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LES ROMANCIERS

Le temps est loin où quelques esprits sévères faisaient profession de ne lire jamais de romans. Que lirait-on aujourd'hui, si on ne lisait point cela? Attaqué, défendu, critiqué, loué, blâmé, conspué, jeté à la voirie ou mis sur le pavois, le roman aujourd'hui triomphe. Il s'impose. Il ne se cache plus sous les dentelles du boudoir; il s'étale sur la table du salon, sur le bureau du penseur, ici, là, partout, et jusque sur les fauteuils de l'Académie. On ne rougit plus de proclamer le romancier Balzac un homme de génie. Le roman a un pied partout, mille tenants et aboutissants, mille visages et mille costumes. Il est pamphlet, plaidoyer, satire, sermon, tableau, poëme, journal. Il va du salon à l'écurie et de la mansarde à l'égout. Il est démocrate ou bourgeois, aristocratique ou populaire. A propos de (ierminie Lacerteux, je veux dire quelques mots du roman ])opulaire.

On est à l'aise pour parler d'un livre, lorsque ce livre a une préface. La préface est un aimable guide qui vous prend parla main, vous mène par de petit sentiers familiers jusqu'à la route que vous allez suivre, vous explique le terrain, vous met au fait des accidents qui peuvent sur-

lu

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venir en chemin et vous dit à peu près les aventures que vous allez courir. Rien d'insipide comme un guide rabâcheur, mais rien de charmant comme un guide spirituel. C'est dire qu'une préface peut être le plus délicat ou le plus indigeste des hors-d'œuvre. Charles Monselet l'appelle la saitce du livre. MM. Edmond et Jules de Goncourt ont mis une préface à leur dernier roman, une préface courte, mais qui dit tout ce qu'elle veut dire, une préface hardie, y\yà ne trompe pas le public. Le guide, cette fois, vous avertit que sur la route on peut heurter des pièges à loup, si bien que les gens timorés auront le droit de détourner la tcte et de rebrousser cliemin. Mais, au fait, il y a plus (|u'un avertissement dans cette préface, il y a une profession de foi.

Vivant au dix-neuvième siècle, disent MM. de Goncourt, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle » les basses classes • n'avait pas droit au roman; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et des dédains d'auteurs qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le cccur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé sïl y avait encore, pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité oii nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une littérature oubliée et d'une société disparue, la tragédie, était définitivement morte; si, dans un pays sans caste et sans aristocratie légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt, à l'émotion, à, la pitié, aussi haut (jue les misères des grands et des riclies; si, en lui mot, les larmes qu'on pleure en bas pourraient faire pleurer comme celles qu'on pleure en liaut.

Autrement dit, le peuple, à qui l'on a discuté le droit ail travail, Si-i-W droit au roman? Voilà la question. La réponse, ce semble, est bien simple. Evidemment toute douleur est digne do pitié, toute larme appelle une larme : évidemment les misères du peuple ne sont pas à dédaigner, et peut-être demandent-elles à être étudiées avant et bien mieux que les autres, puisqu'elles sont plus poignantes et plus terribles. C'est une vérité reconnue, et, depuis la

Paysanne pervertie de Mercier jusqu'à (Terminie Lacertenx, le peuple a eu sa part de roman tout comme un autre; je ne sache pas que les pleurs de Fleur-de-Marie, par exemple, aient trouvé des spectateurs indifférents. Eugène Sue, lui aussi, crut avoir inventé le roman populaire lorsqu'il écrivit les Mystères de Paris. Il peignit le peuple, il étudia le peuple, il voulut faire '. pleurer sur les larmes du peuple. " Et d'un bout à l'autre de l'Europe, en effet, on pleura.

Horace Vernet, qui se trouvait à Saint-Pétersbourg au moment où le livre paraissait, écrivait le 19 décembre 1842 : « Les Mystères de Paris sont le sujet de toutes les conversations. Ces ordures charment les Russes; ils semblent se réchauffer à ce foyer d'horreur. Quant à moi, je n'en ai lu qu'une très-petite partie et j'en ai eu bientôt assez. » Ordures est brutal. Mais Horace Vernet, cœur trèspatriote, esprit très-timide, ne songeait guère qu'à une chose, c'est que ce livre, très-étonnant en certains endroits, saisissant, parfois superbe, donnait aux lecteurs russes une singulière idée du peuple français. Il lui répugnait peut-être un peu de voir les sympathies de plusieurs milliers de gens s'arrêter, faute de mieux, sur un pauvre brave homme qui avait tout au plus égorgé son sergent, balafré ça et là quelques camarades et cliouriné, comme on disait alors, plusieurs chrétiens qu'il prenait bonnement à ses heures pour des moutons à dépecer ou des chevaux à équarrir.

Vernet était peut-être de l'avis de Michelet, qui reprochait les mêmes choses au même livre, et se demandait ce que cevaient penser les étrangers en voyant le tableau du peuple de Paris ainsi tracé par un homme qui se vantait d'être le romancier du peuple.

La vérité est que ce livre populaire, écrit pour le peuple, se retournait contre le peuple. La pitié s'égarait dans cette foule hideuse et grouillante de faces bestiales, d'appétits

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sordides, de consciences ensanglantées, et l'intérêt se réfugiait auprès de ce magnifique Rodolphe, qui semblait n'avoir tant de vertus que parce qu'il était un prince déguisé. Œuvre de philanthropie au moins étrange, où l'auteur ne trouvait d'autre mo^en de régénérer Fleur-de- Marie, la fille tombée, que de la sacrer héritière de je ne sais quelle couronne d'Allemagne. Vous le voyez, il ne faut pas s'en tenir à la formule des Louis Blanc du roman. Proclamons le droit au roman comme MM. de Goncourt ; mais allons plus loin, organisons-le.

Les réflexions que M. Michelet faisait à propos du livre d'Eugène Sue, évidemment il les ferait encore à propos du roman de MM. de Goncourt.

