MADAME DE G AS PARIAT
libat, ils en repoussent le vœu comme une fausse sainteté.
Le respect du mariage emporte avec lui le respect de la famille; aussi la vie conventuelle, qui remplace la parenté du sang par une affinité spirituelle, ne seml)le-t-olle aux réformf's qu'une dangereusp illusion. Madame de Chantai passant sur le corps de son fils désespéré pour aller se ranger sous la direction de saint François de Sales, ne leur paraît rien moins qu'admirable; ils ne comprennent pas qu'il y ait quelque chose de grand ni de saint à rompre des liens que Dieu même a établis. Tout au contraire, ils croient qu'en délaissant les devoirs de la vie ordinaire pour se livrer à la seule piété ou à la seule charité, l'individu s'amoindrit. Une occupation exclusive fausse le cœur aussi bien que l'esprit, tandis que la vie domestique et les devoirs qu'elle impose font un contre-poids nécessaire à notre failjlesse, à nos illusions, quelquefois même à notre orgueil.
C'est surtout l'obéissance conventuelle, le principe même de toutes les communautés, que les réformés repoussent; ils y voient l'atteinte la plus profonde que puisse recevoir une âme chrétienne, c'est pour eux la destruction de l'individu. « Si, dit avec chaleur « madame de Gasparin, si tout dans la Bible nous « prêche l'esclavage absolu du chrétien envers Dieu, <( tout nous y prêche l'indépendance du chrétien (( envers l'homme'. » L'Évangile règle l'autorité du père, de l'époux, du maître, du pasteur, il n'impose pas d'autre obéissance ; l'individu est fait pour se mesurer avec la vie, personne n'a reçu le droit de disposer de l'àme d'autrui, et, sous le nom do
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vocation, de lui créer des devoirs factices et des torts qui n'en sont pas. Ce vœu d'obéissance chatouille une secrète faiblesse de notre âme ; on se plaît à l'idée qu'on n'a plus rien à décider, on se sent heureux d'échapper par le sacrifice de la volonté à cette surveillance, à ces épreuves de tous les moments qui font l'homme et le chrétien. « Mais, dit noblement « l'auteur ' notre indépendance ne nous; appartient « pas plus que notre vie. Sacrifier l'une comme « l'autre quand Dieu ne l'a pas ordonne, c'est tou- <( jours commettre un suicide ; nous ne sommes pas 4. plus libres d'abandonner que de mépriser nos « droits. »
Quant à la pauvreté volontaire, madame de Gasparin la repousse comme une vanité et comme une chimère : une vanité, parce que les apôtres acceptaient un salaire ; une chimère, parce que le service de la diaconesse est vraiment payé par son entretien, c'est-à-dire par l'aumône des fidèles. Je trouve que raisonner ainsi , c'est aller trop loin ; la sœur qui se dévoue au service des pauvres renonce à la fortune, aussi bien qu'aux autres douceurs de la vie ; on peut lui contester le mérite, mais non pas le fait du sacrifice.
Nous savons maintenant ce qu'attaque et [ce que défend madame de Gasparin. Ce qu'elle combat, ce n'est pas le soin des pauvres et des malades, c'est l'institution d'un Ordre religieux, c'est la charité officielle d'une corporation, substituée à la charité individuelle; ce qu'elle défend, ce sont les devoirs imposés à chaque chrétien; elle ne veut pas qu'on fasse comme Clovis, fondant des monastères pour expier
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SCS crimes, elle n'admet pas qu'on soit pieux et charitable par procuration. Lui opposé-t-on le bien visible,fait par des corporations, elle ne le nie pas, mais elle répond que la charité la plus féconde, c'est la charité libre, celle qui n'est pas organisée. Lui reprochet-on l'impuissance ou la sécheresse de la charité protestante, elle compare aux pays catholiques les contrées où règne la Réforme ; elle demande si la mendicité n'a pas toujours grandi avec les couvents, si, dans la Suisse calviniste, on ne prévient pas et on ne soulage pas mieux la misère que dans la Suisse catholique ou dans la Savoie, si nulle part il y a des œuvres plus belles et plus nombreuses qu'aux Etats- Unis, si ce ne sont pas des protestants qui ont inventé la veille des malades, les ragged schools, les écoles du dimanche. C'est ainsi que partout l'auteur oppose l'action individuelle à ce qu'elle nomme le communisme religieux, et on ne peut nier que les apparences ne soient pour elle, je dis les apparences, car la misère, comme la richesse des peuples, est un problème compliqué, que la rehgion seule ne résout pas.
