SON HISTOIRE ET SON INFLUENCE
d'après de nouveaux documents.
Sarpi, le mordant historien du concile de Trente, raconte que Lainez, le général de la Société de Jésus, faisait porter son siège au milieu de l'assemblée pour prendre la parole dans ces grands débats, et d*un geste sec semblait plutôt imposer son avis que le soutenir. On le considérait avec raison comme le vrai représentant de la pensée du pape, et l'assemblée, quand elle était lasse de controverse, faisait acte de soumission auprès de cet impérieux serviteur de l'autorité romaine. Les successeurs de Lainez ont conservé .la même place centrale et dominante dans l'Eglise
catholique, se contentant de tempérer Tarrogance par la souplesse lorsqu'ils rencontrent Topposition,-mais en définitive transmettant à l'épiscopat les mots d'ordre de la papauté, qu'ils lui ont le plus souvent dictés eux-mêmes. Ils ont dominé le concile du Vatican, bien plus encore que le concile de Trente; ils sont les maîtres reconnus du catholicisme contemporain et marquent de leur empreinte sa théologie, sa piété, sa poli-, tique. Comme ils ne rencontrent plus de résistance dans TEglise, ils peuvent aborder les voies directes au lieu de suivre les courbes infinies d'une politique d'astuce. Le dix-neuvième siècle est leur grande revanche du dix-huitième, partout du morins où l'orthodoxie romaine prédomine. La France, depuis trois ans, est le théâtre prin* cipal et, comme nous le démontrerons, la grande victime de leur triomphe. Un siècle après que le Parlement de la vieille monarchie rendait contre eux un arrêt d'expulsion, l'Assemblée nationale, issue du suflPrage universel, votait l'érection en plein Paris d'un édifice dédié à leur dévotion de choix, et l'ambiguïté même des termes de sa décision était comme un nouvel hommage à leur politique d'équivoque. L'accroissement des établissements qui portent leur nom ne donne pas la mesure de leurs progrès ; ils peuvent répéter
la fière parole de Tertullien à la société romaine : € Nous sommes partout. > Dans la presse, dans l'administration, dans l'enseignement, dans le clergé séculier, ils comptent une armée considérable; leur action est d'autant plus puissante qu'elle est plus voilée, elle est surtout dangereuse quand elle est anonyme. Les congrégations reU* gieuses leur appartiennent sans réserve; l'épiscopat, sauf une ou deux exceptions qui sont sans écho et se dissimulent, est à leurs ordres. Trop fins pour croire à la conversion de leurs anciens adversaires, ils les traînent après eux, se raillent de leur impuissance et persiflent sans pitié ce qui perce encore de leur vraie pensée.
Rien de plus grave dans les événements contemporains que cette prépondérance de Tordre des Jésuites. Aucune illusion n'est possible, la société moderne est pour lui de nos jours ce que l'hérésie était à ses yeux au seizième siècle. Il n'est pas autre chose qu'une formidable machine de guerre contre l'Etat tel qu'il s'est constitué, sous les influences combinées de la Réforme et de la révolution française. C'est sa raison d'être. Quand il est victorieux, il avoue hautement son j>rincipe; dès qu'il seTieurte à des institutions libéraies, il s'en sert pour les corrompre et les miner.
Nous nous sommes trop contentés d'une lé-
gende assez superficielle sur la Société de Jésus, nous avons cru nous en défaire par quelques railleries. Sans doute les plus illustres représentants de l'esprit français ont été ses adversaires implacables. Elle demeure à jamais transpercée des flèches acérées et brillantes de Pascal, le plus grand chrétien peut-être de notre littérature. Si nos contemporains savaient comprendre les ProvincialeSy s'ils y cherchaient autre chose que Timmortelle comédie de Thypocrisie, ils y trouveraient le fond même du jésuitisme et ce serait assez pour les éclairer. En général, ils s'en tiennent aux traits incisifs de ce railleur sublime qui ne cherche qu'à .venger la conscience humaine. Ils ne prennent de lui que les armes légères et laissent ce qu'on çeut appeler la philosophie ou la profonde psychologie du sujet. Ils préfèrent murmurer les refrains de Béranger sur les c hommes noirs, > oubhant que le grand danger du vrai Jésuite c'est précisément qu'il n'est pas un homme noir, qu'il a des apparences agréables et souvent charmantes, qu'il parle notre langue, et que, bien loin d'être un hypocrite de bas étage, un Tartufe vantard exhibant sa haire et sa discipline, il est fréquemment un homme convaincu, le soldat dévoué d'une cause à ses yeux pleine de grandeur ! Il importe donc que nous ne nous coi^tentions
pas d une connaissance superficielle de la puissance la plus redoutable qui se puisse imaginer. Les leçons de M. Quinet sur les Jésuites, rééditées il y a quelques mois avec une préface éloquente, abondent en aperçus qui sont parfois profonds ; elles supposent des connaissances historiques déjà complètes mais n'y suppléent pas. Un ouvrage capital vient de paraître en Allemagne sur la Société de. Jésus ; c'est V Histoire de l'Ordre considéré dans sa constitution^ sa doctrine^ son action politique (1). Il est dû à M. Huber, professeur de philosophie à l'université de Munich, déjà connu par d'importants travaux sur la philosophie des Pères. Il s'est rattaché au mouvement du vieuxcatholicisme inauguré par l'illustre Dôllinger. Son livre respire une énergique conviction sur le mal affreux causé à l'EgHse par le triomphe du jésuitisme au dernier concile, mais il est écrit sans fiel et sans passion. L'auteur reconnaît la part de grandeur et d'héroïsme qui apparaît dans les origines de la Société de Jésus et qui explique en partie son influence, car rien de ce qui est absolument vil et bas ne saurait agir puissamment sur l'humanité. Des hommes qui ne seraient que des intrigants et des imposteurs ne pourraient avoir qu'un éphé-
(1) Ber Jesuiten Orden, von D' Johannes ITuber. Berlin, 1873.
mère succès de surprise. Le docteur Hubet retrace avec une adçiirable clarté d'exposition Thistoire de l'ordre, il le suit dans toutes les sphères, dans la théologie, dans la morale, dans Téduca*tion, dans Tart, dans la politique. Il domine par une pensée maîtresse cette masse énorme de faits, tous puisés aux documents les plus sûrs. Il montre comment le jésuitisme a été non point une excroissance, mais le fruit naturel du système romain tel qu'il s'est constitué dans les temps modernes en opposition à la Réforme* Après ravoir lu, on demeure convaincu plus encore qu'auparavant de Tinfluence mortelle de Tordre. « Partout où lesprit jésuitique a passé, a dit DôUinger, Therbe né croît plus, » C'est, en effet, la force vitale qu'il s'attache à glacer; il lui faut briser le ressort moral pour arriver à son but. L'obéissance, telle qu'il la comprend, c'est Tanéantissement, c'est le nirvana de rOccident. L'Inde compte parmi ses • sectes innombrables un fanatisme meurtrier qui est dévoué à Shiva, le dieu de la mort! La Société de Jésus est imbue du même esprit, non pas seulement parce qu'elle a toujours poussé à l'extermination de l'hérésie, mais encore et surtout parce qu'elle veut nous conduire par- ses méthodes religieuses comme par sa conception de la soumission aveugle et absolue
à immoler notre moi véritable, celui qui pense, aime, agit librement et qui constitue la créature morale. Tour à tour elle récrase par une autorité despotique ou bien elle l'enivre d'un encens idolâtre comme d'un subtil narcotique; elle plonge ses sectateurs dans une superstition extatique et grossière qui les empêche de se reconnaître et elle les amène ainsi à maudire tout ce qui relève et aflfranchit une nation. Voilà ce qui nous menace et ce que nous voudrions mettre en pleine lumière en complétant les précieux renseignements de M. Hubei* par tout ce que la littérature religieuse a pu nous faire connaître de la Société de Jésus. Nous sommes de ceux qui voulons la liberté pour tous à commencer par nos adversaires; nous avons même protesté contre la proscription de Tordre en Prusse. Nous maintenons que TEtat ne doit pas faire de procès de tendance et frapper une société religieuse pour les périls qu'elle pourrait lui faire courir et pour son passé. Ce passé n'en est pas moins plein d'instruction et d'avertissements salutaires, quand il s'agit d'un ordre qui au fond ne varie pas, — qui veut être ce qu'il est ou ne pas être, — qui applique des principes identiques à des situations qui se modifient selon le cours des temps. Illuminer par l'histoire les ténèbres où se plaisent les adversaires les plus résolus
et les plus habiles de la vraie liberté, c'est notre droit et notre devoir. Dans cette lutte redoutable, il s'agit de ne pas nous laisser arracher le legs sacré, de nos pères, ce qui fait la France vivante et moderne, qui n'est pas d'humeur à se laisser envelopper du drapeau blanc comme d'un linceul.
Après avoir saisi l'inspiration, le vrai génie de l'ordre dans sa tradition et son histoire, nous comprendronîs mieux la gravité de ses progrès au siècle actuel, et le ttibleau rapide que nous en retracerons aura ainsi toute sa signification.
Par une bizarre anomalie, l'ordre religieux qui a le plus étouflFé l'individualité a subi plus qu'aucune autre institution l'influence d'une personnalité puissante. La Société de Jésus est sortie tout entière avec ses grandeurs et ses misères de l'âme ardente de son fondateur. Ses principes essentiels, ses desseins hardis, la témérité et la souplesse de son mode d'action, sa piété idolâtre, tous ces traits distinctifs de l'ordre sont déjà profondément empreints sur la physionomie originale et contrastée de ce soldat mutilé qui au mois de mars de l'année 1522 se prosternait devant une image miraculeuse de la sainte Vierge dans l'ab-
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baye de Monserrat. Ce gentilhomme espagnol, mêlé jusqu'alors à la vie tumultueuse de la cour et des camps au seizième siècle, n'est pas un pénitent ordinaire qui ne songe qu'à mourir au monde. Il restera armé en guerre jusque sous le cilice, et il ne comprendra la vie religieuse que comme une. bataille sans trêve ni repos contre les adversaires de sa cause. Dès le premier jour la piété est pour lui une excitation violente, une sorte d'hallucination de l'imagination^ qui ébranle ses sens comme son esprit. Il lui faut des images qui parlent aux yeux comme le tableau miraculeux de Monserrat, et il fait de TEvangile entier un spectacle xie sang et de larmes, une divine comédie qui sejoue devant lui avec toute sa réalité poignante. C'est ainsi que les fameux exercices spirituels sont sortis de sa cellule. Dès la première heure, il entrevoit le but à poursuivre, qui sera la lutte à outrance contre les infidèles. Nourri des romans de chevalerie du moyeurâge, il considère d'abord cette lutte sous la forme classique de la croisade. Il fait le vœu de se rendre en Palestine; volontiers il se ferait chevaliéir du Saint-Sépulcre. Il le sera à sa manière, la religion telle qu'il la cour çoit est-elle autre chose qu'un sépulcre où il s'agit d^enfermer l'âme humaine, et sa grande devise n'est-elle pas toujours : perinde ac cadamT?
Ce qui fait Toriginalité de son dessein, c'est qu'il l'entreprend dans le siècle le plus vivant de rhistoire, à Tépoque de la Renaissance et de la Réforme. Aussi doit-il déployer plus de passion pour arrêter le flot montant qu'il n'en faudrait pour lui ouvrir les plus larges issues. S'attaquer à un monde frémissant d'une vie nouvelle et débordante est une œuvre qui demande autant d'énergie que l'émancipation la plus hardie. La résistance à outrance 'déploie les mêmes qualités que le mouvement de conquête. La contre-révolution est dévorée de la même fièvre que la révolution, Ignace n'a pas longtemps hésité pour reconnaître ce que devait être sa croisade. Après un voyage rapide et accidenté dans les couvents d'Italie où l'Inquisition, étonnée de cet étrange conservateur, lui a demandé compte de son enthousiasme, il voit clair dans sa mission. Le 15 août 1534, dans l'église Sainte-Marie, sur les hauteurs de Montmartre, il fait le grand vœu de l'ordre avec ses premiers compagnons Xavier, Lainez et Salméron, Il se consacre sans réserve à la lutte contre l'hérésie, et comme l'hérésie dominante au seizième siècle ce n'est pas tant l'innovation dogmatique que la résistance à l'unité catholique, c est cette unité qu'il jure de servir par tous les moyens sous sa forme la plus absolue,
dans la papauté considérée comme le point central et dominant de la religion. C'est là le grand quatrième vœu qui donne à la Société de Jésus son caractère propre. Il est ainsi formulé : c Vouer sa vie entière au service perpétuel de Notre-Sei- ^eur Jésus-Christ et des pontifes romains, sous l'étendard de la croix. > Le fondateur de Tordre n'oublie pas un instant qu'il est un soldat, il lui donne de la base au faîte un caractère éminemment guerrier; sa nouvelle société s'appellera une compagnie, le supérieur sera un général, et sa règle sera la discipline d'une armée en campagne. « Nos maisons sont des camps, > dit Suarès. Le pape Paul III, dans la bulle même où il l'institue, l'appelle « le régiment-de l'Eglise militante. » De cette conception de la religion découle déjà pour Ignace une direction morale qui sera le constant fléau de l'ordre et demeurera identifiée à son nom. Ce qu'on est convenu d'appeler jésuitisme^ l'habileté cauteleuse et rusée, est une conséquence naturelle de l'exagération de la doctrine de l'autorité. Ignace fait de la religion un pouvoir, il s'ensuit que la morale pour lui et les siens sera essentiellement une politique, que tout sera subordonné au triomphe de ce pouvoir, qu'on se croira autorisé à le servir par une diplomatie habile qui sacrifiera l'absolu de la conscience. Aussi est-ce le
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fondateur de Tordre, qui a prononcé cette, grave parole : c Une prudence consommée avec une sainteté médiocre est préférable à une prudence moindre jointe à une sainteté plus grande. Un bon directeur doit négliger bien des choses comme s'il ne les voyait pas; mais, quand il est devenu le maître de la volonté de son élève, il peut le conduire à la vertu, qui est son but constant. On ne doit pas parler des vérités célestes aux âmes plongées dans lesaflEaires du monde; ce serait vouloir pêcher sans hameçon (1). j> C'était oublier que rhameçon est encore plus dangereux pour le pêcheur que pour sa proie dans la sphère morale, et que la religion perd tout ce qu'elle semble gagner à ces habiletés captieïises.
Ignace est mis au-dessus de tout scrupule par la grandeur de son but et la ferveur de son intention. La sainteté se confond pour lui avec Tanéantissement de la volonté. « L'abdication du vouloir, dit-il, a bien plus de valeur que la résurrection d'un mort, » Il déclare en propres termes que, si l'Eglise romaine nous commande de dire et même de penser que le blanc est noir, nous devons lui obéir. <( Quand Dieu t'aurait donné pour maître même un animal dépourvu d'intelligence, n'hésite
(1) SententidC asceticw Ignatii,
pas à te soumettre à lui. » C'est dans la lettre d'Ignace de Loyola sur la vertu d'obéissance aux frères de la Société en Portugal que ce fanatisme de la soumission s'exprime avec le plus d'énergie. «Laissons, dit-il, les autres ordres religieux nous surpasser par les jeûnes, par la sévérité du régime et de l'habit; c'est par la vraie et parfaite obéissance, par l'abdication de leur volonté et de leur propre jugement que je désire que se fassent remarquer tous ceux de notre Société. Il faut obéir au supérieur non pas pour sa sagen^e et sa bonté, mais par cela seul qu'il représente Dieu. La liberté que le Créateur vous a départie il faut librement la lui livrer dans la personne de ses ministres ; outre la volonté, il faut lui ofifrir l'intelligence. L'éclatante simplicité de l'obéissance aveugle disparaît quand nous mettons intérieurement en question si ce qu'on nous commande €st bien ou mal. > Toute l'histoire religieuse et morale de la Société de Jésus est dans cette doctrine de son fondateur. On disait de lui qu'il avait prêté le serment d'Annibal contre l'hérésie; on voit que l'hérésie pour lui, c'est non-seulement l'orgueil, mais le vouloir. Allons plus loin, l'hérésie à ses. yeux, c'est au fond la conscience, la souveraineté du Sens moral qui se permet de discuter les titres de l'autorité et la valeur intrinsèque de ce qu'elle
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commande. Ne conscientiam propriam tenendo^ ne retenant point votre conscience propre; ce mot effrayant se lit en toutes lettres dans les Institutions. Etonnons-nous après cela si Timmoralité sera francliement acceptée comme un moyen de servir Dieu! Il n'y a plus lieu de distinguer entre le bien et le mal, mais simplement entre ce qui est commandé et défendu. Le rationahile obsequium de saint Paul est le commencement de la perversité. Les catégories de la morale universelle sont transformées et bouleversées; la religion en est absolument indépendante.
