‹ La libre paroleChapitre 17 sur 20 · PROUDHON ET M. LOUTP VEUILLOT · texte numérisé non relu

PROUDHON ET M. LOUTP VEUILLOT

prend le parti de mourir. Il descend chez le pharmacien Scarpi, lui demande du poison. — Prenez, dit Scarpi. Il lui tend une boîte de globules. Les amants font le partage. Us avalent, ils vont mourir. Ahl bien oui, mourir! Souvenez-vous que M. Veuillot a lu Paul de Kock! « Un sakrement ! un teufel ! montent aux lèvres de Ludwig. Il devient vert. « Il se tortillait comme une plume sur un brasier, et la pauvre petite, se co7itortionnant, suant à grosses goîcttes , regardait son ange et le trouvait bien laid. » A la fin, Ginevra et Ludwig tombèrent épuisés sur le carreau de la chambre... qui, nous dit complaisamment M. Veuillot, « n'était pas humide de sang ! ! ! " Bast! On a lu Molière et la reine de Navarre!

« Eh quoi ! nous ne sommes pas morts? » C'est le premier cri lorsqu'ils renaissent — ^^ Non, répondit Scarpi, vous êtes purgés ! » Le barbare auteur de Ginevra (sic), qui déteste les Autrichiens, permet alors à Ginevra d'épouser son Tudesque. Mais l'amour s'est envolé. Depuis qu'elle l'a aperçu humectant le parquet, tout est dit, elle ne l'aime plus.

« Deux jours après, le capitaine partit pour la Hongrie, où il épousa mie baronne. »

Voilà, je crois, mieux qu'un fruit acide. C'est bel et bien du gros et gras rire^ et M. Louis Veuillot, — qui est rabelaii-ien, — me pardonnera certainement d'en avoir ici fixé l'écho.

N'est-il pas vrai, mon frère?

Vous connaissez Jules Janin. Qui n'a pas lu ses feuilletons, ses' séduisantes causeries dramatiques, qu'on pourrait appeler les fantaisies du lundi ? Cela est charmant et chatoyant, brillant, sémillant. Le style est preste , la phrase court , saute , s'enlève élégamment et voltige. En ouvrant les Gaietés champêtres, M. Sainte- Beuve a dit un jour : « Un livre de Janin n'est pas un livre, c'est une nature. " Le mot est profond. Si jamais la fameuse définition de BufFon a été de mise, c'est à propos de M. Jules Janin. On peut le dire ici, en toute sûreté, le style, c'est l'homme même.

Il ae faut pas avoir vu souvent, pour se convaincre de cette vérité, l'auteur de la Fin du monde.

Il y a dans la figure de Jules Janin je ne sais quoi de rieur, de spirituel, de jovialement railleur; dans son regard , une vivacité pleine de bonne humeur et de pénétration narquoise. Il est plutôt petit que grand, gros et gras, portant haut la tête, avec une certaine expression de sensualité délicate et satisfaite.

Si j'avais à définir M. Jules Janin, je le ferais en deux mots : C'est un homme heureux et c'est aussi un heureux homme.

Il a su ordonner sa vie. Il a été sage. Il y a quelques années, lorsqu'on sortait des jardins du Luxembourg par la grille de la rue de Vaugirard, on pouvait apercevoir, au cinquième étage de la maison qui fait

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l'anjrle de la rue Molière, un magnifique ara qui voletait, attaché par une chaînette, au balcon de la fenêtre. A coup sûr, au moins, on l'entendait. Il remplissait tout le voisinage de ses notes discordantes. Cet oiseau bavard et criard, ce perroquet ennemi du silence, était célèbre. Il appartenait à M. Jules Janin.

Parfois le critique se montrait à la fenêtre. Il agaçait du doigt l'ara, qui redoublait de cris et de battements d'ailes. C'est ainsi que j'aperçus pour la première fois l'homme qui, depuis trente ans passés, tient royalement la main de justice au rez-de-chaussée du Journal des Délais. M. Jules Janin habite maintenant, à Passy, un élégant chalet, tout empli des choses de l'art et des merveilles du goût. Il s'est retiré là pour y vivre un peu loin du bruit et de la foule; et, content, entouré de tout ce qui lui est cher, il clôt sa petite porte sur laquelle s'entrelacent les deux lettres fatidiques formant son chiffre : J.-J., et ne l'ouvre qu'à ses amis, qui sont nombreux, il est vrai.

Le vendredi, cependant, notez ce point, Janin ne reçoit personne. Ce jour-là, Janin est heureux : il est vouetout entier au feuilleton du Journal des Débats. Le vendredi, un bien mauvais jour pour les mauvaises pièces. Tout lui sourit. Sa vie est calme et comme rayonnante. Il vit en philosophe, sans cependant ambitionner ce titre. Il faut le voir, chez lui, vêtu d'une modeste veste brune, coiffé d'une petite casquette , benoîtement assis dans son fauteuil, un livre à la main et causant au lieu de lire. Sa physionomie est souriante ; sa bouche, pleine de finesse, laisse parfois échapper un large rire à la gauloise. Il fait volontiers montre de sa main, tout en parlant. Il enjoué, pour ainsi dire, comme une jolie femme.

