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d'analyse ! temps de malaise où chacun ausculte , demande, questionne, attend. Mais ne croyez pas qu'André Léo ait écrit une œuvre de désespoir et de dégoût. Son esprit sagace sait découvrir les plaies et sonder leur profondeur, et les montrer béantes, mais il tente de les guérir; il indique le remède, le remède éternel, l'amour! William, son héros, est un esprit confiant et droit, lassé de la vie, comme tant d'autres, non pas qu'il en ait abusé, mais parce que la vie ne lui a pas tenu ce qu'elle lui promettait ; il a aimé et il a été trompé, « il a pris des baisers pour des serments; >» puis, un jour, désillusionné, il a senti ce que souffre un cœur vide, et ce que pèse l'ennui. Mais dans de telles âmes la vie est toujours prête à renaître; au premier regard, à la première rencontre, au premier sourire, ce cœur à demi-mort doit se ranimer, et comme auparavant, bondir, aimer, espérer. Et William, en effet, se reprend à l'amour. Cette fois, celle qu'il aime est une blonde jeune fille, avec des yeux d'Allemande et des cheveux d'Anglaise, ravissante, irrésistible et riche à embellir toute laideur. William est ruiné, mais William est noble. Le père de Blanche s'appelle M. Plichon, et ce bourgeois voltairien serait tout fier d'être le beau-père de M. de Montsalvar, non pas que William vende son titre pour la dot : il ne songe qu'à son amour. Donc, voilà qui est décidé. Le mariage se fera. William est fiancé à Blanche, et les deux jeunes gens échangent les premières paroles, — les plus charmantes de tout roman amoureux. Pauvre William ! Ce cœur destiné aux méprises s'est encore trompé. 11 cherche son idéal à travers les réalités de la vie, et son idéal, àcoup sûr, ce n'est pointBlanche. William est grave et recueilli, elle est frivole et coquette; il traverse la vie en songeant, elle va et vient, et court de sourire en sourire. William a fait fausse route dans sa course au bonheur, et il le sent déjà, et il regarde Edith avec tristesse. Edith est la sœur de Blanche, la sœur aînée, une
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noble et sérieuse jeune fille , qui a compris le sens de la vie et qui, pour l'âpre amour du sacrifice, a résolu de ne point se marier. Edith veut être indépendante; elle veut user de tous les moyens que lui donne la nature et que permettent nos mœurs. Elle désire s'affranchir par le travail, se faire institutrice, apprendre, enseigner. Elle étonne d'abord William. Cette jeune fille qui demande à un jeune homme une grammaire et un dictionnaire danois afin de traduire Œlenschlager, eîit bien fait rire le vieux Chrysale. William surpris s'arrête, songe lentement, étudie Edith et la comprend, et l'estime. Et tandis que son amour pour Blanclie diminue, son affection pour Edith augmente et se fortifie. Tout tend à ce double effet, et les rêveries du jeune homme et les événements eux-mêmes. L'auteur, avec un talent infini, nous fait assister à cette lutte de William contre lui-même, à cette série de désillusions douloureuses qui le font s'écrier tristement : « Se connaître l'un et l'autre, est-ce donc fatalement ne plus s'aimer? »»
C'est que l'amour fondé sur une rencontre , une sympathie subite, un désir, n'est pas l'amour, et qu'en dépit de son apparente passion William n'aimait point Blanche. C'est qu'il lui fallait, non pas cette volage et charmante enfant, avec ses gentillesses et ses caprices, ses séductions de sirène etses vanités de femme, mais cette compagne ferme et sage, cette affection solide et sûre, cette amie de toujours qui a nom Edith. Mais Edith ne se mariera pas. Mais la parole de AVilliam est donnée, et il épousera Blanche. La douleur sans grands éclats de William est d'autant plus profonde, et ses yeux dessillés voient enfin clair dans tout ceci. Il aime Edith, il n'en peut douter cette fois; il l'aimera toujours, et il sent que pour lui le bonheur certain serait dans cette union. Que faire ?
