M. BARCHOU DE PEN'HOEN
dnn? Ipg lois de notre esprit, comme le prétend Hegel, c'est toujours la même erreur; c'est l'homme, qui, au lieu d'observer les choses, s'enferme en lui-même et se prend au mirage de sa pensée.
Cependant, il faut bien le reconnaître, qu'il s'agisse du monde physique ou du monde des intelligences, il n'y a qu'une seule voie qui n'égare pas; c'est celle que Galilée et Bacon ont ouverte. Recueillir les phénomènes, les observer dans leur détail et dans leur ensemble, les rapprocher, les classifier, c'est-à-dire les ramener à des lois générales que le temps et l'observation simplifieront de plus en plus, telle est la seule méthode que la raison avoue; c'est à peu près la seule dont la philosophie de l'histoire n'ait pas encore essayé. Et pourtant, s'il est quelque chose qui caractérise notre siècle, et par quoi il marquera dans l'histoire, c'est, dans toutes les études, la sincérité de la méthode et l'honnêteté de la recherche. Des systèmes, depuis longtemps personne n'en veut plus dans les scienceâ naturelles; on commence à n'en pas vouloir davantage dans les recherches qui ont l'homme pour objet. Religion, langage, politique, philosophie de l'histoire, toutes ces études ne doivent plus avoir désormais qu'une même devise : La vérité pour la vérité.
Le livre de M. Barchou de Penhoën remplit-il toutes les conditions que nous venons d'indiquer? Non, pas tout à fait, à ce qu'il me semble; on dirait que l'auteur a hésité entre une première éducation et la direction naturellement droite de son esprit. Il a vécu trop longtemps avec Ballanche, Herder et Hegel pour ne pas aimer les systèmes et les formules ; mais il a tiré de son propre fonds des observations justes et des vues nouvelles. La pensée fondamentale est excel-
lente; M. de Penlioën est un spiritualiste qui a reconnu la vraie base de la philosophie de l'histoire. Au dix-huitième siècle, on a bien proclamé la perfoctibilité et le progrès humain; mais en n'assignant à l'humanité d'autre but qu'elle-même, on s'est condamné à ne faire qu'une œuvre stérile. La fin de l'humanité ne peut être que celle de l'individu, c'està-dire une fin divine, et, comme l'a dit spirituellement M. Bunsen, il n'y a de philosophie de l'histoire que pour celui qui croit vraiment que c'est Dieu, et non pas le diable, ou son masque le hasard, qui gouverne le monde.
L'Introduction, qui porte le titre de Dieu et de l'Univers y est une étude métaphysique qui montre un esprit rompu aux méditations les plus délicates. L'auteur veut, non pas nous expliquer Dieu et la création, mais nous donner une image affaibUe de ces deux mystères qui nous échappent. C'est en se servant de comparaisons ingénieuses, qu'à l'exemple des Pères de l'Éghse et de Bossuet, il veut nous faire entrevoir la Trinité et le Verbe divin. J'avoue que ces hardiesses me donnent le vertige ; la tête tourne à ces hauteurs; on ne se sent plus sur le seul terrain où la science peut se tenir. Toutes ces comparaisons sont impuissantes et me paraissent peu légitimes. Dans les choses où nous pouvons procéder du connu à l'inconnu, la comparaison est un sûr moyen de nous conduire de l'un à l'autre; mais du compréhensible à l'incompréhensible comment jeter un pont sur l'abimc ? Quelle est la mesure commune de deux termes incomparables? Ces romans métaphysiques sont-ils innocents? Non, ils enivrent l'esprit, et pour être moins grossier que l'ivresse matérielle, ce n'en est pas moins un excès qui énerve rapidement.
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L'homme n'est pas fait pour recréer le monde par un efî'ort de sa pensée ou un rêve de son imagination ; jl est fait pour étudier les phénomènes et y rechercher pieusement les vestiges de la pensée divine.
Tu longe sequere et vestigia pronus adora.
Je ne suivrai pas non plus l'auteur dans ses hypothèses sur la supériorité de^ premiers hommes et l'énergie des langues primitives; les idées de M. do Bonald ont fait leur temps; mais je signalerai comme un des bons morceaux du livre le chapitre de la Sch ciété. C'est là que dans un esprit vraiment scientifique, c'est-à-dire en acceptant les faits au lieu de les imaginer, M. de Penhoën prouve contre Rousseau et Condillac, que la société, le langage, la croyance sont des faits primitifs; en d'autres termes, que nous ne connaissons l'iiomme que sociable, parlant et religieux : il y a là des germes que l'humanité peut développer à l'infini, mais qu'elle ne crée pas. Jean- Jacques, se raillant de Tidée bizarre qui fait sortir le langage d'une convention, comme si pour contracter il ne fallait pas d'abord se comprendre, disait ingénieusement : La parole paraît avoir été fort nécessaire à l'institution de la parlote. Et avec une inconséquence peu philosophique, le même homme faisait sortir la société d'un contrat, comme si des individus qui délibèrent sur un contrat ne constituaient pas d(''jà une société. Il ne lui est pas venu à l'esprit, comme le remarque finement M. de Penhoën, que la société parait avoir été fort nécessaire à l'institution de la société.
