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un sujet aussi considérable, car, à ne parler qu'en politique, rien n'est plus digne d'attention que ces grands principes qu'on retrouve partout, et qui, en réglant la conduite de l'homme et du citoyen, décident de la fortune des familles et des États.
Le réveil religieux dont nous sommes témoins n'est particulier ni à la France ni au catholicisme. Des causes semblables ont amené des effets pareils en Allemagne, en Suisse, en Angleterre. Partout il y a réaction contre l'incréduHté, partout les révolutions et le désenchantement ramènent à la foi, partout aussi la philosophie spiritualiste, le retour aux études historiques, le goût du moyen âge conspirent avec Tesprit religieux qui souffle sur la chrétienté. C'est une nouvelle vie qui anime l'Europe et qui produit des idées et des œuvres nouvelles. Chrétien ou piiilosophe , c'est avec joie qu'on doit saluer celte renaissance , car c'est la gloire et le bonheur de l'homme de chercher Dieu et de s'y attacher. Cette poursuite de l'éternelle vérité est toujours féconde ; alors même qu'elle s'égare, elle élève le cœur, et, en le détachant du culte de la terre, elle sert la cause de l'intelligence et de la liberté. Nous avons besoin de ce levain, nous qui savons par expérience où va le scepticisme, une fois qu'il n'est plus soutenu par l'ardeur de la lutte, nous qui pouvons hre dans le passé le jugement que l'histoire prononce contre toute société que le luxe asservit.
Parmi les courants divers, qui, en ce moment, emportent le protestantisme et l'éloignent ou le rapprochent de son berceau, il en est un qui le pousse vers le catholicisme, ou, si l'on veut, vers ces antiques traditions avec lesquelles on rompit brusquement au sei/ième siècle. En Angleterre, par exemple, tandis
Qu'une partie de l'Églisfi s'en va au calvinisme, ufiê autre partie, sous la conduite du docteur Pusey, fait revivre d'anciens usages, et reprend des cérémotlieâ toutes romaines. En Allemagne, sans pader des vieux luthériens^ plus fidèles à garder les traditions que l'esprit de Luther, on trouve de jeunes théologiens, élèves de Néander pour la plupart, mais plus hardis que le maître, et qui remplacent, par un éclectisme historique des plus larges, le rationalisme moderne et l'ancienne sévérité dogmatique. Je citerai pour exemple un homme nouveau dans la scietice, mais dont le livre fait sensation, c'est le révérend docteur Schajff, ministre luthérien, émigré aux États-Unis, et professeur de théologie au séminaire de Mercesburi^ en Pensylvanie ' . Sans doute, dans cette école, on se défend de revenir aux idées romaines, mais on établit un vaste système, qui comprend à la fois le catholicisme et le protestantisme comme les phases diverses d'un même développement, comme le double aspect d'une même vérité. En même temps on se rattache avec ardeur à la tradition, on reconnaît que le moyen âge a eu sa mission, qu'il a renouvelé la poésie, l'art, la politique, la science, l'Église, la religion ; on en fait le lien nécessaire entre l'antiquité et les temps nouveaux, le berceau du christianisme germanique et de la culture moderne; on déclare que la papauté, la scolastique, la mystique, les moines, les croisades, ont été des éléments essentiels de la civilisation, sans quoi, la réforme même n'eût pas été possiJjle. Après de pareilles concessions, et une
' Geschichle der aposiotichcn Kirclie ou Histoire de l Église apo8~ tolique, \mi' lu doclt'ur IMiilipp Scliafl", Leipzig, 1854. Voyez aussi un livre du niCrnc auteur, dtr IJcilitjc Auuuj>linu5, elc, ou Saint Aujuilui, sa vie ei sa conduite, Berlin, 18ô4.
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si Jurande justice rendue au catholicisme, la ligne qui sépare les deux confessions devient bien étroite ; il semble que les meilleurs ioi^iciens sont ceux qui franchissent le pas et vont droit à l'Édise romaine, comme Gfrœrer et Hurter en Allemagne, comme Newman et les Wilberforce en Angleterre. Des âmes ardentes ne resteront jamais sur ce point entre deux abîmes où se tient le docteur Pusey.