La fatalité vient dénouer brusquement le roman de William et de Blanche. Blanche épousera l'homme qui lui
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convient, quelque chose comme un élégant de province. Edith sera la femme de William , et William écrit à sou ami quelques années plus tard :
« Notre amour s'augmente par des découvertes toujours nouvelles, par ce besoin profond que nous avons l'un de l'autre, par tant de bonheur échangé déjà, par tant de bonheur que nous nous gardons encore. Nous ne" sommes pas absorbés l'un dans l'autre; l'absorption est un rêve, un despotisme; c'est la mort d'une âme... Quand deux êtres sont unis à la fois par un grand amour et par des communes croyances, leur mariage, c'est le roc solide, inexpugnable, éternel^ contre lequel se brise tout effort de l'océan, du temps ou des hommes, et sur lequel fleurissent les plus douces choses que puisse créer le mélange des forces de la terre et de la rosée du ciel. »
J'ai dit le fond même du livre et l'idée principale, mais ce qui fait son charme et sa force, son originalité, sa valeur, les digressions sur les hommes et les choses, les pensées toujours saines et robustes, sur la religion ou la philosophie, ce Journal d'Edith où la jeune fille dépose ses pensées, ses craintes et ses espérances, toutes ces échappées de justice et de vérité, ces problèmes de l'éducation et de l'instruction de la femme et du pauvre, éloquemment posés et souvent résolus, ces réflexions d'une âme honnête sur l'Inconnu de notre destinée, cette ferme confiance dans l'avenir, cette instruction solide et sans pédanterie, cette raison souveraine et cette émotion contenue, ce sentiment si vif de la nature et cette science de la vie attristée, mais sans amertume, ces élans de colère contre le mal qui éclatent à chaque page comme des coups de foudre, ces regrets et ces soupirs qui se montrent discrètement, voilà ce que je n'ai pu indiquer et ce qu'il faut aller chercher dans le livre lui-même. Le caractère principal de l'œuvre, cet amour profond du vrai et du juste, dénote chez l'auteur un esprit ouvert à toutes les idées larges et saines, une âme accoutumée à toutes les nobles émotions. Les livres sont rares que l'on ferme à la dernière page, comme l'on quitterait un ami. Or, le dernier livre d'André Léo est
de ceux-là. Tout au plus pourrait-on lui reprocher cette forme épistolaire que nous allons retrouver dans un autre roman féminin, et qui ôte toujours au récit je ne sais quoi de convaincant et de réel; peut-être encore aurait-on le droit de s'étonner que William, son héros, déjà revenu de plus d'une erreur, s'éprenne si subitement d'une poupée charmante; je sais, en outre, certains esprits qui se plaignent de voir des questions sociales tomber (est-ce bien tomber?) dans le domaine du roman. Mais à ce reproche, le livre lui-même me paraît répondre seul et comme il faut.
Etrange succession du goût et des idées ! 11 y a trente ans, l'idéal de tout héros de roman était inévitablement le trouble et le désordre, et ces Achilles romantiques montraient le poing aux dieux et à la société , prêts à tout blasphème et à toute négation. Aujourd'hui, la passion qui agitait Lélia ou Sténio est éteinte, et l'idéal de tout personnage présentable est le devoir. J'estime qu'il y a progrès et qu'enfin la voie à suivre, la droite voie, est trouvée. Ce que demandent et ce qu'envient les héros divers du dernier livre de Raoul de Navery, c'est, — qu'en dis-tu, Indiana? — le bonheur dans le mariage. Et Je Bonheur dans le mariage est aussi le titre d'un livre.