Le peuple, disait-il, n'est nullement conforme à ces prétendus portraits. Ce n'est pas que nos grands peintres (M. Michelet assurément t-orirait encore « grands peintres ») aient été toujours infidèles; mais ils ont peint généralement des détails ejreptionnel.i^ dex accidents, tout au plus, dans chaque genre, la minorité, le second côté des choses. Les grandes faces leur paraissaient trop connues, triviales, vulgaires. Il leur fallait des efTets, et ils les ont cherchés souvent dans ce qui s'écartait de la vie normale... Ils ont détourné les yeux vers le fantastique, le violent, le hizarre, l'exceptionnel. Ils n'ont daigné avertir qu'ils peignaient l'exception. Les lecteurs, surtout étrangers, ont cru qu'ils peignaient la règle. Ils ont dit : « Ce peuple est tel. » Et moi qui en suis sorti, moi qui ai vécu avec lui, travaillé, souflfert avec lui, qui plus qu'un autre ai acheté le droit de dire que je le connais, je viens poser contre tous la personnalité du peuple.

C'est dans la préface du Peuple, un beau livre, que M, Michelet écrivait ces lignes. Encore un coup, il n'en changerait pas un mot aujourd'hui. On dirait qu'il s'agit en les lisant de (ierminie Lacertenx et non des Mystères de Paris. (j)uel est donc ce roman nouveau, si discuté déjà, presque attaqué, — singulière bonne fortune 1 — et dont le succès n'est plus contestable? C'est V histoire d'une servante, rien de plus; mais il y a loin de l'id^ile doucement attristée de M. de Lamartine au drame saignant et réaliste de MM. de Goncourt. Quand Geneviève pleure, M. de La-

martine se contenterait volontiers de comparer ses larmes à des gouttes de rosée; quand les yeux de Germinie se gonflent de larmes, MM. de Goncourt, pour peu qu'on les y poussât, vous diraient comment la glande lacrymale les verse sur la conjonctive et quelle quantité elles contiennent de soude et de phosphate de chaux. Entre Geneviève et Germinie, il y a un monde.

Germinie Lacerteux est une fille de paysans, la dernière venue dans une famille pauvre. « Ah! dit-elle quelque part, elle en a eu des maux pour moi, maman '. Elle avait quarante-deux ans quand elle a été pour m'avoir. .. papa l'a assez fait pleurer! Nous étions déjà trois, et il n'y avait pas tant de pain à la maison.;. « Une enfance chétive, dès les premiers pas des cailloux, des douleurs, des déchirures, un frère qu'elle aime et qu'on lui tue, la maladie, la maigreur. On l'envoie à Paris chez ses sœurs. Celles-ci placent l'enfant dans un café du boulevard, où elle lave la vaisselle parmi cette foule cynique de garçons qui la prennent pour souffre-douleur, — et même l'un d'entre eux, un Aieux, pour souffre-plaisir.

Mais alors Germinie ne peut plus supporter autre chose; elle s'enfuit, elle va chez ses sœurs qui l'injurient, chez une repriseuse do cachemire qui la bat; elle entre en service chez une épileuse, chez un vieil acteur, chez mademoiselle de Varandeuil. Les lecteurs connaissent cette admirable mademoiselle de Varandeuil par le chapitre cité ici dans son entier 1^1). Les pages destinées à peindre cette vieille fille, h;acrifiée elle auifsi et souffrante, sont peut-être les plus belles du volume. Cette femme, toute d'abnégation et de dévouement, qui tout enfant achetait comme on le volerait le pain de son père à la porte des boulangers, " les yeux meurtris de froid, au milieu des bousculades et des poussées, jusqu'au moment où la boulangère de la rue des

(1) Cet article a paru dans la Nouvelle Beiue de l'ari'>.

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Francs-Bourgeois lui mettait dans les mains un pain que ses petits doigts, roides d'onglée, avaient peine à saisir, » cette résignée qui se dévoue à son père, vieillit auprès do lui sans obtenir de cet égoïste autre chose que des reproches, donne sa fortune à son frère, disparaît aux jours heureux et montre son profil maigre dès qu'on a besoin d'elle pour soulager quelqu'un, cette amie des enfants, cette pauvre fille qui a tant aimé, qu'on a tant méconnue, se prend de belle affection pour Germinie, et la servante et la maîtresse deviennent inséparables, unies par ce lien terrible qui est la douleur.

Et Germinie serait heureuse là sans une terrible fatalité qui est bien la fatalité moderne, — la fatalité du tempérament. Voilà un mot très-usité, très-employé, très-chojé, dont on se souciait fort peu jadis. Ici commence véritablement le roman, la lutte, l'intrigue. Il y a dans Genninie Laceo'tenx deux personnages qui dominent tous les autres : Germinie et son Tempérament. Ce sont les deux advei'saires en présence. Le tempérament triomphera-t-il? (ierminie, au contraire, sera-t-elle jilus forte? Voilà le problème, et l'on en peut facilement deviner la solution. Germinie s'est avisée, un beau jour, de s'éprendre de son con» fesseur, qui s'éloigne bien vite de cette pénitente un peu compromettante ; elle s'éprend, — et le mot est trop faible, — de tout et de rien, du grand air, de sa cuisine, allant, venant, semant du gazon dans une boîte à cigares pour voir de l'herbe, remplissant l'appartement " du tapage de sa personne. — Mon Dieu! lui dit sa maîtresse, es- tu bousculante, Germinie! l'es-tu asse/.l " — Tne autre fois, mademoiselle de Varandeuil conseille à sa bonne de se marier.

