LES ROMANS FÉMININS
presque à la fois philosophe avec fièvre et religieux avec passion.
Un dernier mot sur la puissance du roman. Il y a des gens qui nient la puissance du livre, comme M. de Girardin nie ou niait la puissance de la presse. — Qu'importe le roman et que prouve-t-il? — Or, on me racontait hier qu'un roman de cours d'assises, — les moins appréciés des romans et parfois les plus curieux, — Un drame judiciaire , avait donné lieu à la révision d'un procès criminel et à la réhabilitation de l'accusé. — Je conseille aux détracteurs du roman de répondre comme Anne d'Autriche à Bassompierre : w Vous m'en direz tant ! ^ et de ne point trop dédaigner ces sortes de livres. Le roman a cessé d'être frivole, le jour où le but de la vie n'a plus été le plaisir seul, et il faut savoir gré aux romanciers d'en faire un instrument de progrès, surtout lorsque ces romanciers sont des femmes. Un homme qui instruit fait son devoir, une femme qui instruit accomplit une bonne oeuvre. Et c'est pour elle la meilleure façon de prouver qu'elle doit avoir enfin son droit à la pensée, comme elle a son droit au dévouement et à l'amour !
Il y a deux ou trois mois, lorsque la Retiie des Deux Mondes commença la publication du dernier roman de M. Octave Feuillet, il se produisit dans le monde lisafit non pas une rumeur, — le temps des rumeurs littéraires est passé, — mais un certain mouvement de surprise. Monsieur de Camors débutait assez bruyamment, d'un ton cavalier, et l'auteur qui nous le présentait semblait tenir une gageure audacieuse. On s'expliquera facilement l'attention que lui accorda le public, à la fois étonné et charmé, en relisant les pages qui ouvrent le volume. Ce sont les meilleures du livre, parce qu'elles sont les plus nettes. Elles promettaient beaucoup.
Elles ont une saveur réelle; sagement pimentées, elles vous mettent en appétit. Elles ressemblent à ces apéritifs un peu violents que prennent les gourmands avant de se mettre à table. Dès qu'on les a dégustés, on se sent prêt à dévorer, et, si la nappe est mise, on dévore. Le malheur est que M. Octave Feuillet n'a guère servi, en fin de compte, que des entremets à des gens dont il avait lui-même aiguisé les dents. Il renverra très-affamé plus d'un convive et fera bien des mécontents. Les invités déjà murmurent; ils
(1) Monsifur de Camors.
202 LA LIBRK l'AROI.K
n'ont ]»oint, — on me pardonnera ces comparaisons, — (Jigoré le repas, qu'ils se plaignent tout haut du menu. Je veux rechercher s'ils ont tort.
Ce qui fit tout d'abord le succès de ce roman, ce fut son allure décidée, pas du tout exempte de provocation, et qui tranchait si fort sur le ton général des oeuvres de ^J. Feuillet. On croyait à une transformation radicale, à un grand vol pris bravement, à un de ces coups de désespoir qui peuvent être et qui sont très-souvent des coups de maître. M. Feuillet, se disait-on, fatigué d'être éternellement classé par la critique dans l'immense catégorie des talents féminins, veut aujourd'hui s'affirmer par un livre mâle qui fera d'autant plus ressortir les gracieuses qualités de ses précédents ouvrages. Il veut secouer son surnom, et renvoyer au voisin le titre de Musset des Familles. Le clair de lune, disait-on, est bel et bien devenu soleil.
Et j'ai, de confiance, ouvert le livre.
