DU PROTESTANTISME FRANÇAIS
(revue des deux mondes, 15 AOUT 1872)
Le temps n'est plus où les discussions religieuses les plus graves ne rencontraient que l'universelle indifférence. On nous eût bien étonnés, il y a quelques années, si on nous avait dit qu'un synode protestant tenu à Paris serait tout un événement. Nous aurions cru volontiers que l'opinion publique montrerait pour ces questions de théologie et de ^^oit ecclésiastique ce parfait
(1) Nous avons vu dans les affaires religieuses de la Suisse les assemblées politiques se laisser entraîner k refaire à leur gré la constitution de TEglise. Le gouvernement français, mieux inspiré, a laissé à TEglise protestante le soin de décider ellemême de ses destinées en lui rendant ses institutions synodales. Là encore Tunion avec TEtat a créé bien des difficultés, comme le prouvera Tétude actuelle sur le synode de 1872, publiée dans la Revue des Deux Mondes de la même année, et que nous avons complétée par un résumé rapide du développement de la crise ecclésiastique du protestantisme français jusqu'à ce jour.
338 ijl liberté religiëuss en Europe.
dédain que le proconsul Gallion* témoignait aux Juifs d'Ephèse lorsqu'ils voulaient le faire décider entre eux et saint PauL < S'il s'agissait» & Juifs, leur disait-il, de quelque injustice ou de quelque crime, je vous écouterais patiemment, autant qu'il serait raisonnable ; mais, s'il s'agit de disputes de' mots et de noms et de votre loi, vous y pourvoirez vous-mêmes, car je ne veux pas en être juge. * Il en a. été autrement, et il faut dire que le synode de Paris méritait l'attention sérieuse qu'il a provoquée; on y peut voir à bon droit une manifestation très-intéressante de la crise des esprits. . Reconnaissons d'ailleurs que^ si le protestantisme est une faible minorité en France, il occupe dans le monde une place considérable, et qu'il n'est pas permis de l'ignorer quand on veut connaître les forces vives de l'histoire contemporaine*
Notre époque affairée n'a certes pas les préoccupations religieuses du dix-septième siècle, où la cour et la ville dévoraient les petites lettres qui furent depuis les Provinciales, en s*attachant au fond de& choses et en se passionnant pour des dis^ sertations souvent subtiles sur la grâce efficace et le libre arbitre ; mais la société d'aujourd'hui est possédée d'une immense et large curiosité qui lui fait porter son investigation sur tous les sujets. C'est ua avi^ntage et un péril, car, si l'on remue
LE SYNODE GiKÉRAL DU PROTESTANTISMX FRANÇAIS. 339
toutes les idéeS) on court le risque de le» traverser simplement et de se borner, comme le disait M. Sainte-Beuve, à côtoyer tous les rivages feans 'aborder nulle part. Les appréciations erronées stzr le synode n'ont pas mantjué. En tout cas, il ne suf* fît pas que la curiosité soit éveillée pour qu'on soit bien informé. Notre intention est d*en donner une vue générale qui réponde & la réalité des faits sans nous écarter en rien de la plus stricte impars tialité. Nous avons raconté ici-même l'ouverture du concile : c'était une grande page de l'hii^toire religieuse de l'humanité ; Thistoire du synode pro*testant n'a pas moins d'importance, car dans le monde de l'âme et de la pensée la question du nombre et de l'éclat extérieur est de nulle valeur.
Tout est contraste entre les deux solennités. Ce n'est pas sous les voûtes de la plus imposante des basiliques que le synode s'est ouvert le 6 juin 1872; il s'est réuni dans un modeste temple qui n'avait d'autre parure qu'une tenture rougè. Aucun des membres de l'assemblée ne portait un costume officiel*, les laïques siégeaient auprès des pasteurs et au même titre. Sur un pupitre élevé
et au-dessus du fauteuil du président, on voyait un volume ouvert des saintes Ecritures, comme pour rendre visible aux y eu^ l'autorité souveraine de la Réforme. Les harmonies sublimes et étranges des chants de la Sixtine étaient remplacées par la mâle simplicité des psaumes de David, qui avaient retenti tant de fois dans les luttes sanglantes du protestantisme français. Bien des yeux étaient mouillés de larmes en entendant vibrer l'hymne antique des grands jours, à ce moment où l'Église réforformée retrouvait enfin sa vraie représentation et avec elle la libre disposition de ses destinées après un intervalle de deux siècles, car le dernier synode officiel s'était tenu à Loudun en 1659, pour entendre par la bouche du lieutenant du roi un décret de dissolution préparant déjà la révocation de redit de Nantes. L'émotion fut à son comble quand Téloquent pasteur chargé de prononcer le discours d'ouverture, M. Babut, de Nîmes, évoqua devant l'assemblée ce glorieux et douloureux souvenir en dégageant des formules qui passent la foi impérissable, qui est la raison d'être de l'Eglise et fait seule les apôtres et les martyrs.
Les discours écrits étaient remplacés par une discussion libre et vivante qui permettait des répliques immédiates. La scolastique tourmentée et
méticuleuse en a été absente; on a pu se convaincre que le protestantisme a bien désappris ce qu'on appelait le « langage réfugié, » qu'il ne parle pas pour des initiés, mais qu'il se sert du langage de son temps et de son pays. Les sujets débattus dans ce synode étaient d'ailleurs de l'intérêt le plus élevé et le plus général. Au fond, il n'a traité qu'une seule question, celle de savoir si le christianisme est une religion, c'est-à-dire une révélation, ou s'il peut encore mériter son nom en étant une simple philosophie, une école ouverte dans laquelle toutes les doctrines ont le droit de se produire. Selon la solution qui sera donnée à cette question, l'organisation ecclésiastique sera profondément modifiée. Si le christianisme est une religion, il demande qu'on lui reconnaisse ce caractère dans toute association qui se réclame de lui, et la négation de la révélation n'y est pas tolérable. S'il n'est qu'une philosophie, qu'ime simple élaboration de l'esprit humain, il n'a aucun droit d'exclusion quelconque, et il peut ouvrir le panthéon des idées après que celui des dieux a été fermé. Toute confession de foi, toute discipline est inacceptable à ce point de vue. C'est ainsi que la question du fond emporte celle de la forme. Essence de la religion chrétienne, organisation de l'Eglise, droit de ses membres, rapports de l'auto-
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rite et de la liberté» tous ces prol^èmes «ont iodéparables, et le synode de TEglise réformée a dû les aborder de front par la nécessité même de sa si* tuation. Pour faire comprendre ses délibérations, nous devons mettre en lumière cette situation re* ligieuse, qui est très'-complexe. En effet, les prin« cipaies difficultés du protestantisme français vien* nent du régime concordataire, qui, ici comme partout, introduit les complications les plus graves non-seulement dans les relations de l'Eglise et de l'Etat, mais dans l'organisation intérieure de chaque Eglise. Il est indispensable de jeter un rapide coup d'œif sur l'histoire antérieure de la réforme française pour nous expliquer par quelles circonstances elle en est venue à ses déchirements actuels.
Cette histoire est assurément l'une des plus plus belles et des plus grandes dans les annales de la religion. Au commencement du seizième siècle, la France était préparée aux idées nouvelles par sa ferme résistance à rultramontanisme et par la haute culture de ses universités. Ce qu'on appelait dédaigneusement à Rome l'esprit sorbonique français était tout imprégné du souffle de la renais** sance et incliné d'avance à la rénovation religieuse. Oerson, l'illustre représentant de l'université de Paris au concile de Bâle, atteste à lui seul combien
LE SYNODE GÉNÉRAL DU PAOTfiSTANTISMS FRANÇAIS. 343
ces aspirations étaient profondes. Aussi, presque au même moment où la Réforme éclatait en Allemagne à la Toix puissante de Luther, elle nais-^ sait en France sur plusieurs points à la fois» et. se développait spontanément avec une rapidité remarquable. Elle n'était pas seulement Técho de Témancipation de l'Allemagne, elle eut tout de suite son caractère propre : dès le premier jour, elle fut tout ensemble lettrée et fervente; elle unit la science à Tapostolat, ralliant à elle, dans la' haute bourgeoisie et la noblesse, les hommes les plus éminents^ en même temps qu'elle s'étendait dans le peuple. Pendant un demi-siècle, elle fit des progrès étonnants. Ce n'était point une plante exotique, elle avait pris racine dans notre sol; nul mouvement n'a été plus français au point de vue intellectuel et moral. Elle a toutes les meilleures qualités de notre nationalité, la clarté et la fermeté de l'intelligence, l'élan du courage avec une trempe d'austère fermeté.
Le protestantisme français a été la chevalerie de la Réformation. Elle lui doit quelques-uns de ses plus grands caractères, tels que les Coligny et les Du Plessis - Mornay , vrais gentilshommes chrétiens qui opposent à toutes les intrigues et à toutes les corruptions florentines de la cour des Valois une indomptable fidélité k
leur foi et à eux-mêmes. La langue profita de ce grand mouvement d'idées. Rien ne lui est plus favorable que la passion sérieuse ; semblable à un dur métal, il lui faut cette brûlante enclume pour s'afSner et se façonner. La flamme généreuse des ardentes convictions la délivre plus rapidement de ses scories que le polissage des grammairiens. Calvin et Théodore de Bèze ont plus fait que tous les Vaugelas pour former et assouplir ce merveilleux instrument de précision qui s'appelle la prose française, avec sa dialectique naturelle et lumineuse et son art incomparable d'enchaîner , les idées. Qu'on lise pour s'en convaincre, Y Institution de Calvin et surtout la lettre à François I" où il revendique le droit de ses coreligionnaires. .
Les conséquences de la révocation de Tédit de Henri IV n'ont pas été autant déplorables pour les proscrits que pour les proscripteurs ; ce sera l'honneur du protestantisme français que d'avoir résisté sans fléchir pendant plus d'un siècle, nonseulement au sabre des dragons et aux supplices infamants, mais encore à une législation qui le mettait hors la loi en lui fermant aussi bien le foyer de la famille que le foyer religieux. L'exil avait enlevé de France la majeure partie des populations réformées, qui avaient porté en Allemagne, en Angleterre et jusqu'en Amérique leurs labo-
rieuses habitudes. La France ne fut pas seulement privée d'industries lucratives, sa classe moyenne perdit à cette proscription Tun de ses éléments les plus précieux et les plus libéraux, et l'on s'en aperçut lors de sa grande révolution. Celle-ci eut beau rendre tous les droits aux protestants, ils n'étaient plus qu'une infime minorité.
