LES DOCUMENTS POÉTIQUES
J'ai pris à témoin Ronsard, Desportes, d'Aubigné. Certes, ces noms sont bien hauts pour pouvoir honorer de leur voisinage les noms des rédacteurs de nos registres. Combien semblent-ils, de prime abord, dépaysés entre ceux des Waignart et des Formenlin! J'ose cependant les prononcer, tout sonores encore des vibrations de la lyre après les méritantes syllabes de timbre modeste qui désignent à notre respect le chanoine Clugnet et le bailli Rumet, poètes latins, l'avocat du roi, Tillette, et le notaire royal, Becquin, poètes français, le siéger Beauvarlet, aussi prêt à la mesure latine qu'à la rime française. Je fais descendre les clartés de l'Olympe dans les marais de Copaïs, mais aussi je m'acquitte par cette irrévérence. J'ai dû à Ronsard, j'ai dû à Desportes, j'ai dû à d'Aubigné bien des éclaircissements, bien des avis. Ils m'ont expliqué les événements, les passions de leur temps. Leurs œuvres vivantes ne m'ont pas quitté pendant toute la durée de mon travail. Je voulais habiter véritablement le xvie siècle, j'ai vécu avec eux. Pour moi, dans ce siècle où la Bible et Théocrite s'interfoliaient sous les mains des théologiens
et des érndits, les Tragiques, les Eglogues, les Elégies sont devenues la manne du voyage ; les Hyjnnes, les Poèmes, les Discours, l'eau du rocher ; les Sonnets, les Bergeries, les Mascarades, les cailles savoureuses rendant possible la traversée des arides archives. A vrai dire, sans ces ressources de la route, j'aurais cent fois succombé aux fatigues, à l'ennui, au découragement, mais les fidèles lévites parlant la belle langue étaient là, qui, sans penser que je n'avais rien du Sinaï, me soutenaient les coudes quand la défaillance relâchait mas nerfs (1).
Surprenais-je , par exemple, dans nos registres, dès le commencement de mon étude, quelques signes des émotions, un écho des troubles encore lointains,
(1) Une part (un peu extérieure) du secret de la Ligue est dans la Satyre Ménippée. On 'a appelé cette satyre le Charivari de 1593. Une autre part se trouve —je laisse de côté L'Estoille si connu — dans les pamplets souvent assez infâmes, dans les sermons non beaucoup plus louables, objets rares de la recherche des curieux : Le Banquet et après dinée du comte d'Arête, les sermons de la simulée conversion et nullité de la prétendue absolution de Bourbon, prince de Béarn, à Saint-Denis, etc. Mais une bonne part aussi peut être demandée aux vrais poètes contemporains, à Ronsard, à d'Aubigné. Ces deux hommes, qui ne se sont pas connus peut-être, se touchent dans toutes les bibliothèques, mais ont servi surtout jusqu'à présent, le premier principalement, à la délectation des lettrés. (Je parle de d'Auhigné, poëte, non de d'Aubigné historien). Leurs colères religieuses et politiques n'avaient pas encore été mises en présence. Je livre donc au lecteur les rapprochements que la fréquentation des deux poètes m'a fait faire.
je me rappelais le poëtetiré eruellemenl de ses loisirs
sacrés :
Je faisois ces sonnets en l'antre Piéride
Quand on vid tout un peuple en fureur se ruer (i).
Des trois poëtes principaux contemporains de Henri III, Ronsard et d'Aubigné me soutenaient surtout. Il serait permis de s'imaginer dans le premier, païen et grec (du xvie siècle), un homme inaccessible aux douleurs et aux joies du commun des vivants , on se tromperait. Ronsard, le poëte de la forme avant tout, supérieur par l'arrangement, par la science des images et des mots, n'était aucunement étranger aux agitations, aux troubles, aux intérêts de son temps, affirmant encore en cela sa supériorité sur la file de ses imitateurs, et prouvant que la forme puissante ou parfaite n'est que le résultat des réflexions longues et de la justesse de l'esprit. Dire quelle animation le second portait dans les querelles du prêche et de la chaire, clans les batailles de l'épée, serait injure au lecteur. D'Aubigné est le xvie siècle même. Son âme, comme sa poésie, vit tout entière dans la politique, dans la religion. Obscur souvent, incorrect aussi, assez souvent, il trouve parfois, dans sa promptitude naturelle, des images, dans son indignation et dans sa colère, une force, qui permettent, bien de l'écouter après Ronsard.
