‹ La liberté religieuseChapitre 21 sur 33 · ANCIEN SLAVON · texte numérisé non relu

ANCIEN SLAVON

Asmi

Esmi

Esmi

Yesme

Asî

Essi

Essi

Yesi

Asti

Esti

Esli

Yesle

'pmas

Esmen

Esmi

Yesmo

'Plhe

Este

Esli

Yesle

Sanli

Enli

Esli

Sotnte

J'emprunte ce tableau au savant livre de Max Mullcr, qui donne une loulc d'autres exeniiiles. Survcij of laiigmijcs, deuxième édition. l/indi<s, J8.'>5, p. 11.

Y a-t-il des ressemblances pareilles entre le sanscrit et riiébr(;u, peut-on ramener à une touche commune les langues indo-européennes , les languessémitiques, le chinois, les idiomes américains? Non, dit M. Renan ', « on n'expliquera jamais comment le « zend ou le sanscrit auraient pu, par des dégrada- (( tions successives, devenir l'hébreu, et comment <( l'hébreu aurait pu devenir le sanscrit ou le chinois. (( Il y a évidemment entre ces trois systèmes (pour (( ne point parler des autres) une séparation qui em- « pêche de les envisager comme des variétés d'un (( même type, et quelles que puissent être les hypo- « thèses futures de la science sur les questions d'ori- <( gine', le principe de l'ancienne école : Toutes les

« LANGUES SONT DES DIALECTES D'uNE SEULE, doit être

« abandonné à jamais. » Rien ne me semblerait plus sûr que cette opinion de M. Renan, si elle était présentée sous une forme moins tranchée. Jamais n'est pas un mot qui soit de mise dans les sciences d'observation, il n'y a que les mathématiques qui puissent prétendre à une certitude absolue. Dans l'étude :1e l'homme, comme dans celle de la nature, il y a Lrop de mystères pour que nous puissions regarder [los connaissances comme achevées, et, par exemple, il ne manque pas de savants qui voient déjà dans la langue de l'Egypte un idiome intermédiaire, qui ferait le pont entre le sanscrit et l'hébreu. Peut-être Dst-ce l'Assyrie qui nous garde cette découverte sous ses mystérieuses écritures. Il ne m'appartient pas de prononcer sur ces espéi-ances ; je dirai seulement que, lusscint-elles fondées, il y aurait encore assez de problèmes à résoudre, pour que de longtemps il soit

' Histoire dei lanyucs iéinilKiucs, i».41U.

saf?c de s'en tenir au principe de M. Renan , et de repousser, au nom de la science, une unité qui n'est pas impossible, mais qui n'est rien moins que démontrée.

Ce doute scientifique porte-t-il préjudice au christianisme? Je crois que la religion est sans intérêt dans la question.

Et d'abord, pour ceux qui admettent comme historiques tous les récits de la Bible, il est évident que la dispersion et la confusion de Babel expliquent la diversité, ou, pour parler avec Bossuet, le désordre des langages ' , et que, tout au contraire, si l'on démontrait que toutes les langues sont sorties d'une seule par une marche naturelle et un procédé réguher, ce serait la Bible qui recevrait un démenti. L'ancienne théologie ne s'est jamais inquiétée de la division des langues, et je vois que plus d'un théologien moderne s'en tient, avec sagesse, aux anciennes opinions *.

En outre, et sans qu'on puisse rien affirmer sur les découvertes avenir, il est cependant très-probable que, parvînt-on à démontrer la fraternité de toutes les langues, on n'en établirait point la filiation. Dans les langues indo-européennes, comme dans les langues sémitiques, on voit bien les branches, mais la souche primitive est perdue ; aujourd'hui que tant d'idiomes sont recueillis, sinon connus, si ou ne peut retrouver cette langue-mère d'où sont sortis l'arabe et l'hébreu, deux dialectes si voisins, comment croire qu'on découvrira cette tige première d'où les

' Diicours sur V Histoire universelle, féconde parlie, ch. I. ' l'rvphéiies messiatiiqucs de l'Ancien Teslamcni, par l'abbé Maiguaii. l'aris, 1850, p. 151.

H. RENAX. 299

ponp1o5? sft sont dôtarlu'S avant los tomps historiqiio? ? J'outps les analci^ies qu'on pourra constater ne feront inns doute qu'indiquer une parenté lointaine , la seule conclusion qu'on en pourra tirer légitimement, i'est que la philologie ne contredit pas l'unité du çenre humain; mais comment le ferait-elle, puisque, l'une part, sa méthode suppose l'unité de l'esprit hunain, et que de l'çiutre, les faits premiers sur lesquels îlle s'exerce sont séparés de la création par des siècles ides, où se sont passées des révolutions qui nous eront toujours inconnues?

Faisons donc nettement la part de la religion et ;ene de la philologie. « La science, dit très-hien ( M. Renan, a besoin, pour être indépendante, de ( n'être gênée par aucun dogme, comme il est essem- ( tiel que les croyances morales et religieuses se sen- ( tent à l'abri des résultats auxquels la science peut ( être appelée par ses déductions'. »

Maxime très-sage, à laquelle la théologie moderne le prête pas assez d'attention. On parle souvent de 'accord nécessaire de la foi et de la raison; rien ie plus juste quand il s'agit des doctrines morales, [ui sont le fond commun de la philosophie et de a religion. L'Évangile complète et dépasse Platon, eul il sait consoler les cœurs troublés. Mais on ne oit pas que la révélation promette de lever les voiles ui couvrent la nature, la Bible n'est pas une enyclopédie. Cependant aujourd'hui on fait des efforts onsidérables pour entraîner la théologie dans le ercle des sciences naturelles, afin de montrer que Bs découvertes physiques s'accordent avec les faits [u'on lit dans l'Ecriture. Un théologien célèbre,

1 llisioire des lawjues sémiiiqiies, p. 448.

300 iA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

un esprit éclairé , le cardinal Wiseman , a donné l'exemple de ces études dans ses Discours sur k'S rapports entre la science et la religion révélée. Il y a peu d'écrits modernes où l'on trouve plus de vues fines, plus d'aperçus ingénieux , -une érudition plus variée; mais la pensée fondamentale du livre me semble fausse par son exagération, et, à suivre cette voie, je crains qu'on ne rencontre plus d'un mécompte et plus d'un danger. En identifiant la science et la théologie, ou l'on impose à la première une immobilité qui serait la mort pour elle, ou l'on donne à la seconde une mobilité qui la détruit. Toute science d'observation est changeante de sa nature : y asseoir un .système théologique, c'est donner à la religion des fondements qui craquent dès le premier instant. Moïse et Cuvier s'accordent aujourd'hui, on célèbre cet accord comme une victoire pour la foi ; demain, si une découverte nouvelle les sépare, faudra-t-il donc sacrifier la Bilile ou nier et combattre la vérité ?

Est-ce à dire que la religion doive ignorer les progrès de l'esprit humain? Non, sans doute ; mais elle ne doit se servir qu'avec prudence des résultats les plus certains de l'étude, et ne leur donner qu'un rang inférieur. Surtout qu'elle ne he pas ensemble la science et la théologie, et qu'en laissant à la raison toute son indépendance, elle garde en même temps pour elle-même toute sa liberté, n'oubhant pas que Dieu a livré le monde aux disputes humaines. La religion et la science sont deux voies qui mènent à la vérité, mais ici-bas ces deux voies sont distinctes : l'une descend du ciel et l'autre y va; vouloir les confondre dès à présent, c'est doublement s'égarer. Sans doute elles se réuniront un jour, mais ce jour-là nous verrons la vérité

ÎI. BENAN. 301

San? nuages et sans voiles, et il n'y aura pin? ni science, ni théologie,

C'est surtout à propos des études sémitiques qu'il est nécessaire d'insister sur cette distinction des deux domaines. Comme c'est en hébreu que sont écrits les textes principaux de l'Ancien Testament, toute critique éveille aussitôt des scrupules, scrupules trèsrespectables sans doute, car ils tiennent à la conscience, mais qui cependant ne peuvent prévaloir sur les droits de la science, qui sont ceux de la vérité. M. Renan n'a pas échappé au sort commun des écrivains qui touchent à la Bible,, la hardiesse de ses jugements a causé une vive émotion. C'est chose nouvelle en France que de traiter la Bible comme tout autre livre, et de discuter Moïse comme on discute Homère. Contester la date et l'auteur du Pentateuque, reconnaître deux Isaïes, dont le second aurait écrit à Babylone plus de deux siècles après le prophète de Jérusalem, placer le livre de Daniel après Esdras et faire de son auteur un contemporain d'Antiochus Épiphane , ce sont des questions que la critique d'outre-Rhin agite depuis si longtemps, qu'en Allemagne elles ont perdu le dangereux attrait de la nouveauté; mais nous n'en sommes pas là; aussi est-ce avec effroi que dans le livre de M. Renan on a signalé l'invasion du rationalisme allemand.

Que signifie ce mot dont on fait un épouvantail? Rien autre chose que l'appUcation de la critique aux livres saints. C'est une phase nouvelle de la scii^nce; c'est un besoin du temps auquel on ne peut échapper. Nous n'en sommes plus au siècle où Bossuet se croyait en droit d'arrêter l'ouvrage de Richard Simon, comme étant un amas d'impiétés et un rempart de libertinage. Nous ne voulons pas davantage des railleries de Vol-

302 LA LiriF.UTK UF.LIGIELSE.

taire; mais notre siècle a soif de vérité. Il a soumis à son examen toute l'antiquité classique, et l'a renouvelée par l'étude ; il a discuté le Nouveau Testament, qui est sorti victorieux et rajeuni de ces épreuves; aujourd'hui le tour de la Bible est venu. Il y a soixante ans qu'on remue ces problèmes en Allemagne, nonseulement chez les chrétiens , mais chez les juifs , qui ont un intérêt dans la discussion, il ne nous est pas possible d'échapper à ce courant de l'idée; je crois même qu'il est bon qu'un esprit aussi perçant et aussi clair que M. Renan nous présente sous une forme tranchée l'abrégé de tant de controverses, et du premier coup nous fasse entrer dans le cœur de la question. Il n'y a là ni sujet de craindre, ni sujet de s'irriter, au contrah-e il faut entrer avec résolution et confiance dans cette voie qu'on ne peut éviter.

Selon moi, la religion n'a rien à craindre de la critique bibUque, tant que cette critique reste ce qu'elle doit être, c'est-à-dire une science humaine. Ce qui fait de la Bible un livre à part, c'est l'inspiration divine; cette inspiration, la science est hors d'état de la contrôler. A vrai dû-e, il ne lui appartient ni de l'admettre ni (Je la rejeter; elle n'a pas de mesure pour apprécier un élément surnaturel. Le chrétien entend dans son cœur l'écho de la parole divine, mais la foi est chose individuelle , on n'en tire pas une démonstration. Où je sens l'accomplissement d'une prophétie, l'incrédule ne verra qu'un fait indifférent. Ce que je dis de l'inspiration est aussi vrai de la canonicité des livres saints, qui n'est autre chose que la reconnaissance officielle de l'esprit divin qui y règne. La science est incompétente à prononcer sur ce caractère; aussi Bossuet, qui avait bien senti cette impuissance des lumières Immaines, se sert-il de

nofro faiblesse même pom- en tirer une preuve nouvelle de l'autorité qu'il revendique pour l'Église. Voici ses paroles, qui ont une gravité toute particulière, car elles sont tirées d'un livre où chaque mot est pesé, c'est V Exposition de la doctrine catholique:

rt L'Église étant établie de Dieu pour être gardienne des Écritures et de la tradition, nous recevons de sa main les Écritures canoniques, et, quoique disent ses adversaires, nous croyons que c'est principalement son autorité qui les détermine à révérer comme des livres divins le Cantique des Cantiques, qui a si peu de marques sensibles d'inspirations prophétiques, l'épître do saint Jacques, que Luther a rejetée, et celle de saint Jude, qui pourrait paraître suspecte à cause de quelques livres apocryphes qui y sont allégués. Enfin ce ne peut être que par cette autorité qu'ils reçoivent tout le corps des Écritures saintes, que les chrétiens écoutent comme divines avant même que la lecture leur ait fait ressentir l'esprit de Dieu dans ces livres '. »

Quel est donc le rôle de la critique? C'est d'apprécier le côté humain des Écritures. La Bible, inspirée de Dieu, a été. écrite par des hommes, le livre, transmis de main en main au travers des siècles, a éprouvé les mêmes vicissitudes que les autres monuments de l'antiquité. Tous les copistes n'ont pas été infaiUibles, on a fait au texte certaines additions et certains changements. Par exemple, il est évident que si Moïse est l'auteur du Deutéronome, ce n'est pas lui qui a écrit le dernier chapitre où sa mort est racontée. Bossuet, qui reconnaît quelques-unes de ces modifications, auxquelles il attache peu d'importance % ne veut pas qu'on aille plus loin, et qu'on

• T. V. édit. Lefèvre, p. 402.