Germinie a une autre amie que sa maîtresse : celle-ci, c'est la crémière voisine, madame .lupillon (un nom superbe, digne de Balzac). C'est chez la crémière qu'elle pass? ses soirées, auprès du poêle, presque sans parler,

sans songer. Quelquefois, elle va voir à sa pension le fils de la crémière, le petit Jupillon, un drôle effronté qui sait mal choisir ses lectures. Germinie rougit parfois sous le regard ardent du gamin. Il grandit; elle se met à l'aimer, elle se pend à son bras pour courir se promener, derrière Montmartre, aux fortifications, s'asseoir sur les talus-, causer. L'analyse de cette passion naissante et déjà exclusive est traitée dans Germinie Lacerteux avec un art infini, La description de cette partie vague de la campagne parisienne, théâtre de VIdylle, où l'on rencontre plus de gravas que de gazon, est une merveille. Mais je vais abréger cette analyse. Germinie est la maitresse de Jupillon qui ne l'a jamais aimée. Elle s'est donnée à lui tout entière, pour lui elle sacrifiera tout. Pour rattacher le drôle à elle, elle achètera de ses économies une boutique de gants où il s'établira, elle donnera ses derniers sous, elle ira accoucher à la Bourbe afin d'économiser le prix de la sagefemme, — quarante francs dont il a besoin; — elle s'endettera tout à l'heure pour le racheter de la conscription, elle volera plus tard sa maîtrescse pour satisfaire les caprices de ce don Juan de barrières, La passion de Germinie a quelque chose de farouche, de brutal et de rudement dévoué qui fait pitié, — des bestialités et des tendresses de chien. Jupillon la méprise, l'insulte, la trompe, la ([uitte; elle soulfre, elle maigrit, elle vieillit, elle le poursuit avec fureur. Quand elle se sent une rivale, elle veut jeter à la figure de cette fille une fiole de vitriol; tout l'accable à la fois, sa petite enfant est morte, une petite fille qu'elle aimait à l'étouffer; elle n'a plus rien, elle voudrait se tuer, elle boit de l'absinthe, elle s'abrutit, elle se dégrade. L'abjection morale et physique l'envahit, le besoin d'amour la torture, elle se donne à un certain Gautruche qu'elle hait et qu'elle attend, des heures entières, les pieds dans la boue; elle a des envies de l'assassiner, elle est féroce, méchante, misérable ;puis ses créanciers l'entourent.

ceux qui lui ont aidé à racheter Jupillon ; sous la curée de tous ces appétits, elle se sent mourir et veut rester debout pour prouver qu'elle est solvable. Si mademoiselle de Varandeuil soupçonnait jamais sa dégradation ! Germinie n'a plus d'autre affection que sa maîtresse. Elle l'adore. Mourante, elle veut la servir encore. Elle quitte à regret la mansarde de bonne qu'elle occupe, parce qu'elle ne sera plus auprès de mademoiselle de Varandeuil. On l'emporte à l'hôpital; elle se débat, elle agonise, elle meurt.

Tel est ce roman, ou plutôt le squelette de ce roman. Il vaut surtout par les détails, par la profusion de tableaux saisissants, singulièrement vrais et frappants. Il est surtout original par ses hardiesses, ses profondeurs d'analyse, tout ce que j'ai omis, tout ce que je ne pouvais redire. Traitant un sujet si scabreux, MM. de Goncourt ont tout dit bravement, ne reculant devant aucune horreur, allant jusqu'au bout dans leur tâche avec des audaces qui font frissonner, artistes peignant l'écorché avec la cruauté de Kembrandt. J'ai dit artistes, et je crois que ce nom est véritablement celui qui leur convient. En dépit de leur profession de foi de tout à l'heure, je persiste à croire que MM. de Goncourt n'ont voulu faire qu'une œuvre d'art : d'un art vivant, parfaitement inarqué au sceau de notre époque, ce qui est la qualité suprême. Une œuvre d'art veut avoir une date pour vivre.

Avant d'aller plus loin, nous laisserons de côté, s'il vous plaît, la question éternelle de la moralité dans Vart. L'art est essentiellement moral. On n'a jamais demandé, que je sache, à la vérité de mettre un manteau. Tartufe seul aime les draperies décentes, mais vous savez s'il les veut bien doublées. Je demanderai seulement une chose, à savoir si MM. de Goncourt nous ont bien vraiment présenté, comme ils le disent, les misères du peuple? Il ne faudrait pas s'étonner de voir des érudits, esprits curieux de toutes les élégances du siècle passé, collectionneurs de

EDMOND ET JULES DE GONCOURT ITl

riens précieux, historiens des grâces des époques disparues, plus habitués à marcher dans les parcs de Watteau que dans la boue de l'avenue Trudaine, connaissant surtout en fait d'étables celle où Fragonard chiffonne les jupons des bergères roses et fraîches, se tourner ainsi vers les côtés sombres du roman populaire. C'est une curiosité de plus. Mais ce n'est pas autre chose, je crois. Le sens intime du peuple, ce sens qui faisait dire à Armand Carrel que lepeicpïe sent ion, MM. de Goncourt ne l'ont pas. Une larme de Marie-Antoinette, ils auront beau dire, les touchera toujours davantage qu'un sanglot de la paysanne Germinie ou de la bourgeoise Renée Mauperin. Leur démocratie est bizarre; du peuple, ils ne connaissent, — ou du moins il ne nous montrent, — que les côtés sales et crapuleux. Le peuple a droit au roman; soit, mais Jupillon, mais Gautruche, mais Germinie, mais la mère Jupillon, mais ce monde de fournisseurs, de bonnes, de fruitières et de portiers, ce n'est pas le peuple! Jupillon et Gautruche sont des exceptions ; ils forment ce second côté de la classe ouvrière dont parlait MicheletI Ce n'est pas le peuple qui boit, comme Jupillon, les bols de vin chaud du Bal de la Boule-Noire, c'est « la bohème du peuple. » Comment! dans votre roman tout entier, pas un visage honnête, franc, lojal, rien, pas un, — excepté mademoiselle de Varandeuil, qui n'est pas du peuple ! De l'argot, une senteur d'eau-de-vie et de mauvais lieux, des vices et encore des vices, le Mont-de-Piété, la Bourbe, l'hôpital, et c'est là le peuple 1

