ERCKMANN-CHATRIAN
du village. La teinte adoucie de cette page laisse dans l'esprit une impression d'autant plus forte, et j'aurais grande envie de citer ici le morceau tout entier.
Au reste, ce livre est peut-être le meilleur des ouvrages de MM. Erckmann-Chatrian [l).Le Conscrit (?g 1813a trouvé chez les gens qui lisent un accueil sans doute plus sympathique. Quant à moi, j'ai pour Madame Thérèse une involontaire préférence. J'avoue que dans le Conscrit la note est plus mâle, plus accentuée, l'impression plus forte. Le point de vue est d'ailleurs nouveau. Il ne s'agit plus de célébrer le triomphe des nouvelles idées françaises sur des esprits alourdis par des siècles d'oppression, il faut montrer quelles douleurs, quelles misères, quelles souffrances naissent de la guerre, et ce qu'elle fait couler de larmes et de sang.
Le procédé de MM. Erckmann-Chatrian est bien simple. Ils prennent un conscrit, un pauvre diable d'apprenti horloger, le plus humble et le moins dramatique des hommes, — un piètre héros de roman, s'il faut en croire la poétique classique ; — ils le fiancent à une brave fille qui l'aime de tout son cœur, ils lui montrent tous les rêves de félicité qui peuvent tenir dans la perspective d'un mariage heureux; puis, brusquement, ils l'arrachent à son foyer, à son pays, à ses parents, à sa fiancée; ils le jettent le sac au dos parmi les batailles, et, laissant parler le pauvre diable, ils écoutent de sa bouche tout ce que peuvent souffrir un homme — et cent mille hommes! — engloutis dans une campagne. C'est une terrible tragédie aussi, ce drame d'un malheureux paysan forcé de s'aller faire casser bras et jambes pour la volonté d'un seul. Assez longtemps on a gémi sur la fatalité qui poursuivait les Orestes et les Agamemnons. Mais la fatalité qui frappe le pauvre, le
(1) Lors de la publication de cet article, In lilocus, que je regarde comme le chef-d'œuvre de cette série, n'avait point paru (18fia).
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malheur qui courbe le petit, le destin qui écrase le plus humble, voilà, ce que nous montre le roman moderne. Et ce qui fait qu'on frissonne en lisant les maux de Joseph Bertha, c'est que le sort d'un seul est le sort de tous ; c'est que les douleurs ne sont pas éteintes encore ; c'est qu'on peut interroger un peu partout de vieilles mères qui ont vu partir ainsi leurs enfants sans jamais les voir revenir.
Le Conscrit de 1813, c'est le complément et aussi la contre-partie de Madame Thérèse. Après les combats pour l'indépendance et la justice, les inutiles batailles de l'ambition ; après la guerre sainte, la guerre impie. Dans Madame Thérèse, c'est la Guerre qui triomphe, ou plutôt c'est ridée. Dans le Conscrit, l'idée a changé de camp, et la Guerre a changé de sort. La Victoire semble avoir déserté.
Dans les premiers temps, dit un Allemand dans le Conscrit^ vous nous parliez de liberté ; nous aimions à entendre cela, et nos vœux étaient plutôt pour vos armées que pour celles du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche; vous faisiez la guerre à nos soldats et non pas à nous; vous souteniez des idées que tout le monde trouvait justes et grandes, et voilà pourquoi vous n'aviez pas affaire au-s peuples, mais à leurs maîtres... Aujourd'hui, c'est notre tour de parler de liberté, de patrie, et voilà pourquoi je pense que cetto guerre vous sera funeste. Tons les êtres qui pensent, depuis les simples étudiants jusqu'aux professeurs de théologie, vont marcher contre vous. Vous avez à votre tète le {dus grand général du monde, mais nous avons la justice éternelle.
Ne vous semble-t-il pas entendre comme un écho de ce cri superbe d'Hermann parlant à Dorothé, dans le poëme de Goethe :
Homma<Te éternel aux peuples résolus qui se soulèvent pour repousser rennenii, j-our protégor leur religion, leurs lois, leurs femmes et leurs enfants!... Ahl si cbacun de nous était animé du mèinv sentiment, la force se lèverait contre la force, et bientôt la paix répandrait ses bénédictions sur nous (1).
llj Hervwnn et Dorothée, trad. N. Foumier.