M. de Camors n'est, pour ainsi dire, qu'une édition nouvelle de Montjoie. La comédie s'est faite roman, peutêtre pour se transformer bientôt en drame. Montjoie, comme Camors, était, si vous vous en souvenez, un homme fort, ennemi de ce qu'il appelait le bleu dans les sentiments et tout prêta voir couler, sans trouble aucun, « les larmes des femmes et le sang des hommes. ?• Entre ces deux caractères, la seule différence qui existe, — et M. Feuillet ne nous fait pas assez sentir qu'elle est énorme, — c'est que Montjoie, homme d'affaires véreuses, enrichi par une série de spéculations louches, s'inquiète fort peu de l'honnêteté, tandis que M. de Camors, tout ambitieux et débauché qu'il est, se promet pourtant de garder intact en lui un sentiment, celui de l'honneur. Il faut avouer, il est vrai, que cette vertu n'est pas bien fortement ancrée dans son âmC; car le souffle du moindre caprice l'abat du coup dans la poussière. On comptait trouver un homme de marbre; la btatue s'égrène et devient tas de plâtre. . .
J'imagine que M. Octave Feuillet a voulu montrer par là combien peu sont résistantes les vertus qui ne reposent sur aucune autre religion que celle de l'honneur. Il a tenu à écraser du coup ce matérialisme contemporain qui attire sur lui tous les mandements du monde, absolument comme les aiguilles attirent la foudre. « Le matérialisme, écrit, avant de se brûler la cervelle, M. de Camors le père au comte Louis de Camors, le matérialisme n'est une doctrine d'abrutissement que pour les sots ou pour les faibles : assurément je ne lis dans son code aucun des préceptes de la morale vulgaire, de ce que nos pères appelaient la vertu ; mais j'y lis un grand mot qui. peut suppléer à bien d'autres, l'honneur, c'est-à-dire l'estime de soi. Il est clair qu'un matérialiste ne peut être un saint ; mais il peut être un gentilhomme, c'est quelque chose. » Eh bien, non, si l'on en croit M. Octave Feuillet, un matérialiste ne saurait même pas être un gentilhomme, ou, en démocratisant le titre, un gentleman. Vojez Camors. Est-il assez élégant, assez séduisant, assez intelligent, assez clairvoyant! Il est fait pour appeler et supporter toutes les bonnes fortunes et pour braver toutes les mauvaises. Habile à deviner les dangers, à les éviter avec tact, il est capable comme personne de les regarder en face et de les combattre en paladin, après avoir essayé de les détourner en politique. Il connaît à la fois et à fond l'escrime du monde et colle des salles d'armes; il se défend dans un salon comme sur le terrain ; il est à l'aise sur le terrain comme dans un salon. C'est qu'on est toujours le tils de quelqu'un, surtout en littérature. Camors a reçu de ses frères aînés toute leur science piatiquc et toutes leurs qualités romanesques. Il traite les affaires avec la sûreté de coup d'œil de Montjoie et monte à cheval, rime et dessine avec la grâce du Jeune Homme Pauvre. Rien dans le cœur au surplus qu'un vide immense, rien dans le cerveau qu'une façon de délire ambitieux, mais cela suffit encore
poui" marcher droit au but détermine et pour se tirer à ton honneur de la bataille humaine.
Eh bien '.'encore une fois non, cela ne suffit pas. La preuve, c'est que M. de Camors est battu; sa barque sombre et sa fortune avec elle. Il lui manque l'étoile qui dirige le pilote, la clarté d'en haut qui le guide ; il se perd faute d'idéal. C'est au moins M. Octave Feuillet qui en répond. Et voilà un homme à la mer! L'honneur, paraît-il, ne saurait le tenir bien longtemps sur l'eau, et je ne m'en étonne guère, car M. de Camors a jeté cet honneur-là par-dessus tous les moulins et toutes les aventures. En manière de passe-temps, il a pris, un jour qu'il pleuvait, la femme do son meilleur ami; un autre jour, la femme de son protecteur, le vieux général de Campvallon. Il a épousé mademoiselle Marie de Tècle après avoir, très-chastement, il est vrai, adoré la mère. Il a trompé la pauvre femme, il s'est joué d'elle, et c'est à peine si, à la fin, il s'est senti désarmé par les sourires de son enfant: Mais, en vérité, qu'est-ce donc que cet homme d'honneur qui prend de tels chemins, n effroyablement boueux, avec la prétention de ne point se salir?