' Discouru mr l'Histoire universelle, seconde partie, ch. XWin,

sacrifie l'Écriture au libertinage ; mais lui-même s'est trop engagé. Si la critique a raison sur un point, comment lui refuser d'apprécier les autres? Ou il faut déclarer que chacun des mots de la Bible est dicte par Dieu, ou il faut reconnaître les droits de la science et du libre examen.

Tout ce qu'on peut demander à la critique, c'est, je le répète, qu'elle reste dans ses bornes légitimes, qu'elle soit franche , sincère , sans passion. Elle a les mêmes droits, la même liberté et les mêmes devoirs que toute autre science; on peut seulement lui demander une sagesse plus grande, car elle touche indirectement à ce qu'il y a de plus déhcat au monde, à la foi de millions d'hommes. Loin de moi la pensée de recommander au critique cette prudence égoïste, qui conseille de fermer la main dès qu'on y tient une vérité qui peut faire du bruit ; mais il faut d'abord s'assurer de cette vérité, et ne la présenter qu'avec le ménagement et le respect que mérite toute conscience humaine. Dans les autres branches de l'érudition, l'erreur ne fait tort qu'à celui qui se trompe ; ici, qu'on le veuille ou non, on a charge d'àmes, il y faut regarder à deux fois. C'est un devoir de combattre l'erreur sitôt qu'on l'a reconnue, ce n'en est pas un de jeter dans le public des conjectures téméraires et des jugements hasardés.

On voit que de questions agite M. Renan. Esprit jeune, ardent, enivré de science, il aime à se jouer au milieu de ces difficiles problèmes; il les éclaire de tous les feux de son intelligence, il les anime de toute la chaleur de sa pensée. Nul ne porte plus légèrement le poids de l'étude, nul ne fait parler à l'érudition un langage plus simple et plus clair. Une quahté lui manque peut-être, une qualité qu'il regar-

'm. renax. 30S

dora comme un défaut, et que lui donneront sûrem(3nt les années. Je lui voudrais un peu de la modération, de la réserve, je dirais presqne de la timidité que portait M, Burnouf en de semblables rccherclies. L'historien des langues sémitiques ne m'en voudra pas de lui citer ce nom qu'il ramène naturellement à mon souvenir; car, à mon avis, s'il est un homme qui, par ses grandes qualités, puisse nous consoler de la perte de Burnouf, et combler le vide qu'il a laissé dans la science, cet homme c'est M. Renan.

Décembre 186Ô.

FRÉDÉRIC CREUZER,

Il n'est point d'étranger qui , dans ces derniers temps, ait visité Heidelberg, sans qu'on lui ait montré avec respect un vieillard qui, presque tous les jours, assis à la promenade sur un banc solitaire, et tout entier à sa rêverie, semblait ne plus vivre que pour jouir des premiers bourgeons du printemps ou des derniers ra\-ons de l'automne. Ce \deillard, la gloire de la ville, et comme un des bons génies de l'Université, c'était Frédéric Creuzer. AHeidelberg, il était le dernier représentant de cette forte génération qui sortit des misères de la révolution. Abattue sur vingt champs de bataille, écrasée par la conquête, ce fut dans les Universités que l'Allemagne se retrempa, et qu'elle apprit à se redresser sous la main qui l'étouffait. De 1804 à 1813, ce furent des professeurs et des savants qui réveillèrent l'esprit geruianique, et qui, sans en avoir toujours conscience, entamèrent cette lutte de l'idée contre la force dont personne alors n'eût soupçonné le succès. Ces vétérans d'une grande époque sont peu nombreux aujourd'hui; Arndt à Bonn, Boeckh, Savigny, Humboldt à Berlin, sont les derniers à jouir de leur gloire; Niebuhr, Schelling et bien d'autres sont depuis longtemps entrés dans l'histoire, heureux d'être nés au milieu de l'orage et d'avoir servi l'indépendance de la patrie, quand peut-être ils ne croyaient servir que la science 1

rnïï.rzF.R. 307

Dans ce bataillon sacré, quel ranj^ occupait Creuzcr? Quel rôle avait-il pris? Que croyait-il avoir fait? C'est ce que lui-même nous apprend dans un livre dont le titre atteste la modestie de l'auteur. Les Souvenirs d'un vieux pr^ofesseur \ publiés en 1848, contiennent l'exposé des travaux et des idées de Creuzer. Si, dans son innocente vanité, le vieux professeur ne nous fait pas grâce d'un seul des éloges qu'il a reçus, si quelquefois même il prend une politesse banale pour une adhésion sérieuse aux théories qu'il a défendues, du moins, avec une franchise trop rare, nous dit-il tout ce qu'il a voulu et tout ce qu'il a fait. On peut l'écouter, sans craindre que l'amour-propre de l'auteur n'ait grossi le personnage; Creuzer n'est pas de ceux qui se font centre et croient que le monde tourne autour de leur génie; c'est toujours à la science qu'il donne le premier rang, et l'histoire de sa vie est l'histoire même de la philologie.

Frédéric Creuzer, que l'érudition a perdu le 15 février 1858, était né, le 10 mars 1771 , à Marburg, dans la Hesse-Électorale. Il était d'une famille de pasteurs luthériens; sa mère, restée veuve de bonne heure, l'éleva dans des sentiments de piété qui donnèrent à son esprit un tour mystique et décidèrent de toute sa vie. Les impressions de son enfance ajoutèrent encore à l'éducation maternelle ; lui-même, dans la plus charmante page de ses souvenirs, nous apprend comment les choses et les hommes préparèrent, dès le premier jour, le futur auteur de la Symbolique.

« Dès ma première enfance, nous dit-il', on m'envoya à

' Aus dem Leben eines allai l'rofcasors, von D^ Friedrich Creuzer. Ileidcibtrg, 1848, in-8.

^ Aus dem Leben, p. 10.

l'école communale. Dans le froid de l'hiver, quand le service luthérien de l'église de Marie nous semblait bien long, je m'occupais à regarder les monuments des anciens landgraves et les tableaux d'histoire sainte qui ornaient le maître-autel. Quand un archidiacre prêchait au delà de l'heure ordinaire, je trouvais une distraction dans le vieux livre de cantiques où l'on avait joint en appendice la destruction de Jérusalem, d'après Joseph, et d'autres récits de même espèce. Mais je me sentais bien plus ému quand j'assistais au service à Sainte- Élisabelh. Cette belle église , construite dans le meilleur style du treizième siècle et complète, appartenait alors à une commanderie de l'Ordre teutonique. C'est le centre d'édifices remarquables qui forment comme une petite ville à l'est de Marburg.

« Que ne pourrait-on pas dire ici de l'influence de l'architecture, quelle richesse d'enseignement, un seul de ces monuments, surtout quand il est placé dans une petite ville, n'offre-t-il pas pendant des siècles à toute la suite des générations? Et si l'on songe qu'alors je ne pouvais comparer Sainte- Elisabeth à ces grandes églises qu'on voit à Cologne, à Strasbourg, à Fribourg, églises dont la vue ranime toujours en mon cœur les premières impressions de mon enfance, ou ne trouvera pas l'expression outrée, quand je dirai que Sainte- Elisabeth était pour moi tout un monde. Je vois encore le porche orné de rinceaux finement sculptés, les deux grandes et puissantes tours ; dans l'intérieur, cette allée de colonnes sveltes et élancées, le chœur avec ses vitraux, les bas côtés avec les monuments des landgraves, les images des chevaliers, les armoiries, les bas-reliefs tirés de l'Écriture sainte, les vieux panneaux où l'on a peint la vie de la sainte princesse Elisabeth et de son époux Louis, mort à la croisade. Et quand à certains jours de l'année on ouvrait les portes de la sacristie, qu'on exposait les statues dorées de Marie et de l'enfant, entourées des douze apôtres, que le gardien expliquait à la foule des paysans la valeur inestimable et la merveilleuse vertu des pierres précieuses qui entraient dans ce travail, et qu'il leur montrait le seuil de pierre creusé par les genoux des pèlerins, j'en avais pour des semaines entières à penser et à rêver.

CREUZER. 30Q

« Sur un terrain pareil, le germe mystique que j'avais apporté en naissant ne pouvait que se développer heureusement, et qui sait si le luthéranisme où je suis né n'en reçut pas dès lors quelque atteinte? »

Cet enfant curieux, ce jeune luthérien, qui admire les splendeurs du moyen âge avec un enthousiasme que ne désavouerait pas M. de Montalembert, c'est Creuzer tout entier. Le monde n'a été pour lui que Sainte-Elisabeth agrandie, une suite de symboles religieux, dont il a toujours cherché le secret.

Je passe rapidement sur les goiits militaires que développa chez le jeune Creuzer le retour de ces Hessois, que l'Électeur vendait si libéralement aux Anglais pour faire la guerre d'Amérique au profit du roi George, et qui rapportaient en Europe le nom do Washington et de ses généreux amis. Le vieux professeur a un goiit particulier pour les expressions militaires, il ne nomme jamais son ami et son collaborateur Moser que le premier grenadier de son bataillon; mais il est difficile de croire aux instincts belliqueux de cette figure placide; on ne peut oublier que Creuzer, quoique philologue, eut toujours horreur de la polémique, et recula devant la plus facile de toutes les guerres , celle où l'on ne verse que de l'encre, et qui se fait la plume à la main, dans la sécurité du cabinet.

Après d'excellentes études classiques qu'avait dirigées son oncle maternel, le pasteur Bang, l'ami de Wyttenbach, Creuzer entra, en 1789, à l'Université do Marburg, après avoir payé la taxe, « car, en ce temps- <( là, dit-il, un fils de bourgeois devait solliciter en (( haut lieu la permission d'étudier. » Au mois d'octobre de la même année, nous le trouvons à l'Univer-

site d'Iéna, plongé dans la philosophie de Kant, qui, à l'en croire , ne lui profita guère et lui coûta beaucoup de temps. Ce fut là qu'il entendit Schiller, l'idole de la jeunesse allemande. « Le seul aspect de « Schiller, dit-il, vous exaltait. On l'écoutait avec (« transport, et je ne perdis aucune de ses leçons. « Quelquefois aussi j'eus le bonheur de le voir en so • « ciété, mais je n'eus jamais le courage de lui parler, « tant j'avais de respect pour ce grand esprit. »

Creuzer était venu à léna pour y étudier la théologie; sa mère désirait en faire un pasteur; mais le jeune homme avait senti que la vocation lui manquait, et il avait une piété trop sincère pour prendre comme un gagne-pain une profession qui, si elle n'est pas la plus noble des missions , est le plus triste des métiers. L'ennui que lui causait la théologie l'éclaira bientôt sur ses véritables instincts. « Je me souviens <( encore , nous dit-il après un demi-siècle , qu'obhgô « de suivre les leçons d'un professeur, qui, de la face çon la plus pitoyable, nous délayait dans une prose f( fade la subUmité des psaumes, j'emportais avec moi «l'Homère de Wolf, comme un antidote contre « l'ennui. »

Il était né antiquaire et philologue. Les grands hommes pour lui, c'étaient les Grecs et les Romains; le monde vieilli ne devait plus produire une pareille race de citoyens, de poètes et de philosophes ; une seule chose, une seule gloire restait aux modernes, c'était d'honorer ces morts illustres et de vivre de leur pensée. Après Homère et Platon, après Hérodote et Cicéron, ce que Creuzer admirait le plus, c'était leurs commentateurs; les noms devant lesquels il s'inclinait, c'étaient ceuxd'Ernesti, de Ruhnkeuius, et surtout de Wyttcmbach. L'éducation qu'il avait reçue de son

CRF.UZER. 311

oncle n'avait pas peu contribué à cet enthousiasme. C'est à peine si on parlait allemand dans cette maison, qui ressemblait à celle de Montaigne. C'est dans la langue de Cicéron que l'enfant traduisait Démothène, et il nous apprend avec ingénuité que ce qui lui fit lire le Laocoon de Lessing, ce fut la façon honorable dont Ernesti, le plus grand des latinistes, parlait d'un l)el esprit aUemand. Cette lecture^ du reste, fut une révélation pour le jeune antiquaire, et quand il eut joint au Laocoon les écrits de Winckelmann, il vit avec des yeux tout différents Virgile et Homère, Pindare et les tragiques ; le passé s'anima pour lui, il entra dans la vie de l'antiquité.

