AUX ÉLKCTEOES DE LA CHARENTE
C'est pour moi un devoir de répondre à ceux de mes compatriotes de la Cliarente qui ont bien voulu m'appeler à la candidature par leurs lettres, et m'exprimer des sentiments de sympathie dont je suis profondément touché.
La France aussi appelle à l'Assemblée constituante des hommes nouveaux. Ce sentiment est juste après une révolution plus sociale que politique, et qui a enseveli dans les débris les catégories haineuses des anciens partis.
Mais les hommes nouveaux qu'il lui faut, ne sont-ils pas ceux que des travaux constants et difficiles ont préparés à la discussion des affaires publiques et à la vie politique?
Ceux qui se sont tenus en réserve dans leur retraite sont pareils à des combattants dont le coi-Çs d'armée n'a pas encore donné.
Ce sont là aussi des hommes nouveaux et je suis de ceux-là.
Chaque révolution, après sa tempête, laisse des germes de progrès dans la terre qu'elle a l'emuée, et après chaque épreuve l'humanité s'écrie :
« Aujourd'hui vaut mieux qu'hier, demain vaudra mieux qu'aujourd'hui, ï
(1) Voyez les De.Hinée», poésies posthumes.
Jh me présente à l'élection sans détourner la tête pour regarder vers le passé, occupé seulement de l'avenir de la France. Mais si mes concitoyens veulent chercher dans les années écoulées pour y voir ma vie, ils y trouveront une indépendance entière, calme, persévérante, inflexible.
Seize ans de cette vie consacrée au plus rude des services de l'armée, tout le reste donné aux travaux des lettres, chaque nuit vouée aux grandes études, existence sévère, dégagée des entraves et des intrigues des partis.
J'ai ce bonheur, acquis avec etfort, conservé avec courage, de ne rien devoir à aucun gouvernement, n'en ayant ni recherché ni accepté aucune faveur.
Aussi ai-je souvent épi-ouvé combien cette indépendance de caractère et d'esprit est plus en ombrage au pouvoir que l'opposition même. La raison en est celle-ci : l^s pouvoirs absolus ou qui prétendent à le devenir peuvent espérer corrompre ou renverser im adversaire; mais ils n'ont aucun espoir de fléchir ua juge libre qui n'a pour eux ni amour ni haine.
Si la République sait se comprendre elle-même, elle saura le prix des hommes qui pensent et agissent selon ce que je viens de dire. Elle n'aura jamais rien à craindre d'eux, puisqu'elle doit être le gouvernement de tous p-jr chacun et de chacun par tous.
Ainsi conçu, ce mâle gouvernement est le plus beau. J'apporte à sa fondation ma part de travaux dans la mesure de mes forces. Quand la France est debout, qui pourrait s'asseoir pour méditer ?
Lorsque l'Assemblée nationale, dans de libres délibérations, aura confirmé au nom de la France la République déclarée, efforçoas-nous de la former à l'image des républiques sages, ])acifiques et heureuses qui ont su respecter la propriété, la famille, l'intelligence, le travail et le malheur; où le gouvernement est modestn, probe, laborieux, économe; ne pèse pas sur la nation ; pressent, devine ses vœux et ses besoins ; seconde ses larges développements, et la laisse lil)rement vivre et s'épanouir dans toute sa puissance.
Je n'irai point, chers concitoyens, vous demander vos voix. Je ne reviendrai visiter au milieu de vous notre belle Charente qu'après que votre arrêt aura été rendu.
Dans ma pensée, le peuple est un souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu'il faut assez respecter pour ne point tenter de l'entraîner ou de le séduire.
11 doit donner à chacun selon ses œuvres. — Ma vie et mes œuvres sont devant vous.
Alfred ue Vigny, Membre de VInstitui {Académie française.) Paris, 27 mars 1848.
On se rappelle qu'Alfred de Vigny disait à l'Institut, le
29 janvier 1846, dans sa séance publique de réception :
Messieurs, l'indépendance, si magnifique dans une chaumière, est belle encore même dans un château.
