HISTOIRE DE LA LITTERATUHE ANGLAISE
Le vent souffle décidément de Londres. L'étude des hommes et des choses d'Angleterre est chez nous à la mode et les livres se succèdent qui étudient, qui analysent, qui commentent les oeuvres anciennes ou nouvelles de ceux qu'on appelait, il y a cinquante ans, nos enneinis naturels, et qu'on nomme à présent nos alliés naturels.
Les belles études de M. Alfred Mézières sur Shakspeare, son temps, ses prédécesseurs et ses contemporains, les pages magit^trales de M. Guizot sur le même sujet, et son travail sur la vie de Robert Peel, les travaux des commentateurs célèbres et des traducteurs zélés, comme M. Amédée Pichot, M.B. Laroche et M, Forgues, ont paru s'amasser comme pour former un piédestal digne de lui au livre définitif de M. Taine. Notre voisine, celle qu'on se croyait jadis obligé d'appeler la perfide A.lbion, ne se plaindra pas d'être chez nous une étrangère. Les jeunes maîtres en critique, qui laissent à d'autres le soin de nous doter d'une histoire littéraire nationale, prennent souci d'élever un monument à une littérature rivale.
La littérature anglaise est digne de tous ces efforts et de
cette admiration. Dominée par ce géant qui a nom Shakspeare, «l'homme qui a le plus créé après Dieu, » elle voit se grouper autour de lui une foule nombreuse de poètes, d'orateurs, de critiques, d'écrivains illustres qui composent une phalange admirable. Je ne les nommerai pas et vous laisserai le soin d'aller les étudier dans l'ouvrage de M. Taine. Mais n'eùt-elle à mettre en ligne aucun de ces génies superbes qui sont les avant-irardes des nations, n'eût-elle personne à opposer à l'Italie lui présentant Dante, à l'Espagne lui objectant Cervantes, à l'Allemagne nommant Goëtlie ou Schiller, à la France évoquant Rabelais et Montaigne, Corneille et Molière, Jean-Jacques et Voltaire, l'Angleterre, n'eût-elle ni Shakspeare, ni Milton, ni Byron, pourrait encore se parer d'une couronne qui n'est qu'à elle, d'un joyau qu'on ne rencontre que chez elle, d'une qualité de race qui est la sienne, qu'on ne lui disputera pas. L'Espagne a la grande allure, l'Italie la grâce exquise, l'Allemagne — je cite ici les qualités secondaires de toutes les nations — l'Allemagne a la rêverie sensible, l'intraduisible wehmuth, la France a l'esprit, l'Angleterre a Vhumour. L'humour, cet indéûnissable charme, ce je ne sais quoi de ravissant, cet Oberon de la pensée, vêtu d'arc-en-ciel, souriant avec des larmes dans les yeux, allant de ci, de là, vous jetant au nez des orties ou des roses, méchant comme Puck et bon comme Trilby, poussant après chacun de ses tours un éclat de rire qui est bien à lui, un éclat de rire parfaitement anglais, strident comme celui de Punch, doux à l'oreille comme le rire argentin des jeunes misses sous les grands arbres de Regent's-Park.
L'humour, en un mot, c'est ce Sterne que tout le monde envie à l'Angleterre, génie étonnant que tous ne comprennent pas et qui s'adresse d'ailleurs à l'élite seule, aux souffrants, de préférence aux nerveux, aux malados, génie fantasque s'apitoyant sur tout et sur rien, sur une mouche
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qui vole et sur un âne qui meurt, capable de mal faire et de bien dire qu'il a mal fait, génie variable, maintenant à la pluie, tout à l'heure au beau fixe, emporté par son humeur et sa bizarrerie, suivant à la fois mille pensées ou, pour employer l'expression qu'il a éternisée, enfourchant mille dadas à la même heure, allant de la Bible à Rabelais, et du cimetière à la goguette, moral comme un sermon, et pourtant licencieux, mais pas plus qu'un petit enfant nu, génie fait de nuances, de caprices, de petits sourires et de grosses larmes, des amertumes de Yorick et de la bonhomie du caporal Trim. Ah! ce Sterne, on le hait ou on l'adore! C'est un de ces compagnons aux allures étranges qu'on voit venir avec impatience ou avec joie, qui semble détestable aux uns et irrésistible aux autres, un de ces gens qui comprennent tout et qui vous mettent a l'aise, car ils se livrent entièrement et de telle façon qu'on leur confie toutes choses et que l'on est sur de trouver toujours en eux une parole attendrie qui vous console, une saillie mélancolique, un sourire mouillé qui vous amènent l'oubli et, au besoin, une aiguisée plaisanterie qui vous venge.
Tel est Sterne. M. Taine l'a maltraité cruellement, celuilà. Et de fait, ces sous-entendus, ces finesses curieuses, ces accès de philantropie fébrile suivis de petits désespoirs sombres, ce talent hyperthrophique ne pouvait convenir à l'ami des natures robustes et nettes. M. Taine compare injustement, à mon avis, Tristam Shandy à une façon de fromage avancé dont la saveur acre contente les palais gâtés. La vérité est qu'il préfère la viande saignante et noire, substantielle de Sliakspeare. Mais je nie que Tristan Shandy soit le plat de gens blasés. Des délicats, soit; de toute cette partie d'esprits malheureux, — les délicats sont malheureux, disait l'autre, — qui se consolent des grandes catastrophes par les petits bonheurs, et de la vie ne ramassent que les miettes. Miettes d'amour et miettes de gaieté.
Je voudrais savoir exactement ce que les Anglais pensent
(le Sterne. A l'apparence, ils font profession de l'estimer beaucoup, mais il a trop lu nos conteurs gaulois pour leur plaire complètement. Il est curieux de voir comment les Anglais jugent ceux de leurs auteurs que nous préférons, qui vont mieux à notre nature. Ce sont précisément ceux-là qu'ils détestent cordialement, tout en les admirant sans doute beaucoup. Ne parlons pas de Byron, qu'ils condamnent, et que ce peuple de Platons peu platoniques exilerait volontiers de sa république en le couronnant de roses. Byron leur a dit des vérités trop dures et qu'ils ne pardonneront jamais complètement. Ils oublieront toujours ses poèmes les plus parfaits pour se rappeler ses plus violentes apostrophes, et cette parole de lui retentit sans cesse à leurs oreilles : le premier mobile de l'Angleterre, c'est l'hypocrisie. « The « primum mobile » of England is Cant! »
Mais, parlons de Shelley, par exemple, de Shelley qui fut l'ami de Byron et que nous commençons à connaître et à apprécier à sa valeur en France. Shelley fut coupable d'avoir franchement exprimé ses doutes, ses négations, et ses désespoirs au milieu d'une société que la vérité effarouche et qui baisse les 3'eux devant les couleurs trop crues. Grande fautel Que dis-je? Crime énorme! Voici comment sa patrie le traita. Il était né le 4 août 1792, à Fieldplace, dans le comté de Sussex, en pleine tourmente de notre révolution. Son père, sir Timothy Shelley, était baronnet, grand ami du prince de Galles, et portait la vertu sur ses armes. Aussi, quel fut son courroux, lorsque le supérieur du collège d'Éton lui renvoya Percy Bisshe Shelley, son fils, chassé pour ses opinions religieuses, Shelley libre penseur, Shelley auteur d'un écrit qui s'appelait la Nécessité de V Athéisme. « Shelley, dit le capitaine Medwin, cousin de l'auteur de la Reine Mal (Ij, Shelley fut assez fou pour
(1) Voir l'étude sur Slielley, par M. Pierre Leroux, dans la G\eve de Sawarez, poëme philosophique.
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envoyer son écrit aux évêques, sous son nom. La conséquence naturelle de cette folie fut une citation devant les masters du collège, et, comme il ne voulut pas rétracter ses opinions, et qu'il se préparait au contraire à les soutenir contre les maîtres, il fut renvoyé de l'Université! » Il se sacrifiait; on l'avait fiancé à une jeune fille qu'il aimait, miss Harriett Westbrook, et cette affirmation, de ses opinions rompait à jamais le mariage... Qu'importe; il avait la gloire de confesser son doute; M. Pierre Leroux l'appelle éloquemment le Polyeucte de V Athéisme.
