‹ La libre paroleChapitre 16 sur 20 · PROUDHON ET M. I.OUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

PROUDHON ET M. I.OUIS VEUILLOT

penché vers la terre dure, écoutant le chœur souterrain des mineurs et des travailleurs, — l'antéchrist, la lête noire de M. Veuillot et de M. Clairville, avait protesté, comme si celui-là qu'on atteignait n'était pas son irréconciliable ennemi.

Mais je veux finir cette causerie plus gaiement.

M. Veuillot, dans cette lettre déjà célèbre et d'un bout à l'autre remarquable, veut bien me donner en passant un Ion point — que j'accepte — me dire qu il espère que je mûrirai. Je l'espère aussi. Je fais du moins, écrivant beaucoup mais lisant davantage, tout ce qu'il faut pour mûrir. Et M. Veuillot, lui aussi, a été un fruit vert, croquant et croustillant sous la dent, une pomme sure que les filles d'Eve, je le gagerais, aimèrent à cueillir (nous parlons-là de sa littérature). En faisant ces recherches, j'ai mis la main sur deux ou trois nouvelles signées Veuillot et qui ont trente ans de date. Je tiens à vous le servir, ce vieux fruit vert, et je vous en- vais découper une tranche. J'ai le choix. D'abord un chef-d'œuvre, l'Anneau, — une nouvelle qui servirait de pendant au fameux — au trop fameux — Mouchoir bleu de Béquet. Deux jeunes gens aiment la même femme. L'un d'eux, un garde du corps, a reçu d'elle une bague que l'autre veut avoir. Ils se trouvent face à face, armés, pendant les journées de juillet, celui-ci du côté du peuple, celui-là du côté du roi. Le garde du corps est tué dans le duel. L'autre se penche sur le cadavre, arrache l'anneau. Une main se pose sur son épaule : « Tu déshonores le peuple ! A mort le voleur! » On le fusille. C'est une page à conserver.

On pourra parcourir encore avec intérêt, dans le Cahinet de lecture (1833), un petit récit, Eugénie, mais on fera bien d'aller tout droit aux Plaisirs, Réflexions et Pressentiments d'un mari au bal, et à V Histoire de deux amants et d'un apothicaire, (j^ui divertiront sûrement leur monde.

Je résume cette dernière œuvre d'art.

« Faites-Men attention à tos nerfs! « c'est la première recommandation de M, Veuiliot. Puis il commence : « L^ amant était autrichien, — peut-on être autrichien? »

— (C'est M. Veuillot qui parle; non-seulement on peut être Autrichien, mais — M. Veuillot en sait (iuelque chose

— on peut le devenir.) L'amante était italienne, Vapothicaire fut infâme. L'histoire s'est passée à Venise le V'juin 1817.

M. Veuillot nous montre d'abord une jeune Vénitienne, Ginevra, penchée à son balcon et contemplant les lagunes. « Ll faisait nuit, mais nuit vénitienne, etc. » Arrive une gondole. Une voix s'élève. Je cite la romance :

Ma Ginevra, ma belle, Étoile de mes nuits, Astre pur et fidèle Qui sur mes jours reluit.

C'est ma voix qui t'appelle!

Elle a reconnu la voix. Un officier autrichien sort de la gondole et grimpe au balcon. C'est Ludwig de Sprennhartz- IlorrenzoUern. 11 presse Gine\ra sur son cœur : Ponchur, Tchinéfra! Il l'appelle mon anche, et lui annonce que son gouvernement l'envoie de Venise en Hongrie. Ginevra pousse un cri du cœur : — Oh ! les damnés chiens !

« Les femmes italiennes, dit M. Veuillot, sont comme cela. Quand leurs passions parlent, elles ne cherchent point à leur donner un habit habillé. Au besoin, elles jureraient, car cela ne les rend pas moins jolies. *> S'en est-il aperçu?

Ginevra, au surplus, ne se contente pas de jurer. — « Si tu ne reste pas, dit-elle à son amant, je te tue, et je me tue aussi, et je tuerai mon père! » C'est bien simple. — u Mais si je reste, dit l'autre, je suis déshonoré! — Alors il faut nous tuer ensemble! — Nous tuer? — Nous tuer! L'oflBcier (M. Veuillot nous l'assure) se sentait tout l'amour que peut raisonnablement éprouver un Autrichien. Il

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