A CETTE ÉPOQUE
L'écrivain qui aborde l'histoire de la Ligue se demande encore, et a à rechercher, pour quelle part
l'esprit démocratique (1) est entré dans le mouvement qui mit en communauté d'efforts la plupart des villes du royaume et l'ambitieuse maison de Lorraine: quelle part, du moins, la force des choses, suscitant cet esprit, l'amena à prendre dans le mouvement. La préoccupation commune à tous les historiens depuis trente ans m'a suivi aussi sur les registres de la ville, a conseillé mon travail d'extraits, et je rapprocherai ici les faits qui m'ont paru éclairer quelque peu la question.
J'ai cru, dès le 14 mai 1585, découvrir les indices d'un état moral où ne paraît pas trop l'horreur d'une démocratie modérée. Je prie le lecteur d'étudier ces indices dans les termes de confiance et presque d'égalité employés par le lieutenant-général pour le roi en Picardie, M. de Crèveeœur, lorsqu'il correspond avec l'échevinage (t. 1, p. 200).
A cette date évidemment, ce que nous appelons aujourd'hui esprit démocratique devait prendre la forme de l'esprit municipal, se confondre avec l'esprit d'autonomie ou de commune. Cet esprit devait être assez fier et chatouilleux, ayant pour titres de no-
(1) Le mot n'est pas du temps, du moins tout-à-fait dans le sens moderne, mais il évite des périphrases : développement du tiersétat, entrée plus large du tiers-état dans les affaires publiques, appétence des droits politiques, première tendance à l'égalité de tous les droits ; et ce mot explique brièvement, pour nous, un ensemble de mouvements dont les hommes du seizième siècle ne pouvaient se rendre compte eux-mêmes.
blesse à Abbeville la vieille charte de 1184; et c'est en effet ainsi, sous cette forme, avec cet orgueil, qu'il nous apparaît en plusieurs circonstances. En 1585, le maïeur ayant reçu avis de se transporter par-devant Monsieur le sénéchal du Ponihieu ou son lieutenant pour prêter un serment demandé par le roi, l'échevinage répond (3 août) que « Messieurs maïeur et eschevins, corps et communaulté de cesle ville ne sont tenus de prester le serment par devers luy (le sénéchal) » et que le lendemain même le serment sera prêté par les deux collèges, dans la maison commune, après les cloches sonnées (t. Ier, p. 208).
En l'année 1585-1586, l'échevinage refuse de recevoir un contrôleur des deniers de la ville nommé parleront. I, pp. 225-226).
Plus tard, en 1587, la ville, jalouse de ses privilèges, les défend de son mieux par ses représentations, par ses réclamations, quand le roi veut lui imposer le choix d'un maïeur (t. I, pp. 289-296, en note). On verra quel cri suscite, à la fin de l'année échevinale 1587-1588, la lettre interceptée dans laquelle le maïeur fait conseiller au roi d'intervenir de nouveau dans les élections prochaines par des injonctions et commandements dont l'étendue peut être redoutée ! Les protestations des maïeurs de bannières contre le magistrat déserteur de la loi, de la jalousie municipale, le blâme qui lui est infligé par les délibérations et par les résolutions de l'échevinage,
l'animosité même qui s'attaquera peu de jours après à son cercueil, sont des preuves irréfragables encore d'un grand attachement aux anciens privilèges. Un souffle vivace et véritablement indépendant se fait sentir en tout ce qui regarde le gouvernement communal. Toujours, en ces circonstances, la ville entend rester maîtresse d'elle même.
Souvent, en la période qui nous occupe, elle se montre digne de cette volonté. Rester maîtresse d'elle-même ne lui suffit pas. Par l'échevinage, elle s'institue résolument centre d'autorité supérieure dans la défaillance des pouvoirs monarchiques, dans la désorganisation des pouvoirs provinciaux ; elle veille au service des rentes aux particuliers, porte la main sur les tailles, entend que les fonds destinés aux fortifications ne soient pas détournés vers d'autres fins (passim). Son vigoureux esprit communal suffit à tout, subvient à tout.