La réforme française n*en avait pas moins conservé ses institutions primitives à travers tous ces orages. A cet égard, la protection de Napoléon P*^ lui fut plus fatale que les persécutions de l'ancienne monarchie. Ces institutions, qui viennent de lui être rendues, — dans des circonstances, il est vrai, qui ne leur permettent pas un fonctionnement aussi simple que parle passé, — se résument dans le systènae synodal, une des créations les plus admirable de l'esprit de gouvernement uni à L prit de liberté. C'est là qu'éclate tout le génie de Calvin, que l'on juge en France d'une manière si superficielle. On demande volontiers à un Audin de nous donner la mesure de ce géant. Sans doute il n'a pas le charme, la séduction de ce grand sceptique couronné qui a cru que Paris valait bien une messe; le monde entier n'aurait pas compensé à ses yeux l'abandon de sa croyance, qui s'est exaltée jusqu'à la terrible doctrine de la prédestination, et s'est montrée un jour sans pitié pour le màlheu-
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reux Servet. Il n'en demeure pas moins que, par son inflexible fidélité à ce qu'il croyait la vérité, îl a conquis à la Réforme et à la liberté civile et religieuse toute une portion du monde civilisé, je veux dire cette grande race anglo-saxonne qui porte aux extrémités du globe le droit de la conscience et la plus féconde énergie. Calvin, le rude dictateur religieux de Genève, lui a donné le pilus parfait modèle de ce gouvernement parlementaire qui est sa gloire et sa puissance, et ce modèle n'est autre que le régime synodal.
Les premiers prédicateurs de la Réforme en France avaient fondé de nombreuses Eglises qui s'étaient immédiatement donné des pasteurs en même temps que des directeurs laïques sous le nom à^andens^ — organisation calquée sur celle de la chrétienté primitive aux temps apostoliques. Ces Eglises avaient bien la communauté de croyance, mais elles n'étaient pas unies entre elles. Il fallait les rattacher à un même corps pour que l'ordre ttt maintenu, surtout dans un temps de dispersion et de persécution^ En Allemagne , la Réforme avait rallié à elle plusieurs princes souverains; l'Eglise trouvait dans son union avec l'Etat le cadre de son association. Rien de semblable n'était possible en France, car l'Etat, c'était Tennemii François I", un moment hésitant, n'avait point
LE STNOOS «ÉNÉRAt BtJ PROTESTANTISME PAANGAIS. 347
fredonné longtemps les psaumes de Marot; il avait déclaré une guerre h mort à ceux qui les chantaient après lui et sans lui. L'organisation vint donc des Eglises elles-mêmes : tous leurs pasteurs étaient disciples de Calvin, ils ne firent qu'appliquer ses vues. C'est à Paris, au mois de mai 1559, que fut tenu ce qu'on peut appeler l'assemblée constituante du protestantisme français. Elle se tint secrètement, dans une maison écartée du faubourg Saint-Germain, sous la présidence du ministre Morel, pasteur à Paris. Onze Eglises seulement purent envoyer des délégués. Les délibérations pouvaient être à chaque instant interrompues par les gens du roi; une sentence de mort planait sur rassemblée. Elle n'en délibéra pas . moins avec le plus grand calme, et c'est à la lueur des bûchers qu'elle accomplit son premier acte constitutif en arrêtant la confession de foi des Eglises de la Réforme. Chacun des votants était prêt à la signer de son sang. Cette confession, qui prit sa forme définitive à La Rochelle et porta le nom de cette ville, exprimait les croyances communes. Elle était beaucoup trop détaillée et trop théologique : c'était le credo complet de l'école aussi bicm que de l'Eglise « Elle contenait les exagérations du calvinisme, mais sous cette rude écorce elle avait enfermé la foi immortelle de la Réforme.
Celle-ci peut se résumep dans ces deux points : l'autorité de l'Ecriture remplace toutes les autorités humaines ^t la hiérarchie romaine ; le salut par la foi justifiante au Christ rédempteur met l'âme en présence de Dieu sans l'intermédiaire du sacerdoce.
L'émancipation était donc la conséquence de la doctrine dans ce qu'elle avait de plus ferme et de plus arrêté. La Réforme se distinguait ainsi de la philosophie de la renaissance : ce n'était pas un simple système, c'était une religion. Le libre examen n'était pour elle qu'un point de départ; le point d'arrivée était une croyance très-déterminée, mais qui entraînait l'affranchissement de la pensée et de la conscience vis-à-vis de toute autorité humaine en fortifiant l'autorité divine directe. Tel est le vrai sens de cette confession de Paris et de La Rochelle, qui fut longtemps l'étendard du protestantisme français; elle a ce grand mérite de n'être pas, comme en Allemagne, destinée à servir de pacte entre l'Etat et l'Eglise, mais d'exprimer la foi du peuple chrétien pour lui-même.
Après le code dogmatique, on élabora le code ecclésiastique. Le synode commença par organiser l'Eglise locale : partout où un nombre suffisant de fidèles se sont groupés, ils doivent élire un consistoire et appeler un pasteur. Le consistoire, une
fois nommé, se recrute par les suffrages de ses membres, mais sous la réserve explicite de l'approbation du peuple. C'est lui aussi qui noiQme les pasteurs, toujours à la même condition. Un certain nombre d'Eglises forment le colloque; chacune d'elles y est représentée par un pasteur et un ancien. Les colloques tranchent les difficultés qui se produisent dans le ressort. Au-dessus des colloques sont les synodes provinciaux, où siègent également un pasteur et un ancien pour chaque Eglise. Leurs réunions sont annuelles ; ils nomment deux anciens et deux pasteurs, appelés à siéger au synode national. Tous les membres de ce synode doivent adhérer à la confession de foi ; ils forment l'assemblée souveraine pour toutes les Eglises de France (1). Il n'y a peut-être pas d'organisation plus sage, qui maintienne mieux l'équilibre entre la liberté et l'autorité, et qui fasse une part plus raisonnable aux laïques dans le gouvernement de l'Eglise. Le système synodal combine également les droits de la commune ecclésiastique avec ceux de l'assemblée souveraine. Une telle création montre que le génie français est aussi capable qu'aucun autre de comprendre les conditions de la liberté.
(1) Voyez, sur le premier synode de la réforme française, le livre de M. Lutteroth, Ut Réformation en France pendant sa première période, Paris, 1859.
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Le régime eynodal fonctionnait avec une régii«* larité parfaite en vertu de Tédit de Nantes. Le représentant du roi gênait bien quelque peu les délibérations ; mais pour tout ce qui était essentiel les synodes conservaient leur indépendance* Après la révocation, les synodes furent tenus à intervalles irréguliers pendant tout le dix-huitième siècle. Ils ne trouvèrent pas grâce devant Tautenr du concordat. En traitant avec les Eglises pro«testantes, il devait leur enlever toutes les conditions d'une liberté sérieuse. Il les enveloppa dans le réseau savamment ourdi des lois de germinal. Il se donna Tapparenee d'accepter l'organisation de ces Eglises ; en réalité^ il la modifia profondément. Le synode général ne fut qu'une lettre morte ; l'élection fut partout supprimée ou escamotée ; les plus imposés furent les grands électeurs des consistoires, qui absorbèrent les Eglises locales dans une agglomération artificielle. Dans le système de germinal an X, les pasteurs sont nommés par l'Etat sur la présentation desconsîstoires. L'Eglise protestante n'a aucun moyen de se gouverner elle-même et par suite de veiller au maintien de sa doctrine et de sa discipline. Napoléon en fait un cadre administratif ; il croit l'avoir calmée pour jamais en la salariant. Babaud-Oupuy, président du corps législatif, exprimait naïvement la pensée du pre*
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mier consul quand il écrivait aux Eglises âur le ton d'un parfait contentement : < Nos pasteurs sont reconnus fonctionnaires publics ; ils sont sa^ lariés par le gouvernement. > C*est pourtant aux délégués de ces pasteurs que Napoléon adressa son fameux discours sur la liberté des cultes, dans lequel il vouait à l'exécration publique celui de ses successeurs qui ne saurait pas la respecter, il le terminait par cette admirable parole, bien étrange dans sa bouche : < L'empire de la loi finit où commence la conscience. » Il n'était pas possible de flétrir d'un mot plus sanglant la législation de germinal an X, dont Samuel Vincent, l'un des représentants les plus éminents du protestantisme à cette époque, disait avec raison qu'elle blesse la conscience sur tous les points.
Ces belles institutions durèrent jusqu'au 26 mars 1852. Le dictateur de décembre trouva bon d'en*' tremêler ses décrets politiques d'une haute fantaisie ecclésiastique; il réorganisa d'office l'Eglise protestante sans la consulter. Il se garda bien naturellement de lui rendre ses assemblées délibérantes ; il là dota du suflFrage universel, pour lequel il professait un grand amour, car il savait tout ce qu'il vaut quand on le travaille avec art. Nulle condition religieuse de quelque importance ne fut réclamée des électeurs. Le décret du 26 mars intro-
duisit deux autres modifications. Des conseils preabytéraux, réélus tous les trois ans, furent mis à la tête des Eglises locales ; les consistoires jouèrent à peu près le rôle des anciens colloques. En tête de TEglise fut placé im conseil central nommé par le gouvernement, sans attributions définies ; ce ne fut qu'une espèce de paravent commode pour l'autorité civile. Telles sont les institutions qui ont régi le protestantisme français jusqu'au décret du 29 novembre 1871, qui a rétabli le synode général. Il nous reste à dire quelle était sa situation morale et religieuse sous l'influence de ce régime.
