‹ La liberté religieuseChapitre 25 sur 33 · L'ASCENSION · texte numérisé non relu

L'ASCENSION

« Eh quoi ! saint pasteur, tu laisses ton troupeau dans cette vallée profonde et obscure, dans la solitude et les larmes ! Et toi, fendant l'air pur, tu t'en vas dans la paix immortelle!

« Ceux dont tu faisais le bonheur, et que tu laisses tristes et affligés, ceux que tu as élevés sur ton sein et qui te perdent, où donc vont-ils porter leurs cœurs?

« Ces yeux qui ont vu la beauté de ton visage, que regarderont-ils qui ne leur soit un ennui? Que voudra donc écouter celui qui a entendu tes douces paroles?

« Qui mettra le frein à la fureur de ces flots troublés? Qui apaisera le courroux des vents? Quand tu es caché, où est l'étoile qui guidera le navire au port?

0 Ah! nuée envieuse même d'une trop courte jouissance! qui te presse? où voles-tu si rapide? Que tu es riche dans la fuite, et que tu nous laisses, hélas, et pauvres et aveugles?

« Tu emportes le trésor qui était la seule richesse de notre vie, qui séchait nos larmes, qui nous illuminait mille fois plus que la clarté du jour le plus pur !

« Quelle chaîne de diamant, ô mon âme, te retient et t'entra^<3 pour que tu ne suives pas ton amant? Va, brise-la, sors de peine, et, libre, repose-toi dans la sérénité des cieux.

a Crains-tu la sortie de ce monde? L'amour de la terre pourra-t-il plus que l'absence de ton désir et de ta vie? Vivre sans corps, ce n'est point violence, mais bien de vivre sans le Christ et sans sa présence.

• Doux seigneur et ami, doux père et frère, doux époux, je te suis, que tu me laisses dans les ténèbres ou que tu m'appelles dans la gloire et la splendeur des cieux ^ »

Peut-être est-ce une illusion, mais il me semble que rien n'est plus passionné que ces adieux au

• jY dejas, paslor santo,

Tu grey en este valle hondo, escuro,

Con soledad y llanlo;

Y tu rompiendo el puro

Aire, le vas al immorlal ôeguro:-* elc

LOUIS DE LÉOX. 381

Christ qui remonto au ciel, et que clans ces disciples suivant d'un long regard d'amour et de regret le Dieu qui emporte avec lui leurs désirs, leur espoir et leur vie, il y a un tableau qui n'eût pas été indigne de Raphaël.

Cette poésie si douce, et qui ressemble à l'Imitation mise en vers, étonnera sans doute ceux qui attendent des transports plus vifs de ces âmes plus grandes encore que folles, comme La Fontaine nommait si justement les Espagnols. Après Murillo on cherche Zurbaran. Sainte Thérèse est l'idéal de ces âmes amoureuses de Jésus-Christ, qui ne peuvent trouver de paroles humaines pour rendre le ieu qui les brûle. Elle aussi est poète, et rien ne peut donner une idée de cette llamme dévorante, de cet amour insatiable, de cette lutte de la passion contre l'impuissance des mots. Aussi rien de plus vrai que ce qu'elle dit dans un langage qui nous semble affecté et avec ce goût d'antithèses qui, depuis Sénèque, est resté populaire et naturel en Espagne : Je vis, dit-elle, sans vivre en moi, et j'espère une vie si haute y que je meurs de ne pas mourir*

Vivo sin vivir en mi,

Y tan alla vida espero.

Que muero porque no muero.

Le sonnet qu'on lui attribue ' est d'une beauté parfaite, et (qu'on me pardonne cette comparaison) si on veut le rapprocher de l'ode fameuse de Sapho, on sentira bientôt quelle est la passion la plus violente et la plus profonde.

' On attribue aussi ce sonnet à saint François Xavier, mais il me semble bien plulôl l'œuvre d'une femme.

« Non, mon Dieu, ce qui m'émeut et ce qui fait que je t'aime, ce n'est pas le ciel que tu m'as promis; non, ce qui m'émeut et m'empêche de t'otfenser, ce n'est pas l'enfer si redouté !

« C'est toi qui m'émeus, ô mon Dieu ! Ce qui m'émeut, c'est de te voir cloué sur une croix et outragé; ce qui m'émeut, c'est de voir ton corps ainsi meurtri; ce qui m'émeut, ce sont tes douleurs et ta mort!

