HENRI DE RÉGNIER
On les a vues;
C'était sur des mers lointaines . . .
Elles ne sont pas revenues.
Mais parfois je crois les entendre
Qui rient et chantent
Et qui reviennent,
Quand le flot est calme et le ciel clair,
Car moi je sais toute la mer !
Elles ont des cheveux d'algues et des lèvres
Peintes selon le pourpre des coraux ;
Une parfois rit et élève
Ses seins de femme au-dessus de l'eau,
Et tend les bras . . .
On dit qu'elles n'existent pas
Ou que leurs torses vils se terminent en queues
D'écaillcs que le flot fait bleues,
Tandis que leur chevelure semble de l'or,
Au soleil ; on prétend encor
Qu'elles sont méchantes, et que
Leur mystérieux rire endort
En les grottes roses et noires
Avec elles, joue contre joue,
À jamais . . .
Qu'il est mieux de ne pas y croire
Et de les fuir les yeux fermés.
Et qu'il faut clouer à la proue
Leurs figures d'émail et d'or,
En simulacres à la proue !
(Fragment, VHomme ci la Sirène.')