ERCKMANN-CHATRIAN
grands arbres s'allonger, les hommes se courber pour piquer en dessous, les chevaux furieux se dresser et mordre en hennissant d'une voix terrible, et puis les hommes à terre, sous les pieds des chevaux, essayer de se lever en se garant de la main,
... De tout ce spectacle affreux, ce qui m'est le plus resté dans l'esprit, c'est que nos cuirassiers, en revenant, leurs grands sabres rougis jusqu'à la garde, riaient entre eux, et qu'un gros capitaine avec de grandes moustaches brunes, en passant près de nous, clignait de l'œil dCun air de bonne humeur, comme pour nous dire : « Eh bien! vous avez vu... nous les avons ramenés vivement. »
Ce parti pris de ne voir que les côtés épisodiques, et de nous présenter \Yaterloo au point de vue du conscrit Joseph Bertha, fait le charme ou plutôt l'intérêt douloureux du livre; mais, tout en lui donnant une vérité particulière, il lui enlève quelque peu de la vérité générale ou historique.
Le héros de MM. Erckmann-Chatrian, ce héros contraint à l'héroïsme, oublie un peu trop qu'il s'agit dans cette journée de la fortune de la France, pour se souvenir trop souvent de la douleur qu'il éprouve à se voir séparé de sa jeune femme. Evidemment il doit souffrir; mais nous, lecteurs, pouvons-nous le plaindre? Ce n'est pas Joseph, c'est ïa bataille qui nous importe. Napoléon lui-même n'est qu'un personnage de second plan, pour ainsi dire; qu'il soit battu, renversé, blessé à mort dans son orgueil et sa folie, tant pis — ou tant mieux, — l'acteur principal, c'est la patrie. Je comprends bien le point de vue de MM. Erckmann-Chatrian et je l'approuve. Faire détester la guerre, montrer quelle réalité sinistre se cache sous sa poésie farouche, poésie si puissante qu'un jour elle tenta et grisa Proudhon; la tâche est belle. Mais Waterloo n'est pas une guerre ; c'est un duel suprême, une convulsion dernière, le dernier enjeu d'un peuple qui met sur le tapis, non plus sa liberté, mais son indépendance. Maudite soit l'ambition qui veut de ces carnages comme les idoles barbares exigent des sacrifices humains! mais, à l'heure où la garde va mourir, Catherine Bauer est oubliée; Jo-
seph Bertlia nous vole une partie de notre émotion. Vous appelez votre livre Waterloo, et vous oubliez le dernier carré !
Aussi bien, la bataille de Waterloo même n'est-elle point le morceau que je préfère dans ce livre excellent. Cette fois le procédé épisodique a montré son impuissance ; mais ce qui est vraiment hors de pair, c'est le combat dans les rues de Ligny, c'est la lutte corps à corps dans la grange, c'est ces horribles détails, commet* cette boue rouge » où les caissons tracent, en passant au galop, des ornières profondes, « de la boue de chair et d'os écrasés, » c'est mainte réflexion animée d'un souffle ardent de justice et de paix. En un mot, c'est le livre lui-même, qui s'affaisse un peu sous ce titre si lourd, Waterloo, mais qui n'en est pas moins un utile et beau livre.
Il en faudrait beaucoup de cette sorte et nous aurions basoin de nous sentir, pour ainsi dire, réveillés par de telles œuvres (1).
Écrits d'un style simple et fort, les derniers romans de MM. Erckmann-Chatrian méritent de durer. Ils survivront à leur succès; c'est le plus bel éloge que j'en puisse faire. On y a cherché des allusions; j'y ai vu mieux que cela, de belles et franches vérités, dites à visages découverts. Ce sont des œuvres de progrès, et qui entrent de plain-pied dans ce grand mouvement d'idées des générations nouvelles. M^il. Erckmann-Chatrian ont renoncé à ce premier genre de récits, très-séduisants, très-curieux, qu'ils devaient aimer entre tous les autres; ils se sont astreints à l'étude sévère et âpre du Vrai; ils ont voulu créer, pour ainsi dire, dans le roman, le o'omaih patriotique. Après l'armée, peut-être peindront-ils le peuple;
(l) MM. Erckmann-Chatrian en ont publié depuis d'une valeur aussi liauie. (Voy. la Guerre., et surtout, je le répète, le Blocus.)
erckma>;n-chatrian 223
aprêsla caserne, ratelier(l). MM.Erckmann-Cbatrian sont, parmi les écrivains nouveaux, de ceux sur lesquels notre curiosité, notre impatience, notre soif de vérité peuvent compter sans craindre d'être déçues.
(1865.) (1) Ils l'ont fiiit clans V Histoire d'un homme du peuple (1868).