Les temps orageux que nous traversons ne permettent pas le calme aux esprits. Il n'y a pas de cadre administratif qui tienne, la vie intellectuelle bouillonne trop activement partout pour s'endormir entre les rives qui lui ont été assignées. Deux courants contraires se manifestèrent promptement au sein du protestantisme français. On ne peut contester qu'à l'époque où le pouvoir civil entreprit de traiter avec lui, il ne fût dans des conditions très-favorables au régime concordataire: Tant que la persécution avait été violente, elle lui avait servi de stimulant et de discipline ; mais, à partir du règne de Louis XVI^ il jouit d'une certaine tolérance, qui n'allait pas cependant jusqu'à lui permettre de fie réorganiser. Cette situation favorisait
le relâchement des croyances. Déjà le souffle du dix-huitième siècle avait passé sur le protestantisme ; les philosophes avaient plaidé sa cause ; ils avaient mérité sa sympathie. Sans doute Tancienne doctrine n'était pas niée ouvertement, néanmoins on remarquait un affaiblissement général de la foi et du zèle. On en venait peu à peu à un supranaturalisme vague, comme celui qui fleurissait à Genève, et qui, sans rejeter les miracles, éliminait les plus grands mystères du christianisme. Si cette tendance eût été seule à se développer, tout eût été pour le mieux dans l'Eglise officielle : elle eût paisiblement émargé au budget sans troubler la paix de l'Etat ; mais le mouvement de rénovation reUgieuse qui agita l'Europe à la chute de l'empire ne pouvait manquer de l'entraîner. Ce mouvement avait pris naissance en Angleterre sur la fin du dix-huitième siècle. Le grand apostolat populaire des Wesley et des Whitefîeld a renouvelé dans la société vieillie et sceptique du dix-huitième siècle les scènes émouvantes des premières missions-chrétiennes. Ces prédications en plein air arrachaient des pleurs aux rudes mineurs de la Cournouaille et suspendaient l'activité des villes commerçantes. Un sang nouveau fut inoculé dans l'Eglise anglicane ; des Eglises indépendantes se formèrent par milliers, des sociétés religieuses de propagande
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furent formées, entre autres la grande Soeiété biblique britannique et étrangère, qui a traduit les livres saints dans toutes les langues connues pour les répandre sur toute la surface du globe. Le contre^coup de cette agitation se fît sentir dans le protestantisme européen, surtout à partir de 1820 ; de la Suisse romande, il passa en France, ei vint secouer la torpeur de l'Eglise réformée. Il y produisit des résultats très-différents : tout d'abord il poussa hors des cadres les plus ardents et les plus pressés, qui fondèrent des Eglises indépendantes ; celles-ci bientôt dégagèrent en quelque sorte de ce qui n'avait été qu'un fait accidentel le grand et fécond principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Elles se sont donné une organisation qui rappelle dans ses traits essentiels celle de Tancien protestantisme français. Elles ont leurs conseils presbytéraux, leur synode, leur profession de foi ; imanimes à refuser le salaire de l'Etat, elles croient devoir payer la rançon de leur liberté en vivant des o&andes des fidèles. Quoique faibles en nombre, elles ont exercé une très-grande action sur le protestantisme français.
L'Eglise officielle fut elle-même de bonne heure travaillée par l'esprit nouveau. Le supranaturalisme incolore dont on s'était contenté parut tout à fait insuffisant, et on se jeta par réaction dans
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une orthodoxie fervente et étroite, qui reproduisait bien plutôt la scolastique protestante du dixseptième siècle que la doctrine de la réforme primitive. Sous ces formules rigides brûlait pourtant une flamme d'enthousiasme et de zèle qui ]^oussait à une activité féconde, et tout d'abord à la fondation de sociétés de propagande pour la mission extérieure et intérieure, La prédication prit un caractère incisif; elle atteignit à l'éloquence la plus haute et là plus passionnée avec Adolphe Monod. Peu à peu les idées s'élargirent; le fond du christianisme fut conservé, mais on accepta le progrès théologique, et d'importants travaux marquèrent cette évolution. L'ancien rationalisme n'avait pas désarmé devant l'esprit nouveau ; bien au contraire, il s'était constitué en école, — le réveil religieux lui fut toujours profondément antipathique. Tout en gardant ses doctrines supranaturalistes, il opposait à Torthodoxie fermement arrêtée de ceux qui s'appelaient les chrétiens évangéliques une doctrine de tolérance universelle, qui réduisait de plus en plhs le protestantisme au libre examen. Cette tendance fut représentée dans l'Eglise de Paris pendant près de quarante ans par M. Coquerel avec une verve que l'âge ne put affaiblir.
Les dissentiments entre les deux fractions de
TEglise protestante devinrent bien plus g^raves quand le rationalisme modéré et timide du commencement du siècle fut remplacé par une tendance hardie et radicale qui transporta presque sans transition en France les résultats les plus audacieux de la critique et de la spéculation allemandes. Un recueil fondé à Strasbourg par M. Colani devint, peu de temps après sa fondation, l'organe de la nouvelle école, qui fît de nombreuses conquêtes. Comme Torganisation de l'Eglise officielle ne fournissait aucun moyen de lui fermer les chaires, elle put agir par la prédication comme par la presse. Peu à peu elle élimina tous les mystères de la foi, tous les miracles ; les plus hardie contestèrent non-seulement la résurrection du Christ, mais sa parfaite sainteté. Le christianisme ne fut plus une religion révélée, on n'y vit qu'une simple évolution de l'humanité. L'un des plus brillants adeptes de l'école formula la vraie pensée de son parti en écrivant dans un livre sur Lessing que Jésus-Christ aujourd'hui n'aurait pas été chrétien, ce qui revient à dire qu'il ne se serait pas donné comme l'objet de la foi, mais qu'il se serait contenté de prêcher sa doctrine à Jérusalem comme Socrate l'avait fait à Athènes. L'originalité de la nouvelle école n'est pas dans ces négations, qu'elle n'a point inventées,
et qui la confondent absolument avec la libre pensée contemporaine; elle est dans son désir sincère d'appartenir encore à l'Eglise chrétienne et d'y accomplir les actes du culte tout comme si elle croyait toujours au surnaturel, qui est impliqué par ces actes et positivement affirmé dans les liturgies. Sa théorie ecclésiastique est bien simple : l'Eglise protestante ne doit pas avoir de symbole fixe, elle doit s'ouvrir à toutes les tendances; c'est de ce chaos doctrinal que la lumière jaillira tous les jours. Une pareille anarchie n'est possible que dans une Eglise purement administrative, car une association morale dépendant d'elle seule ne supporterait pas un jour cette guerre intestine. Voilà pourquoi le parti avancé a toujours combattu tout^ ce qui tendait à imposer des conditions religieuses soit à l'électorat, soit à l'enseignement. Entre les deux partis tranchés, une tendance fort respectable a essayé de continuer les traditions de l'ancien supranaturalisme. Elle est naturellement très-effacée, on ne s'aperçoit de son existence que dans les jours de lutte, où elle fait son apparition pour tendre une main secourable au parti avancé au nom de la liberté des opinions. Elle a joué récemment un rôle important et y a déployé de remarquables facultés.
Pendant les trente dernières années, les luttes
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entre les partis de TEglise réformée ont pris de jour en jour plus de vivacité. On composerait une bibliothèque avec les livres et les brochures que cette polémique a provoqués, sans parler des in^ nombrables articles de journaux. Il s'y est dépensé une somme considérable de talent, de savoir et aussi de passion. Les deux tendances opposées se disputaient l'influence dans les facultés de théolo* gie de Strasbourg et de Montauban. Dans la pre* mière de ces facultés, qui par sa position intermédiaire entre la France et l'Allemagne attirait un grand nombre d'étudiants, renseignement scientifique était porté à un haut degré de distinction par M. le professeur Beuss. Il a enrichi la littérature théologique française et allemande d'ouvrages de premier ordre, surtout en ce qui concerne l'étude critique des livres sacrés. A Montauban, M, Michel Nicolas se faisait l'habile interprète de la science germanique, dont il reproduisait les résultats les plus hardis avec la clarté de la méthode française. La publication de la Vie de Jésus par M. Renan ne fit qu'accroître l'ardeur des luttes intestines, en jetant en quelque sorte dans le courant le plus vif de la publicité contemporaine ces questions de critique, qui n'avaient pas jusqu'alors franchi le seuil de l'école. L'Eglise réformée n'était pas seule en proie à ces profonds dissentiments, L'Eglise de
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la confession d*Augsbourg, si puissante en Alsace, en était également travaillée. Sa constitution particulière en amortissait reflfet; soumise à un directoire qui accordait l'influence prépondérante aux délégués du pouvoir civil, elle conservait
Tordre extérieur et l'apparence de l'unité, lors même que les esprits étaient profondément divisés. Un de ses pasteurs souleva pourtant à Strasbourg un vif scandale en qualifiant d'idolâtrie le dogme de la divinité de Jésus^-Chrîst. L'Eglise de la confession d'Augsbourg était aussi paisible à Paris qu'elle était agitée en Alsace. La fraction évangélique y dominait seule, et elle s'était concentrée sur les œuvres de la charité chrétienne avec une ardeur de zèle qui étendait tous les jours le cercle de son activité bienfaisante. Elle avait possédé l'un des hommes les plus richement doués du protestantisme français, M. le pasteur Verny, qui a laissé les meilleurs souvenirs dans la société littéraire et politique de Paris par son étincelante conversation, en même temps qu'il a honoré la chaire chrétieniie par sa forte éloquence. On se rappelle sa mort foudroyante à Strasbourg au moment où il inaugurait une assemblée générale de son Eglise par un discours qu'il ne put achever. L'Eglise de la confession d*Augsbourg, hélas! bien réduite par la perte de l'Alsace, puisqu'elle n'a plus* que
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la consistoriale de Paris et celle de Montbéliard , vient de tenir, elle aussi, son synode dans une salle du ministère des cultes. Elle a évité tous les débats orageux, se contentant de rassembler les épaves de son naufrage et de se donner une constitution provisoire, sans attaquer les grands problèmes de doctrine.
Comme nous retrouverons au synode tous les principaux cbampidns des deux tendances qui se partagent l'Eglise réformée, nous n'avons pas à les caractériser pour le moment. L'intérêt des débats soulevés à Paris dépasse de beaucoup le cadre du protestantisme français. Ils se produisent à l'heure actuelle dans tous les pays où la Réforme a étendu sa domination. En Allemagne et en Suisse, la tendance radicale est sortie du domaine purement scientifique et a fondé de vastes associations qui prétendent introniser dans la chaire chrétienne les résultats les plus avancés de la théologie négative. D'autres associations en sens contraire se sont établies pour leur résister. En Angleterre, le mouvement soulevé par la publication des Essais et Revues^ qui déchaîna tant d'orages, n'est pas près de s'arrêter, et l'Eglise anglicane voit surgir des conflits qu'elle ne pourra longtemps contenir par son organisation séculaire. La cour des Arches a eu à juger déjà d'étranges procès d'hérésie.
La Hollande nous, présente un spectacle en tout point analogue à celui du protestantisme ftançais. En Amérique, l'ardente parole de Parker, l'unitaire philanthrope, a créé un parti enthousiaste et hardi qui bat en brèche l'orthodoxie évangélique. On le voit, ce n'est pas une tempête dans un verre d'eaij qui s'offre à nos regards. Si le cadre est restreint, la crise qui s'y révèle est générale et demeurera l'un des signes du temps.
Eevenons aux circonstances particulières qui ont amené la convocation du synode de Paris.