Il y a autre chose que des vices dans le peuple, et si la police correctionnelle etlacourd'assisesyrecrutentsouvent leurs célébrités, les expositions industrielles vont y chercher aussi des noms pour leurs tableaux d'iionneur. Acôté et au-dessus du peuple qui boit, il y a le peuple qui lit, qui travaille et qui pense. A côté du peuple des cabarets et des bals, il y a le peuple des écoles, des cours publics et

des cabinets de lecture. Qu'il meure à Ihûpital, il faut bien le reconnaître trop souvent, mais c'est la vieillesse ou le travail qui Vy amènent, plus encore que la débauche. Une maladie enlève à la famille un an, deux ans d'épargnes. Il faut bien aller à cet asile, quand on n'a plus rien. Mais, dans ces lits, aux rideaux semblables à des suaires, disonsle, il meurt plus de malheureux que de misérables. Il y a beaucoup d'ateliers à Paris. Avouons que les Jupillon et les Gautruchey sont rares. On les connaît, ils sont cotés à leur valeur, leurs camarades eux-mêmes en font justice.

Et croyez que je ne discuterais pas ainsi les personnages de mi. Edmond et Jules de Concourt, si les auteurs de Germinie Lacerteux n'avaient pris soin de bien indiquer que c'était le peuple qu'ils prétendaient peindre, le peuple et ses misères, et qu'ils faisaient « œuvre de démocratie. .. Je ne vois de très-réellement démocratique, dans tout ce roman, que l'apostrophe éloquente à Paris- sur le bord de la fosse commune. Là, le cri est sincère, violent, ému, et l'on s'indigne avec eux devant « cette promiscuité du ver! « Mais, ailleurs, je trouve des curieux étudiant les mœurs de ces « étrangers .. qui s'appellent des fournisseurs et des domestiques, les étudiant en artistes et aussi en médecins! Ne disent-ils pas que leur livre est la clinique de Vamour?

Je ne blâme pas cette invasion, de plus en plus croissante, de la médecine dans le roman. On y a vu, je le sais, un symptôme de décadence. C'est, à mon avis, un pas nouveau et un progrés. La science du moment est Ja Physiologie. Nous avons la critique physiologique et 1 histoire physiologique. Or , si la physiologie est bien placée quelque part, c'est dans le roman, qui prétend à étudier les maladies de l'âme, si souvent produites par celles du corps. Le Balzac futur, s'il y a un Balzac futur, sera tenu dètre en même temps un Dupuytren. Bichat eût écrit un roman superbe. Le Rovge et le Noir, de Stendhal, n'est un si grand chef-d'œuvre que parce qu'il contient à

la fois et l'histoire d'un ambitieux et l'analyse d'un tempérament. Donc, que la médecine ait dans le roman ses coudées franches, rien de mieux. Mais qu'elle s'établisse en maîtresse chez son hôte, comme la compagne de la Lice, voilà qui n'est pas supportable. Or, dans Germinie Lacerteux, MM. de Goncourt n'ont pas fait autre chose, ce semble, que puiser dans leur répertoire de connaissances médicales ; ils ont écrit leur roman à la pointe du bistouri. S'il y a du peintre, il y a du chirurgien en eux; ils afifectionncnt les romans à malades, les agonies et les opérations. Dans ces deux beaux romans, /Sœur Philomèrie et Renée Maiiperin, il ne vous font grâce ni d'un moxa, ni d'une toux, ni d'un râle de mourant. Ladescription de l'hôpital dans iSœiir PJiilomène est prodigieuse; il ne manque ' pas un pli aux rideaux, pas un coup de brosse au parquet, pas un détail à ces lits de grabataires. Renée Mauperin meurt ■? Elle mourra, jour par jour, heure par heure, comme sous l'œil du médecin. Dans les Hommes de lettres, leur héros, Charles Demailly, devient fou. Vous saurez quels sont ses grimaces et ses cris accoutumés, les syllabes qu'il prononce d'habitude, les lambeaux de mots qu'il balbutie, le traitement qu'on lui fait subir. Tout cela est exact comme une démonstration de professeur. Leur devise est non-seulement « vérité, » mais « exactitude. »

Et je ne m'en plaindrais pas si l'habitude de ces maux, la recherche de ces sujets crus, ne donnait à la fin, dans l'étude d'une maladie morale, je ne dis pas le premier rang, ce qui serait naturel, mais toute la place à la matière. Germinie, par exemple, Germinie ne souffre absolument que comme souffrirait une louve séparée de son mâle. C'est le tempérament, ce sont les sens qui la poussent de chute en chute jusqu'à la fosse commune, • On a parié de Madame Bovary. On a sacrifié madame Bovary à Germinie Lacerteux. On a dit de madame Bovary que, « telle que M. Flaubert la représente, elle est

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femme à se perdre en dépit de tout, tandis que Germinie est une âme torturée qui lutte contre le mal et la souillure, et que le défaut de forces morales et de circonstances favorables précipite à l'ignominie (1). « A mon avis, on s'est trompé. Madame Bovary cherche lidéal, l'idéal rêvé: elle est romanesque; Germinie, intelligence plus que médiocre, est hystérique. Madame Bovary est une aspiration je sais tout ce que le mot a de ridicule et cache de compromis), Germinie est un appétit. Madame Bovary, mariée à un homme qui l'eût dominée, dont elle eût été fière, l'orgueilleuse, demeurait honnête; Germinie, agenouillée au confessionnal, va au-devant de sa perdition. Et comment meurt madame Bovary ? Elle a trois mille francs à payer ; un vieux notaire lui propose de les payer pour elle; — elle refuse, elle se tue. Comment devrait finir Germinie ? Voleuse, elle devrait logiquement voler encore. Ayant pris vingt francs, elle en prendrait cent, elle prendrait tout l'argent contenu dans la boite d'où elle a enlevé le premier louis. Je dis logiquement, car enfiévrée, affolée, perdue de dettes, Germinie ne peut trouver vingt francs à distraire de ses faibles gages; Jupillon la presse, et, avec Jupillon, le fruitier, le charbonnier, tous ces gens qui lui ont prêté, — je ne discute pas l'invraisemblance de ces prêts, — deux mille quatre cents francs.

