pour la forme élégante qu'ils donnent à leur pensée; mais n'a-t-on pas cent fois
1 Celle vitalité du génie hébreu est parfaitement exposée dans^un livro que vient de publier en Allemagne le docteur Philippsou, grand r.ililiin »lf Ma^dvliouT},', livir (pii ;i rit'; fort bien Iraduil par M. I.»''vy Uiiig : /.(• (ti'vrtoi)i)tmeni de l'idée relujieusc dans le judaibme, le chut' Uaniiinc il l i^ilumumc. Vnrh, 186G.
comparé la Bible et Homère, sans que la Bible souffrît de ce rapprocbement ? Les Grecs sont d'admirables artistes, mais trop souvent leur poésie est de marbre comme leurs statues; au contraire la poésie hébraïque est une poésie toute humaine, les plaintes de Job et de David ont toujours un écho dans notre cœur. Préférer Pindare à Isaïe est chose permise ; en conclure que le prophète hébreu appartenait à une race inférieure, c'est trop donner à son goût particulier, c'est oublier que pour le sublime des idées et la grandeur des images , aucun peuple ne s'est élevé aussi haut que les Juifs. N'est-ce pas M. Renan qui a dit : « Seul entre tous les peuples d'O- « rient, Israël a eu le privilège d'écrire pour le « monde entier ' ? » Ces belles paroles ne sont-elles pas la meilleure réponse qu'on puisse faire à la prétendue infériorité des Hébreux?
Si j'insiste autant sur les jugements de l'auteur, c'est que je n'ai pas pour son Hvre une estime banale. Parles sujets qu'il traite, non moins que parla supériorité de ses vues, par l'ardeur de son esprit et la vivacité de son style, M. Renan me semble un des hommes dont les idées auront le plus d'influence dans l'avenir, et il importe de lui faire sentir toute la responsabilité qui pèse sur lui. Mais je n'en ai pas fini avec cet ouvrage intéressant, je veux examiner \ encore quelques grandes questions que M. Renan a J traitées avec sa supériorité ordinaire; là du moins 1 j'aurai le plaisir de me rapprocher de son opinion, j
Parmi la foule de problèmes dont on demande la i solution à la pliilologie comparée, il n'en est pas de i plus délicat que celui de l'unité du genre humain.
' Il moire des lawjuci iémiiiques, p. 122,
Si, on offot, il y a une loi naturelle qui règle 1» naissance et le développement du lanp-age, et si, grâce à l'observation, on en est venu à ce point de ranger les peuples et les langues en familles et en groupes déterminés, la science est donc en état de nous dire s'il est possible de ramener tous les dialectes de la terre à une origine commune, ou si, au contraire , une diversité invincible résiste à tous les rapprochements, et par cela même, nous révèle que nous ne descendons pas tous d'un même auteur.
Si cette question était de pure curiosité, il est probable qu'elle n'eût pas fait encore beaucoup de bruit. La philologie est une étude trop nouvelle , il y a encore trop de langues à recueillir et à classiiîer pour qu'on eût déjà abordé un problème qui ne peut être que le dernier mot delà science. Avant de dresser l'arbre généalogique des langues, il faudrait les connaître toutes, on n'en a encore étudié que deux ou trois branches principales. On ne sait rien d'exact sur les langues de l'Afrique, de l'Amérique, d'une grande part de l'Asie; toute conclusion est donc incomplète et prématurée. Mais on a mêlé la religion à ce problème , et en le compliquant de cet élément étranger, on lui a donné une importance que, selon nous, il n'a pas. Le christianisme, tel du moins que l'entendent les principales communions, suppose l'unité primitive du genre humain. La cause même de la rédemption, c'est le péché d'Adam; si nous n'avons pas tous failli en la personne d'un premier père, Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes. De là, chez les théologiens, une jalousie excessive contre toute recherche qui semble compromettre ce fait capital de l'unité du genre humain. On se saisit à la hatc de toute théorie
qui paraît favorable, et on en exalte l'auteur, mais, àla moindre contradiction, on crie à l'impiété et au blasphème. La philologie ne mérite ni tant d'honneurs ni tant d'injures, et, malgré le préjugé commun , je crois que la religion n'a rien à espérer ni à craindre des recherches qui ont pour objet le langage ^et ses origines.