« Ce qui m'émeut enfin, c'est que je t'aime, et de telle sorte que quand même il n'y aurait pas de ciel, je t'aimerais, et que quand même il n'y aurait pas d'enfer, je te redouterais !

u Tu n'as besoin de me rien donner pour que je t'aime, car, alors même que je n'espérerais pas tout ce que j'espère, je t'aimerais encore tout autant que je t'aime*. »

Qu'on ne croie pas que ce soit là seulement la passion d'une femme, je ne sais quel délire d'une âme égarée; nos philosophes et nos médecins croient expliquer les transports et les extases de la sainte par un vilain nom de maladie féminine, tiré du grec; ils se payent d'un mot, ce qui n'est rare ni en philosophie ni en médecine. Il y a toute une école de mystiques non moins ardents que sainte Thérèse , et qui ne s'expriment pas autrement. Saint Jean de

* ^o me mueve, mi Dios, para queirerte

El cielo que me lienes prometklo, Ni me mueve e! inflerno tan letnido Para dejar por eso de ofenderte.

Tu me mueves, Seflor ; mucveme el vcrlo Clavado en una cruz y escarnecido ; Muevertie, ver tu cuerpo tan herido; Mueverime lus afrenlas y tu muerle.

Mueveme, al lin, tu amor, y en tal manera. Que, aunquc no hubiera cielo, io le amcra, Y aunque uo hubiera iniierno le lemiera!

No me lienes que dar porque te quiera, Pues aunque lo que espero no esperara, Lo miâmo que le quiero le quiaiera.

la Croix, que l'illustre carmélite avait choisi pour son collaborateur, n'a pas moins de passion, et c'est à côté du Cantique des Cantiques qu'il faut placer la montée du Carmel {subida del monte Carmelo), et le dialogue entre l'Ame et le Christ son époux. Vivre iors de soi et en Dieu, se confondre avec Jésus-Christ dans une union mystique, soupirer après la mort comme après un bonheur infini, c'est là sans doute de quoi étonner les sceptiques. Telle a été cependant la \\Q de milliers de créatures qui ont trouvé dans cet amour une force qui ne s'est jamais démentie, une consolation qui ne leur a jamais manqué.

Dira-t-on que c'est seulement en Espagne, dans un pays où toutes les passions sont des fureurs, qu'on trouve une pareille exaltation? Mais l'Italie, mais l'Allemagne, mais la Flandre, nous offrent d'admirables mystiques ; il n'y a guère que la Franco où de semblables ardeurs soient inconnues. Nous n'avons pas de poète à mettre à côté de Lesueur. Ce n'est pas à dire que nous soyons d'une sagesse parfaite, et que l'enthousiasme ne nous gagne jamais; mais lorsque nous sommes fous, c'est d'une autre manière. C'est la logique qui nous perd, l'enivrement est dans la tête plus que dans le cœur. Peut-être est-ce pour cela que nous guérissons si vite de toutes nos passions.

Et cependant ces mystiques espagnols ont eu sur nos aïeux une grande influence. Toute cette belle société, que M. Cousui rend à la vie par la magie de son talent, a été élevée par les filles et dans les idées de sainte Thérèse. C'est aux Carméhtes que se cache LaVallière; car c'est là surtout qu'on montre la religion comme la source de l'amour divin, source inépuisable où vont étaucher leur soif ces lèvres

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desséchées pour qui l'amour humain s'est tari. Il y a alors en France, dans toutes les grandes âmes, un même emportement vers les choses divines, partout la passion pousse le même cri. Écoutez ces paroles d'un génie naissant qui se débat contre l'infini, et qui ne sait comment jeter au dehors le feu qui le consume :

« 0 pauvreté de l'amour de la créature ! 0 cœur « qui aimes la créature, tu dois souhaiter que ce ne (( soit pas toi seulement, mais tout l'univers qui « devienne tout amour pour toi. Quel monstre que le « tout se transforme en la parlie ! Il le faut néanmoins (( ou tu n'aimes pas. Il faut que tu te répandes dans (( tout ce qui est et qui peut aimer, pour le faire, si « tu pouvais, tout amour pour ce que tu aimes.

