‹ La libre paroleChapitre 14 sur 20 · PROUDHOX ET M. LOUIS VEUILLOT Z · texte numérisé non relu

PROUDHOX ET M. LOUIS VEUILLOT Z

vois bien maintenant que M. Veuillot regarde Proudhon comme un pleutre (Voltaire en est un autre) et s'estime placé à cent mille piques au-dessus de lui. M. Veuillot n'est pas dégoûté ! Il y a entre lui et Proudhon toute la distance qui existe entre un grand écrivain et un grand esprit. Cela est facile à mesurer. M. Veuillot a le stvle, mais Proudhon a l'idée. M. Veuillot amuse, Proudhon enseigne. Celui-ci fait penser où celui-là fait rire. On sort d'un livre de Veuillot comme du spectacle d'une farce qui, je suppose, serait écrite par un maître. Cela sent les frères de l'abbaye de Thélème autant que les pères de l'Eglise. Le livre achevé, on se dit: Cela est drôle! Mais en fermant un livre de Proudhon, on se dit : Cela est fort! Ce sont au surplus des mâles l'un et l'autre. Ils ont de la poigne et de la voix, du fer dans le sang et des muscles aux membres.

Je les aurais voulu voir aux prises, l'implacable logique de Proudhon contre l'impétuosité robuste de Veuillot, la hallebarde du suisse contre la bêche du paysan ! Ces deux lutteurs, farouches comme des belluaires, s'étreignant au torse et faisant craquer leurs os! Puisque M. Veuillot en ressentait l'appétit, que ne l'a-t-il fait — j'allais dire que n'a-t-il osé le faire — du temps que Proudhon vivait? Elle retarde, cette belle colère, — si belle qu'elle est admirable, malgré son injustice ! Il fallait regarder sous le nez, non la statue du « rustre, ^ mais le rustre lui-même, et cela encore tandis que la forte main du Franc-Comtois, que la mort seule a désarmée, tenait la plume, — son outil de labourage, à ce semeur d'idées!

Il vous déplaît d'être rapproché de lui? La comparaison est une injure? Vous aurez beau faire, si les hasards des convictions ou des conversions vous séparent, c'est la fatalité du talent qui vous réunit !

Aussi bien, on me l'a reprochée, cette comparaison. Les amis de Proudhon ont crié au blasphème. Y a-t-il donc une religion proudhonnienne? En ce cas, tant pis. C'est la

philosophie, non la religion de Proudhon que je salue. M. Veuillot, lui, qui se soucie peu de nos classements, ambitionne une autre place, une place au ciel, cela est dit clairement dans sa lettre. Qu'il y aille ! Nous autres, qui ne tenons pas les clefs de l'enfer, nous ne damnons personne.

Mais, quoi qu'il en ait, \e polémiste en chaussons est de la race du polémiste en sabots. 'Ils sont du peuple l'un et l'autre, ils s'en vantent. Le fils du tonnelier, c'est Proudhon! le fils du marchand de vin, c'est Veuillot, L'un cercle la barrique, l'autre la débite. Si les liqueurs diffèrent, elles sortent du même tonneau.

Comment! mais M. Veuillot est même fils de tonnelier, absolument comme l'autre! Écoutez-le :

Il y avait iine fois, non pas un roi et une reine, mais un ou\Tier tonnelier, qui ne possédait au monde que ses outils, et qui, les portant sur son dos, rbiver à travers la boue, l'été sous l'ardeur du soleil, s'en allait à pied de ville en ville, et de campagne en campagne, fabriquant et réparant les tonneaux, brocs et cuviers... Il se nommait François; il était né dans la Bourgogne; il ne savait pas lire; il ne connaissait que

son métier.

(■préface de Rome et Lorette.)

« Je suis le premier de mon nom, dit-il plus loin, et du nom de ma mère, qui ait su lire, ou tout au moins qui ait su un peu d'ortographe, «

Il ajoute éloquemment que sa taillante mère inspira à ses enfants V amour de la justice et le courage de la pauvreté.

Proudhon s'écrie de son côté :

Quiconque est pauvre est de ma Himille. Mon père était garçon tonnelier, ma mère cuisinière; ils laissèrent à leurs cinq enfants, après avoir bien travaillé, leur pauvreté.

Autre rapprochement : ils étaient grands, qu'ils n'avaient rien lu, rien appris. M. Veuillot avoue qu'il ne connaissait

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