Sa main fine, blanche, petite, potelée, ravirait le chiromancien Desbarolles, qui l'a, je crois, au reste, étudiée, — et plus d'un sculpteur la prendrait pour modèle. Janin est fi.er de sa main. C'était justement une des coquetteries

de Napoléon P^ Il est, en outre, de l'avis de Balzac : « Une goutte d'encre au doig't est indigne d'un homme de lettres. Il n'y a que les bureaucrates qui se salissent les mains en écrivant. »

Ceux qui ont lu les livres et les feuilletons de Janin ne le connaissent qu'à demi. Il faut le voir, il faut l'entendre. Il cause volontiers, et beaucoup, comme les gens qui savent causer. Il parle assez souvent de lui, mais plus souvent de ceux qu'il aime. Jules Janin a un grand mérite. Quoi qu'on en ait pu dire, il sait admirer. Lorsque les noms amis viennent sur le tapis, Horace, Diderot, Richardson ou Victor Hugo; par exemple, il s'anime, il s'échauffe, il parle, il entasse arguments, preuves, jugements, anecdotes, défend son homme, attaque ses rivaux, les pique, les harcèle, lance ses pointes acérées avec une rapidité et une vigueur éloquentes, vous éblouit, vous fascine, vous entraîne.

Quand il parle de son cher Horace, à coup sûr, il se délecte, il s'écoute, il cherche ses plus douces paroles, et voudrait coucher son idole sur un lit de roses. Horace est d'ailleurs non-seulement pour lui une admiration, mais un modèle. Il ne se contente pas de l'aimer, il suit sa trace; on dit qu'on prend, après quelque temps, les façons et les allures d'un ami. Jules Janin a longtemps vécu avec Horace. Il lui en est resté quelque chose.

— Horace, disait-il un jour, nonchalamment étendu dans son fauteuil mobile, sur le perron de son chalet aux devises latines, Horace était un fortuné mortel. Après avoir vécu de la vie de Rome, il s'était retiré de la ville pour finir doucement sa vie dans quelque modeste demeure pleine de bons livres, ces compagnons des heures clémentes, et là, seul, aux côtés d'une compagne aimée, il vivait heureux, satisfait, humant le soleil sur le perron de son chalet, durant les beaux jours, et s'enfermant avec ses livres aimés aux tristes jours de pluie.

Ainsi, (lisait-il, Jules Janin, et il souriait, regardant le soleil et aspirant à pleins poumons le vent frais qui venait à travers les arbres du jardin.

Puis il répétait, avec Horace :

Ici, je me cache! Ici, je me repose et vis doucement! Ici, je m'abrite et me dorlotte contre la maligne influence du mois de septembre. 0 retraite heureuse et saine où je me garde à mes amis!

Toute sa philosophie est encore celle de son maître. « Pour être heureux, il ne s'agit, comme l'a dit un sage appelé Mimnerme, que d'aimer et d'être jovial. »

Jules Janin est un de ces amateurs délicats qui aiment les livres. Oh ! les beaux livres! Rien n'est beau comme un beau livre, — un livre vieux et rare. Concevez-vous ce plaisir de raffiné, lire Montaigne dans une édition contemporaine de Montaigne? Jules Janin possède de vrais trésors. C'est un de nos riches bibliophiles. Et que de livres curieux ! Entre autres , cette édition de Victor Hugo, illustrée par Victor Hugo lui-même. Jules Janin l'a achetée, je crois, lors de la vente du mobilier de la place Royale. Certains de ces dessins, faits à la plume, avec une fougue qui rappelle la manière de Gustave Doré, sont des chefs-d'œuvre. Jules Janin y tient comme un avare lapidaire tiendrait au Régent, s'il possédait ce diamant illustre.

Je n'ai jamais pu me trouver en face de Jules Janin sans me souvenir aussitôt du charmant portrait qu'en a tracé, de souvenir, un de ses camarades de collège, M. Edgar Qui net :

Jules .Janin était plus jeune que nous de doux ou trois ans. Ali ! le bon compngnon! La jolie tête enfantine, espiègle, épanouie! Les beaux cheveux noirs bouclés! Et quels francs rires de lutin dans nos corridors sombres! Les murs doivent s"en souvenir.

Quelle joyeuse, gracieuse ignorance de soi-mOme ! Il jouait alors aux billes; il jouait surtout de la harpe, et bien mieux que le roi David

Aussi ikisions-iious de saints concerts dans l'église à l'élévation et au salut, Janin jouant de l'instrument du prophète, moi, du violon, son maître, M. Béiard, de la basse, un autre de l'alto. Notre maître de philosophie chantait des alléluia d'une voix claire et vibrante. Ces concerts de séraphins nous donnaient, le jour où ils avaient lieu, de grands privilèges, tels que celui de manger à une table d'honneur, en compagnie de MM. les chantres.

Janin, aujourd'hui, ne joue plus, que je sache, de la harpe. 11 a délaissé la musique. Son passe-temps, ce sont les animaux. 11 a toujours aimé les chiens. Azor, que lui avait donné, jadis, le libraire Ladvocat, a été célébré par lui dans un article du livre des Cent et Un : le Marchand de cJiiens.

Le marché aux chiens n'avait pas, autrefois, de visiteur plus assidu. Jules Janin aime les chiens comme Théophile Gautier aime les chats, et il se vante d'avoir possédé le dernier des carlins.

L'épagneul qu'il a maintenant est un de ses élèves. C'est un serviteur docile, à l'œil doux et bon. Il obéit au moindre signe de son maître. Ordinairement, il est couché sur le perron du chalet; dès que se fait entendre la sonnette de la porte, il y court. Est-ce un étranger? Il le reçoit poliment, avec affabilité. Tel maître, tel valet. Est-ce un ami ? Il jappe et saute tout joyeux. Si c'est le facteur, le chien prend un air important, lève la tête et attend qu'on lui remette les lettres ou les journaux. Puis, aussitôt, il va vers son maître, lui remet gravement ces papiers et se recouche sans mot dire. Pourquoi faut-il que j'aie oublié le nom de ce bon serviteur, de ce compagnon dévoué, de cet ami?

Jules Janin a bien encore, pour remplacer l'ara qu'il a perdu, une pie qui va, vient, se perche, ici et là, sur votre chapeau ou votre épaule, ou vous pique irrévérencieusement les talons. Mais je n'en parlerai pas. Je hais les pics, depuis que j'ai lu la très-véridique hit-toire de la pauvre servante de Palaiseau.

