‹ La liberté religieuseChapitre 28 sur 33 · UN BOUDDHISTE · texte numérisé non relu

UN BOUDDHISTE

traduite du thib(''tain, et c|ui contient la dernière incarnation et la doctrine de Sakya-Mouni '.

Certes, il n'est pas permis de comparer au christianisme cette religion où manque un Dieu personnel, et qui (gouverne le monde; ce culte qui, au lieu de faire rentrer l'homme en soi-même et de lui montrer son impuissance, exalte l'orgueil et divinise la pensée ; mais il faut aussi convehh" que ce n'est point là une croyance méprisable, ni même le comble de la malice réduite en quintessence^ comme l'appelait un missionnaire troinpé sans doute parles calomnies des brahmanes; tout au contraire, il est difficile de comprendre que des hommes à qui la rovôkition a manqué aient pu s'élever aussi haut et s'approcher autant de la vérité. On conçoit donc, et je ne veux pas prouver autre chose, que si le bouddhisme, avec les légendes et les miracles qui le déguisent, devait être facilement adopté par des peuples crédules et barbares, c'était cependant une doctHne assez relevée pour plaire aux plus déhcats, et on ne doit pas s'étonner que, chassée de l'Inde, son berceau, par la jalousie et les persécutions des brahmanes, elle ait été conservée par un peuple aussi raffiné que les Chinois.

Tant que le bouddhisme eut son siège dans l'Inde, c'est-à-dire jusque vers le dixième siècle de notre ère, ce fut pour tout croyant de l'empire du Milieu une pensée pieuse que d'aller en pèlerinage visiter les lieux où Fô (c'est le nom chinois du Bouddha) avait rempli sa sainte mission, et de retremper ainsi sa foi aux sources pures de la doctrine. Sous le nom de

' Roija ihcher roi pa, ou développement des jeux, contenant l'iuàloiic du Bouddha Sakva-Mouni. l»ari.s I8i8. 2 vol. in-4.

Foue-koue-ki , ou Relation des royaumes bouddhiques , Abel de Rémusat a publié le voyage du moine Fa-hien, qui partit pour l'Inde en 399; mais on savait qu'au septième siècle, un observateur, plus babile que Fa-hien, une dei> gloires du bouddhisme chinois, Hiouen-Tlisang, le maître de la Loi, avait laissé le récit d'un pèlerinage qui n'avait pas duré moins de dix-sept ans. C'est la biographie de ce célèbre missionnaire que pubUe M. Juhen. Elle est de nature à amener plus d'une réflexion; c'est tout au moins chose curieuse que de voir l'idéal qu'on se fait en Chine d'un missionnaire et d'un saint.

Hiouen-Thsang, fils d'un père qui, vivant dans un temps de révolution, cherchait l'oubli des misères présentes dans l'étude et la piété et refusait tout emploi, ce qui dès lors le faisait admirer de quelquesuns et considérer comme un niais par le plus grand nombre, Hiouen-Thsang se sentit de bonne heure appelé à la vie religieuse, et, tout enfant, il suivit son frère dans un couvent. Ce fut là, qu'un jour d'examen, quoique son âge ne lui permit pas de se présenter, il fut distingué par un certain Chen-Kouo, qui avait , dit-on , le talent de juger les hommes , et qui , malheureusement , a emporté son secret avec lui. Chen-Kouo, qui avait une haute idée de la capacité du novice, le reçut sans examen, et, le présentant à ses collègues, il leur dit : a L'instruc- « tion est facile à acquérir, mais l'élévation et la « fermeté du caractère ne s'obtiennent pas aisément. (( Si vous ordonnez ce jeune homme, il sera certai- « nement le coryphée de la religion ; il ne faut pas « laisser dans l'oubli un homme qui doit devenir il- « lustre. » On conviendra que ce n'était pas mal raisonner pour un Chinois.