Dirons-nous que madame de Gasparin a raison de façon absolue? Non. Le principe sur lequel elle appuie ses arguments : Toute la Bible et rien que la Bible ^ n'a de valeur que dans son Église , c'est là seulement que l'auteur nous semble invincible. Ce principe, les catholiques ne le reconnaissent pas; les luthériens et les anglicans n'en admettent pas toute la rigueur. Cette base écartée, on se trouve en présence de l'infinie variété, de l'inépuisable fécondité de l'esprit humain, et il deWent au«si impossible d'accorder tous les chrétiens sur la question des Ordres monastiques que sur le symbole même de la
religion. Au fond, ce qui reparaît ici sous une forme nouA-elle, c'est le problème qui divise les deux Églises ; c'est toujours, sous d'autres noms, l'éternelle querelle delà liberté individuelle et de l'autorité.
Il y a cependant une part de vérité générale dans les critiques de madame de Gasparin, et les catholiques même en peuvent faire leur profit. Aujourd'hui la mode est aux fondations charitables ; on y pousse de tous côtés, et, pour peu que l'enthousiasme dure, la société sera bientôt retombée' sous une tutelle qu'une fois déjà elle a brisée. Quand nous aurons donné à des frères et à des sœurs les crèches, les salles d'asile, les écoles primaires, les écoles d'apprentissage, les collèges, les colonies agricoles, les orphelinats, les prisons, les refuges, les hôpitaux, les hospices, quand des religieux élèveront nos enfants, soigneront nos malades, distribueront nos aumônes, je vois bien que la charité conventuelle fera de nouveaux prodiges et brillera du plus vif éclat ; mais que restera-t-il à la famille? Où donc l'individu puiserat-il cette force morale, qui fait la grandeur et le mérite de la vie? Les premiers soins qu'une mère donne à sa fille, l'éducation de tous les jours que demandent nos enfants, l'assistance que réclament un père, un fils, un époux malades, la visite des pauvres, la vue de la misère et de la maladie, l'aumône accordée à propos , distribuée avec discrétion, tout |cela, c'est la grande école que Dieu a faite pour former des hommes , ce sont les épreuves dont nous avons besoin pour tempérer notre égoïsme , et sanctiher notre prospérité. Au milieu des jouissances de la civilisation, avec une administration qui agit pour nous, notre vie est déjà trop molle, l'individu s'énerve, la famille s'atiàiblit; n'achevons pas celte ruine, et,
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comme le dit justement madame do Gasparin, prenons garde de saper la famille à coups de bonnes intentions.
En finissant, je ne louerai l'auteur ni de son talent, ni de son courage, quoiqu'il en faille beaucoup pour attaquer de front l'opinion; cette conviction profonde, et qui va souvent jusqu'à l'éloquenco, n'a pas besoin de mes éloges; mais je dirai que ce livre a le grand mérite de faire mieux comprendre et mieux aimer la loi suprême de l'Évangile. Il y a dans cette parole animée une chaleur communicative ; en l'écoutant, on sent mieux que, dans toutes les œuvres que la religion commande, une seule chose est nécessaire, une seule chose est sainte et divine; ce n'est ni l'habit, ni lo célibat, ni l'obédience , ni les vœux, c'est une chose plus grande, exigée de tous, mais accessible à tous, c'est l'amour, c'est la charité.