Shelley chassé d'Éton, Slielley maudit par son père, Shelley auteur conspué d'un libelle scandaleux, qu'allait faire Shelley? Il entra en lutte contre tous, contre les siens, contre la foule, contre l'hypocrisie, contre la tyrannie. Ce n'était pas à sa négation qu'il tenait, c'était à son droit de nie?'. Son premier pas dans la vie fut une révolte. Il court à Londres, il enlève miss Westbrook et l'épouse à Gretna-Green. « Leurs âges réunis, dit Medwin, se montaient à trente-trois ans. " A peine marié, Shelley écrivait ces vers qui devaient être prophétiques :
Le jour de demain arrive : les nuages s'amoncèlent, leur sombre niasse roule sur l'eau.
Ze jour de demain arrive/ Il était triste, ce jour-là. C'était la misère, la faim, les tortures^ la persécution, la mort de son cher Keats, la fuite de sa femme, la douleur, pis que cela, la honte. Cette femme fut condamnée parce qu'elle avait volé. Il y avait longtemps qu'elle avait laissé seul le pauvre Shelley ; n'importe, l'Angleterre s'écria que cette femme avait volé parce qu'elle était femme d'un athée. Il avait divorcé, il s'était remarié, il pouvait être heureux, Mar}' Godwin lui souriait, et lui promettait de servir de mère aux enfants qu'il avait eus d'Harriett Westbrook. Le chancelier vint qui lui enleva ses enfants, « sous pré-
texte d'athéisme. » — « Mais je les aime, mes enfants ! « — Un athée n'a pas le, droit d'être père. On les lui arracha. Ce fut trop. Il tj'éloigna, plante sans tige, il voyagea cherchant l'oubli, jusqu'au jour où il devait mourir, dernière ironie, dans une promenade en mer, entre Livourne et Lerici, à vingt-neuf ans. Et Byron fit faire, à ce Grec égaré dans une patrie sans soleil, les funérailles d'un Alcibiade. En Italie, en effet, Shelley avait rencontré Byron, ce Byron qui trouvait dans son ami »ph(S de poésie quen ancien Jioniyne vivant. « Il s'était attaché à lui, il se l'était attaché. Sur les glaciers, devant les Apennins gigantesques, à Rome, parmi les ruines, au pied du Vésuve ou dans la vapeur du volcan, ils échangeaient leurs cris d'amertume, leurs sanglots, leurs âpres toufFrances; chênes déracinés, battus des vents, poètes sans patrie et sans dieux, Manfredssans espoir. Et quand, au couvent du Saint-Gothard, un moine leur tendait un registre en los priant d'écrire leurs noms, ils écrivaient : Byron-ShelJey, A0EOI : Athées !
Etaient-ils bien athées, en effet? Ils doutaient, rien de plus. Ils voulaient découvrir un dieu et non l'accepter. Ils voulaient aller à lui par la Raison, parla Nature, par l'Amour. Leur athéisme embrassait les choses d'un regard épris. Bjron croyait aux abstractions sublimes qui ramènent à la Foi, — ou plutôt qui sont notre foi, — il croyait à la Beauté, à l'Art, à la Liberté. Devant le Parthénon, saisi de fureur en apercevant les mutilations de lord Elgin, il écrivait à la pointe du couteau : Q,uo(l no)b fecerunt Gothi, hoc fecerunt Scoti. Shelley, lui, cro^-ait à l'humanité, à la raison humaine, à l'esprit humain. « Voltaire a paru, disait-il, place à la raison! " Il avait lu Spinosa, il entendait passer comme un souffle Vâme de la nature. : — Natura naturans. —
Spirit of Nature! AU sufScing Power! i!
Necessity! tbou inother of the world!
« Ame de la nature! Puissance qui suffit à tout! » Il aimait les matins empourprés, « the sanguine sunrise, » le.s grandes lignes et le murmure immense de la mer, les ci>eaux et les fleurs, XsiSensiUve. dont il a fait un poëme. Il aimait les pauvres et les opprimés. « Il gagna une fois uue opbthalmie à visiter les chaumières malsaines. » Il aimait cet art merveilleux de la Grèce, le beau de Platon, celui-là, to Kalon, la splendeur du vrai. Il était né Grec, CDHime Chénier et mieux que Chénier. Il aimait aussi cet idéal populaire que le laboureur Robert Burns chantait alors en poussant la charrue, et, se dévouant et vivant pour ,-on oeuvre, il se disait, jeune encore et déjà lassé d'une vie bien remplie : «Je puis mourir maint'^nant, j'ai vécu autant que mon père ! »
Encore une fois, Shelley ne niait poinL ]iour nier. Pas d ironie dans sa négation, mais une immense douleur, un trouble profond et comme un tremblement.
',»uelle puissance, s'écriait-il, fait ses délices de nos tortures? Je sais
. pour mon compte, je ne dois pas en totalité ce que je paye mainte-
t, quoique je puisse devoir quelque chose. Hélas! aucunes fraîches
is n'ont jonché le chemin où, m'égarant sans prévoyance, je rencon-
lii pfile Peine, mon ombre, qui ne nie quittei-a plus. Si j'ai erré, il
\: > l'Ut pas de joie dans l'erreur, mais chagrins et outrages, et trouble
1 1 r.'rreur. Je n'ai point, comme d'autres, acheté ma pénitence par le
l'I lisir et par une noire, quoique douce offense; d'où il suit que si l'amour,
Il t -ndresse et la vérité avaient survécu à l'étourderie de ma jeune espé-
', ma bonne foi m'aurait racheté du repentir. JNIais, excité par de
1 autres semblants, jusqu'à ce que le but fût atteint, — et comme un
il 1 lime qui rêve en douce paix et condance, je m'éveillai, et me trouvai
duns l'état où je suis aujourd'hui (1).
Ne croirait-on pas lire quelque passage détaché de ce
^Ij Julien et iladdalo, conversation. — Sheiley, cet admirable Shelley n'a jamais été traduit en français. — Je prends ce fragment dans la lia iuction partielle que vient de donner M. Pierre Leroux dans la quatvirme livraison de la Grève de Samarez. Cette conversation entre Julien (Shriley) et le comte de .Maddalo , qui n'était autre que Byron) s'ouvre par un des plus beaux paysages que poète ait tracés : A'enise s'endormant au soleil, la Venise rouge et solitaire de Lélia et de Musset.
poétique et superbe morceau de Théodore Jouffroy, Cowtment les dogmes finissent? Même mélancolie, même grandeur de tristesse et d'expression. Comme Jouffroy, Shelley n'a plus en lui-même rien de vivant qui soit debout. Mais, comme Jouffroy, il croit à la beauté, à la bonté, à la vertu. Non, ce douteur ardent, l'auteur de la Reine Mah, et d'AIastor,' et des Cenci, l'auteur de Prométhée déchaîné, l'auteur de V Elégie sur la tombe de Keats^ non Shelley n'était pas un nihiliste, il avait, il professait sa religion, religion humanitaire et rationnelle qui était celle du sacrifice. Mais il avait confié ses doutes à une nation sourde à la passion, sourde à la recherche de la vérité, sourde aux accents sincères, écrasée sous la main de plomb du cant, hypocrite et peureuse. Les poètes comme Byron ou comme Shelley ne sont pas de ceux qu'aime l'Angleterre. Ils heurtent trop violemment son égoïsme, ils déchirent trop brusquement ses voiles et choisissent les mots trop vivants dans le Dictionnaire. Quoi donc! ce Shelley, c'était un républicain et presque un socialiste! Ces gens-là sont-ils dignes d'avoir des enfants?
Thomas Moore, Tennyson, à la bonne heure : Thomas Moore qui vit parmi les anges, Tom Moore qui promène ses blondes lectrices dans la vallée embaumée où fleurit Lalla-Rook, Tom Moore qui risque discrètement les larmes et qui fait pleurer ses héros, sans pleurer lui-même, sur les adieux touchants de Hinda au Guèbre, Tom Moore qui plus tard brûlera dans les papiers de Byron tout ce qu'il jugera dangereux, terrible, infernal, vrai. Ou Tennyson, le Tennyson d'aujourd'hui, que la reine voulait faire hier baronnet et dont les suaves poëmes ne causeront pas d'insomnies aux gentlemen de la Grande-Bretagne, Tennyson, irritant dans sa perfection, sans un pli, sans une tache, sans un cri vraiment cruel, sans une douleur vraiment saignante, sans une souffrance vraiment humaine. Ceuxlà, l'Angleterre les aimera, les applaudira, les enrichira.
Elle leur élèvera des statues, pendant que le tombeau de Byron, sculpté par Thornwaldsen, restera séquestré à la douane et qu'un marguillier gardera prudemment la clef dans sa poche. Il faut bien le punir après sa mort, ce farouche Byron !