(i) Ronsard, t I, p. 386, Amours diverses. Edition de P. Jannet.
Je marchais, en me rendant au dépôt de nos archives, entre les deux voix, la voix savante et la voix hautaine, celle du païen et du catholique, celle du capitaine et du protestant, toutes les deux très-irritées. La poussière des pages remuées les excitait encore.
Si nos registres me montraient les calvinistes en proie aux haines de la bourgeoisie abbevilloise, si je croyais entendre dans la chapelle de l'Echevinage la parole âpre du cordelier Raimberf, dans l'église de Sainte-Catherine, celle du curé Cavillon, dans les églises de Saint-André, de Saint-Gilles, de Saint- Georges, celles des curés Siileri, Pérache, Gambier, j'y reconnaissais sonnant, avec l'accent picard en plus et les élégances de la cour en moins, les préventions, les colères du poëte de Charles IX. Pour Ronsard, les prêches du xvie siècle sont aussi damnables qu'étaient condamnables pour Horace les mystères de Cotytto. Il a dessiné quelques portraits des protestants et de leurs ministres. Je meurs, dit-il,
Je meurs quand je les voy par troupes incognues Marcher aux carrefours, ou au milieu des rues, Et dire que la France est en piteux estât Et que les Guysiens auront bien tost le mat. Je meurs quand je les voy enflez de vanteries Semans de toutes parts cent mille menteries, Etc (1).
(1) T. VII, Discours, p. 71, {Remontrances au peupU de France).
El je voyais moi-même se dresser les personnages grotesques sur les écritures du xvie siècle. Certes, les curés de nos paroisses ne pouvaient se figurer les ministres calvinistes, leurs bêtes noires, sous un aspect plus noir que ne les peignait le poëte, et il ne me déplaisait pas de retrouver spécimen de leurs invectives en meilleur langage dans les vers élevés à plus clémente école cependant. Virgile, Homère, Anacréon et Pindare eussent-ils souri toujours à ces aménités? Prince, disait le poëte, devant moi, au prince de Gondé, en chargeant les ministres calvinistes,
Prince, si vous n'aviez votre rang oublié,
Et si vostre œil estoit tant soit peu deslié,
Vous cognoistriez bien tost que les ministres vostres
Sont, certes je le sçay, plus raeschans que les nostres.
Ils sont simples d'habits, d'honneur ambitieux;
Ils sont doux au parler, le cœur est glorieux ;
Leur front est vergongneux, leurs âmes eshontées ;
Les uns sont apostats, les autres sont athées,
Les autres par sur tous veulent le premier lieu ;
Les autres sont jaloux du paradis de Dieu,
Le promettant à ceux qui leurs songes ensuivent ;
Les autres sont menteurs, sophistes qui escrivent
Sur la parole saincte, et en mille façons
Tourmentent l'Evangile et en font des chansons (1).
Soldars, disait-il ensuite aux troupes catholiques,
Ne craignez point aussi, vous, bandes martialles, Les corps effeminez des ministres si pilles
(1) T. VII, Discours, p. 75, (Remontrances au peuple de France).
Qui font si triste mine, et qui tournent aux deux, En faisant leurs sermons, la prunelle des yeux (1).
Et je le voyais peindre encore ces prédicants , comme il les appelle, « pasles de visage » et dans leurs vêtements :
Ces habits grands et Ions, Ces reistres importans qui tombent aux talons,
Ces toques à rebras
Et dessous un bonnet quelquefois de taftas Quelquefois de velours (2).
Je l'entendais adresser particulièrement ses injures au propagateur principal de la Réforme en France, à Calvin, le qualifiant de toutes les épithètes qu'on ne trouve et n'amasse qu'en temps de guerres civiles ou religieuses :
Je ne sçay quel yvrongne, apostat Augustin, Un picard usurier, un teneur de raquette, Un mocqueur, un pipeur, un bon nieur de debte Qui vend un bénéfice et à deux et à trois, Un paillard, un causeur, un renyé François, Etc I (3).
Quand, sous mes yeux, dans la cour de l'Echcvinage, montait, sans devenir très-fanatique cependant, la colère des bourgeois d'Abbeville contre les ennemis de l'autorité romaine, sous mes yeux aussi, au loin, passaient ces ennemis dans les laides pourlraictures
(l)/6trf., p. 79.
(2) T. Vil, Réponse de P. de Ronsard, etc., p. 117.
(3) T. VII, p. 57. — Nous sommes loin du portrait donné par M. Guizot.
qu'en donne le poète (1), et l'imagination des bourgeois devenant un instant la mienne, je distinguais dans le corps de Luther le serpent de l'Opinion (2).