Une dep plus agréables surprises qui attendent le voyageur au delà des Pyrénées, c'est la beauté de la peinture religieuse; rien, du moins, ne montre sous un jour plus nouveau tout ce qu'il y a d'original dans le génie espagnol. On ne parle pas seulement de Murillo, qu'on ne peut bien apprécier qu'à Séville, mais il n'est guère d'église qui ne possède quelque ancienne toile faite pour rester dans le souvenir de ceux qui l'étudient. La Vierge, heureuse de montrer l'enfant-Dieu aux bergers qui l'adorent avec une piété naïve, Marie, emportée dans les cieux par des milliers d'anges qui se disputent le bonheur de touclier son manteau, des saints en extase, et dont les genoux ne touchent plus la terre, quelque moine contemplant avec un amour ineffable l'enfant Jésus, qui, de sa petite main, lui tend une fleur de lis, voilà les sujets favoris de l'école espagnole, et, d'ordinaire, elle les rend avec une singulière vérité. Ne lui demandez pas la noblesse de l'art italien; elle a une foi trop simple et trop ardente pour rêver l'idéal du Pérugin ou de Raphaël; elle peint ce qu'elle voit, avec un naturel souvent un peu bas, mais avec une incroyable vivacité. C'est surtout dans les cloîtres qu'on sent tout ce qu'il y a de sincérité et de chaleur dans la peinturo espagnole. Dans ces longues galeries, qui entourent de leur solitude un jardin planté de citron-
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niers et de lauriers, seule patrie de quelques moines oubliés de la terre, souvent un frère, artiste inconnu, a passé sa vie à dessiner sur les murs les annales de son Ordre ou de son couvent. Cette main sans expérience, ce n'est pas celle de Fra Angelo de Fiesole, mais, dans le sentiment qui la guide, on retrouve cette piété , qui ne permettait pas au moine italien de peindre le Christ en croix, sans pleurer. La Vierge, qui apparaît au coupable et lui montre, en le sauvant, la seule retraite où n'entrent ni la peine ni la honte, un frère, heureux de mourir, et qui, prêt à recevoir le viatique, élève au ciel ses bras amaigris, et des yeux où brille l'espoir d'une gloire prochaine; tout, dans le choix des sujets, comme dans l'attitude des personnages et le jeu des physionomies, révèle au voyageur étonné une vie qu'il ignore, des joies et des douleurs qu'il ne comprend plus, tout un monde enfin, que les sages du jour déclareraient impossible, s'il ne vivait dans ces tableaux.
L'eiiet naturel d'un tel spectacle, c'est de ramener la pensée vers cet âge où tant d'àmes ardentes, effrayées ou dégoûtées du siècle, se jetaient dans le cloître; c'est de se demander quelle idée, quelle force invincible poussait les plus grands cœurs à fuir l'amour jusque sous le cilice, à chercher l'oubU de l'ambition et le dédain de la richesse dans l'abaissement et la pauvreté volontaires. Nos pères s'en tiraient avec deux mots : Fanatisme et superstition; c'était pour eux le secret du passé. Mais nous , plus dilliciles, nous ne comprenons pas que ces deux terril tl<\s maladies aient produit de si grands hommes et d»; si grandes choses. Pour que la superstition et le fanatisme aient si longtemps régné en Espagne,
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il fallait sans cloute qu'un noble sentiment y fûtm^lé et servît de prétexte à leurs excès. C'est cette part de vérité qui nous intéresse; il y a là un élément de grandeur morale, qui nous manque aujourd'hui.
Si l'on veut connaître cette société d'Isabelle, de Charles-Quint et de Philippe II, dont l'esprit nous échappe, ce ne sont pas les historiens qu'il faut consulter; ils nous en disent beaucoup sur les événements, ils ne nous apprennent rien des hommes; le secret des cœurs leur est inconnu. Il faut tirer de leur poudre les mystiques espagnols, et avoir assez de hardiesse pour lire sainte Thérèse, Louis de Grenade, et même saint Jean de la Croix! Que si l'on s'effraye d'une entreprise aussi désespérée, on peut s'instruire à moins de frais en lisant les poésies spirituelles du temps. Ce sont les sentiments mêmes de sainte Thérèse, exprimés en beaux vers; et peutêtre, en écoutant cette douce harmonie, reconnaitrat-on que si, parmi les modernes, il est un poète que, pour l'élévation de la pensée et la chalfmr du langage, on puisse comparer aux lyriques anciens, ce poète, dût l'ombre de Voltaire en frémir, c'est un moine augustin, le frère Louis de Léon.
Qu'on ne s'attende pas à ne trouver que des chefsd'œuvre parmi les cantiques sans nombre consacrés par l'Espagne à la gloire de la religion. Rion de plus inégal que ces poésies spirituelles ; comme elles expriment les sentiments de l'époque , elles sont puériles plus souvent encore que grandes. Il y en a qui sont d'une scolastique fatigante. Raisonner par majeure et mineure , c'était alors l'œuvre des beaux esprits ; aujourd'hui nous trouvons moins de charmes au syllogisme, même quand il est en vers. Trop souvent la simpUcité un peu forte de cer-
taines pièces nous rappelle les noëls que chantaient nos pères; quelquefois aussi ces poésies sont trop espaiçnoles pour nous. C'est, paf exemple, une bohémienne, qui dit à laVierge sa Lonne aventure, en lui donnant par avance tous les noms de la litanie, et qui finit par un trait de caractère et un jeu de mots que le poète a trouvés délicieux, car il les répète deux fois : « Protége-moi, dit la gitana à la Vierge ; « donne-moi cette aumône, visage de rose, ou sinon (i je te volerai les perles que pleure ton enfant, n
Dame una limosna, cara de rosa,
0 hurtarete las perlas que el nino llora,
Limosna pido, 0 hurtarete las perlas que llora el nino.
