HISTOIRE MORALE DBS FEMMES
Il est toujours délicat de parlor des femmes, maïs le danger est extrême quand on réclame pour elles un meilleur rang dans la famille et la société, quand au nom de la morale et de la justice, on fait le procès aux idées et aux lois de son temps. En combattant la satire et le préjuî^é, comment éviter la fadeur et l'utopie? Pour aborder, je ne dis pas pour résoudre de tels problèmes, il ne suffît pas d'avoir un esprit élevé, il fnut encore ressentir pour les femmes ce mélange d'amour efc de respect, qui est rare chez les hommes, car il suppose une vie toujours pure et des affections bien placées. Encore ne sais-je pas si tout autre qu'un père est capable de comprendre ce qu'il y a de sacré dans ces âmes si tendres, et quel droit elles ont d'être armées contre les épreuves dont le monde et la vie les menacent. Ni l'amour du fils, ni l'amour de l'époux n'ont cette clairvoyance. Pour ses enfants, une mère est tout à la fois plus et moins qu'une femme, et quant au mari, son affection n'est trop souvent qu'une forme de l'égoïsme. En cédant aux moindres désirs de sa compagne, l'époux le plus soumis entend bien rester le maître; c'est un despote qui s'oublie, d'autnnt plus généreux envers celle qu'il aime, qu'il ne lui reconnaît aucun droit.
A juger par le ton du livre, M. Legouvé réunit
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les qualités voulues pour la mission qu'il s'impose. Il a le culte de la famille ; il parle des femmes avec un respect chaleureux; il plaide leur cause avec la conviction héréditaire d'un avocat qui doit l'honneur de son nom à ce patronaj^^e. Dans cette croisade contre les préjugés et contre les hommes, n'y a-t-il pas un peu d'illusion? Il y en a toujours chez les réformateurs même les plus sages. Ce qui fait leur force, c'est la vivacité et l'excès même de leurs espérances. S'ils savaient ce que la lutte et la société feront de cette vérité qui les charme; si, par avance, ils la voyaient combattue, mutilée et ne triomphant qu'en lambeaux, oseraient-ils entrer dans une voie épineuse et braver le ridicule qu'en France on prodigue si volontiers à quiconque sort du chemin battu ? Pour moi, je sais bon gré à l'auteur d'avoir tant de foi dans sa cause et tant d'énergie pour la défendre. Attaquer un préjugé, même dans notre siècle de lumières, c'est une témérité héroïque. La vérité, nous n'y tenons guère; c'est un bien qui est à tout le monde, comme la lumière du soleil ; mais un bon pré- Jugé, bien étroit et bien faux, c'est une propriété nationale, un héritage de famille; malheur à qui remue ce doux oreiller où notre ignorance repose ! On fait des révolutions en France, on y renverse les trônes et les rois, on s'y joue de la paix et de la fortune publique, on change les chartes et les lois, mais il est un empire que personne ne touche , c'est celui des préjugés. Tant que la monarchie en a été entourée, nous lui avons rendu un culte aveugle ; du jour où elle n'a plus été qu'une œuvre de raison, nous l'avons l)risée.
Ce qui ajoute au courage et au mérite de M. Leguuvù, c'est le temps où il a fait son livre, ou plulot
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ses leçons; car ce livre n'est que le résumé d'un cours qui a eu grand succès au Collège de France en 1848. C'était le temps de la femme libre, et c'est devant une jeunesse émue par les révolutions que l'orateur soulevait les questions les plus délicates. Pour une pareille entreprise il fallait une conviction hardie : aussi ne serais-je pas étonné que, sur la seule date de l'œuvre, des gens qui ne lisent pas, ne tinssent M. Legouvé pour disciple de Saint-Simon, sinon même pour entaché de socialisme. La vérité est que son livre est une protestation contre cette théorie fatale ot insensée, qui dégrade la femme en la sortant de son rôle naturel. « J'aimerais mieux, dit l'auteur, voir la «femme éternellement subordonnée, comme elle (( l'est aujourd'hui, que de la voir libre d'une telle f( liberté. Du moins, à cette heure, n'est-elle sous le (( joug que des lois et des hommes; mais, femme libre, (( elle serait esclave de ses passions matérielles , es- « clave de son corps et de ses vices; mieux vaut l'as- (( sujettissemcnt que la dégradation. »
Quant au public à qui s'adressait M. Legouvé, c'était la jeunesse française, jeunesse sympathique et ouverte à tous les sentiments généreux lorsque la voix d'un honnête homme t'ait vibrer les cordes sérieuses qui sont dans tous les cœurs. Certes, en un pareil sujet, il fallait plus que du talent pour éviter le ridicule, et peut-être le scandale; mais une àme naiment émue tire toujours après elle des jeunes gens que n'a point encore flétris l'expérience ou plutôt la corruption de la vie. Les adieux de ^L Legouvé à son auditoire sont le plus bel éloge de l'orateur et du livre.