Le peuple, toujours attentif à la parole des écrivains célèbres, écoute religieusement la voix qui sort des chaumes, comme celle qui vient des tourelles, pourvu seulement qu'il sache bieu que c'est une voix libre qui lui parle.
L'amour du juste et du vrai fait asseoir partout la liberté de la pensée : Rabelais la trouve à son côté dans son pauvre presbytère, Mathurin Régnier dans ses 'carrefours, et l'opulent Montaigae dans ses domaines; Milton, aveugle et ruiné, dans une masure, entre ses deux filles; Spinosa, le sombre ouvrier, au fond de son atelier; et Descartes, l'hôte et l'ami des reines, la rencontre dans leurs palais; Gilbert dans sa mansarde, et Montesquieu dans ses parcs, Malebranche dans sa cellule, Bossuet dans ses palais épiscopaux, et, de nos jours, Burns à sa charrue, et Byron à la poupe de son vaisseau.
Tous possédaient au même degré cette libre énergie qui se puise, non dans la condition, mais dans le caractère.
(Discours de réception, 29janv., Institut.)
La proclamation est belle, la profession de foi est celle d'un honnête homme , simple et sincère dans son éloquence.
Le 10 avril 1848, M. de Vign}' adressait la lettre suivante à l'ami qui m'a communiqué cette pièce fort curieuse et très-oubliée :
Madame de Vigny et moi nous vous avons attendu hier soir chez M. de Sainte-C..., mais inutilement. Je vous envoie aujourd'hui la lettre de. M. de Lamartine; voyez, je vous prie, quel usage on pourrait en faire dans le département ; mais, après que vous l'aurez lue, je vous serais reconnaissant de me la conserver.
Tout à vous, avec les meilleurs sentiments,
Alfked de Vignt.
Voici la lettre de M. de Lamartine :
l" avrH 1848.
Jlon cher de Vigny,
Je suis heureux d'apprendre que vous vous présentez aux élections dans le département de la Charente; je désire vivement que vous soyez
appelé par vos concitoyens à l'Assemblée nationale. L'élévation de votre caractère et l'éclat de votre talent vous désignent suffisamment à leurs suffrages. On peut s'en remettre pour votre succès au bon sens du peuple ; il comprendra que tout ce qui l'honore dans les lettres doit le fortifier dans la politique.
Mes amitiés et mes vœux, Lamartine.
A M. de Vigny, rue des Écuries d'Artois, 6.
Le concurrent heureux d'Alfred de Vigny fut M. Babaud-Laribière, esprit ardent et ferme, cœur droit, qui depuis des années lutte en province pour les idées qu'il a défendues à Paris, il y a vingt ans, et qui date de Confolens des Lettres Charentaises dignes souvent des pamphlets de Claude Tillier, le Paul- Louis Courier de Clamecy.
Il y a près de trois ans déjà, après une lecture de Chatterton, j'avais écrit à M. Alfred de Vigny. Ce que j'avais mis dans cette lettre, je ne m'en souviens guère.
Peut-être M. Alfred de Vigny ne vit-il là qu'une sollicitation comme il devait en recevoir bien souvent; on le savait bon, sincère et dévoué à la cause des lettres. Il me répondit :
Vous voulez me voir, monsieur? Rien de plus facile. Ayez la bonté de venir chez moi le 31 août, vendredi, de 1 heure après midi à 2 heures. Je vous attendrai. Vous saurez en peu d'instants comment vous devez, à mon avis, vous diriger sur cette mer très-orageuse des lettres. Je vous donnerai qnek|ues' conseils que vous n'aurez pas le courage de suivre, très-vraisembiablement. Mais peu importe. Je vous aurai vu pour la première fois et peut-être quelques signes certains me feront-ils deviner votre vocation. Vous me raconterez quelle a été votre première éducation, et je vous dirai comment je comprends la seconde, la forte, la véritable éducation, celle que l'on se fait à soi-même.