Pour les gens qui se croient sérieux, pour les hommes d'affaires (et aujourd'hui qui ne fait plus ou moins des affaires?), c'est sans doute quelque chose de puéril que cette passion d'un jeune homme pour des études qui ne donnent ni la puissance, ni la fortune. On ne comprend guère cette délicatesse des belles âmes que le présent repousse, et qui cherchent dans le passé un refuge contre l'ennui et le dégoût. On s'imagine souvent qu'un philologue est un homme qui épluche des virgules, ressasse des fautes d'orthographe, et se querelle avec quelques fous de même espèce, à propos de parchemins jaunis; ce n'est pas ainsi que Creuzer entendait la philologie ; l'étude de l'antiquité n'était pour lui qu'une préparation à la philosophie véritable, c'est-à-dire à la conduite de la vie '.

L'amour du beau, du vrai, du saint, le possédait fout entier, c'est à cet idéal qu'il entendait se dé-

' Voyou gon discours : 7)a$ Siudium dcr Allen als Yorùereitung %ut Philosophie [Sludicu, I80ô, l. 1").

vouer, lui, pauvre, sans ressources et sans appui. La Grèce lui tenait lieu de fortune et d'amis ; c'est au passé qu'il demandait des conseils et des leçons, il y trouvait des réponses pour ses doutes et ses craintes. Rien ne l'étonna dans la Révolution française, et il ne perdit pas l'espoir un seul moment. Des flatteurs, qui égaraient le peuple, il avait lu cela dans Thucydide; l'anarchie, qui mène au despotisme, c'était une page ( de Platon, traduite par Cicéron. Ce que peut-être il ne retrouvait pas dans le présent, et ce qui lui rendait plus chers encore ceux qu'il appelait ses morts bienaimés, c'étaient ces nobles cœurs, comme Démosthène et Cicéron, qui s'immolent résolument pour une cause qu'ils savent perdue, et qui meurent, sans compter même sur la justice de l'avenir. Tel était Creuzer : l'antiquité était pour lui ce que saint Augustin était pour Le Maistre de Sacy : un livre où toute grandeur est contenue, un miroir fidèle, où une belle âme se reconnaît et apprend à ne jamais désespérer.

Au milieu de ces travaux, la mort de sa mère le laissa seul, il fallut vivre de quelques leçons particulières et de quelques répétitions. Creuzer avait vingt ans et point d'état. Ce fut alors qu'il publia une dissertation sur Hérodote et Thucydide qui lui valut les encouragements de Boettiger, d'Heeren et surtout d'Heyne, qui dès ce moment s'employa pour lui chercher une situation. Heureusement le ciel avait placé près de lui une âme élevée qui comprit de suite ce qu'il valait. C'était M. de Savigny. Jeune, riche, noble, M. de Savigny avait accepté une chaire à Marburg, sa maison réunissait tout ce qu'il y avait de généreux et d'intelligent dans l'Université. Ce fut lui qui encouragea Creuzer à essayer de l'enseignement pu-

CREUZER. 313

l)]ic. En Franco, c'eût été chose impossible; chez nous, où le gouvernement prend charge d'âmes et veut avoir une science à lui et des doctrines officielles, c'est l'Etat qui choisit et qui institue le professeur, quand un nom acquis et des services rendus le désignent à l'estime publique. On a ainsi des hommes mûrs, savants, considérés, mais on n'a pas toujours des professeurs, et trop souvent l'enseignement est en arrière de la science. En Allemagne, au contraire, où toute doctrine a droit de se produire librement, pourvu qu'elle ne soit ni séditieuse ni immorale, chacun peut monter en chaire et essayer ses forces devant le public sans que l'État se croie menacé par les révolutions de la philologie. C'est ce que fit Creuzer; il était jeune, ardent, plein de talent et de courage, il réussit, et en 1800 il fut nommé professeur agrégé de langue et de littérature grecque à Marburg. Ce n'était pas la fortune, mais désormais il était à l'abri du besoin, son avenir ne dépendait plus qne de lui.

Dans cet enseignement, Creuzer fit preuve d'une science profonde et d'une solidité d'esprit qui est assez rare en Allemagne, au moins chez les jeunes gens. On était au moment où les prolégomènes de \Volf mettaient en doute l'existence d'Homère, il y avait une croisade engagée contre les grands écrivains de l'antiquité, croisade qui de nos jours a changé de nom plus que d'objet, en passant dans la théologie, quand le champ de la critique littéraire a été épuisé. Quoique le hvre de Wolf eût fortement agi sur Creuzer, le jeune maître ne donna point dans les excès que peut-être on attendait de lui, et qui certainement l'eussent rendu populaire.

t Plus je lus Wolf, nous dit-il, plus je sentis quelles rares

3\i LA LIBERTÉ RELIGIEISE.

qualités et quelle srioiice il fallait pour faire do la critique de celle façon suprême, plus je m'éloignai de l'opinion qui de nos jours a pris le dessus. A présent un jeune philologue croit qu'il ne vaut quelque chose que quand il a déclaré qu'un grand écrivain est interpolé. Ce goût a gagné les théologiens. Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je dis. Moi-même j'ai déclaré que certaines hymnes orphiques étaient néoplatoniciennes, parce que j'y ai trouvé les façons de parler de Plotin et de son école; je ne condamne que celte fougue qui pousse certains esprits à courir après la réputation, en bâtissant des hypothèses en l'air. Un génie comme Wolf a dû rire le premier de toutes ces témérités. »

La réputation venait à Creuzer, et la fortune suivait la réputation. En 1804 on lui offrit un théâtre plus digne de lui ; il accepta la chaire de philologie et d'histoire ancienne à l'Université d'Heidelberg. Ces changements, qui ne contribuent pas médiocrement à combattre les habitudes provinciales et à faire sentir à tous les Allemands qu'ils n'ont qu'une même patrie, ces changements sont dans les habitudes germaniques, et dans sa jeunesse un professeur, comme un oflicier, mène un peu la vie de garnison.

« Le printemps qui m'amena à Heidelbefg, nous dit-il, fut pour moi une vraie fête. Dans un pays nouveau, j'ai pour habitude de m'orienler en faisant des promenades solitaires, et je passai bien des semaines dans le ravissement des beaux aspects de cette nature qui changeait à chaque pas. Il fallait me conquérir un auditoire; je commençai par ne faire que des leçons publiques*, du moins personne ne pouvait se plaindre de perdre son argent, »

Creuzer trouvait à Heidelberg tout ce qu'il pouvait désirer : un prince éclairé, l'électeur Charlos-Fré-

î Les leçons publiques sont des leçons d'apparat où tout le monde peut assislf.T sans payer. I>es vérilablcàlecoiii) buul piivécs, et chaqua étudiant choisit il paye son professeur.

CRIiCZKR. 315

dcric, un ministre qui avait le goût do la science, ce goût si nécessaire pour qui veut protOser les lettres et ceux qui les cultivent, M. de Reizenstein, et enfin des collègues jeunes et pleins de talent, Boeckh, Daub, Wilken, Schlosser; rien ne manquait à son bien-être, quand, en 1809, il fut assailli par une tentation à laquelle il n'eut pas la force de résister. Une lettre de M. de Meermann, directeur général des sciences et des arts du royaume de Hollande , lui oflrait une chaire à l'Université de Leyde. Professeur en Hollande, à Leyde, c'était pour lui, comme il l'avoue naïvement, ce que serait pour un marin étranger l'oifre du rang d'amiral dans la marine anglaise. Il allait devenir le collègue de Wytterabach, de celui qu'il aimait comme un père, qu'il admirait comme un génie sans rival. Creuzer fut ébloui, l'émotion lui fit oublier la prudence, il accepta.

Parti d'Heidelberg, non sans être inquiet de sa témérité, il n'était pas arrivé en Hollande que déjà il regrettait ses montagnes. «En Hollande, nous dit-il, il y a de (( belles villes, et le sang y est beau, mais dans ce « pays plat je ne pouvais pas avoir d'idées mytholo- « giques. Aux bords de la mer, si poétique qu'elle (( soit, je ne pouvais pas prendre les télégraphes « français pour les obélisques du soleil, et les vais- « seaux de l'escadre anglaise n'étaient pas des dau- « phins. » Il se hâta d'écrire à M. de Reizenstein pour redemander la place qu'il avait trop légèrement quittée, et revint la même année à Ueidelberg, y rapportant la sagesse et la fièvre. Creuzer, écrivait Frédéric Jacobs sur son journal, à la date de 1809, Creuzer part pour Leyde, et quelques lignes plus bas, Creuzer revient de Leyde. Ce lut là toute l'histoire de cette odyssée qui tient une certaine place dans les

souvenirs du vieux professeur, car c'est le plus grand événement de cette tranquille existence.

Ce qui consola Creuzer, le souvenir qui lui resta après tant de fatigues, ce fut d'avoir vu dans Wyttembach le plus simple, le meilleur et le plus noble des hommes. Ce n'était pas seulement un profond connaisseur de la philosophie ancienne, c'était un patriote et un Romain des beaux jours que ce Suisse établi en Hollande, qui, sans respect pour le directeur général des études, le sénateur français, M. de Meermann, l'appelait tout simplement M. Meermann, mettait dans sa poche la croix d'honneur que lui donnait M. de Fontanes, et défendait la liberté constitutionnelle dans son commentaire sur le Phédon de Platon. Et à côté de Wyttembach quelle figure antique et gracieuse que celle de la femme et de l'élève du grand critique, cette Galliena, tout aussi passionnée que son mari pour la science et pour la liberté, et qui près de mourir et se souvenant du Phédon, écrivait à Creuzer d'une main élégante et ferme :

Le vaisseau de Délos tarde bien à paraître.

Si Creuzer admirait ces deux grands cœurs, de son côté, Wyttembach, peu prodigue de son admiration, l'avait bien jugé ; Creuzer , disait-il , est une âme candide, anima candida, et il lui voua une éternelle amitié.

De retour à Heidelberg et rentré au pigeonnier, Creuzer n'en sortit plus et ne vit jamais l'Italie. Ses grands voyages furent une excursion à Munich et une visite à Paris, dont nous parlerons plus loin. Cependant s'il resta dans son cher Heidelberg, le mérite

CRELZER. 317

n'oii fut pas tout entier à sa sai^esse, non plus qu'à la crainte des voyages, il en faut reporter une grande part à la prudence et à la bonté du ministre, M. de Reizenstein. Celui qui avait racheté Creuzer de son exil de Hollande n'entendait pas le perdre une seconde fois; et quand en 1816 et en 1818 on appela le professeur célèbre à Gœttingue, à Bonn, à Kiel, M. de Reizenstein, son confident, sut toujours le retenir en augmentant à propos un traitement qui ne fut jamais considérable, et en lui donnant ces titres de conseiller, privé, intime, aulique , pour lesquels Creuzer n'avait point l'àme aussi romaine que son ami Wyttembach.

Une fois installé à Heidelberg, entouré de livres, d'antiquités, de médailles, Creuzer se plongea tout entier dans, l'étude de la mythologie. C'était de ce côté que le poussait son instinct. Il réussit comme on le fait toujours quand on enseigne ce qu'on aime, ses recherches sur une science fort dédaignée jusquelà trouvèrent bientôt faveur auprès du pubHc. Ce succès ne s'est pas démenti pendant le long professorat de Creuzer, et il est vrai de dire que c'est à lui plus qu'à personne qu'on doit la renaissance des études mythologiques.

C'est de ce cours, continué pendant quarante ans, qu'est sorti le livre auquel le nom de Creuzer restera attaché, la Symbolique '. Ce grand ouvrage, qui a eu trois éditions en trente ans, est devenu populaire en France, grâce à M. Guigniaut, qui non-seulement l'a traduit, mais qui en a fait un livre nouveau par la richesse des développements dont il l'a accompagné.