De tous les emprunts faits au catholicisme par les protestants modernes, il n'en est aucun qui soit plus visible que celui des diaconesses ou sœurs de charite. En Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en France, on a trouvé que la Réforme avait été trop loin en supprimant tous les Ordres rehgieux, sans épargner même ceux qui se vou'^iient à la pratique de la charité ; plus on a été sensible aux reproches que les catholiques adressent à la froideur protestante, moins on a voulu laisser à Rome l'honneur d'avoir seule ses sœurs de charité , ses frères de Saint-Joseph et ses lazaristes. U y a plus de trente ans qu'on a commencé d'établir ces œuvres pieuses, mais la guerre d'Orient a tout à coup porté l'attenlion publique de ce côté. On se souvient des plaintes que firent éclater les journaux anglais , lorsque , au début de l'expédition de Crimée , la misère et le choléra éprouvèrent cruellement l'armée britannique , on n'a pas oublié avec quelle vivacité la presse de Londres opposa à la négligence de l'administration anglaise les soins admirables de nos sœurs de charité. L'Angleterre voulut rivahser avec la France ; une femme jeune et riche , qui s'était consacrée au souhigeuKMit des malheureux , miss Florence Nightnigale , fut chargée d'organiser <jn Orient un service qui ra[>pclle en quelques points
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celui des sœurs catholiques; elle l'a fait avec un courage vraiment chrétien, et, secondée par des femmes dévouées, elle a réussi dans sa sainte mission.
Cet événement, qui a ému l'Angleterre, pays où la charité est si populaire et si féconde, a inspiré les lectures que mistriss Jameson a faites à Londres en février 1854; et, à la demande universelle, ces lectures sont devenues un livre, qui en est à la seconde édition'. Mistriss Jameson, qui parle et qui écrit avec feu, ne voit rien que de grand et de beau dans Tinstitution des sœurs, protestantes ou catholiques ; elle célèbre cette communion d'amour et de travail, qui tire la femme de son oisiveté et l'associe à l'homme par la charité ; elle fait aux sœurs une longue et glorieuse généalogie, qui, de Paula, la noble fille des Scipions et des Gracques, va aux hospitalières, aux sœurs grises, aux béguines, aux ursulines, à Louise de Marillac, aux diaconesses de Kaiserswerth et à miss Nightingale. Les nombreux applaudissements qu'elle a reçus, et le succès du livre, prouvent assez que mistriss Jameson exprime avec éloquence ce que chacun a dans le cœur.
Le livre de madame de Gasparin^ (je crois qu'il n'y a aucune indiscrétion à lever un anonyme si transparent et si connu) ne ressemble pas à celui de mistriss Jameson. Loin d'être un éloge, c'est un cri de défiance et d'opposition. Personne assurément ne mettra en doute la charité de la noble dame, à qui nos pauvres soldats doivent la première idée de la souscription nationale, un de ces souvenirs de la patrie, qui
' Sisters of charity, Londres, 1865, in-l2.
' Des corpoiaiiuns monasli'iues au sein du proie ataniismc, 1855, « vol. iQ-8.
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font tant de bien aux absents ; pour que madame de Gasparin attaque l'institution des diaconesses , il faut donc qu'elle y voie autre chose qu'une œuvre de bienfaisance; ce qu'elle blâme ne peut pas être ce que mistriss Jameson loue si justement et si bien. En eflet, ce que combat madame de Gasparin, c'est, comme le dit le titre de son livre, l'établissement de corporations monastiques au sein du protestantisme ; elle voit dans ce fait un abandon du principe même de la Réforme, un retour au catholicisme. La question qu'elle examine est une question générale , c'est une phase du protestantisme qu'elle étudie ; son livre n'est pas un pamphlet de circonstance , mais une page importante de l'histoire religieuse de notre temps.
Avant tout, l'auteur commence par nous faire connaître les maisons protestantes , nous le suivrons dans cet exposé, car les faits sont peu répandus en France, quoique de nature à intéresser tous les partis.