Mais ne m'apportez point de manuscrit, le temps me manquerait pour le lire. Je n'en ai pas assez pour mes propres travaux, et je suis foi'cé de le prendre sur les heuriis du sommeil.
Ce que j'ote i mes nuits, jt' l'ajoute à mes jours.
Venez donc après-demain, monsieur, et ne doutez pas de tout l'intérêt avec lequel je vous écouterai.
Alfred de Vigny.
20 août 1860, mercredi.
Je n'avais pas demandé cette entrevue, mais l'occasion était belle de voir de près un homme qui comptera parmi les illustres de ce temps, — Cependant, de combien d'importuns n'est pas assailli celui qui, grâce à son génie ou son travail, est enfin sorti vainqueur de la mêlée? Je ne voulais pas être de ceux-là, et à une nouvelle lettre, M. Alfred de Vigny voulut bien répondre encore :
Je vous conseille, monsieur, de faire tous vos efforts pour vaincre votre excès de timidité. C'est en quoi peut-être l'éducation de l'armée est bonne aux jeunes gens do votre âge. Elle enseigne à entrer plus fièrement il.' ns la vie.
Se présenter avec calme, consulter avec confiance, causer avec sincérité, quoi d<; plus simple et de plus digne d'estime? Quand vous penserez que vous pouvez vous décider à cette entrevue avec moi, souvenez-vous alors que je serai prêt h vous être agréable. Je crois que vous n'y trouverez rien de terrible et que vous en sortirez rassuré pour toujours. Écrivez-moi quelques jours d'avance, monsieur, et je prendrai une lieure de liberté pour vous la donner.
Puis il terminait sa lettre, dont je copie l'écriture large, noble, franche, semblable à celle de Chateaubriand, a-t-on dit, — par des conseils sur l'art d'écrire — et surtout d'écrire en vers, car, avant d'être l'auteur de Cinq-Mars, il était l'auteur de Doïorida.
Prenez le temps de penser, dit-il, et de choisir dans vos réflexions celles qui vous sembleront les plus justes, les plus vraies, les plus dignes de revêtir la forme de la poésie. Que cette forme soit vâtre, qu'elle ne se ressente d'aucune imitation, mais représente comme un miroir ardent les émotions de votre âme. Écoutez-la en silence, et ensuite écrivez et parlez.
Alfred db Vigkt.
Vendredi, 31 août 1860.
Je devais entrevoir plusieurs fois M. Alfred de Vigny. Ceux qui l'ont approché savent mieux et diront sa cordialité, que rendaient plus précieuse son regard fier et son geste un peu roide. Ce profil sévère et pur, cet œil songeur, ces lèvres spirituelles ont inspiré un chef-d'œuvre
au pinceau de Gigoux. Les longs cheveux argentés qui encadraient ce pâle visage lui donnaient une majesté de plus. M. Alfred de Vigny était bien placé dans son salon lorsque, plongé dans un fauteuil, il causait et défendait, avec une éloquence piquante, la cause des faibles, celle de Gilbert comme celle de Chénier.
Le poète est un peu semblable au chêne, disait-il... Victor Hugo a fait de beaux vers là-dessus. Le vent s'acharne après lui pour le déraciner.
Et. me dit-on, hochant la tête, il répétait les premiers vers des Odes et Ballades :
Le vent chasse loin des campagnes Le gland tombé des rameaux verts; Chêue, il le bat sur les montagnes, Esquif, il le bat sur les mers.
« Savez-vous, disait-il, que cela est bien beau et trop vrai? » Puis il ajoutait : « Il n'en faut pas moins espérer et combattre. J'ai reçu, un jour, une ode magnifique d'un poète inconnu. J'y ai répondu par un poëme qu'on trouvera dans mon prochain Yolume de vers. En voulez-vous con- . naître l'idée? » — Puis, doucement, dune voix grave, il récitait ces strophes, qui figureront sans doute dans ses Po'èmes philosophiques, la première des Œuvres posthumes que publiera Michel Lévy (1) :
Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées!