Ce système d'autorité à outrance est constitué au moment même où l'Europe se soulève et se ' partage à la voix du moine de Wittemberg, qui vient d'inaugurer la Réforme par sa protestation contre les excès de pouvoir de la papauté, en se plaçant précisément sur le terrain moral, car il. jie faut pas l'oublier, le libre examen de la Réformation a été au point de départ une réclamation énergique de la conscience chrétienne contre les indulgences. Il n'y a pas dans l'histoire de contraste plus saisissant que celui de Luther et d'Ignace. L'un et l'autre ont une âme de feu, la passion de leur idée, un caractère invincible et ce don du gouvernement des esprits qui est la seule royauté de droit divin. A part ces traits qui leur
sont communs comme à tous ceux qui influent puissamment sur leur génération, tout en eux diffère. Le moine d'hier est le moins clérical des chrétiens ; sa large poitrine aspire avec délices Tair libre ; il abat les murs du cloître aussi bien dans le sens moral que dans le sens matériel et cherche à mêler la pensée religieuse à l'existence entière. C'est le plus laïque des prédicateurs, un vrai tribun du peuple chrétien, transportant le grand débat religieux sur la place publique et en appelant du droit canon et de son gfrimoire aux livres sacrés que tous peuvent lire et à la conscience dont les oracles sont universels. Chose étrange, c'est le gentilhomme, longtemps page de cour avant d'être un vaillant soldat, qui sera par excellence le gardien ou plutôt le geôlier du sanctuaire, pour le fermer à tous les souffles de la Renaissance et pour y forger sur Tautel les chaînes tout ensemble pesantes et polies avec lesquelles il s'efforcera de rattacher au passé un monde qui lui échappe de toutes parts. Luther est l'initiateur par excellence; Ignace est l'ennemi juré non-seulement de tout progrès mais encore de toute réforme, parce que pour réformer il faut discuter le présent, et qu'en appeler à la tradition est aussi dangereux que de se tourner vers l'avenir, au point de vue d'une autorité qui doit être
acceptée les yeux fermés. Luther écrit, parle, lutte avec une joie virile dont il ne sait pas toujours contenir les élans. Ignace est sombre et mélancolique, sentant au fond qu'il a contre lui le mouvement du monde et des esprits. Sa vie est une tension terrible, un efifort gigantesque, une gageure héroïque contre Timpossible. Luther est franc jusqu'à la brutalité ; Ignace porte le calcul jusque dans l'oraison et sait unir la duplicité avec l'extrême ferveur. L'un et l'autre ont eu tout le succès qu'ils pouvaient espérer ; le réformateur a soustrait à la papauté la moitié de l'Europe, et le plus grand triomphe de l'antiréformateur a consisté à retenir l'autre moitié sous le joug qu'elle -était en train de briser quand il a formé sa milice ; il est certain que c'est grâce à lui que la Réforme a été arrêtée soudain en Espagne comme en Italie, et que l'Autriche, déjà en grande partie gagnée aux idées nouvelles, est rentrée dans le giron de TEgUse,
Il est peu de spectacle plus grandiose que celui d'Ignace, entouré de quelques hommes obscurs, dans une petite église de Paris, et se partageant avec eux un monde à conquérir! Ignace se charge de l'Europe et de l'hérésie, Xavier prend pour lui l'extrême Orient, à peii\e connu, et promet de baptiser ia Chine et l'Inde ! On dirait un nouveau cénacle, avec cette différence que les apôtres de
Borne chercheront partout l'appui de la politique, acceptant la force quand elle viendra à eux et y suppléant par la ruse dès qu'elle leur fera défaut. Cela ne les empêchera pas de mourir martyrs pour leur cause, car elle les possède sans réserve et à cette première période leur désintéressement est absolu. Ils se donneront tout entiers, ils immoleront l'âme, rintelligence, la volonté, comme le corps, à l'objet de leur idolâtrie passionnée. Ils n'ont plus de patrie, sinoù l'Eglise. Le feu qui les dévore a consumé toute affection naturelle, toute pensée humaine, et ils n'ont qu'un désir, c'est de l'allumer dans des cœurs encore neufs qui continueront leur œuvre. Abolir l'hérésie, convei1;irle paganisme, faire de nombreux disciples, héritiers de leur pensée, voilà leur tâche immense, et on ne peut nier qu'ils y aient réussi dans une mesure prodigieuse pour le malheur de l'humanité.
Il faut dire aussi que la papauté comprit de suite quel appui elle trouverait dans l'ordre nouveau. Non-seulement il fut reconnu sans délai par Paul III, avec son orgueilleuse appellation qui excitait une vive résistance dans les autres grands ordres religieux, mais il fut de suite doté des privilèges les plus exceptionnels. Pie V, dans sa bulle de juin 1571, menaça d'excommunication majeure tous ceux qui y porteraient atteinte.
Non-seulement des immunités particulières avaient été obtenues pour eux de la part des autorités politiques, mais ils étaient encore placés en dehors des règles qui liaient le clergé séculier à ses supérieurs. Ils peuvent multiplier à leur gré leurs fondations; une bulle de Paul III, en 1545, leur reconnaît le droit de prêcher et de confesser dans tous les diocèses, sans avoir besoin d'autorisation épiscopale. Cette latitude fut quelque peu bornée à la suite des réclamations faites au concile de Trente, mais ils n'en demeurèrent pas moins à peu près indépendants des juridictions ordinaires. Leur pouvoir au confessionnal est presque illimfté et s'étend aux dispenses de la plupart des vœux. Leur général est au-dessus des évêques et il peut faire poursuivre et condamner en tout lieu les membres de Tordre. Les défenses de l'index s'abaissent devant le Jésuite, il a le droit de lire les livres hérétiques ; bien plus, il lui est permis de prendre les apparences du schisme, afin de mieux le combattre. Il peut aussi se mêler de négoce pour le bien de la Compagnie. D'une manière générale celle-ci ne doit rien à aucun pouvoir civil ou religieux ou même académique, car il lui est loisible de délivrer des grades à sa convenance. Les grandes indulgences, le droit d'asile, font partie de ses immunités. On voit que la pa-
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pauté s'est montrée généreuse en faveur de ceux qu'elle appelait ses gardes du corps, mais qui furent plus d'une fois des janissaires incommodes. Tous ces privilèges exorbitants n'auraient pas suffi à expliquer les progrès inouis de l'ordre dans ses premières années. A la mort d'Ignace, le 31 juillet 1556, il comptait déjà 13 provinces dans le monde entier. Ces triomphes rapides étaient dus principalement à son organisation, qui demeure un chef-d'œuvre d'habileté. Cette organisation forme la contre-partie du régime synodal, que les Eglises de la Réforme élaboraient à la même époque et qui par son caractère représentatif se prêtait si bien à leur mission. Le secret de ces triomphes est l'organisation de la Société. L'ordre forme une Compagnie, une armée. « Il a emprunté son nom, dit un de ses premieî:^ t historiens, au vocabulaire militaire ; on sait que « les soldats donnent à leur cohorte le nom de « compagnie. > La discipline doit être absolue comme à la guerre et plier les esprits à ses consignes, sans jamais souffrir la moindre résistance. Aussi faut-il préparer les adeptes par une lente éducation à cette docilité entière, qui fait du subordonné un bâton dans la main de son supérieur et lui donne la passivité de la mort. Ut baculus^ perinde ac cad(ti>er. Ces fortes expressions répon-
dent à la réalité. Lç maître lui-même, quelque grand que soit son pouvoir, n'est qu'un instrum'ent qui sera brisé dès qu'il ne servira plus à ses fins. Il sera, vis-à-vis de son supérieur immédiat, aussi dépendant que le novice de quatorze ans. La subordination se retrouve à tous les degrés de la hiérarcbie, et le général lui-même ne règne que sous la surveillance la plus minutieuse ; l'ordre entier pèse sur lui du poids de ses règles et de ses intérêts. Il est semblable à ce dictateur rêvé par la démagogie, qui dispose de tous les biens et de toutes les vies en traînant un boulet au pied. Cette réciprocité de domination qui ne laisse la plénitude du pouvoir qu'à cet être abstrait qui s'appelle la Compagnie, est l'âme même de la constitution des Jésuites. Non-seulement l'ordre domine tous les membres du plus petit jusqu'au plus grand, mais encore, par un espionnage universel et organisé mieux qu'aucune police dans ce monde, il connaît tout ce qui se passe et presque tout ce qui se pense et se dit depuis le couvent où siège son cbef, jusqu'au dernier des collèges perdu dans une bourgade. C'est un Argus aux yeux innombrables, qui voit tout, qui sait tout, et qui a des ressources infinies pour châtier le moindre écart.
Déroulons la chaîne de cette hiérarchie enser-
LA SOCIÉTÉ D£ JESUS. i\
rant des milliers d'esclaves volontaires qui, de leurs servages- réunis, composent la domination la plus vaste qu'on puisse concevoir au profit de leur ordre. La Société de Jésus forme le gouvernement de combat le plus formidable et le plus habile. Tout ce que la politique a tenté dans ce genre est l'enfance de l'art comparé à l'organisation esquissée par Ignace et complétée par Lainez, d'après la décision de la grande congrégation de 1558.
En tête de la Compagnie est le général. Son pouvoir est immense ; il décide souverainement de l'admission des membres, dispose de leur sort à son gré, — les exclut ou les réintègre selon son bon plaisir, — ses décisions sont des consignes indiscutables; il administre les biens de Tordre et convoque les congrégations générales. Près de lui siègent quatre assistants, représentant les diverses nations; un admoniteur lui est attaché comme son surveillant; la Compagnie a même pris soin de choisir son confesseur. On comprend toute la portée de cette précaution. Les cas de déposition sont prévus ec déterminés. Ces précautions suffisent pour que la Société soit certaine qu'il exercer^ son despotisme à son profit, mais elles ne bornent en rien son omnipotence et ne réservent aucune garantie à ses subordonnés. Il plie
^2 LÀ LIBERTÉ BELIGIEtJSS EN EUROPE.
le premier sous le joug qu'il fait peser sur les autres, sans rencontrer aucun droit qui fasse obstacle à ses volontés. L'un de ses soins principaux doit être de surveiller le recrutement de Tordre, selon Ja condition essentielle de tout établissement militaire. C'est par un noviciat de trois années qu'on se prépare à franchir les divers degrés de la hiérarchie de la Compagnie. Le novice peut être de la plus grande jeunesse, il est soumis à un examen préliminaire qui constate sa moralité et sa capacité ; on tient grand compte de son extérieur. Cependant toutes ces règles peuvent fléchir s'il y a quelque vintérêt spécial pour la Compagnie h fermer les yeux dans tel cas particulier. Le noviciat dure deux ans et est soumis à une série d'épreuves qui tendent toutes à briser l'esprit d'indépendance. La première épreuve comprend les exercices spirituels, habilement calculés pour amener les jeunes recrues à la passivité désirable* Plongé dans une solitude absolue, ne sortant de^sa cellule, à peine éclairée que pour les pompes du sanctuaire, le novice est soumis à un traitement moral qui le plonge peu à peu dans une prostration exaltée. Toutes ses facultés sont concentrées sur le côté de la religion qui parle à son imagination, presque à ses sens ; il doit d'abord méditer sur les terreurs de l'enfer ; on lui apprend à se représen-
ter Tabîme où brûle le feu étemel, à en respirer en quelque sorte la fumée. Puis on le jette tout épouvanté dans le drame de la crucifixion ; on lui fait entendre le bruit des marteaux qui enfoncent les clous dans les membres du Christ, on le force à compter les gouttes de sang qui coulent de ses plaies, à considérer le glaive dont il fut transpercé. Cette méditation assidue du supplice, envisagé surtout par son côté matériel, produit un ébranlement nerveux irrésistible. La résurrection et le triom* phe du Rédempteur sont peints en couleurs vives. Le novice ne sort de cette méditation que pour lire les récits les plus émouvants du martyrologe. On obtient ainsi des résultats psychologiques aussi certains que ceux que peut procurer en physiologie Thabile distribution des breuvages opiacés. Après Vexercice spirituel, vient la confession générale, puis les épreuves, qui consistent dans une série de mortifications et d*hunîiliations, comme par exemple dans la nécessité de mendier. L'un des grands soins du directeui* est de détacher le novice de^ ses aflPections dç famille et de Tinciter habilement à disposer de ses biens en faveur de l'ordre. Une fois le noviciat terminé, le disciple^ satif opposition du général, fait les premiers vœux, qui sont les trois vœux communs à tous les ordres religieux; Il est destiné^ selon ses aptitudes^ soit
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aux humbles offices matériels, soit aux offices spirituels. Dans ce dernier cas, il devient un scAolasticus approbatus et parcourt un cycle d'études qui doivent le conduire jusqu'à Vàge de trente-trois ans. Il fait alors ses vœux publics. A quarante-cinq ans, si rien ne s'y oppose, il est admis à faire le fameux quatrième vœu, qui l'engage absolument à la papauté. Il appartient à ceux que les révérends Pères appellent nostn^ les nôtres. Il est devenu cet être impersonnel, étrange, qu'on appelle un Jésuite , produit brillant et factice d'une culture raffinée, qui n'a brisé le ressort de l'esprit que pour lui donner cette souplesse merveilleuse des acrobates, dont on rompt les faembres dès l'enfance. C'est un homme à la fois fervent et rusé, austère et accommodant, indomptable et fuyant, l'instrument le plus parfait d'une politique religieuse inflexible dans ses desseins au travers de toutes les sinuosités de ses procédés. A côté des Jésuites proprement dits, nous avons les coadjuteurs^ qui s'occupent du temporel, et parmi lesquels l'ordre compte de nombreux affiliés laïques. Des princes se sont vantés de lui appartenir. En résumé, nous trouvons quatre principaux degrés dans la hiérarchie : les scholastiques, les coàdjuteurs, les profès des trois vœux, les profès du quatrième vœu. Chaque collège a un
maître des novices et un recteur qui le dirige pour trois ans ; chaque maison de profès a son directeur. L'ordre se divise en grandes provinces; à. la tête de chacune est un provincial qui est en rapport direct avec le général. Près de tous ces dignitaires, Tordre a placé un admoniteur et im. consulteur, qui sont eux-mêmes contrôlés par le visiteur. Une correspondance immense concentrée par les provinciaux est envoyée chaque année au général, de manière à le tenir constamment au courant de son vaste diocèse qui s'étend dans le monde entier* a: Aucun monarque du monde, dit un de leurs généraux, ne peut être instruit comme le général des Jésuites. > Le nombre des rapports annuels monte à 6,584, non compris les lettres privées, les rapports sur deux cents missions et vingt-quatre maisons de profès. Les provinciaux président aux assemblées provinciales. Le général convoque tous les trois ans à Rome \me congrégation générale. Les procurateurs, qui sont les chefs des coadjuteurs, tiennent aussi tous les trois ans une assemblée pour s'occuper des intérêts matériels de la Société. La grande congrégation de l'ordre nomme le général à chaque vacance. Du haut en bas de cette échelle hiérarchique règne souverainement le pouvoir occulte de l'espionnage et de la délation. La nécessité des
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confessions écrites et non sacramentelles pour tous les membres de Tordre complète cette immense information qui vient aboutir au généralat. La correspondance des subordonnés doit passer par les mains du supérieur et' recevoir son approbation. Des directions minutieuses sont données aux novices et aux profés; elles portent jusque sur le vêtement.
Les instructions rédigées pour les confesseurs des princes forment une sorte de manuel de haute politique religieuse. Elles sont dues à Thabileté consommée d'Aquaviya, Tun des généraux de Tordre les plus éminents. Il leur est enjoint d'éviter tout ce qui ressemblerait à une ingérence politique proprement dite, tout ce qui les mettrait en conflit avec les ministres, mais ils n en doivent pas moins user de leur influence sur les princes, dès que Tintérêt de la religion est en jeu ; il leur suffit d'éviter toute apparence de domination, qui nui' rait h la Société. Dans tous les cas douteux, le confesseur doit en référer à son supérieur. Le principe d'obéissance revit avec son caractère absolu jusque dans les moindres détails. C'est ainsi que Ton est tenu d'obéir au frère cuisinier avec la même abnégation qu'au provincial» On doit voir Dieu en lui tout autant que dans le directeur de la conscience. Les règles de la vie religieuse
telles que Tordre les formule, ont un caractère constamment utilitaire. Les mortifications outrées sont interdites. L'ascétisme ne doit affaiblir ni Tesprît ni le corps, pour qu'ils soient toujours en mesure d'accomplir l'œuvre militante.