A M. Jîiles Janin.

« Mon cher maître ,

« Je viens d'avoir deux agréables surprises : on m'envoie à la fois, et par le même courrier, un petit journal que vient de publier la jeunesse du quartier latin, Démocrite, huit pages de bel et bon esprit, et VAlmanach du théâtre et de la littérature , que vous faites paraître tous les ans à la librairie Pagnerre. J'ai lu la brochure et jai lu le journal, et j'y ai trouvé justement, sans cherch'i' beaucoup, le sujet du premier article que je dois envover au Globe, où j'ai l'honneur d'être votre voisin. Permettezmoi de vous l'adresser sous forme de lettre, car aussi bien je suis pris à partie de la plus aimable façon du monde, dans cet élégant almanach , et je tiens à répondre un mot.

« Un mot de journaliste, cela est bien aussi long, prenez garde, qu'un quart d'heure de perruquier.

« Mais, je vous avoue que j'ai sur le cœur le reproche que vous me faites, que vous nous faites un peu à nous tous, qui n'avons pas trente ans, mais que la vie a rendus quinquagénaires. « Pourquoi ne riez-vous pas, pourquoi préférez-vous à la gaieté légère d'un Catulle les grognements du vieux Caton ? » Pourquoi sommes-nous des censeurs, quand nous pourrions être des joueurs de flûte ? Pourquoi ce pli creusé entre nos deux sourcils ? Pourquoi ces ' jeunes colères et ces courroux, et ces dégoûts que vous trouvez prématurés? Pourquoi notre poète, puisqu'il nous en faut un, sappelle-t-il Juvénal et non Ovide ? Pourquoi l'Art d'aimer est-il remplacé, sous notre chevet, par le mâle traité de la Boétie ? Vous voulez le savoir, mon maître, et je vais vous le dire.

« Ce journal nouveau, Démocrite , vous le dirait dail-

leurs aussi bien que moi. Journal de la rive gauche, ardent, bouillant, comme ses aînés! Journal qui croit naïvement et courageusement qu'il va transformer le monde et le purifier ! Journal de combat et de foi , mis en ventcomme on lancerait un défi ! Journal où l'on bafoue les hochets et ceux qui les portent, où l'on combat tous les mensonges et ceux qui en «vivent , où l'on salue toutes les vérités et ceux qui les défendent. Journal qui sombrera d'ailleurs, comme les autres; acceptant l'héritage de celui qui l'a précédé pour le léguer à celui qui le suivra ; mais journal utile, comme tous ceux qui ont paru, brillé et disparu aux vitrines des libraires du quartier latin.

" Ceux-ci, ces nouveaux venus, s'écrient aussi comme vous, comme d'autres : Jeunesse ne meurt pas! Mais ils entendent la jeunesse comme nous l'entendons, et leur muse est sévère et sombre. Muse en deuil par les tempe ugubres ! Pipeaux brisés, chansons oubliées, refrains de la vingtième année désappris depuis longtemps ! Nous sommes tristes, que voulez-vous ? Et, en vérité, il faudrait être curieusement organisé pour demeurer gai quand le moment est sinistre, quand les aiguilles des fusils -rincent en glissant dans leurs rainures, lorsque toutes les misères crient, lorsque toutes les plaies saignent. Je ne VOIS que les « petits crevés « qui rient encore. Notre rire à nous, s'appelle depuis longtemps l'ironie.

" Et ne la remplaçons pas, cette ironie, qui est une arme, par le désespoir, qui est une abdication. « Hélas I le caractère qui domine aujourd'hui dans la jeunesse pensante est celui d'un homme las et dégoûté souffrant non pas de cette douleur vague que les romantiques nommaient le mal du siècle , mais d'un mal plus sé-rieux et plus facile à désigner, qui est le mépris. Jamais peut-être la vie, ce qu'on appelle le sort, n'aura secoué plus durement des êtres pour faire tomber comme d'un arbre toutes leurs illusions, toutes leurs espérances. Cette

époque morale ressemble aux temps de neige boueuse et de dégel, où l'on éprouve je ne sais quelle crainte de mettre les pieds dehors, et où Ton regarde avec une pitié amère les gens qui se crottent dans la rue. S'il y avait un orage à affronter, le torrent et le tonnerre, les grands éclats et les dangers de la foudre, on se lancerait avec une joyeuse audace au devant de cette tempête; mais, piétiner lentement dans un noir amalgame de neige souillée, de blancheur déchue, de fange pétrie, la tâche semble aude.^sus des forces de quelques-uns qui, sans abdiquer, se résignent, et sans désespérer se courbent.

" D'autres, en revanche, luttent encore. Et les débutants du Démocrite sont de ceux-là. Qui écrira l'histoire de ces journaux d'outre-Seine, en ces dernières vingt années? De 1848 à 1868, que d'essais, de tentatives, d'avortements, mais que d'idées et de vaillances! C'était V Avant-garde en 1848, l Avant-Garde , Journal des Écoles, et j'ai là le premier numéro daté du mois de janvier 1848. Vingt ans!

« H. Bosselet dirigeait cette Avant-Garde. 11 a vieilli sans changer; nous l'avons retrouvé candidat à la députation, quelque part, en ces derniers temps.

« La Lanterne vint ensuite , avec Antonio Watripon pour rédacteur en chef, un journal intermittent qui organisait des banquets d'écoliers, où les commissaires, en brassards rouges, 's'appelaient Wilfrid de Fonvielle, ]\Ielvil-Bloncourt, etc. Raspail s'y faisait représenter, Louis Blanc y envoyait son toast, Proudhon venait y prononcer le sien, André Lemoyne y disait des vers. La Lanterne, je crois, eut quatre numéros. J'en souhaite davantage aux petits livres rouges de H. Rochefort.