Mais la voix opposée s'élevait à son tour, et tandis que Ronsard accusait les Huguenots de renier Dieu, d'Aubigné criait à !a France même :
Tes superstitions et tes coustumes folles,
De Dieu qui te l'rappoit, te poussoient aux idoles.
Rien n'estoit honore' parmi toi que le vice. Au ciel estoit bannie, en pleurant, la Justice, L'Eglise au sec désert, la Vérité après (3).
L'homme dont la petite-fille , presque reine de France, devait un jour condamner à la ruine, au reniement ou à l'exil, les petits-fils des fidèles sauvés par le sec désert, tonnait contre le parti romain
Dont le principal soing
Est de mettre à jamais au lyrannique poing De la beste de Rome un sceptre qui commande L'Europe, et encor plus que l'Europe n'est grande (4).
On voit saus qu'on s'cstonne, ajoutait-il,
La pantouflie crotter les fleurs de la couronne (5).
(1) Ihid., p. GO.
(2) Ibid., p. 64.
(3) Les Tragiques, p. 52. Edition due aux soins de M. Ludovic Lalanne, dans la bibliothèque de M. P. Jannet.
(4) Tragiques, p. 68, (Misères).
(5) Ibid.
Il taisait parler le pape lui-même :
Je dispense, dit-il, du droict contre le droict. Celui que j'ai damné, quand le ciel le voudroit,
Ne peut estre sauvé (1).
Je fai de boue un roi, je mets les rois aux fanges, Je fai les saincts, sous moi obéissent les anges (2).
Les prédicateurs m'avaient renvoyé, pour leur plus grand honneur, au poëte catholique; il m'était impossible de ne pas entendre le poëte de la Réforme répondant au nom des prédicants. Les prédicateurs accusaient les prédicants de tourmenter l'Evangile; le défenseur de l'Evangile prêché au désert, répliquait en capitaine de sa foi :
Mais dessous les autels des idoles j'advise Le visage meurtri de la captive Eglise Qui à sa délivrance, aux despens des hazards, M'appelle (3).
L'Eglise captive était une des images qui hantaient sa pensée ; il la peignait sous celle forme, et les accessoires du psaume et du luth indiquaient bien, dans la prisonnière, son Eglise, l'Eglise de ses compagnons de croyance et de guerre :
(1) C'est, avec peu d'excès, la prétention mise par Dante dans la bouche du pape Boniface VIII :
Lo Ciel poss'io serrare e disserrare.
In fer no, canto XXVII.
{'l) Ibid., p. 69, 'Misères).
(3) D'Anbigné, les Tragiques, pp. 81-32, (Mnères).
Elle a les fers aux pieds, sur les géhennes assises,
A sa gorge la corde et le fer inhumain,
Un pseaume dans la bouche (l) et un luth en la main (2).
Je ne pouvais donc plus m'étonner d'entendre le poëte calviniste traiter les prédicateurs à peu près comme le poëte catholique avait traité les prédicants :
Un prescheur mercenaire, hypocrite effronté, De qui Sathan avoit le savoir acheté A-il pas tant cerché fleurs et couleurs nouvelles Qu'il habille en martyr le bourreau des fldèles ? Il nomme bel exemple une tragique horreur, Le massacre justice, un zèle la fureur ;
(1) Le psaume venait tout naturellement dans les vers du poëte calviniste :
Encontre le tambour qui gronde Le psalme esleve son doux ton,
dit-il ailleurs. Les Tragiques, p. 24, (préface).
(2) Les Tragiques, p. 72, (Misères) ; avec non moins d'énergie Théodore de Beze se représentait l'Eglise de Sésus-Christ :
. . . . Quand vous tous je rassemble Rois et Seigneurs, bergers, brebis ensemble, Il m'est advis que mon conte ne trouve, J'en voy les uns aux pattes de la Louve : J'en voy les uns qui ont les cœurs faillis, Autres aussi en leurs parcs assaillis.
Je voy un masque avec sa maigre mine Qui fait trembler les lieux où il chemine : Je voy le Loup qui trois couronnes porte Environné de bestes de sa sorte :
Je voy des loups desguisez en brebis, D'autres j'en voy qui tournent leurs habits Je voy les feux bruslans en lieux divers :
Epistre a l'Eglise de Nostre Seigneur, en tête des Pseaumes mis en rimes françoises.
il plaint un roi sanglant (i;, surtout il le veut plaindre
Qu'il ne pût en vivant assez d'àmes esteindre;
Il faiet vaillant eelui qui n'a veu les hazards,
Studieux l'ennemi des lettres et des arts,
Chaste le mal-heureux au nom duquel je tremble (2).