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Hiouen-Thsang, tout entier à ses études, s'aperçut bientôt de l'insuffisance des livres et des traditions ; il voulut partir pour l'Inde, afin d'y chercher des notions plus sûres et des textes meilleurs. Les routes de l'ouest étaient mauvaises et dangereuses; il fallait passer des fleuves de sable et des montagnes glacées; le moine sonda son cœur, il sentit que, puisqu'il avait déjà pu s'affranchir des amertumes de la vie du siècle, il saurait aflronter les obstacles sans reculer d'un pas. D'ailleurs, un songe avait jadis annoncé à sa mère la vocation de son fils, et un rêve dans lequel Hiouen-Thsang avait vu un lotus de pierre le soutenir au miUeu des flots achevait sa décision. Il partit, malgré les défenses de l'empereur, malgré les dangers de la route^ sans faiblir d'un moment dans un si long pèlerinage. Son àme , disent ses biographes, était comme une rivière pure , dont on peut agiter les flots sans jamais les troubler.

Son voyage avait un double but : adorer les reliques du Bouddha, visiter les couvents les plus célèbres pour étudier la doctrine, et recueillir les textes sacrés. En fait de reliques, Hiouen-Thsang a une foi aveugle dans tout ce qu'on lui montre; le même homme, qui prend en pitié ces pauvres infidèles qui croient laver les souillures de l'àme en plonij^eant leur corps dans l'eau du Gange, adore sans réflexion le crâne, le balai, le cure-dent et le pot du Bouddha. Il a surtout une tlévotion particuUère pour certaine dent du Bouddha, longue d'un pouce et demi, et tirant sur le jaunesrelique d'une origine incontestable, car c'est un éléphant, qui l'a donnée dans une cassette d'or à un pauvre moine qui lui avait pansé ses blessures. Mais le plus curieux pèlerinage est la visite à la caverne où lo Bouddha, vainqueur du roi dos dragons, a laissé

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son ombre. G'ost au travers de mille dangers, et en désarmant la fureur des brigands par sa tranquille piété, qu'Hiouen-Tbsang parvient à cette fameuse grotte, où dès l'entrée il ne voit rien.

« Au bout de cinquante pas il heurta la paroi orientale, puis il recula et resta debout. Alors, animé d'une foi profonde, il fit cent salutations, mais il ne vit rien. 11 se reprocha amèrement ses fautes, pleura en poussant de grands cris et s'abandonna à la douleur. Ensuite, avec un cœur plein de sincérité, il récita dévotement ses prières en se prosternant après chaque strophe. Lorsqu'il eut fait ainsi une centaine de salutations, il vit apparaître sur le mur oriental une lueur large comme le pot d'un religieux, qui s'éteignit à l'instant. Pénétré de joie et de douleur, il recommença ses salutations, et de nouveau il vit une lumière de la largeur d'un bassin qui brilla et s'évanouit comme un éclair. Alors, dans un transport d'enthousiasme et d'amour, il jura de ne point quitter cet endroit avant d'avoir vu l'ombre du Bouddha. Il continua ses hommages, et après qu'il eut fait encore deux cents salutations, soudain toute la grotte fut inondée de lumières, et l'ombre du Bouddha, d'une blancheur éclatante, se dessina majestueusement sur le mur, comme lorsque les nuages s'entr'ouvrent et laissent apercevoir tout à coup l'image merveilleuse de la montagne d'or. Un éclat éblouissant éclairait les contours de sa face divine. Hiouen-Thsang contempla longtemps, ravi en extase, l'objet sublime et incomparable de son admiration

Il se prosterna avec respect, célébra les louanges du Bouddha, et répandit des fleurs et des parfums, après quoi la lainière céleste s'éteignit. Le brahmane qui l'avait accompagtié fut aussi ravi qu'émerveillé de ce miracle. « Maître, lui dit-il, sans la sincérité de votre foi et l'énergie de vos vœux, vous n'auriez pu voir un tel prodige. »

Dans sa visite aux couvents, Hiouen-Thsang se montre aussi indulgent pour ceux qui pensent comme lui, qu'impitoyable pour ceux qui sont d'opinion différente ; ce qui est iermeté chez les premiers est