« Dix ans après, la Voix des Écoles faisait fureur sur la rive gauche. Jean du Boys apportait ses premières fiouvelles au journal nouveau; Alcide Dusolier ses premiers articles ; Tandon, ce pauvre désespéré, qui s'est pendu, — à la suite de quelles tortures ! — signait alors des poé-

*sies charmantes et tristes de ce pseudonyme de Belligéra, qui était — on devine là un roman — l'anagramme de Ciahrielle.

.' La Jeune France, laJevMesse, le Mouvement, les Écoles de France ; quelle succession de journaux ! Ce fut dans les Écoles de France que s'ouvrit, vers 1864, une souscription pour élever un monument à Etousseau et à Voltaire. On venait alors d'apprendre, de façon certaine et de bonne source, que les cléricaux de la Restauration avaient jeté les restes de ces deux grands ennemis, réconciliés dans la gloire et dans les gémonies, à.régout... Ils auront des statues et point de tombeaux !

« Vous savez l'histoire de la Rive gauche. Ceux-là non plus n'étaient point gais; ceux-là, comme les rédacteurs du journal qui prenait pour titre en 1866 ce cri : En avant ! comme les rédacteurs de V Etudiant , comme les fondateurs du Démocrite , qui succède à V Etudiant, fronçaient le sourcil et grognaient, semblables à Caton l'intraitable. Il faut leur pardonner. D'autres à côté riaient, d'autres chantaient les amours et les roses; d'autres, sur papier teinté, faisaient paraître une Gazette, un journal de menus propos, VEscholier, qui disait, avec Rabelais :

Mieulx est de ris que de larmes escrire, Pour ce que rire est le propre de l'homme.

« Et ils riaient! Ils disaient gaiement :

Nous avons des années pour acquérir la science, pour arracher à la politique et à la philosophie leurs noirs secrets; mais nous n'avons qu'une minute pour nous étendre sous les arbres verts et écouter ce que disent les oiseaux et les vents, et froisser la robe blanche de Mimi Pinson !

« Ils avaient rencontré Mimi Pinson, paraît-il. C'est peut-être parce que les autres ne l'avaient point trouvée qu'ils étaient tristes. Mimi Pinson, un mastodonte, le plus

gracieux des animaux antédiluviens, ils l'avaient déniché !' Mais où cela? A la Closerie ou à Bullier.

« Permettez-moi de préférer à la gaieté de ces insouciants la tristesse des autres. Sans doute, aux heures légères, — et vous les avez connues jadis, — quand le temps est beau, le ciel clair, le vent doux, vivifiant et chaud, la feuille verte, il fait bon oublier et courir, se rouler dans l'herbe, dévaliser les buissons et voler aux bois leurs violettes. Mais notre génération dirait volontiers comme ce pauvre Swift, un jour que son amertume débordait :

« — Or ça, avez-.vous eu un seul beau jour dans votre vie ?

« Tout homme gai, aujourd'hui, ne pense pas ou ne pense guère.

« Nous sommes nés le front serré, comme ces enfants dont les ignorants ou les méchants compriment le crâne, et nous avons pour longtemps mal aux tempes. Laisseznous crier, ne demandez pas de rires à ceux qui n'ont que des plaintes. Et d'ailleurs, ne vous plaignez-vous pas aussi, malgré votre jeunesse qui survit, et votre gaieté que rien n'éteint, ni la massue de l'âge, ni les déchirements de la vie; n'avez-vous pas (que si fait bien, vous en avezj mon cher maître! ) de ces indignations d'honnête homme, de ces accès de bile, de ces jets de colère qui font dire aux réjouis et aux satisfaits :

« Il j a donc encore des mécontents?

« Les heureuses gens que ces gens I Et c'est pour eux sans doute qu'on a fait ce vers :

Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.

« Mais la Pologne ne boit pas, — et, ce qui est pis, —

elle ne mange pas tous les jours. Et voilà pourquoi

notre rire est muet.

« Agréez, etc. »

J'aime à admirer.

Je ne sais pas de sentiment plus noble et qui vous rende plus fier de vous-même, que celui qu'on éprouve lorsqu'on se sent ému par la rencontre d'un grand homme ou la lecture d'un beau livre. Hélas ! c'est là un sentiment qui se perd!

M. Michelet est une de mes grandes admirations. Cette merveilleuse nature , brûlante, d'une force prodigieuse sous son frêle aspect, m'étonne. Il y a du voyant et de l'illuminé dans cet homme d'un esprit si juste et si fin. Par ses deux côtés, l'observation et. dirai-je, la divination, il attire et confond. Petit, maigre et vif, le visage ridé, d'une intensité de vie singulière, il braque ses yeux de flamme sur les choses comme s'il regardait au delà du temps. Cette physionomie inquiète, ce front sinueux, ce nez aux narines mobiles, larges, ardentes, aspirant le vent, ces longs cheveux drus, blancs aujourd'hui et qui de bonne heure grisonnèrent, ne s'oublient pas. Avant de le connaître, on le reconnaît.

J'ai lu cette histoire qu'un enfant, apercevant, à la vitrine d'un libraire, à Londres, la photographie de Carlyle, autre visage troublé, s'écria d'instinct :

— Oh ! ce doit être un géant !

Le front de M. Michelet, coupé en deux par les longues mèches de cette chevelure puissante, cette tête contractée sont d'un géant aussi. La taille de l'homme est cependant

au-dessous de la moyenne. Mais l'expression grandit, exhausse. Dans Cléopâtre, la petite mademoiselle Dumesnil, jouant avec fièvre, paraissait plus grande que mademoiselle Clairon, qu'elle écrasait. Ingres, haut comme M. Michelet, avec son air dur, lourdaud, court et ramassé sur lui même, semblait petit. Telle crispation de la figure élargit, empâte; telle illumination du regard élève et transfigure. '

J'aime ce visage, cet admirable froncement de la bouche chez Michelet, ces rides qui se creusent, descendent le long du menton en partant des commissures des lèvres, sans donner à la bouche pourtant cette expression amèrement songeuse que la lèvre inférieure , pendante, prend chez Littré et dans tel buste des UlBzzi qu'on dit être celui de Machiavel.