Telle est cette grande et merveilleuse machine d*asBeryissement. Les institutions décrétées dans les congrégations générales en font suffisamment ressortir l'esprit, sans qu'il soit nécessaire de recourir aux Instructions secrètes {Monita sécréta)^ qui ne sont point authentiques. Ce ne sont pas les Jésuites qui ont pu formuler des préceptes ironiques tels que celui-ci : t Frayez surtout avec les riches et évitez les pauvres, comme Jésus- Christ, qui préférait les grandes cités comme Jérusalem aux bourgades. » On se convainc facilement que les Monita sécréta sont en réalité une satire de Tordre. Pour admettre que de telles instructions émanent des Jésuites, il faudrait leur supposer une franchise brutale ou naïve qui n'est pas admissible un instant. Leur principe fondamental, que la fin justifie les moyens, n'a jamais été professé par eux d'une manière directe. On le trouve bien dans un de leurs écrits de morale jeté à la fin d'une phrase incidente (1), •— mais ils n'en
(1) Medulla theoî, 'moraU^ lib. IV^ c. iir.
ont jamais fait une exposition catégorique, ce qui leur a permis d'équivoquer sur ce point. Ce principe n'en demeure pas moins l'inspiration de toute leur politique, précisément parce qu'ils ont transporté la politique dans les choses religieuses. Comment auraient-ils pu s'astreindre à une conduite toujours loyale? Une fois qu'ils avaient formé le dessein de défendre contre toute tentative réforma,trice l'édifice vermoulu d'une Eglise en décadence, il fallait bien dissimuler ses vices et recrépir ses murailles branlantes. « Un système corrompu, dit excellemment le docteur Huber, ne peut pas être défendu par la vérité et la morale, par la raison qu'il les a contre lui. » Tous les politiques religieux ont fait flécliir également la règle absolue du bien et du vrai, témoin le plus grand des papes, cet austère et implacable Grégoire VII, dont M. Villemàin a évoqué devant nous l'austère figure. Que de concessions n'a-t-il pas faites à la cause de sa suprématie temporelle, combien de fois n'a-t-il pas sacrifié les règles et les maximes auxquelles il avait attaché l'honneur de son pontificat ! Seulement ce qui n'avait été que des compromis d'occasion dans l'Eglise devint avec les Jésuites une méthode de conduite suivie avec autant de résolution que d'habileté ; ils ont pratiqué la maxime de la souveraineté du but avec uiie
telle perfection qu'on a oublié l'usage qu'on en a fait avant eux, et à côté d'eux, et qu'elle s'est comme identifiée à leur nom. Ce but d'ailleurs n'avait rien en lui-même qui relevât la vie morale ; ce qu'ils appelaient la gloire de Dieu n'était pas autre chose que le rétablissement et le développement de l'autorité pontificale. Nous verrons qu'ils lui ont tout sacrifié, même les autorités les plus légitimes dans l'Eglise et dans l'Etat.
Il ne rentre pas dans notre intention de retracer avec détail Thistoire de leurs prodigieux succès pendant deux siècles. On ne peut s'empêcher d'admirer leur ardente activité; ils sont mêlés à tous les grands événements ; selon qu'ils sont puissants ou faibles on les voit renouer les fils de leur intrigue au lendemain de la défaite; inquisiteurs en Occident, ils savent être martvrs dans l'extrême Orient, toujours et partout sur la brèche. « La quintessence de l'esprit catholique, dit Macaulay, s'est concentrée dans la Société de Jésus et leur histoire est celle de la grande réaction ultramontaine. Au travers des océans et des déserts, bravant la famine et la peste, les espions et les
lois draconiennes, on retrouve les Jésuites en tous pays, sous tous les costumes, comme savants, comme médecins ou comme négociants, tantôt à la cour des souverains, tantôt sous les huttes misérables des sauvages, disputant, enseignant, consolant, gagnant le cœur de la jeunesse, montrant le crucifix aux mourants. Ils s'élancent dans les terres à peine connues sur les pas de ceui^qui les ont découvertes ; on les trouve dans les montagnes inaccessibles du Pérou, sur les marchés d'esclaves de l'Afrique, dans les observatoires de la Chine. Ils ont fait des prosélytes dans des contrées où ni la curiosité ni l'intérêt n'avaient jamais conduit un de leurs compatriotes, et ils prêchaient et disputaient dans des langues dont aucun homme de l'Occident ne comprenait un mot. Quand ils vinrent au secours de la papauté, elle était dans le plus extrême péril. Dès ce moment, la chance du combat tourna. Le protestantisme, qui depuis trente ans avait vaincu sur toute la Hgne, fut arrêté dans ses progrès et refoulé avec une rapidité inouïe du pied des Alpes au bord des mers septentrionales. Un siècle ne s'était pas écoulé que l'ordre avait rempli le monde de grandes actions et de souffrances héroïques. i> Il faut ajouter que, s'il avait répandu 1$
sang des siens, il avait encore moins épargné celui de ses adversaires. Partout où son influence domine, il provoque la persécution, à laquelle il donne volontiers le caractère d'un massacre, comme en Piémont et en Calabre, où il s'efforce d'écraser les malheureux Vaudois. Le Jésuite Possevin a été, de son propre aveu, Tinstigateur de ces boucheries. Grâce à l'impulsion donnée par Tordre aux mesures répressives, l'Espagne et l'Italie sont reconquises sur l'hérésie. Philippe II est un roi fait à leur image, sombre, rusé, fanatique et froid. On connaît ses hauts faits dans son propre pays et en Flandre. Ce démon du Midi, comme on l'appelle dans la coùtrée qu'il a dévastée, est, pour les Jésuites ses maîtres, un archange Michel, un saint défenseur de la foi. En Autriche ils s'emparent de l'empereur Ferdinand, dominent à sa cour et dans l'université de Vienne; ils obtiennent de lui que la Réforme grandissante soit écrasée; en Bohême, ils achèvent sans pitié l'œuvre de proscription. Ils soufflent la discorde et la haine dans toute l'Allemagne qui leur doit en partie la guerre de Trente ans. Ils ne méritaient que trop les sévères paroles que leur adressait Gustave-Adolphe à Erfurth : « Vous répondrez devant le trône de Dieu des troubles que vous avez provoqués et du sang que vous
avez fait répandre. Je yous connais plus que vous ne le croyez. Vous êtes les auteurs des malheurs de rAUemagne. Vos desseins sont mauvais, votre enseignement dangereux, vos actes dignes de châtiment. Je vous le conseille, suivez l'exemple des autres ecclésiastiques et ne vous mêlez plus des affaires de TEtat. d Le prince Eugène, parlant de leurs menées en Hongrie, disait : c II s'en est peu fallu qtie leurs persécutions contre les protestants ne coûtassent à la maison d'Autriche la couronne hongroise. Vraiment, s*écriait-il dans une boutade militaire, les Turcs valent mieux. » La France sait ce qu'elle leur doit dans ses guerres religieuses, la Saint-Barthélémy eut leur approbation. Un des leurs l'appelait une nuit immortelle (1). Ils furent les inspirateurs dé la Ligue et provoquèrent le complot des Seize contre la vie de Henri III. Ils bénirent le poignard du dominicain Clément d'après ses propres déclarations. On sait quelle politique religieuse ils inspirèrent à Louis XIV contre Port-Royal; la révocation de l'Edit de Nantes fut en grande partie leur œuvre . En Angleterre l'historien Lingard reconnaît qu'ils ont eu connaissance de la conspiration des poudres. Ces grands centres d'action ne leur font
(1) Huber, p. 158.
pas négliger les pays moins importants. En Suisse ils s'emparent de la direction des petits cantons et professent ouvertement la maxime que les traités avec les infidèles peuvent être rompus sans scrupule. Ils poussent à la criminelle tentative de l'escalade contre Genève. Le Portugal •devient comme leur domaine privé grâce à leur ascendant sur le roi Sébastien. Quand le royaume retrouva son existence indépendante après la mort de Philippe II; les Jésuites redevinrent les maîtres sous Pedro IL Le Père Vieira fut le vrai roi du Portugal. Le roi Sigismond en Pologne fut une marionnette dans leurs mains ; ils fondèrent dans son royaume cinquante collèges et comptèrent jusqu'à deux mille profès. La paix religieuse fut constamment troublée par eux et ils préparèrent ainsi la mine de ce malheureux pays. En Russie ils surent, grâce à leur habile tactique, recruter de nombreux adhérents. Possevin avait espéré un instant ramener la Russie à Tunité catholique, ses successeurs se contentèrent d'étendre leurs missions sur tous les points du pays où ils pouvaient échapper à la sui'veillance , spécialement en Lithuanie.
Les missions lointaines sont tout ensemble la gloire et la honte de la Société de Jésus. Elles mettent en pleine lumière son héroïsme et sa du-
34 LA LIBERTÉ RELIGIËtSfi EN EUROPE.
plicité. Quand François-Xavier partit de Goa pour entreprendre la coùquête de TOrient païen, il sembla ramener les temps du 'christianisme primitif, avec cette différence qu'il ne recule devant aucune violence. En 1526, il fit baptiser, sôus peine d'exil, 26,000 habitants des colonies portugaises de TTnde, — on ne sait au moyen de quelle machine d'aspersion. Les succès de Tordre furent aussi considérables que rapides. En Asie seulement ils ont fondé 145 stations missionnaires. En Afrique, on les retrouve en Abyssinie, au Congo, sur les côtes de Mozambique. Ils possédaient 126 missions en Amérique, lors de leur suppression. Ils ont aussi rendu d'immenses services à la science, et rien ne serait plus injuste que de méconnaître lé dévouement, le courage qu'un grand nombre d'entre eux, surtout les obscurs, ont déployés dans une vie de labeur, de solitude et de péril, sous des climats meurtriers. Beaucoup ont versé leur sang sur une plage ignorée et n'ont trouvé place dans aucun martyrologe. L'ordre n'en a pas moins porté sa détestable politique jusque dans ce noble champ d'activité, il a tenté une fraude colossale pour assurer son influence dans l'extrême Orient. Le christianisme a été présenté par lui aux Chinois, comme un renouvellement de la doctrine de Confucius,
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et il l'a réduit au plus pâle déisme pour le mettre à la portée de Tesprit étroit de ses prosélytes. Le Jésuite Bicci, eu 1547, s'est fait passer pour uu mandarin astronome. Schall, qui fut son succès* seur, poussa plus loin encore le système d'accom** modation. Au Malabar, le Jésuite Nobile se fît brahmane et ne craignit pas de se soumettre aux prescriptions aristocratiques de la religion du payjs en montrant le plus parfait mépris pour les parias. Le sacrement ne leur fiit donné qu'à distance; les révérends Pères se contentaient souvent de le déposer sur le seuil de leur maison. Les pratiques idolâtres furent partout tolérées. La cour de Eome, avertie de ces étranges concessions par les missionnaires dominicains ou franciscainsy avec lesquels les Jésuites étaient en querelles constantes, envoya en Orient bref sur bref. Non^seulement les Jésuites n'en tinrent aucun compte, mais ils firent persécuter les religieux qui les portaient, et ils firent même chasser le légat du sainte siège. Tournon, plus tard cardinal, qui portait un nouveau bref de Clément XI contre le système d'accommodation n'échappa qu'à grand'peine au poison. Le témoignage du Père Theiner, qui a écrit l'histoire de la suppression de l'ordre sur le commandement de Pie IX, est décisif sur oes menées. Au 'Malabar, les Jésuites firent jeter en
prison un franciscain qui arrivait avec un message de Rome. On vit alors ces défenseurs acharnés de la papauté briser momentanément leur idole et faire pour leur compte la fameuse distinction du droit et du fait qu'ils devaient reprocher si amèrement aux Jansénistes; ils prétendirent que le pape était mal informé. C'est qu'au fond la cause de l'autorité ne leur paraissait bonne que quand c'était eux qui servaient.
On â beaucoup vanté leur domination dans le Paraguay: Les publicistes du dix-huitième siècle en ont fait une peinture idyllique pour l'opposer à une civilisation corrompue. Les choses changent d'aspect quand elles sont présentées par un témoin oculaire comme Ibagnez. Cette Arcadie était en réalité une plantation d'esclaves travaillant au profit de l'ordre; les Jésuites n'ont rien fait pour élever le niveau moral de ce peuple d'enfants ; ils ont maintenu ses lisières avec soin; comment expliquer autrement leur refus de lui enseigner l'espagnol? Rien de plus misérable que l'instruction rehgieuse qu'ils lui ont donnée ; ils lui ont fait sentir le poids de leur bâton pastoral d'une manière si dure que le pape Benoît XIV, en 1741, crut devoir prendre la défense de ces pauvres opprimés dans sa bulle Immensa patcperum. Ils avaient pourtant pris soin d'éviter les observations
incommodes. L'accès du pays était interdit à tout étranger. Ils n'hésitèrent pas, en 1750, à soulever leurs malheureux sujets contre le Portugal. Quand ils quittèrent le Paraguay, ils n'y laissèrent aucun germe de civilisation, parce qu'ils n'avaient rien redouté autant que de faire des hommes alors qu'ils voulaient des instruments dociles. Tout dans leur œuvre est superficiel et plaqué, le mensonge les suit partout.
Le résultat l^e plus clair de leur domination au Paraguay a été leurs immenses profits commerciaux. Ils savaient très-bien que l'argent était le nerf de la guerre religieuse telle qu'ils l'entendaient; non contents d'en acquérir par les héritages, ils fondèrent des banques sur tous les points du monde et nul intérêt ne leur parut trop élevé, malgré les prescriptions de l'Eglise, dès qu'il s'agissait c de la plus grande gloire de Dieu, » selon leur maxime favorite et commode. « Quel ordre, disç,it l'évêque Palafox, a tenu comme les Jésuites une banque en pleine église ? Quel ordre s'est permis de faire, comme le leur, une scandaleuse banqueroute qui a plongé des villes entières dans le deuil? » Leurs richesses étaient considérables. En Espagne seulement ils tiraient 25,000,000 de francs de leurs biens-fonds. On ne comptait plus leurs trésors dans les Indes.
Palafox écrivait au pape Innocent X que dans le sud de rAmérique presque tous les biens étaient entre leurs mains. Il leur eût été difficile de prétendre que leur royaume n'était pas de ce monde.
Pour avoir un tableau complet de Tactivité extérieure de l'ordre, il faut encore rappeler les luttes formidables qu'il a eu à soutenir dans l'Eglise. Les Jésuites ont eu contre eux les hommes les plus éminents de la science et de la piété. Grâce à leur infatigable prosélytisme, ils s'étaient multipliés sans mesure en Europe* A la mort d'Ignace, ils comptaient 12 provinces, 1,000 membres. Soixante-dix-sept ans après leur fondation, ils possédaient 32 provinces, 33 maisons de profès, 372 collèges, 51 maisons d'épreuves, 123 résidences et 13,112 membres.
En 1626, ils avaient recruté 15,493 membres, qui se partageaient en 37 provinces et 800 maisons. En 1749, les 37 provinces comptaient 22,589 membres, dont 11,293 étaient ecclésiastiques; Tordre possédait 24 maisons de profès, 669 collèges, 293 missions, 176 séminaires, ôl maisons de novices et 335 résidences. En 1710, 80 universités
étaient sous leur influence exclusive. On comprend combien une telle année, habilement conduite et inflexiblement disciplinée, devait exercer d'action puissante sur TEglise. Par. malheur, elle faisait la guerre à tout progrès. On s'en aperçut bien au concile de Trente. Il n'est pas une seule mesure de réforme que Lainez n'ait dédaigneusement écartée. Si on parlait de borner quelque peu les revenus que la papauté se procurait par toute espèce de moyens contestables, on eût dit qu'on tentait un sacrilège. Jamais l'alliance entre la papauté et Tordre des Jésuites contre le pouvoir épiscopal ne parut d'une manière plus évidente que dans le débat sur le droit de résidence* Les évêques prétendaient qu'aucune dispense papale ne pouvait les dispenser de siéger dans leur diocèse pour le régir. La papauté, aidée de Lainez, fit consacrer son pouvoir arbitraire. Les Jésuites obtinrent que l'Angleterre demeurât sans évêques et fût régie par un prêtre qui était leur créature ; ils firent emprisonner à Rome les délégués du clergé anglais qui réclamaient contre nn tel abuSi A Milan, ils entrèrent en lutte ouverte avec l'illustre Borromée, qui ne voulait pas leur livrer ses séminaires. Ils allèrent, dans leur irritation, jusqu'à lui refuser leur Concours pendant la terrible peste, qui éleva si haut sa Charité héroïque;
Un de leurs prédicateurs, le Père Mazzarino, l'attaqua en chaire sans ménagements ; le saint évêquedut se rendre à^Eome pour triompher de toutes ces intrigues, favorisées par Philippe II. Il déclara nettement que, si la Société ne se réformait elle serait perdue. Les Jésuites eurent aussi la mauvaise chance d'avoir pour adversaire le plus vertueux des prélats du nouveau monde; Palafox, évêque d'Angelopolis dans le Mexique, fut l'objet de leur haine et de leurs persécutions pour leur avoir résisté. «Je fuis dans les montagnes, écrivait-il en 1649 à Innocent X, je cherche même au milieu des scorpions et des serpents dont cette contrée abonde, la sécurité et la paix que je ne puis trouver auprès de ces ennemis irréconciliables. La puissance des Jésuites est si terrible dans l'Eglise universelle, leur richesse est si considérable, leur domination si grande qu'ils se mettent au-dessus de toute dignité, de toute loi, y compris les conciles et les constitutions apostoliques. > Ces paroles font comprendre que la canonisation de Palafox souflfre encore d'injustes retards à Rome et que ses vertus aient eu moins de succès que les haillons de Labre. Nous avons déjà vu les Jésuites braver l'autorité du pape en Orient et en appeler de ses brefs à l'empereur de Chine. Ils ont agi de même en Occident dès qu'ils ont ren-
contré la moindre opposition, car ils prétendaient le servir à leur manière, — ce qui était une manière de se servir de lui et de le traiter comme les maires du palais traitaient les Mérovingiens. Ils ont éludé Jes ordres de Paul IV et de Pie V, qui leur commandaient de se conformer à la liturgie usuelle. Quand Paul V les menaça de condamner leur doctrine de la grâce, Bellarmin lui écrivit : t Si Votre Sainteté inflige cette honte à notre ordre, je ne garantis pas que mille Jésuites ne prennent la plume pour combattre votre bulle par des écrits qui compromettront le saint-siége. »
Les Jésuites rééditèrent sous Urbain VIII un de leurs livres condamné par llnquisition. Ils traitèrent Innocent XI de janséniste parce qu'il avait blâmé certains de leurs casuistes. Enfin en Russie, quand ils y virent leur intérêt, ils soutinrent Catherine II contre la papauté pour l'élection directe des métropolitains. Ce n'est donc pas sans motif que l'on appela le général des Jésuites le pape noir; son autorité a balancé celle du vrai pape toutes les fois qu'un conflit a éclaté entre eux.