Mais je crois avoir retrouvé l'idée première de Germinie Lacerteux dans une page de Sœur Philomène, qui a plus d'un rapport avec le présent roman. Comme Germinie, Philomène est une fille du peuple qui s'ennuie chez elle et qui passe ses soirées dans la loge du concierge, édition première de la boutique de la mère Jupillon.

Deux ou trois bonnes de lorettes, au bonnet envolé, à la tête rie lézard, à hi parole cynique et crue, complétaient cette société de 1*

(1) Voir, dans le Monde itluilre du 5 février, un excellent article de M. Philippe Dauriac.

loge où l'on voyait encore la bonne à tout faire d'une demoiselle du cinquième, pauvre vieille fille de quatre vingts ans, ruinée par la révolution, et qui s'éteignait lentement et douloureusement dans une chambre d'ouvrier. Le bruit de la maison était que la vieille demoiselle, sans famille, sans défense, désarmée par l'isolement et la solitude, affaissée sous la demi-enfance de l'âge, était tyrannisée et martyrisée par cette bonne qui la mettait au lit comme un enfant, la faisait jeûner, lui refusait le bois.

Ne reconnaissez-vous pas là une Germinie et une mademoiselle de Varandeuil avant la lettre? Mais, en développant, ou plutôt, en mettant en œuvre le roman contenu dans ces quelques lignes, MM. de Goncourt ont senti la pitié quïls avaient pour la vieille fille se reporter sur la bonne, et Germinie est devenue, non pas un bourreau femelle, mais une esclave, une enfant soumise, un pauvre être dévoué jusqu'à la fin. Cet amour de terre-neuve qu'elle a pour mademoiselle de Varandeuil est là pour plaider sa cause, je le sais, pour montrer tout ce qu'il y a dans ce cœur orageux; mais est-il possible que cela la détourne de la via mala où la pousse sa passion? En dépit de cette passion, une Germinie réelle tomberait plus bas encore que la Germinie de MM. de Goncourt, et, pour suivre la vérité, peut-être eût-il fallu qu'on nous la montrât perdant jusqu'à ce lambeau de vertu auquel elle se rattaciie.

Mais, me dit-on, où serait la 2^itié? Car il faut qu'on plaigne Germinie, Il faut que cette vertu ^n^rême, la. pi lié, plane au-dessus de cette boue, de ces misères et de cea hontes. Eh bien ! la pitié subsisterait toujours, une pitié mêlée d'effroi, comme celle de mademoiselle de Varandeuil, qui voit à l'hôpital la tête contractée de Germinie, avec ses cheveux dressés sur la tête ; la pitié qu'on a pour tous ceux qui cèdent sans lutte à la tentation. Car voilà le défaut de Germinie, elle cède trop facilement. C'est une bonne fille, très-vicieuse.

Dans un roman qui méritait un succès très-grand, et qu'on relira, et qui était aussi un roman populaire, la MaS'

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carade de la rie parisienne, M. CliampALurj notait unp a une, et comiue à plaisir, les chutes dune jeune lille que la fatalité entraînait des bords de la Bièvre aux cabinets de la Maison-d'Or, en passant par les chambres enfumées des étudiants et les longues salles des hôpitaux. Mais c'était vraiment au malheur que Théroïne de M. Champfleurj avait à s'en prendre, à celle qu'Edgar Poë appelait sa muse, à la Male-Chance, et non à son tempérament. La fatalité du tempérament est de celles qu'on étouffe. Il n'est de fatalités réelles que celles qui vous tombent du ciel, comme des aérolithes, ou vous poussent dans les jambes comme des buis.-ons d'épines.

J'ai discuté les idées et les tendances de Germime Lacerteux, mais je n'ai plus qu'à louer la facture et le côté littéraire du livre, j'allais dire le côté pittoresque. MM. de Goncourt, en effet, sont à la fois et des psychologues, et des romanciers, et des médecins, et des peintres, des peintres surtout peut-être, je l'ai dit. Mais, semblables aussi à de certains peintres qui se préoccupent avant toute chose qu'on admire dans leurs tableaux non l'ensemble de la composition, la correction du dessin, voire même l'harmonie de la couleur, mais un certain nombre de morceaux bien enlevés, ils ont pris soin de détacher en vigueur un certain nombre de tableaux tracés de mains de maître. Il y a de la sorte, — c'est une remarque judicieusement faite par M. Jules Levalloîs, — de superbes parties : le portrait de mademoiselle de Varandeuil, la promenade aux fortifications, l'hôpital, les dimanches de Jupillon et de Germinie au bord de la Marne, les abattoirs, les lioulcvards extérieurs, le bois de Vincennes. Le bois de Vincennes! un morceau de premier ordre :

