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itout ce qu'il a entendu de mots, d'idées, de paradoxes, depuis les soirées glaciales de l'Abba^'e-au-Bois, où madame Kécamier disait avec tant de lenteur et d'affectation : « Monsieur de Châteaitbriand , prendrez-vous un peu de crème ? » jusqu'aux dîners cVathées du restaurant Magny, où M. Ernest Renan cause de la Judée avec Théophile Gautier, tandis que les frères de Goncourt apprennent à M. Schérer qu'Hébert, le Père Duchesne, était un disciple de Rabelais; tout le curieux, tout l'ignoré, tout le dessous des événements littéraires de ces trente ou quarante dernières années se retrouvera vivant et peint avec ces couleurs singulièrement juîtes et bien choisies, si durables, inaltérables en un mot, dont se sert le maître portraitiste.

Esprit ouvert à toutes choses, M. Sainte-Beuve n'est peut-être pas un artiste dans le sens extérieur du mot. Ses livres sont des chefs-d'œuvre d'art, vous m'entendez bien, mais je veux dire que, par exemple, la physionomie d'un homme le frappe moins au point de vue plastique qu'au point de vue philosophique , et aussi par ses côtés pathologiques. Il cherchera, par expmple, dans le portrait de la Joconde, le tempérament particulier plutôt que l'harmonie des lignes ou de la couleur. Et pourtant, M. Sainte- Beuve a étudié des artistes, Horace Vernet, Gavarni, avec un bonheur rare. Non, décidément, rien ne lui échappe.

J'ai lu parfois, j'ai lu souvent, que par un trop grand souci de l'analyse, un soin trop continuel de la finesse et du menu, M. Sainte-Beuve arrivait à manquer de grandeur dans ses vues, à peindre avec la même complaisance les grands et les petits, les figures les plus importantes et les moindres; Corneille etGrimm, madame de Sévigné et madame de l'Epinay. Il y a là un reproche injustement fait. Et tout d'abord, quel est le but de la critique ? Beaucoup moins, à mon avis, de discuter les chefs-d'œuvre admis sans hésitation par la foule, que de faire connaître les œuvres de marque trop négligées, trop dédaignées, sou-

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vent même inconnues au plus grand nombre. Lorsque M. Sainte-Beuve aura étudié Molière, lorsqu'il aura tracé quelqu'un de ces jugements qui restent — par exemple : Tout homme de plus qui sait lire est un lecteur pour Molière, — certes, il aura rendu service aux lettres, et salué comme il convenait un des génies de notre race; mais, quand il aura vécu, pour nous le représenter ensuite, dans l'intimité de tel esprit mineur, de tel écrivain mal défini, d'un auteur de lettres ou de mémoires, le résultat ne sera-t-il pas utile et le régal plus doux aux lettres ? M. Sainte-Beuve a choisi cette spécialité de critique. Il s'accommode mal des peintures consacrées par l'admiration universelle, des tableaux de grands maîtres que tout le monde connaît plus ou moins, des Titien ou des Véronése, il lui faut les pastels eifacés à demi, et dont le temps a fait envoler la poussière comme les ailes desséchées d'un papillon ; il préfère ces tableaux de choix, minuscules parfois, mais achevés, ces gravures rares, désespoir des amateurs, et sa verve alors s'aiguise, son érudition bouillonne, sa faculté étonnante d'animer les choses fait de ces œuvres d'art des objets vivants; et le pastel ignoré, nonseulement reparaît avec sa vigueur première et son doux coloris d'autrefois, mais le portrait lui-même semble renaître; la chair est là, — non plus le crayon — ; et les lèvres roses, et les dents blanches se satinent et se nacrent de leurs éclats passés.

Et puis, s'il veut, à son tour, prouver qu'il y a en lui un poète et un philosophe sous l'analyste , adieu le dix-huitième siècle des soieries, voilà le dix-huitième siècle des idées, mieux que cela, le dix-neuvième. Voilà, tracé avec l'ampleur vaillante et je ne sais quelle ardeur quasi-prophétique, le tableau de l'existence sacrifiée, âpre et sublime du penseur et du chercheur. Je fais allusion ici à telle page du neuvième volume des Noiireaux Lundis^ qui est peut-être ce que M. Sainte-Beuve a écrit de plus cou-

rageux et de plus saisissant. Quel portrait que celui de ce philosophe sans fortune, sans famille, durement voué à la recherche du vrai, à l'étude de l'humanité! Quelle savante et puissante évocation des premiers âges du monde, quelle grandiose vision I Et Téloquence ici s'appuyant sur les faits, cela est comme du Bossuet scientifique. Lisez cette page. Le partisan de la liberté religieuse, qui défendit au Sénat les lettres attaquées, le droit de discussion dénié, se retrouve là tout entier. M. Guizot crut, à ce propos, qu'en ce chapitre, parlant du critique « spectateur curieux et douteur, " M. Sainte-Beuve avait tracé son propre portrait. « Non, répondit M. Sainte-Beuve, je n'aurai jamais la prétention de m'oifrir à l'état d'un tjpe quelconque. Je mets seulement mon honneur aies comprendre tous , sauf à préférer, en définitive, celui qui, toute expérience faite et toutes illusions dissipées, me parait le plus vrai. «

Je classerais volontiers les esprits d'après le plus grand nombre de facultés qu'ils possèdent. Classement patriotique, au surplus, et qui serait le bienvenu en France, où l'universalité, le don de tout comprendre, de tout saisir, — l'esprit à fleur de peau, si je puis dire, — sont plus appréciés, — et avec raison, je crois, — que la profondeur si souvent creuse. Mais le Linnée littéraire qui dresserait ainsi le tableau des intelligences contemporaines devrait mettre en première ligne M. Sainte-Beuve, le plus jeune, le plus vaillant, le mieux voyant de nos contemporains.

M. A. DE LA GUERONNIERE

Les sénateurs se suivent et ne se ressemblent point. Entre M. Sainte-Beuve et M. de La Guéronnière, il y a toute la différence qu'on pourrait trouver entre un exemplaire de Voltaire et un volume de Y Imitation de Jésus- Christ. Celui-ci s'efforce de rallumer un feu sacré — le feu d'un cierge — que celui-là met ses efforts à éteindre. Il y a un peu de l'iconoclaste dans M. Sainte-Beuve; mettons qu'il y a de la vestale dans M. le vicomte Arthur de La Guéronnière.

Je voudrais d'ailleurs retracer ici la physionomie littéraire du sénateur, — physionomie qui m'est sj^mpathique — plutôt que son portrait politique qui demanderait d'autres couleurs, certes, que celles dont je puis disposer (1) et on il me faudrait être moins indulgent.

M. A. de La Guéronnière est né, en 1816, aux environs de Limoges, d'une famille originaire du Poitou et attachée depuis longtemps aux principes de la légitimité. Son enfance s'écoula dans le château de Touron, libre au milieu d'une nature pittoresque.

De même que les deux écrivains qu'il devait plus tard admirer si profondément, M. de La Guéronnière reçut des objets extérieurs les premières et les plus fortes impressions. On nous l'a montré errant et rêvant, le fusil sur l'épaule; et, dans ce songeur, nous avons revu comme un nouveau Chateaubriand, faisant confidence aux grèves de

(1) Cette étude paraissait dans une revue purement litlëraire.

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la Bretagne de ses espoirs et de ses doutes, ou comme un nouveau Lamartine, descendant, suivi de ses chiens, les coteaux du Maçonnais et s'asseyant , le coeur déjà plein de soupirs prêts à s'épancher, au coin du feu, dans quelque métairie de paysans amis.