Les romanciers, il est vrai, osent davantage que les poètes ; où Tennyson se tait, Dickens parle. Que de réserves pourtant! Madame Bovary, Fanny, Germinie Lacerteux sont des romans impossibles en Angleterre. Au reste, les romanciers anglais mêmes les prisent très-peu. Miss Braddons seule, me dit-on, a le courage de proclamer Madame Bovary un chef-d'œuvre. Si la littérature était le tableau exact des mœurs d'un peuple, on pourrait croire que l'Angleterre est le pays du monde où la morale est le plus scrupuleusement respectée. Mais les romans anglais nous peignent plutôt la tendance des esprits et en quelque sorte \ idéal de ce peuple que ses mœurs elles-mêmes. Tels sont les héros de miss Gaskell ou de Charlotte Brontë [Jane Fyre], tels voudraient être les gens qui lisent leurs aventures, leurs malheurs ou leurs exploits. Je viens de me servir d'un mot déplacé ici, le mot idéal. Il semble là-bas frappé au mauvais coin ; il n'a pas cours — ou si peu — dans cette Angleterre amie de Viitile! En ce pays, on estime surtout l'homme "Çtoxn- ce qu'il vaut, pour ce qu'il a, et pour ce qu'il peut rapporter. C'est un reproche que les Anglais adressent souvent aux Américains et que les Américains pourraient bien leur rendre. La preuve en est dans la façon dont nos voisins envisagent la mort. Leurs églises sont entourées de tombes sur lesquelles le passant marche sans .-^e gêner, et quand vient un convoi, ce n'est point, comme à Paris (Paris, la ville pourtant incrédule), sur le parcours du cortège funèbre, une longue succession de gens qui se découvrent devant le mort... Non. A quoi sert un cadavre? qu'est-ce que le souvenir de ce qu"il a été? Le souvenir? Est-ce une valeur cotée au Stock-Exchange?
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Aussi bien, lorsque les romanciers s'ofForcent de toucher au vif des choses, comme Thackeray, par exemple, doit-on leur en savoir un gré infini. La Foire aux vanités et le Livre des Snohs sont en ce genre de hardies tentatives; avec quelle infinie volupté Thackeray dissèque ces mannequins orgueilleux qui sont les nobles de l'Angleterre! Il faut lire son livre pour bien en juger. Thackeray avait su d'ailleurs se ménager le camp des bourgeois et n'attaquer l'hypocrisie nobiliaire que certain, d'un autre côté, d'un appui sérieux. L'ironie est son arme; il la manie avec l'âpreté singulière de Swift, il va jusqu'au bout, enfonce vaillamment le poignard et le retourne dans la plaie. L'ôgoïsme , un vice né anglais , se voit pilorié dans V Histoire de Pendennis. Mais, gai quand il le faut, Thackeray, profondément anglais, va, en revanche, jusqu'à l'horreur dans ses peintures; il accumule avec plaisir les tristesses de la vie et les compte avec volupté. D'ailleurs, ce hardi accusateur n'ose pas aller jusqu'à peindre la passion. Il attaquera l'Angleterre dans son hypocrisie, mais cette hypocrisie, il ne la bravera point, il trouvera des paroles pour demander pardon de la liberté grande qu'il prend, et cela de peur d'un immense toile.
A son tour, Dickens s'élèvera courageusement contre les vices de son pays, il flétrira dans Olivier Twist l'égoïsme qui porte sur le visage le masque de la bonté; il maudira l'avarice, la sécheresse de cœur, le crime et encore un coup l'éternelle hypocrisie; mais les orages de la vie, il n'osera les raconter; ces luttes intestines, ces égarements éperdu» qui remplissent les pages de nos romans, il ne les aborde jamais. Bes coquins et ses traîtres vont parfois jusqu'aux dernières limites de l'horrible, comme cet Uriah Heep, dans David Copperfield, comme le terrible Sikes d'Olivier Tvin'st, comme l'odieux M. Quilp dans le Magasin d'antiquités, qui fait trembler sa femme lorsqu'il lui dit : «Je t'aime, « qui force la malheureuse à demeurer éveillée toute la nuit,
tandis quïl fume et boit un grog interminable en faisant la grimace aux étoiles; mais là s'arrête la hardiesse de Dickens. Ce Quilp est bien d'ailleurs la plus effrayante création que je sache, et c'est un personnage complètement britannique dans son horreur. Il dit à un de ses commis : « Vous, veillez sur le débarcadère; et si vous vous avisez encore de sourire, je vous couperai un pied/ » Et le livre est rempli de ces plaisanteries qui font frémir. Oh! ce comique anglais, saccadé, nerveux, grimaçant, terrible, comme Charles Dickens l'a manié 1 Ses personnages ont parfois les allures grinçantes d'hommes de bois, mais ils viventanimés d'une vie singulière, originale (1). D'ailleurs, si le caw^'empéche de peindre \a.passio'/i, bannie à jamais, parait-il, du cœur des Anglais, il sait aller aussi loin que possible dans la peinture de certains autres défauts de ses compatriotes. Il a souvent de ces accents profondément émus qui vont jusqu'à l'âme; sa grande vertu, c'est la pitié. Pitié pour les misérables, pitié pour les faibles, pitié pour les vaincus. Il montre quelque part les rues de Londres, « où les malheureux sans abri et sans pain s'en- « dorment pour ne plus s'éveiller; où plus d'un paria de « nos cités, consumé par la faim, ferme l'œil sur le pavé « pour ne plus le rouvrir que dans un monde qu'il ne peut « trouverpire, quels qu'aient été ses crimes dans celui-ci.» Cet amour de l'humanité, ce sentiment de pitié profonde, cette douceur et cette bonté fout de Dickens le plus sympathique des écrivains. Nul n'a peint comme lui les enfants,
(1) Je lisais dernièrement sur Charles Dickens un article d'une p^^nétratiou vive et d'un tour heureux, oii il. Louis Déprot Taisait remarquer aussi et à sa façon la bizarrerie et en même ttimps la grandeur de l'cjL'uvre de l'illustre romancier. M. Dépret connaît d'ailleurs à fond cette littérature anglaise et sui-tout les humoristes, les Sterne, les Swift, les Smollet, les Ch. Lamb. J'ai lu de lui des études achevées qui gagneraient à être réunies en volumes. Humoriste lui-même, il a signé plus d'un charmant livre, Rosine l'assmore, Si jeunesse savail, et tout dernièrement un recueil aimable de nouvelles choisies, le Mot de l'Énigme (1868).
ces pauvres petits êtres que leur faiblesse expose à toutes les persécutions, victimes souriantes qui semblent appeler les bourreaux. Il a été leur défenseur, leur avocat, leur ami, leur poète. Partout, toujours, sa mansuétude le rend admirable et lui donne quelquefois, ô témérité! le courage de braver l'opinion de ceux qui l'entourent.
Si j'écrivais ici un essai sur le roman anglais, il me faudrait encore parler de sir Edward Bulwer Lytton. Celui-ci est le romancier de l'aristocratie, écrivain de race, gentilhomme dans son style, dans ses sympathies, dans le choix de ses sujets. Tandis que Dickens nous montre le moribond Joë repoussé par un lord au sortir d'un repas, Bulwer nous donne le spectacle de quelque homme du peuple appréhendé au collet au moment où il plonge sa main dans la poche d'un grand seigneur. Le Dernier des barons est un roman excellent, mais il semble écrit spécialement pour nous prouver que les archers ont absolument besoin d'un blason et d'un titre pour ficher leurs llèches dans le but proposé. Tout vilain y est maladroit, tout grand seigneur est l'adresse même. On songe à Gerfaut, à M. de Bergenheim renversant d'un revers de main l'homme du peuple qui l'insulte, à toutes les créations aristocratiques de ce disciple de Balzac qui avait nom Charles de Bernard. Et de fait, sir Edward Bulwer Lytton est le Charles de Bernard de l'Angleterre, mais il n'écrirait pas la Femme de quarante ans. — C'est le mot du duc de Guise : Il 7i'oseraitf
Pour trouver un tableau à peu près complet, partant véritablement lugubre de l'Angleterre, il faudrait laisser de côté la littérature et s'adresser à l'art. Le peintre, en ce pays, a des hardiesses que le romancier n'a pas. Hogarth, ce sublime et réaliste Hogarth, nous a donné mieux que tout autre le portrait de l'Angleterre au dix-huitième siècle. Vie politique et vie sociale, il a tout vu, il a tout montré. Et Cruikshank, notre contemporain, lui aussi, a
voulu mettre un miroir devant le visage de son pays, en lui disant : Regarde-toi donc, face blême! Et il a écrit ces mots sinistres en tête d'une suite d'albums qui sont des cbefs-d'œdvre : Vivre à Londres, c'est mourir! Ce jourlà certes Cruiksbank fut un courageux et grand artiste.