Michelet, avant M. Taine, a affirmé, en renchérissant sur Montesquieu, l'influence du climat, de la race, du sol, des fatalités du sang qui bat dans les veines de l'homme et de l'air qu'il respire. Il demande à l'aïeul ignoré le secret du génie de l'homme en lumière. Né de Picards et d'Ardennais, il a, — pour appliquer sa méthode,.qui est bonne, — l'ardeur, l'alacrité, le coup de feu de cette colérique Picardie (le mot est de lui), et aussi la robuste vaillance, la ferme et forte volonté des solides gars de l'Ardenne. Fils de paysans, il a dit un jour avec orgueil : Je suis un harharelW a laissé les élégances correctes à d'autres, les grt\ces caressantes aux écrivains «enfants gâtés du monde.» Il a voulu demeurer peuple par l'ùpreté du labeur, par la foi, par la force, i)ar toutes les vertus d'en bas, apprises autrefois aux jours d'enfance, quand, devant sa casse d'imprimeur, ouvrier, il gagnait son pain et peut-être aussi celui de sa famille, de son père l'imprimeur, qu'un décret de l'empereur, majesté dure à la {iresse, avait ruiné.

Il y a aussi en lui du Parisien, j'entends du Parisien de la race de Molière ou de Béranger, Parisien de la rue, de

la promenade, de la guinguette, non du carrefour. Parisien de la grande race, ligueuse et frondeuse « J'ai crû, dit-il, comme une herbe entre deux pavés; mais cette herbe a gardé sa sève autant que celle des Alpes. »> Lui seul était capable d'écrire cette Histoire de la Révolution qu'il va réimprimer; livre bouillant, hymne plutôt que récit coup de clairon, chant de guerre et de gloire, dithyrambe fier en faveur des méconnus, des humbles, des petits, de monseigneur Tout le Monde, Herr Omnes, comme disait Luther. Il a tâté le pouls du peuple avant de lui parler. Il a vécu à ses côtés, dans son faubourg. Professeur, donnant des leçons, des répétitions, il revenait, sa journée finie, à son logis du faubourg Saint-Antoine, et là, cultivant « la fleur intérieure de l'âme, •> il lisait, quoi ? Virgile et Théocrite, à deux pas des pôvres gueux qui passaient chantonnant gaiement un refrain d'Emile Debraux.

Et chez lui, cet amour de M. Tout le Monde, devant qui s'inclinait Voltaire, n'est point factice et de pure culture. Il est né avec lui,

— Je ne crois, me disait-il un jour, qu'à la justice souveraine des foules. Si je cause, je puis m'arrêter; si je parle, jamais. J'ai été intimidé parfois devant quatre personnes, jamais devant quatre mille.

C'est cette électricité de tous qui a jailli de ses livres : livres de bonne foi, ceux-là, et de passion, que Michelet nourrit intérieurement, qu'il raconte avant de les tracer, jugeant de l'effet que fera la page écrite par l'efi'et que produit la page parlée. Avec quel superbe égoïsme d'artiste il se consacre exclusivement à son travail, laissant de côté tout ce qui se dit, tout ce qui s'écrit d'étranger, pour ne plus voir que son oeuvre même! Songe-t-il à l'oiseau, l'histoire est oubliée; à Louis XVI, linsecte devient invisible. Il laisse de côté, pour les retrouver plus tard, à l'heure voulue, quand sa pensée se portera vers leur but, des livres importants qu'il examine dix

ans quelquefois après leur publication. C'est que sa science complète, son encyclopédique génie lui permet d'attendre ainsi : Son cerveau est tout nourri d'avance.

— Je lis les livres seulement à mesure qu'ils se trouvent sur mon o'ail.

De même, on ne le voit jamais au théâtre.

— Le drame dérangerait mon drame intérieur.

Ces travaux fougueux, embrasés, qu'on dirait tracés souvent, tant les nerfs y jouent un rôle important, dans le silence obsédant de la nuit, comme les romans d'un Balzac, sont écrits le matin dans le calme du réveil du jour, à la lampe l'hiver, l'été avec la caresse d'une clarté d'aurore. Point d'excitation. Cette passion se nourrit par sa vivacité même, cet enthousiasme vit de sa propre intensité, et cette flamme est de celles qui ne s'éteignent point. C'est en effet un des traits distinctifs de Michelet que cette ardeur n'excluant point le calme. Tout ce mouvement, qui pourrait sembler excessif, est sagement pondéré; ce courroux est, — comment dirai-je? — doublé de paix.

L'indigné de l'histoire devient bien vite l'amant enivré d'un soleil levant, d'une journée d'été, d'un joyeux murmure d'abeilles. On lui reproche cet amour, ce besoin d'épanchemerjt, telles de ses pages qui sont des cantiques brûlants. Mais cela est sa vie. C'est cette inextinguible ardeur qui lui a permis de traverser, sans y rencontrer la désillusion sombre et le désespoir, ces longs siècles d'infamies, d'injustices et dp douleurs, et de suivre, sans jeter sa lumière avant le terme, la route immense semée de cadavres, — et de cadavres de martyrs, — qu'on appelle l'histoire.