Sur nos fronts, où le germe est jeté par le sort,
Répandons le savoir en fécondei ondées ;
Puis, recueillant le fruit tel que de l'àme il sort,
Tout empreint des parfums des saintes solitudes.
Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes :
— Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.
En pénétrant, l'autre jour, dans cette demeure de la rue (1) Tout cela est publié.
des Ecuries-d'Artois, j'ai trouvé les meubles à leur place, et les statues, et les portraits.
Ici, le pastel de Lebrun représentant un des aïeux de l'illustre écrivain, M. de Vigny, colonel général des Lombardiens; là, le portrait de Bougainville, grand-oncle du poète, qui tenait justement de l'amiral la propriété de deux îles en Océanie, — îles peuplées d'anthropophages, il est vrai, et qu'il eût été dangereux d'habiter. Plus loin, le portrait de Regnard, et une statuette à'Eloa, la sœur des anges; cette séraphique création de M. de Vigny avait été traduite, a-t-on dit, par un pauvre sculpteur, mort de misère en Italie. Les livres aussi, ses chers livres, étaient là; mais à la place du poète vivant, il n'y avait plus qu'une bière qu'entouraient de rares amis.
Ceux qui ont conduit le corps du poète jusqu'à sa tombe n'étaient pas nombreux. Deux académiciens seulement (il y en avait trois derrière le cercueil d'Alfred de Musset!), un peloton de soldats entourant une poignée d'hommes de lettres.
C'était tout — et c'était assez, puisque ceux-là que le mort avait aimés ne manquaient pas au funèbre rendezvous.
M. YEUILLOT
Comme tout le monde, je viens de lire les Odeurs de Pai'is. De la rage et du courage, le souverain dégoîit et le mépris hautain, il y a de tout dans ce livre, qui m'a profondément séduit, remué, réjoui, quoiqu'il s'attaque plus d'une fois â ceux que j'aime le mieux et que j'admire le plus. Je parle là des hommes. Quant aux idées, s'il en est que je suis loin de partager, j'en vois un grand nombre auxquelles il me faut applaudir. Mais, en vérité. M, Veuillot a jeté là de ces cris que les adversaires de ses croyances ne désavoueraient pas. J'aime ces colères et ces violences. D'où qu'elle vienne, la passion me plaît, en un temps où la passion agonise, étouffée, écrasée, étranglée par je ne sais quel pseudonyme du cant. D'ailleurs, la plupart des choses qui irritent, M. Veuillot nous irritent aussi. Nous avons raillé les mêmes mœurs, nous sifflerions les mêmes pièces.
Quand il s'agit d'attaquer tel vice, de cautériser telle verrue, de peindre telles espèces, rôdeurs de coulisses ou
(1) C'est encore là un de ces articles que j'accentuerais, que j'armerais en guerre aujourd'hui. Je me suis laissé prendre à tout ce qu'il y a d'art et d'éloquence dans M. Veuillot sans songer qu'il faut agir politiquement avec ses adversaires. Mais, après tout, ne vaut-il pas mieux saluer, avant le combat, celui dont on peut admirer l'adresse et détester les idées et l'escrime, et surtout celui dont ou ne i-edoute point le fer? (18ti8).
de guillotines, il nous emprunte une page, un mot qu'il cite comme des témoignages.
Nous avons le même odorat, si nous n'avons point le même idéal, et les émanations du ruisseau, les senteurs de la boue, les acres parfums des détritus parisiens nous donnent les mêmes nausées. Nous ressemblons à des gens qui, placés en face l'un de l'autre, mais séparés par une rivière, pousseraient la même exclamation. Je ne dirai pas le nom de la rivière, mais j'ai bien peur qu'elle ne soit infranchissable. Pour ma part, je déclare que je tiens à cette rive, la mienne. D'ailleurs, je ne saurais pas nager.