u Quand je suis monté dans cette chaire, on me répétait de
toutes parts : Que faites-vous? Commenœr devant des jeunes gens un cours d'histoire morale des femmes, leur présenter la séduction comme un crime, flétrir l'adultère du mari comme une faute; ils ne vous écouteront pas. — Ils m'écouteront, aije répondu, non que ma voix soit éloquente, mais ils sont tous ou fils, ou frères, ou maris, et quand je leur dirai : Respectez toutes les jeunes filles comme vous voudriez qu'on respectât voire sœur ; soyez pour toutes les femmes ce que vous voudriez que l'on fût pour votre mère; traitez vos épouses comme vous voudriez qu'on traitât vos filles; ils m'écouteront quoique je ne sois qu'un honnôle homme. Et vous m'avez écouté, messieurs, et je dois même le dire, plus j'ai accusé énergiquemcnt, durement, des fautes qui pouvaient être celles de votre âge, plus votre attention m'a été sympathique et cordiale. Je vous en remercie et pour Vous et pour moi. Je rentre dans mon obscurité, mais j'y rentre avec deux sentiments qui valent à mes yeux tous les biens : le souvenir de celle courte niiiis sincère fraternité avec vous, et l'espérance d'avoir accru peutêtre le fonds d'honneur et de justice que chacun de vous porte dans son âme*. »
Nous savons maintenant qui nous avons devant les yeux : c'est un réformateur, ce n'est pas un utopiste. Sans doute M. Legouvé est un avocat qui voit tellement en beau ses clientes qu'il ne peut s'empêcher de noircir un peu ses adversaires, peut-être même en dit-il plus de mal qu'il n'en pense de sang-froid; mais la passion ne l'emporte point jusqu'à poursuivre une révolution chimérique. Au contraire, c'est sur le terrain du droit et des institutions que l'auteur chorrhe à s'établir; il se fait jurisconsulte par dévouement; et, comme ses adversaires les plus dangereux sont les gens positifs, c'est-à-dire ceux qui ne connaissent de sage et de possible que ce qui existe , ce sont les gens positifs qu'il attaque, et avec lesquels il se prend
• Avani-propos, p. T.
corps à corps. C'est au nom d«^ la nature et de la tradition qu'on proclame riniériorité des femmes ; c'est au nom de la nature et de la tradition que M. Legouvé revendique leurs droits méconnus. La nature, dit-on, a mis une ditlerence essentielle entre l'esprit et les aptitudes des deux sexes. Oui, répond l'auteur, ce principe est juste; mais c'est en tirer la plus fausse des conséquences que de soumettre la femme à l'arbitraire de l'homme ; la seule conclusion légitime, c'est d'attribuer des fonctions distinctes à des êtres dissemblables, et de leur permettre ainsi de se développer et de s'entr'aider mutuellement. Et, quant à rette tradition qu'on allègue sans la connaître, il est aisé de voir qu'elle est toute favorable à l'émancipation. A chaque progrès de la civilisation la condition des femmes s'est élevée; le passé, loin d'effrayer les réformateurs, justifie toutes leurs espérances.
Est-il vrai que la civilisation accroisse chaque jour l'indépendance légitime de la femme, et que l'opinion et les lois favorisent de plus en plus l'égalité des deux sexes? C'est ce que vient de prouver jusqu'à l'évidence un jeune écrivain qui donne les plus belles espérances, M. Lefèvre-Pontalis ' . En reprenant la tlièse soutenue par M. Legouvé, et en interrogeant les lois et l'histoire avec toute l'autorité d'un jurisconsulte, il a achevé la démonstration que notre auteur avait déjà fort avancée.
On voit qu'il n'y a rien de chimérique dans les idées de M. Legouvé; l'objet de son livre se réduit à ce point : réclamer la liberté de la femme au nom
' De la Condition légale de la femme mariée et en pariirulicr de son incapacité, par Anlonin Lcfèvrc-Ponlalis, auditeur au Conseil d'Élal. Paris, 1855.
des principes mêmes qu'allèfïuent les adversaires de cette liberté; montrer que, loin d'exclure l'égalité, la différence la suppose, et que la tradition prouve le progrès.