C'est cette humeur, cette ardeur, cette soif de printemps, qui l'a laissé jeune, gai, de cette gaieté doublée d'ironie dont je parlais tout à l'heure, et qui, s'il a au coeur la mélancolie du passé, lui laisse aux lèvres le sourire confiant dans l'avenir. « Allons, barbares, c'est-à-dire voya-

geiirs en marche vers la Rome de l'avenir, allons lentement sans doute, chaque génération avançant un peu, faisant halte dans la mort; mais d'autres n'en continuent pas moins... » On le voit, il n'a rien d'un désespéré. Rien n'est brisé en lui, et sa foi est intacte, aujourd'hui comme hier et comme au premier jour.

— Je vais publier la Montagne, me disait-il encore de cette voix cuivrée, franche, vibrante, qui frappa le jésuitisme à la tête, ne pouvant (et pour cause) le frapper au cœur. Je vais publier \a. Montagne. Dans un temps où tout penche et s'affaisse, j'ai voulu remonter la pente et gagner les sommets.

C'est le vieux cri : En haut les cœurs! Qui n'a tenté d'escalader ces Pyrénées et d'aller boire là-haut, loin de notre boue rongeante, un peu de cette neige rafraîchissante fondue dans le creux de la main?

M. Michelet a fait, lui, l'ascension avec un compagnon qui est un guide. Ces publications d'histoire naturelle, ces études de l'oiseau, de l'insecte, ces chefs-d'œuvre cachent un mystère que les initiés eussent deviné si l'auteur ne l'avait dévoilé lui-même. Collaboration touchante, où l'une apporte son dévouement, son esprit, son cœur, tout ce charme qui nous a touché si profondément dans ses souvenirs d'enfance, et l'autre son génie. Pages précieuses où, sur la ligne encore fraîche qu'a tracée la main de la femme, le mari répand à profusion sa poudre d'or. — Livres uniques et éloquents où l'on ne voit qu'un nom sur la couverture et où, en les lisant, on sent avec émotion palpiter deux âmes !

Nous traversions dernièrement la Cour du Commerce, suprême asile des librairies studieuses et des humbles réduits de médecins et d'avocats futurs, débris du quartier Latin respecté par la piociie du démolisseur. A quelques pas de la vieille maison qui fut celle de Danton et de Camille Desmoulins, on nous montra un petit hôtel garni de médiocre apparence, et l'ami qui nous accompagnait, trèsversé dans les petites chroniques littéraires du temps, nous dit :

— C'est là, c'est là même que M. Sainte-Beuve, en sa jeunesse, écrivit son roman Volupté.

— Là?

— Dans une modeste chambre, au troisième. Pour mieux s'isoler dans ce Paris où tous les bruits, tous les indiscrets et tous les désœuvrés frappent à votre porte, il quittait chaque matin, après le déjeuner, la demeure qu'il partageait avec sa mère, dans la rue Montparnasse ; il gagnait presque furtivement la Cour du Commerce, montait avec rapidité l'escalier de l'hôtel, et s'enfermait, le verrou mis, devant son papier et ses plumes. Le petit appartement était loué au nom de M. Charles Delormê, un parent sans doute de ce Joseph Delorme qui venait de publier des poésies si remarquées.

Ah! les belles heures de travail, les doux instants de production ! Tout raj'onnait et la passion débordait sur le cahier du romancier, cette passion ardente qui anime tout

le livre, comme un sang généreux et chaud parcourt le reseau des veines. Passion décevante d'ailleurs, amère et attristée, et que le solitaire jeune homme, en évoquant le souvenir de madame de Couaën, en peignant avec tant de force les désespoirs énervants d'Amaury, laissait échapper comme d'une blessure.

L'auteur do Volupté, comme on l'appela longtemps, fut en effet de ceux que cette terrible maladie, qui porta le nom de mal du siècle, atteignit, à son heure, profondément. On l'a oublié aujourd'hui , parce qu'en somme M. Sainte-Beuve ne mit aucune affectation à paraître blessé, et ne fut pas de ceux qui étalèrent leur plaie béante à tous les 3'eux; et puis le poète meurtri de la jeunesse est devenu le lutteur ardent de l'âge mûr, et l'on hésiterait à reconnaître dans le commentateur et le biographe robuste du robuste Proudlion ce Joseph Delorme , dont M. Sainte-Beuve dirait, comme Senancour parlant d'Obermann ; « Il n'a pas eu de malheurs éclatants, mais, en entrant dans la vie, il s'est trouvé sur une longue trace de dégoûts et d'ennuis; il y est resté, il y a vécu, il y a vieilli avant l'âge... » « Il s'y est éteint, » ajoutait Senancour; mais, pour M, Sainte-Beuve, il faudrait dire : « Il y a trouvé comme une existence nouvelle, et une ardeur inépuisée qui devait donner un but à sa vie et faire ressembler sa critique à une plante sans cesse verdissante. — peut-être parce qu'elle a poussé ses racines dans une terre ainsi baignée d'une rosée de poésie et de larmes. »

On retrouvera l'impression de ces premières années de doute et de souffrances dans ces Poésies premières que M. Sainte-Beuve a plusieurs fois revues et qui n'ont point vieilli. Dès les strophes du dél)ut, le poète affirme ce décevant amour de la mélancolie, qui s'empare invinciblement de certaines âmes au seuil du monde, hésitantes, incertaines, effrayées. Cruel état de l'âme! — On tremble, on recule, on est las avant le combat: pour tout dire, on

n'aime point la vie, on se nourrit de sa propre douleur : « Le désespoir lui-même, pour peu qu'il se prolonge, devient une sorte d'asile dans lequel on peut s'asseoir et se reposer. »

Printemps, que me veux -tu? Pourquoi ce doux sourire, Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants? Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire, Et du soleil d'avril ces rayons caressants?

Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse; De biens évanouis tu parles à mon cœur; Et d'un bonheur prochain ta riante promesse M'apporte un long regret de mon premier bonheur.