D'étroits sentiers, à la torru piétinc^e, t.ilée et durcie, pleins de traces, se croisaient dans tous les si-ns. Dans l'intervalle de tous ces petits chemins, il s'étendait, par places, de l'herbe, mais une herbe écrasée, desséchée, jaunie et morte, éparpillée comme une litière, et dont les

brins, couleur de paille^ s'emmêlaient de tous côtés aux broussailles, entre le vert triste des orties. On reconnaissait là un de ces lieux champêtres cil vont se vautrer les dimanches des grands faubourgs, et qui restent comme un gazon piétiné par une foule après un feu d'artiHce. Des arbres s'espaçaient, tordus et mal venus, des petits ormes au tronc gris, tachés d'une lèpre jaune ébrancliés jusqu'à hauteur d'homme, des chênes malingres, mangés de chenilles et n'ayant plus que la dentelle de leurs feuilles. La verdure était pauvre, souffrante, et toute à jour; le feuillage en l'air se voyait tout mince: les frondaisons rabougries, fripées et brûlées, ne faisaient que pernller le ciel. De volantes poussières de grandes routes enveloppaient de gris les fonds. Tout avait la misère et la maigreur d'une végétation foulée et qui ne respire pas, la tristesse de la verdure à la barrière : la Nature semblait y sortir des pavés. Point de chant dans les branches, point d'insecte sur le sol battu, le bruit des tapissières étourdissait l'oiseau; l'ortrue faisait taire le silence et le frisson du bois; la rue passait et chantait dans le paysage. Aux arbres pendaient des chapeaux de femmes attachés dans un mouchoir avec quatre épingles; le pompon d'iui artilleur éclatait de rouge à chaque instant entre des découpures de feuilles; des marchands de gaufres se levaient des fourrés; sur les pelouses pelées, des enfants en blouse taillaient des branches, des ménages d'ouvrier baguenaudaient en mangeant du plaisir, des casquettes de voyou attrapaient des papillons. C'était un de ces bois à la façon de l'ancien bois de Boulogne, poudreux et grillé, une promenade banale et violée, un de ces endroits d'ombre avare où le peuple va se ballader à la porte des capitales, parodies de forêts, pleines de bouchons, oii l'on trouve dans les taillis des cotes de melon et des pendus !

C'est le défaut ou la qualité de MM. de Goncourt d'aimer surtout " le.s morceaux. » Mais ce défaut, si défaut il y a, ne me déplaît pas. Le roman y perd, l'œuvre d'art y gagne. Dans Renée Mav])erin, — un livre où les auteurs avaient réussi, cette fois, à peindre la bourgeoisie avec ses défauts, ses vertus et aussi ses vices, et où leur verve s'était singulièrement égayée sur un de ces satisfaits qui trouvent qu'on n'a pas assez guillotiné do nobles, mais que l'ouvrier est bien osé de remuer dans ses fabriques, — un vrai hors-d'œuvre, c'est le portrait de l'abbé Blampoix, mais c'est un chefd'œuvre; on aurait eu bien tort de l'enlever. Un autre roman de MM. de Goncourt, hardi, étincelant, plein de mots et d'idées, spirituel comme la collection d'un petit journal, désespéré comme une nuit d'Young, les Hommes

LA LIHRE l'AKOLE

de lettres, n'était à peu près qu'une longue suite de morceaux détachés. Malgré cela, c'est un livre, et des plus remarquables. Il a le défaut, de ses cadets; ses auteurs aiment les chapitres éclatants de fantaisie, de paradoxes, de causeries sans fin, et bien souvent ils s'arrêtent dix pages durant pour écouter causer leurs personnages, que ce soient des journalistes qui divaguent, ou des internes qui « blaguent ^ dans la salle à manger de l'hôpital, ou des bourgeois qui s'amusent à faire leur partie de billard. Pendant ce temps, le roman va comme je te pousse. Ils aiment aussi, et avec un âpre amour, la vérité, dût-elle être horrible. Je me souviens d'une petite esquisse où il y avait l'étoffe d'un beau livre, Victor Chevassier, la simple et navrante histoire d'un pauvre homme qui s'abêtit lentement en province, après avoir rêvé la gloire à Paris. Victor Clievassier tient registre de ses sensations, et un jour, sur ce registre, il écrit : •« Mon petit garçon s'en est allé, le croup l'a emporté. Il était beau et souriant vendredi encore... Des gens du pays qui ne m'aiment pas ont jeté, le soir, par-dessus la haie de mon jardin, un 2}etit cochon de lait mort... ■>• Que dites-vous de ce trait sinistre? En résumé, ce talent souple, hardi, charmant et violent à la fois, de parti pris fuyant ce qui fait courir la foule, aristocratique jusqu'à reprocher à la Révolution, entre autres méfaits, la dispersion de toutes ces brillantes fanfreluches de l'ancien régime (1), compatissant jusqu'à tout plaindre, très-contemporain, très-parisien , je veux dire ouvert à toutes choses, aux leçons de Mickiewiçz (2), aux sermons de Lacordairc et aux ànories de Calino, aux drames de Victor Hugo et aux pantomimes des Funambules, aimant le coquet, le joli, le poudré, le soyeux, et

(l) Voir les premiers chapitres do leur Histoire de la société franraise pendant le Directoire.

(2} Je ne jette pas ce nom au hasard. Voyez dans les Hommes de lettres une page excellente où il est question de l'illustre professeur.

aussi l'âpre, l'ardent, le màle; s'extasiant devant un bon mot de Sophie Arnould et battant des mains à un néologisme du ruisseau; ce talent heurté, parfois bizarre, toujours supérieur, cet esprit qui vient du dix-huitième siècle et qui sent le mot d'aujourd'hui, de ce matin, de tout à l'heure, fumeux comme Diderot, pétillant comme Gavarni, qui va, selon son humeur, de l'histoire à la chronique, de la biographie au roman, de la grande dame à la loratte, des coulisses à l'église, ce talents! disséminé et si complet, est un de ceux qui me séduisent, un de ceux que je préfère entre tous.

J'ai écrit, un jour, qu'après avoir travaillé longtemps, après qAiinze ans, après vingt volumes, MM. de Goncourt n'étaient point placés à leur rang dans cette portion des lecteurs qui a l'oreille sourde et qui est le public ; mais j'ai idée que les voilà bien près de s'asseoir au degré qu'ils méritent, et, quel qu'il soit, leur prochain roman sera, certainement, — dans un autre sens, — un roman populaire (1).