J'apprécie autant que personne le talent de Raoul de Navery, et ses livres soigneusement faits. Mais j'ai malheureusement moins de sympathie pour ses idées; je vais dire pourquoi. L'auteur met en scène deux jeunes femmes^ deux amies de couvent, Amice et Lucienne, et les marie dès les premières pages du livre. Amice et Lucienne s'écrivent mutuellement leurs impressions de nouvelles mariées, comme Renée de Maucombe et Louise de Chaulieu dans le roman de Balzac. Amice, élevée par une famille dévote, s'est mariée, en dépit de ses parents, avec un écrivain libre-penseur qui publie des brochures philosophiques, mais qu'elle espère ainener à Dieu. Lucienne a
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épousé, avec le consentement joyeux de sa mère, un notaire d'Alais, et les deux époux, avant de se mettre au lit, ont fait leur prière en commun. Amice parle à Lucienne de la joie qu'elle a de courir les théâtres et les hais et les concerts, et de lire sur épreuves les beaux livres de son mari; Lucienne lui répond qu'elle n'est pas moins satisfaite et qu'elle possède soixante paires de draps, « ce qui lui permet de ne faire la lessive qu'une fois l'an! « Les résultats de deux existences si diverses se font bientôt sentir. Amice s'ennuie; son mari, dit-elle, la délaisse pour ses livres et ses études; Lucienne la console et confectionne déjà la layette de son petit garçon. On songe aussitôt à la femme de Valvèdre, jalouse des minéraux que collectionne son mari, et à cette bonne madame Fernel, — une des plus charmantes créations du roman contemporain — qui savait si bien préparer ses confitures de groseilles. Mais le récit et l'antithèse continuent. Séverin, pour occuper sa femme, la confie assez niaisement à un poète de ses amis. Amice se prend de belle passion pour ce romanesque rimeur, et tant et si bien, que Séverin reçoit un grand coup d'épée du galant et ne trouve moyen d'être heureux en ménage qu'en abjurant ses doctrines philosophiques, en oubliant \e Ramayana qu'il aimait tant, et en écrivant des histoires religieuses pour la plus grande joie des écrivains du Monde et de Mgr Dupanloup.
Raoul de Navery loue beaucoup Séverin d'avoir fait comme La Harpe, qui, — il l'a raconté lui-même, — se convertit un beau jour, en lisant V Imitation. Mais Séverin oublie peut-être que La Harpe avait été un des Orphées du tribunal révolutionnaire et ne passa bravement au catholicisme que lorsque la réaction eut rendu le catholicisme sans danger. Fi de telles conversions I J'aurais d'autres reproches à faire à ce Séverin. Je trouve par exemple qu'il est un peu bien naïf, ce mari, pour un jeune homme qui vit si avant dans le mouvement contemporain. Puis, la provin-
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ciale Lucienne, cet ange de la lessive, ne dit-elle pas qu'elle n'estjaraais habillée avant raidi, à cause de ses enfants? Je n'aime pas une femme que la maternité rend si peu coquette. Ensuite, elle appelle son garçon un bébé. C'est très-joli, bébé ; hahy, c'est très-anglais. Mais il y a là-dessus une si ravissante page dans les Deîix Filles de M. Plichon! — « Mon bébé! dit une mère. — Et la paysanne à côté s'écrie : Le drôle! » Je suis comme André Léo, le drôle!... j'aime mieux cela.
Ce que je blâmerai encore, ce sont ces Pères de l'Église et ces livres saints qui viennent traverser l'action et montrer leur titre à tout bout de chapitre. Amice et Lucienne ont été élevées par une supérieure qui s'appelle la mère Hilarion, sans craindre les quatrains de Voltaire, et au sortir de sa cuisine, Lucienne se met à lire, — devinez quoi ? — les Lettres de saint Jérôme à Eustochie. Cette fois, involontairement, je prête à Lucienne la cornette de Bélise, et je me demande comment elle s'y prend pour recoudre exactement les boutons de son mari. Mais, ceci dit, il n'y a vraiment plus qu'à louer, et le récit et le style, et ce délicieux épisode de Marie-Rose donnant à sa rivale les moyens de séduire son mari, et de délicates pensées, poétiques et charmantes, qui vous arrêtent souvent et vous font songer.
En résumé, quelles que soient les idées et les tendances qui séparent leurs auteurs, il y a plus d'un rapport entre le roman d'André Léo et celui de Raoul de Navery. Leur idéal est le mémo ; l'un et l'autre, ils témoignent d'un profond désir de calme et de paix. Ils viennent bien à leur date, à cette heure de malaise et de tâtonnements où l'on demande avant tout des remèdes à des maux souvent mal connus. Seulement, avec sa conclusion mâle et vigoureuse et ses libres paroles, le livre d'André Léo rassérénera et apaisera plus d'esprits, j'en suis sûr, que le récit bizarre de la conversion soudaine d'un homme, toiir à tour et