Ces bases établies, l'auteur, à l'aide de l'histoire, étudie les quatre conditions qui composent toute la vie de la femme ; il nous la montre comme tille , comme épouse, comme mère, comme citoyenne. Puis, quand pour chacun de ces états, il a constaté la marche des idées dans le passé, il réclame une améUoration nouvelle, et demande une réforme dans les mœurs, ou dans les lois. Cette division est naturelle et bonne ; si nous ne pouvons suivre l'auteur pas à pas, du moins signalerons-nous ce qui nous semble le plus intéressant.
Les meilleures patres du livre sont celles qui traitent de l'éducation des filles. L'auteur en parle avec l'amour et l'autorité d'un père, et il a raison de donner à ce point une importance capitale, car tout est là. La femme, qui a moins de volonté que l'homme, mais qui a des sensations plus vives, est aussi plus facile à élever. Tandis que notre esprit inquiet résiste à l'enseignement du maître, la femme s'y prête moitié par douceur, moitié par affection. Rien n'est plus aisé que de former pour le bien ou le mal ces âmes de cire ; c'est pour cela sans doute qu'on s'en est si peu occupé.
Est-ce donc chose indifférente pour la famille ou pour l'État? Je ne dis rien de la femme elle-même; il nous faudra encore quelque temps avant de comprendre qu'elle n'est pas uniquement faite pour le plaisir ou le service d'autrui, et qu'ayant une âme comme la nôtre, comme nous elle a droit à la vérité, comme nous elle a droit de cultiver son es-
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])nt Mais, pour no parlm' que do la famillo, en sommes-nous encore aux maximes du bonhomme Chrysale; n'y a-t-il de plus docte entrelien pour la femme que celui de son ménatre? Non, tout a marché depuis Molière; chaque jour une découverte nouvelle remet à l'industrie les soins de la maison. La navette, le fuseau, le rouet, le cuvier, le fourneau ont fait leur temps; aujourd'hui, la femme n'est plus la première servante, mais l'économe du logis; le loisir lui est venu, et avec le loisir la pensée. La question n'est plus d'assoupir son âme, mais de la diriger.
Qui sera le directeur? p]st-ce le père, est-ce le mari? Ce dernier, qui vient tard, est d'ailleurs un guide peu sûr. Combien d'époux, au lieu d'élever leurs femmes, en font d'abord leurs maîtresses, et bientôt après , leurs servantes , les corrompant par leur amour, autant que par leur dédain. De loin, sans doute, il y a quelque chose de poétique dans l'ignorance naïve d'une jeune femme, qui se livre à son époux comme une autre Psyché, et croit parce qu'elle aime. Mais, quand viennent les épreuves delà vie, où trouvera-t-elle cette force morale, cet appui intérieur que rien ne remplace? De là, chez les fennnes riches, l'ennui, la vanité, la coquetterie, le goût du luxe et des spectacles, toutes ces maladies d'une âme inoccupée. Nul souci pour la grandeur du nom qu'elles portent; nul soin de leur propre élévation. Esclaves de leur ignorance, elles s'en vengent, comme tous les esclaves, en abaissant le maitre à leur niveau, et la première victime de cette mauvaise éducation, ce n'est pas la femme, c'est le mari.
L'État a un intérêt plus grand qu'on n'imagine dans cette éducation qu'il néglige. Ce n'est pas seulement pour ellt's-mèmes qu'on instruit les femmes,
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ce sont elles qui élèvent le genre humain. Dans la | première enfance la force de l'exemple est si puis- i santé, la vivacité et la profondeur des impressions sont si grandes, que je dirai, sans crainte de para- j doxe, que notre éducation est faite le jour où nous la ' commençons. Sans doute, en entrant au collège, nous ne savons ni grec, ni latin, ni histoire, ni géographie, mais notre cœur a déjà reçu des empreintes que rien n'effacera; rehgion, bonté, courage, colère, envie, ambition, vices et vertus, tout nous a été ; inspiré par la mère qui a veillé sur notre berceau ; i elle a une part dans le génie même, car je ne sais î pas un grand homme qui n'ait été guidé d'abord par ! une main maternelle. Élever un homme, c'est former un individu, qui ne laisse rien après lui; élever une femme, c'est former les générations à venir. L'éducation des femmes sera donc le souci du législateur, quand on comprendra qu'il y a des problèmes que ne résout point la sagesse du passé. j
Que doit-on enseigner aux femmes ? Tout, répond M. Legouvé, toutes les sciences, tous les arts, suivant les dispositions particulières de chaque individu. Ne craignez pas de leur donner une instruction solide, et faite pour des hommes; de même que deux plantes tirent d'une même terre des sucs différents, ainsi, dans une même leçon, un jeune homme et une jeune fille trouveront pour leur esprit une nourriture utile et diverse, chacun, suivant sa nature. Ne craignez pas que cette éducation ôte aux femmes leur grâce et leur channe; la connaissance dos belles choses n'étoutfe point l'àme; ce qu'elle détruit, c'est la sensiblerie des salons. Une femmo, qui saura le latin, l'auteur va jusque-là, n'en aimera pas moins son mari : nous avons l'exemple d'Hé-
loïsp; il est moins dani^creux de lire Virdle, que ces romans maladifs, qui tlétrissent le devoir et dégoûtent de l'action.