(1) Depuis que cette étude est écrite, ]a popularité est venue à MM. de Goncourt par cette bataille de Henriette Maréchal, une chute qui vaut mieux qu'un succt's. 11 y a des échecs profitables. « C'est de la gloire à l'envers, » disait Henri Delatouche. Henriette Maréchal a vulgarisé le nom des romanciers qui de la sorte ont écrit à la fois pour leur public et pour le public les Idées et Sensations et Manette Salomon, leurs derniers livres (1B68).

LES ROMANS FEMININS

Les Anglais ont, pour désigner une femme auteur, un mot qui manque à notre langue. « Auteur » est chez nous indistinctement masculin ou féminin, et l'homme qui écrirait auteure commettrait un barbarisme. En Angleterre, on imprime en toutes lettres le mot authoress et on lui ouvre toutes grandes les colonnes du dictionnaire. Évidemment cette différence a une cause. Je ne sais qui a dit un jour que la philologie renfermait toutes les sciences du monde, et qu'on pouvait juger des mœurs et des idées d'un peuple par la façon dont il plaçait les accents sur les voyelles. Cette opinion est peut-être paradoxale, au moins à l'apparence. Je suis persuadé cependant que l'étude attentive des curiosités d'une langue nous conduirait droit à la connaissance intime des gens qui la parlent. Si les Anglais ont le mot, c'est qu'ils ont la chose, j'entends qu'ils admettent parfaitement et sans conteste qu'une femme ait le droit d'écrire des livres et de les publier. Evidemment, nous avons aussi nos authoress et nous lisons leurs livres; mais, à bien prendre, l'attention que nous leur donnons n'est qu'une sorte de tolérance, et la plume, comme l'épée , semble un des attributs, disons mieux, un des droits de l'homme. On m'objectera que si l'Angleterre a créé le mot authoress, elle a également inventé le mot has-bleu , dont on a beaucoup abusé, .à mon

avis. Mais, en dépit de Byron, qui rit beaucoup des hluestocMngs, je parierais que cette épithète colorée vient en droite ligne de notre spirituel pays.

De tout temps, en effet , nous avons eu d'impitoyables railleurs pour s'amuser et nous amuser aux dépens de tout ce qui peut avoir l'apparence du ridicule. Le fameux vers :

Du côté de la barbe est la toute-puissance,

est un vers français du plus français de nos poètes. Molière n'a pas eu de répit qu'il n'eût écrit les Femmes savantes, alors qu'il lui suffisait d'avoir nargué les précieuses ridicules. Autant la première satire, fustigeant les Cathos et les Madelon, était digne de toute approbation, autant la seconde me paraît injuste et peut-être inutile. Le titre lui-même parle contre la pièce. En vérité, pourquoi donc une femme ne serait-elle pas savante ? Cest une précieuse ou une pédante qu'il ne faut à aucun prix. Mais non, le vieux Chrysale est tenace et s'en va chercher des arguments dans Montaigne, qui disait « qu'une femme estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mary. » Le bonhomme me semble mal raisonner. Il s'emporte contre Bélise, qui parle de nourrir l'esprit du suc de la science, et contre Philaminte, qui trouve rude à son oreille le mot sollicitude, et peut-être a-t-il raison. Mais que demande-t-il, qu'exige-t-il de \a femme modèle ?

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants. Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie Doit être son étude et sa philosophie.

Économie ! bon ordre! entretien du ménage ! soit. Mais l'éducation de l'enfant est aussi du programme. C'est la mère qui fait le fils, et, disait Sheridan, « c'est avec les femmes que la nature écrit dans le cœur des hommes. »

LHS ROMANS FEMIMIKS 189

Je lisais hier un excellent article extrait d'une revue men. suelle que dirige, en Belgique, une institutrice éclairée. Mademoiselle Galli de Gamond réclame pour les femmes l'enseignement normal que l'on donne à l'homme; et, nommée par la ville de Bruxelles directrice d'une école moyenne de filles, elle énonçait franchement ses idées dans une brochure fortement discutée et fortement attaquée chez nos voisins. Les femmes, à son avis et au nôtre, doivent être instruites, doivent être savantes, s'il est possible , parce qu'elles doivent être mères. « Elles sont mères, dit mademoiselle G. de Gamond, et elles auront à répondre à tous les pourquoi placés dans la bouche de l'enfant par une sagesse providentielle, aussitôt qu'il commence avoir et à parler. Cette heure appartient à la mère; c'est l'heure où elle doit ouvrir en même temps le jeune cœur à l'amour et la faible intelligence à la vérité. Hélas! combien de fois cette même heure n'a-t-elle pas été témoin de l'impuissance de la mère (1) !... ■» La mère, voilà ce que Molière , ce Molière qui savait tout et voyait tout cependant, n'a pas aperçu clairement dans la femme ; la mère, telle qu'il la comprend, est plutôt une nourrice qu'une institutrice, et la mère, telle qu'on la rêve, doit à la fois être celle qui nourrit et celle qui enseigne.

Je crois, d'ailleurs, que ces questions-là sont résolues et que les has-hleus ont à présent pris leur revanche. On a beaucoup raillé cette femme du siècle dernier, qui ne parlait de rien moins que de désulalterniser son sexe. Peu à peu, pourtant, grâce à cette Bélise qui s'appelait madame de Staël, grâce à ces Armandes qui ont signé plus d'un chef-d'œuvre, le sexe s'est désulhaternisé tout seul. Et je me demande comment on peut s'étonner que les femmes écrivent des romans ou des drames, quand on admet

(1) L' Enseignement normnl des Femmes^ par mademoiselle I. Galli dç Garnonà. {Indépendance belge, 1.3 novembre 1864.)

qu'elles se fassent sages-femmes ou institutrices. Autre point de vue : le sort de la femme est si misérable encore dans notre société, et les ressources qu'elle a pour vivre sont si restreintes, qu'on peut bien trouver naturel qu'elle demande à sa plume l'existence quotidienne, le bien-être et l'indépendance. Donc, encore une fois, la femme est parfaitement libre d'écrire, et Chrjsale aujourd'hui serait forcé d'avouer que, toute « savante » qu'elle est, George Sand est une femme de génie. Il n'avait deviné, le bonhomme, ni madame de Staël , ni madame Roland ! Mais la femme peut écrire à la condition qu'elle restera femme dans ses livres, qu'elle ne se masculinisera point et qu'elle gardera ce qui fait sa force et sa puissance, son honnêteté, sa triomphante faiblesse et sa pudeur.