Chacun se souvient ainsi d'une sorte de halte qu'il a faite , au sortir de l'adolescence , avant d'entrer délibérément dans la vie. C'est une heure d'ivresse et de langueur ineffable où les espoirs et les rêves passent rapidement devant les yeux éblouis, où les doutes eux-mêmes gardent, dans leur amertume, comme un secret parfum. Les âmes délicates ont toutes éprouvé cette sorte de maladie, où l'esprit flotte indécis, hétitant entre le nuage qui passe ou le papillon qui vole; mais elles n'y ont vu jamais qu'un moment de repos, un instant de répit pour donner un dernier souvenir à la chère vie de l'enfance , avant de revêtir la robe prétexte, qui brûle et consume quelquefois comme la robe de Nessus.

M. de La Guéronnièie, dans les rêveries de cette heure dangereuse par sa séduction même, puisa peut-être cette grâce naturelle et ce charme qui distinguent son style ; mais il comprit bien vite que l'action le réclamait. Marié à vingt ans, il s'enferma dans la vie domestique pour demander à l'étude le moyen de compléter et de développer ses brillantes facultés. On ne le connaissait pas encore, et il ne cherchait pas à se faire connaître. Il ne songeait qu'à s'armer de toutes pièces, avant d'entrer dans la mêlée. Le propre des esprits élevés est de savoir admirer: M. de Chateaubriand et M. de Lamartine avaient alors, je l'ai dit, aux yeux de M. de La Guéronnière un prestige éclatant. Il avait pour eux une profonde et respectueuse prédilection. Il se sentait avec eux déjà de certaines et douces affinités. On aime véritablement l'homme qui a su trouver la note secrète de notre pensée, la route de notre cœur, et qui a fait vibrer en nous la corde cachée. M. de

La Guéronnière était réellement fait pour comprendre ces deux génies brillants et limpides ; Chateaubriand 1 éblouissait par sa pompe majestueuse, M. de Lamartine, parle charme musical de son style.

M. de La Guéronnière sortait à peine de cette période de la vie qu'on pourrait appeler la période « d'incubation spirituelle, » lorsque son frère aîné, M. Alfred de La Guéronnière, grand admirateur des institutions anglaises et des doctrines des parlementaires, voulut, comme avaient essayé déjà de le faire Benjamin Constant, Chateaubriand et M. de Genoude, donner rang à l'aristocratie dans nos assemblées et la rendre l'instigatrice du progrès et de la marche du pays. C'est une erreur dont tout le monde est revenu, je pense, excepté M. Renan, peut-être, qui veut pour le peuple des tribuns à soixante quartiers (1). Dans ce but, M. Alfred de La Guéronnière fonda à Limoges un journal, intitulé V Avenir national. Cette feuille n'a de commun que le titre avec le courageux organe de la démocratie, que M. Peyrat a fondé avec Etienne Arago, Frédéric Morin , J. Mahias, et où j'ai eu l'honneur d'écrire. C'est dans V Avenir national — premier du nom — que parurent les premier articles de M. Arthur de La Guéronnière.

Dès son début, M. Arthur de La Guéronnière se classa parmi les écrivains d'élite. Il avait, à la fois, une forme exquise et une ardeur d'esprit, une élévation, qui le firent justement remarquer de ceux-là mêmes dont il se disait le disciple. De cette époque datent ses rapports avec M. de Lamartine et cette amitié qui lui fut si chère et, disons tout, si profitable.

M. de La Guéronnière apporta à l'Avenir national sa

(1) t L'homme sérieux ne se mêle d'une façon active aux affaires de son temps que s'il y est appelé par sa naissance... » (Préface des Qaealion.i rontemiioyaines^ 186^.) Voyez la vaillante réponse de J\I. J. Labbé, M, Renan et la Démocratie.

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collaboration active. Il s'exerçait ainsi, dans un labeur presque quotidien , aux luttes qui l'attendaient à Pari.s. Mais ne se laissant jamais entraîner, par sa merveilleuse facilité d'improvisation, à des productions hâtives, il savait conserver, jusque dans ces fiévreux travaux de la jeunesse, un soin, une attention, un culte profond de la forme.

Cet instant de sa vie est-il celui que M, de La Guéronnière a appelé « l'obscurité de la lutte ?» — C'était le moment où l'œil le plus clairvoyant n'aurait pu entrevoir ce que réservait l'avenir. Tout était en question. Le monde frémissait, on entendait déjà les craquements d'un trône, les couronnes glissaient des fronts des rois, et le sort des empires se débattait autour d'une table de banquet, où des citoyens portaient le toast de la réforme et de la liberté. Au milieu de ce trouble, M. de La Guéronnière, qui, par sa famille, appartenait au parti légitimiste, et qui, par ses aspirations et ses idées, pouvait se dire un homme des temps nouveaux, cherchait sa voie, selon son expression, à travers les ruines « du passé et les incertitudes de l'avenir. « Nous retrouverons tout à l'heure, dans les œuvres de l'écrivain, la trace évidente de cette hésitation et du combat qui se livrait alors dans son esprit entre ses^ouvenirs et ses espérances. En saluant l'aurore nouvelle, M. de La Guéronnière, — rendons-lui cette justice. — n'a pas oublié le jour de la veille, et il a retrouvé, au fond de son cœur, d'éloquentes paroles pour parler du dernier descendant de cette maison que sa famille servit autrefois.

Au mois de février 1848, M. Arthur de La Guéronnière avait trente-deux ans. Il était l'ami de M. de Lamartine, alors roi de la République française. M. de Lamartine lui proposa la préfecture de la Corrèze. M. de La Guéronnière refusa. Il ne voulait point sans doute quitter Paris, cette capitale des ambitieux.

Ceux qui ont connu M. de La Guéronnière, à cette

époque, nous disent qu'il était plutôt réservé que concentré. Sa simplicité lui tenait lieu de grâce, sa modestie lui conciliait la sympathie. Naturellement doux et peu résistant, il possédait ce charme indéfinissable qui attire les caractères les plus différents, et qui l'a mieux servi, sans nul doute, que n'eût fait l'audace. Il n'essayait de briller aux dépens de personne; il gardait pour ses plus intimes confidents les aspirations de son âme. Comme toutes les natures souples et faciles, M. de La Guéronnière eut, tout d'abord, beaucoup d'amis. On allait à lui comme à un esprit bienveillant et délicat, amoureux du silence et de l'ombre. Sa suprême aménité lui a, depuis, fait pardonner, par ses amis eux-mêmes, cette ambition profonde et cachée qu'ils n'avaient pas su deviner.

M. de Lamartine ne garda pas longtemps le portefeuille des affaires extérieures. On sait l'histoire de l'ingratitude populaire. Légèrement attristé, mais non meurtri, par cette chute, le poète comprit qu'il se devait encore à la défense de sa cause. Il se fit journaliste et créa le Bien public. Pendant six mois que dura le journal, M. de La Guéronnière, tout dévoué à M. de Lamartine, combattit à ses côtés. Il apporta à une œuvre qui ne pouvait durer toutes les ressources de son esprit. Ce fut en vain, et le Bien j^uMic sombra.

M. de La Guéronnière eut un instant de découragement. Seul, dans Paris, condamné à espérer, à l'heure où il faut autre chose que l'espérance, il n'avait pas même l'amère et suprême consolation de la gloire. Il était déjà connu, il n'était pas encore célèbre. Peut-être le Limousin lui apparaissait-il alors comme un lieu de refuge, qui pouvait remplacer la terre promise, et regrettait-il le vieux château, les grands prés et les bois de châtaigniers, où il allait rêver autrefois. Cette lassitude dura peu. M. Emile de Girardin, toujours en quête d'hommes nouveaux et de jeunes esprits, avait remarqué, deviné peut-être, le talent

de M. de La Guéronnière. Il lui ouvrit les colonnes de la Presse.