C'est à Kaiserswerth, petite ville située sur ly Rhin, dans le voisinage de Dusseldorff, qu'un homme de bien, M. le pasteur Fliedner, a commencé, il y a trente ans, une série de fondations pieuses, qui semblent empruntées de saint Vincent de Paul. Pénitencier, hospice pour les fous, maison pour les orphelins, salle d'asile, hôpital, école normale pour former des diaconesses à l'éducation des enfants, ce n'est là qu'une partie des œuvres que M. Fliedner a imaginées dans son ingénieuse charité, et qu'il a exécutées sans autres ressources que son amour des pauvres et la générosité des fidèles.
Pour ne parler que de l'hôpital, c'est en 183G que M. Fhedner l'établit dans une maimfacture abandonnée. Ce qui l'avait conduit à cette fondation, c'était
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le manque de bonnes gard<?s pour soigner les pauvres malades et le désir d'ouvrir aux femmes chrétiennes une carrière où elles pourraient employer leur dé« vouement naturel. M. Fliedner commença petitement, comme d'ordinaire, avec une seule garde et un seul malade. A la fin de la première année, sept femmes s'étaient présentées volontairement, on avait soigné soixante personnes à l'hôpital et vingt-huit à domicile. En 1854, la maison contenait cent vingt lits, presque toujours occupés, on avait reçu plus de six mille pensionnaires depuis l'ouverture de l'institution.
Toutefois, et c'est en ce point que les œuvres et les idées de M. Fliedner nous intéressent, soigner les pauvres de Raiserswerth n'était point l'objet principal de cette fondation ; ce qu'avait voulu l'excellent ministre, c'était établir une pépinière, j'oserais presque dire un Ordre de diaconesses, ou sœurs de charité protestantes. Quand on lit la règle de Raiserswerth, on voit que son auteur a eu sous les yeux la règle des sœurs cathohques; les différences, s'il y en a, n'ont rien d'essentiel. Quelques mots permettront d'en juger.
A Raiserswerth, on reçoit à la vocation les filles ou veuves ayant plus de dix-huit ans et moins de quarante ans. On prend à l'essai, pendant six mois, chacune de celles qui se présentent pour cette pieuse mission; pendant ce temps, l'élève paye pension et ne porte point de costume distinctif. Si elle persiste dans sa vocation, et si elle est agréée, elle subit une seconde épreuve d'un à trois ans; c'est le noviciat des sœurs catholiques ; elle prend alors l'habit de la maison, et l'on se charge de son entretien.
Ce noviciat est suivi d'une consécration solennelle
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la diaconesse s'en£,'ago à servir l'œuvre pendant rinq années et promet une obéissance filiale à la direction. Ce service est gratuit; chaque sœur reçoit annuellement une petite somme pour s'habiller, mais rien de plus, et il lui est défendu de rien accepter pour les soins qu'ells donne. Si l'âge ou la maladie paralysent son zèle, elle trouve des secours et un abri dans la maison-mère. On voit que nous ne sommes pas trèsloin d'un couvent.
Sans doute, il n'y a ni clôture ni vœux perpétuels, mais nos sœurs de charité ne sont pas non plus cloîtrées, et dans l'Ordre de Saint-Joseph, pour ne citer que cet exemple, les vœux sont annuels. Des deux parts, c'est la vocation, c'est-à-dire la volonté seule qui enp:a2;e, lien d'autant plus fort sur les âmes délicates que c'est la conscience qui l'impose et qui le maintient. Du reste, la maison protestante a tous les caractères d'un Ordre catholique : le noviciat, la profession, l'habit, les trois vœux de célibat, d'obéissance et do pauvreté. Le nom y manque, mais la chose y est, comme le montre madame de Gasparin, j'ajoute qu'il n'en peut pas être autrement, car ces conditions sont nécessaires pour constituer une communauté permanente; ce sont elles qui distinguent une corporation rehgieuse d'avec une école normale qui change et se renouvelle tous les jours.