*« C'est, me répondra M. Feuillet, un philosophe ! " Ainsi la philosophie conduit fatalement les liommes aux vilenies ou aux crimes. Mais encore faut-il qu'on me montre des hommes. M. de Camors n'est qu'un pauvre diable de cerveau troublé, très-faible sous des dehors robustes, hésitant avec des allures affirmatives, sentimental comme une romance, alors qu'il se prétend net et accentué comme un théorème. Cet homme-là doit se cacher en quelque coin de son logis pour pleurer sur les larmes qu'il fait répandre et dont il rit tout haut avec affectation. Le singulier homme fort! Et qu'il aille donc demander à ce grand honnête homme d'Helvétius ce que c'est qu'un matérialiste!
On devine quels tableaux peuvent fournir à l'auteur les stations diverses d'une route pavée, par M. de Camors lui-
OCTATE FEUILLET 205
même, de mauvaises intentions. J'aurais souhaité un p:'U plus de courroux, plus de fermeté chez l'historien de cette existence brisée. Il est évident que M. Octave Feuillet n'a pas voulu faire de Camors un jeune premier de vignettes, mais un homme , un contemporain, quelques-uns disent (et le propos ne nuira pas au succès de l'œuvre; un contemporain célèbre. Mais pourrait-on le deviner à la façon molle dont le sujet est traité?
M. de Camors , après avoir commencé comme don Juan, finit comme René ou Obermann. La douleur le dompte et le brise. Les coquins que M. Feuillet étudie ont au surplus l'habitude de ces conversions dernières. Montjoie, l'ennemi du Meu pendant quatre heures, se perdait, au cinquième acte, à pleines ailes, dans l'azur. Le Mercadet devenait archange au dénoùment. Le matérialiste Camors, si sa maladie ne l'emportait brutalement, quitterait, certes, la tribune pour la chaire. Je n'ai qu'un regret, c'est que les Camors et les Montjoie, que nous coudoyons tous les jours, pratiquent si peu cette facile méthode et meurent ironiquement dans l'impénitence finale. Et après tout, cela est plus attristant peut-être, mais, à coup sur, cela est plus moral. Trop souvent, avec ces repentirs soudains, on enlève, on crochète, pour ainsi dire, le pardon des honnêtes gens.
Monsieur de Camors, comme tous les livres de M, Feuillet, a un grand défaut, qui paraîtra à plusieurs, aux gens épris de nuées roses, une précieuse qualité. Ce n'est pas la vie qu il nous raconte; quoi qu'il dise, ce n'est pas la société contemporaine qu'il nous présente , et s'il peut nous aider à comprendre notre temps, ce n'est point grâce à lui, mais par lui et malgré lui. Il n'est pas, en un mot, un tableau, mais un signe de nos mœurs. Son succès, qui sera très-grand, caractérise, en les flattant, les goûts de la majorité, ou du moins, d'une classe du public.
Je ne sais rien, dans le roman, de plus pernicieux que le romanesque, Il ne s'agit pas ici de jeux de mots. Le roma-
2f)6 I.A. LIBRE PAROLE
nesque, avec ses allures sentimentales, ses pages humides qui se fondent en pleurs, son vague parfum d'encens mélangé à quelques grains de poudre de riz, trouble délicieusement les têtes faibles et égare les yeux sur les visions flottantes et malsaines. On a beaucoup crié contre le roman analytique, cruellement exact, et qui, changeant son héros en sujet anatomique, le couche brusquement sur une table de dissection. En vérité, on ne saurait hésiter pourtant entre les deux genres. Le réalisme poussàt-il trop loin ses procédés, mieux vaut encore étudier le corps humain jusque dans ses plaies, que de s'enivrer dans la contemplation fiévreuse de fantômes.