Un exemple éclaircira ma pensée. Cette susceptibilité religieuse a déjà troublé une étude mn peu plus ancienne que la philologie, je veux dire l'ethnographie, ou l'histoire naturelle des races humaines. Depuis que Blumenbach, à la fin du dernier siècle, s'est prononcé pour l'unité physiologique du genre humain et a ramené toutes les diversités 'extérieures à cinq variétés d'une même espèce, la théologie s'est emparée de ces conclusions, soutenues, il est vrai, par les savants les plus distingués, et depuis lors, elle n'a guère épargné l'opinion contraire. Qu'a-t-elle gagné cependant à l'œuvre de Blumenbach, sinon une preuve négative de peu de valeur? On a démontré qu'il y avait chez tous les hommes unité de squelette, d'organes, de tissus; on a réduit à un simple accident ces différences dans la forme du crâne et dans la couleur de la peau, qui, à première vue. établissent des distinctions tranchées entre les races; mais de là résulte-t-il que nous sortions tous d'un même père, et qu'à l'origine. Dieu n'ait pu créer plusieurs couples de la même espèce? Non; la science s'arrête devant le mystère de la création; elle ne dément pas la Genèse; mais il ne lui appartient nas de la confirmer.
Supposons maintenant que la science se modifie, et qu'on érige en espèces distinctes les principales variétés de la iamillc humaine. C'est une opinion
M. RF.XAX. 29?»
^nî a ?os défenseurs, et qui peut un jour remporter. La religion en sera-t-elle ébranlée? Pas le moins du [nonde. La science constate les faits qu'elle peut étudier aujourd'hui, c'est de là seulement qu'elle tire les conclusions légitimes ; mais dire ce qui a eu lieu i l'origine du mende, affirmer que les forces de la lature n'ont jam'ls varié, soutenir que nous conlaissons tous les effets des climats et du temps, c'est ;e perdre dans la région des hypothèses , ce n'est plus observer. Il est des limites que l'ethnographie le peut pas franchir, et ces limites n'embrassent pas e premier fait dont parlent les livres saints. En ce ooint la science peut donc paraître plus ou moins favorable à la Bible, mais elle ne peut jamais lui donlor un démenti; c'est pourquoi il serait bien de la aisser à elle-même et de ne pas lui demander une solution qui n'est pas de son ressort.
La philologie est dans les mêmes conditions que ^'ethnographie ; ce n'est pas davantage un secours ni lin danger pour la théologie; c'est une science indé- ;)cndante, qui n'a point à s'inquiéter de ses conclusions. C'est ce qu'a bien senti M. Renan, c'est la partie forte de son livre; il est difficile de mieux établir des principes plus sages et plus sûrs.
Il remarque d'abord, et avec raison, que les langues les plus diverses offrent partout des ressemblances, car elles sont le produit de la nature humaine, qui est partout identique ; mais il ajoute que ce ne sont pas là des analogies organiques, tclli^s qu'il en faut pour affirmer une parenté primitive. Cette parenté, c'est surtout la grammaire qui l'indique, car c'est elle seule qui permet de rlassifier les langues et d'élablir hîur tiliatiuii. Quand on ne peut pas faire dériver une langue d'unr autre, ni rapporter deux dia-
loctes à une souche commune, le philologue en conclut que ces deux langues ne sont pas de même famille ; à moins qu'on ne lui montre qu'il a mal observé les faits, on ne peut attaquer sa conclusion.
Ce critérium , une fois admis ( si on ne l'accepte pas, il n'y a plus de science), l'étude montre bientôt que, si divers que soient entre eux les groupes qui forment la famille des langues indo-européennes, on peut néanmoins les rapporter à un modèle identique, et les faire dériver d'un même idiome , aujourd'hui perdu. Il est aisé de reconnaître que le français, l'italien, l'espagnol, le valaque, ne sont que le latin même, altéré par l'action du temps et par des influences étrangères; la ressemblance du grec et du latin a frappé quiconque s'est occupé de ces deux langues, et^il n'est pas plus difficile de retrouver la parenté d'autres peuples séparés depuis des milliers d'années et dispersés par toute la terre. L'histoire ne nous apprend rien sur la fraternité des Hellènes, des Slavons et des Lithuaniens; mais, comme par exemple, ce n'est pas le hasard qui a pu donner à ces trois races la même forme du verbe être, et la forme même que nous retrouvons dans le sanscrit', le philologue conclut, et à coup sûr, que tous ces peuples ont eu le même berceau.