L'une des séries de cette collection de dessins, la plus belle peut-être, s'appelle la Bouteille {the Bottle). Huit gravures, buit chefs-d'œuvre. D'abord, c'est un gai ménage d'ouvriers ; la famille est attablée ; le petit enfant, la petite fille regardent le père. Le père plaisante ; il tient à la main une bouteille , la bouteille, cet accessoire qui va jouer le premier rôle dans le drame. 11 la tient entre ses mains, il la caresse en plaisantant, et sa femme sourit. Dans un coin, le buis bénit du dernier Noël, du Christmas, la cheminée encombrée de ces petits riens qui sont le luxe des ouvriers, des tasses peintes et décorées, des coquetteries en verre filé, des plâtres, des statuettes. Une pendule de porcelaine à rocailles marque l'heure.
Au second tableau, le décor n'a pas changé, mais le malheur est déjà dans le logis. Le père est rentré ivre, la figure bouleversée, l'œil égaré, la pipe aux dents. Il s'est assis lourdement sur une chaise au coin du feu et demeure immobile. Sa femme prend la bouteille et va la cacher ; elle le regarde avec douleur, ses enfants l'examinent avec effroi. Mais il va sortir encore. Où va-t-il? Voyez : Wines and spirits, dit l'enseigne. Oui, c'est là! 11 ne sort plus de ce bouge. C'est son logis, et son logis préféré. L'autre, la maison de ses enfants, il l'abandonne aux juges, aux procureurs, aux créanciers, à la saisie. La belle pendule, on la lui prend ; ses petits tableaux accrochés au mur, ses chaises, sa table, on lui prend tout. Qu'importe! il lui reste le cabaret, le palais du gin. C'est au gine j^alace que sa femme va le chercher; elle est déjà maigre et hâve, en haillons ; elle tient entre ses bras sa petite fille, la dernière née, malade, enveloppée dans unj couverture. Elle montre l'enfant au père. Le père
ne voit rien : il est ivre. Enfin, il rentre. Le voici revenu dans cette chambre autrefois si gaie, maintenant froide et nue. Plus de meubles; seules les murailles délabrées. Dans la cheminée, pas de feu. Le père, hébété, regarde le foyer vide, la mère pleure, le petit s'accroupit aux pieds de sa mère. La fille aînée contemple au fond, avec terreur, sa petite sœur déjà couchée dans son petit cercueil. Tout est donc fini? Non, Cruikshank veut nous conduire jusqu'au dernier cercle de cet enfer qui aie gin pour roi. Il est bien Anglais, il lui faut les dénouements complets et féroce.^. Voilà toujours la même chambre, mais lézardée, lépreuse, horrible. Le mari bat sa femme à présent: il met son rude poing fermé sous le visage de la malheureuse, il la menace, elle a peur. Les enfants s'accrochent à la jupe déguenillée de leur mère. Une voisine accourt. A sa vue peut-être le misérable va avoir honte. Oui, une dernière pudeur lui reste aujourd'hui, mais demain?
Demain ! regardez la scène, cette fois. Il est rentré ivre tout à l'heure, comme toujours. Il portait avec lui la bouteille, qui ne le quitte plus, qui le tient pour ainsi dire. Il a voulu boire; elle a voulu lui prendre la bouteille des mains. Alors, il a frappé. Il a frappé, vojez le sang. La femme est tombée roidc, le crâne brisé. Elle est morte. Les voisins accourent, avec les voisins la police. On le saisit, et lui, hébété, anéanti, l'œil fixe, le visage blérae, il ne voit ni les voisins, ni la police, ni ses enfants qui pleurent, il ne voit que le cadavre, que la bouteille brisée, que le sang qui se mêle au gin, que cette femme qui était la sienne et qu'il a tuée !
Mais le dernier dessin est plus terrible encore. Le buveur de gin est devenu fou : la folie, dénouement de tous ces mélodrames oii l'alcool joue le premier rôle. Seulement Cruilcshank n'est pas un dramaturge banal. A côté de ce maniaque aux cheveux ras, les yeux hagards, les bras croisés nerveusement, enfoncé dans le coin de son caba-
non comme une béte fauve, Tartiste a placé, — dernière ironie! — deux jeunes gens, un garçon, une fille, qui ajoutent un trait suprême à cette leçon de morale par l'horreur. Elle a seize ans, quinze ans peut-être; mise avec recherche, mais sans goût, elle regarde le fou. Ses riches vêtements sentent le vice. Et lui, ce jeune drôle, les cheveux pommadés et peignés en accroche-cœurs, la casquette sous le bras, une rose à la bouche, souriant, clignotant des yeux, cynique, il sent la prison. Est-ce que Cruiksank n'a pas représenté là le fils et la fille de l'ivrogne devenu assassin ?
Que dirait Gavarni, ce dessinateur des frivolités élégantes de la vie parisienne? Que dirait l'Espagnol Goya, qui savait peindre si bien les picaresques et fiers haillons des foules castillanes, les grâces des toreros et le charme piquant des manolas, devant les dessins de ce lugubre et courageux Cruikshank, qui n'a pas craint de soulever le drap jeté sur les plaies de sa patrie?
Il ne pouvait naître d'ailleurs que dans le pays d'Hogarth, ce railleur sans pitié, qui flétrit le gin palace comme le chemin qui conduit le plus sûrement à l'hôpital de Bedlam ou à la prison de Newgate. Mais les Anglais lui pardonnent. Ils se laissent prendre, par les yeux, au spectacle si terriblement vrai de ces misères. Peut-être eussent-ils été plus rebelles si l'on s'était adressé à leur esprit. Mais en Angleterre, comme partout ailleurs, l'œil est le plus court chemin pour aller au cœur; car la sensation vient alors en aide au sentiment. C'est ce qui fait qu'un drame, représenté sur un théâtre, aura toujours plus de puissance qu'un roman lu au coin du feu. Et cette puissance, dit-on, vient de son infériorité même.
Voilà que je m'éloigne singulièrement de mon sujet, j'y reviens bien vite. Apres avoir marqué les tendances ou plutôt les résistances de l'esprit anglais, il me resterait à faire voir quel mouvement rapide emporte les idées en
Angleterre vers la vérité, cette effrayante vérité que nous aimons tant. Le progrès se fait; « la muraille bâtie contre la Révolution par Tintolérance politique, dit M. Taine, se fendille et s'ouvre; l'antique édifice s'ébranle et la Révolution y entre ; non par une inondation subite, comme en France, mais par des infiltrations lentes. » — Qu'importe, si tout s'élargit, se transforme, s'améliore? Tous travaillent à cette œuvre, et Sidney Smith, et Arnold, et Stanley, et Stuart Mill... ]^Jacaulay a eu hier sa part de lutte, Carlyle aujourd'hui a la sienne. Carlyle ! Un nom qui commence à devenir populaire chez nous, et dont MM. Odysse- Barot et Elias Regnault ont traduit avec succès le The French Révolution, a Mstory, Carlyle, une sorte de Michelet anglais, non par l'idée, mais par le style, Carlyle, homme de réaction et en même temps de progrès, révolutionnaire par instinct, — imagination hardie et raison timide, — mais grand homme en dépit de tout et dont on a pu dire : « Il a vraiment l'air d'un géant! »
Nous avons donc raison d'étudier, dans son ensemble et dans ses détails, cette immense littérature, pleine d'inconnu pour quelques-uns d'entre nous. Sans cesser de pratiquer les Corneille, les Molière, les Retz, les Saint-Simon, les Voltaire, les Diderot^ qui sont de notre race, il nous faut aussi connaître les génies étrangers qui nous entourent, à qui nous avons emprunté quelque peu et qui nous ont souvent emprunté beaucoup. C'est seulement ainsi qu'on arrive à avoir une idée complète de la valeur, des travaux, des grandeurs de l'esprit humain. Une nation qui se contenterait de ses grands homjnes ressemblerait à un homme qui se croirait le plus beau du monde parce qu'enfermé dans sa chambre il passerait ses journées devant sa glace à se contempler. — Hommes et patries, individus et foules, gens de Paris ou de Tombouctou, prenez garde au sort de Narcisse !
VOTAGE EN ITALIE
M. Taine a inventé — ou appliqué — un système de critique anatomique qui consiste à disséquer un talent comme on démonterait une pendule. C'est un prosecteur en critique, ou, si l'on veut, c'est un horloger. Etant donné tel tempérament d'écrivain, dès l'abord il découvrira en lui le grand sympathique ou le grand ressort; en un mot, la faculté maîtresse. Ce résultat obtenu, étudiant les milieux dans lesquels a vécu l'écrivain, il expliquera nettement l'incubation de sa pensée, et pourquoi tel résultat a été obtenu et comment on ne pouvait en obtenir tel autre.