Grâce à l'habileté de son directeur, la Presse avait pris le pas sur les autres journaux. M. Emile de Girardin était parvenu à grouper autour de lui de vaillantes recrues. Lui-même, toujours au premier rang, toujours à l'oeuvre et toujours sur la brèche, se multipliait avec une étonnante ardeur. Net et brillant, d'un esprit primesautier, courant de l'irréfutable vérité au paradoxe le plus hasardé, lorsque le paradoxe peut être une arme, tantôt léger, tantôt grave, ironique ou sérieux, faisant de sa plume une épée, de son épée une massue, écrasant son adversaire ou le piquant au vif, plein de hardiesse, d'originalité, d'imprévu, alerte, spirituel, profond, terrible, tel était et tel est encore M. Emile de Girardin.

La Presse fut pour M. de La Guéronnière le premier marchepied de la fortune. Elle le mit aussitôt en relief. Plein de zèle, dévoué à son œuvre, l'écrivain se plaça, tout d'abord, parmi les journalistes qui comptent et que l'on écoute. On remarquait ses comptes-rendus des séances de la Chambre , improvisations composées à la sortie de longues et fatigantes discussions, articles courts et rapidement jetés, pleins de verve, de sève et de ce pittoresque qui les faisait ressembler à des tableaux animés. M. de La Guéronnière avait, cette fois, plié s^on style à la manière brève de M. de Girardin. 11 demeura quinze mois à la Presse. Bientôt, M. Emile de Girardin, saisi par certains côtés attirants du socialisme^ voulut mettre la Presse au service de ses nouvelles opinions. Sur ces entrefaites, M. de Lamartine fonda le Pays, et, le 9 avril 1851, ce journal contenait une lettre de M. de La Guéronnière, par laquelle il envoyait, en ces termes, sa démission à M. Emile de Girardin :

C'est un congé qne je viens prendre de vous et de la Presse. Cette résolution coûte à mes sentiments. Elle n'est pas une inconstance, ni une

ingratitude; elle est nn scrupule de conscience. Un soldat doit combattre là où est son drapeau. Je viens de reconnaître le mien dans une main qui m'est chère, dans une main qui me reprend à côté de vous, après m'y avoir conduit. Mon illustre ami, M. de Lamartine, a accepté la direction politique du Pans. Il m'a fait l'honneur, après s'en être entendu avec vous, de me demander mon concours, en me proposant d'en être le rédacteur en chef. Je vais donc combattre à coté de M. de Lamartine.

Et M. de La Guéronnière ajoutait :

C'est un collaborateur qui vous quitte ; c'est un ami qui vous reste.

11 devint rédacteur en chef du Paj/s. C'est là que, se délassant de ses travau-s de polémique quotidiennne par l'étude de quelques Portraits politiques contemporains, M. de La Guéronnière publia la plupart des remarquables études qui ont été depuis réunies en volume.

Le comte d'Orsay lui ayant, un jour, confié certaines lettres intimes du prince Louis Napoléon. M. de La Guéronnière étudia cette correspondance. L'iiomme, dans une lettre, déshabille sa pensée. Lorsque partit le portrait du président de la République, le prince fit appeler M. de La Guéronnière à l'Elysée et lui demanda : « Comment me connaissez-vous si bien ? » Presque en même temps, M. de Lamartine désavouait publiquement son collaborateur, qui quitta le Pays.

Le coup d'État du 2 décembre trouva M. de La Guéronnière à peu près libre de tout engagement, et le prince Louis-Napoléon voulut compter cet admirateur de la veille parmi les serviteurs du lendemain. Le portrait fut ainsi largement payé au peintre par le modèle.

Candidat officiel du gouvernement dans les élections de 1852, M. de La Guéronnière fut envoyé au nouveau Corps législatif par les électeurs du département du Cantal ; il excita, dans l'Assemblée, une vive émotion parla lecture,— pleine d'à-propos, on l'avouera, — d'un remarquable rapport sur l'abolition de la peine mort en matière poli-

tique. Deux ans plus tard, il était nommé conseiller d'État et commandeur de la Légion dhonneur. En 1859, il était préposé à la direction de la presse , et ces fonctions s'élevaient, spécialement pour lui, à une importance qui les faisait ressembler à un véritable ministère. Il apporta, dans ce poste si difficile, l'esprit de modération qui le distingue, et quand il quitta ces fonctions, la presse lui paya son tribut d'éloges (1). Elle semblait prévoir qu'on regretterait bientôt une telle administration.

Ce n'est point un des moindres mérites de M. de La Guéronnière d'être resté, en dépit des honneurs (il a failli être ministre, lorsqu'il s'est agi de rassurer le pape effrayé), le journaliste et le polémiste d'autrefois. Ses brochures, après ses articles, sont venues jeter sur son nom un lustre nouveau. On n'a pas oublié le retentissement qui accueillit ces diverses publications , véritables manifestes qu'on disait être l'expression d'une volonté souveraine. Abstraction faite des idées politiques de l'auteur, on retrouve dans ces brochures l'élégant et irréprocliable écrivain. Son style coule, avec une séduisante limpidité, en harmonieuses périodes qui charment la généralité des lecteurs. Sa prose musicale semble s'adresser à l'oreille d'abord et s'empare d'autant mieux de la pensée des hésitants qu'elle l'enveloppe d'une sorte d'harmonie vague qui la berce tendrement. Ces brochures politiques semblent être écrites souvent par une plume de poète.

En 1860, M. de la Guéronnière fut remplacé dans ses fonctions de directeur de la presse et nommé sénateur. Un jour on apprit qu'il allait fonder un journal. La presse et le public attendaient. La France parut le 8 août 1862. Elle contenait un manifeste politique de M. de la Guéronnière, qui, au nom du gouvernement, qu'il appelait « l'empire

(1) Il ne fat pas étranger, a-t-on dit, à l'amnistie en faveur des journaux, qui sisrnala le ministère de M. le dnn de Padoue.

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conservateur et libéral, » faisait le procès aux pouvoirs antérieurs, à la Révolution et surtout aux gouvernements parlementaires qui ont vécu de 1814 à 1848. Tout en reconnaissant que ce pouvoir « a jeté un grand éclat sur le pays, » qu'il « a formé de magnifiques talents et de nobles caractères, »♦ qu'il « a concouru dans une large mesure au perfectionnement de notre droit public, » M. de la Guéronnière le condamnait sans rémission, avec une sévérité qui ressemblait à de l'injustice. Le fondateur de la France avait, semble-t-il, un peu bien oublié le journaliste de V Avenir national!

Un petit neveu de Paul-Louis Courier, en un jour d'heureuse rencontre et de spirituelle fantaisie, incarna dans des personnages vivants la plupart de nos journaux (1). La plaisanterie fut bien prise et courut la ville durant huit jours. Si la France eut alors existé , il est probable que M. About, continuant ses métaphores, eût mis en scène, pour la représenter, une femme de trente-cinq ans envi' ron, noble, assez majestueuse, vêtue de velours et de soie, et passant volontiers du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, de la messe au théâtre, un pied dans la sacristie et un pied dans les coulisses. « Elle marche, eût-il dit peut-être, avec une rare élégance, elle porte haut la tête, prenant des airs d'impératrice, et parle avec une distinction pleine d'une onctueuse éloquence. Sa main gauche tient un livre de messe richement relié. Elle a ouvert chez elle, à côté du salon où l'on discute, un salon où l'on cause. La plupart des habitués de sa maison sont des gens instruits et sérieux, qui saluent M. Nisard quand il passe, sans l'avoir jamais blâmé de son invention des deux morales, qui lui a valu un brevet du gouvernement. Plusieurs ont fait antichambre au Journal des Débats.

(1) Voyez la première Lettre d'un bon jeune homme dans l'Opinion nationale.