Il y a là vraiment une souffrance intime et non une grimace de douleur. La maladie dont Joseph Delorme est atteint, — atteint au cœur, — n'a rien de commun avec la manie furieuse d'un Antony. S'il fallait comparer à quelqu'un l'auteur de ces poésies trempées de larmes, c'est jusqu'à saint Augustin, jusqu'à ce grand blessé, jusqu'à ce rêveur, jusqu'à cet insatiable et ce martyr (martyr de luimême), que je n'hésiterais pas à remonter. Les deux cas de pathologie morale sont identiques. Et M. Sainte-Beuve lui-même n'a-t-il pas donné pour épigraphe à son livre ce beau mot des Confessmis : Et reqiàescebam in amaritudine ?

M. Sainte-Beuve avait alors pour ami Lacordaire, qui se chargea d'écrire dans Volupté toute la description du séminaire, et d'exprimer les sensations et les sentiments, et jusqu'aux révoltes du novice. Le futur dominicain collaborant à un roman d'amour! L'histoire littéraire ne laissera pas échapper, je gage, ce piquant détail.

Nous avons un portrait de M. Sainte-Beuve, toi qu'il était à cette époque, peint en quelques touches magistrales par M. de Lamartine dans une note des Harmonies.

C'était en 1829. J'aimais alors beaucoup un jeune homme pftle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes, ayant une grande analofrie avec Xovalis en Allemagne, avec les poètes intimes qu'on nomme les L ikistes en Angleterre : il s'appelait M. Sainte-Beuve. Il vivait à Paris avec une mère âgée, sereine, absorbée en lui, dans une petite maison sur un jardin retiré, dans le quartier du Luxembourg. D venait souvent chez moi, j'allais chez lui avec bonheur aussi.

A l'époque dont parle M. de Lamartine, en 1829, M. Sainte-. Beuve, qui est né à Boulogne -sur-Mer (décembre 1803), avait vingt-six ans. Il était déjà presque célèbre. Son Tableau de la poésie française au seizième siècle, cette brillante et savante passe d'armes en faveur de Ronsard et de la Pléiade — du romantisme, par conséquent, et de l'école nouvelle, — l'avait mis l'année précédente tout à fait en lumière, et depuis 1825 ses articles du Globe lui donnaient une évidente autorité. Dans cet assaut livré à la tradition, M. Sainte-Beuve, critique, était comme l'historiographe vaillant qui rédige les comptes rendus de la bataille sous le feu de l'ennemi. Mais déjà il corrigeait les épreuves de ces Poésies de Joseph Delorme dont j'ai parlé et qui allaient faire de lui comme un Wordsworth romantique. Délicates, précieuses rêveries, où s'écoulent pour ainsi dire toutes les tristesses d'une âme aimante et repliée sur elle-même, où la vérité est chantée sans fausses pudeurs, où le réel est montré dans toute son intime et pénétrante poésie; touchantes élégies qui émeuvent par une rare et poignante simplicité de ton, frappant d'autant plus fort qu'elles soupirent plus juste ; plaintes éloquentes qui représentent bien sous un jour à demi méconnu jusque-là tout un côté de la douleur.

Que le temps est loin de ces journées premières! et quel cycle d'événements! que d'œuvres commencées, achevées, que de projets menés à bonne fin, quel monument élevé par cette main qui tint le bistouri avant de tenir la plume! Tant de choses et de si diverses! Les Consolations et Port- Royal^ ce livre que M. Sainte-Beuve vient de reconstruire,

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— « Je puis mourir, disait-il dans sa dernière maladie, Port-Royal est achevé ; » — les Pensées d'Août et les Portraits de femmes, Chateaubriand et Virgile, les articles du Natio7ial, sous Armand Carrel, et les Causeries du Constitutionnel, sous le docteur Véron. C'est que, dans cette époque tourmentée, mal assise, dans le flux bizarre de ces dernières années, M. Sainte-Beuve a souvent hésité, bien des fois rebroussé chemin, oublié parfois le lendemain les émotions de la veille. Mais il avait pour se guider un grand amour au cœur, amour profond et indéracinable, l'amour des lettres, l'âpre affection, le dévouement acharné, la passion de l'étude et la soif du vrai. Aussi bien s'est-il retrouvé toujours, et toujours entier, homme de lettres avant tout et philosojjhe; homme de lettres en 1848 et ne demandant rien à la République, homme de lettres en 1867 et ne sacrifiant pas à l'empire, pour un fauteuil au Sénat, la liberté de sa parole.

Il habite là-bas, toujours, où toujours il a vécu.

La maison est petite, les volets fermés, la porte close. C'est un retrait, on le sent bien. Un penseur doit demeurer là. Entrons. Tout est propre et net, simple d'ailleurs, un peu bourgeois. On monte. P]n bas, le salon; en haut, le cabinet d'étude, des livres, un lit dans la bibliothèque même, un buste en plâtre du maître du logis, et, par la fenêtre au fond, les arbres du petit jardin, qui se penchent, qui frissonnent et qui babillent.

Il faut avoir vu M. Sainte-Beuve chez lui, souriant, accueillant, sans façon, sa calotte sur la tête, en petite robe de chambre brune, la chemise à jabot, propret, coquet, pétillant ; ses lèvres, ses mains, toute sa physionomie soulignant finement ses paroles; il parle, il s'échauffe, il raconte, il se souvient : tant de personnages, de dates, de souvenirs défilent au galop déviant lui! Un nom oublié lui remet le passé en mémoire, et, causant, il va trottant vers ceux qui ne sont pins, les évoquant, les ressuscitant, et de

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la voix et du geste les faisant vraiment revivre. Tout ce visage mobile et fin, plein de vie, plein de mouvement, s'anime. Les yeux vifs vont et viennent, courent, brillent, questionnent, étudient; les sourcils accentuent; les lèvres, pleines de réticences, précisent en souriant ou en se fronçant; les doigts, froissés l'un contre l'autre, donnent le dernier trait. Nul ne saurait causer ainsi, sans roideur, avec ce feu., cette verve, ces éclairs.