(( Oui, il faut que tu arraches le cœur de Dieu « même, pour le donner à ce que tu aimes, pour le « transformer en ce que tu aimes, avec toute l'im- (( mensité de son amour. Autrement tu n'aimes pas, (( si tu peux consentir qu'aucun être aimant, et bien (( plus le seul être et le seul aimant puisse n'être pas (( tout amour pour l'objet pour lequel tu te veux « changer en amour toi-même. 0 monstre encore « une fois, et prodige de l'amour profane, qui veut (( rappeler et concentrer le tout dans la partie, ou (( plutôt le tout dans le néant ! Sors du néant, ô cœur (c qui aimes ! Prends avec toi tout ce qu'il y a dans la (( nature capable d'aimer, et ne le transforme en ton « cœur que pour le porter avec ton cœur dans l'abîme a de l'être et de l'amour incréé; exhorte toutes les « âmes à en faire autant, afin que tous les cœurs « qui aiment rapportent au bien-aimé qu'on languit « pour lui. »

Oui écrit ces lignes brûlantes? qui s'exprime avec

LOUIS T)E LF.OK. 38 J

cottp passion? Est-ce F(''nolon? ost-cc quoique âmn douce et faible? Non, c'est le génie le plus altier du siècle de Louis XIV, celui qu'on ne connaît qu'à moitié quand on ignore la tendresse de son cœur, Bossuet. C'est dans une lettre de sa jeunesse, écrite à une demoiselle de Metz, que se trouve cette brûlante effusion; mais qu'on lise les lettres que, dans sa vieillesse, il envoyait à la sœur Cornuau, on trouvera le môme sentiment, rendu sans doute avec moins de vivacité, mais non pas avec moins d'ardeur : « Tout est amour, lui écrit-il, » en réponse à un songe mystique qu'elle lui a confié, u tout aime Dieu à sa {( manière, même les choses insensibles; elles font (( ses volontés; et parce qu'elles ne peuvent pas con- « naître ni aimer, il semble qu'elles s'efforcent à le (( faire connaître, afin de nous provoquer à aimer « leur auteur. C'est ainsi que tout est amour. »

De pareilles idées nous surprennent; elles sont si loin de nous, si neuves, si étranges; il faut toujours quelque effort pour nous persuader que nos aïeux ont pensé et senti autrement que nous, sans être pour cela moins grands, moins sages ou moins heureux. Et cependant le courant du siècle nous reporte vers ces sentiments qui nous étonnent. Nous ne sommes plus au dix-huitième siècle. Nos pères luttaient contre des abus odieux, pour la liberté, pour les droits de la raison, et dans la lutte des idées, comme dans la guerre, il y a un enivrement qui soutient et qui suffit. Pleins de confiance en la force de l'esprit humain, nos pères ne cherchaient point d'autre secours. Moins sûrs aujourd'hui de cette infaillibilité de la raison humaine, nous nous rapprochons des idées qui régnaient au temps de Bossuet; il est visible que, depuis cinquante ans, ou cherche à donner à Tes-

prit humain la foire qui lui manque , et qu'il ne trouve pas toujours en lui-même. Goethe proclamait fièrement que la religion est superflue pour qui a le goût de la science ou de l'art; mais l'amour du vrai et du beau mène à Dieu et ne le remplace pas. Ne vient-il pas d'ailleurs, suivant une belle pensée de Gœthe, mieux inspiré, ne vient-il pas un moment où l'homme s'aperçoit qu'il y a un dernier bonheur, comme il y a un dernier jour, et l'art n'est-il pas impuissant à consoler ceux qui ne veulent pas de consolation? Byron a mis quelque temps à la mode un désespoh' orgueilleux; mais l'homme se lasse vite de braver le ciel ; c'est un pauvre secours que l'orgueil , vain roseau , qui , en cédant , déchire la main qui s'y fie. Non, l'àme humaine, faite pour croire et pour aimer, proteste contre de pareils blasphèmes; il lui faut où se prendre, il lui faut où se reposer, surtout en un siècle où les événements l'ont si rudement secouée, que la vérité raêqie semble lui manquer. Elle est, c'est encore Gœthe qui l'a dit, elle est comme Is lierre; seule, elle rampe dans la poudre et la fange, où chacun la foule aux pieds ; c'est un besoin pour elle de s'attacher et de couvrir de son amour et de sa vie le soutien qu'elle embrasse : heureuse entre toutes, celle qui a pu choisir le seul appui que ne brise ni le temps, ni la mort I

Février 1853.

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