Cette dame est de bonne famille; son aïeul avait pour devise : Dieu et mon roi. Mais, avec le temps, les parchemins changent de formules, et où l'on écrivait Pro rege, il faut tracer Pro populo. Elle se pique donc de démocratie, de cette démocratie point ta[iageuse qu'on porte comme en sautoir sous la coupole du Luxembourg. »

— Je ne lis jamais qu'avec colère le journal sénatorial, disait M. àe Boissy, qui était sénateur et qui donnait raison à mon dire de tout à l'heure : les sénateurs se succèdent avec des physionomies diverses. Ce marquis de Boissy! Il n'y a pas un an, nous allions à Genève, quelques amis et moi, en compagnie de M. Glais-Bizoin, qui voulait faire là-bas représenter le Vrai Courage. C'est à Culoz que le chemin de fer laisse de côté la ligne d Italie. Il y a là quelques minutes d'arrêt. Nous étions descendus, secouant nos habits sous une pluie fine qui glaçait les os. Toutes ces hautes montagnes qui encaissent le chemin de ce côté semblaient noyées dans une vapeur grise. On marchait, frappant du pied pour se réchauffer. Seul, appuyé contre le mur de la station, l'œil droit devant lui, immobile, un petit homme restait là, insensible au froid, ne se doutant pas qu'il pleuvait, et pourtant regardant la locomotive qui ruisselait d'eau. 11 m'eût paru comique, certes, avec sa petite figure enfouie dans une casquette de voyage qui lui couvrait le front et les oreilles, sa redingote mal boutonnée, et dans la main un gros parapluie rouge qu'il tenait fermé; il m'eût fait sourire, n'eût été l'expression accablée de son regard, le mouvement tout entier, fatigué, las, — non de la lutte, mais de la vie, — de son corps. Ce petit homme était le marquis de Boissy, qui venait d'enterrer sa fille.

Je le désignai à M. Glais-Bizoin, qui alla à lui la main tendue. Je n'oublierai jamais cette rencontre de deux hommes qui auront leurs places marquées et parallèles dans notre histoire parlementaire. M. Glais-Bizoin était.

ce jour-là, coiffé d'un béret rouge qui ressemblait fort au bonnet de jacobin.

Ils échangèrent quelques mots, M. de Boissy d'un ton distrait, avec le regard des gens qu'une seule pensée accable. Il eut pourtant un sourire bien triste au départ. a Je vais en Italie, dit-il. Adieu ! » lisse séparèrent; ils ne devaient plus se revoir. •

M. le marquis de Boissy n'était déjà plus ce coquet et pimpant vieillard que j'avais vu passer, dans son habit de sénateur, la taille serrée, les mollets bien pris dans la courte culotte, arquant la jambe avec un aplomb charmant, comme un autre marquis de La Seiglière. Quelle physionomie intelligente, vivante, vivace ! Le sourire le plus fin, une bouche pincée , railleuse, les lèvres tendues comme un arc, les yeux pétillants, des joues qui se dessinaient tout exprès pour souligner le mot , un front hardi avec des cheveux en coup de vent, à la mode de 1830. Petit, élégant, presque frêle, avec un intensité de vie, une énergie singulières, quelque chose de l'allure infatigable d'une souris. On lui eût donné quarante ans encore. Une douleur a tout brisé. Ce n'est point la maladie qui a tué ce vert et séduisant vieillard, c'est la maladie de sa fille.

Il avait soixante-huit ans. Depuis vingt-sept ans, il conservait à la tribune ce rôle d'enfant terrible qu'il jouait en enfant gâté de la foule. Sans être un grand orateur, ni un grand politique, il a trouvé le moyen de dire des vérités politiques, — et souvent les plus grandes vérités qui aient été dites, — dans une forme toute personnelle, toute spirituelle, toute française. M. de Boissy abordait une harangue comme les gamins de Paris vont au feu. C'était une manière à lui de se précipiter tête baissée dans la mêlée, baïonnette en avant, et de s'escrimer à droite, à gauche, de façon à ce qu'on lui fit place. Rien ne l'arrêtait, ni les rumeurs d'une majoiité grondante, ni les rappels à l'ordre d'un président exaspéré, t Cet homme abrégera

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ma vie, " disait, on s'en souvient, le duc Pasquier, qui affilait vainement sa sonnette contre son redoutable, insaisissable, infatigable adversaire.

Grâces en soient rendues à M. le marquis de Boissy ! il a gardé intacts, sa vie entière, le culte et l'habitude de cette liberté de parole qui est un droit pour tous, et dont il se faisait un devoir. Il a dit ce qu'il pensait, comme il le pensait, s'inquiétant peu de savoir s'il était suivi ou s'il était seul. Il a lancé, parmi tant de choses hasardées, bien des traits, bien des mots, bien des cris dont s'emparera l'histoire. Il n'a servi, de 1839 à 1866, que ses propres idées. « Incorrigible ! » lui disait un jour le roi Louis-Philippe. Et jamais M. de Eoissy ne s'est corrigé. Invité avec M. d'Alton-Shée au banquet du douzième arrondissement, après avoir prédit la chute du gouvernement, il avait sonné le glas de la royauté, le 24 février 1848. Le sang coule dans Paris ! C'est ainsi qu'il interrompit les discussions de la chambre des pairs. iSon interruption restera.

Je n'aurais pas applaudi tant de fois à la libre parole de M. de Boissy que je l'aimerais encore au seul point de vue littéraire. Il parlait comme on écrivait, au siècle passé, les chroniques au jour le jour, — sans façon, avec un mélange parfait de désinvolture et de retenue. Tel de ses discours vaut, certes, un chapitre de Bachaumont ou une lettre de Grimm. On n'a eu ni plus d'esprit, ni plus d'imprévu; c'était une adorable causerie, très-souvent pleine d'audace, un bavardage oii tout se coudoyait, le bon sens et le paradoxe, l'émotion et l'ironie, où la vérité amenait l'éclat de rire et l'éclat de rire la réflexion, — quelque chose comme du Camille Desmoulins revu par Rivarol.

Hélas! de tout cet esprit, de cette verve infinie, de ce cœur loyal, il ne reste rien aujourd'hui. Le Moniteur a simplement annoncé, l'autre jour, que M. de Boissy venait de mourir. On s'est rendu à Louveciennes, une messe a été dite, lo chemin de fei- a ramené le corps à Pari;. Voilà

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tout. Point de cérémonie, point de discours. Tel écrivain contesté en aura trois ou quatre. Mais un homme qui, tout le monde l'avouera, était animé d'un dévouement profond pour son pajs, qui rêvait sa patrie libre et grande, qui, dans son patriotisme parfois aveugle, lui sacrifiait les nations, lui eût immolé l'Europe^ et, disait-il, lui eût donné son sang, un orateur qui ne dépendait après tout de personne que de la France, — n'était-ce pas suffisant de l'enterrer ainsi?

J'aurais voulu savoir comment les journaux anglais ont enregistré cette mort. Ali! cette vieille Angleterre, de quelle haine il la poursuivait, notre marquis! L'empereur, un jour, le prend par le bras et lui dit :

— Vous ne me demandez jamais rien , monsieur de Boissy, demandez-moi donc quelque chose !

— Ahl sirOj si vous vouliez m'accordez ce que je vous demanderais...

— Dites toujours, mon cher marquis, nous verrons.

— Eh bien, sire, accordez-moi la préfecture de Douvres. M. de Boissy n'est plus. J'eusse voulu l'entendre, cette

fois, avec sa pétulance irrésistible, s'attaquer, — le geste bref et la tête haute comme un coq gaulois qui s'irrite, — à cette tête de fer germanique .qui s'appelle M. de Bismark.

