XII PRÉFACE
lui sert qu'à ressentir plus cruellement Timpuissance qui l'éncrve.
Quelle est cette étrange maladie? Comment se fait-il qu'un peuple riche, puissant, éclairé, ne puisse éviter un déclin fatal, et que la civilisation même en précipite la ruine? C'est, on ne l'a pas assez remarqué , c'est que la force et la vie des nations tiennent à leur volonté beaucoup plus qu'à leur intelligence, et le scepticisme tue la volonté. Quand les philosophes ne voient dans la religion qu'une croyance populaire, quand le prêtre proclame que la philosophie est un poison, quand le doute m'environne et me fatigue de tous côtés, sous quel drapeau voulez-vous que je combatte? Est-ce à une chimère que je sacrifierai mon repos, ma fortune, ou ma vie? La foi morte, il ne reste debout que l'égoïsme ; chacun s'enferme dans sa pensée, ou dans ses jouissances; tout est division et faiblesse. Ce qui, au contraire, fait la grandeur et la nécessité de la religion, c'est qu'en tirant l'individu hors de lui-même, en lui donnant un but, elle excite et réunit toutes les volontés, et par là même elle dirige et elle anime toutes les intelligences. Elle n'est ni la philosophie, ni la morale, ni la politique, ni la littérature ; elle est la racine qui leur donne la \\e ; elle est le lien qui les unit en faisceau. Le lien rompu, adieu tout ce qui fait la force et la noblesse de la civilisation. Ce sont les idées morales qui souffrent les premières; en perdant leur sanction, en cessant d'clre une loi extérieure, elles s'affaiblissent et font place au matcM'ialisme d'Épicure, ou à la résignation des stoïques; la politique cède bieiilùl connue la morale ; du jour ^ù
PRÉFACE. lin
Ton n'est plus réuni par des com-iciions communes, par ce respect mutuel qu'enfante uu même culte et un même devoir, c'en est feit de la liberté. La littérature elle-même, qui n'est que l'enveloppe de nos sentiments, l'expression de nos idées, succombe à ce naufrage universel; elle n'est plus qu'un amusement et un jeu d'esprit. Otez la foi, tout s'amoindrit; il n'y a plus dans la société que des intérêts en ,iruen*e ; il faut à tout prix que la force matérielle comjirinie les convoitises révoltées ; c'est l'histoire de l'empire romain.
Comprend-on maintenant que la religion est la plus grande des forces politiques, sinon même le seul fondement des États. Tandis que la fortune, la naissance, l'esprit même di\isent les hommes, la foi les relie, et en leur donnant une même volonté les pousse en avant. Cette armée qu'on ne voit pas, et dont les soldats ne se connaîtront jamais, marche sans que rien l'arrête. Cette vague qui gonfle emporte tout. Contre elle échoue la sagesse hun^aine et l'habileté des politiques. On séduit le génie, on achète l'égoïsme, on efïraie l'intérêt; mais on ne séduit, ni on n'achète, ni on n'effraie la foi; il lui faut ce qu'elle veut; et c'est ainsi que d'obscurs ouvriers, achèvent ces œuvres prodigieuses qui font notre désespoir. César se joue de la vertu d'un Caton, et de l'élocpience d'un Cicéron, mais toute la force des Césars tombe devant douze pêcheurs, sortis de Galilée pour changer le monde en appelant à eux les hommes de bonne volonté.
Tout cela n'est que trop vrai, dira-t-on ; il n'est pas
XIT PREFACE.
un homme réfléchi qui ne voie la cause de notre faiblesse; mais la foi est-elle volontaire? Quand on l'a perdue peut-on la reconquérir par cela seul qu'on la regrette, et qu'on en sent l'utilité? Ou bien, nous conseillez-vous d'étouffer notre raison; votre politique est-elle celle de Montaigne, dans un de ses caprices? Pensez-vous aussi qu il nous faut abestir pour nous assagir, et nous éblouir pour nous guider ' ? — Non ; je sais qu'on ne retrouve pas la foi du charbonnier, non plus que l'innocence du premier âge; et, à vrai dire, cette ignorance naïve n'a de prix qu'en son temps; quant à l'aveuglement volontaire de notre esprit, je n'y crois pas; on ne tue pas sa conscience. Mais il reste une voie, trop peu frayée, c'est d'étudier à nouveau l'Évangile, et d'y chercher si l'on ne peut pas revenir à la foi par la raison.
C'est là, comme on le verra dans ce volume, ce qu'ont essayé Channing et M. Bunsen; c'est à cette œuvre qu'en Allemagne et en France un petit nombre d'esprits sincères se consacre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer. Leur façon d'envisager le christianisme est nouvelle, et répond aux besoins du siècle; ils ne dédaignent ni la philosophie, ni l'histoire, ni la critique, ils cherchent la vérité religieuse comme on cherche la vérité scientifique, en dehors de tous les systèmes et de tous les préjugés. Pour cela ils ont renversé les données du problème que posait l'ancienne théologie; ils ne partent ni de la divinité du Christ, ni de l'inspiration des livres
i Ei>sais, liv. II, ch. xii.