Les Jésuites ont été sans cesse en guerre avec les autres religieux. Leur lutte avec le jansénisme est trop connue pour que nous y insistions. Elle remplit toute la seconde moitié du dix-septième siècle et le commencement du dix -huitième.
Ils eurent beau faire, ils ne se relevèrent jamais moralement du coup que leur porta Pascal. Les Provinciales furent pour le catholicisme français ce que le compte rendu de Neckar fut pour la politique à la fin du dix-huitième siècle; ce fut l'appel direct à l'opinion des honnêtes gens passant par-dessus les paperasses des procédures secrètes. La morale universelle fut invoquée comme le tribunal souverain contre la fausse autorité religieuse. C'était la substitution du jury aux officialités embourbées dans les interprétations de textes. Ce chef-d'œuvre de l'esprit français qui en fait briller tout l'éclat, toute la verdeur, toute la grâce spirituelle ou mordante, est en même temps la protestation d'un grand cœur et d une âme sainte. Ce génie comique que le Tartufe ne surpassera pas, cette éloquence que la tribune et la chaire atteindront à peine dans leurs heures les plus inspirées, cette œuvre du plus grand art est l'acte le plus chrétien d'un homme mort au monde ; ces railleries et ces objurgations véhémentes, ce sont les lanières du Christ chassant les marchands du temple. Ces lettres écrites jour à jour dans le feû du combat ont été confirmées par l'examen approfondi des juges compétents. Les curés de Paris, de Rouen et d'Amiens, peu de mois après leur apparition, leur donnent leur approbation motivée. Les Jésuites
essayent eu vain d'obtenir du parlement de Bordeaux, en 1660, une condamnation du livre de Pascal, traduit en latin par Wendrik. Ce sont leurs maximes et leur apologie qui sont condamnées par rassemblée du clergé de France de 1700, sur les sollicitations presque passionnées de Bossuet, qui demande c qu'on venge avec éclat la sainteté de Jésus-Christ et la morale. » Alexandre VII et Innocent XI confirment cette condamnation, h laquelle ne manque que la désignation nominale, comme si les plus forts dans TEglise s'arrêtaient devant la toute-puissante Compagnie. Elle a beau être vaincue moralement, elle se console de ces condamnations timides sur les ruines de Port-Royal et n'hésite pas, pour ne pas perdre son crédit, à signer les fameuses déclarations de 1682 qui étaient en contradiction flagrante avec tout son système ecclésiastique.
La bulle Unigenitus^ lancée en réalité contre le cardinal de Noailles au travers du beau commentaire dé Quesnel sur les Evangiles, permit à la Société de poursuivre ses adversaires proscrits jusqu'à l'heure de la mort. Elle put à son aise multiplier ses richesses et ses maisons d'éducation et de profès, ses succès ne font que grandir dans bn siècle frivole qui se plaît au faux et stérile éclat de la culture littéraire qu'ils ont inaugurée. C'est précisément ce
qui perdit les Jésuites, car ne connaissant plus de bornes à leur pouvoir, ils en abusèrent dans les pays mêmes où ils avaient triomphé et provoquèrent contre eux un soulèvement dont la papauté ne fit que retarder les effets jusqu'au jour où elle prit parti contre eux. Ils oublièrent qu'ils n'étaient plus aussi nécessaires au saint-siége qu'à l'époque de la lutte décisive entre Rome et la Réformation, que le protestantisme banni du sud de l'Europe était refoulé au nord, que grâce à eux la partie était gagnée pour la papauté dans les races latines. Le saint-siége pouvait reconquérir son indépendance vis-à-vis de ces impérieux défenseurs qui l'avaient si souvent dominé. Benoît XIV n'avait pas craint de condamner leurs agissements au Paraguay. Il y avait là un avertissement dont ils ne surent pas profiter. Ils choisirent ce moment pour entrer en lutte avec la plupart des Etats. Pombal en Portugal dut les briser comme un obstacle insurmontable à ses projets de réforme. Ils avaient imaginé de faire croire au peuple'^que le terrible tremblement de terre de Lisbonne était le châtiment de l'impiété du ministre. Il commença par les chasser de la cour en 1757. — Malgré la résistance de Bçnoît XIII, il profita d^ine tentative d'assassinat contre le roi Joseph, qu'il leur imputa sans scrupule pour les proscrire. Son
exemple fut suivi dans la plupart des pays d'Europe. En Espagne, Charles III, qui avait, commencé par leur retirer toute faveur, les exila à la suite de la ridicule émeute des chapeaux, provoquée par une loi somptuaire qui se mêlait de régler les coiffures. Les supposant mécontents, il les crut complices de la sédition et il les força à quitter TEspagne sans délai. Les malheureux proscrits repoussés même par leur général à Rome ne trouvèrent un abri qu'en Corse. Les Deux- Siciles suivirent l'exemple du Portugal et de l'Espagne. Le 3 novembre 1767, des commissaires royaux s'emparèrent de toutes leurs maisons. Le duc de Parme les avait déjà bannis deux ans auparavant, parce qu'ils s'opposaient à ses efforts pour restreindre l'immodération des revenus ecclésiastiques. C'est en vain que Clément XIII prit leur défense ; l'Autriche elle-même, malgré les répugnances de Marie-Thérèse, s'était soustraite à l'influence de l'ordre. C'est en France que le coup le plus mortel leur fut porté, car là un grand procès fut instruit contre eux par le parlement. Il eut lieu à la suite de la scandaleuse banqueroute du Père Lavalette, qui avait offert de rembourser avec des messes les négociants de Marseille après leur avoir fait -perdre plus de deux millions de francs. La plaisanterie parut forte, surtout quand
OU vit Tordre pour lequel Lavalette opérait et qui regorgeait de richesses, refuser de couvrir le débiteur insolvable. Ce fut l'occasion de la grande instruction qu'entreprit le parlement de Paris. L'enquête fut complète; on n'épargna ni les mémoires, ni les délibérations. Tout est résumé avec une .admirable clarté dans le discours d'Omer Joly de Fleury. Les Provinciales sont vengées et confirmées tout ensemble. Le jésuitisme est condamné au point de vue moral et politique comme une institution de trouble et de perversion.
Louis XV eût voulu les sauver, car à un tel roi il fallait àfi semblables confesseurs. Par bonheur, il avait besoin d argent. Aussi finit-il par céder à son parlement, et confirma ses arrêts par son édit du 6 août 1762. Sur le refus de là Compagnie de donner un général français aux maisons du royaume, Tordre fut expulsé de France, et de nouveaux arrêts pressèrent avec dureté Texécution de la mesure. Les Jésuites né purent plus demeurer en France qu'à titre privé. Le serment qu'on voulut leur imposer ne fut pas exigé avec rigueur (1). La bulle Apostolicum pascendo .du 7 janvier 1765, par laquelle Clément VII essaya
(1) Voir toutes ces pièces dans le livre publié par M. Gilbert des Voisins : Procédures contre l'Institut et la constitution des Jésuites, Paris, 18SS
de les Bauver, fut interdite dans la plupart des pays ; ce fut le dernier efifbrt de la cour de Rome. Le successeur de ce fidèle ami des Jésuites fut le cardinal Ganganelli, cœur large et esprit élevé qui brûlait de réformer TEglise sans rien précipiter. Sa devise était que l'amour vaut mieux que le zèle. Sollicité par les puissances qui avaient expulsé la Société de Jésus, de la condamner à son tour comme pontife, il hésita longtemps. Ce qui le décida fut une indigne supercherie des révérends Pères qui lui attribuèrent un bref de leur invention tout à leur honneur. Tls firent aussi parler une prétendue prophétesse, religieuse du Sacré-Cœur à Valentino, près de Viterbe, qui annonça les plus terribles châtiments à leurs ennemis. Clément XIV n'hésita plus. La suppression de Tordre fut décidée dans la congrégation du 16 avril 1773, et la bulle Dominus ac Redemptor %05^^r fut promulguée le 21 juillet 1773. La Société de Jésus fut accusée par le pape d'être devenue une cause de trouble et de guerre dans l'Eglise et TEtat : « Tant qu'elle subsistera, la paix de l'Eglise n'est pas possible. » Le général de l'ordre Ricci mourut misérablement au château Saint- Ange, tandis que les Jésuites, refusant de se soumettre à l'autorité qu'ils avaient tant exaltée, se réfugiaient dans les Etats de Frédéric II et de Ca-
therine II ; ils n'éprouvaient plus de scrupule pour le schisme et Thérésie quand ils les avaient tournés en leur faveur.
Nous avons vu les Jésuites perdre leur procès devant les autorités religieuses et politiques du dix -huitième siècle. Examinons maintenant si Tarrêt rendu contre eux était bien fondé. Considérons non plus seulement leur organisation et leurs actes, mais leur doctrine*, leur morale, leur politique, leurs principes de littérature et d'éducation. Etudier ce qu'ils furent, c'est apprendre ce qu'ils sont encore, sauf quelques modifications que nous signalerons, mais qui n'altèrent pas leur caractère essentiel.
Les Jésuites ont été de très-médiocrès théologiens. La science pure les préoccupait fort peu : elle demande un amour désintéressé ; dès qu'elle n'est qu'un moyen, elle perd l'indépendance qui fait sa dignité. Comment aurait-elle pu se développer sous le joug de l'uniformité absolue qui pesait sur l'enseignement des Jésuites ? Pensons tous, parlons tous de même, telle est la règle formulée clan^ Içs constitutions ; Jd^m $apiamn$^
idem dicamus. A l'époque de la fondation de Tordre, la question capitale de la théologie était celle des relations de la grâce divine et de la liberté humaine. Deux grands courants de pensée avaient traversé TEglise : lun relevait d'une manière exclusive la souveraineté de Dieu, rapportait le salut de Thomme à une grâce irrésistible qui suivait ses libres desseins sans que ses choix fussent guidés par aucun mérite humain; l'autre tendance accordait une part à l'activité morale de l'homme dans sa vie religieuse. Saint Augustin et saint Thomas avaient été les grands théologiens de la grâce absolue ; Pelage et Duns Scot représentaient l'école opposée. On sait que la Réforme à ses débuts s'était jetée tout entière dans la notion augustinienne ; elle l'avait formulée avec une grande rigueur, et Calvin l'avait poussée à l'extrême dans sa terrible doctrine de la prédestination. La Société de Jésus rompit sur ce point avec son théologien préféré, Thomas d'Aquin. Molina dans son fameux livre : Sur l'accord du libre arbitre et du don de la grâce^ et Suarès dans son traité sur le même sujet développent une théorie modérée qui accordait à l'âme hiimaine une certaine capacité de discerner et de faire le bien ; complétée par l'assistance divine, elle suffisait à son salut. Au premier abord, on egt étonné d'une
contradiction étrange entre les principes des deux écoles et leurs conséquences historiques. L'école de la grâce absolue, qui niait la liberté morale dans ses formules exagérées, a enfanté la liberté politique au sein du monde moderne, et l'école du libre arbitre a produit l'esclavage partout où elle a régné. Examinée de plus près, cette anomalie s'explique dans une certaine mesure.
La Réforme, comme plus tard le jansénisme, part d'un sentiment profon,d de la conscience chrétienne qui a sondé jusqu'au fond l'abîme de la déchéance; elle croit à notre perdition sans remède, et elle appelle non-seulement un secours, un médecin habile, mais un libérateur tout-puissant qui, se penchant sur son sépulcre, prononce une parole de résurrection. Quand elle l'a trouvé, elle ne veut que lui, ne croit qu'en lui et prend en mépris et en pitié tout ce qui n'es]t pas lui. La hiérarchie, le sacerdoce et ses absolutions perdent toute valeur à ses yeux. L'acte de foi qui la prosterne accablée devant la souveraineté divine et la toute-puissante miséricorde est un aflfranchissement des subordinations inférieures ; indulgences, œuvres pies, tout cela n'est rien. Dieu est tout. L'absolu divin a consumé comme un feu dévorant tous les liens de sa captivité. C'est ainsi que l'indépendance vîs-à-vis des hommes se retrouve
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jusque dans cette imprudente négation de la liberté morale apportée en sacrifice à la Divinité. Il n*en demeure pas moins que ce sacrifice est une erreur, que la notion de Taugustinisme et du calvinisme n'est pas soutenable en soi, -mais consi* dérée dans son inspiration première, qui fut un désir saintement passionné de franchir d*un bond tous les degrés intermédiaires séparant Tâme de Dieu et de son amour infini, seul capable de nous rendre la vie, elle portait en elle un grand affranchissement. La doctrine de Molina est plus raisonnable, plus vraie quand on Tenvisage comme un essai de conciliation entre la liberté et la grâce, mais elle devenait fausse tout autant que superficielle quand elle cherchait à expliquer le salut de la créature déchue. Elle ne partait pas de cette vue tragique de la déchéance, la seule vraiment chrétienne, qui la jette brisée et pénitente au pied de la croix pour recevoir le pardon et la vie nouvelle. La théologie des Jésuites admet que nous pouvons guérÎT par des palliatifs la maladie qui nous dévore. De là l'importance des médecins et de leurs recettes. Elle croit au mérite humain, à la valeur des œuvres pies, des aumônes, des dévotions pour notre rachat. Par là elle rend à l'institution ecclésiastique et hiérarchique une influence considérable qui doit bientôt devenir un
pouvoir illimité. Dieu n'est pas le seul auteur du salut, la créature entre en partage avec lui, les saints dans le ciel avec leurs mérites surérogatoires , la prêtrise sur la terre avec ses absolutions jouent un rôle essentiel dans la vie religieuse; le trésor des indulgences est rouvert. L'âme, qui n'a plus une plaie mortelle qu'un seul remède héroïque et sanglant peut guérir, mais qui souffre de mille maladies diverses, n'a plus qu'à s'adresser aux habiles pour qu'ils lui donnent des vulnéraires de leur invention à des doses habilement graduées. Elle tombe sous la tyrannie de la direction ; on comprend du reste très-bien que les Jésuites n'éprouvassent pas le besoin d'un secours bien extraordinaire de la grâce pour le degré de sainteté dont ils se contentaient. Pascal a dit avec une haute raison : « Comme leur morale est tgute païenne, la nature suffit pour l'observer. » Ces distinctions paraîtront bien subtiles et bien surannées à nos contemporains. N'oublions pas néan-
moins qu'elles ont passionné deux grandes époques, le seizième et le dix-septième siècle, et qu'elles ont en partie fait l'histoire moderne.
Lainez au concile de Trente fit pencher la balance du côté de ce pélagianisme mitigé, qui triompha à Rome après quelques difficultés soulevées par Is^ iQauvmse foi des révérends Pères.
Fidèles à leur coutume, ils n'avaient pas craint de falsifier une lettre de saint Augustin ; ce qui leur attira cette verte parole du pape Clément VIII : € Comment avez-vous tenté de tromper l'Eglise de Dieu par de tels procédés ? > Bome avait bien raison de conclure en leur faveur, car ils lui rendaient avec usure ce qu'elle faisait pour eux. L'article cardinal de leur théologie n'était-il pas l'exaltation sans mesure de la papauté ? Sur ce point, ils ont été les fidèles disciples de saint Thomas. Bellarmin s'est borné à le commenter et à le compléter, sans jamais le corriger, même quand son argumentation était fondée sur des textes no-^ toirement falsifiés. Le Jésuite Turrianus consacra une apologie étendue aux fausses décrétales.
Bellarmin et Baronius contribuèrent à la scandaleuse altération du bréviaire romain où l'on biffa d'un trait de plume ce qui concernait la condamnation du pape Honorius. On se souvient de la dénonciation indignée du Père Gratry sur ce point. Alphonse Pisanus composa une histoire apocryphe du concile de Nicée pour suppléer à l'impertinence de l'histoire qui ne parlait pas du pape absent. Les textes sacrés n'étaient pas à l'abri de œs audacieuses tentatives. Le Jésuite Santarelli, citant le texte où saint Paul dit que le pouvoir spirituel est destiné à l'édification et non à la
destraetion des croyants, ad xdificationem, mm ad deMtructionem^ trouva bon d'effacer le non. C'était un si petit mot, et l'avantage était si grand, puisque le pouvoir de la persécution était ainsi reconnu!