Etudions maintenant dans la partie de son œuvre qu'il a réunie en volume, le talent et quelques-unes des idées de M. de la Guéronnière. Nous avons vu qu'au milieu de ses occupations habituelles et dans ses moments de liberté, — nous allions dire de repos, — il s'était essayé à divers portraits politiques. Ce sont ces travaux que M. de la Guéronnière a rassemblés en un volume, sous ce titre : Ltudes et Portraits politiques contemporains. Ce volume contient huit portraits de valeur et d'intérêt divers : l'empereur Napoléon III, l'empereur Nicolas I**'", le roi Léopold 1", le comte de Chambord, le prince de Joinville, M. Thiers, le

comte de Morny, le général Cavaignac, C'est une galerie bien incomplète des principales figures de l'époque. «C'est, dit M. de la Guéronnière, une esquisse d'histoire contemporaine, par la mise en scène des hommes qui en ont été les principaux acteurs. Tous les partis qui ont divisé notre pays revivent dans ces physionomies, qui en sont l'expression vivante et le résumé. « Et l'auteur ajoute, faisant lui-même l'analyse de son livre : « Deux souverains, dont le rôle a été bien différent, l'empereur Nicolas et le roi des Belges, figurent également dans ce tableau, pour en agrandir les perspectives et y reproduire Tune des faces les plus intéressantes du mouvement européen. Mais ce travail présente néanmoins dans son ensemble une certaine unité qui est celle du grand drame de la vie des peuples, des événements qui s.y déroulent, des rôles qui s'y dessinent et des individualités qui en surgissent. »

Nous regrettons, avec M. de la Guéronnière, que certains portraits n'aient pu trouver place dans son cadre et surtout M. Guizot, ce pâle visage de stoïcien religieux et entêté; lord Palmerston, « qui résume si bien le génie de la politique anglaise; » enfin M. de Lamartine, que ses malheurs rendraient illustre si son génie ne l'avait fait immortel. Prenons cependant le livre tel qu'il est, et cherchons-y, pour ainsi dire, la note personnelle de l'écrivain. C'est moins une œuvre d'histoire anecdotique et particulière qu'un livre d'histoire générale. Les divers personnages étudiés par M. de la Guéronnière lui ont fourni l'occasion de juger la plupart des hommes et des événements contemporains, et d'établir ce que nous appellerions volontiers /;ar le mot, encore un coup, est singulièrement juste pour lui) la poétique de sa politique. L'impression générale qu'il nous laisse est celle d'une parfaite et douce harmonie. Point de tons choquants, de violentes attaques ou de récriminations amères. Avec ses adversaires euxmêmes. — je n'ose dire ses ennemis, — M. de la Guéron-

M. A. DE LA GUÉGONMÈRE 320

nière est modéré, et ce n'est pas un mince éloge qu'on lui doive adresser. Il a été modéré au milieu des temps les plus tourmentés, à cette époque de la révolution de 1848, où tout esprit bouillonnait et dictait à la plume des mots irrités et brûlants ; et il n'a pas, comme certains, emplojé cette modération à détruire l'œuvre que tous les gens de cœur avaient alors le devoir de consolider. Cette modération , M. de La Guéronnière l'a toujours cherchée; il Ta toujours aimée. Il s'en fait gloire. « J'ai, dit-il, traver.sé la presse à une époque bien agitée. J'y ai touché à des situations diverses. J'ai cherché ma voie, comme tant d'autres, dans l'obscurité de la lutte... Mais il y a une boussole qui m'a toujours guidé : c'est la modération. » Telle est la règle que s'est imposée l'auteur des Portraits jioUtiqtus. Nous allons voir comment il a su l'appliquer.

Avec M. le comte de Chambord, M. de La Guéronnière se trouve en présence de la légitimité, et il n'oublie pas que ses premiers enthousiasmes furent pour la cause légitimiste. Lorsqu'il approche « de ce nom et de cette figure ??, il y a en lui, quoi qu'il fasse, plus de respect que d'indépendance. C'est bien « la plus grande race royale du monde » qui lui apparaît, c'est bien « le passé le plus glorieux de la France ; » mais c'est aussi son passé, à lui, qui revit, c'est encore cette race qu'on lui a fait apprendre à aimer et à honorer, qui l'éblouit. Eblouissement, telle est, en effet, l'impression qu'il ressent. Le visage du comte de Chambord n'est pas un visage d'homme, '. mais un tableau de Kaphaël et une statue de Phidias. " M. le comte de Chambord ne respire pas, il rayonne. « Une lumière intérieure » s'échappe dans sa « vie physique. » M. le comte de Chambord, peint par M. de La Guéronnière, est plus qu'un homme et plus qu'un roi : c'est presque un demi-dieu! Mieux que cela, car une comparaison païenne pourrait paraître blessante au défenseur de la papauté, c'est un archange. Encore une fois, il y a autre chose que du res-

pect dans le sentiment d'admiration que professe M. de La Guéronnière pour le dernier descendant des Bourbons. Il se rappelle involontairement que M. Lusigny de La Guéronnière. son oncle, suivait M. de La Rocbejaquelin dans cette guerre de la Vendée, où les royalistes fusillaient les bleus, sans songer qu'ils frappaient au cœur notre France. Le gentilhomme se montre encore lorsqu'il dit, un peu plus loin, que « les Bourbons naissent chevaliers, tandis que les d'Orléans naissent citoyens. » Il a beau admirer profondément ce titre de citoyen, le plus éclatant de tous, le titre de chevalier lui en impose davantage. Il se laisse entraîner, plusieurs fois, à des comparaisons entre la branche ainée des Bourbons et la branche cadette, et sa sympathie évidente demeure du côté de la première. Il ne veut pas admettre que Louis -Philippe eût le droit d'accepter le trône qu'on lui offrait en Juillet après la victoire du peuple. « Mieux eût valu, dit-il, que la monarchie disparût tout entière en 18.30 avec la légitimité. Elle eût disparu dans sa dignité, et elle n'eût pas été réduite à monter en fiacre dix-huit ans plus tard, pour échapper à un outrage du peuple. " Oh! ce fiacre bourgeois, M. de La Guéronnière ne le pardonnera pas au roi Louis-Philippe ! Que le souverain déchu n'est-il monté à cheval , comme Charles X! Au moins cela eût été digne, et cela sauvait les apparences ! Mais une fuite en fiacre ! M. de La Guéronnière, qui cultive la forme et le style avec soin, est naturellement ennemi de toute vulgarité; aussi bien, n'a-t-il de haine égale à celle qu'il professe contre la bourgeoisie voltairienne que sa haine de la « démagogie. » Démagogie ! mot élastique pour calomnier l'élan, la passion, la fougue d'un peuple.

Mais, d'ailleurs, lorsque M. de La Guéronnière vient à peindre le prince de Joinvillc et qu'il pénètre dans cette famille d'Orléans, son indépendance se change encore en respect. Louis-Philippe, cet honnête homme, « époux

irréprochable, frère dévoué, père tendre et éclairé, » la reine Amélie et ses fils, toute cette famille enfin le séduit; sa justice instinctive est là, et bientôt, comme Eobert Peel portant un toast, il semble près de s'écrier : « Au roi des Français ! à ce roi privilégié, dont tous les fils sont braves et dont toutes les filles sont vertueuses ! »

Nous aurions voulu pouvoir suivre M. de LaGuéronniére dans les diverses parties de son oeuvre et étudier avec lui le régime actuel de la Belgique, en abordant le portrait du roi Léopold I'-''. Nous l'aurions vu en face de ce gouvernement du " tiers état » qu'il répudie, et par une inconséquence qui n'est point rare dans sa vie politique, saluer avec une ardeur qui tient presque de l'enthousiasme les institutions de cette Bétique du dix-neuvième siècle, que l'on parle souvent d'annexer à la France et à laquelle tout au contraire on devrait bien nous annexer. Mais cette étude est surtout écrite au point de vue littéraire (1). Et pourtant, à propos de la condamnation portée par le servi-» teur du gouvernement de Décembre contre le gouvernement de Juillet, ne pourrait-on remarquer qu'en général on n'aime guère le pouvoir sous lequel, jeune et ambitieux, on n'a trouvé que des obstacles et d'incessantes difficultés? Ne pourrait-on surtout reprocher à l'auteur des Portraits 'politiques son jugement sur la vie du général Eugène Ca- Vaignac, honnête homme et républicain intègre?