A propos de ce livre, et de ce qu'on dit de ce livre, je voudrais faire une ou deux observations. Tout d'abord, on finirait, dirai-je, par trouver que l'on reproche trop souvent à M. Veuillot son peu de charité chrétienne, s'il ne jetait si fréquemment au visage des gens leurs libres façons d'agir et de penser. Que vous importe que l'auteur du livre ([ui vous passionne aille ou n'aille pas à la messe? En vérité, les braves gens qui s'enrouent à crier au sacristain derrière les chausses de M. Veuillot. me semblent tout aussi peu libéraux que M. Veuillot lui-même, lorsqu'il vous décerne ces épithètes (effroyables, paraît-il) — de philosophe ou de chroniqueur.
Est-on vraiment si noir que cela lorsqu'on préfère Diderot à l'illustre Nonotte, ou lorsqu'on écrit des chroniques? En ce cas, je me hâte de déclarer que j'entre aussi dans les églises, — par exemple, lorsqu'il s'agit d'y contempler quelque tableau célèbre ou d'y accompagner le cercueil d'un ami mort.
Autre reproche, et celui-ci tout à fait injuste. On a dit à M. Veuillot : Vous attaquez les gens, et quand ils vont droit à vous, deux épées sous le bras, dans une enveloppe verte, vous leur répondez : « On ne se bat point à côté d'un autel! »» On lui a rappelé que son cabinet de travail n'était point une sacristie, et que l'habitude est prise ici, lors-
qu'on nargue les gens, de leur sacrifier, un matin, quelques heures de son temps.
Mais M. Veuillot l'avait parbleu bien prise, cette habitude. Il s'est battu comme un autre, aussi bravement qu'un autre, plus souvent qu'un autre. D'ailleurs, son stjle ne sent rien moins que le tremblement. Mais on a oublié l'histoire.
C'était à Rouen, en 1832. M. Louis Veuillot avait dixneuf ans. Le ministère l'avait envoyé là-bas rédiger VEcJio de la Seine-Inférieure . Il y écrivait de tout un peu, de la littérature et de la politique, la chronique de la préfecture et la chronique des théâtres. J'ai même lu, dans ce journal, de bien curieux articles, qui sont de lui, j'en jurerais. Un jour un acteur vient le provoquer. Le jeune homme va Sîir le pré. L'autre voulait lui tirer du sang. Y eut- il blessure? Je n'en sais rien. Je crois que M. Veuillot égratigna son adversaire.
Un autre jour, c'est un rédacteur du Journal de Rouen qui se déclare offensé. On se bat encore. Ci : deux duels.
M. Veuillot quitta Rouen bientôt et vint à Périgueux. Il dirigeait le Périgord. Comme toujours il plaisantait agréablement aux dépens de ses adversaires.
Le Périgord ne vivait pas alors, comme aujourd'hui, en paix — ou à peu près — avec son voisin VBcho de Vésone. Les deux journaux se fusillaient. Entre autres amabilités, lorsque M. Veuillot citait ce titre, l'Écho de Vésone, il ne manquait jamais d'écrire :
« Ij'Êcho de Vésone (passez-moi l'expression)... »
A la fin, VBcho de Vésone se fâcha tout rouge. M. Eugène Brossard répliqua par quelque chose d'énergique aux acerbes plaisanteries de M. Veuillot et signala l'article de ses initiales :
Le lendemain, le Périgord contenait la réponse de M. Veuillot.
— E. B. ! disait le futur auteur des Odeîirs de Paris, qui \ est ce E. B.? Le nom n'est pas complet. 11 faudrait ajouter une autre lettre. — Je connais le nom véritable. C'est B. B. T.
Eugène Brossard envoya des témoins. On se battit au pistolet. On échangea une balle, deux balles. Puis on arrêta le combat.