' Sijmbolik, elc, ou Syinl'olinuc et Mijihologie des uiicuns peupici et surioui des Grecs. U'" ('dilion, 1810-1812, 4 vol. 2^ édiliou, ISTJ- 1822. 3«^^cdilion, 1SUG-I8i3.

Creuzcr fut charmé de la traduction qu'il appelait un chef-d'œuvre; mais, malgré loute sa reconnaissance pour un élève devenu son rival, il regretta un peu qu'on eût dérangé l'ordonnance de son travail, et s'il excuse Benjamin Constant d'avoir dit dans son livre de la Religion que « la Symbolique de M. Creuzer <( avait commandé l'attention de loute l'Europe sa- « vante, » il ne lui pardonne pas d'avoir ajouté que l'ouvrage (( a le défaut de manquer, dans Voriginal, « de cette méthode et de cette clarté dont la France « seule éprouve le besoin. » M. Guigniaut, j'en suis sûr, sera le premier à comprendre et à excuser son vieux maître. Si l'architecte du Louvre revenait au monde, ou peut croire qu'il serait le seul à se plaindre qu'on eût rattaché le Louvre aux Tuileries, et on ne l'écouterait guère s'il accusait la richesse des galeries nouvelles d'écraser et de détruire la simphcité du plan primitif.

Qu'est-ce que la Symbolique, quelles idées nouvelles se rattachaient à ce nom, c'est ce qu'il est difficile d'expliquer sans remonter de quarante ans en arrière, pour considérer où en était la science au moment où parut l'ouvrage de Creuzer.

Le dix-huitième siècle avait peu de goût pour la mythologie. Quand, au nom de la raison, on attaquait la vérité même du christianisme, que pouvait-on voir dans les croyances des anciens, sinon des fables ridicules? Chaque âge se cherche et se mire dans le passé; aussi était-ce vers l'antique philosophie que le courant em[)ortait une génération qui se disait et se noyait philoso[)he. Volt, lire s'occupe volontiers de Lucrèce et d'Épicure ; mais, en fait de mythologie, il en est au même point que Lucien, son modèle ; s'il admire le vieil Homère, ce n'est certes pas à propos

CUF.LZER. 313

des querelles ou des amours de Jupiter et de Junon. Toutes ces fictions ingénieuses et riantes ne sont pour lui qu'un amusement poétique ; aies prendre au sérieux, ce n'est qu'un amas de superstitions, qui ne méritent que le dédain et l'oubli.

C'est d'un tout autre œil que Creuzer regarde les religions de l'antiquité. La poésie n'est pas ce qui le touche le plus. Pour lui, toute fiction est une écorce qui enveloppe et cache quelque vérité; tandis que les philosophes du dix-huitième siècle s'arrêtent à la surface, c'est au fond des choses que descend le philologue; avec moins de prétentions que les sages du jour, il voit plus juste et plus loin. Tous ces dieux qui peuplent l'Olympe, ce n'est pas la fantaisie d'Homère ou d'Hésiode qui les a créés, c'est un besoin commun à tous les hommes, le besoin de croire, c'est un sentiment qui se trouve dans tous les cœurs, le sentiment de la Divinité. Et, de même que, dans les arts, chaque peuple exprime à sa façon l'idée du beau, de même chaque peuple , dans sa mythologie , produit sous des formes diverses l'idée religieuse qui le travaille, et cherche ainsi à s'élever jusqu'à Dieu.

Cette conception profonde rendait à la mythologie son véritable caractère et en renouvelait l'étude; Creuzer le sentit; il remarquait avec raison que, pour réussir dans ces recherches, il fallait une faculté particulière. « Toute mythologie, disait-il, est une étude « historique, en ce sens que l'histoire en donne l'é- « toile ; mais l'essence de cette étude, c'est un instinct (( qu'on n'enseigne pas et que rien ne remplace. 11 «tient à l'organisation, comme la poésie. Tout « homme instruit peut connaître le matériel de la my- (( thologie ; en saisir l'esprit n'a pas été donné à tout « le monde. »

Rien de plus juste que cette opinion : parler d'une religion quelle qu'elle soit, sans avoir l'âme religieuse, c'est écrire sur les arts, sans avoir le sens de la forme ou de la couleur, c'est traiter de philosophie, sans avoir l'instinct de la métaphysique et la passion de la vérité. Celui, à qui manque cette faculté naturelle pourra sans doute produire une œuvre érudite, et même ingénieuse, mais il n'entrera jamais dans le cœur de son sujet. Pour lui, l'antiquité sera chose morte; il ne livrera au public que la froide anatomie d'un cadavre. La vie seule comprend la vie.

La mythologie, remise à sa place dans l'ordre des connaissances humaines, voilà, selon moi, le grand mérite de Creuzer, ce qui assure l'honneur et la durée de son nom. H a eu des rivaux et des successeurs, qui peut-être l'ont surpassé par la finesse de leur critique, par une connaissance plus profonde de l'antiquité, personne n'a eu plus que lui le sentiment des choses divines. C'est là ce qui fait le charme de la Symbolique ; beaucoup d'idées ont vieilli ; l'esprit du livre n'a rien perdu de sa fraîcheur.

Quelle a été la théologie des Grecs? En d'autres termes, quelle forme ont pris chez eux la foi et le culte? Tel est le sujet de la Symbolique; c'est en ce point que Creuzer a un système, incomplet comme tous les systèmes. Au fond de toutes les croyances, sous le voile du symbole, il retrouve partout les débris d'un monothéisme primitif, dont le secret ne s'est jamais perdu. Ce n'est pas là une idée nouvelle, le mérite de Creuzer est d'en avoir poussé la démonstration plus loin qu'on ne l'avait fait avant lui. Cette démonstration est-elle victorieuse? Est-il vrai que tous ces gracieux symboles soient les fragments épars d'une statue brisée par le temps? La vé-

CREUZER. 321

rite n'a-t-elle paru sur la terre que pour être mise en poudre au lendemain de sa naissance? Non. Creuzer n'a pas retrouve cet âge d'or qui n'a jamais existé, et il est tombé dans l'erreur commune de vouloir ramener à l'unité d'un principe l'infmie variété de nos sentiments et de nos croyances. L'homme fait toujours les dieux à son image, et la religion, qui se croit immuable, ne change pas moins que la philosophie. Nous avons beau faire, rien n'échappe à ce courant invincible qui emporte les choses et les hommes, et si la vérité même prend toujours la couleur du siècle qu'elle traverse, qu'est-ce donc de l'erreur? A ce sujet, Gœthe a écrit une belle page, qui devrait servir de préface à toutes les mythologies.

« A chaque âge de l'homme, dit-il S répond une certaine philosophie. L'enfant est réaliste, car il est aussi convaincu de l'existence des poires et des pommes qu'il est assuré de sa propre vie. Le jeune homme, emporté par ses passions intérieures, s'observe et se sent; il devient idéaliste. L'homme mûr a toute raison pour devenir sceptique. Il fait bien de douter que le moyen qu'il a choisi soit le meilleur pour atteindre le but qu'il se propose. Avant l'action et pendant l'action, il a toute raison de tenir son esprit en éveil pour n'avoir pas à se repentir d'un mauvais choix. Le vieillard penche toujours vers le mysticisme. Tant de choses lui semblent dépendre du hasard ! La folie réussit, la raison échoue, le bonheur et le malheur s'équilibrent, sans qu'on s'y attende. Ainsi va le monde, ainsi a-t-il toujours marché, et la vieillesse se repose sur Celui qui est, qui a été et qui sera. »

Ce que Gœthe dit de l'âge des hommes n'est pas moins vrai de l'âge des peuples ou des idées. Chercher des dogmes immuables dans l'infinie variété des

' EliscUes, VI, ablhcil.

croyances grecques ou romaines, c'est une chimère. n n'y a de constant que le sentiment religieux. Toutes les religions de Tantiquité ont leurs variations; elles commencent par le merveilleux, passent par le doute, et finissent par le mysticisme. J'entends par là un effort suprême pour réconcilier la raison et la foi, en prêtant aux antiques symboles un sens secret qu'ils n'ont jamais eu. Dans l'histoire de toutes ces théologies, si diverses d'apparence, la raison est au milieu, la foi est aux deux bouts ; mais qu'il y a loin de la confiance ingénue d'Homère aux combinaisons raiiinées et au demi-scepticisme de Julien ! A l'origine des croyances de la Grèce,

Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage;

il n'y a pas une force de la nature qui ne soit une divinité. Puis vient la critique des philosophes; on les accuse d'impiété, parce qu'ils soufflent sur ces rêves; et enfin, quand le paganisme s'éteint devant les lumières de l'Évangile, on voit les néoplatoniciens faire des prodiges de subtilité pour donner un sens mystique aux créations naïves d'un peuple enfant. Dix vers de l'Odyssée, où le poète, en se jouant, décrit l'antre des nymphes, suffisent à Porphyre pour expliquer les croyances de la Grèce et de l'Orient. Ces dieux animés, qu'enfanta l'imagination des Grecs, quand, enivrés de la nature, et à peine nés à la pensée, ils prêtaient à toute chose la vie qui débordait on eux, ces dieux ne sont plus que de froides abstractions. Chacun de leurs noms cache un mystère, et, derrière ce voile qu'elle a inventé, la philosophie poursuit laborieusement les traces d'une antique sagesse, qui n'a jamais existé. La raison se trompe

CREUZER. 323

ollc-même, Tespiit se prend à son propre piège, il croit retrouver quand il invente , et c'est ainsi que du symbole, image vivante, on fait une allégorie et un sv'stème, où rien ne manque que la vérité.

Cette distinction du symbole et de l'allégorie, Creuzer ne l'a pas faite assez nettement; il a prêté aux premiers Grecs une sagesse à laquelle ils ne songeaient guère. Homère n'avait pas tant d'esprit; s'il eût été un aussi profond philosophe, il est à croire qu'il n'eût pas été grand poète. C'est ce que sentit par instinct Gœthe, l'homme le mieux fait pour être juge en de pareilles questions. Lorsque, en 1817, Hermann et Creuzer publière]it leurs Lettres sur Homère et Hédode qui sont, du reste, un parfait modèle de discussion littéraire, Goethe remercia Creuzer par le billet suivant, qui est la condamnation la plus juste de ce qu'il y a d'outré dans lii Symbolique :

« Je vous remercie des brochures que vous m'avez envoyées. Vous m'avez forcé de pénétrer dans une région dont ordinairement je m'éloigne avec soin. Nous autres poètes de la dernière heure {Nach poeten), nous honorons, comme des livres canoniques, l'héritage de nos grands ancêtres, Homère et Hésiode. Nous nous inclinons devant ces chefs-d'œuvre, comme s'ils étaient dictés par l'Esprit-Saint; nous ne songeons guère à demander ni d'où ils viennent ni où ils vont. Nous supposons bien qu'il y a eu une ancienne foi populaire; mais la seule chose qui nous touche, c'est la pereonnificalion, c'est le caractère; nous n'y cherchons ni arrière-pensée ni allégorie. Nous n'osons pas regarder ce que les prêtres ont tiré de cette obscuiité ni oe que les philosopher ont rais au grand jour. Voilà notre profession de foi.

« Va-t-on plus loin, et nous tire-t-on des dieux humains de la Grèce pour nous promener par toute la terre, afin de nous montrer partout les mêmes noms et les mêmes figures, ici les géants glacés, là-b?s les brames de léu, ceci nous gène, et nous

324 l'A. LIBERTÉ RELIGIEUSE.

nous envolons dans l'Ionie, asile des nymphes aimables et divines qui ont engendré Homère. Néanmoins on ne peut résister à l'attrait qu'a toujours l'antiquité. J'ai lu avec un grand intérêt les lettres que vous avez échangées; mais quand vous vous battez avec Hermann, quelle figure peut faire un simple spectateur comme moi ? »

Ce défaut capital n'est pas le seul qu*on puisse reprocher à Creuzer, et les critiques ne lui ont pas été épargnées; mais, comme il avait trouvé un principe véritable et fécond, ses erreurs même et ses premiers tâtonnements ont mis sur la voie de découvertes nouvelles ; il ne s'est point fait de progrès dont il n'ait eu le pressentiment. C'est ainsi, par exemple, que, séduit par un passage d'Hérodote, il a cherché" en Egypte les origines de la religion grecque; c'était une erreur, mais Creuzer avait le grand mérite de sentir que les Grecs ont eu des ancêtres; une fois la science engagée dans cette direction, la philologie s*est chargée de montrer que le berceau des croyances, comme du langage hellénique, c'était la haute Asie, et non pas l'Egypte. C'était encore une illusion de Creuzer que de chercher partout les vestiges d'une tradition primitive; comme saint Clément d'Alexandrie, il eût dit volontiers qu'Homère avait volé Moïse et les prophètes ; mais cette illusion a enfanté la mythologie comparée, et, si l'on a vaincu Creuzer, c'est en se servant des armes mêmes qu'il avait préparées. La vérité est inépuisable, celui qui la découvre n'en saisit jamais toutes les conséquences; mais c'est avec iuste raison que le monde honore le premier inventeur, car, même en l'eifaçant, ses successeurs ne vivent que de son génie.