Après avoir établi ces principes solides, l'auteur
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crayonne à grands traits, dans une suite de chapitres Lien laits, le monde primitif, le monde oriental, le monde persan, la Grèce, Rome, le christianisme et la barbarie , la féodalité , la renaissance , les temps modernes, le monde de l'avenir. C'est un cadre immense, et pour traiter un pareil sujet en deux volumes il faut nécessairement se borner à une esquisse rapide, au risque de négliger des traits caractéristiques. Mais deux volumes, c'en est assez pour etlrayer notre nonchalance, peut-être était-il sage de ne pas aller plus loin.
C'est un beau sujet que celui du monde primitif. Il est bon de ramener la pensée sur ces premières inventions que l'antiquité divinisait et d'où est sortie la civilisation. Le premier bienfaiteur de l'humanité a été celui qui, à force de soins et de patience, a tiré le blé d'une herbe insignifiante; c'est la première moisson qui, en donnant à l'homme plus que sa nourriture journalière, a permis la division du travail, et remplacé la vie errante et vagabonde par la vie en commun. Tous nos progrès sont venus de cette découverte oubliée comme son inventeur. L'histoire de l'Orient est bien touchée ; quand M. de Penhoën parle de l'Tnde, on reconnaît un homme qui a publié sur ce grand pays un ouvrage estimé. Dans le rôle qu'il attribue à la Perse, à la Phénicie, à la Grèce, il y a des vues fines et nouvelles; mais quand l'auteur s'occupe de Rome, la formule reparaît, et une formule étroite. Rome, suivjnt M. de Penhoën, est faite pour soumettre le monde ; la conquête, c'est là sa vie extérieure. Au dedans elle représente la lutte du patriciat et de la plèbe, lutte incessante qui finit par la victoire de la démocratie. Le pouvoir impérial est le symbole et le résumé du triomphe popu-
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lairc ; la plèbe est épuisée au moment même où elle l'emporte.
Il est permis de lire autrement l'histoire romaine, et il me semble que l'auteur a confondu deux choses : la rivalité des patriciens et des plébéiens qui remplit les temps les plus glorieux de la république, la lutte de l'extrême richesse et de l'extrême misère qui assombrit les derniers jours de la hberté, c'est-à-dû'e une époque où depuis longtemps le patriciat n'existait plus. Ce fut bien la foule qui fit l'empire, elle n'eut pas plutôt la puissance qu'elle abdiqua entre les mains d'un chef; mais cette foule, composée d'Italiens, d'atTranchis, de gladiateurs, n'était point le peuple qui avait fait la conquête du monde. Celui-là, les guerres civiles et le luxe l'avaient tué. La démocratie n'est donc point responsable de l'empire, et il ne faut pas dire que « César est l'homme le plus « complet de l'histoire, qu'il ferme un monde ancien, « qu'il ouvre un monde nouveau, » car l'histoire n'admire que la grandeur morale, et César n'a rien fondé qu'un despotisme écrasant.
M. de Penhoën ne l'ignore pas; il a écrit de bonnes pagos sur la révolution qui changea le monde, et qui ne fut pas l'œuvre du dictateur. Ce n'est pas l'empire, qui ne fut qu'un cadavre, c'est le christianisme qui, en renouvelant l'homme intérieur, a transformé les sociétés. C'est une remarque profonde de l'auteur, que nos idées politiques ne sont qu'un retint de nos croyances religieuses : les castes de l'Inde tiennent au culte de Brahma, le despotisme est sorti du Coran aussi nécessairement que l'égalité et la liberté ont découlé de l'Évangile. Il n'est donc pas de religion qui dans ses résultats ait produit de plus grands changements que le christianisme; mais il faut dire
aussi qu'il n'en est pas qui ait été plus pacifique dans ses moyens. Son secret pour réformer les institutions, c'est de changer les idées et le cœur des hommes, vérité qu'ont souvent oubliée ceux qui se sont servis de l'Évangile pour justifier, ce qu'il condamne, les révolutions.
Je ne puis suivre l'auteur dans ses études sur la royauté mérovingienne, qu'il nous montre, suivant la spirituelle expression de Gibbon, « construite par les évêques comme une ruche par les abeilles; » c'est aussi en passant que je signale l'excellent chapitre où il nous représente Charlemagne rétablissant l'empire d'Occident et essayant de restaurer cette puissante organisation romaine dont le souvenir domina le moyen âge et en inspira toute la politique. La peinture du treizième siècle est faite avec amour, le portrait de saint Louis me semble la meilleure page du livre. M. de Penhoën a bien senti comment à cette grande époque le catholicisme, pénétrant l'homme tout entier, renouvela la poésie, l'art et la science; plus tard il indique aussi, mais avec moins de faveur, comment la réforme a émancipé l'esprit humain plus que ne le voulaient ses auteurs, et comment il est vrai de dire qu'elle a préparé la révolution et le monde moderne. M. de Penhoën ne recule pas davantage devant les questions sociales, qui sont le problème de l'avenir ; dans tout ce qu'il dit on reconnaît un homme qui a beaucoup lu, et, ce qui vaut mieux, beaucoup réfléchi. C'est plaisir que de revoir toute l'histoire et d'étudier le présent en si aimable compagnie.
Quelque critique qu'on puisse faire de l'œuvre de M. de Penhoën, ce n'est pas assurément d'un esprit ordinaire de s'attaquer à un tel sujet, et il est beau