Mais, à côté de ces puérilités, on rencontre de nobles pensées, de grandes images, et, ce qui est curieux pour l'histoire de l'art, la source où, suivant toute apparence, les peintres ont puisé leurs plus belles inspirations^ Il est permis de douter que Murillo ait été chercher dans l'Apocal^-pse ses vierges qui montent au ciel, mais on aime à croire qu'il chantait les vers célèbres de Louis de Léon sur l'Assomption, car il semble que son immortel pinceau n'ait fait que traduire le poète.
« Vous allez au ciel, Notre-Dame, et là on vous reçoit avec des chants d'allégresse. Oh! qui pourrait s'attacher à votre vêtement pour s'élever avec vous sur la sainte montagne !
« Vous êtes enlevée par les anges qui vous servent dès le berceau; les étoiles vous couronnent; verra-t-on jamais une autre reine qui ait la blanche lune pour support de ses pieds M »
* Al oielo vais, Sefiora,
Allû vos recibeu con aiegre cantoi
N'est-ce pas encore tout un tableau, et des plus gracieux, que nous a tracé Lope de Vega dans ses pasteurs de Bethléem? L'œuvre entière est une pastorale un peu longue, médiocrement amusante, et fade comme toutes les bergeries ; mais on y sent par moments la main du poëte, et le morceau suivant est fait pour désarmer les plus rigides :
« La Vierge à qui l'ange a dit qu'elle était pleine de grâces en lui portant la grande nouvelle qu'elle serait la mère de Dieu,
€ Maintenant elle voit Dieu dans une crèche, pleurant de tendres larmes, car en s' obligeant à être homme, il s'est obligé à nos peines.
« Qu'avez-vous, doux Jésus? lui dit la belle enfant: mes yeux' sentez-vous déjà la douleur de ma pauvreté?
« Je n'ai d'autre palais où je puisse vous recevoir que mon sein qui vous nourrit et mes bras qui vous portent.
« Je ne peux pas davantage, mon amour, et si je pouvais davantage, vous savez bien que vos cieux m'envieraient ma richesse.
« L'enfant nouveau-né n'ouvre pas sa bouche pure, quoiqu'il soit la sagesse immense de son père.
« Mais révélant sa réponse à l'âme de la Vierge, c'est dans les bras de sa mère qu'il couvre ses yeux d'un doux sommeil.
a Et alors elle commence à chanter d'une voix si pure et si tendre, qu'à cette harmonie s'arrête celle des cieux :
« Vous qui allez parmi les palmiers, anges saints, mon enfant dort; retenez les rameaux.
i Oh, quién pudiera agora
Asirse a vueslro mantô,
Para subir con vos al monte santo .
De ângelos sois elevada,
De quien servida sois desde la cuna?
De estrellas coronada ;
! Tal reina habrâ ninpuna
Pues porchappin* llevaisla blanca luna.
' Le chappin ebt à proprement parler le soulier a taloo*
LOUIS HE LÉoy. 377
« Palmiers de Bethléem, qu'agitent en courroux les vents furieux qui grondent si fort, ne lui faites pas de bruit; allez plus doucement, mon enfant dort ; retenez vos rameaux.
« L'enfant divin, fatigué de pleurer sur la terre, veut, pour se reposer, apaiser un peu ses larmes. Mon enfant dort; retenez vos rameaux.
« Le froid rigoureux l'assiège, et vous voyez que je n'ai rien pour le protéger. Anges divins qui volez dans les airs, mon enfant dort; retenez les rameaux ^ »
De ces poètes chrétiens, le plus grand, sans comparaison, même auprès de Lope de Vega, c'est Louis de Léon, son contemporain. Pour l'élévation de la pensée, la chaleur des sentiments, la simplicité de l'expression, il est sans rival; CeiTantès, qui, rarement, a mal placé son admiration, ne peut trouver assez de mots pour le louer. Génie, qui étonnes le monde, lui ditil dans la Galatée,/^ te respecte, je t'adore et je te suis. Messieurs Schluter et Storck ont eu l'heureuse idée de faire connaître à l'Allemagne, par une traduction fidèle, un poète qu'on a trop dédaigné hors de sa patrie % il serait à désirer qu'en France on nous ren-
* Puesandais en laà palmaâ
Angeles sanlo3, Que se duerme mi nino, Tened los ramos, Palmaa de Bticn Que mueven airados, Los fiiriùsos vientoà Qne snenan lanlo, No le hagais ruido; Corred mas paso; Que se duerme mi nino, Tened los ramos, etc.