La théorie des Jésuites sur le pouvoir papal, telle qu'elle a été développée par Lainez dans son discours du 20 octobre 1562 au concile de Trente, et par Bellarmin, est trop connue pour que nous y insistions. Elle peut être ainsi résumée : Jésus- Christ a fondé dans l'Eglise une institution soumise à une juridiction immuable, qui est la papauté, héritière des privilèges du prince des apôtres. Elle a été constituée comme une monarchie absolue. Les conciles n'ont d'autre autorité que celle que le pape leur confère. Bellarmin a formulé l'omnipotence du saint-père avec une audace qui n'a pas été dépassée, c Si le pape faisait erreur, dit-il, en commandant des actes mauvais et en interdisant des actes vertueux, l'Eglise devrait penser que le mal est le bien et le bien mal. » Cette erreur du pape est d'ailleurs impossible; il est infaillible, fût-il le plus ignorant des hommes, c Un pape qui ne saurait rien, dit un auteur jésuite, pourrait très-bien être infaillible, puisque Dieu s'est servi d'une ânesse pour ramener les hommes dans le droit chemin. » Cet argument est
LA aOG||&T£ DE JESUS. iiO
déciaif. Les théologiens de Tordre ont montré un certain libéralisme dans leur conception de l'inspiration des Ecritures, en distinguant entre la lettre et l'esprit et admettant des degrés dans Tauthen* ticité des écrits sacrés. Toutefois le motif de ce libéralisme était encore servile ; ils voulaient faire litière de toute autre autorité que de celle du pape. Ils traitaient fort légèrement la tradition des Pères, et nous avons vu ce qu'ils faisaient des droits des évêques , à quel point ils les sacrifiaient absolument à l'arbitraire pontifical. Pour eux l'Eglise n'est pas l'épouse, mais l'esclave du Christ identifié à son vicaire.
Le libéralisme politique des Jésuites au quinzième et au seizième siècle a la même valeur que leur libéralisme théologique. Ce n'est qu'un vain leurre, un moyen hypocrite pour servir le grand but de Tordre, l'établissement de l'autorité absolue de la papauté. Ils la veulent non-seulement dans le domaine religieux, mais edcore dans le domaine politique. Ils reprennent les thèses les plus inouïes de Grégoire VII et d'Innocent III, refaisant à satiété le fameux argument de la subordination du corps à Tâme ; ils en concluent que la papauté peut disposer à son gré de tous les pouvoirs, dès qu'il y a conflit entre ses vues célestes et la misérable politique des hommes terrestres. Santa-
relli, en 1625, formula nettement avec l'approbation de son général le droit qu'a le pape de déposer les princes mal pensants. C'est en se fondant sur ces principes que Suarès encouragea les sujets de Jacques P'' à lui refuser le serment. II prétend également avec Bellarmin que les prêtres ne dépendent que des pouvoirs spirituels. Emmanuel Saa soutint qu'un clerc ne devait pas être traduit devant les tribunaux civils, même pour un crime de haute trahison — belle manière de sé-
% parer l'Eglise de l'Etat. La théorie politique des Jésuites est un véritable césarisme. Ils veulent combiner l'absolutisme papal avec une démocratie eflPrénée qui doit servir à faire table rase de tous les pouvoirs opposants, en sorte qu'il n'y ait plus en présence que le pontife-roi et la menue poussière d'une plèbe fanatisée sans cohésion, par conséquent sans résistance. Le Jésuite espagnol Mariana a publié en 1598 un livre sur la royauté qui dans sa première partie pourrait être pris comme la haute philosophie du gouvernement constitutionnel. Il parle d'or sur les droits de la souveraineté nationale dont le prince doit être le serviteur dévoué, sur la nécessité du consentement
populaire, pour constituer la vraie légitimité de son pouvoir; il établit en termes énergiques que dès que le roi veut gouverner pour lui seul, il
n'est plus qu'un tyran. Mariana s'attache à montrer comment un prince doit être élevé pour devenir un bon roi, à quelle vie sobre, à quelle discipline salutaire il faut le soumettre, quelle solide instruction lui est nécessaire. Mariana veut même qu'on lui interdise le mensonge. C'est sans doute pure jalousie de métier. On est surpris de voir un libéralisme aussi élevé chez un auteur jésuite; Tétonnement cesse quand on voit à quoi aboutissent tous ces principes généreux. Le dernier mot du livre est le devoir absolu pour le roi dp maintenir l'unité de la religion et par conséquent d'exterminer l'hérésie. S'il ne le remplit pas, il n'est qu'un tyran, et Mariana déclare que nonseulement son peuple a le droit de se révolter contre lui, mais encore qu'il lui est permis de l'assassiner, c Si toute espérance est enlevée, dit-il, si le salut public est en péril, si la sainteté de la religion est enjeu, qui serait assez insensé pour ne pas admettre qu'il est permis d'abattre la tyrannie par les lois ou par les armes? > Qui non conjlteatur tyrannidem excutere /as est legibus aut amis ? (1) Ajoutant l'exemple au précepte, Mariana fait l'apologie de Jacques Clément. Oncom]^rend qu'un tel livre ait été le catéchisme
(1) De rege, I, 6,
58 LA LtBERTÉ RELtOIEtJSE tHi EtROf£.
de la Ligue, et que le parlement de Paris Tait condamné. Il n*a été rejeté par Aquaviva, général des Jésuites, que pour la forme; il avait commencé par en approuver l'apologie, et il n'a point protesté contre le livre de Suarès, paru quatre ans plus tard et renfermant la même doctrine.
Ces grands démocrates ont été les pires des persécuteurs* Non contents d'y pousser et d'y participer partout où ils le pouvaient, ils ont écrit le code de la persécution. Déjà Ignace avait fait de grands éloges de l'Inquisition. Il s'était même dé* claré tout disposé à en accepter la surintendance pour la Compagnie à Lisbonne, comme il l'écrivait au roi Jean de Portugal, le 20 juin 1555. Cependant l'ordre préférait laisser aux dominicains cette rude et sanglante besogne à laquelle il donnait toute son approbation. Ëscobar dans sa théologie morale justifie les plus abominables pratiques du saint-office contre les hérétiques* ïl admet que les enfants des condamnés soient dépouillés de tous les biens de leurs parents et que le fils laisse mourir de faim un père hérétique, après l'avoir pieusement dénoncé. Il n'a que des éloges pour les auto-da-fé. Le seul spectacle auquel il soit permis de conduire les élèves des révérends Pères est le supplice des hérétiques.
La morale a été le champ propre des Jésuites ; c'est celui qu'ils ont le plus cultivé ou pour mieux dire ravagé, leur nom seul rappelle un système d'accommodation et d'équivoque qui est la grande antipathie des consciences droites. Us n'ont pas même le triste honneur de l'avoir inventé. Les ordres religieux qui les ont précédés en avaient posé les prémisses. La Somme des cas de conscience du franciscain Clavasio^ qui vivait à la fin du quinzième siècle^ et les leçons de morale de François Victoria en sont déjà infectées. Il est né avec la casuistique. Cependant depuis que les Jésuites Tont adopté, ils ont fait oublier tous leurs devanciers par la perfection qu'il lui ont donnée* En réaUté ce système n'a pas seulement perverti la morale, il l'a tuée. Il ne s'agit pas simplement de telle ou telle proposition monstrueuse d'un con* fesseûr jésuite dont on se servirait comme d'un utile épouvantail. La perversion de la morale découle du principe fondamental de l'ordre, de l'esprit qui l'anime et qui est sa raison d'être. Les Jésuites résument la religion tout entière dans% l'autorité de la papauté. Une pareille doctrine qui est avant tout affaire de gouvernement n'a rien
qui parle à Tâme, qui l'élève, qui Tépure, elle ne peut avoir qu'une influence desséchante. En outre, pour maintenir intacte cette autorité il faut écarter tout ce qui -en diminuerait la nécessité, par conséquent tout ce qui donnerait confiance dans l'autorité du juge intérieur, dans les inspirations de la conscience. L'autorité du dedans doit être absolument sacrifiée à celle du dehors, il s'ensuit que tout en revient au représentant de l'autorité ecclésiastique, au directeur; le sens moral ne doit jamais être mis en jeu. Désormais tout est possible, puisqu'il suffira de trouver une autorité suffisante pour faire adopter des maximes qui dans les conditions normales soulèveraient la conscience. Supposez le sens du goût absolument paralysé, les substances les plus détestables seront acceptées sur la foi du majordome, ainsi en est-il des consciences émoussées, amorties.
Encore faut-il s'entendre sur l'autorité extérieure reconnue par les Jésuites. Ils écartent en morale comme en dogmatique, toutes les autorités anciennes parce que rien ne serait plus dangereux que de les invoquer contre la souveraineté présente qui seule importe. Ils traitent d'impiété le recours aux saintes Ecritures et ils font litière de la tradition des Pères, soit en la falsifiant, soit en la dénaturant et surtout en la
mettant de côté, c Nous laissons les Pères, dit le casuiste des Provinciales^ à ceux qui traitent la positive, mais pour nous qui gouvernons la conscience nous les lisons peu et nous ne citons dans nos écrits que les nouveaux casuistes. > Cette abdication de la conscience est déjà en soi immorale. Si nous cherchons maintenant le principe de la direction dans Tordre, nous comprendrons encore mieux ce qu'elle a eu de fatalement corrupteur. Ce principe est celui d'une perpétuelle accommodation. L'obUgation •morale qui doit régleivla vie religieuse n'est point considérée comme revêtue d'un caractère absolu, qui implique que l'existence entière sera consacrée à Dieu. La morale des Jésuites admet deux domaines dans notre vie, un domaine qui nous appartient et un domaine proprement divin. Nous disposons de nous jusqu'à une certaine limite que nous ne sommes pas tenus de dépasser. C'est à la direction à marquer cette limite, à poser la borne entre ce qui est permis et ce qui est défendu. La morale ainsi comprise est une diplomatie de frontière qui s'eflEbrce de gagner du terrain et qui-ne paraît jamais plus admirable que quand elle a assoupli la règle et reculé la borne. C'est-à-dire qu'elle est un perpétuel compromis, une capitulation incessante. La loi morale n'est respectée réellement que quand
elle est maintenue dans son unité; sinon elle ne serait plus qu'une simple nomenclature de volontés capricieuses. Elle a perdu toute valeur au point de vue chrétien si elle n'est pas Texpression du bien essentiel qui est Dieu lui-même. Voilà pourquoi on ne peut pas plus la mutiler qu'un organisme vivant. Celui qui a violé un seul commandement, a dit un écrivain sacré, a violé la loi elle-même ; cette loi vivante qu'il appelait la loi de la liberté ne saurait être confondue avec la loi de la lettre morte, qui tolère toujours des accommodements. La casuistique repose sur le principe con* traire ; elle prend la loi morale comme un règlement composé d'articles innombrables entre lesquels il faut s'eflForcer de passer comme entre les barreaux élargis d'une prison. On doit observer les plus importants, négliger les moindres, c'est Une proportion à établir entre le risque à courir et l'avantage à réaliser. La casuistique pour peser nos actes substitue aux balances du sanctuaire des balances frauduleuses qui permettent de se servir de faux poids. On n'échappe pas à ce danger tant qu'on insiste sur la distinction du péché Véniel et du péché mortel. La vraie morale chrétienne part de cette grande idée que le mal en soi est mortel, parce qu'il sépare de la vie véritable ; mais elle reconnaît qu'il y a toujours un recours ouvert pour le
vrai repentir auprès de la miséricorde infinie. Tout péché dans ce sens est à la fois mortel et véniel. Ce qui est grave, c'est de distinguer dans nos mauvaises actions celles qui ne sont pas dange* reuses par leurs conséquences de celles qui méritent la condamnation. On en vient ainsi à ne plus être guidé en morale que par un lâche sentiment d'intérêt personnel. On fait en sécurité le mal qui paraît sans péril, et on tâche d'éviter celui dont on a appris sur information compétente qu'il est dangereux. On se livre à ses mauvais penchants jusqu'au point où Ton peut craindre de se mettre dans un cas fâcheux.
Il est certain que c'est ce point de vue inférieur qui domine toute la morale des Jésuites et qui la flétrit. Leur art a consisté à agrandir la part du véniel et à permettre ainsi de pécher à Taise. Ils ne se sont du reste pas cachés de leur dessein. Ce n'est pas à tort que Pascal leur prête ce langage : «Les hommes sont aujourd'hui tellement corrompus que, ne pouvant les faire venir à nous, il faut bien que nous allions à eux ; autrement ils nous quitteraient, ils feraient pis. > Que pourraient-ils faire de pis que de quitter les révérends Pères? « Sachez que leur objet n'est pas de corrompre les hommes, mais ils n'ont pas non plus pour unique dessein de les réformer. Ce serait une
mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende partout et qu'ils gouvernent toutes les consciences. > Les Jésuites ont parfaitement caractérisé leur méthode de direction dans leur livre classique intitulé : L'image du premier siècle^ qui retrace les débuts de l'ordre. « La Société des Jésuites, y est-il dit, cherche à se conformer aux vœux de tous. La flatterie elle-même est excusable dans leur bouche... Il faut plaire pour obtenir l'accès auprès des âmes et exercer sur elles une autorité irrésistible. On doit ouvrir la voile au vent qui soufl9.e, discerner lés variations de la température, insinuer à l'heure favorable l'aiguillon de l'attraction, chercher par quel charme on peut s'emparer des cœurs, tout faire pour les amollir à la vertu. En réalité il s'agit de tendre un filet doré pour prendre les âmes. > Comme l'ordre tenait surtout aux belles et riches captures, la morale des révérends Pères s'est faite singulièrement indulgente pour les péchés favoris des hautes classes de la société.
Le grand répertoire de la casuistique des Jésuites est toujours le fameux livre d'Escobar, qui est un résumé de toute la littérature de l'ordre sur
ce sujet de prédilection. Il avait compilé les ouvrages de vingt-quatre Pères Jésuites ; aussi comparait-il son œuvre à l'Apocalypse, c Jésus, disait-il, loflfre ainsi scellé aux quatre animaux Suarès, Vasquez, Molina, Valentia, en présence des vingt-quatre Jésuites qui représentent les ving^quatre vieillards. ^ Escobar est donc le vrai représentant des moralistes de son ordre, car on sait qu'aucun livre ne s'y imprime sans une permission expresse du général. Il est vrai que Ton peut glaner dans d'autres auteurs des maximes austères; cela tient à la flexibilité de l'ordre, qui se fait tout à tous et sait être saint avec les saints et même s'en procurer. Le parlement de Paris a signalé après Pascal cette mobilité de Protée qui le rend si difficile à saisir.
Il serait inutile de multiplier les citations des maximes scandaleuses qui abondent chez les moralistes de la Compagnie. On ne peut oublier les facilités étranges qu'ils donnent à la luxure, pourvu qu'elle ne fasse pas de scandale, à l'esprit de vengeance, d'avarice, de tromperie, à toutes les plus basses passions du cœur humain, à la condition de se couvrir de prétextes spécieux ou de s'étayer d'autorités suffisantes. La sublime Provinciale sur Vhomicide est dans toutes les mémoires, î^ous nous bornQn^ à j'appeler les prin-
cipes généraux qui couvrent cette immoralité. Ou peut les ramener à trois, qui sont le probabilisme, la direction d'intention et la réserve mentale. Les deux derniers s'expliquent d'eux-mêmes. C'est grâce à la direction d'intention que Ton est par exemple autorisé à se battre en duel ; il suffit de se dire à soi-même qu'on a l'intention non de tuer, mais de maintenir son honneur. On peut se faire entremetteur pourvu qu'on ait uniquement l'intention de gagner sa vie, et se livrer à la simonie la plus effrontée en se payant d'un motif mensonger. La réserve mentale fait du langage une fraude universelle. C'est la fausse monnaie des échanges intellectuels. « Le serment prêté, sans intention de le tenir, dit Escobar, ne lie pas. J> Le probabilisme est encore la meilleure ressource de la casuistique des révérends Pères. Rien n'est si commode et si flexible. Toute opinion appuyée par un docteur peut être suivie ; il n'est pas même nécessaire de choisir entre deux avis le plus "probable, soit en lui-même, soit par la valeur de celui qui .l'a donné. cNos auteurs, dit le casuiste des Provinciales^ sont fort souvent de divers avis, mais cela n'y fait rien. Chacun rend le sien probable en soi. » On conçoit qu'avec les quatre animaux, les vingt-quatre vieillards et la tourbe des inconnus il n'est pas de péché qui
n'obtienne sa lettre de passe. Un Jésuite trouvera toujours un Jésuite plus accommodant que lui. .
Uno avulso, non déficit alter.