Chaque élection nouvelle dans les Eglises protestantes françaises provoquait une agitation considérable. Déjà en 1849, dans un synode général officieux qui ne fut jamais reconnu par l'Etat, une scission s'était opérée. M. A. de Gasparin, ancien député, et M. le pasteur F. Monod s'étaient retirés de l'Eglise officielle sur son refus de se donner une profession de foi. Ils avaient rejoint les Eglises indépendantes et avaient contribué à leur organisation définitive sous le nom d'Union des Eglises évangéliques de France. En quittant le protestantisme officiel, ils y avaient laissé leur pensée comme un levain caché. Le parti évangélique n'a pas cessé un seul jour de réclamer des conditions religieuses pour l'électorat : il a fait plus, il s'est constitué en une fédération qui a pris le nom de
362 LA. LIfiEKTÉ RELiarEUSE EN EUROPE.
Gon/érefice émngélique. Là où elle a été en majo*rite) comme à Paris, la fraction évangéliqae a exclu de TEglise par ses votes la tendance con* traire ; mais l'anarchie n*en subsistait pas moins dans l'organisme entier. A cela, il n'y avait qu'un xemède, la convocation d'un synode général. La nouvelle école, d'abord favorable à cette convocation, en a bientôt compris le danger; aussi a*-t^lle fait tout ce qu'elle a pu pour l'empêcher. Le décret de convocation fut accueilli par elle avec une vive répugnance, qui dans quelques Eglises alla jusqu'à provoquer des protestations énergiques.
A peine réuni, le synode s'est partagé en deux partis tranchés^ la droite et la gauche. Le centre gauche ralliait les moyénneurs; on a bien parlé d'un centre droit, mais sur le fond des choses il a toujours été d'accord avec la droite» Les hommes les plus éminentsdu protestantisme officiel» sauf quelques exceptions, siégeaient au synode. La gauche avait une admirable discipline : elle avait fait passer aux élections toute son élite ; la droite eût bien fait de l'imiter sur ce point.
Passons rapidement en revue Tétat-major des
l£ STNOBE GÉNÉRAL DU PROTESTANTISHB FRANÇAIS. 363
deux partis. Le nom le plus connu du protestantisme libéral est celui de M. Athanase Ooquerel ; il porte sans faiblir un héritage qui certes au* rait pu Taccabler, car l'influence de son père a été considérable et sa notoriété immense. Il est Tennemi juré de toutes les professions de foi. On lui attribue ce mot paradoxal prononcé un jour dans une réunion pastorale : c Si Ton me demandait de signer que deux et deux font quatre, je m'y refuserais. > La liberté illimitée de la pensée est la thèse qu'il a soutenue au synode avec une verve brillante et spirituelle. Son frère, M. Etienne Coquerel, défend la même cause avec ijne plume habile et acérée de polémiste qui connaît peu les ménagements; il a dirigé depuis de longues années l'organe principal du parti. La gauche avait au synode deux de ses prédicateurs les plus distingués, MM. Viguier et Fontanès, présidents des consistoires de Nîmes et du Havre. Elle a eu la bonne fortune de compter dans ses rangs deux des esprits les plus sérieux que Ton puisse rencontrer. M. Pécaut, l'auteur bien connu des Lettres à un pasteur et • du Théisme chrétien^ est un des hommes qui ont le plus nettement écarté la notion du surnaturel. Jusqu'à lui, on l'avait bien rejetée .sous la forme de miracle matériel, mais un miracle moral avait au moins trouvé grâce
devant les novateurs : c'était la sainteté parfaite du Christ ; M. Pécaut l'a contestée dans des pa-ges graves, mais qui ne pouvaient manquer de soulever de vives protestations. M. Gaufirës appartient k la même tendance ; il Ta défendue au synode avec autant de franchise que de sincérité. Le défenseur le plus habile, comme le plus savant, de l'école radicale a peut-être été M. Colani, professeur de théologie à Strasbourg avant la guerre. Nous avons rappelé le rôle considérable qu'il a joué dans le mouvement d'émancipation de la théolbgie française comme directeur de la Jtevue de théologie et de philosophie. Il a su donner à la science une allure facile et parfois entraînante : ses dissertations sur les points les plus ardus avaient la vivacité d'un pamphlet; il a déployé les mêmes qualités dans la chaire de professeur. Tout ce qui peut être invoqué contre la notion chrétienne de la croyance ecclésiastique au nom de la critique moderne, M. Colani l'a dit au synode dans un langage précis qui a l'avantage de déchirer tous les voiles et de montrer le radicalisme théologique tel qu'il est au fond. Citons encore sur les mêmes bancs quelques laïques éminents : M. Clamageran, qui a fait ses preuves comme économiste et homme politique et dont la parole est pleine de feu, — M. Planchon, professeur de pharmacie à la
faculté de Montpellier, et l'illustre défenseur de Belfort, le colonel Denfert-Rochereau. Il serait injuste de passer sous silence le doyen du parti, M. le pas* teur Martin Paschoud, que Ton a vu s'enrôler dans toutes les nobles causes humaines ; pourtant l'orthodoxie évangélique n'a pas eu depuis plus de soixante ans d'adversaire plus résolu. Il est mort depuis le synode.
Le parti mitoyen avait une situation difiScile à garder ; le radicalisme l'eflFraye, et les professions de foi l'épouvantent. Malheureusement la seconde préocupation l'a presque toujours emporté sur la première. Le vrai représentant du tiers-parti a été M. Jalabert, doyen de la faculté de droit de Nancy, entouré de la plus légitime considération. Un jeune professeur de l'université, M, Sayous, a produit sur toute l'assemblée une sérieuse impression par un discours où il marquait trèsbien la situation et le trouble de beaucoup d'esprits sincères qui cherchent leur voie dans les obscurités du présent.
J'en viens aux orthodoxes. M. le pasteur Bastie de Bergerac avait été nommé président ou modérateur du synode. Esprit ferme et large, non sans une pointe acérée, il représentait très-bien la portion la plus éclairée de l'orthodoxie. La droite comptait dans ses rangs MM. Alfred André, le
366 LA LIBEifrÉ RELIGIEUSE EN EUROFE.
général C^abaud-Latour, Mettetal et Robert de Pourtalès, membres de l'Assemblée nationale; ses orateurs, peut-être moins nombreux, ont fermement tenu la campagne contre la gauche. Dès l'ouverture du synode, tous les regards se tournaient vers l'illustre vieillard qui porte le poids de sa vieillesse avec tant de vaillance, toujours ardent au travail, toujours égal à lui-même, et qui couronne sa longue vie de gloire et de labeur fécond par un dévouement sans réserve à la cause de la religion telle qu'il la comprend. Tout le monde savait que c'était principalement aux démarches de M. Guizot que l'on devait la convocation du synode. Pour les uns, c'était un grand titre de reconnaissance, pour les autres un grief sérieux. Il n'a trouvé néanmoins au synode que l'affectueux respect qui lui est dû, bien qu'il soit entré dans les débats avec toute l'énergie de sa nature et de ses convictions, sans peser jamais sur les délibérations, car rien n'est plus faux que de s'imaginer qu'une assemblée telle que celle-là puisse recevoir des mots d'ordre dans aucune de ses fractions. On a remarqué la parfaite bonne gr&ce que M. Guizot a montrée à ses adversaires ecclésiastiques; personne n'a plus insisté que lui pour que le débat eût toute sa latitude, et c est sur sa proposition que la publicité des séances a été largement accordée.
C'était un émouvant spectacle de voir monter à la tribune du synode ce vétéran de nos luttes parlementaires, cet ancien clief de gouvernement, l'un des maîtres reconnus de Téloquence française. Il a conservé cette autorité d'aspect, ce geste x magistral et ce beau langage précis et mâle qui sont inhérents à son talent. Il a parlé du ton le plus simple, le plus naturel, jusqu'au moment où il a développé avec ampleur ses convictions personnelles sur la nature de la religion, inséparable pour lui de la notion de révélation. On s'aperçoit sans doute à plus d*une lacune que son esprit a vu en ce point comme en d'autres les choses de haut et en grand plutôt que dans leur intime réa* lité; son passage au synode de 187â n'en laisse pas moins d'inefiFaçables souvenirs.
La droite a' trouvé dans M. Bois, professeur h la faculté de théologie de Montauban, un puissant orateur. C'est lui qui, dans tous les moments graves, a prononcé le discours décisif. M. Dçlmas, pasteur à Bordeaux, a soutenu la même cause avec un esprit pénétrant; M. Vaurigaud, pjisteur à Nantes, s'est distingué par la netteté de sa parole, M. Dhpmbres, un des plus éminents pasteurs de l'Eglise de Paris, a défendu l'orthodoxie plus large des temps actuels avec une éloquence imagée, qui a plus d'une fois produit une vive impres-
sion sur l'assemblée. M. Babut, qui avait prononcé le discours d'ouverture du synode, a porté dans ces débats difficiles et orageux un respect si délicat de ses adversaires, qu'il a parfois embarrassé les ardents de son propre parti. Les laïques aussi n'ont pas fait dé&ut à la droite dans la discussion. MM. Mettetal et Pernessin y ont pris une part importante, le second avec une verve méridionale. A tout prendre, les débats ont été calmes et dignes, bien qu'ils se soient parfois traînés dans des répétitions fatigantes, qui tenaient à ce que les mêmes sujets revenaient sous des formes diverses. Sans doute, le synode n'a pas opéré ce miracle d'obtenir d'une assemblée délibérante française l'absence totale de mouvements tumultueux et d'interruptions vives : il a eu deux ou trois moments d'excitation : cependant' il a respecté toutes Jes convenances, sans oublier que la première de toutes, dans un parlement ecclésiastique ou politique, est le maintien de la liberté des opinions. Les voix jusqu'à la fin ont gardé la même proportion : 47 ou 48 pour la minorité, 61 -ou 62 pour la majorité. Les projets de loi étaient préparés, comme à l'Assemblée nationale, par des commis- * sions nommées dans les bureaux. Toutes les règles protectrices de la liberté des discussions ont été scrupuleusement observées. La minorité du con-
cile se fût estimée heureuse de jouir d'un tel régime à Rome ; elle a trouvé bon aujourd'hui d'oublier ses réclamations, mais l'histoire les a enregistrées. Les principales Eglises protestantes du monde entier, d'Amérique, d'Ecosse, de Suisse, ont envoyé des députations au syiiode français. On a surtout remarqué les discours de M. Ooulin, reprér sentant de l'Eglise de Genève, et de M. Bersier, représentant les Eglises libres de France.