Des peintures trop crues peuvent repousser; elles repoussent, et le remède alors est à côté du mal. Les autres attirent, au contraire, et elles ont le magnétisme singulier des sources, sans en avoir la pureté. La maladie de Germinie Lacerteux (1) vous attriste, celle de Sybille vous déconcerte et vous allanguit. Les peintures merveilleuses de l'extatique Fra Angelico feront des illuminés, l'étude des réalités de Rembrandt fera des hommes.
Je comparerais volontiers ce volume de M. Octave Feuillet à un livre de messe où les images mondaines se heurteraient bizarrement aux figures religieuses. Et que dis-je, mondaines? Il y a là quelque chose de plus que de l'élégance et de la légèreté, il y a çà et là je ne sais quelle perversité capiteuse, une débauche sans cœur, des sensualités semi-religieuses, des amours sans amour, des chutes sans passion. Quel assemblage!
Je plains M. Feuillet, qui sera toujours, quoi qu'il fasse, inévitablement comparé à Alfred de Musset. Son M. de Camors a évidemment lu la Confession d'un enfant du
(l) Je puiirrais ajouter le cas de Thérèse Kaquiu (voy. ce trés-reuiaiiliuible livre ;le M. Zola) — mm).
siècle. Il a pris à l'ami de Desgenais son mépris souverain, son ironie, sa cruauté froide; comme le héros de Musset dit à madame Pierson qui lui demande : « Suis-je à votre goût? — Ote ces fleurs, ôte cette robe; » Camors, à madame Lescande, qui se donne à lui et qui s'écrie : « Vous devez me mépriser, » Camors répond : « Parbleu ! » en se dressant brusquement devant elle. Puis, comme l'enfant du siècle aux pieds de Brigitte, Camors se traîne devant madame Lescande, couvre de baisers le bas de sa robe et répète : « Pardon ! pardon ! «
Tout cela est fort bien, mais chez Musset je vois, je sens bouillonner la passion , l'éternelle et terrible passion, la conseillère des folies belles ou laides, la flamme sacrée qui consume les impuretés et qui, faite de je ne sais quels détritus, n'en monte pas moins, haute et fière, vers Téther. Et c'est cette passion que je ne rencontre pas chez M. de Camors. Aime-t-il? Je n'en sais rien. Tu me dis que tu aimes, montre-moi que tu souffres. Les femmes lui plaisent, voilà tout. Aime-t-il madame Lescande, qu'il a vue six ou huit fois et qu'il abandonne brusquement? Pour celle-ci, non. Aime-t-il madame de Campvallon, qui lui propose, — ou à peu près, — de tuer sa femme? Elle l'a étonné, rien de plus. Aime-t-il même sa femme, pour laquelle M. Feuillet semblerait indiquer qu'il meurt consumé de chagrin? Elle lui échappe, il s'en aigrit. C'est du dépit, c'est une maladie de foie, ce n'est pas là de l'amour. Et madame de Tècle, à qui il déclare son adoration dans un stjle de cantique, l'aime-t-il davantage?
« Vous seule ne voyez pas la douce flamme de vos grands yeux, le reflet de votre àme héro'iqne sur voire jeune front sévère! Noire charme... il est dans tout ce que vous faites... vos moindres gestes en sont empreints... Dans les devoirs les pins vulgaires de chaque jour, vous apportez une grâce sacrée comme une jeune prêtresse qui accomplit les rites délicats de son culte!... Toutes les saintes folies des
poètes, des amants, des martyrs, je les comprends devant vousl » J'entends Alceste qui écoute :
Ce style figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité.
Et cet homme-là, ce Camors, ce damné qui réclame le martyre, est un matérialiste? Et M. Feuillet prétend incarner en lui certaines doctrines philosophiques contemporaines et les combattre en pourfendant ce mannequin mystique? M. de Camors, lorsqu'il parle ainsi, avec tant dépithètes dans le discours, et si bien choisies, me paraît simplement un séminariste qui a pris pour un jour la clef des jardins défendus.