Rien ne manqua au succès de Creuzer; dès le premier jour il eut des adversakes et des ennemis.

r.RF.rzER. 32.J

Lobeck publia soii Aylaop/iamus qui ruinait la Ibéoric des mystères, et, de l'aveu des érudits, il fit une trouée profonde dans le système de son rival. Vo^:», de son côté, écrivit une Antisymbolique pleine de passion et de violence. Creuzer, suivant son expression, ne voulut pas la reî^arder même d'un omI. Il sentait que dans cette attaque il y avait autre chose que de la science, et qu'en s'en prenant à ce qu'on nommait son mysticisme et sa pliiloloi^ie ultramontaine, c'était à ses convictions religieuses qu'on en voulait. Trop souvent on Allemagne l'érudition n'est qu'un prétexte ; ce sont des partis très-vivants qui se font la guerre sous le nom d'Homère ou de Platon. Du reste, malgré sa parfaite modération, Creuzer eut à souflVir de cette polémique ; si on ne le prit pas pour un jésuite déguisé, comme il le disait en plaisantant, au moins eut-on des doutes sur l'ardeur de son protestantisme, et tandis qu'on appelait à Berlin tous ses collègues, Boeckh, Wilken, Marheinecke, Néander, de Wette et plus tard Hegel, on ne lui offrit jamais de venir sur ce grand théâtre, objet de toutes les ambitions. Il se résigna volontiers à rester le premier professeur d'Heidelberg,

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des travaux mythologiques de Creuzer; mais Creuzer était avant tout un philologue, et n'a jamais cessé de l'être. De ce côté, il n'a pas rendu moins de services à la science; pendant quarante ans il a soutenu et propagé le culte de l'antiquité. Comme directeur d'un séminaire philologique, il a exercé la plus heureuse influence; en ce point, peut-être Boeckh est-il le seul qui mérite de lui être comparé. En France, cette action d'un savant est inconnue; nous nous en remettons au papier pour réformer le monde; nous croyons fonder une

328 L\ LiHERTÉ RELIGIEUSE.

écolrt quand nous faisons un beau et lonp; rèi^lement qu'on ne; lit guère, qu'on observe encore moins, mais qui suliit pour tout paralyser. M. de Reizonstein croyait aux hommes plus qu'aux ordonnances; il appartenait à une vieille école qui donnait toute liberté aux professeurs, afin d'avoir le droit d'en beaucoup exiger. Creuzer fut donc à lui seul toute l'administration du séminaire philologique; aussi se voua-t-il à la direction des jeunes esprits avec une ardeur et un amour que rien no lassa. Étudier et se passionner ensemble (Su^yt^.o/oyeïv xul auvÊv^ouo-taÇeïv), ce fut sa devise, il n'y manqua pas d'un jour.

De ce long enseignement sortirent des travaux remarquables, surtout de bonnes éditions de Plotin et de Cicéron. En publiant le philosophe alexandrin, alors peu connu, et dédaigné parce qu'il n'appartenait pas aux temps classiques, Creuzer s'excusait de sa témérité, en s'abritant derrière l'exemple de sou ami Boissonade, grand éditeur de petits livres. C'était trop de modestie. Plotin est un esprit assez distingué pour que son éditeur n'eût pas besoin d'indulgence, les érudits accueillirent avec grande faveur le beau li^TC sorti des presses d'Oxford. Du reste les néoplatoniciens devaient plaire à Creuzer, car ils avaient été les plus mystiques des philosophes, cherchant partout des symboles et des allégories. Sans doute ils avaient mal compris l'esprit de leur temps, quand ils s'étaient mis en travers du christianisme et qu'ils avaient essayé de ressusciter le polythéisme ; mais dans cet effort désespéré on ne peut méconnaître une certaine grandeur, et les Pères de l'Église se sont phis d'une fois enrichis des dépouilles de ceux qu'ils ont vaincus.

Dans les œuvres de Cicéron, Creuzer avait choisi,

CREUZEU. 327

pour en donner une édition critique, îe Traité de la Divination y qui contient des choses si curiou-es et si peu connues sur une partie du culte romain et étrusque ; il a aussi publié avec Moser le Traité des Lois, et celui de la République, Mais là il était moins sur son terrain. Tout ce qu'écrit Cicéron a un caractère formaliste et lé.c^al, et quoique daiis sa jeunesse Creuzer eût étudié le droit romain auprès du meilleur des maîtres, M. de Savigny, néanmoins ces recherches ne lui étaient pas assez familières pour qu'en ce point il ait épuisé son sujet. Pour comprendre et expliquer les auteurs grecs, la pliilologie peut suffire; mais avec les Romains il faut quelque chose de plus. Chez ce peuple politique, tout est juridique, même la religion. Quand un Grec consulte les dieux, il les supplie ; quand un Romain interroge la foudre ou les oiseaux, c'est un contrat qu'il propose à Jupiter. Aussi, à mon avis, est-ce un jurisconsulte seul, mais un jurisconsulte philologue, qui peut commenter Cicéron.

Au milieu de ces travaux poursuivis avec tant de persévérance et de dévouement, la gloire vint chercher Creuzer. Ce fut avec une joie qu'il ne cache guère qu'en 1825 il apprit que l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres venait de lui décerner la plus haute de ses récompenses en le nommant un de ses associés. Pour remercier l'Académie, Creuzer, malgré son peu de goût pour les voyages, voulut venir à Paris. Lui-même nous a conté avec une naïveté charmante tout ce qu'il vit dans la grande Bahylone; à Paris comme à Leyde, ce qui l'étonna le plus, ce fut l'égalité et la simplicité des mœurs. Creuzer, il est vrai, ne vit guère que des savants.

« Les hommes d'État les plus distingués, les savants les plus célèbres étaient tous de la plus grande simplicité. A Tune des séances de l'Académie, il fallut que l'un de mes collègues me dît que mon voisin était le marquis de Pasloret, tant étaient simples le costume et la tenue de ce vice-président de la Chambre des Pairs ; le baron Sylvestre de Sacy , vêtu de la façon la plus modeste, et sans décorations, lui qui en avait tant, allait à son cours avec des livres sous le bras; Daunou, ancien président du Conseil des Cinq-Cents et tribun plus tard, était dans ses habits d'une sévérité plus que socratique. Je retrouvais partout cette simplicité: dans les appartements où l'on me recevait, dans les familles, aux tables où j'étais invité; d'ordinaire c'était la femme du savant qui faisait les honneurs de la maison, par exemple chez M. Raoul-Rochette, et tout y était plus bourgeois que dans la plupart de nos Universités. Les Académiciens qui n'étaient pas mariés, et qui en général habitaient la campagne, nous recevaient chez le restaurateur. Tel était, par exemple, M. Cousin, qui depuis son séjour en Allemagne était resté en correspondance avec moi. Nous échangions presque tous nos ouvrages, et à cette occasion je dois reconnaître que c'est dans ses leçons imprimées qu'il m'a été souvent permis de comprendre pour la première fois une foule de théories de nos nouveaux philosophes allemands. D'autres académiciens m'invitaient à des parties de campagne, comme fit M. Hase, qui m'emmenait ainsi les aprèsmidi du dimanche; M. Guigniaut également m'a traité à Versailles. M

Dédaigne qui voudra ces détails d'apparence puérile; mais qui a vécu à l'étranger, qui sait la joie que cause alors la figure et la main d'un ami, et combien on a besoin d'être aimé quand on est loin de ceux qu'on aime, celui-là comprendra le plaisir de Creuzor et ne s'étonnera pas que cette excursion à Paris tienne tant de place dans ses souvenirs. Heureux d'ailleurs celui dont la vie a été si modeste et si douce qu'un voyage à Versailles soit pour lui un événement?

De retour à Ueidclberg, Creuzer continua ses tra-

CREUZER. 320

vaux chéris jusqu'au moment où la surdité et la vieillesse lui firent sentir qu'il fallait se retirer. Il était de ces philosophes dont la race se perd tous les jours, qui veulent mettre un intervalle entre la vie et la mort, pour compter avec eux-mêmes avant de compter avec Dieu. Prima vitœ tempora^ répétait-il avec Plhie le Jeune \ et média patriœ, extrema nobis imper tiri dehcmus. En 1844, après quarante ans de professorat, on célébra son jubilé, coutume touchante que nous devrions bien emprunter à l'Allemagne. De toutes parts lui vinrent les félicitations et les honneurs. Le j,'rand-duc lui écrivait de sa propre main pour le rem<.'rcier de ses longs services. Les anciens élèves du vieux professeur se pressaient autour de lui ; les Universités lui envoyaient des diplômes; on le créait docteur en droit et en théologie par toute l'Allemagne ; Hcidelberg, qui le respectait comme un patriarche , lui offrait la bourgeoisie ; il n'est pas de savant jeune ou vieux qui ne lui dédiât une dissertation ou un livre; mais parmi tous ces bommages, nul n'était plus touchant que celui que lui adressait un vieil émule, im vieil ami, Jacobs, en lui adressant une critique du Phédon :

FniDERico Creuzero, — professori Universitalis HeidelberLionsis , — mnneris per quadraginta annos gesti honorem pie gralulatur amicus Fridericus Jacobs, scnex octogenurius*.

Après tous ces honneurs qui couronnaient digne-

' Plin. Ephl. IV, 23. Nous devons i\ la pairie le commencement ci le milieu de notre vie; mais il faut nous en réserver la fin.

' A Frédéric Creuzer, professeur de l'Université d'Heidclberj?, l>i)ur honorer (luaraiile ans de glorieux services, son ami Frédéric Jacobs, \ieillard ocloi^énairc.

ment une belle vie, Creuzer prit sa retraite et désormais ne voulut plus songer qu'à l'éternité. Le vide se faisait autour de lui, les amis de sa jeunesse et dt; son âge mûr disparaissaient chaque jour, M. de R<'izenstein, son protecteur, Frédéric Jacobs , son ami, le précédaient dans la tombe ; Creuzer se prépara tranquillement à répondre au suprême appel en répétant les vers de celui qu'il appelait un grand et pieux humaniste, Pétrarque. En 1847 il terminait sa bioefraphie en empruntant au poète italien cette belle prière, digne d'une âme vraiment chrétienne ;

Re del cielo, invisibile, immortale!...

A quel poco di viver che m' avanza, Ed al morir degni esser tua man presta: Tu sai beu che'n altrui non ho speranza*.

Tel a été Creuzer; je ne sais si notre temps a connu beaucoup de figures plus aimables et plus naïves. Il n'a voulu être qu'un savant, son vœu a été rempli ; il n'a jamais connu les tourments de passions moins saines ni d'ambitions moins modestes. L'idéal qu'il s'est proposé dans sa jeunesse, et qu'il a poursuivi pendant un demi-siècle, il a su l'atteindre, et peut-être même l'a-t-il dépassé. Aussi, à la ditïérence de tant de téméraires qui consultent leurs désirs plus que leurs forces, son nom ne sera-t-il pas effacé de la mémoire des hommes ; s'il ne vit que chez les philologues, du moins durera-t-il encore, quand tant de gens qui ont lait plus de bruit seront depuis long-

' Pétrarque, Fonnel 313. — « Roi du ciel, invisible, immortel, que ta main me soutienne dans, ce peu qui me rosle h vivre, et qu'elle iii'uidc ù mourir. Tu eais bica qu'eu loi beul e&l toute mou espérance. »

CREUZER. 331

tfmp? et justement oubliés. Heidelherg ne laissera pas tomber le souvenir du vieux professeur ; les érudits n'ouvriront jamais Ciccron ou Plotin sans songer à celui qui a tant aimé ces grands hommes, qui en a soutenu le culte et propagé la pensée. Enfin la postérité, qui déjà commence pour Creuzer, lui donnerais rang même qu'il a désiré sans oser peut-être y prétondre : elle inscrira son nom auprès de ceux qu'il avait choisis pour modèles, et le placera entre son ami et son maître, entre Boissonade et Wyttetnbach.