Je sais tout ce qu'on peut reprocher à la mémoire du chef du pouvoir exécutif, et la lamentation des transportés étouffe parfois la voix de sa renommée. Il fut un soldat^ c'est là sa faute, et courba la loi sous le sabre. Avez-vous Vu, au cimetière Montmartre, le maigre et fier visage dé Godefroy, que la douleur de voir la liberté trahie a creusé plus encore que la phthisie ? Celui-ci demeurera dans

(1) Elle a paru dans la iîeiu» française, non autorisée à verser son cautionnement. C'est ce qui peut expliquer le ton adouci de ces pages.

328 I.V MBRE PAROLE

notre souvenir comme une figure respectée de citoyen. Le frère,, triste et superbe tête d'officier, restera comme celle d'un héros qui n'eut qu'une faiblesse, la crainte de passer pour avoir peur; car tout le secret de l'homme est là. Il se roidissait devant la menace, répondait par un front hautain aux calomnies, et, pour n'avoir point l'air de faiblir, punissait et frappait. Après la séance de nuit où il avait parlé contre .Louis Blanc, le loyal et bouillant Etienne Arago criait dans un couloir. » Eh bien ! qu'avez-vous? lui dit Cavaignac, vous grimacez. — Que voulez-vous? dit Arago avec ironie, c'est ma nature méridionale; mais, si mon visage grimace, mon cœur grimace bien davantage. Savez-vous ce que vous venez de faire? Non-seulement vous venez de combattre la République, mais de déserter les traditions mêmes de votre famille ! » Etienne Arago, l'ami de Godefroy,lui qui avait moulé le visage du tribun mort et commandé à Rude, d'après ce moulage, la statue du cimetière Montmartre, avait le droit de parler ainsi à Eugène.

Cavaignac pourtant fit un mouvement, et son œil jeta un éclair. Il s'avançait sur Arago, lorsque M. Thiers, courant, lui sauta littéralement au cou et de se sa voix perçante : « Ah ! générai , dit-il , vous avez parlé comme un ange ! » Cavaignac aussitôt fut comme écrasé : " Si vous croyez, dit-il à M. Thiers d'un ton brusque, que vous me faites plaisir! » Et il s'éloigna. « Eh bien! lui dit Etienne Arago, eh bien ! Eugène? » Cavaignac tira alors un billet de sa poche, et le lisant avec colère à Arago : « Voilà, ditil, ce qu'on m'écrit. Tenez : Si tu votes la transportation, je te brûle la cervelle au coin de la rue de Varennes, où tu passes tous les jours. Est-ce que je pouvais céder? J'aurais eu l'air d'avoir reculé devant une balle ! »

Il ne me déplaît pas de faire connaître les hommes par certains traits caractéristiques de leur vie. Je sais une simple action d'Eugène Cavaignac qui peint mieux que de

longues phrases cet homme éminent, qui ne sut pas se délivrer de préoccupations médiocres et qui servit la république comme une sentinelle garde sa guérite, non comme un politique défend son parti. Après juin, le général assistait à un dîner, chez un parent, où un jeune homme, devenu poète depuis lors et auteur dramatique applaudi, se trouvait aussi. Je ne le nommerai point, mais je puis garantir la vérité scrupuleuse de son récit. Il était le fils de l'hôte du général et son petit-cousin. Il avait quinze ou seize ans. On vint à parler des barricades, des derniers combats, de la façon dont Cavaignac avait organisé la défense de Paris, lorsque l'enfant (c'était bien un enfant) dit brusquement :

— Les mobiles n'en restereront pas moins les bourreaux de Cavaignac, et Cavaignac lui-même le bourreau de Paris. C'est VJ^vénemetit , journal de Victor Hugo, qui l'a dit.

Le général avait pâli. Le père, irrité, ordonne à son fils de quitter la salle. Le jeune homme monte à sa chambre, s'y enferme et, tout fier d'avoir dit sa pensée à cet homme, ouvre un livre, Rousseau ou Tacite, et lit. Au bout d'une heure, on frappe doucement à sa porte. — Qui est là? — C'est moi. — Qui vous? — Cavaignac! La porte ouverte, le général entre, sérieux et triste, et tendant la main au jeune homme :

-r- Mon ami, dit-il, il ne faut point parler à la légère de ces choses atroces qui s'appellent des guerres civiles. Vous trouvez que j'ai mal agi? Permettez-moi de vous raconter cette heure terrible de notre histoire. Vous me condamnerez après, si vous voulez.

Et lui, le chef du pouvoir exécutif, l'homme qui tenait dans sa main l'Assemblée et la France, il se confessa, il s'excusa, il ouvrit sa conscience et son âme â cet enfant dont il ne pouvait supporter la malédiction.

Ce sont de tels hommes que Plutarque eût aimés, et que juge sévèrement M. de La Guéronnière.

Pour connaître tout entier M. do La Guéronnière, il faudrait aller rechercher ses travaux dans les nombreux journaux où il a écrit, dans les Revues, dans ses discours et dans ses brochures. M. de La Guéronnière a partout apporté ce style savant, harmonieux, lamartinien, qui est moins personnel que charmant. Certains de ses articles, destinés à la rapide publicité d'un jour, sont exquis de forme, d'élégance et de clarté. M. de La Guéronnière est aimable, indécis. Il a, dans toute sa personne, cette séduction qu'on retrouve dans son style. Il est bon, impressionnable; il parle doucement, comme les gens qui rêvent ou sont fatigués. Son éloquence a plutôt la limpidité que la fougue, la séduction que l'entraînement. Son abord est facile et bienveillant ; il s'engage souvent et se livre avec peine; sa bienveillance réelle pourrait passer quelquefois pour de l'indifférence ou de la banalité.

Outre les ouvrages que nous avons déjà signalés, M. de La Guéronnière a publié, en ces derniers temps, dans le Moniteîir et la Revue contemporaine, divers articles qui devront trouver place dans un nouveau volume. Nous citerons, entre autres, les études sur les Souverains écrivains et les Œuvres de Napoléon III, qui sont des modèles de recherches historiques et critiqiios, et aussi de louange discrètement adroite. M. de La Guéronnière y passe en revue les « souverains dont la renommée littéraire est une partie de la gloire de leur règne et de leur nom : » César, Charlemagne, Henri IV, Louis XIV, Frédéric II, Napoléon I", Napoléon III. La Vie de César n'avait point paru. Les articles de M. de la Guéronnière sur Marc-Aurèle, où le philosophe est assez maltraité, et sur la RépuiUque de Cicéron, à propos d'un article de M. Villemain, nous ont démontré comment on pouvait faire servir l'histoire des anciens à la polémique contemporaine. Nous croyons que

M. A. DE LA GUÉRONNTÈRE 331

cette méthode est dangereuse. M. Beulé a suffisamment prouvé que les admirateurs des systèmes que prône M. de La Guéronnière n'ont rien à y gagner (Ij.

A la suite d'une relation sur le coup d'État du 2 décembre, dont nous n'avons point parlé, et pour cause, M. de La Guéronnière annonçait que lorsqu'il serait permis de juger le second empire français, il en écrirait l'his-

(1) M. Beulé vient de donner une suite à son remarquable travail sur Auguste, sa famille et ses amis. Il a réuni sous ce titre, Tibère et Vhéritage d'Auguste, une partie des leçons qu'il a faites à la Bibliothèque, et qui sont assurément un des cours les plus iutéi-essants de renseignement supérieur actuel. Nous aurons plus tard les successeurs de Tibère, ce Caligula dont nous parlait M. Beulé il y a quelques semaines à peine. En attendant, voici Tibère, « la plus mémorable victime du pouvoir absolu, » comme l'appelle M. Beulé.