Dans l'Allemagne luîhéricnne , la fondation de M. Fliedner a été accueillie avec grande faveur, A Berlin, l'hospice de Béthanie, placé sous la protection de la reine, est devenu une maison-mère, dirigée par madame la baronne de Rantzau, qui a été s'instruire à Kaiserswerth. Breslau, Francfort, Dresde, Elberfeld, Kreuznach, Sarrebriick ont des diaconesses pour soigner leurs malades. Le roi de Prusse, que la bonté de
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son cœur incline vers de pareilles institutions et qu'un, goût prononcé pour le moyen âge éloigne pins qu'il ne le croit des idées de la Réforme, s'est fait le protecteur de l'œuvre, et en Orient, par exemple, on trouve des sœurs protestantes partout où il y a un consul prussien, à Constantinople, à Smyrne, à Beyrouth, à Jérusalem. L'œuvre s'est aussi répandue d'elle-même hors d'Allemagne, comme à Nimègue ou à Utrecht, elle a suivi l'émigration germanique à Londres et même à Pittsburg, aux États-Unis. En somme, le succès a été tel, qu'en J8o3 on comptait 116 diaconesses desservant 23 hôpitaux. Mistriss Jameson a donc raison de dire que l'épreuve est décisive, et qu'une société protestante peut avoir aussi ses sœurs de charité.
Dans son zèle inépuisable, M. Fliedner a voulu former des frères protestants, qui fussent infirmiers, maîtres d'école, diacres d'église; mais l'établissement de Duisburg, plus récent que Kaiserswerth, n'a pas aussi bien réussi. Il est vrai qu'un rival de charité avait pris les devants, c'était le fondateur du Hauhe Haus, à Horn, près de Hambourg, M. le candidat W'ichern. M. Wichern est un des personnages les plus curieux de l'Allemagne chrétienne; c'est un utilitaire en rehgion, un de ces hommes qui à force d'activité et d'inventions remuent tout un pays, s'emparent de l'opinion, et font triompher la cause de l'Évangile en la mettant à la mode. C'est M. Wichern qui, après avoir établi au Rauhe Haus une colonie pour les orphelins et les jeunes condamnés, a imaginé en 1849 la Mission intérieure^ c'est-à-dire tout un
' Die inmrc Mission der deutschen evaugelischen Kirche. llam- )urg, ISiU.
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(însomblf' dn moRuros calrulées pour sauvpr de l'icrnorance et du crime cette foule païenne de nos villes, qui n'a jamais reçu la parole du Christ. Comme M. Fliedner, M. Wichern a cherché un modèle dans le catholicisme, il a imité l'ahbé Rey, le fondateur d'Oulhns. C'est à l'exemple des Joséphins qu'il a voulu former des surveillants de prison, des directeurs d'asile, des visiteurs des pauvres; mais, à la ditlérence de Raiserswerth, il a conservé à son établissement le caractère protestant; on n'y connaît ni le célibat, ni le renoncement au salaire, ni l'obédience. Le Rauhe ffaus est une école normale, ce n'est pas un couvent.
L'Angleterre a aussi ses diaconesses sous un autre nom. Ce sont les nursing sister^s ou sœurs gardesmalades établies par madame Fry, sainte femme qui a consacré toute sa vie à la charité, et dont le nom est béni dans les prisons; ce sont encore les sisfers of Mercy instituées par miss Sellon sous la protection de la haute Église. La fondation de madame Fry n'est qu'une école chrétienne pour l'éducation des gardesmalades; les sœurs de la Merci sont au contraire un Ordre religieux.