Aux études qui occupent l'esprit, l'auteur demande qu'on joigne des pratiques sérieuses, et qui, de Jjonue heure, habituent à se mêler de la vie. Qu'on mène la jeune fille au lit du pauvre et du malade; qu'elle s'accoutume à l'aspect et au traitement de la misère. Soigner des maux réels, c'est empêcher le cœur de s'énerver par une vague et inutile sensibilité. Enfin, le couronnement de cette éducation, ce qui la complète et la garantit, c'est la religion; mais, en ce point, M. Legouvé ghsse trop vite. C'est là que l'instruction approfondie est surtout nécessaire. Il semhle reçu que, pour les femmes, la religion est amour, et riun de plus ; on ne leur demande qu'une foi naïve qui ne raisonne pas. Mais cette foi, qui n'est fondée que sur des impressions d'enfance, ne tient pas toujours contre l'incrédulité du mari, ou contre les chagrins de la vie , tandis que des études bien faites et sagement réglées étabhraient en chaque famille un apostolat irrésistible, et feraient passer aux enfants, comme la meilleure part de l'héritage, les lumières et la piété de leur mère.
Ce qui, pour M. Legouvé, donne tant de prix à l'éducation, c'est que seule elle assure aux femmes la vraie liberté. Mais cette liberté, la respectons-nous dans son emploi le plus délicat, le mariage? Trop souvent n'est-ce pas le père qui marie sa fille, sans la consulter, sans éclairer son choix? Qu'est-ce que ce contrat chez nous? []i\ engagement solennel et réfléchi, ou une allaire, vi moins qu'une all'aire, un coup de dé? La peinture qu'eu fait l'auteur est d'une triste vérité.
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« Que dirons-nous de nos usages? A peine l'engagement est-il pris, qu'on se précipite vers la réalisation, comme si tous ces gens n'étaient travaillés que d'une crainte, celle de se connaître! Dans leur impatience fébrile, qui ressemble à la conscience d'une mauvaise action ignorée, ils se hâtent d'abréger encore les quelques jours que la loi et l'Église ont posés comme intervalle entre les accords et le mariage; trois semaines leur paraissent un trop long espace pour donner à ces deux inconnus, qui ne se quitteront plus, le temps de s'étudier. A force d'argent, on réduit ces trois semaines à quinze jours, ces quinze jours on les réduit à onze. Pendant ces onze jours même, on mesure les heures d'entretien aux jeunes futurs; on prend soin surtout qu'ils ne se parlent jamais sans témoins. S'ils allaient se déplaire! si le mariage allait se rompre! car toutes les craintes des parents sont portées sur ce point. Que le mariage soit heureux pour la jeune fille, la question n'est point là, il faut qu'elle se marie. Quant au jeune homme, son rôle de fiancé se réduit généralement à quelques visites officielles, qu'il maudit justement (car le ridicule s'y trouve joint à l'ennui), à l'envoi quotidien d'un bouquet commandé une fois pour toutes, et qu'il se hâtera de supprimer le lendemain de son mariage; puis les heures qui iui restent, il les emploie à ranger sa vie et ses tiroirs, à congédier sa maîtresse, à brûler les lettres indiscrètes, et bien assuré désormais de ne plus aimer, il se prépare à son personnage d'époux. »
Quel remède trouver à cet abus si bien signalé ? M. Legouvé croit qu'on marie trop tôt les femmes. A seize ans, est-on autre chose qu'un enfant? Il voudrait reculer le mariage jusque vers vingt-deux ans, âge où le corps et l'esprit ont tout leur développement. C'est un bon conseil, et que l'auteur appuie d'un motif qui n'est pas indigne d'attention. C'est qu'à seize ans on n'aime pas encore, et que le »«ml fondement légitime d'une union qui dure toute la vie, c'est l'amour. — C'est la raison, disent les gens positifs. — La réponse de l'auteur est catégorique ;