On a ainsi des relais préparés pour parcourir toute la voie du mal sans éprouver de fâcheuses alarmes. C'est à ce résultat qu'en arrive le système de l'autorité à outrance. Son dernier point est l'anéantissement de lautorité morale, par la multiplicité des échappatoires. On conçoit que la morale ainsi comprise exige des in-folio, car il faut étudier tous les cas particuliers dans leur diversité infinie et se livrer à une étude minutieuse des plaies les plus secrètes de l'âme. De là ces répertoires vraiment infâmes qui passent au creuset la boue du cœur humain et dépassent en description abominable Timagination d'un Lucien et d'un Apulée. Rien ne prouve mieux à quel point la morale a perdu son unité ; elle se résume en d'indignes minuties. Son unité n'est-elle pas dans le grand commandement de l'amour divin et humain qui était déjà présenté dans les livres de Moïse comme le sommaire de la loi? Les Jésuites ont changé tout cela, car ils ont inventé pette belle théorie d'après laquelle on peut se passer de l'amour pour recevoir le sacrement et se contenter
d'un simple mouvement d'attrition. D'après eux,
Tamour n'est que le superflu de la vie religieuse. Louis XIV, qui leur avait livré sa conscience pendant toute sa vie, entendant Bossuet lui développer la doctrine chrétienne de Tamour, s'écriait : « On ne m*a jamais parlé de rien de semblable. » Ses sujets s'en étaient bien aperçus. Les casuistes de Tordre avaient trouvé un second moyen trèscommode de mettre les pécheurs à Taise ; ils prétendaient que le mal n'est imputable que dans la mesure où nous en avons conscience. Grâce à leurs définitions subtiles, cette pleine conscience du mal était si rare que l'imputation était une exception, ce qui faisait dire du Père Bauny, un de leurs docteurs « les plus probables, » qu'à sa manière il ôtait les péchés du monde. Ecce quitollitpeccata mundi. Un des leurs se faisait fort de renvoyer le diable en règle, s'il le tenait un quart d'heure dans son confessionnal. Vraiment, quand on sort de cette casuistique maladive, on retourne avec bonheur à la morale païenne des beaux jours, et en lisant la Réputliq^e de Platon, on croit passer d'une atmosphère viciée à l'air pur et au grand soleil. Môhler, l'un des plus grands théologiens catholique^ de l'époque, n'a pas été trop sévère quand il a prononcé sur eux ce jugement : « Leur manière de traiter la morale a été souvent un poison qui a atteiut la vie çUrétieiine jusque dans
sa moelle ; elle a fait disparaître toute profondeur religieuse, toute règle de sainteté et empêché toute discipline ecclésiastique sérieuse. >
Dans la sphère religieuse proprement dite, Tinfluence des Jésuites n'a pas été moins funeste. Ils ont développé autant qu'ils ont pu le côté extérieur, matériel de la dévotion, ce qu'il est permis d'appeler l'idolâtrie ultramontaine. C'est à eux surtout que l'on doit l'exagération du culte de la Vierge. Ils se sont toujours considérés comme lui étant particulièrement consacrés, c La Société de Jésus, disait déjà Ignace, est un effet de la grâce de Marie. » Nous avons vu qu'il avait fait ses premiers vœux devant une image miraculeuse de la Vierge. Dès son origine, l'ordre a poussé à la proclamation du dogme si contesté de l'immaculée conception, malgré les déclarations explicites de saint Augustin et de saint Bernard. L*absurde légende de la chapelle de Notre-Dame de Lorette que les anges auraient transportée de Palestine en Italie, a été prise sous leur patronage. Leurs écrits de dévotion fourmillent des extravagances souvent les plus inconvenantes sur la Vierge. Ils
en font une divinité véritable, < le paradis de la Trinité, Tessence de sa béatitude. > Ignace déclare que dans le sacrement la cbair de Marie est aussi bien présente que celle de son divin £Qs. Certains Pères Jésuites n'hésitent pas à dire que le salut de Tâme est bien plus facile à obtenir par la Vierge que par Jésus-Christ. Ils s'attachent à semer des fleurs d'une rhétorique ridicule, cette voie tant aisée qu'ils ont frayé vers le ciel. Le livre de Suarès sur la Vie de la Vierge ,égale à Dieu et celui du Jésuite Nieremberg sur l'affection qui lui est due poussent l'exaltation de sa beauté jusqu'à la dernière inconvenance. Ils forgent sur elle les légendes les plus absurdes, telles que la prétendue apparition d'une de ses statues qui, semblable à la Vénus antique, serait sortie des flots près des îles Canaries, cent cinq ans avant que TEvangile y fût prêché. Le Père Barri avait trouvé mieux; d'après lui, la Vierge remplit l'office d'un cellerier vis-à-vis delà sainte Trinité ; c'est elle qui distribue le vin du Saint-Esprit. Les Jésuites n'ont pas manqué de fabriquer des pièces à l'appui de l'immaculée conception. Ils ont publié de fausses chroniques sur le christianisme primitif et ont mis en circulation de prétendues lettres de Marie.
Les révérends Pères ont été les patrons de toutes les superstitions imaginables. Il n'y a pas, une
image miraculeuse qu'ils n'aient pr6née. Lainez et Escobar ont soutenu que les images étaient en elles-mêmes dignes de notre culte. C'était les transformer .en fétiches. Le scapulaire est de leur invention. Ils ont été grands marchands de médailles; à les croire, le contact de la médaille d'Ignace conférait à l'eau une vertu médicinale merveilleuse. Leurs nombreuses biographies d'Ignace ne sont qu'un tissu de prodiges. Leur fondateur est devenu un nouveau Messie. Le Père Deza n'a pas craint de parodier en ces termes l'un des plus grands textes de l'Ecriture sur le Christ, que € Dieu dans ces derniers temps a envoyé son fils Ignace au milieu des hommes. > Les catacombes ont été pour eux une mine précieuse de saints apocryphes; ils se sont livrés avec zèle à cette exploitation des fausses i»liques que Mabillon leur a si amèrement reprochée dans sa lettre sur les Saints inconniis. Les processions à grand fracas, les pèlerinages de toute sorte n'eurent pas de promoteurs plus ardents.
Toutefois il est une dévotion qui a été leur œuvre propre, et un de leurs moyens efficaces de propagande, c'est la dévotion du Sacré-CoRUf de Jésus inaugurée à Paray-le-Monial, à la fin du siècle dernier. Pour en saisir le vrai caractère, il ne faut pas se contenter des relations de seconde main.
7â LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN EUROPE.
mais remonter aux écrits de Marie Alacoque et à la biographie de Tévêque Linguet. On saisit sur le vif ce mélange d'exaltation et de prostration, de matérialisme et de mysticisme, de sentimentalisme énervant et de grossière idolâtrie qui sont les traits distinctifs de leur piété. La dévotion morbide a ses sujets comme le magixétisme dont elle tire également un grand parti. L'infortunée Marie Alacoque était un sujet de choix admirablement préparé par une enfance maladive et une nervosité surexcitée à devenir la prophétesse de Tordre. Les faits sont connus. Quand elle entra au mois de mars 1671 dans le couvent des Visitandines de Paray-le-Monial, après bien des épreuves de corps et d'esprit, elle était prédisposée à toutes les visions enflammées que la solitude du cloître geut créer dans ime imagination fébrile et dans un tempérament maladif. On sait qu'elle crut avoir des entretiens avec le Christ. Elle les a racontés dans un langage qui froisse cruellement la pudeur de l'âme chrétienne; c'est une sorte de cantique des cantiques bourgeois, qui ne rappelle en rien la chaude et splendide poésie de l'Orient, tel qu'il pouvait éclore de la pauvre cervelle d'une religieuse sans culture. Ce qu'il y de plus grave, c'est qu'elle prête au céleste époux son langage plat et diflFus, au travers de toutes
ses ardeurs. Je défie qu'on trouve une seule grande parole dans tous ces longs discours. Les pâmoisons de la nonne ne donnent aucune couleur à ce qu'elle dit et à ce qu'elle croit entendre. Nous ne mettons pas en cause sa sincérité ; elle rêve éveillée, mais ce rêve reproduit sa personnalité assez vulgaire, malgré sa piété incontestable. On nous dira que TEsprit divin ne regarde point au rang ni à la culture et qu'il inspire aussi bien un berger comme Osée qu'un roi comme Salomon. Nous n'en disconvenons pas; seulement on s'aperçoit de l'inspiration à la grandeur des paroles qui ont passé sur ces boucbes humaines. Or les prétendues révélations de Marie Âlacoque sont aussi misérables que les rapsodies que le spiritisme prête aux grands esprits qu'il prétend évoquer. Ce n'est pas la peine de faire reparaître Voltaire pour une niaiserie et Milton ou Shakespeare pour une platitude. Ainsi en est-il de ce spiritisme mystique sur lequel on a fondé un culte considérable. Ce qui est grave, c'est que dans ces prétendues révélations on fait dire à Jésus-Christ le contraire de son enseignement authentique. Qu'y a-t-il de plus opposé à ses déclarations sublimes sur le culte en esprit et en vérité que cette adoration de son cœur matériel, car tous les artifices d'interprétation ne détruisent pas le sens véritable de la nouvelle dévotion, w
74 LA LIBERTÉ REUaiEUSS EN EUROPE.
Quand il prend son cœur sanglant et le met dans la plaie ouverte delapoitrirfe de Margnerite-Marîe, il ne s*agit pas d'un symbole, mais d'une réalité physique, comme le prouve la douleur qui ne cessa depuis lors de transpercer son côté. C'est précisément ce qui plut à la Société de Jésus. Le Père La Colombière, devenu le confesseur de Marguerite*Marie, à son retour d'Angleterre, fut Tardent promoteur de la dévotion au SûCfé OûtiiT, La religieuse de Paray-le-Monial n'avait-elle pas entendu de son divin époux que l'honneur de faire triompher la dévotion nouvelle reviendrait à la (Compagnie? Dans l'année 1688, elle vit un trône de flamme oti reposait Je cœur de Jésus. D'un côté se tenait la sainte Vierge et de l'autre le Père la Colombière. Elle entendit la Vierge dire au Père Jésuite : « Vous, fidèle serviteur de mon divin Fils, vous. aurez une grande part à ce trésor, car s'il est donné aux filles de la Visitation de le faire connaître, il est réservé aux Pères de la Compagnie d'en faire apprécier la valeur. > Les révélations de Marguerite-Marie étaient certes de nature à leur plaire, car ils y voyaient briller (femme une perle de grand prix cette parole de Jésus-Christ à son épouse : ; Je suis content que tu préfères la volonté de tes supérieurs à la mienne, lorsqu'ils te défendent de faire ce que je t'aurai
ordonné. > Cette tecoiûttandatioii est répétée à plusietirs reprises ; elle exprime le génie même dû jésuitisme, Tatitorité ecclésiastique telle qu'ils la comprenaient n'a pas eu de formule plus hardie. La dévotion au Suùfé OtBUr rencontra les plus vives résistances dans son propre berceau, au couvent de Paray-le»»Monial et dans le diocèse d*Autun. L^évêque Belaunce, en lui attribuant la disparition de la peste de Marseille, lui donna un grand crédit. La pitoyable biographie de Lingiiet, après avoir soulevé Tindigtiatiôn et les railleries de tous les bons esprits, & commencer par Tévêque de Soissons qui l'appelait un des plus mauvais livres parus en Ce genre, finit par populariser son héroïne ; des abrégés moins fantastiques corrigèrent les premières impressions. La reine Marie Lecïinska prit la dévotion au Sacré Cœur sous sa protection. Elle n'en excita pas moins les vives protestations de tout ce que l'Eglise renfermait de sensé. La congrégation des rites, le 7 juillet 1729, se refusa à accorder la célébration de la fête du Sacré-Cœur ; elle était présidée parle cardinal Lambertini, plus tard pape sous le nom de BenottXlV. Les Jésuites ne cessé* rent d'agir à Rome Jusqu'à ce que, de guerre lasse, Clément XIÏI, en 176&, rendit un décret équivoque qui n'admettait le Sacré OtÉur que daus un sens symbolique. Ce n'est pas ce qui gênait les Jésuites
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rompus aux interprétations habiles. Bien que Clément XIV eût interdit la traduction italienne du livre de Linguet, Pie VI, en 1791, confirma le bref de Clément XIII, ^ns l'entourer des mêmes restrictions. Il était réservé à notre siècle d'assister au triomphe éclatant de cette superstition misérable, Tune des plus tristes défigurations du christianisme, Tune des mieux faites pour tuer dans les âmes ce qui peut y demeurer de spiritualité, afin de les mieux: disposer à l'asservissement total. La dévotion au Sacré Ccbut de Marie avait précédé celle du Sacré Cœur de Jésus. Elle avait été inaugurée en 1655 par une religieuse nommée Marie de Vallées. C'est elle qui reçut du Christ cette belle révélation : € Si l'Eglise te commande de me renier, tu peux le faire. » On comprend l'enthousiasme des révérends Pères. Aussi, bien que ce nouveau culte ne fût pas de leur invention, ils en devinrent les zélés propagateurs. Il arriva une singulière aventure au Père Eudes, qui avait été le directeur de Marie de Vallées. Le corps de Marie de Vallées devait être transporté dans son église ; par une erreur étrange, ce fut le corps d'un soldat quelconque qui avait été enterré au même cimetière qui fut inhumé en grande pompe près, de l'autel. Ce malentendu n'empêcha pas les miracles de s opérer sous le nom de la reli-
gieuse. L'imagination est une grande magicienne. Celle des Pères Jésuites manquait décidément de poésie. Rien de plus pitoyable que leurs descriptions du paradis. Louis Hennequin, qui publia sur la vie des saints dans le ciel un livre approuvé de son général, nous montre les saints ayant pignon sur rue dans la Jérusalem céleste, ne mettant le pied que sur de somptueux tapis, chUntant comme des rossignols tandis que les anges se parent avec coquetterie. Gabriel de Herao dans ses deux in-folio sur TEmpirée décrit un paradis mahométan qui n'est qu'une répétition de la vie terrestre un peu embellie. C'est ainsi que la religion est tout autant rabaissée que la morale sous l'influence du jésuitisme; elle n'est plus qu'une hallucination ou un jeu frivole.
La vie morale et religieuse demeure pour l'honneur de Thumanité le foyer central de son activité dans toutes les directions. Nous avons vu que la politique des Jésuites répond exactement à leur principe fondamental, elle est un mélange de ruse et de servilité bien fait pour plier les peuples à îeur joug même quand ils les soulèvent et leur prêchent la révolution. Nous les retrou-
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YOQB fidèles à eux-mêmes dans k domaine de Tart, Jamais on ne vit de pins stérile abondance. On a publié un recueil bibliographique de leur littérature; au point de vue de la quantité elle dépasse tout ce qu'on peut imaginer, et pourtant ils n'ont pas laissé un seul grand monument de l'esprit humain. L'habileté politique fait des diplomates et non des poëtes ; elle glace la grande inspiration, surtout quand elle est mise au service d'un système d'autorité qui ne redoute rien autant que l'originalité. Comment le souffle créateur animerait-il une intelligence courbée sous une domination absolue ? Les mots souverains qui remuent la fibre humaine ne sont pas des consignes ; ils jaillissent de l'âme émue, de cette dernière profondeur où sommeille le moi véritable, si souvent enseveli sous les conventions, les coutumes et les préjugés. Ils tirent leur valeur de ce qu'ils ont d'original et de personnel tout en exprimant les sentiments de tous, car c'est précisément à cette profondeur que se retrouve la vraie nature humaine. Les Jésuites n'y sont jamais descendus; aussi le charbçn de feu de l'inspiration n'a pas touché leurs lèvres. Sauf quelques hymnes d'Eglise assez bien réussies ils n'ont pas enrichi la poésie d'une seule œuvre remarquable. Dans la peinture leur artiste le plus remarquable
est le Hollaudais Seeghers, qui a admirablement peint les fleurs; son pinceau pouvait se donner libre carrière sur ce sujet, sans craindre Tliérésie. On cite encore Pierre de Cortone, qui a brillé par un faise facile sans originalité. Leur architecture est connue ; elle est un désaveu du grand art gothique, ne visant qu'à Tomementation. Leurs églises sont le plus souvent les boudoirs de la Vierge et elles empruntent tout leur prix aux joyaux dont elles sont surchargées. Le fameux morceau de lapislazuli qui brille sur l'autel du Gesu à Rome vaut à leurs yeux les toiles de Raphaël : c Les Jésuites, dit un juge éclairé en matière d'art, n'ont pas craint d'agir sur les sens et ils ont trouvé dans la tendance artistique de leur époque des secours précieux pour atteindre leur but. Ils ont été les protecteurs zélés de cet art abaissé. Leurs églises sont étincelantes d'ornements de toute sorte ; ils ont trouvé le moyen de pervertir l'art original de tous les pays où ils ont exercé leur influence, même en Chine. Un membre de leur ordre, le Père Andréa Pozzo à donné la théorie da cette perversion du goût(l). >
Leur philosophie n'a été qu'un perpétuel commentaire d'Aristote au service de leur théologie
(1) Palk, Geschichte des modernen Oeschmacher^ p. 202. ^ipsig» 1866.
qui n'est qu'une scolastique tounnentée, indigeste amas de formules que l'esprit ne vivifie pas. Suarès et Bellarmin sont leurs grands docteurs aussi intarissables que stériles. Le grand apologiste catholique Môhler jugeait ainsi leurs œuvres théologiques : c La dogmatique dans leur main est devenue un squelette desséché d'abstractions sans vie. » ïls n'ont eu qu'un exégète de mérite, Jean Maldonat (1534-1587), mais ils ont fait subir à ses ouvrages de graves altérations et ils lui ont préféré le Père Cornélius de Lapide, qui s'est borné à noyer le texte sacré dans des amplifications sentimentales et mystiques. Les révérends Pères ne se sont occupés de l'histoire que pour la falsifier, soit par leur manière de présenter les faits comme dans le livre de Pallavicini sur le concile de Trente, soit par leurs impudentes falsifications des textes. Ils n'ont aucun sens de la loyauté scientifique. Leurs aveux sur ce point sont significatifs. Bellarmin raconte naïvement dans sou autobiographie que plusieurs fautes graves ayant été découvertes dans la traduction de la Bible approuvée par Sixte-Quint, il proposa de les corriger dans une nouvelle édition en les mettant sur le compte des fautes d impression. Ce mensonge lui paraît de tout point admirable. Les historiens jésuites se sont permis les altérations
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les plus scandaleuses des faits qui les gênaient. Le Père Hardouin publia un répertoire des conciles, en 1715, où il se permit de telles falsifications que le parlement de Paris en interdit la vente. Le Jésuite Inchoser a fabriqué dans ses annales de Hongrie une prétendue bulle de Sylvestre II d'après laquelle ce pays aurait été placé dans la dépendance absolue du saint siège. Devant de tels procédés on comprend le mot sanglant de Leibnitz : c Gardez-vous de confier une bibliothèque ou des archives quelconques aux révérends Pères.» L'ordre approuvait de misérables historiens comme le père Daniel ; Saint-Simon disait de son Histoire de France qu'elle ne méritait que le mépris parce que pour flatter Louis XIV elle était écrite à la gloire de la bâtardise royale. Un historien consciencieux comme Papebrock qui a continué les Acta sanctorum ne rencontrait que de la malveillance. C'est à chanter les louanges de leur Compagnie et à en illustrer les origines par des légendes extravagantes que les historiens jésuites se sont surtout appliqués.