Etc (3)
Et tous les autres vers du poète irrité voltigeaient dans mon souvenir contre les gens d'église catholiques (4), contre certains ordres de cette église; contre les Dominicains :
Les sectateurs ardentz du meurtrier Dominique (5). Contre les jésuites :
Voilà vostre évangile, ô vermine espagnolle, Je dis vostre évangile, engeance de Loyole,
(1) Charles IX.
(2) Henri UI,
(3) Les Tragiques, p. 79-80, (Princes).
(4) Ainsi dans la Chambre dorée : (Tragiques, p. 145) :
Et vous qui le faux nom de l'Eglise prenez Etc
Seize vers pleins d'énergie, mais auxquels il manque je ne sais quoi, un peu de netteté, et dont Ronsard eût pu faire de très-bons vers.
(5) Les Tragiques, p. 148, la Chambre dorée. L'épithète de meurtrier est toujours accolée par d'Aubigné au nom de saint Dominique :
Ce qui fit monstrueux ce monceau de fagots, C'est que deux jacobins, envenimez cagots, Crioyent, vrais escolliers du meurtrier Dominique: • Bruslons mesme le Ciel s'il fait de l'hérétique, s Les Tragiques, p. 177, (les Feux).
Qui ne portez la paix sous le double manteau, Mais qui empoisonnez l'homicide cousteau. Etc (1).
Si j'ai trouvé trace des jésuites chez nous au temps de la Ligue, ce n'est pas, j'ai eu soin de le dire, dans nos registres échevinanx, mais dans les œuvres mêmes en prose de d'Aubigné (2), ce qui rend pour moi un peu sujette à doute l'action directe des disciples de « Loyole » sur les Abbevillois de 1589 à
Le vieux clergé, bien qu'ayant alors un rayon dans la Pléiade par l'illustre et modéré Pontus de Thiard, n'a pas de chance dans les jugements des deux poètes, de foi ou de confession si différente, qui jetaient leur mot dans toutes mes lectures. Quand, pour être certain de rester dans la justice, je me tenais sur la réserve et mettais le lecteur en garde contre certaines assertions de Formentin ou de Devérité, accusateurs des ecclésiastiques de la ville, je ne pouvais repousser de ma pensée quelques aveux du poëte catholique, te bénéficiaire de Bellozanne n'est pas tendre aux « prestres. » Si, dit-il aux protestants,
(t) Misères, p. 69. Et encore :
Si tu pouvois conoistre, ainsi que je conois, Combien je voy lier de princes et de rois, Par les venins subtils de la bande hypocrite, Tar l'arsenic qu'espand l'engeance loyolite!
P. 54, (les Fers).
(2) Hist. univ. éd. d'Amsterdam, 1626, t. 111, Uv. IV, ol. 469.
Si vous n'eussiez parlé que d'amender l'Eglise,
Que d'oster les abus de l'avare prestrise,
Je vous eusse suivy, et n'eusse pas esté
Le moindre des suivans qui vous ont escouté (1).
Les conditions, les garanties de sagesse, d'âge, de science, qu'il réclame pour les prêtres et pour les évêques ne sont pas exposées certainement sans quelque esprit de satyre :
11 ne faut qu'un jeune homme Soit evesque ou abbé ou cardinal de Rome.
11 faut certainement qu'il ait le nom de prestre (Prostré veut dire vieil) ; c'est ahn qu'il puisse estre De cent mille péchez en son office franc, Que la jeunesse donne en la chaleur du sang.
On ne doit en l'Eglise evesque recevoir
S'il n'est vieil, s'il ne presche et s'il n'est de sçavoir (2).
Et que penser de cette concession énorme au prince de Condé :
nà ! prince, je scay bien Que la plus grande part des prestres ne vaut rien ; Mais l'Eglise de Dieu e st saincte et véritable, Ses mystères sacrez, et sa voix perdurable (3).
(1) T. VII, p. 69 (Discours, Remontrances au peuple de France). A voir aussi douze vers de la p. 110 :
Il est vray que le temps qui tout change et destruit Elc
Hesponse de Pierre de Ronsard aux injures, etc.
(2) Jbid., p. 66. [Discours, Rernont-ances au peuple de France).
(3) Ibid., p. 75. (Discours. — Remontrance au peuple de