M. Sainte-Beuve connaît l'art de mettre à l'aise ceux qui l'écoutent. Parfois il s'arrête, il demande, il feint d'ignorer; la contradiction lui plaît; il vous réfute d'un tour de main, ou avec précaution, à mots couverts, selon qu'il lui plaît, car il est le premier dans l'art si français, — si compromis, — de la conversation, comme dans celui de la lecture.

Aujourd'hui, M. Sainte-Beuve a soixante-quatre ans. Mais il y a des jeunesses éternelles. La voix, la vivacité, les allures sont d'un jeune homme. Il marche vivement, parfois court et s'emporte. Le visage même, gras et bien portant, le corps petit et râblé, sont juvéniles. L'embonpoint plein de santé n'est pas embarrassant. Preste et coquet, M. Sainte-Beuve va et vient, souriant lui-même de cette ardeur toujours nouvelle.

Dans cette maison de la rue Montparnasse, qui est la maison de sa mère, et qui rappelait à M. de Lamartine les « presbytères qu'il avait tant aimés dans son enfance, » M. Sainte-Beuve a vécu depuis plus de trente ans. Sa vie, toute d'études, de recherches, de labeur, vous la retrouverez, en détail, dans ses Causeries, revenant par fragments à sa mémoire, au gré des souvenirs, au courant des noms jetés sous sa plume. Il n'a rien caché de ses affections, rien des changements apportés à ses sentiments par le temps qui marchait, par la désillusion ou par l'âge. Il y a presque toujours, dans les écrits de M. Sainte-Beuve, deux points de vue, deux articles parfois sur le même

homme, bien différents l'un de l'autre, éloignés comme la brume du soir et le rayon du matin ; le premier souvent plein de rêve, et le second plein de regret. C'est que M. Sainte-Beuve, avec son goût de l'exactitude, son amour de la science, sa passion de la sincérité, — n'a jamais cru devoir, sur les hommes et sur les choses, s'en tenir à l'impression première, — et qu'il a voulu obéir à sa devise, Truth, et aller jusqu'au fond de la vérité.

A l'heure qu'il est, le remueur d'idées, cet inventeur de la critique physiologique, triomphante aujourd'hui, est là toujours pour défendre une tentative nouvelle; il sait lutter. Hier encore, il saluait la pléiade nouvelle des jeunes poètes. On sentait qu'il s'enivrait du vin d'autrefois. Au fond, le poète subsiste en lui. Sa conseillère en critique est proche parente de sa muse, de cette muse sensible, souffrante, attachée à la terre par tous les frissonnements et tous les mauXj dont il disait :

— Si pour chasser la tendeur délirante

Elle chante parfois, une toux déchirante

La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri,

Et lance les graviers de son poumon meurtri.

Il y a en lui un poète et un chirurgien. Tandis que le chirurgien dissèque et regarde, courbé sur la matière, le poète se joue avec le scalpel, sourit et couronne de fleurs le sujet que son compagnon étudie. Cette salle de critique, — ce salon plutôt, — ressemble à un amphithéâtre qui, magiquement, s'emplirait de fleurs. Oui, le poète est toujours là, et c'est lui qui trouve ces finesses exquises, ces délicatesses inouïes, qui dicte ces pensées d'un charme pénétrant, si mélancoliques parfois; c'est lui qui lance à pleins rayons ces échappées de soleil à travers les rudes chemins de l'analyse.

M. Sainte-Beuve travaille beaucoup. Il aime les livres, les plumes, l'encre. C'est sa vie. 11 lit et connaît tout, sait

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tout, cause et s'informe de tout. Le bon mot de la veille se case à sa place dans son cerveau, à côté de la dernière discussion du Sénat. Ce qu'il amasse de notes, de souvenirs, retrouvés à temps dans sa mémoire ou dans ses tiroirs est prodigieux. M. de Girardin, seul, possède à égal degré ces ressources étonnantes et cet acquis énorme. ^

Ces notes que M. Sainte-Beuve amasse formeraient à ^ coup sûr les plus curieux mémoires qu'on puisse imaginer i sur la littérature de notre temps. Son journal, qu'il tient ^ depuis longtemps, n'est pas un journal purement contem- '• platif et de penseur, de spectateur, comme celui d'Alfred ] de Vigny, par exemple, mais d'acteur, d'homme jeté dans \ labataille, dejugeetde peintre. On y retrouverait, en buste ou en pied, dessinées dans leur ensemble ou de profil, et d'un trait, toutes les figures non-seulement les plus importantes et les plus grandes, mais celles qui se détachent de la foule par une certaine originalité, ou qui s'y rattachent par quelque pensée. Il faudrait seulement avoir la clef de ces autres caractères pris sur le vif, et certes aussi saillants que les figures de La Bruyère, M. Sainte-Beuve, en effet, désigne par des pseudonymes , des pseudonymes aux racines grecques, ceux des personnages qu'il met en scène pour lui-même, et qui jouent devant lui, critique, une comédie que la postérité, sans aucun doute, voudra applaudir ou siffler.

C'est ainsi, je crois, que dans le mystérieux cahier brun que M. Sainte-Beuve renferme précieusement dans son tiroir et tient sous cadenas, le feuilletant rarement devant ses plus intimes, y puisant de loin en loin, y butinant quelque jugement, quelque souvenir, Victor Cousin s'appelait Théodamas, et c'est ainsi qu'un autre, un philosophe encore, se nomme Alcippe. Là, dans ce cahier brun qui sera publié un jour (M. vSainte-Beuve a depuis longtemps légué le soin de cette publication à son ancien secrétaire. ^1. Auguste Lacaussade), tout ce qu'a vu le critique,

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