L'ordre a cherché sa meilleure gloire dans l'éducation de la jeunesse. Il y a remporté des succès brillants; ses collèges ont été innombrables, il y a tenu dans sa dépendance presque toutes les jeunes générations des pays catholiques. On ne
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peut nier qu'il n'ait dépensé à cette tâche un grand zèle et une merveilleuse habileté. Le résultat n'en a pas moins été fatal à la culture intellectuelle de rhumanité ; ils Tont faussée et stérilisée là même où ils lui ont fait produire une végétation éclatante. Celle-ci ne rebouvrait qu'un arbre épuisé, dont la sève était tarie. Les révérends Pères ont concentré leurs efforts sur Tinstruction secondaire. L'instruction populaire les a trouvés plus qu'indifférents, ils n'ont pas même voulu instruire leurs propres affiliés chargés des offices inférieurs. «Il est inutile, lisons-nous dans leurs constitutions, de leur apprendre à lire ou à écrire, en tout cas qu'ils en restent là. La simplicité et l'humilité chrétienne leur suffisent, j» Dans l'instruction supérieure les Jésuites ont fait preuve d'une grande infériorité. Les universités où ils ' ont exercé une- influence prépondérante comme Vienne, Breslau, Fribourg, Ingoldstadt n'ont pu rivaliser avec les écoles de l'Allemagne protéstante^ < Ils ont trouvé, dit le Père Theiner, de grands docteurs ; ils n'en ont laissé aucun après eux. > Leurs succès ont été beaucoup plus importants dans les collèges. Ils en ont fait leur serre chaude et ils y ont obtenu des produits brillants. Habiles à polir l'esprit, à enseigner les élégances faciles, ils ont gagné les suffrages d'ad-
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versaires déclarés du catholicisme. Voltaire a toujours été leur élève reconnaissant, mais il suffit qu'il ait été leur élève et que le dix-huitième siècle soit sorti de leurs maisons d'instruction pour juger la valeur de leur éducation au point de vue religieux. Ils ont fait de leurs collèges une sorte de Paraguay intellectuel où la servitude de la pensée est consacrée sous une forme séduisante.
L'ordre a publié, dès l'année 1584, un livre capital sur l'instruction, qui est le manuel de ses maisons d'éducation. C'est la fameuse Hatio studiorum qui n'a été que très-légèrement modifiée depuis son apparition. Le plan d'études est trèsvaste ; il commence par les classes de granmiaîre qui durent deux ans, se poursuit par les humanités durant trois années et s'achève dans les hautes classes de philosophie et de théologie; celles-ci prennent sept ans pour arriver à la formation du vrai Jésuite. Des externes sont admis dans les collèges, afin d'assurer leur influence sur la vie Mque. Au point de vue matériel rien n'est mieux combiné; tout est admirablement disposé pour la santé du corps et la récréation de l'esprit. Des représentations théâtrales sont données dans l'intérieur des maisons d'éducation, ad major em Dei gloriam. Des disputes académiques, espèces de tournois oratoires, rompent la monotonie des
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études. L'enseignement n'a qu'un but, c'est d'assurer la captivité de l'esprit humain en dorant ses chaînes. Le personnel enseignant depuis le provincial, le préfet d'études jusqu'à l'humble surveillant tend à la même fin. L'espionnage et la délation recommandée aux élèves comme un devoir religieux, brisent et flétrissent le sentiment de la dignité. L'émulation est substituée au mobile de conscience, elle est incessamment mise en jeu par les récompenses, les prix, les classements, les distinctions honorifiques. On se garde bien de faire appel au fier sentiment de Thonneur qui a sa grandeur humaine ; on aime mieux surexciter la vanité qui, comme le mot l'indique, est le contraire de la réalité morale et préparc l'âme à tout sacrifier à l'apparence. L'apparence, le clinquant, c'est encore l'objectif principal de la culture des révérends Pères. En philosophie ils ne sortent pas de la tradition aristotélique mutilée à la façon des scolastiques, car ce n'est pas le véritable Aristote, le créateur d'une méthode hardiment scientifique qu'ils font connaître, c'est un Aristote tonsuré, auquel on ne demande que des formules. L'enseignement littéraire ne vise qu'à la rhétorique. Les maîtres jésuites ne se soucient point de montrer dans la grammaire l'application des grandes lois de l'es*
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prit humain; ils ne lui demandent que la correction froide et l'art des bonnes expressions. Us n'ont aucun souci de faire connaître l'antiquité dans ses grands monuments et d'abreuver les jeunes esprit» à ces sources toujours fraîches de la poésie classique. Ils ne leur en communiquent que des fragments surtout oratoires ; leur préoccupation principale est de les plier à une gymnastique intellectuelle qui leur apprenne à reproduire des belles formes, sans aller au delà. Le thème latin, le vers latin, voilà leur triomphe. C'est ainsi qu'ils amènent leur élève à cette pompeuse rhétorique dont Cicéron est l'inimitable modèle dans ses œuvres oratoires, les seules dont les révérends Pères se préoccupent. Ils lui empnmtent cette magnifique toge romaine qui, de ses larges plis, enveloppe et recouvre la pensée ; ils dispensent ainsi leurs élèves de la regarder en face et de la serrer de près, ce qui serait une tentation du démon. L'enseignement des Jésuites est aussi remarquable par ce qu'il supprime que par ce qu'il cultive. L'histoire y brille par son absence; au siècle dernier les sciences naturelles étaient réduites à Euclide et à de misérables éléments. Les Jésuites se souvenaient sans doute de ce mot de Pascal : c Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un
point de fait non plus que le changer, car il n'; a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas. > On comprend très-bien que pour les autoritaires à outrance l'étude des faits soit un péril très-grave, car ceux-ci constituent une autorité intraitable dont on ne peut se débarrasser par aucune subtilité.
On sait qu'au moment même où cette culture artificielle des Jésuites atteignait Bon plus haut développement, Port-Boyal réalisait dans ses petites écoles quelques-unes des réformes qui aujourd'hui encore sont vainement réclamées dans notre université, après que nous avons pu constater ce que leur pratique a valu d'avantages à nos plus dangereux rivaux. Port-Royal ne s*est pas contenté de répudier la doctrine et la morale des Jésuites ; il a repoussé d'emblée tout leur système. Montrant autant de respect pour Tenfanee qu'elle lui inspirait de tendre pitié parce qu'il la voyait enveloppée dans le grand naufrage de la chute, il s'eflForçait de la conduire par la prière dans les voies de la droiture. Bannissant avec soin tout ce qui ressemblait à une émulation mondaine, il créait de toutes pièces les grandes méthodes de l'esprit vraiment scientifique dans sa grammaire générale et dans sa logique; il cherchait à ramener l'enfant aux règles fondées non sur des conventions arbitraires mais sur la
réalité des choses; il s'attachait à la leur pré- ' senter dans une claire et vigoureuse généralisation; en littérature il le jetait dans le grand courant des lettres anciennes au lieu de lui faire cueillir quelques fleurs de rhétorique sur le rivage; il méprisait surtout ces"herbiers sans parfum qui s'appellent des sélecte. Les lectures de vive voix d'auteurs complets, la pensée et le sentiment ^ dégagés du langage par un commentaire vivant; le thème et les vers latins relégués au dernier rang, la rhétorique devenue un instrument au lieu d'être un but, tous ces traits caractéristiques des méthodes de Port-Royal si bien mis en lumière par Sainte-Beuve et dans le beau livre de M. Bréal marquent la différence profonde des deux écoles. Celle des Jésuites veut faire de rélève un automate qui ait du clinquant ; Port- Boyal veut en faire Thonnête homme du dixseptième siècle, disons mieux Thomme véritable qui ne se plaît pas plus aux brillantes fictions d'mie rhétorique de mots qu'à une religion de forme et de cérémonie. •
La seconde école nous eût donné une génération énergique et sincère propre à fonder la liberté ; la première n'a réussi qu'à produire la servitude ou la révolte. De là tous nos malheurs et toutes nos déceptions; les plus éclatantes mani-
festations de générosité et d'héroïsme au sein d'une race admirablement douée ont trop souvent avorté parce que Tesprit d'obéissance y avait été aussi bien faussé que Tesprit de liberté. Le parlement de Paris dans son mémorable arrêt de 1762 avait plus raison qu'il ne croyait de condamner Tordre des Jésuites, trop heureux si en Texpul- ^ sant selon le droit imparfait de Tépoque il eût pu en chasser l'esprit. Ce n'était malheureusement pas en son pouvoir ; il devait reparaître plus habile à nous enlacer et à pervertir toute notre haute culture comme nos institutions.
Nous serons bref sur l'histoire de l'ordre au dix-neuvième siècle,, parce qu'elle est bien mieux connue et qu'elle se poursuit sous nos yeux. Jamais il ne s'est soumis à la bulle de Clément XIV. Il ne voulait pas comprendre qu'en ne consentant pas à mourir par obéissance, il tuait son principe qui était la soumission absolue à la papauté. Vivre en rebelle, pour la Société de Jésus, c'était perdre la raison même de son existence. Cette flagrante contradiction ne Ta pas plus arrêté que les brefs des papes contre ses pratiques dans ses missions orientales. La Société de Jésus trouva un asile en
Prusse auprès de Frédéric II, qui lui livra Tinstruction de ses populations catholiques ; il savait bien qu'il était plus fort qu'elle aux jours de son abaissement. Catherine II, en Russie, lui prodigua toutes ses faveurs ; les révérends Pères obtinrent la cure catholique de Saint-Pétersbourg ; la Russie Blanche leur fut abandonnée, et ils ne rencontrèrent que des facilités en Pologne de la part du gouvernement ; il espérait se servir d'eux pour dompter l'esprit d'indépendance. Le pape Pie VI, revenu des errements libéraux de Clément XIV, leur permit d'élire leur général en Russie, ce qui était les relever de leur proscription. La bonne fortune les rendit imprudents : ils se livrèrent au prosélytisme parmi les adhérents de la religion grecque, malgré la loi formelle de l'empire. En Pologne,^ils pressurèrent avec dureté leurs malheureux serfs. Ils furent partout remuants, incommodes, et déployèrent toute leur animosité contre la Société biblique de Saint- Pétersbourg que favorisait l'empereur Alexandre. Tous ces agissements leur valurent en 1820 leur suppression et leur exil. Grâce à la faveur de Pie VU, ils s'étaient intronisés dans le royaume des Deux- Siciles dès 1804; ils suivirent ensuite Ferdinand IV pendant l'occupation française. Le Portugal et le Brésil leur furent rouverts à la
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même époque ; le 7 août 1814, le pape Pie VII les rétablit officiellement en annulant la bulle de Clément XIV; c'était donner une preuve éclatante de Tinfaillibilité du saint-siége.
Le retour de fortune de Tordre était dû à la révolution française, qui avait jeté l'épouvante dans une portion importante des classes conservatrices de l'Europe et qui, en s'attaquaut aux privilèges de l'Eglise pour fonder la liberté religieuse et Tégalité des droits, avait indisposé tous les partisans de l'ancien régime. Dès lors il se fît un changement très-considérable dans la politique des Jésuites. Jusqu'à 1789 ils s'étaient montrés très-larges en fait de théories sociales, prêts à pactiser avec la démagogie comme avec la Ligue et à sacrifier la monarchie à la papauté, parce que la monarchie était souvent un obstacle à l'omnipotence du saint'Siége. A pâxtir de 1789 l'ordre comprit que le grand ennemi de ses principes fondamentaux était la révolution française et tout ce qui y ressemblait. Il était conséquent avec lui-même en devenant le défenseur le plus ardent de l'ancien régime et la puissance antirévolutionnaire par excellence. La Ré-, volution avait remplacé la Réforme dans sa haine. Il est encore une autre raison à ce changement d'attitude. L'ancien galUcanisme avait été frappé
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de mort, depuis que la royauté moderne avait cessé d'ôtre la royauté très-chrétienue ; elle pouvait le redevenir par accident comme en 1814 et en 1824, mais forcée de maintenir la liberté religieuse dans une certaine mesure, et par là même la diversité des croyances, elle n'était plus liée comme par le passé à la relig^ion dite nationale ; il n'y avait plus à vrai dire de religion nationale. L'Eglise du pays n'était plus étroitement unie au pouvoir civil. Elle était ainsi amenée à s'en défier et se rejetait vers la papauté. Les membres de Tancien clergé restaient sans doute fidèles & leurs souvenirs, mais leurs successeurs entraient dans des voies nouvelles. Ils devaient s'y en* gager bien davantage, après qu'à la dynastie légitime aurait succédé une royauté révolutionnaire par ses origines. On comprend que dans ces conditions nouvelles Tordre des Jésuites fut destiné à voir grandir tous les jours son influence, et qu'il fût poussé h prendre résolument parti contre le nouveau régime. Cependant son existence fut contestée en France pendant de longues années, même après son rétablissement par Pie VIL En réalité, il n^avait jamais quitté le pays; il s'était déguisé sous les noms de rédemptoristes ou de lazaristes. Les confréries du Sacré-Cœur hii avaient servi de refuge. Au retour des Bourbons il mon-
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tra plus de hardiesse, il prit la direction du mouvement ultramontain, multiplia les petits séminaires et fonda le célèbre institut de Saint-Acheul. La congrégation, qui exerça une si grande et funeste influence pendant la restauration, était sous son influence ; on reconnaissait ses méthodes favorites dans les bruyantes missions qui ont tant exaspéré les populations françaises. Il en fit trop comme toujours ; il oublia que les anciennes lois du royaume étaient contre lui. La cour royale, mise en demeure de se prononcer par la dénonciation du comte de Monilosier, déclara que ces lois étaient toujours en vigueur. L'ordonnance de 1828, signée par M. de Vatimesnil, retira aux Jésuites le droit d'enseigner et ferma leurs petits séminaires. C'était le dernier coup de canon de la grande bataille du gallicanisme contre le jésuitisme. Elle était déjà irrévocablement perdue par le changement des situations. La monarchie de Juillet excita toujours les défiances de l'Eglise. Le clergé devint de plus en plus ultramontain et tomba par conséquent sous l'influence des révérends Pères ; ils eurent l'honneur de faire monter dans la chaire de Notre-Dame un des plus grands prédicateurs de l'Eglise contemporaine, le Père de Ravignan, qui fut aussi leur apologiste d'autant plus habile qu'il était plus sincère.