Depuis dix ans, M. Taine applique avec un succès toujours croissant ce système un peu bien rigoureux aux poètes et aux philosophes, aux peintres et aux penseurs de tous pays, à La Fontaine comme à Shakspeare, à lord Byron comme à Cellini. Il réduit le génie en formules, comme les homœopathes mettent en globules leurs médicaments. Il fait, avec une sûreté de main et une assurance d'esprit vraiment remarquables, un cours très-écouté sur la chimie des œuvres d'art.
Là-dessus, que de choses à dire! Et, — pour en indiquer une seule, — M, Taine juge les gens sur ce qu'ils ont produit, en montrant comment et pourquoi ils ne pouvaient produire autre chose. Mais ignore-t-il donc que bien souvent les nécessités de la vie, les hasards du métier et les secousses diverses vous obligent à garder pour vous-même le plus pur et le plus intime de votre pensée et cà mettre au jour le contraire souvent de ce que vous rêviez? Que
d'illutftres méconnus dans la galerie des grands homraes ! Que de génie ignoré mémo dans un génie immortel! Mais M. Taine n'en tient pas compte. Pourtant, — pour appliquer en passant sa méthode, — je doi;< dire qu'étant donnés les instruments intellectuels que M. Taine tient à sa disposition, son éducation antérieure et ses goûts, et sa faculté maîtresse — la volonté — j'aurais deviné en le voyant partir pour l'Italie de quelle façon il allait écrire son Vo7jage.
J'aurais parié y rencontrer une instruction solide, une profonde érudition (parfois ennuyeuse et inutile comme dans le premier volume : Naples, où M. Taine nous apprend, vérité banale, que les anciens avaient des muscles parce qu'ils les développaient), des éclats de style très-étonnants et irès-voulKS, une violente étude de l'art pousspe jusqu'à la migraine, un profond dédain pour ces inutiles actualités qui s'appellent l'état moral et politique d'un peuple; bref, j'aurais affirmé que M. Taine rapporterait d'Italie à peu près ce que rapporte un professeur de botanique d'une promenade dans les champs; moins de parfums que de science, moins un parterre qu'un herbier,
Nous allons voir si je me serais trompé.
Il y a diverses sortes de voyageurs, depuis le voyageur sceptique jusqu'au voyageur sentimental, depuis le voyageur qui voyage pour voyager jusqu'à celui qui voyage pour avoir voyagé. Faut-il le dire? C'est dans cette catégorie dernière que j'aurais grande envie de placer M. Taine. Il me paraît être allé en Italie surtout pour en être revenu. Il l'a parcouru comme on ferait ses classes. C'est un livre qu'il faut avoir étudié et qu'il se dépêche de lire. Il n'attend pas que l'impression vienne à lui, il va à elle tout droit, l'aborde sans façon et parfois la prend au collet. Il sait d'avance ce qu'il lui faudra voir dans telle ville, quel est le tableau fameux de telle église, le monument renommé de telle rue, il y va.
Le voilà devant la toile célèbre, le bronze illustre ou le marbre immortel. Il regarde, prend des notes, referme son calepin et s'éloigne. La chose est vue. Il lui suffira de repasser à l'encre ses pattes de mouche au crayon. Maintenant à une autre ville, à une autre sculpture, à d'autres peintures. En route! tant de chefs-d'œuvre l'appellent, et le temps est si court! On devine surtout cette façon de procéder dans les descriptions de lieux, dans ces paysages que M. Taine peint, en wagon même, à larges traits, instantanés comme la photographie.
Ne lui proposez pas une halte, un repos, ne lui offrez point de s'arrêter une heure. Il a assez vu. Les notes prises, les coups de pinceaux donnés ainsi lui suffisent. Il a aperçu et décrit la campagne de Rome ou la route de Florence à Pise, ou le haut des Alpes, ou le bord des lacs. Son siège est fait. L'intensité de sa vision lui a montré, en un instant, les grandes lignes de toutes choses ; vienne un vojslgeur après lui, celui-ci devra constater la singulière fermeté, la rapidité de brosse du peintre qui a vu si vite et si bien. M. Taine n'ambitionne pas autre chose.
Quant aux tableaux de mœurs, à l'imprévu du voyage, à tout ce qui arrête et distrait en chemin, M. Taine ne s'en inquiète guère. 11 est et veut être un artiste avant tout. Or, l'artiste, paraît-il, dédaigne volontiers les personnages qui gâtent le paysage. M. Taine, peut-être par amour pour Stendhal, semble s'être attaché à donner raison à C(?tte parole de l'auteur — très-italien — de Roufje et Noir ; « Je serai peut-être le dernier voyageur en Italie. Les antres pourront voir les monuments. J'aurai vu et étudié les hommes (1). "
(1) M. Taine aime beaucoup Stendhal. Pourquoi n'a-t-il pas pris modèle sur les Mémoires d'un touriste, un livre intime où, en dépit de son dédaigneux dilettantisme, Beyle se laisse aller smivent jusqu'aux confidences touti s personnelles et aussi jusqu'à l'indignation civique? Que de pages à reliie, ix méditer dans ce volume! Que d'aprrçus d'une justesse na-
M. Taine, ai-je dit, veut être artiste: il l'est. Et c'est là, j'imagine, le triomphe de la volonté. Il l'est à tout prix, mais à tout propos. Comme il se contraint k faire de Vart, à peindre, il peint toutes choses avec la même furia de pinceau, le monument et la chaumière, le temple de Jupiter et le fétu de paille. Il en résulte pour le lecteur une sorte de lassitude. Tant de couleur ainsi prodiguée fatigue la vue; tant de richesse, aussi fastueuse ment comptée et recomptée, agace l'ouïe. On devait sortir altéré d'eau pure des festins de LucuUus et prêt à chanter un hvmne à la sobriété. On sort du livre de M. Taine altéré de simplicité et tout disposé à déguster avec amour le moindre style clairet.
Puis, — grave reproche dans un livre de voyage, — Vhonime est absent, j'entends le voyageur en casquette et en pantoufles, comme vous et moi, qui, tout en admirant l'azur du ciel ou la splendeur des monts, se plaint des cahots de la voiture et laisse échapper par mille portes les secrets et jusqu'aux infirmités de sa nature. C'est en voyage surtout qu'on fait bien connaissance ; l'intimité forcée est une pierre de touche. Un voyage a séparé pour la vie des amis et réuni à jamais des indifférents. Je veux qu'en voyage un homme se livre, dût-il m'entretenir, pendant toute la route de sa gravelle, comme Montaigne, ou de son irrigateur, comme Victor Jacquemont.
Victor Jacquemont est un de ces auteurs (au fait, Jacquemont n'est pas un auteur, et c'est là sa force) qui deviennent bientôt, pour ceux qui les lisent, des amis, de vrais amis qu'on aime à consulter aux heures troublées, et qui, toujours, sous une forme doucement attendrie et sceptique à la fois, tiennent pour vous en réserve quelque bon conseil. On ne les compterait point par groupes, ces chers compagnons de rêveries, et le coin de la bibliothèque
vrante et prophétique ! C'est une des lectures les plus curieuses qu'on puisse faire assurément.
est petit où on les loge côte à côte : Montaigne s'appuyant sur La Fontaine, qui se penche vers Vauvenargues. Pour figurer parmi eux, cependant, il n'est guère besoin d'être un homme de génie. Il suffît — mais voilà le difficile — de regarder la vie avec cette émotion résignée, ce sourire indulgent en sa raillerie, qui, dès la première vue, vous font reconnaître comme de la famille. M. Paul de Saint- Victor, l'autre jour, parlant de Victor Jacquemont, lui reprochait d avoir vu l'Inde « à travers les lunettes de l'esprit voltairien » et comparaît notre maigre et élégant ami, juché sur un éléphant de Cachemire, à Sancho Pança, le gros et gras Sancho, monté sur son âne. Cela est injuste, la note est forcée. Jacquemont peut avoir autant de bon sens que Sancho (ce qui n'est pas une faiblesse), mais il a de plus que lui la mélancolie que laissentles chimères envolées. Plus justement pourrait-on le comparer à Don Quichotte, chevauchant vers les grandes aventures, ce jeune savant, qui donnait sa vie pour une découverte, gravissait l'Himalaya pour y arracher une fleurette inconnue, et allait seul, par les déserts immenses, se sacrifiant sans se plaindre et tombant sans phrases pour la science et pour son pays. Argonaute échoué à mi-chemin, Icare dont le destin a brisé les ailes, amoureux trahi, ambitieux déçu, celui-là aussi mourut de son rêve.