Les débats du synode ont roulé sur un seul sujet, qui résultait delà situation de l'Eglise réformée(l). La question se posait impérieusement dans ces termes : L'Eglise protestante peut-elle demeurer dans l'état d'anarchie doctrinale qui est son sort depuis de longues années ? Du moment où elle est rendue à elle-même, a-t-elle le droit de consacrer par les votes de sa représentation un pareil état de choses? N'est-elle pas tenue de lui substituer, selon la tradition de son histoire, un ordre ecclé-
(1) Les procôs-verbaux du synode ont été publiés. La^ meilleure source est le livre qu*a publié M. Bersier, sous ce titre : le Synode général de TEglise réformée,
370 LA LIBËATÉ BSLIGUSUSE EN EUROPE.
élastique conforme à la nature de rJSglise chrétienne, replaçant à sa base les croyances universelles des chrétiens? On connaît la réponse du parti évangélique, qui n*avait demandé le synode et n'y était venu que pour mettre fin à ce qui était à ses yeux un désordre lamentable. L'opinion du parti opposé n'était pas moins tranchée. Pour bien comprendre la gravité du débat, il ne fsiut pas oublier que, si la question doctrinale était résolue dans le sens orthodoxe, la conséquence devait être tôt ou tard le schisme, car, une fois l'Eglise constituée sur la base d'une doctrine définie, la fraction qui n'en veut pas doit se séparer d'un corps religieux avec lequel elle serait en désaccord profond. Il ne s'agit ni d'anathème ni d'excommunication au sens autoritaire ; il suffit d'une définition de la croyance ecclésiastique pour que les éléments hétérogènes soient amenés à se distin-. guer.
Telle est la grande question, tout ensemble théorique et pratique, qui a été débattue au synode réformé de 1872. Elle est revenue sous trois formes qui toutes aboutissaient au même résultat. On a d'abord discuté la compétence du synode. La gauche voulait le réduire à un rôle purement consultatif, qui aurait enlevé toute importance à ses décisions. Ce premier point réglé, on s'est
trouvé en face de la question de la profession de foi ; quand celle-ci a été votée, il s'agissait de sar voir si elle aurait un caractère obligatoire^ On le voit, la discussion a suivi le cours le plus régu^ lier; elle a obéi à une sorte de dialectique irrésis* tible qui a écarté les échappatoires pour serrer de plus en plus le point essentiel, vital, du débat.
C'est le lundi 10 juin que la question de la compétence du synode a été abordée. M. le doyen Ja^ labert a engagé la lutte en proposant un ordre du jour qui réduisait le synode h n'être que l'organe autorisé des besoins, des vœux et des sentiments des divers partis de l'Eglise, comme appelé h faire une œuvre d'union et de pacification. Le tiers^parti se montrait fidèle à sa mission, qui était d'amortir tous les chocs» d'adoucir tous les angles, de replâtrer toujours sans jamais rebâtir. La gauche entière vota l'ordre du jour de M. Jalabert. Elle joua le môme rôle h Paris que les inopportunistçs du concile ; elle voulait, elle aussi, écarter à tout prix la question de fond et l'ensevelir sous une question de forme. Elle était dans cette situation bizarre de ne sauver la liberté absolue de la négation qu'en sacrifiant l'indépendance de l'Eglise, car elle ne pouvait diminuer la valeur et l'autorité de sa représentation qu'au profit de l'administration civile, Au reste, cette attitude vis-à-vis de
l'Etat n'était pas nouvelle. Le parti radical est condamné à être très-gouvernemental dans les affaires ecclésiastiques jusqu'au jour de la séparation des deux pouvoirs, que d'ailleurs il demande depuis deux ans. L'Etat est bien plus commode qu'un synode, il ne s'occupe que de l'ordre extérieur. Les Eglises locales peuvent à leur aise croire ce qui leur plaît tant qu'elles ne dépendent que du ministère des cultes. Il en est autrement dès que l'Eglise a une représentation et qu'elle se gouverne elle-même. En outre, le seul moyen d'éviter le schisme quand le lien moral et religieux n'existe plus, c'est de conserver le lien officiel. La gauche était donc dans la logique de sa situation comme dans la tradition de sa politique religieuse en s'eflForçant de ' transformer ce parlement de la réforme française en une sorte de conseil d'Etat bénévole.
MM. Jalabert, Larnac, avocat à la cour de cassation, Penchinat, avocat à la cour de Nîmes, et Clamageran, de Paris, furent les principaux orateurs du parti qui voulait amoindrir le synode. De quel droit, disaient-ils, élever un simple décret à la hauteur d'une loi? Le régime d'une Eglise concordataire ne saurait être modifié à si bon marché. Or il est certain que la loi de germinal a passé sous silence le synode général ; le décret du
26 mars 1852 n*en fait pas davantage mention. Les Eglises n'ont pas été régulièrement consultées. Elles ne sauraient d'ailleurs voir dans le synode actuel leur vraie représentation, car les circonscriptions électorales ont été établies sur une base défectueuse, si bien qu'on peut évaluer à 160,000 le nombre des protestants qui n'ont pas de délégués. Un synode ainsi nommé ne saurait avoir des pouvoirs constituants, surtout quand ses résolutions pourraient aboutir au scbisme. Contentons-nous d'être ce que fut l'assemblée des notables à la veille de la révolution française; préparons un vrai synode général nommé dans des conditions normales. La réplique des opposants fut très-complète et très-vigoureuse. M. Laurens, de Saverdun, traita le point de droit, M. Mettetal l'appuya par un exposé historique des démarches préliminaires du synode. Il fut établi que la loi de germinal an X, en visant dans deux articles l'ancienne discipline de l'Eglise réformée, avait reconnu en droit le régime synodal, — que le législateur dictatorial de 1852, en rétablissant l'Eglise locale, avait fait un pas de plus vers cette ancienne discipline, — que celle-ci avait été invoquée en plein conseil d'Etat dans une affaire de droit ecclésiastique, — que le ministère Ollivier avait fait préparer un projet de convocation du
syaode général. Quaut à Tinégalité des drcon* scriptions, le gouvernement s'est strictement conformé au mode électif usité dans 1* ancienne Eglise réformée; on peut le reviser, s'il y a lieu, mais aucun changement ne devait procéder du pouvoir civil. D'ailleurs l'absence de proportionnalité exacte ne saurait être considérée comme un obstacle dirimant aux décisions d'un corps représentatif. Il faudrait alors admettre que la chambre des communes a légiféré sans droit pendant de longues années. M. Guizot établit de la manière la plus catégorique que l'intention du gouvernement avait bien été de convoquer un vrai synode délibérant et constituant. On ne sait, pourquoi l'illustre orateur se crut obligé à cette occasion de célébrer les bienfaits de l'union de l'Eglise et de l'Etat. La vraie, la grande raison morale contre les inopportunistes fut invoquée par MM. Babut et Bois, c Voilà, en vérité, dit le premier orateur, un étrange spectacle. L'Etat nous demande qui nous sommes, il nous offre la liberté, et ne veut pas se mêler de nos affaires; il reconn^^t l'Eglise souveraine au point de vue religieux; sur ses instances, l'Etat rend à l'Eglise les institutions de ses pères, et voici que des membres mêmes de ce synode disent h l'Etat : c Prenez garde, ne nous rendez pas trop de libertés de crainte que nous n'en
abusions, j» M. Bois terminait ainsi un discours qui emporta le vote : « Notre synode, devenu un corps simplement consultatif, aura moins de pouvoir que le plus modeste de nos conseils presbytéraux ! » L'assemblée vota un ordre du jour trèsnet, proposé par M. Pernessin, qui portait que, le synode s*étant réuni conformément aux lois qui ont fixé le régime de l'Eglise réformée de France, sa convocation même consacrait les libertés de l'Eglise, qui n'avait plus qu'à en user pour se ve* constituer. Ce vote eut lieu le 12 juin.
Le lendemain commença la seconde bataille. La question de légalité et de compétence s'effaçait devant une question plus haute, celle de la foi de l'Eglise. Ce fut M. Bois qui la souleva au nom de toute la fraction évangélique en proposant une déclaration solennelle des principes de foi et de liberté qui doivent être à la base de l'Eglise re-* constituée. Cette déclaration débutait parées mots: < Avec nos pères et nos martyrs dans la confession de La Rochelle, avec toutes les Eglises de la Béformation dans leurs divers symboles, nous proclamons l'autorité souveraine des saintes Ecri'tures en matière de foi et le salut par la foi en Jésus-Christ, fils unique de Dieu, mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification. » Après avoir renoué de la sorte la tradition de la
foi des pères, la déclaration établit que cette foi subsiste encore dans l'Eglise actuelle, et qu*eUe est professée tous les dimanches dans son culte. « L'Eglise réformée de France conserve et maintient les grands faits chrétiens représentés dans ses sacrements, célébrés dans ses solennités religieuses et exprimés dans ses liturgies, notamment dans la confession des péchés, dans le symbole des apôtres et dans la liturgie de la sainte cène. » Deux contre-projets de déclaration furent tout de suite proposés à l'assemblée : l'un, émanant de la gauche radicale, ne formulait que la liberté indéfinie des opinions; le second, signé par les représentants du centre gauche, demandait au fond la même chose, mais en insistant davantage sur la nature incomparable de la personne et de l'enseignement de Jésus- Christ , sans articuler d'ailleurs par un seul mot le caractère surnaturel de l'Evangile.
La question était dès l'abord largement posée; nulle équivoque n'était possible, surtout après le commentaire* que M. Bois donna de sa proposition. « Il y a entre vous et nous, dit-il aux partisans de l'Evangile purement philosophique, la distance qui sépare deux religions différentes. » La discussion fiit longue et brillante. Le projet de déclaration évangélique fut battu en brèche sur
tous les points. On eût dit que les orateurs de la galiche s'étaient d'avance partagé l'attaque comme une armée d'assaut bien conduite. MM. Pécaut et Jules Gaufrés firent vibrer la corde du sentiment; ils réclamèrent avec force leur place au foyer de la famille protestante. Celle-ci n'est pas une Eglise idéale distincte de TEglise contemporaine ; malgré toutes ses divisions, elle a la communauté des plus héroïques souvenirs, un fonds d'éducation virile et austère qui ne se trouve pas ailleurs, et une tradition glorieuse de libéralisme chrétien . A qui peut-on reprocher d'y avoir fait pénétrer la grande et douloureuse crise des esprits, qui est l'honneur et le tourment de notre époque ? Qui donc peut se vanter d'y avoir échappé? Nous avons besoin les uns des autres pour nous-mêmes et aussi pour agir sur notre pays. L'isolement aboutit à l'impuissance. La Eéforme, en se séparant du catholicisme, a levé le pont entre ces deux grandes fractions de la chrétienté, et depuis lors il ne s'est plus abaissé. Cherchons l'union au-dessus des dogmes qui divisent, dans un redoublement de piété, de zèle et d'activité! Nous demandons à ne pas être proscrits de notre patrie religieuse, dont les frontières ne sauraient être marquées par une doctrine indécise elle-même ! MM. Viguié et Athanase Coquerel développèrent le même thème.
