M. BARCHOU DE PENHOEN
avec la force de vinc^t cçénérations ; il en est de même dans la vie intellectuelle. Là aussi notre trésor se compose de toutes les vérités, de toutes les Ipçons que nous ont léj^uées les siècles. Moïse, Platon, Aristote, les Pères de l'Église, Galilée, Descartes, Newton ont pensé pour nous; leurs idées sont notre héritage, et quand nous l'aurons augmenté il sera celui de nos neveux.
11 est donc évident que chaque génération nouvelle a une vie plus intense, car aux conquêtes et aux idées de ses pères elle joint son travail et ses idées. Ainsi du côté de la force et de l'intelligence, il y a progrès. Est-il vrai que l'esprit s'élève sans que le cœur y gagne? C'est une allégation qu'on répète si souvent qu'on oublie de la prouver. Cependant toutes les facultés de l'homme sont solidaires, et il est difficile de mieux connaître le bon, le beau, le vrai sans les aimer davantage. 11 est possible que l'individu ne soit pas meilleur moralement, parce qu'avec plus de lumières il a des devoirs plus impérieux à remplir; mais l'humanité vaut mieux, car son idéal s'est élevé. Peut-on, par exemple, comparer notre société, qui veut réduire le prolétariat, à celles qui ont vécu de l'esclavage ou du servage, et sans aller si loin, pense-t-on que notre siècle accepterait les désordres dont ne s'effrayait pas la cour poUe du grand roi?
Ce mouvement des esprits est-il uniforme ? Non sans doute, il s'en faut qu'on aille du même pas. Il y a encore des barbares dans les bas-fonds de la société, et tous les jours nous voyons d'honnêtes gpns qui en sont restés au moyen âge. La civilisation a SOS traînards comme los armées, ce qui n'empêche point qu'elle avance. Et, chose remarquable, il en
est des nations comme des hommes : chaque peuple a son caractère individuel et sa marche particulière. Son caractère? il suffit d'ouvrir César pour voir qu'il nous reste encore du fonds gaulois; sa marche? quoi est le peuple de l'antiquité dont nous ne puissions suivre la jeunesse, l'âge mûr ou la décrépitude? La Chine ne nous montre-t-elle pas une nation qui se meurt de vieillesse, tandis que les États-Unis nous donnent le spectacle d'une vie exubérante, et qui déborde sur le nouveau continent? L'Europe, qui Gé sent jeune en face de l'Asie, se trouve vieille quand elle regarde l'Amérique, l'Austrahe est encore au bej-ceau.
Si la vie est partout, quoiqu'à des degrés divers, si les peuples ont une existence comme les individus, n'est-il pas permis de se figurer l'ensemble des nations, ou l'humanité, comme un être moral et libre dont on peut étudier et suivre le développement? N'est-il pas chaque jour plus visible qu'il y a un courant qui emporte toutes les nations? Les unes échouent à la rive, pendant que les autres s'en détachent et prennent la tète du mouvement ; mais le flot avance toujours, et il semble qu'un doigt divin lui creuse le lit qui le porte vers un océan inconnu.
Demandons-nous maintenant si ces idées qui ont fait la joie de grands esprits sont ou non religieuses. Est-ce ofl'enser Dieu que de supposer que la création de l'homme n'est pas une œuvre isolée, et par cela même stérile, mais qu'elle est au contraire une part d'un plan divin? La philosophie de l'histoire n'a point d'autre objet que de rechercher ces lois éternelles. L'observation de la nature nous indique dans tous les phénomènes physiques un ordre invariable et néces-
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saîrc; l'étude des sociétés nous révèle un ordre moral plus admirable encore. A côté du développement physique, qui est la loi, la vie des corps organisés, elle nous appelle à contempler le progrès sans fin qui est la loi des esprits; elle nous fait suivre la marche constante de l'humanité vers la vérité, la justice, la beauté éternelle, et nous montre ainsi Dieu tirant à lui les hommes et la terre se rapprochant du ciel.
N'est-il pas à craindre qu'on affaiblisse ainsi la liberté et la responsabilité humaines? Non assurément. Il y a une philosophie de l'histoire qui est fataliste, c'est celle qui au lieu de considérer l'humanité comme la suite des hommes , en fait une espèce de Léviathan qui absorbe l'individu ; mais ce n'est pas la doctrine qui nous relève à nos propres yeux et nous rattache à Dieu, en nous montrant que la liberté entre dans le plan de la création, et qu'il nous est permis de nous associer à l'ordre divin par l'usage régulier de notre volonté. L'homme s agite et Dieu le mène^ a dit Fénelon; mot profond et vrai s'il veut dire que l'individu ne peut point contrarier les desseins de Dieu en abusant de la liberté, et qu'il sert malgré lui l'ordre du monde par ses malheurs et son expiation ; mais parole dangereuse si, en faisant l'homme étranger au reste de la création, on ne lui donne d'autre intérêt que le sien, fût-ce un intérêt éternel, car c'est le mener tout droit à un mysticisme stérile ou à un égoïsme sans limites.
On voit sur quoi repose la philosophie de l'histoire quand on la dégage de formules inutiles. L'homme libre, intelligent, sociable, est par cela même capable d'un développement indéfini, puisque chaque génération profile de l'expérience acquise en y ajoutant ses propres découvertes. Ce dévcloppemcnj
qui est la loi et la vie de? esprits, est par cela même l'ordre du monde moral, et si la liberté humaine est dans le plan divin, il faut bien que le proj^rès y soit aussi, car ce sont deux choses inséparables. Mais s'il est possible d'entrevoir cette ombre de la pensée divine, n'est-il pas interdit à notre faiblesse de s'élever plus haut; les lois suprêmes qui gouvernent l'humanité ne sont-elles pas le secret de Dieu?
Connaître l'ordre du monde matériel dans la mesure de notre intelligence. Dieu nous l'a permis. Tous les jours la science lève un coin du voile et nous montre dans les corps organisés une suite de transformations régulières , le développement , la vie. Pourquoi ne serait-il pas possible de remarquer dans l'existence des peuples des phénomènes analogues et de les ramener aussi à des lois constantes ? S'il y a une lègle, elle est essentiellement raisonnable ; pourquoi notre raison, faite à l'image de la raison divine, n'en pourrait-ell ■ rien découvrir?
C'est donc une œuvre sage et pieuse que de rechercher dans l'histoire la loi des événements. Reste à dire maintenant comment on peut étudier la marche de l'humanité, et s'assurer qu'il y a dans les sociétés un progrès, je ne dis pas continu (il faut faire la part des orages), mais régulier. Que faut-il observer, et quelle méthode peut conduire à la vérité?
En ce point la philosophie de l'histoire n'a pas échappé à la destinée commune. Au lieu d'étudier les faits et de dégager les idées qu'ils couvrent, on a débuté, suivant l'usage, par des systèmes improvisés tout d'une pièce, et comme la science est nouvelle, on est à peine sorti des premières illusions. Qu'on fasse tourner l'humanité dans un cercle, ainsi que le veut Vico, ou qu'on place la loi de son développement