Mai quoi! M. Paul de Saint-Victor est peintre, et il reproche à Victor Jacquemont de ne nous adresser point de saisissante peinture du mystérieux pays indien. « Comment! dans ce berceau du monde vous ne trouvez rien, vous ne voyez rien! » Un de mes amis, ce pauvre Alfred de Bréhat, mort l'an passé, et qui avait, lui aussi, visité l'Inde, me disait que Victor Jacquemont, dont il lisait les lettres et le gros livre posthume, avait tout vu et deviné, hommes et choses, mœurs et paysages. « Je ne sais comment était organisé Jacquemont, mais je n'ai pas trouvé dans l'Inde un brin d'herbe qu'il n'eût étudié. «
Il faut bien s'y résigner, mais l'Inde n'est décidément pas du tout ce que Méry nous l'a faite. Cette féerie merveilleuse est, m'a-t-on dit, une terne réalité. Le prince Soltjkoff, en son voyage, force les couleurs, monte les tons, empâte son tableau. Jacquemont, lui, constate justement dans sa .Correspondance inédite (1) que tout ce qu'il voit est étrange, mais monotone. " Comment pourrais-je, dit-il, mettre du rouge, du bleu, du jaune et du vert, ià où il n'y a que du gris et du blanc? Comment pourrais-je faire un événement d'un arbre ou d'une maison, après plusieurs jours de marche, sans avoir vu ni une herbe, ni un liorarae? » Victor Jacquemont est paysagiste un peu à la façon de M. Henri Duveyrier ou encore de Volney, lorsque l'auteur des Ruines décrit l'Egypte. Il dessine d'un trait les grandes lignes, nettement, un peu à la façon des sculpteurs lorsqu'ils échangent leur ciseau contre un crayon. Les silhouettes de chouans de David (d'Angers), au musée d'Angers, ont cette précision et cette sévérité.
Jacquemont, d'ailleurs, et au contraire de M. H. Taine, Jacquemont s'attache à penser, non à décrire. Il y a dans ses lettres mieux qu'un peintre, il y a un homme. Ses lettres sur l'Américiue ont l'intérêt social des notes de voyages d'un Arthur Young. Souvent aussi l'économiste devient un philosophe. Jacquemont écrit, à propos de la brochure du docteur Channing sur Napoléon :
« Je lève les épaules quand on veut s'apitoyer sur le sort de Bonaparte à Sainte-Hélène. Il avait huit domestiques, ((uatre courtisans, douze mille guinées par an, dix chevaux dans son écurie, etc., etc.! Quand j'avais huit ans — il y en a vingt de cela — des gens de la police, munis lies ordres de Fouché. vinrent un dimanche envahir notre maison; ils enlevèrent les livres, les papiers ; fouillèrent partout pour trouver des traces de conspiration, puis
(I) 2 volumes in-8", 1868.
emmenèrent mon père. Pendant onze mois, il resta enfermé dans une chambre étroite et obscure, que je me rappellerai toute ma vie, y étant allé, pendant ces onze mois, deux fois par semaine, c'est-à-dire autant que cela était permis. C'est là que j'appris à lire et à écrire. Mon père, en prison, n'avait pour domestique qu'un misérable détenu qui venait le raser et le coiffer tous les matins ; car on ne lui permettait pas d'avoir des couteaux ni des rasoirs. Au bout de onze mois, il sortit enfin, mais pour subir un exil qui dura autant que l'empire. Il est vrai qu'il n'avait pas eu, comme son prédécesseur, la gloire de désoler le monde. »
Ailleurs, le politique devient un moraliste attendri et singulièrement touchant, quelque chose comme un Vauvenargues en vojage :
" Le système de la vie anglaise , dit-il, n'est qu'une suite d'erreurs toutes fatales au bonheur; ils se pendent ou s'enivrent par eniiui, quand nous nous noyons "qq-v passion. Ils parlent à'home sans cesse [home, « la maison, le chez soi »), et cet home qu'ils aiment tant, ce sont les chaises élastiques, les choses matérielles de leur maison ; notre home à nous, dont nous ne parlons pas, c'est le cœur. »
Ce Victor Jacquemont évoque aussitôt en moi le souvenir d'un autre écrivain, mort trop jeune, et mort pour son droit, George Farcy. Je ne les sépare jamais de ma pensée. Ils ont entre eux une affinité singulière de sentiments, de raisonnements, une tournure d'esprit identique. J'imagine qu'ils avaient les mêmes traits. Farcy devait être pour Jacquemont cet étranger vêtu de noir dont parle Musset, et qui lui ressemblait comme un frère. Je ne crois pas qu'ils se soient jamais connus. George Farcy était à Naples, en Sicile ou au Brésil, pendant que Jacquemont explorait l'Amérique du Nord. Supposez-les survivant à la révolution de 1830 ; ils enti'aient ensemble à la Chambre, nouaient des relations et formaient , sans aucun doute,
avec tels autres, un petit noyau d'honnêtes et hardis hommes d'Etat.
Me voilà loin de l'Italie et loin de M. Taine. En vérité, moi qui n'ai pas l'honneur de connaître l'auteur d^ ce Voyage, je serais bien empêché, après avoir fermé ces deux gros' volumes, de vous dire si l'homme qui les a écrits est triste ou gai, maladif ou bien portant, s'il tient pour la larme ou pour le sourire.
M. Taine, il est vrai, nous répondra qu'il est libre de voyager comme il l'entend et de nous livrer de ses impressions tout juste ce qu'il lui plaît de faire connaîti^e, et que les amateurs de confessions morales n'ont rien à voir dans un livre qui n'est autre chose après tout qu'un manifeste artistique venant épauler un manifeste littéraire, comme V Histoire de la littérature anglaise, et tel manifeste philosophique, comme les Philosophes français. Mais c'est précisément ce caractère, je dirais volontiers officiel, que je reproche au Voyage en Italie.
C'est bien moins l'homme de lettres que je retrouve dans ces pages que le professeur à l'École des beaux-arts. Et ce professeur vient, dirait-on, gêner dans ses opinions le littérateur tout prêt à déclarer bravement ce qu'il pense. Voyez, par exemple, M. Taine lorsque, étudiant la Peinture florentine (tome II j, il passe en revue ce groupe hors de pair des artistes individualistes, les Gliirlandajo, les Signorelli, les Botticelli, les Lippi, les Francia; on sent à ne s'y point tromper que toutes les fibres de sa nature l'attirent vers ces peintres qui furent vraiment libres, vraiment eux-mêmes, que l'école imita plus tard, sans les égaler, qui n'avaient cure du vrai beau et des esthétiques de convention, qui, sans verre de couleur, regardaient la nature et voyaient l'homme. Ah! comme volontiers M. Taine saluerait en eux (et il aurait raison) les véritables grands hommes de la peinture et les modèles inimitables !
Mais quoi! le professeur pourrait courir le risque d'être taxé d'hérésie, et l'homme de lettres doit faire quelques restrictions et immoler ces artistes singuliers, à la fois peintres et sculpteurs, poètes et architectes, artistes et citoyens, sur l'autel de Raphaël, qu'il aime après tout — on le devine encore — médiocrement. '• 11 est sincère et il est simple, dit-il, en parlant de Ghirlandajo; ce quil raconte^ il Va. éprouvé ; il n'y a point encore de style accepté qui enferme dans une beauté convenue les naissantes aspirations de son cœur. " En vérité, mais que faut-il donc de plus pour saluer ce Ghirlandajo du nom de grand homme? Des types acceptés? Le Pérugin est là, et ses élèves après lui, qui vont en emplir les musées. « Plus tard, dit M. Taine lui-même, les peintres feront mieux, mais ils seront moins originaux. » A qui donc, en ce cas, voudriez-vous donner la palme?
Je reprocherai aussi à M. Taine de n'avoir pas fait suffisamment ressortir le caractère de la fresque. La fresque est une des manifestations de l'art dont on ne peut bien se rendre compte qu'en Italie. M. Taine reproche leur froideur aux fresques de Masaccio et de Filippino Lippi, qui, malgré leur vétusté, sont bien ce qu'il y a de plus chaud et de plus saisissant en peinture. Il irait même jusqu'à blâmer l'habitude qu'avaient leurs auteurs de placer, dans chacune de ces fresques, aux deux côtés de la scène principale, — Annonciation ou Nativité, — des personnages réels, des portraits de cito^-ens, de poètes, d'artistes, dans leur costume de tous les jours, avec l'habituelle expression de leur visage.