M. Veuillot donc a fait ses preuves, — et cela sans avoirJ eu le triste avantage de tuer son adversaire. m
Depuis Périgueux, M. Veuillot a passé par Rome — et d'incrédule, a-t-il dit, il est devenu chrétien. M. Veuillot nous a assuré que Rome possède un parfum. A peine M. Veuillot l'a-t-il eu respiré, — il y a trente ans de , cela, — que M. Veuillot, enivré, s'est converti. Un voyage a tout fait. Il voit passer, place Saint-Pierre, la procession du corpus Domini. Il regarde. C'est la procession de Damas; les écailles lui tombent des yeux. Il était parti avec Montaigne dans sa poche, il revient avec V Imitation à la main. Je n'ai pas éprouvé, je dois l'avouer, la même impression dans cette Rome immense et triste, pleine d'effroi, de noirs couvents qui ressemblent à nos casernes, où l'on peut si difficilement entrer et d'où l'on tremble de ne pouvoir sortir. Les senteurs de Rome m'ont, hélas! médiocrem.ent charmé. Qu'en pensera M. Veuillot? M. About, qui n'a pas tout dit là-dessus, mais qui a dit ce que je dirais, avec plus de colère encore peut-être, s'est vu traité par lui de singe, — mieux que cela, de petit journaliste.
M. Louis Veuillot n'aime pas la petite presse, je pourrais dire la presse, car, petite ou grande, il fait profession de la détester. Il combat ce qu'il appelle la bête d'encre, comme d'autres ce qu'ils appellent l'/iyrZr^ (Ze l'anarchie. Je ne lui reprocherai donc pas d'avoir attaqué le petit journalisme et d'avoir épargné le grand; il n'a rien épargné, ni personne. Je lui reprocherais plutôt, lui qui sait ce qu'il faut de sacrifices et d'eïforts,de résolution morale etmêmQ
d'énergie physique pour tenir l'arène, je lui reprocherais volontiers d'avoir voulu frapper la presse tout entière.
Pour le reste, y a-t-il vraiment un grand et un petit journalisme? De grands journalistes, s'il faut tout dire, je n'en vois guère. Des petits, j'en aperçois plus d'un, ici et là, dans tous les formats et dans tous les camps. Au milieu de ce carnaval moral et littéraire, où tout est confondu, broyé, où, pêle-mêle, tout roule en se heurtant, bien fin qui nous dirait les différences. Il y a des journalistes qui ont du talent et des journalistes qui n'en ont pas, il n'y a ^\ms àe grands ovi de petits joîcrnalistes. Mesurer le talent d'un homme à la grandeur du papier qu'il noircit, c'est classer les livres par formats, c'est ranger les hommes par leur taille, c'est mettre le dictionnaire avant l'in-octavo, l'in-quarto bouffi d'erreurs avant l'in-trente-deux rempli de vérités, c'est donner le pas au tambour-major sur M. Thiers.
Mais supposons, — un moment encore, — qu'il y ait deux journalismes, comme quelqu'un voulait qu'il y eût deux morales. M. Louis Veuillot est-il un grand ou un petit journaliste? Si nous parlons de talent, le grand journalisme le réclame. Si nous parlons du genre des articles, de la. matière, de \a. façon, du style, le petit journalisme lui met la main sur l'épaule en s'écriant : Tu es des nôtres ! Journaliste agressif, cherchant le mot volontiers, aimant à plaisamment dire les choses, de plus personnaliste en diable — (ou en Dieu, comme on voudra) — M. Veuillot est un petit journaliste. Qu'il ne s'en fâche pas! Le premier des journalistes de la Révolution, Camille Desmoulins, fut un petit journaliste; Paul-Louis Courier fit des pamphlets comme il ferait présentement du petit journal, et, pour remonter un peu plus haut, ce damné de Voltaire nous a laissé le cours le plus complet de petit journalisme, cette merveilleuse Correspondance que M. Veuillot, j'en mettrais la main au feu de l'auto-da-fé, a dû lire et relire bien souvent.