Je juge assez souvent, ceci n'est point un paradoxe, un auteur sur les adjectifs qu'il emploie. Il laisse échapper par là, faites-y attention, sa doctrine, et quand il n'en a pas, son humeur, son goût. L'adjectif est le bout de l'oreille de l'écrivain. Chez M. Feuillet, — la remarque est facile à faire, — tous les personnages aont jeunes et portent de tienx noms et habitent de vieux manoirs. En vérité, ceci est l'exactitude même. A tourner seulement les pages du livre, on les rencontre un peu partout, ces inévitables qualificatifs. Le jeune comte, la jeune comtesse, son jeune front s'encadrent avec une facilité prodigieuse dans les vieilles allées de vieux ormes et dans les vieilles salles du vieux châteaii. Ce serait là une querelle d'Allemand, — et de grammairien par conséquent, — si cette façon d'écrire ne rentrait pas aussi complètement dans la manière de M. Feuillet. Tout cela a son but et son utilité. Tant de jeunesse plaît infiniment à certain public, qui n'est pas indifférent non plus à tant de souvenirs nichés dans de vieilles pierres. Ainsi, comme dans la Belle au lois dormant de M. Feuillet lui-même, la tradition s'unit à la vie
moderne, qui a bien son charnne, et les lectrices sensibles applaudiront délicatement à ce mariage.
J'en dirai autant du libéralisme doux qui embaume certains chapitres de Monsieur de Camors. Il devra séduire bien des gens. Parfumé sans odeur violente, il ne fera, je le gageraiS;, reculer personne. C'est une essence conciliatrice, non aux mille fleurs, mais aux trois ou quatre couleurs,— un arc-en-ciel qui sent bon. En bas, on ne saurait s'en fâcher ; en haut, on y ajpplaudira. Il a une teinte légère de philosophie ; mais il est, n'ayez peur, absolument orthodoxe. En un mot, il est parfait. Je sais des gens qui portent bravement leur libéralisme à leur boutonnière ; on pourrait fort bien mettre celui-ci sur son mouchoir.
Sans raillerie, le genre de roman auquel appartient Monsieur de Cainors est singulièrement irritant, en dépit de ses qualités de style et de la musique souvent trèscharmante de la phrase. Imaginez les Liaisons dangereuses qui voudraient passer pour la Morale en action. M. Barbey d'Aurevilly a justement traité ce même sujet du libertin pris entre sa passion et son devoir, dans la Vieille Mattresse ; mais, plus coloré dans ses peintures, M. Barbey est cependant moins troublant. Dans Monsieur de Camors, certaines scènes, comme la chute de madame Lescande (qui meurt un peu bien vite de désespoir), comme le baiser de madame de Campvallon dans son boudoir, en présence de M. de Campvallon qui dort, sont presque compromises, au lieu d'être sauvées, par les aménités du style. En revanche, tels épisodes, celui du chifl'onnier du boulevard, de Camors épiant son enfant pour l'embrasser, sont très-saisissants et traités avec art.