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tt Poser pour base du mariaf:çe la raison seule, c'est y (( poser l'adultère. L'homme qui arrive au mariage (( avec une âme refroidie et rassasiée , peut se con- (( tenter du commerce de cette paisible déesse, mais (( la jeune fille n'a pas encore aimé, et il faut qu'elle (( aime. Et par amour, nous n'entendons pas cette (( affection froide et sans sexe, qui se compose d'un « mélange d'estime, de reconnaissance, de considé- « ration, et de mille autres sentiments inférieurs, <( nous entendons l'amour ! Qu'il soit honnête, hono- « rable, solide, mais qu'il soit lui ! Lui seul, en effet, « peut soutenir la femme dans cette longue carrière «de devoirs et de douleurs; lui seul, précepteur (( sublime, lui donne la force qui sait souffrir, et la <( force qui sait soulager. » 0 poète ! j'ai peur que vous n'ayez raison contre les sages, mais ils se riront d'un enthousiasme qu'ils ne comprennent point. N'espérez pas les convertir; dans leur prudence et leurs calculs , les enfants du siècle ressembl(;nt toujours un peu à ce prince du monde que sainte Thérèse trouvait trop puni de son orgueil en le sachant incapable d'aimer!
Après avoir parlé de la fille , M. Legouvc passe à l'épouse; là les diiïïcultés augmentent, car ainsi ({u'il le remarque finement, quand on parle d'affranchir les jeunes filles, on a pour alliés tous les pères, quand on parle d'améliorer le sort des femmes, on a contre soi tous les maris.
Il y a une chose qui nest pas française^ disait Bonaparte au Conseil d'État, cest qu'une femme puisse faire ce qui lui plaît. Le Premier Consul avait raison ; jamais rien de pareil ne s'était vu dans les coutumes de la monarchi«% et le Codi' en ce point, comme en beaucoup d'autres, a consacré la tradition. Suivant nos
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lois, l'épouse est toujours mineure ; sa personne et ses biens sont en la garde du mari. Qu'il soit brutal ou incapable, la femme est sans défense; ce nœud qui l'étoufife, elle peut le rompre dans un cas extrême, mais elle ne peut jamais le desserrer. Le législateur i a voulu que la femme sentît toujours qu'il n'y a de ^ salut pour elle que dans une soumission absolue; ' il a si fortement constitué le maridge que, dans nos j mœurs, veuvage est à la fois synonyme de deiiil et de liberté. '
Cette idée d'affranchissement attachée à la mort du mari n'est-elle pas la condamnation d'une autorité excessive? M. Legouvé l'a cru; il écrivait au milieu ! des illusions républicaines; il voyait tomber auprès \ de lui une souveraineté moins absolue que celle de l'époux; il entendait proclamer que le pouvoir existe ', au profit non pas de celui qui l'exerce , mais de celui qu'on protège ; il a jugé que le despotisme | conjugal avait fait son temps, et qu'au foyer do* mestique comme dans l'État il n'y avait plus de i place pour des magistratures irresponsables. Il a i donc cherché le moyen de limiter la toute-puissance 1 du mari.
Pour cela il a songé au conseil de famille; c'est à ' ce tribunal domestique, déjà chargé des intérêts de l'orphelin, que M. Legouvé remet la cause de la femme ; c'est là qu'il place le contrôle devant lequel s'inclinera le mari. L'intention est bonne et l'idée ingénieuse, mais je ne crois pas qu'elle résiste à l'application. L'auteur, qui fait de spirituelles comédies, sait quel rôle la belle-mère joue ordinaire- i ment sur la scène, et il a pu voir dans le monde plus j d'un ménage brouillé par l'excès même de l'amour [ et du dévouement maternel. Quand à la belle-mère
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on aura joint In? oncles et les cousins, et qu'à ce conseil on aura donnc'i une autorité effective sur la personne et les biens du mari, aura-t-on fait autre chose que d'organiser la guerre dans l'intérieur de la famille? L'union des époux est trop intime pour supporter un secours étranger; Une femme, qui aime son mari , souffrira sans se plaindre , ou du moins gardera pour elle seule le droit de reproche et de grâce ; quant à celle qui ne voit qu'un ennemi dans son époux, le plus sage est de s'en remettre aux tribunaux. Dans cette communauté de vie, dans cette association intime et perpétuelle de deux personnes, il faut, de toute nécessité, qu'il y en ait une qui commande, et il n'y a qu'elle seule qui doive commander; l'abus possible tient à la nature même du contrat ; je ne crois pas au ménage représentatif.