S'il est du reste un pays où l'imitation du catholicisme soit natureUe , c'est l'Angleterre, qui, dans quelques-unes de ses croyances, dans sa hiérarchie, dans sa discipline, dans la forme de son culte, a «conservé tant d'éléments romains. C'est de la liturgie anglicane que Jacques I" disait avec esprit qu'il n'y voyait qu'w/îe messe moins bien chantée. Aussi ne faut-il pas s'étonner si miss Sellon a pu étabhr dans les environs de Devonport un vrai couvent, avec oratoire, tableau sur l'autel, croix sur les habits, heures canoniales, vie commune, renoncement au salaire, célibat,
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obrtlionce filialo envers la mère ?upf''rieTire. Il y a dans l'Église anp^licaiie de hauts fonctionnaires, et à leur tête l'évêque d'Exeter, le protecteur de l'œuvre de la Merci, qui rej^rettent publiquement l'absence d'Ordres religieux, comme une intériorité de leur communion, et qui applaudissent à l'exemple que donne miss Sellon. En quelques points sans doute la maison de la Merci se distingue de nos couvents les plus sévères ; on y repousse des abstinences exagérées, on y respecte les droits de la famille; nonseulement les parents sont reçus chaque jour à des heures marquées, mais on donne à chaque sœur des vacances annuelles pour qu'elle se retrouve parmi ., les siens et ne rompe pas un lien sacré. Toutefois, j malgré ces nuances , le fond est tellement romain que l'œuvre a soulevé les répugnances de l'opinion, et que le clergé de Plymouth Ta dénoncée publiquement. Les sœurs de la Merci font des prodiges de charité; à Devonport, à Londres, à Bristol, elles nourrissent les pauvres, elles onjt des maisons pour les orphelins, des refuges pour les vieux marins, des collèges pour les fils de matelots, des écoles pour les petits misérables {ragged schools) ; mais l'institution a un aspect trop catholique pour être populaire. Mistriss Jameson ne parle même pas de miss Sellon; à Londres, quand on a besoin de gardes-malades pour la Crimée ^t que les offres arrivent de toutes parts, c'est à peine &i l'on accepte quatre sœurs delà Merci. C'est à miss Nigbtingale que le ministère s'adresse, c'est-à-dire à une personne libre, quoique élève de Kaiserswerth, et ce qu'on lui demande c'est d'établir des infirmières chrétiennes ; rien de plus : on ne veut ni diaconesses, ni sœurs de charité.
Dans les pays calvinistes, on a essayé aussi des
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[liaconesses, mais avec pou de .-uccès. En Suisse, M. le pasteur Germond dirif^e l'établissement d'Échallens, transféré aujourd'hui à l'hospice de Saint-Loup sur une des pentes du Jura. A Paris, M. le pasteur V^ermeil, assisté de respectables confrères, a commencé en 1842 une œuvre semblable. Un hospice, un refuge pour les repenties, des ouvroirs ont été confiés à des diaconesses. De l'aveu même de leurs adversaires, ni Iti zèle, ni la piété, ni l'inteUigence n'ont manqué aux fondateurs ; mais ils ont rencontré une vive opposition qui a gêné leur entreprise. Paris, par exemple, en 18o4, ne comptait que quatorze sœurs et douze aspirantes ou novices : l'œuvre faibUssait au lieu de grandir,
A quoi tient cette impuissance ? à rien autre chose qu'à la défaveur avec laquelle les calvinistes voient cette imitation des usages romains. En vain M. Germond, M. Vermeil et leurs amis protestent contre une répugnance qui leur paraît injuste, en vain ils proclament bien haut que les diaconesses ne ressemblent en rien aux sœurs catholiques ; on ne les écoute pas, on leur signale ces caractères qu'ils essayent en vain d'affailjlir : le célibat, l'obédience, la pauvreté volontaire, la vie conventuelle. En ce point, dans l'Église réformée, tous les partis sont d'accord; c'est madame de Gasparin qui jette le cri d'alarme; mais ce cri est répété par le journal de M. Coque rel ', et je vois les mêmes défiances exprimées avec non moins de fermeté dans la Revue chrétienne •, par un homme qui a autant de modération que de talent,
• Voijez (laiH U /.Je;j, joiinuil des Églises réformées, 7 juillet 1865, un bon arlii-le de M. A. Kcville.
' Ikvuc cluélicnnc, ii» G, juin 1855.
M. Edmond de Pressensé. Et pendant que les calvinistes repoussent toute espèce de corporation charitable, un luthérien français, M. le pasteur Haerter établit à Strasbourg une œuvre semblable à celle de Raiserswerth, et il réussit. Les Jungerinnen Jesu [Jungem est en allemand le nom des disciples du Sauveur) se muitiphent comme les diaconesses. La maison fondée en 1842 compte soixante sœurs en 1854, elle répand ces fidèles servantes des pauvres dans toute la vallée du Rhin. C'est donc bien l'esprit de Genève qui se soulève encore une fois contre l'esprit de Rome, et qui rejette avec jalousie tout ce qui tient à un système abhorré.