Mai 18â8.

Voici un livre anonyme que recommande singulièrement le nom de l'auteur; car, si l'on en croit les indiscrétions de quelques amis et le bruit public, cet auteur n'est rien de moins que le prélat le plus é minent de l'Église catholique d'Angleterre, le cardinal Wiseman. Qu'un prêtre, dont la science est aussi connue que la piété, ajoute un nouveau volume aux traités religieux ou aux écrits de polémique qui lui ont valu une réputation légitime, cela n'a rien qui puisse étonner ses nombreux admirateurs; mais Fabîola n'est pas tout à fait un traité tliéologique, Fabiûla, oserai-je dire le mot, est un roman. Un roman, sans doute, tel qu'en peut écrire un prince de l'Église, c'est-à-dire un livre d'un caractère pieux, un récit d'où l'amour profane est exclu, et qui s'inspire des catacombes, des actes des martyrs, des légendes chrétiennes, mais, enfin, toutes réserves faites, c'est une fiction, une œuvre d'imagination, un roman.

Ce n'est pas nous qui blâmerons l'auteur d'occuper ainsi ses loisirs; le roman, que dédaignent les sages, nous semble plus vrai que l'histoire, car il est plus moral. A la différence de l'histoire, qui ne connaît des choses que la surface, le roman nous dévoile le

* rubiola, or ifie tliurch of ihc CiKacomhi, L'mûoi\, 1855.

drame iiitorierir qui so passe dans les âmes, et là, où Machiavel se laisse éblouir par la splendeur du sucrés, le romancier nous montre la justice triomphant dans la conscience du coupable. D'ailleurs, le cardinal a d'illustres précédents pour justifier son entreprise. Nous ne disons rien d'Héliodore, qui sacrifia un évêché à ce roman que Racint^ apprenait par cœur, et que Lancelot jetait au feu, Héliodore nous semble un chrétien médiocre. jNIais, sans parler des aimables récits de l'excellent évêque de Belley, le ïélémaque est bien un roman; et qui serait assez barbare pour regretter que l'archevêque de Cambrai ait écrit ce chef-d'œuvre? Pour nous, qui avons la faiblesse d'aimer un genre de littérature dont on a trop abusé, il ne nous déplaît pas de voir un cardinal, qui couvre de sa pourpre les droits de l'imagination, et qui réhabilite la fiction en l'épurant.

Maintenant parlons du livre, et, puisque l'auteur a gardé l'anonyme, oublions son rang et son nom; notre critique sera ainsi plus respectueuse et plus libre, nous pourrons dire toute notre pensée sur une œuvre qui demande à être jugée sérieusement.

Nous sommes à Rome, en l'an 302 do notre ère, dans un moment de repos, entre deux persécutions de Dioclétien. Par une belle après-midi de septembre, notre guide nous' introduit dans une riche maison, placée au pied du Quirinal, maison qu'il nous décrit avec l'amour d'un antiquaire qui sort de Pompcï. Dans cette demeure, d'une élégance sévère, est une matrone dont la tenue simple et nobb;, dont la figure douce et résignée, nous révèle une chrétieiim;; c'<;st la veuve du martyr, c'est la diaconesse Lucine, Assise devant un métier, elle brode avec des perles et des pierreries un riche drap d'oj", qui évidemment n'est

33i Là LIBERTÉ IIFLIGIELSE.

pas une parure mondaine, consacrant ainsi au service de Dieu les bijoux profanes que la richesse lui a donnés. Par moment, elle s'arrête et regarde le clepsydre avec anxirté, quand tout à coup des pas retentissant, et Lucine snrre sur son cœur l'objet de son inquiétiuliî et de sa joie : c'est son fils, c'est une victime déjà prête pour les cieux, c'est Pancratius. L'enfant sort de l'école de Cassianus , chrétien secret, qui, par un anachronisme hardi, voudrait déjà retirer des mains de ses disciples ces livres pleins de fables que ]o génie grec et romain a doués d'une immortelle et dangereuse beauté. Ce jour-là, on a proposé comme sujet de déclamation le thème suivant : Le vrai philosophe doit toujours être prêt à mourir pour la vérité. Il semble, au premier abord, qu'un pareil discours ne soit pas difficile à traiter pour des païens, le nom de Socrate se présente naturellement à l'esprit; mais les jeunes Romains n'ont fait que des cornpositions froides et insipides ; la conviction leur manque, ils ne comprennent pas qti'on se sacrifie pour de vaines opinions. Seul, le fils du martyr a rencontré Téloqucnce en déplaçant la question. Aussi, plus d'une fois, dans la chaleur du récit, le nom de chrétien s'est-il échappé de ses lèvres, au lieu de celui de philosophe, et il a dit la foi au lieu de la vérité, substitution peu nécessaire, car, si la foi n'est qu'une ferme croyance en la parole de celui qui ne peut pas errer, mourir pour elle n'est autre chose que mourir pour la vérité. Quoi qu'il en soit, Pancratius, dans l'ardeur de son zèle, s'est trahi aux yeux de ses camarades, et un jeune scélérat, Corvinus, 1(3 fils du préfet du prétoire, a déjà frappé d'un coup furieux l'enfant qui, en véritable chrétien, dompte sa colère et pardonne à son ennemi.

FATîIOLA. 333

En admiration dovnnt cotte jeune vertu, Lucine reconnaît le fils d'un héros. Pancratius aussi a senti quels devoirs lui impose le supplice de son père, il brûle de mourir pour sa religion.

,t — Ce sang qui coule dcins mes veines, s'érrie-t-il, et qui ne coule plus que là, c'est le sang de mon père. Je sais que naoïi père désire que ce sang soit versé comme le sien par amour pour son Rédempteur et en témoignage de sa foi.

« — Assez, assez, mon enfant! s'écrie la mère, frémissant l'une sainte émotion; ôte de ton cou cette bulle d'or, signe le l'enfance, j'ai un meilleur bijou à te donner. — Tu as hérité de ton père, ajoute-t-elle d'un ton encore plus grave et plus solennel, un noble nom, un rang élevé, de grandes richesses, tous les avantages du monde. Mais il y a dans cet héritage un trésor que j'ai gardé pour le jour où tu t'en montrerais digne. Je te l'ai caché jusqu'à présent, quoique je l'es- Limasse plus que l'or et les diamants. Il est temps de te le remettre.

a De ses mains tremblantes elle tira de son cou la chaîne l'or qui y était attachée, et pour la première fois l'enfant vit ijue cette chaîne soutenait une petite bourse richement brolée et ornée de pierreries. Lucine en tira une éponge sèche et ■ortement colorée.

« - C'est aussi le sang de ton père, dit-elle d'une voix en- Tccoupée et les yeux mouillés. Je l'ai recueilli moi-même de a blessure qui l'a tué, quand j'étais près de lui, déguisée, et îue je l'ai vu mourir des coups qu'il a reçus pour le Christ.

« Elle regarda tendrement cette relique et la baisa avec ferveur. Ses larmes, coulant avec abondance, tombèrent sur l'éponge et la mouillèrent encore une fois. La couleur en redei^int brillante et chaude comme si ce sang ne faisait que quitter le cœur du martyr.

« La sainte matrone porta l'objet sacré aux lèvres trcm- :>lantes de son fils, elles furent empourprées par ce baiser ]ui sanctifie. Pancratius vénéra la sainte relique avec l'émo- Jon d'un chrétien et d'nn fils ; il lui sembla que l'esprit de >on père descendait en lui et remuait jusque dans ses profon-

33C I-J^ LIDERTÉ RÏÏLIGIF.USK.

deurs le vase de son cœur pour que les eaux fussent prèles à couler librement. Toute la famille lui paraissait encore une fois réunie. La mère replaça la précieuse éponge dans l'écrin et la suspendit au cou de son fils en disant : — La première fois qu'elle sera mouillée, puisse être d'une source plus noble que celle qui sort des yeux d'une faible femme! Mais le ciel ne pensait pas ainsi, et le futur athlète fut huilé, et le futur martyr fut consacré par le sang de son père mêlé aux larmes de sa mère. »

De la maison chrétienne, l'auteur, par un brusque contraste, nous transporte dans la maison païenne du chevalier Fabius. C'est le fils d'un de ces puldicains, qui ont acquis une immense richesse aux dépens de la fortune publique ; un de ces hommes que Rome païenne entoure de considération et de respect, parce qu'ils ont une bonne table et ne pensent qu'à jouir doucement de la vie. Fabius n'est, du reste, qu'un personnage épisodique ; l'héroïne du livre, ou plutôt l'une des héroïaes, c'est la fdle de Fabius, la beUe Fabiola.

Fabiola n'est pas une de ces Romaines que Juvénal 'd marquées d'une flétrissure immortelle, l'auteur a reculé devant la crudité d'une telle peinture; la jeune fille qu'il nous représente ressemblerait plutôt à une lady anglaise, esprit fort, qu'à l'une de ces Romaines, chez qui les sens étouffaient la raison. Fabiola est pure, mais parce que la grossièreté du vice la révolte; sa chasteté n'est que de Torgueil. Fière, hautaine, impérieuse, irritable, gâtée par la fortune, c'est une épicurienne rafhnée, qui s'entoure des plaisirs délicats de l'intelligence et des arts; convaincue que tout finit avec nous, elle veut, sui* vaut son expression, lire jusqu'au bout le hvre de la vie, et le fermer tranquillement à la dernière page.

FaBIOLa. 337

Fahiola, c'est la vortu j^uivant le mondf*, c'est-à-dire un égoïsme élégant et qni se respecto..

Nous trouvons la jeune Romaine à sa toilette du soir, entourée de ses esclaves et de ses bijoux. Trois femmes l'aident dans ce grand œuvre : c'est Graia, l'adroite ouvrière ; c'est Afra, espèce de Canidie noire, toujours occupée de cosmétiques, de philtres et de poisons; c'est enfin Syra, la brodeuse, la servante attentive et dévouée, autrement dit, la chrétienne. Fabiola, couchée sur un lit de repos, tient dans sa main gauche un miroir d'argent, dont le manche est richement ciselé; son autre main joue avec un instrument étrange pour une femme : c'est un stylet aigu, qu'elle tient par un anneau d'or. Ce stylet, c'est l'arme favorite d'une dame romaine, pour frapper Tesclave qui lui déplaît en un moment d'humeur ou de caprice. Dans cette attitude nonchalante Fabiola reçoit les adulations de ses femmes. Une seule est muette, c'est Syra; quand sa maîtresse lui ordonne de parler, et même de la flatter, en ajoutant qu'elle a acheté la langue , aussi bien que la main de son esclave, Syra répond fièrement qu'elle a une âme, ce qui fait rire de pitié la hautaine Fahiola. Mais bientôt, hors d'elle-même, en entendant les folles théories de Syra, qui parle de l'égalité chrétienne , la fille de Fabius lance son stylet contre l'esclave qui l'humilie et qui la brave par ces étranges raisonnements; la pauvre Syra, toute sanglante, offre à Dieu ses souffrances pour racheter l'âme de celle qu'elle veut^ à tout prix, ramener au Christ, et qu'elle sauvera. Tel est l'intérieur d'une maison païenne, le luxe au dehors, au dedans toutes les passions.

Descendons maintenant au banquet où va régner

338 LA T.ir.r.RTi^. r.FLir.iri^F.

Fal)iola, là nous trouverons de nouvoaux ppr.«onnages. C'est d'abord Agnès, une jeune fille de douze ans, tout habillée de blanc, sans un bijou sur sa personne. Ses yeux sont comme ceux des colombes; mais souvent il y brille un regard d'amour, qui se perd dans l'infini; ils contemplent un être invisible pour tous, mais présent pour Agnès, et qu'elle aime ardemment. Agnès est la fiancée du Christ, qui lui a donné son anneau; ainsi le dit l'Église dans l'office de la sainte, ainsi le répète l'auteur du roman.