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obstination et orgueil chez les seconds. Pareille illusion se laisse voir ailleurs qu'en Chine. Néanmoins, il est remarquable qu'il ne prête jamais de bassesse à ses adversaires, et ne leur lait pas jouer certains personnages peu honorables qu'acceptent volontiers los brahmanes; témoin cette jolie histoire, que j'emprunte à Burnouf, et qui n'a pas été faite par un Bouddhiste :

« Il y avait à Benarès, sous le règne de Brahma- (( Datta, un brahmane qui était poëte : sa femme lui <( dit un jour : Voici le temps froid arrivé ; va dire au « roi quelque chose qui lui soit agréable, afin d'en « obtenir de quoi nous garantir du froid. Le brah- (( rfiane partit en effet dans ce dessein, et trouva le roi (( qui sortait, monté sur son éléphant. Le poëte se (( dit en lui-même : Qui des deux louerai-je, du roi « ou de son éléphant? Puis il ajouta : Cet éléphant u est cher et agréable au peuple; laissons là le roi, je (( vais chanter l'éléphant. » Et il fît bien, car le roi, satisfait, lui donna la propriété de cinq villages. A louer le prince même au lieu d'un favori, il eût fait peut-être un moins bon marché !

Mais si lec moines bouddhistes ne sont ni poètes de cour, nijc ngleurs, ni astrologues, ce sont les ergoteurs les p' is intraitables et les plus entêtés. L'école du petit véhicule est en guerre perpétuelle avec l'école du grand véhicule^ et quand on défie ses adversaires, on y va si franchement, qu'on met sa vie pour enjeu. Hiouen-Thsang trouve un de ces forcenés qui a suspendu à la porte de son couvent l'abrégé de sa doctrine en quarante articles, en y joignant la déclaration suivante : « Si quelqu'un peut en réfuter <( un seul article, je lui donne ma tête à couper pour <( reconnaître sa victoire. » Le Chinois, qui a le dé-

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faut d'être toujours invincible, mais qui heureusement n'égorge pas ceux qu'il réduit au silence, accepte la lutte et commence par une réfutation de certaines folies religieuses, qui montre combien, malgré sa faiblesse à l'endroit des reliques, il a cependant des idées élevées et un juste sentiment de la religion.

« Les Pou-to se frottent le corps avec de la cendre, s'imaginant accomplir un acte d'un grand mérite. Toute leur peau est d'un blanc livide comme celle d'un chat qui aurait couché dans une cheminée. Les Li-hi croient se distinguer en restant nus, et se font une vertu d'arracher leurs cheveux. Leur peau est toute fendue, et leurs pieds sont calleux et gercés; on dirait de ces arbres pourris qui sont près des rivières. Les Leouman se font des chapelets avec des ossements et des crânes en ornent leur tète et les suspendent à leur cou ; ils habitent le creux des rochers, semblables aux démons qui hantent les tombeaux. Il en est d'autres qui portent des vêtements souillés d'ordure et dévorent des mets pourris et des viandes corrompues. Ils sont aussi infects et aussi dégoûtants qu'un porc au milieu d'un cloaque. Et cependant vous autres, vous considérez cela comme des actes de vertu. N'est-ce pas le comble de la stupidité et de la folie? »

Hiouen-Thsang n'est pas toujours aussi sage; lui aussi, payant son tribut à la faiblesse humaine, provoque les hérétiques avec une audace digne de Luther. (( Si quelqu'un trouve ici un seul mot erroné, « et se montre capable de le réfuter, je lui donnerai « ma tête à couper pour lui prouver ma reconnais- « sauce. » Si l'on en croit les biographes, personne n'osa accepter un tel défi. Ceci paraît invraisemblable. Quel sectaire, rehgieux ou politique, ne jouerait dix fois sa tête plutôt que de se taire? Il n'y a que les sauvages et les barbares qui acceptent la vérité ; les gens t^vili^^és ne connaissent que la discussion.