Mais ne croyez pas qu'ils feront le succès du roman. De tels livres ne réussissent que par leurs défauts. Le d'Estrigaud de M. Emile Augier, qui est un Camors plus vivant, avait décontenancé le public par le relief de sa personnalité et la franchise de ses vices. M. de Camors, qui n'est
*21U l.A LIBRE PAKOLK
qu'un d'Estrigaud affaibli, plaira pas sa gracieuse malhonnêteté et son spirituel scepticisme, — et je gagerais qu'il a déjà fait de nombreuses passions, ou qu'il en fera, de Saint- Lô à Paris et de Paris à Compiègne,
ERGKMANN-CHATRIAN '''
Il est difficile aujourd'hui de faire du nouveau. Rien d'inédit sous le soleil. Longtemps avant nous, Salomon avait renoncé à l'espoir d'être original. C'était une faute ; il fallait seulement rechercher quel était le meilleur mode d'originalité. MM. Erckmann-Chatrian , qui avaient su se faire une place dans le domaine du bizarre, ont appris à rechercher une originalité encore trop méconnue par le temps qui court, l'originalité de la vérité. Ils ont réussi à conquérir un coin tout particulier dans ce champ terriblement défriché du roman; ils le cultivent avec soin et désormais la possession de ce morceau de terre leur semble assurée. Quel est donc le secret de leur succès? Quel moyen ont-ils employé pour attirer et en quelque sorte attacher l'attention ? — Ils ont été simples, il ont recherché des sujets capables de remuer profondément la foule, ils se sont attachés à être vrais, vivants et sincères. Ils ont mis leur talent au service d'idées saines et bonnes; ils ont choisi, parmi les préoccupations habituelles des hommes, celles qu'il était courageux de combattre ou généreux de faire triompher. Bref, ils ont fait du roman une arme, mais une arme utile, quelque chose comme une pioche bonne à saper telles et telles idées dangereuses,
11) Waterloo, un volume in-l8.
212 LA LIURF, PAROLE
par exemple ce sauvage amour de la guerre qui se réveille en nous de temps à autre, comme pousse son virus, par des éruptions soudaines, une maladie mal guérie.
Il faut croire que MM. Erckmann-Chatrian ne reconnaissent pas seuls la justice des idées pacifiques et libérales, puisque les livres destinés à vulgariser ces idées s'enlèvent par éditions successives. MM. Erckmann- Chatrian sont au reste vulgarisateurs sans être vulgaires, et ce point-là est important. Leur clarté et leur simplicité éloquentes ont assuré leur popularité. Ils ont trouvé dans le roman le lilon approprié aux exigences et aux tendances de l'époque présente. S'ils ont si bien réussi, c'est qu'ils ont exprimé ce que sentait et ce que pensait à cùté d'eux ce romancier anonyme qui collabore souvent pour sa part aux plus grandes œuvres, et qui s'appelle Monsieur Tout le Monde.
Mais avant d'aborder l'étude de ce dernier livre, Wa^ terloo, qui est aussi bien un poëme qu'un roman, le poëme de la misère et du dévouement des soldats, je tiens à indiquer comment MM. Erckmann-Chatrian ont dû être amenés à prendre pour ainsi dire une seconde manière. Ce nom, aujourd'hui en pleine lumière, d'Erckmann-Chatrian, on put le voir pour la première fois, il y a tantùt six ou sept ans, sur la couverture jaune d'un livre de contes, Vlllustre docteur Mathéus. Le livre eut du succès. 11 y avait longtemps qu'on n'avait lu de récits fantastiques. Ce mélange d'Hoffmann et d'Edgar Poë fit l'effet d'un mets exotique dans un repas. Un peu de haschich ne déplaisait pas après le ragoût normand et le cidre àQ Madame Bovary. On se mit àlire le Docteur Mathéus. C'était l'amusante histoire d'un original d'outre-Rhin, sorte de Don Quichotte allemand chevauchant à travers le monde, suivi d'un écuyer Sancho qui se nommait Coucou Péter. Le maigre profil du chevalier de la Manche est tellement illustre qu'il porta bonheur à ce Quijote en houppelande, couvert du tricorne
ERCKMANN-CHATBIAN 213
germain. Mais ce ne fut pas le Docteur Matliéus qui assura la fortune du livre. MM. Erckmann-Chatrian lui avaient donné une escorte de contes et nouvelles véritablement curieuses, attachantes, étonnantes, qui surprirent et charmèrent.