378 LA UBBETÉ BEUOIEITSB BN BUBOPS.
c Pas de guerre civile ! > s*écria le second orateur. Ne renouvelons pas nos dissentiments intérieurs alors que le Prussien était aux portes de notre cité! Nous avons à combattre l'athéisme et la superstition; serrons nos rangs. Prenons l'Eglise dans sa réalité actuelle : on ne saurait contester que notre tendance n'y ait une large place. Gardons^nous d'un doctrinarisme stérile^ qui veut modeler la réalité à son image au lieu d'y pr^idre pied. » *-* On retrouve naturellement dans le discours de M. Coquerel une spirituelle apologie de la diversité infinie des doctrines, qui est son thème fevori.
M. Golani porta sur la déclaration proposée le scalpel d'une critique habile et impitoyable. Prenant à partie chaque article de la confession, il établit que les orthodoxes mitigés de nos jours n'ont guère plus le droit que leurs adversaires de se les approprier. « Vous vous rattachez, leur dîtil en substance, aux doctrines de la Réforme; mais nul d'entre vous n'en porterait le glorieux et accablant fardeau. Ces doctrines formaient un système puissant et logique qui avait pour def de voûte la doctrine de là prédestination absolue ; qu'en avez-vous fait, vous, lès apologistes du libre arbitre? Vous invoquez l'autorité souveraine des Ecritures ; • mais vous ne vous entendez pas sur ses li-
LB STNODE GÉNÉKAL BU PB0TJ3STANTISME FBANÇAIS. 379
mites, vous avez renoncé à l'inspiration des mots. Vous n'affirmez même plus votre dogme cardinal de la divinité du Christ dans le sens strict du concile de Nicée. Vos théories sur l'expiation ne sont pas moins flottantes. Vous nous opposez les grands faits surnaturels que supposent les fêtes chrétiennes et les miracles déroulés dans le syjnbole dit des apôtres. Or ces grands faits peuvent être spiritualisés et dégagés de l'enveloppe grossière du surnaturel. Il n'y a pas jusqu'à la résurrection du Christ qui ne soit susceptible de recevoir cette interprétation idéale que nous trouvons déjà dans les lettres de saint Paul. » — c Nous ne sommes divisés, dit M. Fontanès, que sur ce qui est advenu du cadavre de Jésus-Christ. » L'un et l'autre orateur concluaient en déclarant qu'une orthodoxie aussi incertaine et contradictoire n'avait le droit de proscrire aucune tendance^ et qu'il valait bien mieux chercher l'union sur les hauteurs du sentiment religieux et de la liberté.
La réplique a été aussi vigoureuse que l'attaque. C'est encore M. Bois qui à l'heure décisive a lié la gerbe en quelque sorte. Les représentants de la fraction évangélique se sont d'abord attachés à dissiper les fantômes évoqués par leurs adversaires. On leur avait reproché de vouloir trancher du concile, de chercher à poser par leur
déclaration les colonnes d'Hercule de l'intelligence humaine. Rien n'est plus éloigné de leur intention. < Nous constatons la foi de TEglise, nous ne la créons pas, dit M. le pasteur Dhombres. Il s'agit uniquement de formuler avec précision les conditions fondamentales de la société religieuse. » M. Bastie, le modérateur du synode, établit avec force que ces conditions, qui sont sa raison sociale, ne peuvent être que des croyances, < Eh quoi! dit M. Guizot, vous ne pourriez fonder une société de libre échange sans réclamer l'adhésion au principe qu'elle veut propager, et vous voudriez conserver l'Eglise à d'autres conditions? Cela ne se peut pas, la raison elle-même proteste autant que la foi. » Que l'on ne s'imagine pas trouver un accord sérieux dans ce fond de sentiments, de souvenirs et d'aspirations auquel on voudrait réduire la tradition de la Réforme. C'est ce qu'on peut imaginer de plus vague, de plus indécis. Sait-on où conduit cette manie de l'indéterminé que l'on décore du nom de liberté ? N'a-t-on pas vu un pasteur bien connu refuser toute explication à son consistoire, qui avait manifesté quelque inquiétude sur certaine théorie portée par lui en chaire, prétendant que,* bien loin qu'on eût le droit de l'interroger sur ce qu'il pensait, il ne se reconnaissait même pas le droit de se le demander
à lui-même ! Il est certain d'ailleurs que le parti radical nie absolument et carrément le surnaturel; il vient de le déclarer au synode même avec une sincérité parfaite.
Parce que les évangéliques d'aujourd'hui ont remplacé les symboles de leurs pères par une profession de foi simple et populaire, il n'est pas juste de soutenir, comme le fait M. Colani, qu'ils n'ont pas le droit de réclamer leur héritage. Les formules théologiques varient et s'élargissent sans que la foi soit altérée en substance. On parle beaucoup de sentiment religieux. La foi au Christ rédempteur, crucifié et ressuscité, plonge par ses racines dans les profondeurs de 4'âme chrétienne. « Nous, laïques chrétiens, s'écria M. Peruessin en s'adressant aux novateurs, nous consentons à ce que vous lanciez un nouveau navire, pourvu que vous ne soyez pas nos pilotes et que nous ne soyons pas contraints d'être vos passagers. » Cette question du droit des laïques fut présentée d'une manière très-pressante. — Si le pasteur de l'Eglise réformée peut y enseigner ce qui lui plaît, le peuple chrétien est livré sans garantie à son enseignement. On invoque le schisme comme un épouvantail, et Ton oublie que, pour vouloir conserver à tout prix des éléments hétérogènes, on pousse hors de l'Eglise tous ceux qui ne peuvent
à8^ LA LIBERTÉ ttELtaiBUSE EN ElTRO^E.
6e résigner à un pareil désordre. Qu*y aurait-il d'ailleurs de si nouveau dans le fait de la profession de foi? n*est-elle pas déjà contenue dans ces liturgies qui sont lues chaque dimanche par ceuxlà mêmes qui nient les doctrines dont elles sont l'expression ? La fête de Pâques n'est-elle pas célébrée par les adversaires de la résurrection? Que si la déclaration du synode devait mettre fin à de telles inconséquences, où serait le mal? — Le tiers-parti essaya d'atténuer cette polémique ; mais ses efforts pour noyer dans de vagues formules les dissentiments profonds de l'assemblée furent vains. Il fallut reconnaître que le jour des tendances ondoyantes était passé. M. le doyen Jalabert eut beau insister, il ne put obtenir qu'on remplaçât la profession de foi par une adresse aux Eglises qui n'eût engagé personne. La déclaration fut votée par 61 voix contre 45. La seconde bataille était gagnée par la fraction évangélique.
Il en restait une troisième à livrer. Il fallait sa-^ voir si la profession de foi serait un simple étendard déployé sur l'édifice, ou bien si elle revêtirait un caractère obligatoire. Dans le premier cas, on n'eût rien gagnée Reconnaissons cependant que la question du caractère obligatoire de la profession de foi ne pouvait se poser tout de suite ; il feUait d'abord préparer la loi de réorganisation, car elle
LE STNODS GÉNÉBÀL DÛ PROtESTANTISinfi FRANÇAIS. âSâ
seule pouvait déterminer la nature des divers pouvoirs ecclésiastiques dans leur fonctionnement régulier. Cette loi, élaborée dans ses traits essentiels par une commission et défendue pied à pied par le rapporteur, M. Laurens, fut votée rapidement, car il suffisait d'approprier Tancienne constitution aux circonstances présentes. L'assemblée déclara donc à l'unanimité que le régime presbytérien synodal était celui de l'Eglise réformée de France, et que le synode général, convoqué à intervalles réguliers, était la plus haute représentation de l'Eglise. Au-dessous du synode, le synode provincial fut maintenu, ainsi que le consistoire et l'Eglise locale avec son conseil presbytéral. Malgré de vives résistances, on reconnut au sjmode provincial, conformément à Tancienne discipline, la mission de veiller à l'enseignement de la doctrine de l'Eglise. On prit comme base proportionnelle de la représentation au synode général le nombre des pasteurs. Chaque circonscription dut avoir un représentant autant de fois qu'elle avait six pas* teurs. Les conseils presby téraux et les consistoires sont nommés directement^ comme par le passé. Le conseil presbytéral élit les représentants au synode provincial, et celui-ci choisit les délégués au synode général. Les pasteurs sont nommés par les conseils presbytéraux sous la réserve de l'appro^
batioQ coQsistoriale. En cas de conflits, l'appel au synode général est de droit. Les conditions électorales proprement dites ont été modifiées; il ne suffît plus d'avoir été admis à la sainte cène et de déclarer qu'on observe le culte, il faut encore c adhérer à la vérité révélée dans les saintes Ecritures. » Cette formule n*a pu passer sans un vif débat ; la gauche y voyait avec raison un résumé de la profession de foi, bien qu'elle se soit efforcée de lui donner plus tard un sens élastique.
Les laïques, appelés comme anciens à participer au gouvernement de l'Eglise, sont assujettis à la même déclaration. On n*a pas osé leur demander d'adhérer à la profession de foi de TEglise telle qu'on l'avait votée. Il s'agissait de savoir si on l'imposerait aux pasteurs. M. le pasteur Cambefort en fit la proposition formelle. Lafraction orthodoxe se contenta de réclamer cette adhésion des nouveaux pasteurs pour respecter les positions acquises et éviter toute rétroactivité. C'est à l'occasion de cette proposition que se livra la troisième bataille du synode. On retrouve dans ce débat, qui eut lieu les vendredi et samedi 5 et 6 juillet, les mêmes orateurs et les mêmes arguments que dans les luttes précédentes; seulement les armes ont été de nouveau fourbies et aiguisées : on passait de la théorie à la pratique. Droite, ' gauche, centre
gauche, chaque parti déploie toutes ses res<sources.