Elle a parfois de ces délicatesses d'ombrage dont les plus grandes puissances ne se préservent pas toujours, mais qui sont dans son droit et justifiées par le soin, le devoir, l'intérêt de repousser des empiétements.
Les questions de pas, de préséance éveillent fréquemment la susceptibilité bourgeoise. Le 4 décembre 1587, l'échevinage décide que le maïeur maintiendra son droit traditionnel de pas sur le président du Présidial dans une procession prochaine. Il semblerait
n'y avoir là, sans doute, rien de démocratique, mais seulement esprit de corps, si on ne se souvenait, pour la légère signification du fait, que l'échevinage représentait toujours la bourgeoisie pure, tandis que le Présidial allait faire souche et commençait à taire souche de noblesse relative (t. II, p. 533).
Circonstance analogue et plus significative , le maïeur Jean de Maupin fait maintenir, le 26 août 15S8, son droit de siéger à la tête du tiers-état dans les réunions des trois ordres (1), contre les prétentions de M. le lieutenant criminel et de messieurs les présidents et conseillers du Présidial (t. II, p. 12). " Mieux encore nous apparaissent les sentiments, la politique, les souhaits, les vœux de l'échevinage, c'est-à-dire de la grande majorité des habitants, dans un assez large exposé de considérations envoyées, le 25 janvier 1589, au prévôt des marchands et aux échevins de la ville de Paris. Ne reculons pas devant un mot moderne. Quiconque lira ce mémoire ne pourra y méconnaître des idées de self government. L'éclKvinage d'Abbeville propose de faire régir la province de Picardie « par les estats d'icelle. » La représentation des trois ordres devra être égale, etc. Cette proposition n'était, il est vrai, qu'une contreproposition, non pas inspirée par un esprit autre que celui d'Amiens et de la province, mais enfin une
(l) 11 y a là justice à rendre au maïeur, que j'ai eu occasion d'attaquer quelquefois.
expression de vues particulières ayant pour objet de ruiner l'institution chère à Amiens, déjà presque réalisée à Amiens, d'une chambre des états de la province qui devait diriger, d'Amiens, la province. Les termes ne peuvent laisser aucun doute; renonciation des vœux est bien faite en défiance de la chambre du conseil d'Amiens et en hostilité contre cette chambre dont la forme et la composition inquiètent Abbeville (1). Un article du mémoire prouve que l'esprit
(t) Il n'est pas hors de propos de rappeler, pour bien constater les défiances d'Abbeville contre l'institution de la chambre dite des e'tats ou « du conseil des états » à Amiens, la lettreécrite le 3 janvier 1589 par messieurs de l'échevinage d'Abbeville à messieurs de l'échevinage d'Amiens (t. Il, p. 35), les réserves faites à Amiens même le 16 du même mois contre l'autorité de cette Chambre du Conseil par les députés prêtant ou renouvelant au nom d'Abbeville le serment de l'union catholique (ibid. p. 62), les protestations consignées à cet égard dans le mémoire remis à ces députés contre les préjudices éventuels que pourrait porter aux villes et au pays de Ponthieu « la forme de l'establissement de lad. chambre, » la condition insérée au même mémoire que ladite Chambre trouvera bon « ce qui sera advisé et résolu par la ville d'Abbeville » {ibid., p. 68-69), les conditions nouvelles posées pour l'acquiescement d'Abbeville à ladite Chambre de Conseil, dans la délibération du 20 février 1589 et dans la lettre du 22 février de l'échevinage d'Abbeville à l'échevinage d'Amiens : représentation égale pour les différentes parties de la province, plus solide règlement, etc. (t. II, p. 86-88); peu après, U mars, les résoiutious prises, les réserves faites par l'échevinage contre l'autorité que s'arroge jusques dans les limites du Ponthieu « la prétendue chambre des estats d'Amiens * (tbid., pp. 93-97). Ainsi, je le remarquerai, tandis que, d'un côté, Abbeville s'efforce d'étendre sa propre autorité sur les villes moindres qui s'interposent entre elle et la mer, de l'autre, elle se défend de l'ab-