A cette époque, le jésuitisme usa encore une fois de son ancienne politique ; il joua la comédie du libéralisme en France et surtout en Belgique, où il sut se servir des institutions modernes pour les corrompre et les miner. Un régime libéral avait cet avantage pour lui d'achever de discréditer Tancien gallicanisme et de renverser la législation qui Tavait frappé. Tandis qu'il obtenait à Rome en 1833 la fameuse encyclique de Grégoire XIII contre M^ de Lamennais, qui proscrivait la liberté religieuse comme aux plus beaux jours de l'ancien régime, le parti ultramontain soutenait en France, dans sa grande croisade contre l'université inaugurée en 1843, les principes les plus purs de la liberté religieuse, l'Etat laïque, la séparation des deux pouvoirs. L* Univers semblait parfois une nouvelle édition de l'Avenir^ l'ancien journal de Lamennais et de Lacordaire. Les Jésuites étaient l'âme de l'entreprise. Ils avaient réussi à former, sous le nom d'union de la presse catholique, une ligue de deux cents journaux, qui avait pour elle la bénédiction et la direction du saint-siége. Pendant cette période, la société moderne était combattue au nom de ses propres principes habilement tournés contre elle. Cette mascarade libérale eut son grand carnaval en 1848. C'est alors que V Univers se fit un moment le dé-
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fenseur de la république et que le clergé ultratûontaîn bénit avec fracas les arbres de liberté. L'ultramontanisme ne fut pas longtemps condamné à porter ce masque incommode. La réaction politique, fondée sur la peur et servie par la ruse, rendit inutile toute parade de libéralisme. La loi de 1850 sur rinstructiqn publique, dite la loi Falloux, rétablit le monopole universitaire au profit de TEglise, tout en lui laissant les bénéfices de la concurrence. Dès lors Tordre ne fut plus obligé de se tordre la bouche pour articuler les principes libéraux et là séparation des pouvoirs; il retrouva sa vraie ligne, il put hardiment suivre sa voie antirévolutionnaire, d'autant plus facilement que l'ancienne législation qui le proscrivait avait été formellement abrogée. Le temps était passé où il devait se dissimuler sous le Coup des fameuses înterpellationâ de M. Thiers en mai 184&. Après un débat mémorable où M. de Lamartine s'était élevé à une hauteur vraiment prophétique pour montrer la réconciliation de TEglise et de l'Etat dans leur pleine indépendance, achèvement, selon lui, de la partie religieuse de la révolution française, la chambre des députés avait reconnu les lois qui avaient expulsé les Jésuites. Le gouvernement s'était vu contraint d'entamer avec la cour de Rome des pour-
LA SOCtÉTi B£ liStS. dS
parlers pour arriver à une exécution modérée de cette législation. La tempête.révolutionnaîre avait emporté ces négociations. M. de Rossi, qui en ^vait été charge, devenu le ministre d'une papauté libérale, était tombé sous le poignard des assassins, et l'illustre interpellateur de 1845 déclarait lui-même au^ applaudissements de l'assemblée législative que la république avait aboli toutes les restrictions apportées à la liberté des Jésuites. Leurs adhérents occupaient une des premières places sur ce fameux radeau des sauveurs de la société dont parlait M. de Montalembert dans cette tiiême discussion sur la loi Falloux.
L'empire fut au fond très-favorable aux Jésuites; il les ménagea avec soin à ses débuts, et quand sa politique italienne lui commanda plus de réserve ou de sévérité, il était trop tard. Leurs établissements s'étaient partout multipliés.
On sait quel profit ils devaient retirer de nos affifeux désastres et à quoi il a tenu qu'ils ne devinssent nos ihaitres. En même temps ils reparaissaient en Autriche, en Espagne; il leur était facile de s'asseoir au grand foyer de la liberté anglaise; la république des Etats-Unis n'avait aucime barrière à leur opposer. Ils s'emparaient en Suisse de petits cantons et y multipliaient leurs maisons religieuses. Ils furent l'oc-
casion de la guerre du Sunderbund en 1847, à la suite de laquelle ils furent expulsés. On sait à quelles circonstances ils ont dû leur bannissement de l'empire d'Allemagne. En Italie et jusqu'à Rome, naguère la capitale de leur empire, ils ont dû subir les lois votées par le parlement du royaume sur les biens ecclésiastiques.
Ces graves échecs ne les empêchent pas de posséder encore d'immenses ressources. Il est difficile de se faire une idée complète du nombre de leurs établissements; nous n'avons sur ce point que des renseignements insuffisants.
D'après les derniers recensements qui remontent à 1864, ils possédaient en France 11 collèges avec 4,240 élèves, en Belgique 1 1 collèges avec 3,085 élèves. L'institut de la rue des Postes, pour la préparation aux écoles du gouvernement, comptait 330 élèves. Us ont 46 maisons en France, comprenant 1,135 membres de l'ordre et703profès. Le journal ultramontain VArmonia évaluait en 1867 leur nombre avoué dans le monde entier à* 8,000 affiliés complets. Vingt ans auparavant, en 1844, l'ordre ne comptait que 3,510 membres, répartis en 233 maisons. Il est certain que ses progrès ont continué dans la même proportion partout où il n'a pas été interdit.
Cette statistique a peu d'importance depuis que
TEglise elle-même est devenue une immense succursale ou pour mieux dire le vaste diocèse de la Société de Jésus. Avant les derniers événements, elle possédait à Rome deux institutions qui lui donnaient la prépondérance dans le monde entier; la première est la Propagande qui prépare les missionnaires pour tous les pays ; c'est de cette maison que sortaient les vicaires apostoliques et les évoques in poftibus, avec lesquels il a été si facile de faire une majorité au dernier concile. La grande association missionnaire de Lyon, qui recueille jusqu'à quatre millions par an, est étroitement liée à la Propagande. La seconde institution qui a fait la force du jésuitisme à notre époque est le collège romain ; il a été le séminaire modèle de la catholicité ; c'est là que le théocratisme du moyen âge est enseigné dans toute sa rigueur. Enfin Tordre a été élevé par la papauté à la dignité d'une institution reconnue. Son fameux organe, la Civiltà Mtolica qui a été la chaire retentissante dé lantirévolution religieuse et politique, avait été placée sous la direction d'une congrégation romaine. C'est de cette chaire que le pape noir a parlé urhi et orhi, traînant après lui le pape blanc qui s'est borné à légaliser ses volontés. Le concile est sorti tout entier avec son programme de la Civiltà cattolica. Pie IX, à l'aurore libérale
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de ëoh règne, avait e^pulâé les Jésuites des Etats ïômains. Il avait même fait publier par le Père Theîner Thistoire de leur condamnation au dernier siècle^ mais au retour de Texil de Gafite, il est devenu le chef passionné de la réaction européenne ; peu à peu il est retombé sous le joug de ceux qu'il avait bannis, et c'est à lui qu'il appartenait de consacrer leur plus éclatant triomphe, qui était aussi le sien. En proclamant le nouveau dogme dé l'immaculée conception de la Vierge, le lO décembre 1854, il a sanctionné leur dévotion ftivorite et foulé aux pieds rancienne tradition de TEglise. C'était le premier degré du trône de Tin- Mltbilité. L'encyclique de 1864 avec le commentaire du Syllahm est la formule la plus nette de la politique de Tordre. Enfin, en obtenant du concile la proclamation de Tinfaillibilîté au prix de toutes les intrigues que Ton sait et oà l'on reconnaît l'art profond des révérends Pères, il a couronné leur œuvre séculaire qui n'a tendu qu'à cette suppression de tous lés droits antiques de l'Eglise, afin de concentrer ^autorité dans une seule volonté dont ils comptent bien être les inspirateurs obéis. Depuis qu'ils ont brisé toute résistance dans le sein de l'Eglise, la catholicité est à eux. Ils ne sont plus un ordre militant, une avant-garde ! Ils régnent sans partage, et il suffit qu'un évêque
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leur résiste pour qu'ils le forcent à la démission, comme cela s'est vu récemment à Montpellier.
Ce développement inouï de leur puissance dans les pays catholiques les a-t-il améliorés et a-t-il rendu leur influence meilleure ? Nous ne le pensons pas. Nous les retrquvons aussi funestes que par le passé dans les diverses sphères de leur activité. En politique, on les a vus sanctionner tous les abus. Ils ont eu de notre temps deux disciples sur le trône, c'est Ferdinand VII en Espagne et Ferdinand II de Naples. On sait comment ils se sont l'un et l'autre joués de leurs serments en envoyant aux galères les ministres de la révolution avec lesquels ils avaient traité ; despotes tout ensemble violents et perfides, ils ont couvert leurs crimes du voile de la religion. Montalembert, peu d'années avant sa mort, avait écrit sur l'influence mortelle des Jésuites en Espagne, des pages trop sincères pour que les organes du catholicisme libéral aient osé les publier. Les désaveux posthumes qu'on lui a imputés empêchent de les citer, mais ne peuvent en effacer le souvenir. Avec eux, nulle paix sociale n'est possible, « Les Jésuites, disait spirituellement M. Genin, spnt comme les araignées, il faut qu'ils ourdissent. > Joseph de Maistre, dans son langage pittoresque, écrivait h l'autocrate russe, irrité de
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leurs menées : « Rien n'est plus utile aux intérêts de Votre Majesté impériale qu'une société d'hommes essentiellement ennemis de celle dont Votre Majesté a tout à craindre. Je ne crois pas qu'il fût possible de trouver un meilleur préservatif. Cette société est le chien de garde qu'il vous faut conserver avec soin. Si vous ne voulez pas lui permettre de mordre les voleurs, c'est votre aflFaire, mais laissez-le rôder autour de la maison et vous réveiller quand ce sera nécessaire. » Les Jésuites n'en sont plus à ce rôle humiliant ; ils sont dans la maison et ils en tiennent la clef. Leur œuvre politique peut se définir d'un mot : ils ont pour tâche unique de travailler à la réalisation du SyllabuSy ils y poussent de toutes leurs forces. C'est par leur influence qu'a été conclu le concordat avec l'Autriche, maintenant abrogé, qui livrait la société civile et l'instruction publique au clergé. C'est eux encore qui ont préparé pour la république de l'Amérique du Sud des traités imbus des mêmes principes, et qui ont été pour beaucoup dans le zèle qu'ils ont mis à favoriser la malheureuse guerre mexicaine. Si dans un pays quelconque on voit surgir une politique ténébreuse, procédant silencieusement par la sape, organisant les surprises avec un art profond, on peut être assuré qu'ils en ont été les inspirateurs ; on y reconnaît
un nouveau jésuitisme de robe courte qui a fait en secret le quatrième vœu. Comment en douter quand on les voit tout subordonner aux intérêts de la papauté et, sans pitié pour les malheurs de la patrie, soulever sans cesse le problème irritantet insoluble de la souveraineté temporelle du saint siège ? Des faits éclatants montrent à quelles exagérations malsaines le jésuitisme pousse la piété catholique, n suffit de nommer Lourdes et la Salette et de rappeler la campagne des pèlerinages. Devant ces saturnales d'une dévotion enfiévrée, on se prend à regretter la grande Gérés d'Eleusis et la PaJlas de Phidias. Le paganisme expirant n'a rien connu de pire. La passion politique est constammeiit mêlée à ces manifestations d'un faux zèle. Les mandements qui préparent les pèlerinages, les prédications qui s'y font entendre ont pour sujet constant la malédiction de la révolution française pour avoir constitué l'Etat laïque et la croisade du pouvoir temporel. Le comité directeur de l'œuvre dite des pèlerinages a inscrit ces deux causes dans son programme approuvé du saint-père. Le mandement de l'archevêque de Paris pour l'érection à Montmartre de l'église du Sacré'Cœv/r^ en faveur de laquelle il a obtenu un vote équivoque de l'Assemblée nationale, donne à cet édifice la signification d'une double
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protestation contre les principes de 1789 et contre Tunité italienne. Toutes ces insanités ont eu le droit de se pi'oduire en face d'un gouvernement à peu près muet; le concordat et les articles organiques ne sont plus qu'une lettre morte. L'Eglise a conservé le budget des cultes, mais sans se soumettre aux conditions légales du contrat passé avec elle. La prépondérance lui est assurée dans le gouvernement de l'instruction publique par la loi de janvier 1873, et elle a su arrêter court le généreux mouvement qui revendiquait l'instruction obligatoire. Le jésuitisme triomphe sur toute la ligne, la dévotion fanatisée est son grand levier pour battre en brèche la société moderne, et c'est au milieu d'un concert de prières, qui étaient des manifestations politiques, qu'il a cherché à ramener le roi du Syllabus.
Dans le domaine théologique il s'est montré aussi stérile et aussi retors qu'autrefois. Il a fait reprendre par ses scribes les thèses les plus monstrueuses sur l'Inquisition. Un écrivain visiblement inspiré de son esprit, l'abbé Morel, a trouvé ingénieux de s'attaquer à Galilée. Il a laissé échapper cet aveu dépourvu d'artifice, à propos des découvertes scientifiques contraires à la doctrine de l'Eglise : « Que m'importe la vérité, si la vérité est une peste ! » Les Jésuites n'ont pas ac-
ceptë les exagérations du traditionalisme ; ils ont accordé une certaine compétence à la raison naturelle, mais ils l'ont traitée comme ils ont fait du libre arbitre, ils ne Tout admise que pour la pousser à s'immoler devant l'autorité ecclésiastique. On doit reconncatre qu'ils sont devenus des maîtres habiles pour les sciences positives ; ils ont compris qu'il n'y avait pas d'autre moyen de maintenir leur ascendant sur la jeunesse du dix-neuvième siècle. Ils ont même donné à l'astronomie un savant de premier ordre dans le Père Secchi. Leur théologie n'en a pas moins été une scolastique aride et tourmentée, propre à fausser l'esprit, ou bien une mystique fleurie et ridicule à l'honneur de la Vierge immaculée, ou encore une controverse sans bonne foi, fondant ses sophismes sur des textes falsifiés au bénéfice de l'infaillibilité papale. Leur morale au fond ne vaut pas mieux que du temps de Pascal. Le D' Friedrich en a fourni une preuve effrayante dans son livre sur le concile du Vatican. Il a cité un texte péremptoire qui révèle de la part des révérends Pères une indulgence étrange pour la pratique la plus coupable de la doctrine de Malthus. Leur influence est évidente dans certains manuels de confession très-répandus. Il en est un qui a paru récemment chez un éditeur catholique sur les questions
les plus délicates de la casuistique. Elle y est traitée sans délicatesse, d'une façon qui fait monter le rouge au front; le probabilisme y règne en m^tre. Nous nous permettrons d'en citer un seul exemple. Le manuel dont nous parlons, et que nous pourrions citer textuellement au besoin, pose la question de savoir si Thomme qui a séduit une jeune fille est tenu de Tépouser quand il lui a promis le mariage par le serment. La réponse est un distinguo que rien ne surpasse dans les Proviriciales. Le mariage, d'après le canoniste contemporain, est obligatoire si la jeune fille a eu quelque raison de croire à sa possibilité. Or, elle ne Ta pu que si elle était du même rang que son séducteur ; au cas contraire, celui-ci peut violer son serment sans commettre un péché mortel. Toute réflexion semble superflue (1). Nous nous gardons bien de généraliser et d'attribuer une casuistique semblable à la majorité des directeurs de consciences. Nous nous bornons à signaler ce fait particulier comme un symptôme des plus graves de l'influence de l'ordre des Jésuites dans la sphère morale. Il est bien resté ce qu'il était par le côté qui avait le plus soulevé nos pères.
{l) De reb, v. ad usum confessorum auctoi'e P. Craisson, olim supeiijox'e majoris seminarii ac vicario generali diœcesis Valentinensis. Paris, 1870. Poussielgue fratres, 7, rue Cassette. Voir caput U, S 71-73.
Il semble que la Société de Jésus, toujours fidèle à eUe-même, arrivée à ses fins après trois siècles de luttes n'a plus qu'à s'applaudir de son triomphe. Il n'en est rien ! C'est en vain qu'elle a dépensé tant d'ardeur, tant d'héroïsme, tant d'habileté, jeté ses missionnaires au bout du monde, arrosé de leur sang les terres presque inconnues, enlacé la société du réseau de ses institutions et du réseau mieux ourdi encore de ses intrigues, surpris la conscience des rois par ses confesseurs, déchaîné la persécution, partout où elle l'a pu, et façonné la jeunesse à sa politique dans ses innombrables maisons d'éducation. C'est en vain qu'elle a fait fléchir la morale et pactisé avec les passions humaines, qu'elle a joué tous les rôles, tour à tour rampante ou audacieuse, sachant même résister à la papauté ^our la servir à sa manière et pratiquant la rébellion pour assurer le système de l'obéissance absolue. C'est- en vain que par un prodige d'habileté elle a su se maintenir sur la brèche après avoir été condamnée à Borne, puis s'emparant des terreurs d'une société bouleversée profiter de la révolution pour renaître et travailler à la détruire. Tout cet immense * échafaudage d'héroïsme, de diplomatie, de ferveur, de souplesse, de machinations est destiné à s'écrouler. Elle a manqué son but par les moyens mêmes
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qu'elle a choisis pour ratteindre. Elle a tué Tautorité en Texagérant, car en jetant aux pieds de la papauté qu'elle a faite infaillible les antiques traditions et la constitution séculaire de l'Eglise, en sacrifiant toutes les autorités subordonnées qui se combinaient avec l'autorité centrale, elle n'a plus laissé debout que l'infaillibilité, c'est-à-dire une sibylle vieillie qui ne sait que maudire le progrès et 1 dont le trépied suspendu en l'air en quelque sorte n'a plus d'appui et s'écroule sous le flot montant d'un irrésistible courant de liberté et de critique. Les autoritaires absolus détruisant l'autorité, voilà le dernier mot de cette longue histoire ; il y a là cette ironie divine dont parle l'Ecriture quand elle dit que Dieu se rit des puissants, moquerie plus terrible que tous les sarcasmes de Pascal. Cô sont les Provinciales de la Providence. Il n'en demeure pas moins qu'en tuant l'autorité véritable les Jésuites tuent en même temps le ressort moral, la vie supérieure dans les individus et dans les peuples qui se livrent à eux. Sint ut sunt aut non sint^ qu'ils soient ce qu'ils sont, ils n'ont pas démenti cette devise, mais aussi les nations où ils sont courent le risque de ne plus être elles-mêmes, de périr en face d'un monde nouveau libre et vivant qui échappe partout à la domination ultramontaine. Il est temps pour la France d'y penser!