La gauche fait observer qu'en l'empêchant de SB recruter on la frappe directement. Quelle position d'ailleurs fait-on au jeune pasteur? On le transforme en hypocrite, où bien on en fait l'organe passif d'une tradition morte. Les laïques li-* béraux, par la bouche de M. Planchon et de M. Denfert, se plaignent de se voir ainsi enlever leurs guides naturels dans la crise théologique du temps. Le tiers-parti revient à la charge avec M.* Jalabert, il prétend que l'adhésion à une profession de foi est un acte contraire à l'esprit du protestantisme, d'autant plus que cette déclaration peut être modifiée d'un synode à l'autre ; on doit se contenter de la piété des candidats en. leur interdisant simplement d'attaquer la profession de foi. A leur tour, les orthodoxes protestent contre cette idée, que l'on manque au véritable esprit de la Réforme en adhérant à une doctrine. Les Eglises ne peuvent être livrées sans conditions à tout bachelier en théologie. < Le duc de Guise demandait un jour à un ministre de la religion nouvelle à quelle séduction il obéissait en prêchant les doc* trines de la Réforme. — C'est la parole dé Dieu qui m'a séduit, répondit le ministre. — C'est aussi notre réponse, dit M. le pasteur Lasserre; nous
386 LA LiBERTÉ RELlGtEtSÊ EN ECRO^E.
avons reconnu et saisi par le cœur et l'intelligence cette grande doctripe chrétienne, que nous ne pouvons séparer du surnaturel de la rédemption. C'est à elle seule que nous consentons à ouvrir nos chaires. » M. Delmas, toujours prêt à la riposte et à l'anecdote, rappela ce mot d'un pasteur radical à qui il demandait s'il irait jusqu'au hout dans la voie de liherté illimitée de l'enseignement pastoral, et s'il admettrait qu'un prédicateur portât dans une chaire protestante le dogme de l'immaculée conception. La réponse fut affirmative. Sur les protestations de la gauche, l'habile orateur lui fit remarquer qu'elle admettait elle-même une limite à cette liberté de l'enseignement, et qu'il ne restait plus par conséquent qu'à la déterminer conformément à la foi de l'Eglise. Prétendre, ajoutèrent les orthodoxes, que l'on condamne à l'hypocrisie le jeune pasteur que Ton met en demeure d'accepter la charte de son Eglise est une dérision. Ne manquerait-il pas bien plutôt à la sincérité en récitant une liturgie à laquelle il ne croirait plus? Il n'est pas nécessaire d'abjurer la dignité de la pensée pour accepter en connaissance de cause, une profession de foi qui laisse aux recherches de l'esprit un champ trèsétendu. La profession de foi au sein d'une Eglise chrétienne est une protection pour la liberté duthéologien; personne n'a le droit de rien exiger
de lui dès quil a adhéré à la formule très-large qui a été proposée à son acceptation.
Le vote eut lieu le 5 juillet. Il eut toute sa clarté, car tous les amendements qui en eussent a£Faibli la portée furent écartés. Dès ce jour, la tâche du synode était terminée. On essaya bien de raviver le débat à l'occasion de TEglise de Paris, où les deux tendances se livrent depuis tant d'années une lutte si vive. Le tiers-parti aurait voulu l'apaisement par une sorte de partage des Eglises en créant un second consistoire. Le synode ne voulut pas se déjuger pour un cas particulier, quelque important qu'il fût. Après avoir émis quelques vœux, sur lesquels nous reviendrons, et adopté une adresse aux Eglises, il fut clos le mercredi 11 juillet par un discours de son modérateur. Cette laborieuse session avait duré un mois.
Hegel attribue tout progrès dans les sphères diverses de la vie à une contradiction latente qui, en se manifestant, détruit les organisations imparfaites pour leur substituer une forme supérieure. Qu'on mette la liberté morde où le grand dialecticien du fatalisme logique mettait h nécessité, et
Ton reconnaîtra qu*il a raison. Sa règle peut s'appliquer au synode de l'Eglise réformée, qui n'a fait que mettre en lumière une situation générale dans les Eglises constituées sur le même type. Ce qui ressort avec évidence de ses délibérations, c'est précisément une de ces contradictions tout ensemble destructives et fécondes. En effet, on trouve en présence au sein du protestantisme officiel français deux droits opposés qui ne peuvent se concilier dans sa forme actuelle, un droit religieux et un droit historique. Le droit religieux, c'est la revendication par le parti orthodoxe de la vraie notion d'Eglise, qui ne saurait être en soi l'association des contraires. Le droit historique^ c'est le développement de la tendance opposée dans une Eglise nationale ou concordataire qui dans son contrat d'union avec l'Etat ne stipulait pas clairement le maintien de croyances définies. C'est de cette contradiction qu'il importe de se rendre compte : elle sera le point de départ d'une évolution nouvelle. Soutenir, disent les orthodoxes, que le christianisme subsiste avec son caractère propre, une fois qu'on a réduit son fondateur à n'être qu'un philosophe juif, est aussi rationnel que de prétendre que l'on eût été disciple de Platon à Athènes en rejetant la théorie des idées. C'est en vain qu'on prodigue à l'Evangile les éloges les plus enthousiastes;
là
lorsqu'on l'a réduit à un simple livre de philosophie, il n'est plus lui-même. Nous sommes de l'avis d'Ajax : combattons dans la lumière et non dans l'obscurité; lés luttes intellectuelles n'ont rien à gagner à l'équivoque. Il n'est pas juste non plus d'interdire tout élargissement aux formulaires de l'Eglise. Tant que le christianisme est considéré comme une intervention surnaturelle de la liberté divine dans l'histoire humaine pour opérer une œuvre de rédemption, il subsiste dans son essence. Les explications du fait peuvent et doivent varier, il n'est pas détruit, et il serait étrange d'enfermer la pensée religieuse dans le cercle d'une théologie spéciale qui n'est qu'un essai humain d'interpréta-» tion. Ce procédé commode sert également les auto* ritaires et les radicaux. Les évangéliques du sy-> node étaient fondés à substituer au formulaire sco« lastique du XVP siècle une profession simple et populaire de la foi s'attachant avant tout aux faits chrétiens. Au nom de quel principe interdirait-on à une Eglise le droit de définir sa doctrine? Ce serait lui contester ses conditions mêmes d'existence. Toute association doit avoir sa raison sociale ; pourquoi l'Eglise n'aurait-elle pas la sienne? Quiconque connaît le passé de l'Eglise chrétienne aux temps de son développement sait qu'elle n'a pas été constituée sur d'autres bases. Rien n'est plus
390 Là liberté religieuse en EUROPE.
libéral qu^uoe société religieuse qui développe son symbole comme son drapeau, et le propose à l'adhésion réfléchie de tous les hommes sans rim<poser à personne. Les Eglises les plus considérables et les plus indépendantes du monde, en Angleterre et aux Etats*Unis> n'ont point d'autre mode de re-* ûrutement. Qu'on n'oublie pas que le protestàti^ tisme ne confère aucun caractère absolu à ses symboles; il ne tranche point de l'infaillibilité, 9eulement il se donne les conditions d'ordre que réclame toute société qui ne veut pas périr par Tanarchie. La fraction évangélique du synode de Paria n'a donc rien fait d'étrange en écartant dans projet de réorganisation la théorie anarchique qui admet dans la même chaire les contradictions les plus flagrantes sur l'essence même de la foi, et en se refusant h couvrir du voile d'une unité trompeuse deus; religions distinctes et même opposées. BeconnaisaonSf d'un autre côté, que dans la si* tuation donnée les orthodoxes ne peuvent appli* qu^r leurs principes. Ils ne sauraient oublier que TEglise réformée est devenue un établissement national, et que la tendance contraire à la leur a pu s'y développer à son aise. Il ne sert de rien d'invoquer les documents, du passé. Nul parti religieux ne peut dire à ses opposants en produisant des actes notariés : < La maison est à moi, c'est à
VOUS d'en sortir. » On a beau avoir déclaré obligatoire la profession de foi , il n'est pas possible de demander à TEtat Texclusion de ceux qui ne s'y soumettent pas en invoquant ce que nous avons appelé leur droit historique. Cela est si vrai que les orthodoxes ont été obligés de réduire considérablement leur programme. Ils n'ont pas osé demander aux électeurs une déclaration suffisante, car celle qu'ils ont proposée est déjà interprétée dans un sens très-vague. Bien plus, ils n'ont pas demandé aux anciens, c'est-à-dire aux hommes qui participent le plus directement au gouvernement de l'Eglise, Tadhésion à la profession de foi qu'ils imposent au pasteur, ce qui est une déro-» gation au principe protestant de la prêtrise universelle. Ils ne pourront pas triompher des résistances qui se préparent, parce qu'ils ne voudront pas recourir à l'autorité civile. Aussi n'ont-ils jamais déguisé leur désir qu'une séparation à l'amiable eût lieu eniare les deux partis, sous la réserve que chacun participerait à ce qu'on appelle les avantages du régime concordataire. Cette solution serait conforme à l'équité ; les orthodoxes ne pourraient en vouloir d'autre tant que le lien entre l'Etat et l'Eglise subsiste. Elle n'en est pas moins très-difficile, surtout dans les petite^ localités. Comment déterminer la part exacte qui re-
vient à chacune des deux tendances ? c Comment arbitrer ce grand inconnu? disait Lamartine dans son essai sur VEtat, l'Eglise et renseignement^ où il aborde un problème identique. Oseriez-vous dire devant Dieu que vous ne vous tromperiez pas, et que votre chiffre marque juste la statistique des consciences ?» La grande difficulté au synode de 1872 venait de la résistance du parti radical; il ne voulait alors à aucun prix de cette séparation^ parce qu'elle l'eût réduit à un isolement dangereux, et aussi parce qu'elle détruisait en fait son grand principe ecclésiastique, qui est la diversité indéfinie de l'enseignement religieux. Pour le pratiquer, il a besoin dô la coexistence des deux tendances opposées ; il défendait sa raison d'être en se riefusant au âchisme. Il est vrai que depuis lors il a changé d'avis sous l'empire de la nécessité.
On le voit, l'Eglise réformée de France est tra-* vaillée par une contradiction invincible dans sa situation présente. C'est le sort de toutes les Eglises unies à l'Etat, qui ont vu passer sur elles le souffle orageux de la crise philosophique du temps. Elles ne peuvent subsister que dans deux cas très-divers : il faut qu'elles soient soumises à un immuable credo^ dont l'Etat est le gardien jaloux, ou bien qu'elles dorment du sommeil de l'indifférence. Dès que la vie religieuse et intel-
LE SYxNODE 6ÉNÉRAL DU PROTESTANTISME FRANÇAIS. 393
lectuelle s'y réveille, les* tendances opposées se manifestent, et le cadre administratif qui les enferme devient le champ clos des luttes les plus ardentes et les plus confuses, parce que le lien civil maintient une union factice. C'est un vrai supplice de Mézence. Quand les Eglises en sont venues là, elles n'ont plus qu'à se séparer de l'Etat, non plus seulement pour les raisons politiques de droit et de justice, qui prévalent de plus en plus au sein du libéralisme moderne, mais pour les motifs les plus sérieux, puisés dans leurs croyances mêmes. Supposez que l'Eglise réformée se constitue aujourd'hui, comme ses sœurs d'Ecosse et d'Amérique, en dehors des cadres administratifs; immédiatement ce grand bruit de dispute s'apaise^ chaque tendance s'organise pour elle-même. Personne alors ne saurait reprocher aux évangéliques de léser la liberté par léUr profession de foi, puisqu'elle n'aura d'autorité que sur ceux qui l'auront acceptée. Les partisans du christianisme philosophique rallieront leurs adhérents sans contrister les croyants, qui ne peuvent entendre sans souffirir la résurrection du Christ niée dans la chaire de leur Eglise. Cette conclusion des délibérations du synode s'impose tellement que le vœu formel de la séparation de l'Eglise et de l'Etat a été exprimé par les représentants les plus éminents des deux
tendances. On Ta singulièrement tempéré et g*énéralisé dans le vote définitif, qui n*a plus été qu'une invitation aux Eglises à se préparer pour le moment où ce grand principe sera proclamé pour le pays tout entier. Les protestants se disent les uns aux autres, et surtout aux catholiques : Sortez les premiers, et nous vous suivrons.