Ce n'est pas que M. Legouvé n'ait raison pour le fond des choses; les maux qu'il dénonce, chacun les voit; son seul tort est de demander aux institutions ce que les mœurs seules peuvent donner. La loi, les réformateurs l'oublient trop souvent, la loi n'est pas la morale : c'est un filet à larges mailles, qui n'est ' bon que pour arrêter le crime et le désordre; elle laisse passer plus d'un abus. Lui demander une action plus énergique, une répression plus étroite, c'est, du même coup, gêner la liberté, et souvent faire plus de mal que de bien. Pour punir un mari coupable, c'est mettre en suspicion tous les époux, et jeter un ferment de discorde dans tous les foyers. C'est à l'opinion, c'est à la raison, c'est au zèle des hommes de bien qu'il appartient d'élargir les prérogatives de la femme, et il me semble que le présent réi)ond de l'avenir. Il est plus d'un ménage où M. Legouvé trouvera l'idéal qu'il poursuit. Grâce à Dieu, il
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ne manque pas aujourd'hui do femmes qui soient les vraies compagnes de leurs époux, mêlées à leurs affaires, à leurs peines, à leurs plaisirs. L'œuvre est en progrès ; il est probable que la loi ne ferait que l'entraver.
Mais ce qui nous semble une vue juste et féconde, c'est de réserver à la femme une part de sa dot, et de lui en laisser l'administration. C'est chose facile avec le développement de la richesse mobilière, et sans grand danger, puisque l'on peut empêcher l'aliénation du capital; ce n'en serait pas moins une mesure d'une grande portée. C'est toujours le pécule qui affranchit l'esclave ; créer à la femme un intérêt personnel dans la maison ; c'est, avec le sentiment de la responsabilité, lui donner le goût du travail et de l'économie. Il ne s'agit pas de ramener le régime dotal, de séparer les époux par la fortune, et de faire d'un mari pauvre le premier serviteur d'une femme riche, mais simplement de garanth- à l'épouse une honnête liberté. Cela ne changerait rien dans les bons ménages, et l'on éviterait un scandale criant ; on ne verrait plus des maris, qui souvent doivent tout à leurs femmes, leur vendre le pain même de leurs enfants au prix de l'humiliation, et quelquefois de la honte. A-t-on peur que cette part confiée aux femmes ne se dissipe dans leurs mains? Ce serait une crainte chimérique ; en fait d'économie, elles en remontrent aux plus habiles. Elles n'ont pas le génie des aflaires; elles ont celui de l'ordre et de l'épargne. Que de veuves, jetées tout à coup au milieu des embarras d'une succession, ont défendu, comme des gens d'affaires, leur patrimoine et l'héritage de leurs enfants? Ouelle maison de commerce réussit , sans qu'on y signale le concours et l'assiduité d'une femme? Voilà, dira-t-on,
des détails bien prosaïque? chez un homme qui fonde le mariajîe sur l'amour. Ceux qui font ce reproche n'ont jamais compris la grandeur du mariage. La poésie, elle n'est pas, j'en conviens, dans un comptoir, ni dans des registres, pas plus qu'elle n'est dans une robe de velours, des dentelles et des diamants ; elle est partout où deux cœiws s'entendent et se répondent, et cet accord, il sera toujours plus sûr de le demander à des travaux communs qu'à ces plaisirs du monde, qui fatiguent et qui séparent.
Il est encore un bon chapitre, sur lequel le regrette de ne pouvoir insister, c'est celui où M. Legouvé demande un meilleur salaire pour la femme qui vit du travail de ses mains. Si l'insuffisance de l'éducation est le malheur des femmes riches, l'insuffisance du salaire est le lléau des lilles pauvres; la misère en corrompt plus que la paresse ou la coquetterie. Quel moyen cependant de relever le prix de la journée? Il en est un : c'est d'ouvrir des voies nouvelles à l'industrie féminine, et de renverser ainsi la proportion de l'offre à la demande. Il y a une foule de professions sédentaires, qui ne conviennent pas à la santé de l'homme , et que la femme remplit avec plus de délicatesse et de soin. L'Angleterre confie à des femmes le télégraphe électrique , l'Amérique leur donne ses écoles, ne pourrions-nous leur ouvrir quelques-uns de nos magasins? Est-ce la fonction d'un homme que d'auner de la soie ou d'essayer un cachemire? Il y a là une réforme qu'il faut demander à l'opinion.
