PROUDHON ET M. LOUIS VEUILLOT
que Lamothe-Langon et Paul de KocTi, Proudhon les Qîiatre Jils Aymon et V Evangile. Oui, Pierre-Joseph lisait VEvaiigile à l'heure où Louis Veuillot feuilletait Gustave le Mauvais sujet! Tous les deux se sont rattrapés. Pour s'enrichir, la langue a décidément besoin de sortir du peuple. On le voit par ces deux hommes, partis d'en bas, de la ferme ou de l'atelier.
Ils sont donc tous deux fils de Jacques Bonhomme, mais les destinées sont multiples dans les familles. Au temps passé, où la féodalité tenait les petits à la gorge. M. Yeuillot eût béni la main qui, de par le droit divin, l'eût étranglé, tandis que P.-J. Proudhon eût été de ces patauds qui cassèrent un beau jour leurs sabots sur la face de leurs seigneurs.
Et même aujourd'hui, — voyez l'antithèse, — Proudhon meurt parmi les petits, parmi les humbles, parmi les pauvres, il meurt sans un sou, après avoir vécu en ouvrier, mangeant des pommes de terre et des choux, qui gonflent, bourrent, emplissent l'estomac sans le tenir. M. Veuillot fréquente au Vatican, se frotte aux dorures des grands de l'Église, et respire le parfum de Rome par la portière entr'ouverte des voitures de cardinaux.
Ils n'ont pas eu le même idéal, c'est certain. Celui de M. Veuillot est le droit de Dieu, celui de Proudhon était le droit humain, la justice. J'avoue pourtant que je trouve, dans leur existence, deux traits qui les rapproclient encore. Proudhon apporte un jour à des financiers, dont le nom est célèbre, un tracé de chemin de fer, son œuvre. Il en a demandé la concession. Sil'on appuyait son projet, si l'on poussait la chose, tout irait bien. Cette concession, les financiers l'obtiennent pour eux-mêmes. Ils ont, il est vrai, la bonté d'inviter Proudhon à passer à leur caisse pour y recevoir une indemnité. « Quelle indemnité? dit-il. Je ne connais pas ces gens-là. Ils m'ont pris mon idée, qu'ils la gardent, mais qu'ils gardent surtout leur argent ! »
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C'est ainsi, d'un pareil mouvement, que M. Veuillot quittait un jour une place au ministère de l'intérieur, place importante, appointée, certaine, pour l'incertain métier de journaliste, mais si cher, mais si enivrant, mais si doux dans son amertume!
Cette amertume, M. Veuillot se plaît à répéter qu'il la rossent aujourd'hui cruellement. Télonffe, dit-il dans sa lettre à M. Jouvin. Ces saisissants articles sur les odeurs, rôdeurs et maraudeurs de Paris, sont une série de cris. Eh bien, soit! Je constate, mais crojez-le bien, je ne m'attendris pas (1). Je viens de relire l'Univers ce matin même — et j'y ai vu que M. Veuillot sait aussi pousser les Vœ victis! « Ces personnages doivent souffrir, dit-il quelque part, mais ils l'ont bien mérité ! » Quand M. Libri passe en jugement — (septembre 1850) — il donne le procès en feuilleton y il profite de l'occasion pour affirmer que les libres penseurs sont des voleurs a la tire et des bonjouriers. — Les mots y sont. — Quand de pauvres diables qu'il traite de faquins partent pour l'exil après juin, il rit à grosses lèvres, etje crois voir s'illuminer la large et puissante tète de ce Mirabeau-bedeau :
0 gloire de l'infortune, gloire du Dante, gloire des grands lutteurs, des grands révoltés, des grandes victimes! Honneur des grandes vertus, orgueil des grands forfaits, vous voilà par terre et contaminés, comme toute hauteur: le faquinisme n'est pas proscrit, hélas! mais la proscription est faquinisée.
Or, j'ai dit tout à l'heure que ce notaire limpide, ce rustre vaniteux^ Proudhon, — qui n'était pas chrétien, — le jour où M. Veuillot avait été frappé, s'était senti frappé lui-même. Et l'homme libre, illuminé d'en bas, écrit l'auteur des Odeurs de Paris, — c'est-à-dire, o M. Veuillot,
(1) Je m'attendris d'autant moins aujourd'hui que M. Veuillot n'est plus à pied, qu'il a son journal, et qu'il s'en sert — hélas! — pour attaquer toute liberté, pour célébrer et appeler toute réaction! (1868).