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Il n'est pas possible de suivre Iliouon-TIisan!^ dans tous les événements de son voyage, de l'accompagner dans sa visite aux Turcs adorateurs du feu, ou chez les Malirattes, qui étaient il y a douze cents ans ce qu'ils sont encore aujourd'hui; disons seulement qu'après une Ionique absence il rentra triomphalement dans son pays, rapportant avec lui les plus précieuses reliques, et sept cents ouvrages, chargés sur vingtdeux chevaux. Accueilli par des transports de joie, l'empereur en voulut faire un ministre ; mais Hiouen- Thsang n'avait point mis son ambition sur la terre, il ne connaissait rien et ne voulait rien connaître à l'administration. Abandonnerles principes mystérieux de la loi pour suivre les idées du siècle, c'était, disait-il, ressembler à un navire marchant à pleines voiles, qui quitterait les eaux de la mer pour voguer sur la terre ferme; non-seulement il n'y réussirait pas, mais il ne pourrait manquer de se briser et de périr. Son seul vœu était de finir ses jours en religion, pour se consacrer à la traduction des livres qu'il avait rapportés d'Occident, et propager la doctrine du Bouddha.

Il ne quitta plus son couvent, et passa le reste de sa vie ou en prières, ou pieusement occupé à traduire les livres indiens. Ce fut alors cependant qu'il écrivit la relation de son voyage, dans un style simple et naturel, n'osant pas, disait-il, ciseler et feurir ses récits. L'empereur avait moins de scrupule; prié par Hiouen-ïhsang d'orner d'une introduction, tombée de son pinceau divin, cinq traductions que le moine venait d'achever, il écrivait en sept cent quatrevingt-un caractères une préface toute cisflée et toute lleurie, dans laquelle il déclarait, avec une modestie dont nous connaissons la formule, « qu'il craignait d'avoir déshonoré les feuillets d'or du voyageur en

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semant du pçravier dans une forêt de perles. » Ce n'est pas trop d'être empereur de la Chine pour faire accepter ces merveilles d'élocution.

La mort de Hiouen-Tlisaniç est racontée par ses biojçraplios avec tout le respect qui s'attache aux derniers moments d'un saint. Après un songe qui lui fit espérer qu'il n'avait pas pratiqué en vain la doctrine du Bouddha, le moine, se sentant mourir, réunit toutes les bonnes œuvres qu'il avait faites, afln de ranhner sa foi et de rêver d'une vie meilleure.

« Il ordonna au maître de consigner par écrit les titres des livres sacrés et des traités qu'il avait traduits, formant ensemble sept cent quarante ouvrages et treize cent trente-cinq livres. Il inscrivit aussi les dix millions de peintures du Bouddha, ainsi que le millier d'images peintes sur soie qu'il avait fait exécuter. Il avait fait en outre mouler cent millions de statuettes de couleur unie. Il avait fourni des aliments et témoigné de la compassion à plus de vingt mille personnes parmi les fidèles et les hérétiques; il avait allumé cent mille lampes et racheté plusieurs milliers de créatures.

« Après avoir entendu la lecture de ces bonnes œuvres, les religieux croisèrent les mains et le comblèrent de félicitations, Hiouen-Thsang leur dit : Le moment de ma mort approche : déjà mon esprit s'affaisse et semble me quitter. 11 faut promptement distribuer en aumônes mes vêtements et mes richesses, faire fabriquer des statues, et charger des religieux de réciter des prières. Il invita également ses disciples à dire joyeusement adieu à ce corps impur et méprisable de Hiouen-Thsang, qui ayant finit son rôle ne méritait plus de subsister longtemps. Je désire, ajouta-t-il, voir reverser sur les autres hommes les mérites que j'ai acquis par mes bonnes œuvres, naître avec eux dans le ciel des Touchitas, être admis dans la famille de Maitreya *, et servir ce Bouddha plein de tendiesw

' C'est le premier Bouddha qui doit paraître sur la terre, et qui attend dans le ciel des Touchilus le moment où il doit descendre ici-las.

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