La meilleure page du livre, c'est, pour moi, celle où l'auteur prend en main une cause désespérée, et ccpondant bien respcctabh^ la cause des vieilles tilles. Pauvres femmes, dont l'isolement représente
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souvent unp vnrtu ou un malheur, nous rejetons sur elles le plus lourd fardeau de la vie; gouvernantes, institutrices, dames de compagnie, gardes malades, nous les condamnons à une domestiritô perpétuelle, et quand elles ont élevé les enfants que négligent les mères, nous les récompensons de leurs sacrifices par le ridicule. En même temps, le monde respecte l'égoïsme des vieux garçons; ce sont des convives qu'on recherche partout. D'où vient cette différence? Est-ce donc que, sans le savoir, nous avons de nous-mêmes une si haute estime, que, chez une femme , nous considérions comme un crime d'avoir dédaigné, ou de n'avoir pas su mériter notre amour?
Dans la hardiesse avec laquelle il ahorde tous les prohlèmes , M. Legouvé n'a pas reculé devant la femme citoyenne; en logicien intrépide, il demande pourquoi, dans un pays de suffrage universel, le vote est interdit aux femmes. Il n'a pu trouver une raison valable pour justifier cette exclusion, et, de fait, dans son système, il n'y en a pas. Si voter est une fonction publique, une magistrature qui n'appartient qu'à ceux qui ont tout à la fois intérêt et capacité, il est clair qu'on peut n'y point admettre les femmes ; mais si le suffrage est de droit naturel, si chacun a droit de concourir au gouvernement de son pays, au moins par son bulletin, par quel motif écarter les femmes? Comme incapables? Combien de femmes sont plus intelligentes que la moyenne des électeurs I Comme en puissance de mari? Cela n'est vrai que d'un certain nombre. D'ailleurs, si le vote est de droit naturel, comme la liberté, comme la propriété, loin d'exclure les femmes et les mineurs , il faut, pour que leurs droits ne soient
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pas sacrifiés ou qu'on les appelle au scrutin, ou tout au moins qu'on les y représente. Ainsi le veut la logique; on y gaî^nerait au moins cet avantage de donner au suffrage universel une sincérité qui lui manque, car, jusqu'à présent, c'est encore un monopole. Nos démocrates les plus avancés n'ont imaginé qu'une aristocratie; leur suffrage universel met en interdit les deux tiers de la nation. Dans nos lois électorales, nous avons tour à tour donné le pouvoir à la propriété, à l'argent, au nombre : il ne serait pas mal peut-être de songer à la famille. C'est une combinaison qui aurait, au moins, le mérite de la nouveauté.
Il est permis maintenant de juger un livre où l'auteur, avec une bonne foi parfaite, soulève et résout de si graves questions. Avant tout, c'est une bonne action. Écrit avec àme, on y sent à chaque page l'accent d'un homme de bien, qui brave les préjugés et combat pour la justice. C'est un bel éloge, je n'en connais ni de plus grand, ni de plus durable. M. Legouvé a eu des triomphes plus brillants; le succès d'un livre n'est rien auprès de l'éclat et du bruit du théâtre, mais peut-être y a-t-il là quelque chose de plus doux que les applaudissements. Il me semble, du moins, que le fils de celui qui a chanté le Mérite des Femmes, a dû songer plus d'une fois que rien ne vaut ces pages que nous laissons avec confiance aux mains de nos enfants, moins comme un titre de gloire, que comme une image de notre àme, ces pages qui, lorsque le temps a fané des œuvres plus célèbres, gardent encore un parfum de bouté, d'honneur et de vertu.
Septembre 18S5.
M. BÂRCHOU DE PENHOEN.
ESSAI d'une philosophie DE l'hISTOIRE.