Des récits bizarres, fantastiques, où se mouvaient comme dans une pénombre des créatures falotes, des êtres doués d'une vie singulière , quelque chose de capiteux et da magnétique, une sincère étude de la vérité unie à un goût prononcé pour la chimère, un mélange de réalisme et de tantaitie, tout cela contribua à fixer l'attention et à éveiller la curiosité. Après voir lu Y Auberge des Trois-Pendus ou l'Oreille de la Chouette, on se demandait d'où sortait ce nouveaU'Venu qui contait comme Hoffmann ou comme l'auteur de Pierre Schlegel.
(Jette signature, Erckmann-Chatrian, était tout simplement la signature sociale de deux amis. Un Allemand, M. Erckmann, et un Français, M. Chatrian , avaient trouvé bon d'associer leurs intelligences et leurs efforts (■ immuns pour enfoncer cette lourde porte de la célébrité. L'Allemand avait apporté son imagination heurtée et surprenante, le Français, sans doute, sa raison souveraine et j-on style singulièrement précis et parfait. L'un dictait, 1 autre écrivait, et cette originalité nouvelle de nom composé stimulant encore le lecteur, ce double nom se retrouvait à la suite de plus d'un livre qui passait bien vite dans toutes les mains.
Hugues le Loup, Maître Daniel Rock, les Contes des Inrds du Bhin, les Contes de la Montagne, succédaient à. Y Illustre docteur Matliéus. Tous ces livres, ou à peu près, accentuaient davantage cette note fantastique qui avait lait le succès du premier ouvrage. Je n'ai pas oublié tel récit, commeY Esquisse mystérieuse, par exemple, qui ferait; pousser la chair de poule sur la peau d'un héros. MM. Erckmann-Chatrian avaient d'ailleurs bleu compris ce que poui-
214 I.A LIBRE l'ABOI.K
vait être pour des Français — et pour des Français de ce temps-ci — un conte fantastique. Leur merveilleux était pour ainsi dire un «< merveilleux naturel. » Ils cherchaient et trouvaient leurs surprises dans cette source de tous les étonnements qui s'appelle la Nature. Les problèmes du sommeil et du rêve, du magnétisme, de la catalepsie, de la divination et de leurs effets morbides les attiraient, les préoccupaient et les inspiraientsingulièrement. Mais, aies voir accumuler les surprises et les bizarreries, on pouvait croire que viendrait un temps où les auteurs se lasseraient, ou lasseraient leurs lecteurs. Sans doute, MM. Erckmann-Chatrian pensaient de cette façon, car un beau jour ils laissèrent de côté leur ancien ne manière et se lancèi^ent dans le roman réel, et pour ainsi dire patriotique, avec le Fou Yégof, épisode de l'invasion de 1814.
Essayons, avant de nous séparer de ces premiers romans, de les caractériser un peu. Ils ont tous entre eux un grand air de famille et sont compatriotes et parents. Tous habitent le même village, un de ces villages allemands, paisibles à l'apparence, et qui recèlent des drames souvent terribles. Mais que ces rues sont propres, nettes, ces maisons luisantes! Quel sentiment de bien-être et de satisfaction calme! Les poules picorent dans les rues, les enfants se roulent les uns sur les autres. Les femmes et les filles, assises sur le seuil des portes, travaillent en chantant quelque poétique lied. Les vieux lisent , les jeunes travaillent. Les garçons en gilets rouges, à vestes brillantes, se carrent d'un air faraud. Par les fenêtres entr'ouvertes, ' on aperçoit dans la salle à manger les longues tables bien luisantes. Les assiettes sont placées, le coucou marque l'heure du repas et dans la cuisine fument la saT.er-kraut et les bonnes saucisses. La servante aux bras nus rejette ses tresses blondes sur ses épaules pour être plus à l'aise en tirant la bière du tonneau. Les verres à vin du Rhin vont se remplir. Quel savoureux repas se prépare, et qu'il
EKCKMANN-CHATRIAN 215
lait doux vivre dans ce paisible petit village! Mais qu'y a-t-il? Les figures pâlissent, les yeux se troublent. Là-bas, une vieille sorcière a passé, jetant des cris de malheur. On a trouvé dans quelque étang, les yeux encore ouverts, le cadavre d'un homme égorgé. La vigne qui donna ce vin jinusse ses racines dans le cimetière; on se raconte tout Icis que le sang des morts a passé dans les flacons de M. le bourgmestre; on rentre chez soi, on se calfeutre, on se ."loître, on a peur, et tout au loin, dans la forêt, il semble qu'on entende à de courtsintervallesle lugubre hurlement du loup...