C'est là, dira-t-on, une querelle intérieure qui prouve l'impuissance et la sécheresse du calvinisme; à quoi bon nous parler de ces misères? Je crois au contraire qu'il y a là une question d'une gravité extrême, je ne sais rien qui prête plus à la réflexion que la façon dont une même révélation contenue dans un même livre a été prise par les deux Églises chrétiennes les plus logiques : l'une la plus ancienne, la plus puissante , la plus nombreuse de toutes , qui est fondée sur l'autorité infaillible d'un chef, l'autre qui ne connaît que l'individu, Eghse qui ne date que de trois siècles, mais qui depuis lors a toujours grandi, qui règne en Amérique, et qui, partagée en mille sectes, ne perd rien cependant de son indomptable vitalité.
Pour les catholiques, la Bible est un livre muet, sinon riême un livre dangereux pour les imprudents qui l'iwterrogent sans y être préparés et conduits ; il faut à la Bible une voix vivante qui en donn<î le vrai sens; cette voix, c'est l'Église, toujours inspirée par son divin fondateur. L'Éghse a trouvé dans la Bible
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des choses qui sont de précepte étroit et des choses qui sont de conseil : à côté de la vie ordinaire elle a placé une vie plus parfaite, un idéal qu'elle propose aux esprits ardents, aux cœurs passionnés, aux âmes dégoûtées de la terre. Il y a chez les catholiques deux sociétés personnifiées par les deux sœurs de Lazare, Marthe et Marie. A côté du peuple qui travaille, qui porte le poids du jour, qui se marie, qui élève ses enfants, il y a un peuple qui vit d'aumônes, qui prie, qui se consacre au soin des malades, des pauvres, des vieillards. Cette société, qui a choisi la meilleure part ^ est bien plus parfaite que sa sœur, et tandis que cette dernière se nomme le siècle^ l'autre s'intitule elle-même, et dans un sens raffiné : religion.
On voit ce que sont les couvents pour l'Église catholique ; c'est le couronnement de l'œuvre , c'est l'idéal de la vie. Dans la multiplication des communautés l'État peut craindre un abus, l'Édise ne verra jamais dans les sœurs et les religieux que les plus parfaits des chrétiens, elle considérera toujours un Ordre nouveau comme une nouvelle mihce qui lui promet un triomphe de plus.
Il en est tout autrement dans le calvinisme ; c'est le contre-pied des doctrines romaines. Point de clergé privilégié qui interprète la Bible; chacun est chargé de sa propre conduite, chacun est prêtre et laïque à la fois; par un miracle perpétuel, le livre saint répond directement au cœur pieux qui l'interroge ; c'est ce que ^lilton , le poète puritain, a expiimé eu de beaux vers :
God hath now sent his living oracle Into Ihc world to teach his final will,
» bainl Luc, X, \2.
And sends his spirit of truth henceforlh to dwell
In pious hearts, an inward oracle
To ail truth requisite for men to know ^
Comme ils n'ont pas une Église infaillible qui puisse distinguer dans l'Écriture sainte, les réformés regardent la parole de Dieu comme toujours obligatoire, et également obligatoire pour tous. Il n'y a donc pas chez eux deux sociétés, l'une qui appartienne déjà au ciel, l'autre qui appartienne à la terre; il n'y a qu'une seule société qui travaille et prie en même temps. Il n'y a pas de frères, il n'y a pas de sœurs, parce que tous les chrétiens sont également frères et toutes les chrétiennes également sœurs; la prière et la charité sont pour tous un devoir étroit et pareil, il n'y a point de zèle privilégié ni de dévouement exceptionnel.
Dans cette république de fidèles, où chacun répond de sa foi et de ses œuvres, s'il y a place pour des associations déterminées, il n'y en a pohit pour des communautés qui absorbent toute la vie. Une seule de ces unions perpétuelles est sacrée pour les réformés, c'est le mariage, institué par Dieu au commencement du monde, sanctifié à Cana par le preinier acte public du Sauveur, et pratiqué par les apôtres. Et comme le mariage est pour eux d'institution divine, et qu'ils ne connaissent ici-bas qu'une seule société, qui est la société laïque, ils ne voient aucune grâce, aucun mérite particulier dans le cé-
• Dieu vient d'envoyer dans le monde Jésus-Christ, son vivant oracle, pour enseigner sa volonté suprême, cl il envoie son espiil de vOrilé pour habiter désormais dans les cœurs pieux, comme un oracle intérieur pour toute» les vérilcs que riiouiine a besoin de connaître. {Parudise reyaintd, buok I.)