A côté d'Agnès se trouve un lourd sophiste, au cou épais : c'est un marchand de science universelle, c'est Calpurnius le philosophe, et, à ce titre, un ignorant et un sot. Près de lui est un tribun de la garde impériale, jeune héros de trente ans à peine, qui s'est déjà fait un nom à la guerre, et qui jouit auprès de l'empereur d'une faveur méritée. Franc, généreux, brave , en même temps sage , humain et modeste , c'est le seul prétendant qu'accepterait la belle Fabiûla; mais l'olficier ne songe point aux choses de la terre, c'est un chrétien, c'est Sébastien.

Reste enfin le dernier convive; on le nomme Fulvius. Jeune, mais eff'éminé, vêtu avec recherche, chargé de bagues et de bijoux, affecté dans son langage et ses manières, et par moment inquiet et soucieux, c'est l'espion, c'est le traître, c'est le délateur qui poursuit le? chrétiens, et s'enrichit de leurs dépouilles. Il a commencé la vie en livrant à la misère et à l'esclavage sa sœur Syra; et c'est lui qui, ne pouvant épouser Agnès, la vendra au bourreau. C'est une horrible figure que celle de cet homme, qui trafique du sang et de la foi d'autrui, elle est crayonnée avec tant d'énergie, qu'à la fin du roman, quand la grâce divine touche ce misérable et l'envoie prier

FABIOIA. 339

sur la tombe do ses \ictimes , on a quelque regret d'une fin si douce pour un pareil scélijrat.

Tels sont les personnages de notre histoire; les uns, comme Fabius, Calpurnius, Corvinus, Fulvius, c'est-à-dire les égoïstes, les sots, les espions et les traîtres, sont des personnages d'imagination; les autres, c'est-à-dire les chrétiens , Agnès, Cassianus , Pancralius, Sébastien, sont les martyrs mêmes qu'honore l'Église. Fabiola a ainsi les défauts d'un roman historique; les héros les plus intéressants n'y sont pas libres de leurs actions ni de leurs paroles, tout est réglé d'avance, l'imagination est arrêtée à chaque pas. La difhculté est plus grande encore que dans une œuvre ordinaire, car l'auteur, retenu par un scrupule respectable , n'a rien voulu ajouter à la physionomie consacrée de ses personnages, et, par exemple, c'est avec le texte même du bréviaire romain, qu'il fait l'histoire d'Agnès. Dans de pareilles conditions, un roman est impossible, car ce qui fait le roman, c'est le développement des passions et des événements ; ici toutes les figures chrétiennes sont forcément impassibles, il n'y a pour elles qu'une situation : le martyre attendu ou soufiert. Agnès, Lucine, Syra ne sont ni femmes, ni mères, ni sœurs; ce sont des saintes, toujours en prière, et qui toutes ont un regard mystérieux et absorbé, un front éclairé d'en haut et ceint d'une auréole; ce sont des madones du Pérugin. Sébastien et ses frères n'ont aussi qu'une pensée, et ne parlent jamais que de conquérir le ciel en mourant dans l'arène; il n'y a de vivants que les païens, encore sont-ils moins dos hommes que des bêtes féroces, qui ne savent que rugir et dévorer.

11 ne faut donc chercher dans Fabiola ni actioi

ni intérêt dramatique; on peut ouvrir le livre au hasard , on trouvera presque en chaque chapitre un épisode qui ne tient que faiblement à ce qui précède et à ce qui suit; c'est une suite de scènes où l'on nous peint la vie chrétienne, et c'est ainsi, je crois, que, pour être juste, il faut apprécier le livre. 11 y faut chercher non point une intrigue, mais des tableaux et des sentiments. A considérer les choses de la sorte, Fabiola n'est pas un ouvrage ordinaire, quoique je lui préfère de beaucoup les hvres où la fiction ne vient pas inutilement gâter la vérité, tel, par exemple, que les Mœurs des Chrétiens de l'abbé Fleury, ou les écrits de Néander. Mais on verra, je crois, avec intérêt la peinture des catacombes. Elle est faite avec amour et talent par un homme qui s'est souvent plongé dans ces sombres ruelles où, suivant lui, six millions de chrétiens reposent en paix, six millions d'hommes qui ont eu le courage de leur foi, qui ont immolé leur vie à la religion, ou, ce qui est plus diflicile encore, lui ont soumis les plus secrètes révoltes de leur cœur. Certes c'est la plus noble poussière que jamais ait reçue Rome, et bien plus respectable à mes yeux que la cendre des Césars, ces maîtres du monde, tristes esclaves de leurs infâmes passions.

La visite que Pancratius fait aux catacombes, sous la conduite du fossoyeur chrétien Diogène, est décrite uvec vérité et émotion. Pour ranimer quelques-unes des figures de ces premiers fidèles, déposés dans la paix, l'auteur s'est servi des inscriptions retrouvées dans cet abri du christianisme naissant, et il en a tiré un heureux parti. Peut-être l'antiquaire n'accepte-t-il pas toujours l'explication de ces titres funéraires, mais le sentiment est exquis, c'est ainsi qu'on devait

FABIOLA. '^il

parler dans les catacombes entre deux supplices. Ce qui est plus dramatique et non moins vrai , c'est le service divin célébré par le Pape dans ce vénérable sanctuaire. L'entrée soudaine des soldats qui répugnent à s'engager dans ces souterrains pour y poursuivre des misérables , les chants sacrés qu'on entend dans le lointain, ces lumières qui s'affaiblissent, ce troupeau qui se serre autour du pasteur pour se laisser courageusement égorger, cela est beau, cela est grand, et l'expression n'est pas au-dessous du sujet.

Je louerai encore les descriptions de martyres. C'était recueil du livre, qui n'est au fond qu'un long récit de supplices. En outre, dans le plan de l'auteur, il lui était impossible de s'écarter des actes que l'Église a conservés, et par conséquent on pouvait craindre la monotonie de ces tristes histoires. Le romancier s'est tiré avec talent de ces difficultés, et sans s'éloigner de la tradition, il a, par un choix habile, varié ces sanglantes horreurs. Pour moi, je l'avoue, je n'admets ces récits de martyres qu'à leur place, c'est-à-dire dans l'histoire, là où le courage des victimes nous apprend quel est le prix de la vérité; je n'aime pas qu'on joue avec la mort et le sang pour amuser notre oisiveté. Cette réserve faite, il ne me coûte pas de dire qu'il y a dans Fabiola un mélange remarquable de grâce et de sauvage énergie. Agnès, dont les bras sont trop minces pour que le bourreau puisse trouver un anneau qui les comprime, la petite Cœcilia qui, à peine étendue sur le chevalet, se fane et meurt comme une Heur brisée , voilà des scènes faites pour charmer ceux qui sont famihers avec les actes des martyrs; mais peut-être y a-t-il j[)lus de talent encore dans le

342 LA LIBtUTÉ RELIGIEUSE.

récit de la mort de Tarcisius, récit fondé sur quatre vers où le pape Damase nous apprend que Tarcisius, portant l'Eucharistie, aima mieux mourir que de livrer son trésor à des profanes '.

L'auteur nous représente le malheureux enfant entouré de misérables qu'a excités Fulvius; pour sauver le dépôt qu'on lui a confié Tarcisius serre ses bras sur sa poitrine, se laisse accabler de coups et traîner à terre. Il va périr quand accourt un vigoureux centurion, Quadratus, l'ami de Sébastien. Le géant a bientôt mis les assaillants en fuite j et alors :

a II n'a pas plutôt nettoyé le terrain, qu'il se met à genoux, et, les larmes dans les yeux, il relève avec la tendresse d'une mère l'enfant meurtri et presque évanoui, et du ton le plus doux il lui demande : « Es-tu gravement blessé, Tarcisius?

a — Ne t'en inquiète point, Quadratus, répondit l'enfant, en ouvrant les yeux avec un sourire, mais je porte les divins mystères, aies-en soin.

tt Le soldat prit l'enfant dans ses bras avec un respect profond, comme s'il portait non-seulement la douce victime qui venait de sacrifier sa jeunesse, les reliques d'un martyr, mais le roi et le seigneur des martyrs, la divine victime du salut éternel. La tète de l'enfant s'appuya avec confiance sur le cou du puissant soldat; mais ni ses mains ni ses bras n'abandonnèrent la garde du dépôt qu'on lui avait confié... Personne n'arrêta Quadratus, jusqu'à ce qu'une femme le rencontrant se mit à le regarder avec étonnement. Elle s'approcha pour voir de plus près son fardeau. Est-il possible? s'écria-telle avec effroi; est-ce là ce Tarcisius que j'ai rencontré il y a un moment si beau et si aimable? Qui a pu faire cela? —

Tarcisium sanctum Chrisli sacramenla gerentem, Cùm malcsuiia manus pelerel vnlgaïc profanis, Ipse aniniam poilus volult diniiUere caesus, Prudere quam canibus rabidi:} ojeluslia Diembra..

FABIOLA. •'^i3

Madame, répondit, Quadratus, ils l'ont lue parce qu'il était chrétien.

« La femme regarda la figure de l'enfant; H ouvrit les yeux sur elle, sourit et mourut. De ce regard vint la lumière de la foi, elle fut aussitôt chrétienne. »

Dans cette opposition de la force du soldat et de la grâce de l'enfant, il y a un tableau achevé; cette pauvre victime qui sourit en mourant rappelle de la façon la plus délicate ces premiers martyrs dont la tête sani^lante semble se ranimer en présence des frères et sourire dans le SoÂnt-Esprit \

Par malheur, à côté de ces touches si fines, on trouve souvent, et trop souvent pour mon août, des peintures sombres, chargées, violentes, qui rappellent involontairement que l'auteur de Fabiola a vu le jour dans la patrie de Zurbaran. Tel est, par exemple, le martyre de saint Laurent, raconté par le fossoyeur Diogène. Sans nier le talent du peintre, on peut trouver qu'il va bien loin dans l'horriJ^le.

« Racontez-moi, dit Pancratius, comment il seuffrit sa dernière et terrible torture. Ce devait être un spectacle effrayant.

« — J'ai tout vu, répondit le vieux fossoyeur, et chez tout autre c'est un supplice qu'on n'aurait pu envisager sans horreur. On l'avait d'abord placé sur le chevalet et tourmenté de diverses façons sans lui arracher un soupir, quand le juge ordonna de préparer et de chauffer ce gril, ce lit horrible. Voir celte tendre chair se gonfler et se crevasser sur le feu, profondément entaillée là où étaient les barres de fer par des blessures brûlantes et sanglantes qui coupaient jusqu'à l'os, voir la vapeur qui sortait de ce corps, aussi épaisse que si

' Voyeï le Martyre de saint Boniface, publié par Lucas Holsteniua. Cm7/i auiem conittnpluli fuisseul capulsaucli tnariijris, ri^it iiiSpiiilu Sani.'to, el coyuusccnics cum puoi Jhvcrunl amare dicemcs : Ne tncmi» wrii tioiiri iii paccaium <iuunla lociUi iumus de le, Jumule Clirini,

elle sortait d'une chaudière, et entendre le feu qui sifflait audessous à mesure que le corps se fondait; observer par moments le tressaillement qui glissait sur la surface de la peau, le jeu vivant que l'agonie donnait à chaque muscle, les convulsions soudaines qui soulevaient et peu à peu contractaient les membres, tout cela, je l'avoue, était le spectacle le plus épouvantable que j'aie vu de ma vie. Mais regarder l'attitude du martyr faisait tout oublier. Sa tête, qu'il levait au-dessus de son corps brûlant, était tendue en avant comme s'il était perdu dans la contemplation de quelque vision céleste, semblable à celle que vit son frère, le diacre Etienne. Sur sa face on voyait sans doute la chaleur du feu, la sueur y coulait, mais la flamme, qui brillait au-dessus de son front et parmi les boucles dorées de ses cheveux, formait comme une auréole autour de cette belle tète; on eut dit à le voir qu'il était déjà dans le ciel. Chacun de ses traits, calmes et doux comme toujours, était si bien marqué de l'ardent désir qui brillait dans ses yeux levés on haut, que vous eussiez volontiers pris sa ylace.