Fatigués peut-être de raconter les festins hyperboliques (voyez ce pantagruélique chef-d'œuvre, VAmi Fritz) et la choucroute arrosée de bière, et les amours et les misères de ce petit village, MM. Erckmann-Chatrian, encouragés parle succès du Fuu Yégnf, écrivirent Madame Thérèse, et de ce roman date en quelque sorte leur popularité. Qu'était-ce donc que Madame Thérèse'^ Ce n'était pas un roman, mais bien plutôt une histoire. C'était une suite de conversations éloquentes où le récit se trouvait sacrifié aux idées, et l'action aux discussions. Mais la fable qui relie entre eux les divers discoureurs est attachante, simple et émouvante comme la vérité.
Madame Thérèse est une fille de paysans qui, au jour de rinvasion du territoire républicain, se lève comme Jeanne d'Arc pour défendre la patrie. Elle part, elle emmène son petit frère Jean. Il bat du tambour pendant que, sous le feu de l'ennemi, elle verse du vin aux troupiers, et tous deux entrent en Allemagne, triomphants, sous les lambeaux d'un drapeau tricolore. Or, il arrive que les Français sont surpris par les Autrichiens dans un petit village fie village de tout à l'heure, mais débarrassé de ses originaux). On se bat à outrance, et les pages qui nous racontent la bataille gardent comme une odeur de poudre. Madame Thérèse est laissée pour morte, et le petit Jean suit en
pleurant son bataillon qui va s'abriter dans les bois. « Il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour marcher; de grosses lar-mes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait : — Allons, petit Jean, du courage! mais il n'avait pas l'air d'entendre. » Yous pensez bien que Madame Thérèse n'est pas morte. De braves Allemands la recueillent, la soignent, la guérissent et ce sont' les conversations de la cantinière française avec les villageois qui forment pour ainsi dire le libretlo d'après lequel MM. Erckmann-Chatrian ont écrit d'éloquentes variations sur la liberté, l'égalité, l'esprit révolutionnaire et le progrès. Cette femme représente la France, Les auteurs ne l'ont pas au hasard choisie parmi les compatriotes de Jeanne d'Arc. Le sang lorrain bout dans ses veines. L'esprit nouveau — nous sommes en 1792, — le souffle d'émancipation embrase sa tète et son cœur. Elle met le feu à ces esprits paisibles et satisfaits. Elle parle au nom de son pays qui proclame là bas les Droits de l'Homme; bref, elle convertit à la Liberté ces représentants du moyen âge, elle fait marcher leur immobilité En avant! Et ses prédications sont d'autant plus efficaces qu'elles sont plus sincères et moins ampoulées.
L'écueil à éviter en un pareil sujet, c'était l'emphase, et MM. Erckmann - Chatrian y ont parfaitement réussi. Encore une fois, c'est qu'ils aiment avant toutes choses la vérité. Leurs descriptions, par exemple, et leurs paysages sont marqués au coin d'un réalisme poétique, si les deux mots ne hurlent pas de se voir ainsi accouplés. C'est ce sentiment si vif de la réalité et c'est la façon artistique dont ils l'expriment qui font le charme de leurs livres. M. Meissonnier doit, paraît-il, illustrer cette série de romans nationaux qui se nomment : Madame Thérèse, le Conscrit de 1813, Waterloo. Dans Madame Thérèse, il trouvera un tableau tout fait et singulièrement réussi ; le matin éclairant les soldat.=ï fiançais campant dans les rues