J'avoue que le petit journal a beaucoup trop àe journalistes petits, souvents ignorants, seulement occupés des niaiseries, ne comprenant rien à leur temps et ne s'inquiétant guère d'y entendre quelque chose, prenant volontiers un mot bon ou mauvais pour une idée, et se laissant aller, tant bien que mal, au courant de l'actualité, ce ruisseau 1 Mais il a ses intelligents comme ses vaillants. On y trouverait plus d"iin jiiste. Balzac qui, pas plus que M. Veuillot, ne le caressait, qui l'appelait un mauvais lieu de l'intelligence, ne pouvait s'empêcher de déclarer que là se trouvait tout le sel du journalisme, un esprit constamment original dépensé en feux d'artifices... Parbleu, mieux vaudrait, de cette poudre, charger un canon, que remplir une fusée!... Mais on fait ce qu'on peut, et M. Veuillot le sait bien.
Et si bien le sait-il que, — sa plume de vespérin une fois bridée, — voulant pour un moment changer le livre en journal, faire de chaque feuillet un article, de chaque chapitre un numéro, du volume entier un Univers in-8°, il n'a garde d'emprunter au grand journalisme son fusil de munition, il prend au petit journalisme son épée, il laisse le salpêtre aux moineaux et court lestement à la baïonnette. Dans la guerre où l'encre est versée, comme dans les rencontres où le sang coule, l'alerte, cruelle, inévitable baïonnette sera toujours l'arme française!
Il est petit journaliste, M. Veuillot, de par son esprit, son amour du trait, de la plaisanterie, du rire qui soufflette, de l'ironie qui pénètre. Il est petit journaliste aussi de par sa nourriture intellectuelle qui, quoi qu'il en ait, est prise à l'étal de Rabelais et à la cuisine de Monsieur Arouet. Il est petit journaliste aussi de par son tempérament, à la fois éloquent et gouailleur, qui le condamne à la plaisanterie, l'entraîne invinciblement vers le gras et gai propos, et lui fera terminer toujours une apostrophe biblique par une salade gauloise.
Il est petit journaliste enfin et pour abonder dans son
sens, — (puisque, dit-il, les petits journalistes se moquent volontiers des choses sérieuses, donnent des crocs-enjambe à la littérature et font des pieds de nez à la science), — il est petit journaliste de par l'horreur ignorante qu'il professe pour les découvertes modernes, pour les inventions nouvelles, pour ce merveilleux mouvement scientifique qui entraîne à présent l'humanité. On sent que là M. Veuillot perd pied. En vain veut-il nier, plaisanter, maudire. La sourde machine n'entend pas, la vapeur ne demande point de rétractation; si l'électricité lui répondait, elle daterait sa réponse de la Chine, mais elle n'a guère le temps et va.
Niez-la, monsieur Veuillot, cette littérature moderne,
bizarre, étrange, heurtée, incomplète, romantique ou
réaliste. C'est affaire de goût, ces choses ne se prouvent
pas. Mais la science ! Evidemment elle est bornée, mais
qu'elle est vaste! évidemment elle peut se tromper, mais
comme elle sait deviner et découvrir ! La physiologie se
contredit! Aujourd'hui dément Hier, et Demain dira à
Aujourd'hui : " Tu t'es trompé! » Soit! Pourtant les choses
avancent, La physique, la chimie progressent. Il ne faut
pas essayerde remplacer le gaz par un cierge d'église. ..Mais
cette imprimerie, que vous détestez, ne vous a-t-elle point
permis de lui crier à elle-même : « Je te maudis! » et de
vendre en deux jours six milleexemplaires de votre factum?
Pendant que vous écriviez , monsieur , songez-y , la science
avait marché!...
Résumons-nous. Avec son immense talent d'écrivain, ses qualités éminentes de styliste, cette langue ferme, hardie, colorée et précise à la fois, si M, Veuillot possédaitun corps de doctrine, ou s'il exposait de façon à pouvoir nous convaincre les motifs de sa foi, s'il avait une flexibilité ou une sincérité qui lui permît d'avouer ses erreurs ou ses partispris, — il serait vraiment, — et on pourrait l'appeler le Proudhon du catholicisme , — un Proudhon converti.