« Je le ferai, s'écria Panera tius, sitôt que Dieu le voudra. ■

Ce cri de Pancratius est colui de tous les héros du livre; il règne dans ce roman, depuis la première page jusqu'à la dernière, une ardtîut de martyre qui ne se ralentit jamais. On y retrouve non pas le calme grandiose de saint Cyprien, mais la passion de Tertullien, quelque chose de cette furie africahie qui ne sait pas se contenir, et que la mort et les supplices attirent par un appât mystérieux. Aussi je m'étonne que dans quelques pages de son livre l'auteur appelle le règne de Constantin une époque plus brillante que celle des martyrs. Pour lui, ce me semble, il n'en est pas de plus sympathique que celle qu'il décrit avec tant d'énergie; et à considérer le fond des choses, il n'en est pas de plus belle. Une fois victorieux, les chrétiens ont eu toutes les faiblesses de la puissance; les victimes de la veille ont

FABIOLA. 34rî

été trop souvent les bourreaux du lendemain. Le beau temps de l'Église est celui où des philosophes devenus chrétiens, un Justin, par exemple, réclamaient noblement la liberté de conscience et savaient mourir pour elle. Nulle fortune ne vaut cette glorieuse misère ; et ce qui aujourd'hui fait encore la grandeur de rjiglise, ce ne sont pas les temples et les richesses des païens que lui donna Constantin, c'est le sang que lui ont donné les martyrs.

Après avoir rendu justice au talent de l'écrivain, il me reste à faire deux critiques, l'une extérieure en quelque sorte, mais qui n'est pas sans intérêt; l'autre qui est d'une extrême gravité , et demande une sérieuse attention.

Le premier reproche que j'adresserai à Fabiola^ c'est de mettre la rehgion en roman, sans être un roman religieux. Je m'explique. Nous savons aujourd'hui ce que c'est qu'un roman religieux; les Anglais et les Américains ont tiré un excellent parti de ce genre de littérature. Des auteurs protestants, des femmes surtout s'en sont servis comme d'an moyen d'éducation , et le public a pris feu pour la morale chrétienne enveloppée d'une fiction aimable. Apprendre à la jeunesse qu'ici-bas il faut s'attendre aux épreuves et aux soutfrances , que chacun doit lutter avec le vice, et que la religion seule donne la force nécessaire pour soutenir noblement un combat dont l'issue n'est pas dans nos mains, c'est une heureuse idée; il est bon que dès le premier jour, et même en s'amusant, l'fnfant se pénètre de ces grands principes qui font l'honnne et le citoyen. L'auteur de Fahiola n'a point pris son sujet dans ce s(^ns; la morale tient peu de place dans son livre, qui est plutôt un récit des persécutions

3 J6 LA LIBERTÉ «ELÎGIEUSE.

impériales. Sans doute il avait le droit d'en agir de la sorte, mais il est permis do regretter qu'il ait laissé à miss Wetherell ou à miss Cumming la fleur même de l'Évangile. Dans Fabiola il y a bien plus de talent que dans les écrits de ces dames : le goût des arts, le sentiment de la nature, un style formé ; mai? Fabiola, qui s'adresse surtout à l'imagination, ne vaut comme œuvre d'éducation ni le Vaste Monde, ni l'Allumeur de réverbères. C'est une lecture qui peut exalter déjeunes âmes et leur inspirer l'amour du martyre, mais elle ne leur apprendra pas le difficile secret de se conduire en chrétiens dans les peines et les traverses ordinaires de la vie. C'est là cependant qu'est toute la valeur d'un roman, autrement ce n'est qu'une iable sans morale et le plaisir d'un moment.

La seconde objection est plus sérieuse et porte sur le ton du livre. Assurément l'écrivain a voulu donner à ses lecteurs de nouveaux motifs d'aimer et de respecter la religion; selon moi, il a manqué le but en le dépassant. Il y a dans certains chapitres de Fabiola une absence de goût, un mépris des convenances qui choquera tout chrétien et peut-être même le lecteur indiôerent. Ce jugement paraîtra sévère au premier abord; j'espère qu'on ne le trouvera que juste quand j'aurai donné des preuves à l'appui de mon opinion.

Prenons Fabiola comme un roman historique sur les premiers chrétiens : aussitôt nous nous trouvons en présence d'un souvenir redoutable; ce sont les Martyrs de M. de Chateaubriand. La comparaison des deux auteurs fera de suite ressortir le défaut que j'accuse. Laissons de côté la mise en scène, l'intrigue, les passions, tous ces ressorts qui étaient à la disposition de l'écrivain français et qui manquaient à son imitateur; no considérons que la façon dont la rcli-

gion est traitée dans les deux livres, nous verrons que M. de Chateaubriand a compris les limites du genre difficile qu'il avait choisi, tandis que l'auteur de Fa* biola les a trop souvent ouljliées.

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles,

a dit Boileau dans deux vers dont le sens vaut mieux (\iv\ l'expression. L'auteur du Génie du christianisme^ qui a souvent reproché à Boileau l'étroitesse de ses idées, et qui plus que personne a mis en relief la poésie du catholicisme, s'est cependant conformé par jnslhict à la sagesse de ce précepte. Il s'est habilement servi de toutes les pompes extérieures de l'Église; il a montré combien les fêtes, les cérémonies, les splendeurs du culte parlaient à l'imagination et au sentiment, mais il s'est incliné devant le dogme, et n'a pas porté une main téméraire sur l'arche sainte. 11 en est tout autrement dans Fabiola : l'auteur use ou plutôt abuse des mystères ; c'est la substance même de la religion qu'il plie à ses fantaisies; ce qu'il y a de plus redoutable pour des chrétiens devient dans ses mains une scène de roman. J'en citerai plus d'un exemple.

Dans le bréviaire romain, sainte Agnès parle r.^nime l'épouse du Cantique dos Cantiques, elle a la passion et les transports mystiques de la Sulamite. // a posé, dit-elle en parlant de son divin époux, il a posé im signe sur ma face pour que je ne reconnaisse aucun autre amant que lui ; j'ai reçu de ses lèvres le miel et le lait, et son sang a orné mes joues. C'est à lui seul que je garde ma foiK Que l'Église ait inscrit ces paroles dans l'of-

• Et letcxlo traduit par l'aulcur cl mis en dialogue avec quelques

3i8 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE.

fîce de sainte Agnès, vierc^e et martyre, c'est sans doute pour des raisons devant lesquelles le fidèle n'a qu'à s'incliner; mais changez de place ces élans d'une âme embrasée de l'amour divin, transportez dans une conversation vulgaire ce cri que Dieu seul doit entendre, qu'Agnès, vierge vouée au Seigneur, réponde par ces paroles mystiques à un païen qui lui demande sa main et qui se prend de jalousie pour un rival inconnu, la scène devient grossière, et il y a là, ce me semble, quelque chose de ridicule et d'odieux.

Ailleurs, Fulvius cherche à dépouiller sa sœur, Syra la chrétienne; le moyen qu'il emploie est au moins étrange. 11 sait que sa sœur a dans un coffret précieux la sainte Eucharistie. C'était un privilège des premiers chrétiens d'emporter quelques parcelles du sacrifice pour se communier eux-mêmes dans le feu de la persécution. « Fulvius, ajoute l'auteur', <( Fulvius savait en outre que ce que contenait ce « coffret était plus estimé que l'argent et que l'or; « il savait, comme les Pères nous l'apprennent, que « laisser tomber une miette du pain consacré était « considéré comme un crime, et que le nom àe, perle, (( qui était donné au moindre fragment, montrait (( que c'était chose si précieuse qu'un chrétien, doute nerait tout ce qu'il possède pour racheter ce trésor <( d'une profanation sacrilège. » Fort du secret religieux qu'il a surpris, Fulvius vole le saint dépôt, et ne le rend à sa sœur qu'en échange de toute la fortune qu'il convoite.

adoncissemenl?, ajoute : Jpsl me loin devoiione ccmmiito quem cum amavcro, casia sum, cum leiigero, munda sum, cum accepero, vivjo tum. Fubiola, part. II, ch. xn.

» Falnola, p.ut II, ch. xxxm.

FABTOLA. 349

Cottfi façon do Iraitor un des sacrements les plus augustes du catholicisme étonnera le lecteur; quelques paj^es plus loin il trouvera le baptême employé d'une façon non moins singulière'. Corvinus, qui a livré les chrétiens aux bêtes, est mordu lui-même par une pantlière. Près de mourir, abandonné de Dieu et des hommes, il reçoit la visite d'un solitaire arrivé d'Orient : c'est Fulvius, devenu chrétien, qui veut sauver l'âme de son ancien complice. Dans une scène qui pouvait être belle et noble, Fulvius expose au mourant la grandeur et les mystères du christianisme :

« Et maintenant, ajoute-t-il, tu me demanderas, Corvinus, comment le pardon est accordé à celui qui croit tout cela. C'est par le baptême; c'est en étant régénéré par l'eau et 1? Saint-Esprit.

« — Que dis-tu? s'écria îe malade avec répugnance.

« — C'est en étant lavé dans l'eau qui régénère.

a II fut interrompu par un rugissement convulsif plutôt que par un gémissement. De l'eau? de l'eau? Non ! pas d'eau pour moi ! Qu'on l'emporte. Et un spasme violent le saisit à la gorge.

« Fulvius fut alarmé, mais chercha à le calmer. « Ne crains pas, lui dit-il, qu'on te plonge dans l'eau quand tu brûles de la fièvre ; dans le baptême des malades, quelques gouttes suffisent, il n'en faut pas plus que n'en contient ce vase. » A la vue de l'eau, le malade se rejeta en arrière et écuma dans de violentes convulsions... Le pèlerin vit de suite que l'hydrophobie avec ses horribles symptômes avait été communiquée aii patient par la morsure de l'animal enragé. »

()u])lions un instant le nom de l'auteur, je le demande, est-ce l'éditication que produit cet épisode? Trjutor ainsi le, lîaptèmc et l'Eucliaristie , user des

• Fabiola, pari, li, ih.n.

3a0 LA LIBERTÉ RELTGIFUSE.

mystères avec celte familiarité, est-ce du respect ou de la profanation ? Est-ce une œuvre qui excite la piété ou qui révolte? J'en fais juge le lecteur, j'ajoute seulement qu'en tout ceci je n'accuse pas l'intention, qui est excellente, mais l'absence de ^oût et l'usage inconsidéré de choses et d'idées qui ne doivent pas sortir du sanctuaire. A juger en littérateur, un livre où se trouvent de pareilles pages n'est pas bon; à juger en cln*étien, il est dangereux.

En fermant Fabiola, je trouve sous ma main le Tableau de V éloquence chrétienne^ par M. Villemain. Voilà certainement un dos écrits modernes qui ont le mieux servi le réveil littéraire dans l'Eglise, sans être inutile au réveil religieux dans la société. Quel contraste avec Fahiola ! quel modèle exquis de convenance et de goût ! Dans ce livre écrit par un laïque, il était difficile de ne pas blesser les personnes pieuses qui ont toujours un certain effroi quand elles voient un profane toucUer à leur trésor; avec quelle délicatesse, ou, pour mieux dire, avec quel respect l'auteur a traite des choses sacrées ! Une main moins habile eût échoué dans le portrait do Synesius, M. Yillemain en a fait un chef-d'œuvre; sans rien sacrifier de la vérité, il a donné à l'histoire le charme d'un roman. Où a-t-il trouvé le secret de cette mesure parfaite ? où a-t-il pris co ton excellent, supérieur à la langue même de M. de Chateaubriand, parce qu'il est plus chrétien et plus vrai? Oserai-je dire que c'est en vivant avec ces païens, trop dédaignés par l'auteur de Fabiola, que M. Villemain a perfectionné son génie naturel, et que s'il apprécie les Chrysostôme et les Augustin avec tant d'élévation et d'élégance, c'est qu'il a puisé à la môme source que ces Père«^, et quc^ comme eux, il a eu

pour maîtres Démostliènc et Virgile? C'est là le prinlége de ces belles études; elles ne sont pas plus nécessaires au littérateur qu'au prêtre qui se fait Drateur ou écrivain; elles n'apprennent pas seulement l'art du beau langage, elles donnent la finesse iu goût et la délicatesse des sentiments, et c'est ainsi 5u'en empêchant les écarts d'un zèle aveugle et emporté, elles servent d'une façon efficace la morale 3t la religion.

Décembre 1855.

Page 1