Nulle histoire ne montre mieux que ce livre la fatalité et les périls du despotisme, et c'est l'enseignement éloquent qui ressort de chacune de ces pages. Avec quelle vigueur patiente M. Beulé a mis en rel'ef les fiofures qui gravitent autour Je l'héritier d'Auguste : Séjan, qui voulut lutter contre ce césar terrible, et à côté de Séjan, Livilia, Drusus Livie. Ce sont là comme d(î3 camées à la manière antique, sculptés, fouillés d'un ciseau tout moderne et d'une main remplie de colère. Il faut lire ce livre, qui m'a rappelé telle page du Socrale chrétien de Balzac (celui que le dix-septième siècle appelait le grand Balzac et que le dix-neuvième nommerait volontiers le petit], un des plus beaux morceaux de notre langue classique, où l'auteur peint en traits de feu les terreurs de Tibère à Caprée :

« Cette longue suite de condamnés, de laquelle il fut dit qu'il avait fait un peuple de morts, se présente à ses yeux le jour et la nuit. Il voudrait bien les pouvoir tuer encore une fois; mais ils ne sont plus en sa puissauce : ils ont été les martyrs de sa cruauté; ils sont maintenant les bourreaux de son esprit. Ce sont les fantômes, ce sont les spectres hideux qui forcent les avenues de son île, qui assiègent son palais, qui volent autour de son lit et de sa chaise, qui lui montrent leur sang et leurs plaies, qui lui reprochent ses crimes et sa tyrannie.

« Que les princes, ajoutait Balzac, se glorifient tant qu'il leur plaira de ne voir rien que le ciel de plus élevé que leur trône; qu'ils parlent tant qu'ils voudront de l'indépendance de leurs couronnes : il y a deux tribunaux dont ils ne peuvent décliner la juridiction, et devant lesquels il faut tôt ou tard qu'ils se représentent : c'est au deliors le tribunal de la renommée, et celui de la conscience au dedans. » {Socrate. chrétien, VIII'' livre, 9' discours.) C'est donc devant le premier de ces tribunaux, celui de la renommée, que M. Beulé a fait comparaître Auguste, et après Auguste, Tibère et ses successeurs (1868).

332 I.A LIlUîE PAROLE

toire. « îsous ne reconnaissons pas, ajoutait-il, de plus noMe ambition que celle de raconter avec impartialité les événements d'un règne glorieux, et d'être le témoin de la gfrandeur de son siècle devant la postérité. » Eh bien ! soit« Nous souhaitons vivement la réalisation de cette promesse, et nous verrons comment Thistorien racontera tant de gloire. Mais nous doutons un peu que M. de La Guéronnière la mette jamais à exécution. Je crois même que cette histoire du second empire deviendra simplement un ta- ])leau des moeurs et des idées contemporaines et, s'il faut en croire les indiscrets, tout ne serait point rayonnant dans ce livre, qui ne voudrait pourtant pas devenir une satire; mais, pour peu que l'on soit sincère^ le spectacle de toute décadence emplit l'esprit d'un certain courroux et l'encre la plus rose se teinte légèrement de noir.

M. de La Guéronnière, qui a écrit leVafe et le Congrès, et qui maintenant défend le cléricalisme, sait d'ailleurs admirablement plier son style au sujet qu'il traite. Grave, froid, un peu roide, dans le portrait de Cavaignac, il est souple et leste dans le portrait de M. Thiers, dont il n'a pas assez fait ressortir les côtés patriotiques et si éminemment français ; il est élégant et mondain quand il met en scène ce héros de Balzac, ce de Marsay officiel qui s'appelle M. de Morny. Nous avons noté le portrait de la duchesse de Berry comme un modèle. Dans le portrait du prince de Joinville, M. de La Guéronnière, parlant de l'Océan, s'élève à la hauteur de la grande poésie. En un mot, c'est un écrivain, c'est un artiste, et. artiste, il l'est tellement que le sentiment de l'art entraine bien souvent chez lui la conviction. C'est par Là que je voudrais terminer l'esquisse d'une physionomie aimable, qui charme les amis et contre laquelle les adversaires ne sauraient profondément s'irriter.

Décembre IftiiS.

Daru ajouta que j'avais traduit des

ouvrages français, et notamment le Mafio. met de Voltaire. L'empereur répliqua : « Ce n'est pas une bonne pièce. «

(Goethe : Annales, 1808.)

Un des journalistes envoyés à Salz^bourg pour raconter les menus propos éelos autour des souverains nous donnait, au mois de septembre 1867, un précieux renseignement, un renseignement d'ailleurs tout littéraire : il s'agit de certaine conversation entre l'empereur et M. Schindler, lettré et député autrichien. On a, paraît-il, en quelques minutes, causé là-bas de tout un peu, et l'entretien pourrait être publié à part, comme le dialogue fameux entre Goethe et Napoléon à Weimar, M. Schindler n'est pas Goethe, mais l'empereur ne lui en a pas moins fait part de ses tristesses, et lui a montré même un certain point noir littéraire qu'il avait devant les yeux. « L'empereur, dit le correspondant de V Avenir national, porta alors sur la littérature contemporaine de la France un jugement qui ne fut pas favorable. »

La vérité est que la littérature de notre temps ne pèche point par un excès de grandeur. Mais, à qui la faute? Les littérateurs en sont-ils bien coupables? Jamais peut-être on ne compta, réunis sur un seul point, un nombre aussi considérable d'hommes de talent. On en trouverait un choix dans tous les sens. L'histoire, la critique, la philoso-

phie ont produit de bien remarquables ouvrages en ces derniers temps. Le malheur est qu'il ne se trouve plus grand monde pour les apprécier. La masse lisante grossit, il est vrai, tous les jours, et se multiplie; mais, que litelle, à la vérité? Les plus remarquables productions restent en paquets chez les libraires. Les éditeurs qui publient encore des livres de valeur me semblent cuirassés d'un triple airain comme le marinier d'Horace. A quoi bon des livres?

La foule, à proprement parler, ne lit plus de livres. Elle en achète encore, par contenance ou par habitude, et les fait relier pour les déposer religieusement sur les rayons d'une bibliothèque, et parce que les nervures produisent un excellent effet sur le veau fauve, la littérature est devenue meullante. Les in-S" font tapisserie contre la muraille. Quant à être feuilletés, lus et relus comme jadis, c'est l'impossible. Je ne connais que deux sortes d'ouvrages bien distincts qui tentent le public et conservent leur clientèle : les ouvrages pieux ou de controverse religieuse et les volumes d'alcôve. Certains libraires le savent de reste, et le côté droit de leur vitrine est respectueusement ouvert aux historiettes mystiques à couvertures grises, aux images catholiques, aux petites sculptures en stéarine; tandis que le côté gauche, qui est celui du cœur, se pare, comme de décorations, des photographies de contemporains et des mémoires des anonymas. Soyez Eugénie de Guérin, l'abbé *** ou mademoiselle Grelot, et vous aurez chance d'être lu; autrement il n'y faut pas compter.

Et puis ceci a tué cela : le journal a étouffé le volume. Il s'en publie tant de ces journaux, que ce papier imprimé suffit amplement à la consommation quotidienne du plus acharné liseur. Que voulez-vous qu'on ait l'appétit de dévorer trois cents pages d'un in-18 lorsqu'on digère plus ou moins paisiblement les cinquante ou soixante co- Jonnefî de prose des journaux du soir? On est ensuite

affairé ou tiraillé de tous côtés : on n'a qu'une faible parcelle de temps à accorder aux lettres ! Dans un journal, on ne lit même pas toutes choses, mais seulement les petites nouvelles servies en hâte, découpées par minces tranches, des articulets qui ont de faux airs de sandwiches. Les repas littéraires ressemblent, en effet, aujourd'hui à ces repas orientaux où votre hôte pétrit une boulette composée de viande, d'herbes et de parfums, et vous les met entre les dents. La seule différence, c'est que ces globules littéraires du jour ne sont, il faut l'avouer, guère substantiels.