Lope de Vega, Pasiorcs de Belen.
' Obras poeticas propias de fray Luis Ponce de Lcon, recogidaê y iraducidas en aleman por C.-B. Schluler y W. Slorok. Munster 1SÙ3.
378 LA LIBEtlTÉ RELIGIEUSE.
dît le même service. Tout est précieux dans Louis de Léon, et ses chants et sa vie; l'Espagne n'a pas dans toute son histoire de fîgwre plus nohle et plus douce. Je ne sais pas non plus s'il est un plus bel exemple d'une vérité trop méconnue de nos jours, c'est que le génie tient moins à la force de l'esprit qu'à la grandeur morale; le cœur fait le poëte, et d'une source corrompue ne sortent que des eaux empoisonnées.
Ce nom de poëte eût étonné la modestie de Louis de Léon. Simple moine augustin, ami du silence, de la prière et de l'étude, si retiré que, suivant son expression, il pouvait compter sur ses doigts ceux qui le connaissaient^ ses chants n'ont été pour lui que l'épanchement d'une âme trop pleine; il n'a jamais songé ni à la gloire, ni à la postérité. On sait ce que fit l'Inquisition de ce génie aimable et inoffensif ; dans ce siècle, qui ne craint pas le paradoxe, et où il est de haut goût de réhabihter tout ce qu'a flétri la justice vengeresse de l'histoire , de relever ce que le passé a légitimement détruit, ce serait une étude pieuse et salutaire que de montrer comment il n'est pas un homme de talent que l'Inquisition n'ait poursuivi de sa basse jalousie. On s*étonne parfois du silence de mort qui a pesé sur l'Espagne ; on devrait «'étonner bien davantage que la pensée ait pu résister à cette abominable police qui fit de la religion un instrument de despotisme, et la mit au service de toutes les passions mauvaises. Louis de Léon, dénoncé au tribunal sacré, pour avoir communiqué à un ami la traduction espagnole du Cantique des Cantiques, fut aussitôt jeté en prison. Traduire la Bible, c'était alors un crime énorme, qui sentait l'hérésie ; les poUtiques du temps se croyaicntle droit et le pou-
voir d'empêcher un pareil attentat. On laissa le pauvre moine cinq ans dans un cachot sans jour, séparé de la compagnie des hommes. Il y vécut, disait-il, dans un tel repos et une telle joie de l'esprit, que, plus tard, rendu à la lumière et à l'amitié, il regrettait parfois sa solitude. La religion le soutenait, comme, de nos jours, elle releva Silvio Pellico; et, quand l'Inquisition même, ne pouvant faire un criminel de cette àme candide, eut enfin pardonné à Louis de Léon tout le mal qu'elle lui avait fait, il ne trouva dans son cœur que le pardon et l'oubli. Professeur de théologie, il remonta en chaire, comine s'il en fût descendu de la veille; avec autant de douceur que de fermeté, fidèle à ses idées, plein d'indulgence pour les hommes, il recommença son cours par ces simples [)aroles : Je vous disais hier, mot sublime, et dont on comprend toute la beauté, au lendemain des révolutions !
Une âme aussi tendre, vivant tout entière en Dieu, et pour qui une pauvre cellule était tin coin dU ciel, devait chanter comme les anges ; ce ne sont pas les transports des prophètes, la grandeur de Dante, la gravité de Georges Manrique, la philosophie platonicienne de Michel-Ange, mais des accords suaves et doux, l'éloge de la paix et de la solitude, une prière fervente, un amour qui ne tarit pas. Il est difficile de choisir parmi des pièces peu nombreuses, mais toutes achevées, telles que la Vie du Sage, Madeleine, la Solitude, une belle Nuit [ISoche serena), la Vie du Ciel, la Vie du Cloître; mais peut-être les vers sur l'Ascension sont-ils ceux qui font le mieux comprendre ce que c'<!st que la poésie mystique des Espagnols, et quel est le génie lyrique de Louis de Léou«
380 LA LIBERTÉ RELIGIEUSI.