Écrire aujourd'hui une philosophie de l'histoirs suppose une foi robuste et un courage peu commun. De la philosophie, le nom même est odieux, quant à l'histoire, qui donc y voit encore une science? C'est, tout au plus, un drame, qui permet à la curiosité humaine de suivre les jeux de la force et du hasard ; que peut-on tirer de tout cela, sinon les excellentes leçons de Machiavel? Notre siècle est positif, chacun n'y croit qu'à ce qui lui sert; dès lors, à quoi bon ces chimères qui charmaient Turgot à la veille de i789, et qui, plus tard, faisaient oublier à Condorcet la proscription et l'échafaud? Ces rêveries stériles n'ont jamais donné ni le pouvoir ni la fortune. C'est ainsi que nous nous trouvons bien sages, parce que nous sommes très-personnels ; nous n'imaginons guère que cette science que nous dédaignons a , depuis longtemps, signalé comme une maladie ces idées dont nous sommes si fiers, et qu'elle en sait la cause, la durée et le déchn. Ce n'est pas chose nouvelle qu'une société assaillie par les révolutions; quiconque s'est trouvé en mer par un orage , a vu , en une heure et dans un cadre étroit, le tableau que riiistoire nous a tant de fois présenté. Dès que le péril mot à nu tous les cœurs, on voit parmi les passagers, comme parmi l'équipage, des gens perdus d'ef-
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froi, qui imploient à {genoux Dieu, depuis longtemps négligé, tandis que d'autres s'étourdissent dans irne ivresse brutale, et s'oublient eux-nriêmes pour oublier le lendemain. Quelques-uns, soutenus par l'orgueil, regardent avec dédain le flot qui menace, et bravent la force aveugle qui les tue; seul, quelque marin éprouvé reste au gouvernail sans se troubler , et , les yeux fixés sur le compas, cherche à maintenir la direction du vaisseau. Lui aussi n'ignore pas que sa vie est dans la main d'un maître, et c'est pour cela qu'il lutte avec courage contre le vent et la mer, sur, non pas de son salut, mais de la voie, remplissant son devoir, et du reste, laissant faire à Dieu.
Ce pilote est l'image de l'homme, à qui l'étude aurait révélé les secrets de l'histoire. Au milieu des terribles épreuves d'une révolution, le philosophe marcherait résolument devant lui, sans s'effrayer du triste spectacle qui l'environne. Seul debout au milieu de l'abattement et de l'ivresse de la foule, il serait plein d'espoir et de force, attendant que la nue déchirée laisse enfin revoir le ciel, et que les lois éternelles qui gouvernent l'humanité éclatent à tous les yeux.
La comparaison serait bonne, pensera-t-on, s'il en était de l'iiumanité comme de la nature, si des lois fatales enfermaient l'une et l'autre dans un cercle immuable; autrement ce prétendu sage n'est qu'un fou d'une espèce particulière ; il ferait mieux de répéter le cri de la multitude, et d'adorer l'écho comme le conseillaient les anciens, qui avaient autant que nous l'habitude des révolutions. Le marin connaît le point d'arrivée comme le point de départ; le nord ne change pas, et il n'y a pas de tempête éternelle; mais l'humanité, d'où vient-elle? où va-t-elle? N'est-
elle pas battue de tous les vents, emportée par toutes les doctrines ? La folie d'hier répond-nlle de la sagesse de demain plutôt que d'une folie nouvelle et contraire? Qu'est-ce d'ailleurs que l'humanité? une abstraction, un mot. Il n'y a ici-bas que des hommes, l'individu seul a une fin. Chacun de nous vient à son tour jouer sur la scène du monde non pas un rôle, mais une pièce tout entière dont il est le seul acteur; quand l'épreuve est faite, tout est terminé. Réduire à des lois constantes, à un développement régulier l'infinie variété des idées, des passions, des erreurs humaines , c'est un nouveau rêve de cette science des chimères qu'on nomme la philosophie.
Malgré l'autorité de ses défenseurs, cette opinion m'a toujours paru médiocrement juste. Elle a deux grands défauts : elle donne un démenti à l'histoire, et elle amoindrit la Providence. Elle n'est pas philosophique sans doute, mais elle est encore moins religieuse ; ce n'est point là le cachet de la vérité.
Et d'abord, cette opinion est aussi contraire à la raison qu'à l'expérience; il est visible que Dieu a créé l'homme intelligent et sociable; or l'éducation, le développement de l'espèce, est pour des êtres inteUigents la conséquence forcée de la vie en commun. La suite des hommes, a dit Pascal (et l'humanité n'est pas autre chose), peut être considérée comme un mêrne homme qui apprendrait toujours. Nous ne prenons pas le flambeau dans la main de nos pères pour le remettre à nos enfants; chaque âge allume une torche nouvelle à la flamme durable du passé, et s'avance en jetant sur la nature une clarté plus vive et qui porte plus loin. Dans la vie matérielle, nous sommes riches de toutes les inventions , de tous les capitaux accumulés par nos ancêtres ; nous travaillons