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La conclusion de l'idylle est aussi la conclusion du drame. Joseph Bertha souhaite la paix, et il la prépare en faisant haïr la guerre, en la montrant dans toute sa repoussante horreur. C'est un livre de sang et de mort, qui terrifie, afflige, enseigne. On en sort avec la religieuse terreur qui doit vous saisir lorsque vous parcourez un champ de bataille. — Il y avait autrefois, au Diorama des Champs- Elysées, une vue complète du champ de bataille d'Eylau. Un vieux soldat, qui avait assisté à cette tuerie immense, expliquait aux visiteurs les vicissitudes de cette journée bonne pour la Mort. Après avoir raconté la boucherie du cimetière, les attaques successives, les égorgements à la baïonnette, la victoire longtemps indécise, il ajoutait • « Lorsque Napoléon visita le champ de bataille, il se tourna vers Murât avec des yeux pleins de larmes, et lui dit : La guerre!... Maudite soit la guerre!... Il en avait assez, il ne voulait plus de guerre!... » Le vétéran s'arrêtait, caressait sa moustache, clignait de l'œil, souriait, puis il concluait : « Et le lende^nainnous recommencions ! "
Je n'ai jamais oublié cette moralité, et j'y songeais en lisant le Conscrit de 1813. Je me la rappelais hier encore, en parcourant Waterloo. — Waterloo n'est que la suite et comme l'épilogue du Conscrit, Joseph Bertha, revenu dans ses foyers après Leipzig, reprend le fusil après les Cent- Jours, marche sur Ligny, fait le coup de feu contre les Prussiens, et va risquer sa vie une dernière fois, sans profit et sans gloire, devant la ferme de la Haie-Sainte. Ce n'est pour MM, Erckmann-Chatrian qu'une occasion nouvelle de plaider par l'horreur la cause de la paix, et un prétexte pour raconter cette mystérieuse et « providentielle » bataille de Waterloo.
Nous allons nous y arrêter un moment.
J'ai déjà parlé (1) d'une visite récente au champ de bail) Voy. la Press» du 15 septembre 1864 et les Voyages d'un l'arisien.
taille de Waterloo, et j'ai essayé de faire sentir l'émotion qui vous saisit à l'aspect de ce terrain couvert de moissons, cultivé, paisible, où l'antithèse du hasard a voulu que des milliers d'hommes vinssent un jour s'égorger. Singulière puissance de la vérité! On a beau écrire sur ce sujet terrible, on ne l'a pas épuisé. Sans compter Grouchy et Napoléon, M. Thiers, M. Edgar Quinet, le colonel Charras, Victor Hugo, Stendhal ont décrit, chacun selon son tempérament, leur Bataille de Waterloo. Victor Hugo en a fait un poëme saisissant, où son énergie se déploie dans toute sa splendeur. C'est l'orgie de la force, disait un jour M. Alfred AssoUant. M. Thiers a été clair, précis, peut-être vrai ; CharravS a mis tout son talent dans son beau livre; M. Edgar Quinet, chassant les éblouissements d'Ahasvérus et les séductions de Viviane, s'est montré calme, froid, sévère, juge autant qu'historien. — Stendhal, enfin, ne voulant voir dans ce drame que le côté épisodique, a peint les coulisses du combat d'une couleur ineffaçable. Je ne parle ni de Grouchy, ni de Napoléon, qui sont juges et parties dans la cause.
Quant à MM. Erckmann-Chatrian, les derniers venus, il se sont évidemment inspirés de Stendhal, mais en acceptant les idées de Charras et de M. Edgar Quinet. Au lieu de nous décrire les grandes lignes de la bataille, ou, comme Victor Hugo, le déploiement gigantesque de ce serpent d'acier qui était les cuirassiers de Milhaud, ils n'ont voulu regarder dans la bataille que ce que pouvait apercevoir Joseph Bertha, j'entends les épisodes personnels, les plus terribles et les plus navrants. Lorsque les cuirassiers français sabrent, par exemple, la cavalerie anglaise, le héros de MM. Erckmann-Chatrian ne va pas s'inquiéter de la manœuvre qui a lieu et si le mouvement est bien ou mal dirigé.
On entendait, disent-ils, chaque conp glisser snr les cuirasses, les chevaux souffler ; un voyait, à cent pas, les lances monter et descendre, les