A coup sûr, le parti religieux qui prendrait l'initiative de cette noble témérité, en pensant avec raison que la liberté et Tordre véritable dans TE- . glise valent leur prix, conquerrait immédiatement la supériorité morale. Quoi qu'il en soit, les destins auront leur cours, la logique des choses triomphera de tous les atermoiements. Le synode de Paris, après avoir dégagé de bien des nuages sophistiques la notion de l'Eglise chrétienne, a marqué le terme vers lequel elle marche, et les difficultés inextricables qu'il rencontrera pour appliquer ses propres votes hâteront le jour de l'émancipation totale.
LE SYNODE GÉNÉRAL DU PBOTESTANTISIîE FRANÇAIS. 395
l-'-mai 1874.
Depuis le mois de juillet 1872 les choses ont marché pour T Eglise réfonnée de France. Les faits sont trop connus pour que nous y insistions: Les deux partis qui s'étaient combattus dans le synode de 1872 ont cherché à maintenir chacun leur position, les orthodoxes demandant la reconnaissance officielle de la légalité du synode, et les libéraux désirant qu'elle' passât à Tétat de lettre morte. Les premiers ont obtenu gain de cause par le décret du conseil d'Etat à la date du 15 novembre 1873, qui reconnaît que le synode de 1872 a agi conformément à la constitution organique de l'Eglise protestante d'après les lois de germinal an X, et qu'en conséquence ses décisions sont légales, sous la réserve de l'approbation des autorités compétentes. Cette décision a donné une grande importance à la seconde session du synode, qui s'est tenue du 20 novembre au 3 décembre 1873. Le parti libéral tout entier s'est abstenu d'y apparaître, et il a motivé son absence par une déclaration signée par M. Viguié, président de la réunion des membres libéraux du Synode.
396 LA LIBBETÊ RELIGIEUSE EN EUftOPE.
Elle portait en substance qu'en présence des protestations soulevées dans l'Eglise par la décision que la majorité du Synode a prise dans la précédente session, de rendre obligatoire la déclaration de foi, les signataires ne sauraient prendre part aux délibérations du synode, tant qu'il n'aurait pas affirmé, par un vote formel, que la confesâion de foi adoptée n'est qu'une déclaration de principes religieux n'engageant pas ses auteurs et ses adhérents (1).
L'absence de la partie contraire a ôté beaucoup d'intérêt aux délibérations de la fraction orthodoxe du synode. Celle-ci n'a eu qu'un seul but, c'est de déblayer le terrain de tout ce qui pouvait faire obstacle à la reconnaissance de ses principales dér cisions. Grâce au travail intelligent d'une commission de révision, le synode s'est efforcé de rattacher son projet actuel à l'organisation ancienne déjà acceptée en substance par l'Etat, de telle sorte que le pouvoir civil n'eût qu'à ratifier des articles complémentaires ou explicatifs sans avoir à examiner à nouveau les bases d'une constitution non encore acceptée par lui. C'est ce qui a été fait avec beaucoup d'art pour l'organisation des synodes particulier et du synode général. Le conseil d'Etat
(1) Voir le compte rendu officiel de cette seconde session. Imprimerie Martinet, 2, rue et hôtel Mignon. Paris, 1874.
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ayant déclaré dans son premier décret qu'il attendrait un nouveau vote du synode pour autoriser la proclamation de la confession de foi avec caractère obligatoire pour les nouveaux pasteurs, le synode a formulé une demande expresse dans ce sens. Enfin, il a formulé les conditions de Télectorat religieux en écartant les propositions qui ten- . daient à demander aux électeurs comme aux pasteurs d'accepter dans son intégrité la profession de foi synodale. Le synode s'est contenté des clauses suivantes beaucoup trop vagues : « Sont inscrits et maintenus au registre paroissial, sur leurs demandes, les protestants français qui, remplissant les conditions actuellement exigées, et faisant élever leurs enfants dans la religion protestante, déclarent rester attachés de cœur à l'Eglise réformée de France et à la vérité révélée telle qu'elle est contenue dans les livres sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament. » Le synode a remis à sa commission executive le soin de compléter pour sa prochaine session, tout ce qui concerne la réorganisation de l'Eglise réformée, avec l'espoir fondé que la partie déjà achevée recevrait promptement la sanction du pouvoir civil.
Cet espoir n'a pas été trompé. Dès le mois de jan* vier 1874, le conseil d'Etat donnait force de loi à la
profession de foi. Le ministre des cultes, conformé* ment à cette décision, annonçait aux Eglises dans une circulaire très-nette, que les élections pour les conseils presbytérauz et pour les consistoires seraient retardées jusqu'au mois d'avril et seraient faites d'après les conditions nouvelles édictées au synode. Ces résultats ont une grande importance. Ils doiment à TËglise réformée unie à l'Etat une situation bien supérieure à celle des Eglises de Suisse, qui ont vu leur organisation remaniée et bouleversée sans leur aveu et leur concours par des assemblées politiques dont Tunique souci a été de constituer des Eglises démocratiques renfermant toutes les contradictions dans leur cadre indéfini. Le gouvernement français s'est honoré en traitant l'Eglise comme une société religieuse indépendante qui a ses organes représentatifs ; il s'est montré disposé à sanctionner leurs décisions toutes les fois qu'elles ne seraient pas contraires aux lois. Nous ne pouvons toutefois oublier que cette indépendance de TEglise officielle est encore bien relative, qu'elle est due en partie à des circonstances politiques qui peuvent changer d'un jour à l'autre, et que pour obtenir des garanties complémentaires, bien des instances sont nécessaires auprès d'un pouvoir mobile et incompétent. Nous devons aussi regretter que le synode se soit cru
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obligé de faire une loi électorale aussi défectueuse sans doute pour ne pas risquer de compromettre son œuvre en limitant le nombre des adhérents de l'Eglise synodale. Il ^n'est pas possible de soutenir au point de vue de la logique et surtout de l'esprit véritable du protestantisme le terme moyen auquel on s'est arrêté. La Refonte n'admet pas de caste sacerdotale. On n'est pas chrétien pour elle à deux conditions différentes. Ce qui est exigible en fait de croyances chrétiennes essentielles, l'est aussi bien pour les fidèles que pour les pasteurs, une fois que le point de vue théologique est écarté de la profession de foi. D'ailleurs, l'urne électorale étant la source de tous les pouvoirs, on n'en peut faire sortir que ce qu'elle contient. Si on a des électeurs insuffisants, on aura un pastorat à leur image. Nous comprenons très-bien les raisons de prudence auxquelles s'est arrêté le synode ; il n'en a pas moins singulièrement diminué son œuvre par cette concession aux circonstances. Reste la grosse question des conséquences de ses décisions pour la portion nombreuse de l'Eglise réformée qui a rompu avec lui. En fait, le schisme a été constitué du jour où la profession de foi a été rendue obligatoire pour les nouveaux pasteurs. Peu importe qu'elle ne s'applique pas à ceux qui sont encore en exercice. Du jour où le parti libéral
ne peut plus recruter son clergé, il est mis en dehors de l'Eglise. Nous avons dit déjà ce qui nous semblait commandé par l'équité. Il n'est pas admissible un instant qu'une fraction considérable du protestantisme français qui a pu se développer librement, grâce au régime antérieur au synode de 1872, soit comme jetée à la mer par l'Etat, par le motif qu'elle n'est pas orthodoxe. C'est un point de vue qui doit demeurer étranger au pouvoir civil. Il a en face de lui une société religieuse qui paye Timpôt des cultes et qui veut en profiter. Elle est parfaitement connue de lui, il n'a qu'à la reconnaître et à la salarier en faisant la liquidation et le partage du modeste temporel du protestantisme français. Nous avons tout lieu de croire qu'il comprendra ce devoir. En tous cas, les orthodoxes ont déclaré hautement, quand ils n'avaient pas encore partie gagnée, qu'ils ne voulaient pas qu'une seule paroisse fût lésée. Ce serait leur faire une injure gratuite que de supposer qu'au lendemain de leur victoire ils puissent changer 4'opinion et désirer tenir leurs adversaires le plus long temps possible en suspens afin d'en retenir le plus grand nombre dans les cadres anciens par la crainte de l'inconnu. Plusieurs pasteurs orthodoxes avaient demandé par une pétition motivée, que lé synode lui-même prît l'initiative de la liquidation comman-
dée par l'équité en émettant à cet égard un vœu formel. Nous croyons qu'ils avaient raison. Le synode s'est borné, dans l'ordre du jour adopté par lui, à protester de sa ferme intention de ne porter atteinte à aucune conscience, tout en réclamant pour lui seul la succession morale de l'Eglise réformée. Nous persistons à croire qu'il eût donné un grand et noble exemple en formulant hautement le principe d'équité qui n'est contesté que par le bigotisme intolérant. Qu'il soit le successeur des pères de la Réforme, TEtat n'a rien à y voir. Celui-ci est en face de citoyens qui ont un droit égal au temporel de TEglise, aussi longtemps qu'ils trouvent désirable d'en profiter encore. Nous sommes assuré que le pouvoir civil a attendu pour agir dans ce sens que les élections qui viennent d'avoir lieu pour les conseils presbytéraux aient été achevées ; rien désormais ne s'oppose à ce que la liquidation soit opérée conformément à l'importance numérique des deux Eglises.
Nous sommes d'autant plus désireux de voir la stricte justice triompher dans cette affaire si délicate que pour le fond des choses nous sommes avec l'Eglise synodale, ne comprenant pas la société religieuse sans croyance définie, et l'Eglise chrétienne sans la foi chrétienne. Il ne faut pas se dissimuler que le régime inauguré par le synode
sera plein de difficultés, et qu'il n'est encore qu'une transition pour conduire le protestantisme français à la réalisation du vœu un peu platonique qu'il a formulé en 1872, en faveur de l'aSTanchissement complet de l'Eglise.
LA