Les journaux politiques étant, fpour la plupart, — je pourrais citer trois ou quatre exceptions, — fort en arrière sur l'esprit public ou, dans leurs mouvements, très empêchés et retenus, il s'ensuit que la foule, n'y trouvant point ce qu'elle chertîhe, se jette sur les feuilles dites de renseignements, qui se piquent médiocrement de tenir haut et droit le drapeau d'un parti; qui ne prétendent aucunement enseigner, mais renseigner; qui n'ont point pour but l'utilité, mais l'actualité ; qui remplacent l'idée par la nouvelle, la discussion par l'information, l'émotion par la raillerie, la passion par l'ironie, les affirmations de la science par les on dit du boulevard.

Et qu'arrive-t-il? Ce journalisme de dessert, tout occupé des petits faits, — non de ces petits faits physiologiques dont parle Stendhal, mais des cancans de la demiheure, des rognures du présent; — ce journalisme bavard fait un public crédule. La conscience littéraire, la conscience morale ne reposent plus sur de solides assises, tout est glorieux de ce qui est brillant, tout est soudain accepté, prouvé, consacré de ce qui est imprimé. La vision nette des choses s'altère dans ce kaléidoscope. Plus de mesure. Faraday meurt, on lui consacre deux lignes à peine, et l'on s, élevé la veille une statue à un vaudevilliste spi-

rituel. On discute, on raillerait un Velpeau; on acclame un zouave Jacob.

Puis, il s'est formé une école nouvelle, ou du moins un groupe qui, très-brillant, je le reconnais, amusant parfois, parfois aussi assez maussade, a trouvé le secret d'emporter d'assaut la renommée avec une verve singulière et une audace particulièrement heureuse. Les uns ont adopté un drapeau pour s'y tailler un costume, les autres affectent de n'embrasser aucun parti, afin de baiser toutes les mains. Ces braves gens, doués d'un esprit vif, n'oiît d'ailleurs que peu de style, point de science, mais beaucoup de tempérament et, comme ils diraient, de Vestomac.

A proprement parler, aujourd'hui le talent importe peu; pour réussir, il suffit d'avoir un tempérament. Encore le tempérament e&i-\\\\x\-mèïù<iMne superfluité; du tempérament, c'en est assez. Le talent suppose une, certaine agrégation de qualités, une solidité d'instruction, une volonté, une application, un désir du bien; le tempérament n'évoque qu'une simple idée d'affirmations ou de négations bruyantes, de tapage, de brisure de vitres, et d'excentricité plutôt que d'originalité. Le talent dit bonnement les choses comme elles sont, et prend par la main la vérité toute nue pour la présenter telle qu'elle est à la lumière. Le tempérament l'habille doripeaux et la pare de guenilles ; toujours sous le coup d'un torticolis, il affecte une tension de muscles, une tension de style vraiment affligeantes. On aurait envie de lui dire : « Prenez bien garde, vous allez vous faire du mal! »

L'homme de tempérament est, au surplus, assez malheureux. Quoi qu'il fasse, il est l'esclave de ce tempérament, affecté ou naturel. Il a adopté un genre, une allure, c'en est fait, la grimace lui reste. S'il est Jean qui pleure, il essayera vainement de redevenir Jean qui rit. S'il a déclaré que son tempérament le pousse vers les égouts, il est condamné à ne jamais s'asseoir au bord d'une source

fraîche. Marclie! marche! « Mais je ne suis pas aussi noir que j'en ai l'air, mais j'aime aussi le bleu du ciel se reflétant dans le cristal des fontaines! » Marche! marche! Il est le forçat de sa propre invention; il s'est attaché luimême un masque sur le visage, et, qu'il étouffe ou non, il le gardera.

Le public tient aux étiquettes. Il ne faut pas qu'un brûleur de temples se change en gardeur de brebis. Tel qui démolit le Panthéon tous les huit jours, sera tenu de démolir sans trêve et de démolir encore. Que l'ennemi des grands hommes respecte un seul grand homme dans le tas, il n'est plus l'ennemi des grands hommes et le voilà démonétisé. C'est un carcan aussi que le tempérament. Ah! pauvres gens, que je vous plains ! quand il était si facile d'affirmer que deux et deux font quatre, aller chercher si ces nombres additionnés ne pourraient pas à la fin donner huit! Fuir la simplicité que nous recherchons tous I Outrer la note, jouer tous les morceaux rinforzando, prendre le bruit pour l'harmonie, la cacophonie pour la musique! Que je vous plains, gens à tempérament, ilotes littéraires qui, pour moraliser la galerie, vous enivrez tous les soirs, et titubez devant le public !

Encore est-ce bien pour moraliser? Je constate, avec regret, que dans cette littérature courante, l'idée morale ne fait point figure. A quoi bon? Le contraire plutôt serait exact. Ceux-là mêmes qui se croient, en efi*et, des satiriques, dans ce groupe, apportent à la décomposition générale leur contingent de dissolvants. On dissout, on dissout. C'est, paraît-il, pour quelques-uns, un moyen de révolutionner. Hélas! on ne révolutionne que par la foi, par l'enthousiasme et par l'amour des grandes choses!

C'est peut-être une erreur, après tout, que d'accorder à ce coin littéraire une importance qu'il n'a pas.

Je m'imagine un étranger visitant Paris, l'interrogeant, lui tàtant le pouls, passant de ses librairies à ses théâtres.

338 LA LIBRE PAEOLE

de ses musées à ses journaux, de ses palais à ses rues, et cherchant à se faire une idée exacte de la grande ville. Le théâtre est bruyant, l'opérette y règne, l'art dramatique tressaute, comme pris d'une irrésistible danse de Saint-Guy; la ronde court, tournoie, grossit, fait rage, le public bat des mains, et la critique prêche dans un désert d'épileptiques. La foule est grande sur le boulevard, elle se coudoie, elle se salue, elle se sourit, elle s'évite. Voici l'illustre Grumeau, le galant Bastien, le terrible Culot, l'incomparable Goussard, Des célébrités par centaines. Ce sont ceux-là qui font aujourd'hui le beau temps et surtout la pluie, qui tiennent le haut de notre pavé crotté, qui dirigent l'esprit des masses. Quelle est leur vertu? Le comique, ou plutôt non, la drôlerie. Ils sont drôles, c'est le grand diplôme. A ce titre on les écoute, on les adopte, on les acclame. Vive Grumeau, cet autre Swift! et n'oublions pas Goussard, fils de Stern! « Eh quoi! dira l'étranger, la France en est réduite à cette maigre pitance? Voici les bruyants d'aujourd'hui, les triomphateurs, les élégants, les modèles! Fi de Paris! Ramenez-moi aux carrières! »

Mais, à cette heure même, Michelet, au bord de la mer, écrivant le dernier volume de son histoire, évoque Beaumarchais et Figaro, et la grande aurore; Quinet, les yeux sur l'horizon, interroge, désespère, et cependant persiste; Victor Hugo achève son œuvre; ceux d'hier sont toujours l'exemple d'aujourd'hui, et Littré, seul, à l'heure où les nouveaux dotent la France d'un argot, lui, l'ancien, lègue à la France l'histoire de sa langue.

Et qui sait? D'autres aussi souffrent, attendent, cherchent, travaillent. Les mineurs n'ont point vu le jour, mais le filon, en bas, est exploité, le minerai à nu. Que l'étranger quitte le boulevard et jette un coup d'oeil aux mansardes, ces cervelles des rues. Si le gaz éclate autour des Variétés, l'huile brûle, là-haut, doucement. Que d'efforts ignorés, que d'héroïsmes cachés, de grandeurs la-

tentes! Un rayon de brin de soleil, un peu de flamme, et peut-être — comme un éblouissement, — ce salpêtre inconnu, dans un embrasement, étonnerait le monde!

« L'empereur porta alors sur la littérature contemporains de la France un jugement qui ne fut pas favorable. >•

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