Or, c'est peut-être là ce qui fait la grandeur de la fresque. Elle est comme un Panthéon où le peuple, tout en priant, tout en errant dans l'église, peut reconnaître et saluer ses grands hommes. Elle ett la récompense du talent, elle est parfois la réhabilitation du génie. Dante exilé rentrait dans sa patrie par son image, tandis que ses oijsements de-
meuraient ùRavenne. Savonarole, consumé par le bûcher, revivait anx yeux des Florentins sous le pinceau de ces artistes qui montraient au peuple son profil énergique et dur. Ce côté politique de l'art, je le trouve à peine indiqué par M. Taine. Est-il indiqué seulement?
C'est que M. Taine semble se soucier fort peu de la politique, même — pour ne pas dire surtout — de la politiciue courante. A Rome, les processions et les bénédictions papales, avec leurs pompes, leurs dorures et leur encens, le frappent bien plus que l'aspect morne, accablé, terrifié de ces rues où « Veterna génie ove non nasce aîcuno » a fait son nid. Quoi! pas une parole de protestation, pas une colère, pas un cri? Des conversations entendues çà et là et rapportées avec une froideur qui veut être de l'impartialité, quelques mots en passant négligemment jetés : mais rien de cette passion qui emporte si loin et parfois si haut M. Taine devant un monument ou devant un paysage.
C'est que, pour juger les hommes, il faut demeurer plus longtemps que pour regarder les choses. Si l'on risque un avis, on court la chance de se tromper, et plus d'une fois je pourrais prendre sans vert l'auteur du Voyage en Italie : « Il semble très-dur à l'Italien de quitter sa maîtresse ou sa femme, de s'enrôler, de subir une discipline; l'esprit militaire est éteint dans ce pays depuis longtemps. » Ainsi dit-il en passant par ce pays même où nous avons vu, nous, les jeunes gens partir en chantant, et tout quitter, femme, maîtresse, table et foyer, pour courir comme au hasard vers l'ennemi.
Plus loin, rencontrant dans unet able d'hôte de Bologne une dame italienne qui commande et un mari qui obéit, M, Taine aftîrme, ou à peu près, que les époux italiens se laissent volontiers conduire par e bout du nez. Notre voyageur se contente un peu trop facilement du proiios échangé avec le compagnon do route, de l'impression première, du fait isolé. Il est bien Français en cela, lui i|U>j
j'ai entendu accuser de germanisme; il généralise avec une désespérante promptitude, et, selon la coutume de notre nation, conclut rapidement de la fraction au tout.
Même en matière d'art il juge de la sorte, étudie ou exalte un peintre sur un tableau, sur une parcelle de son oeuvre. Il se prononce sur Francia en passant par la Pinacothèque de Bologne, et cela sans avoir vu les merveilleux Francia, étonnants de couleur et de vie qui sont à la Certosa de Pavie.
Pour en revenir à la politique, M. Taine semble la dédaigner presque systématiquement. Voulez-vous connaître l'impression dernière qu'il remporte d'Italie, sa réflexion suprême , les ultima verla et comme la morale de ce voyage : « Qu'est-ce que l'histoire? sinon un conflit d'efforts inachevés et d'œuvres avortées? Qu'ai-je vu dans cette Italie, sinon un tâtonnement séculaire de génies qui se contredisent, de croyances qui se défont, d'entreprises qui n'aboutissent pas? Qu'est-ce qu'un musée, sinon un cimetière; et qu'est-ce qu'une peinture, une statuaire, une architecture, sinon le mémorial qu'une génération mortelle se dresse anxieusement à elle-même pour prolonger sa pensée caduque par un sépulcre aussi caduc que sa pensée? » Parlez-lui des eaux, du ciel, des montagnes; voilà des « êtres achevés et toujours jeunes! " — « L'accident n'a pas de prise sur eux, » ils ont un éternel printemps, une existence éternelle! Et le panthéiste écrase, pour ainsi dire, dans un hymne final, tout un peuple, tout un passé, tout un présent, sous des entassements de rochers et de forêts « jjleiiies de sève. >»
Il oublie le tableau pour le cadre, l'homme pour les choses. Plus ne lui est rien, rien ne lui est plus que les escarpements des Alpes ou les mélèzes du Simplon. Il n'est permis d'avoir ce détachement ou ce désespoir qu'aux seuls hommes sur lesquels a roulé un rocher de Sisyplic ou qui portent on eux quelque grand espoir écroulé.
Ah! que je profère M. Taine lorsqu'en passant — d'un trait — il redescend à notre taille, quitte ces airs de Lara universitaire pour nous apprendre, par exemple, que les Italiens'" bont très-fiers de leur prcïse libre et se moquent de la nôtre. » A la bonne heure, voilà qui nous intéresse et nous touche, et cette fois je sens l'homme vivre, le contemporain qui visite l'Italie, non comme un musée, mais comme un arsenal d'idées. « A vrai dire, sur ce chapitie, — la liberté de la presse, — nous faisons triste figure à l'étranger; quand on a lu dans un café le Times, le Galignani, le Kœhmche o\x VAllgemeine Zeitung, et qu'on retombe sur un journal français, Tamour-propre souffre. » On sait gré à M. ïaine de cette observation qui est juste, que tout le monde a faite, et de cette souffrance que chacun de nous a éprouvée. Ce spectateur peut donc jouer son rôle aussi?
Certes. Et M. Taine n'aurait qu'à le vouloir. Ce livre, que j'ai discuté, est, en fin de compte, une œuvre remarquable et hors ligne, — elle dépasse de beaucoup le niveau des ouvrages parus depuis un certain temps. J'ai dit par quels côtés elle était, à notre sens, défectueuse. Pour être juste, il faudrait maintenant louer la merveilleuse; chaleur du style, la splendeur des paysages et les éblouissements de la couleur.
La description de la campagne de Rome par M. Taine, rapprochée de la fameuse lettre de Chateaubriand à M. de Fontanes, pourrait montrer comment le goût a marclié et que les façons de voir ont leur mode comme toutes choses. Bref, le Voyage en Italie vaut d'être examiné et étudié. Telle de ses pages, pittoresquement pai'lant, est définitive. On relira surtout, en ce sens, les descriptions de Venise, pleines de soleil et d'air, de flamboiements et de rayons, enlevées avec la palette d'un Vénitien. C'est du Canaletto inspiré, retouché par un Véronèse.
ALFRED DE YIGr^Y '''
Quand la Mort aura frappé quelques coups encore, lorsqu'elle aura touché de son ongle fatal quelques fronts glorieux, alors elle pourra s'arrêter rassasiée, car de tout ce qui fut notre enivrement et nos enthousiasmes, de tout ce qui sera la gloire et l'éclat de ce siècle, elle n'aura rien laissé. Celui qu'elle vient de nous enlever était une des gloires de ce siècle, un homme qui poussa le talent jusqu'au génie, et un honnête homme. Je le vois, encore : l'âge avait courbé cette taille haute, ridé ce front songeur, pâli ce visage noble et régulier dont le profil pur semblait fait par le ciseau d'un maître. Et comme si la maladie n'était pas assez forte pour tuer le corps, le malheur était venu étreindre cette âme. Au commencement de l'année, M. Alfred de Vigny perdait sa femme. C'était la com-
(1) Je réimprime ici, dans leur intégrité, plusieurs articles et études qui datent déjà d'assez loin et qui me paraissent à présent défectueux. J'accentuerais davantage aujourd'hui, et quand j'écrivais la plupart de ces fragments, nouveau venu dans le métier et, eu quelque sorte, apprenti, je tâtonnais et cherchais. On s'en apercevra trop souvent, on s'en est évidemment aperçu par les précédents morceaux. Mais je suis d'avis que ces essais ont un intérêt quelconque et qu'on peut leur pardonner leur imperfection en faveur de leur sincérité. — Je serais plus complet à présent, écrivant sur Alfred de Vigny, et plus intéressant, à coup sûr, surtout si je faisais usage du Journal du poète, publié par M. Louis Ratisboune, et de la série d'articles donnés par M. Jules Levallois à l'Opinion nationale (1868).
254 LA LIMUE PAROLE
pagne de toute une vie, Tamie dévouée, la confidente de tous les rêves, qu'on lui arrachait. Son agonie commença à partir de ce jour-là.