Voilà le difficile, je le sais, et il y a là une imperceptible limite bien facile à franchir ! Et comme elle est imperceptible, nous avons aussi cette nuée de créatures romanesques, éperdues, affolées, toutes ces élucubrations féminines et ces romans d'alcôve, tracés à la hâte par je ne sais quelles femmes libres 1 Comptez toutes les têtes féminines que le génie de George Sand a renversées ! Mais que m'importe, si nous avons George Sand?

Il faut avouer que si le mot authoress nous manque, nous possédons du moins des authoress en quantité. L'Allemagne peut tout au plus mettre en ligne deux ou trois femmes de lettres, la fougueuse comtesse Ida Hahn-Hahn, ou cette adorable et romanesque Bettina, que le hasard a faite écrivain ; pour l'Angleterre, elle a des romancières en grand nombre, et mistress Troloppe, et Curell Bell, et lady Fullerton, et mistress Gaskell, et miss Braddon ! Mais en Angleterre, les authoress sont, la plupart du temps, des jeunes filles emportées vers la carrière littéraire par la passion des lettres, ou même simplement élevées pour écrire des livres , comme certaines Américaines pour être médecines ou avocates; en France, au contraire, ce

LRS ROMANS FÉMININS 191

sont des femmes jetées « dans la littérature « par les événements, le malheur ou le hasard, quelque fatalité ou quelque accident. Et nos femmes de lettres sont nombreuses! Parcourez les catalogues des libraires, partout et de tous côtés des livres féminins! Nous avons, en première ligne, les chefs-d'œuvre de madame Sand, toujours nouveaux, toujours étonnants, ceux d'aujourd'hui surpassant ceux d'hier qu'on croyait inimitables (1). Nous avons les livres de Daniel Stern, animés toujours d'un souffle divin de liberté et d'un sincère amour de la beauté et de la grandeur; l'étincelant esprit de madame de Girardin et les vers douloureux de Desbordes-Valmore; les causeries souvent profondes et toujours charmantes d'Horace de Lagardie ; les études honnêtes, sincères et émouvantes de madame Emile Bosquet (voyez le Roman des ouvrières) ; les éloquentes rêveries de l'auteur de Vesper; et pendant que mademoiselle Clémence Royer n'hésite pas à traduire des livres comme celui de Darwin, et écrit un peu trop dogmatiquement les Jnmeatix d'Hellas, Louise Colet tente de nous faire oublier Lui, ce roman indiscret, par de pittoresques souvenirs de voyage ; madame la comtesse Dash continue à nous conter finement ses chroniques légères du siècle passé, et, sur son papier saupoudré d'iris, elle trace d'une main ferme les portraits de Jacques Reynaud; Max Valrey essaye et cherche; madame Rattazzi, princesse et comtesse, veut ajouter une plume à son blason, et Claude Vignon étudie savamment les mœurs de la province (2).

Mais, à côté de ces œuvres dignes d'attention circulent,

(1) Faiit-il en excepter Cadio, où l'auteur, croyant la défendre, peutêtre, a calomnié la Kévolution? (Juin 186B.)

(2) La Revue où j'écrivais cet article avait déjà parlé d'un nouveau roman, la Croisade noire, dont l'auteur, qui signe L. M. Gagneur, est aussi une femme. Je n'oublie pas non plus les récits aljïériens de madame Ca-' mille Périer.

couverts de noms féminins, des volumes qui ne sont point des livres, une littérature de hasard et de pacotille, des romans où le cœur sert de pseudonyme aux nerfs ou aux sens, des confidences de boudoirs chargées de je ne sais quelle odeur de patchouly et de poudre de riz, et qui nous racontent sans réticences les folies bjroniennes de Ryno, ou les aventures de V Amant de carton. Il y a là de tout un peu, des indiscrétions et des souvenirs, le sel de la réalité et le poivre du scandale, et, cette fois, ces romans féminins semblent être non pas le/ruit d'un travail quelconque, mais le résultat de quelque accès d'hystérie littéraire.

Ce n'est point de tels livres que je m'occuperai. Non , Dieu merci, il en est d'autres, et je les nomme : on commence, par exemple, à parler beaucoup( 1 ) de certains romans signés André Léo , et qui feront leur chemin dans le monde des lettres. André Léo est le pseudonyme d'une femme qui débutait, il y a deux ans, par une sérieuse étude de la vie de campagne, îm Mariage scandaleux. Ce livre était une thèse sociale en même temps qu'une peinture des mœurs bourgeoises en province et un prétexte à éblouissants paysages. On le lut avec intérêt, et on attendit l'auteur à son prochain livre. Il y a deux mois, André Léon publiait une petite nouvelle très-alerte et très-touchante, îine Vieille Fille, et ce récit charmant n'était que l'avant-coureur du livre qui paraît aujourd'hui, les Deux Filles de M. Plichon. André Léo, cette fois, a su faire d'un roman attachant un taVdeau fidèle, saisissant et trèsému, des besoins, des sentiments, des doutes et des problèmes difficiles qui agitent notre temps. L'auteur n'écrit pas seulement pour charmer, quoiqu'il y réussisse, mais pour discuter, chercher, étudier. Temps de critique et

(1) On en a parlé bien davantage et madame André Léo (madamo Charapceix) a compté depnis tiois ans le nombre de ses sncc^s par 1^" nombre de ses livres (1868\ Voir entre Ions Un Divorce.

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