Alfred de Vigny était né à Loches en Touraine, un peu avant ce siècle , le 27 mars nOQ, d'une famille de militaires, dit M. Vapereau, d'un père, ancien officier de cavalerie, qui avait fait la guerre de Sept-Ans. Ses mains enfantines jouèrent de bonne heure avec l'épée de soldat; jeune homme, il entra dans l'armée; on lui donna rang dans une des compagnies rouges de la maison du roi. Il n'avait pas seize ans. Plus tard, il passa dans l'infanterie; cependant la vie de garnison lui pesait, il avait rêvé les bataille.^, les actions d'éclat, la gloire. « 11 appartenait, a-t-il dit lui-même, à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l'empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue, et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. « Il jeta bien vite cette épée inutile, et prit une autre arme aussi noble. En 1828, il était capitaine, lorsqu'il donna sa démis&ion. Mieux que cela, il était déjà un grand poète. Le Bal, la Prison, la Femme adultère, le Déluge, la Neige, le Cor, Moïse, Éloa, Eloa, cette création unique dans la poésie de ce temps ; tous les Poèmes antiques et moc^erwe* avaient paru. Alfred de Vigny avait aussi publié Cinq-Mars. Solitaire en ses nuits de veille, aux pieds des Pyrénées, il avait deviné, devancé le grand mouvement poétique. Il en devait représenter le côté racinien et immaculé. Mais lorsque ce mouvement se produisit ouvertement, lorsque ces insurgés de la littérature furent reconnus, de par leur talent, parties belligérantes par l'opinion publique, Alfred de • Vigny, qui aurait pu prétendre au grade de chef d'armée, n'hésita pas à suivre la fortune du jeune général qui commandait cette armée d'enthousiastes. « M. de Vigny, dit un critique, fut au premier rang du bataillon sacré; mais
il ressembla à ces généraux de l'ancien régime, qui servaient comme simples soldats dans l'armée de Condé avec leurs épaulettes de généraux. « Je ne suivrai pas Alfred de Vignj dans toute sa carrière ; son œuvre immortelle a été ici même l'objet d'une sincère étude (1). Mais je signalerai l'unité de pensée qui relie entre elles des productions de genres si divers. Le mot suprême de cette œuvre est ce mot surhum;/^. ou plutôt si profondément humain, la pitié. Pitié pour les faibles, pour les souffrants, pour les opprimés, pitié pour tous (2). Au cri sinistre du spectre : Despair and die, il a répondu par un appel au cœur de tous. Et pendant que la foule disait à Chatterton, à Gilbert, à Chénier, à tant d'autres ; Désespérez et mourez, il demandait pour eux ce qui leur manquait, ce qu'il leur fallait : du temps et du pain.
L'œuvre est belle et s'étend superbe, comme un fronton de temple grec que les années ne pourraient mordre. ]\Iais point de froideur dans cette pureté: l'auteur de Servitude et grandeur militaires a été toute sa vie un soldat. Il a lutté, et sa voix qui se taisait depuis longtemps s'est élevée un jour pour plaider- la cause de la propriété littéraire, au nom de mademoiselle Sedaine. Oui, l'œuvre est belle, mais plus belle encore est cette vie noblement renfermée dans le labeur austère au milieu des « saintes solitudes; » les actes de M. de Vigny répondaient aux paroles, et toute sa vie d'enthousiasme et de douceur, de courage et de bonté, pourrait se résumer dans une ligne : il défendit Gilbert mort, il essaya de sauver Hégésippe Moreau vivant.
M. Sainte-Beuve a déjà noté quelques-unes des distractions de M. de Vigny. Dans le Cajntaine Renaud, par exemple, le héros du récit se met à lire une lettre, sur le boulevard, au milieu d'une obscurité profonde, ce qui
(1) Cet article paraissait dans la Uevue française.
(2) On le trouvera répété souvent dans ce volume. C'est que je ne me lasse pas de l'àcrire (I86B).
est difficile à admettre. Puis, tantôt il est officier dans la ligne et tantôt dans la garde. Une anecdote à ce propos : Alfred de Vigny rapportait à Bourdilliat, son éditeur, les épreuves de son volume de Po'émes antiques et modernes.
— Chose étonnante, dit-il, je n'ai pas trouvé une faute à corriger. — Je n'en sais rien, mais... c'est impossible...
— J'ai lu et relu attentivement. Tout est pour le mieux. Yoicile bon à tirer. — On imprime le volume; on le met en vente, et, -rentr'ouvant par hasard, Bourdilliat trouve \e premier vers ainsi défiguré :
Le soleil plongeait sur la cîme des tentes Ses obliques rayons...
Il fallait prolongeait. L'édition de la Librairie-Nouvelle conserve encore la marque de cette distraction.
Alfred de Vigny n'avait de mémoire que pour obliger les soufi'rants. Après une représentation de Chatterton, Hégésippe Moreau lui parle de sa détresse. Le soir même, il trouvait chez son concierge une bourse et la carte de M. de Vign}^ avec ce seul mot : Courage! Un jour, un poète de dix-neuf ans envoie ses premiers vers à M. de Vigny. C'était le simple hommage d'un cœur plein de foi à un homme de grand talent. Deux heures après, le débutant voit entrer dans sa chambre Alfred de Vigny, qui lui tend les mains et dit : « J'ai lu votre volume, j'ai couru chez votre éditeur, et je n'ai pas voulu attendre plus longtemps pour saluer un frère ! » Les poésies s'appelaient les Cariatides, et le poète c'était Théodore de Banville. L'hommage avait d'autant plus de prix, que M. de Vigny, un peu fier, n'en était point prodigue. Au moment où il faisait ses stations académiques, il se présente chez Royer- Collard, qui le reçoit du haut de sa cravate autoritaire.
— Vous voulez être académicien, monsieur ? — Je suis l'auteur de Cinq-Mars , de Stello, de Chatterton, dif.
Alfred de Vigny, et si vous avez jeté les yeux... — Monsieur, interrompit Royer-Collard , à mon âge on ne lit plus, on relit. Et il se lève. C'était conclure la visite d'une brusque façon. Le lendemain, Royer-Collard recevait richement reliées et armoriées les œuvres d'Alfred de Vigny, et avec les volumes le billet suivant :
Permettez-moi de vous offrir mes modestes ouvrages. Le texte est imprimé en français. Par malheur, je n'ai pu rencontrer ici certaine traduction russe que je vous destinais.
On n'en agirait pas autrement avec Mourawief, Je lisais encore hier, dans une étude sur Alfred de Vigny, publiée par Horace de Lagardie dans la Revue nationale, ce vers qu'Antony Deschamps adressait, il y a déjà longtemps, au poète à'£Jloa :
Tu n'attachas jamais de cocarde à ta muse!
M. Antony Deschamps entendait adresser par là un éloge — singulier éloge dans une époque de lutte comme la nôtre — à M. de Vigny.
Mais, quoi qu'en ait ditM. Antony Deschamps et en dépit des biographes nombreux du poète, Alfred de Vigny voulut aussi prendre part au mouvement de son temps. Il ne se contenta pas de chanter Gilbert ou Chatterton, il ne voulut pas seulement servir la cause des poètes , il voulut aussi servir celle du peuple (1).
Alfred de Vigny était né légitimiste : j'entends que sa famille l'avait élevé dans les idées royalistes; mais il était devenu, par l'étude, et surtout poussé par sa nature, ennemie de toute injustice et de tout frein, un libéral, et sinon un démocrate dans le sens qu'on donnait à ce mot en 1848,
(1) Ceci n'est plus une riH'élation depuis la publication du Journal de M. de Vigny, par M. Ratisbonue. On y voit un de Vigny révolutionnaire, inattendu.
au moins un républicain. Il professait un culte profond pour la liberté et pour ce pur gouvernement des Etats- Unis qui lui semblait une sorte de terre promise, mais surtout il haïssait bingulièrement le gouvernement de Juillet. On peut même dire qu'il a étrangement choisi son heure pour maudire ce pouvoir tombé et ceux qui hâtèrent sa chute , car je vois que la pièce intitulée les Oracles (1) est datée de l'an 1862. Quatorze ans après la chute du gouvernement parlementaire, M. de Vigny élevait la voix pour essayer de le flétrir! C'est dégainer un peu tard.
J'ai dit que M. de Vigny fut, lui aussi, un homme politique. Je tiens à le prouver, et pour cela j'aurai seulement besoin de citer cette proclamation électorale qui date de 1848 et qu'un ami de M. de Vigny a bien voulu me communiquer. Elle répondra parfaitement, ce me semble, au vers d'Antony Deschamps et montrera que M. de Vigny savait comprendre son temps et marcher avec lui.