‹ La Ligue a Abbeville, 1576-1594 (volume 2)Chapitre 17 sur 43 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

0 Raimbert, Cavillon, Silleri, Gambier, m'écriais-je en entendant parler de la sorte l'ennemi du protestantisme, le coup est rude, mais peut-être Ronsard sacrifiait-il ainsi, pour le besoin de la défense, le clergé à l'Eglise; peut-être dans ses bonnes intentions, n'étiez-vous (et non pas vous, pauvres petits religieux ou curés, mais vos abbés et vos évêques), que la part du feu.

Accord d'ailleurs des deux poètes sur les misères du temps. Etant, en qualité de poètes, les plus hommes qu'il est possible d'être, ils ne pouvaient beaucoup différer sur les questions d'humanité.

Si je voyais en 1588 les querelles religieuses grossir, se transformer en politique envenimée; si les registres de l'échevinage me montraient des suspects recherchés , mandés , interrogés, admonestés, menacés, bannis; si, en ces mêmes registres, m'apparaissaient les malheurs de la guerre, les misères des champs, je n'avais qu'à ouvrir l'un ou l'autre, le catholique ou le protestant, je trouvais une voix française. Le catholique d'abord me représentait l'effet des querelles religieuses : les partis appelant à leur aide l'étranger ; la division dans les familles mêmes; l'ordre rompu, les lois oubliées (1) :

France). Je n'ai pas hesoin dp rappeler que le prince de Condé fut tué à la bataille de Jarnac et que ces vers sont par conséquent bien antérieurs à la Ligue.

(1) Ronsard accuse particulièrement ses adversaires religieux. On ne peut lui en vouloir.

Ce monstre (l'opinion, — nous dirions l'esprit de parti ou de secte),

Ce monstre que j'ay dit met la France en campagne,

Mendiant le secours de Savoye et d'Espagne,

Et de la nation qui, prompte au tabourin,

Boit le large Danube et les ondes du Rhin.

Ce monstre arme le bis contre son propre père,

Et le frère (ô* malheur !) arme contre son frère,

La sœur contre la sœur, et les cousins germains

Au sang de leurs cousins veulent tremper leurs mains;

L'oncle hait son nepveu, le serviteur son maistre ;

La femme ne veut plus son mari recongnoistre;

Les enfans sans raison disputent de la foy,

Et tout à l'abandon va sans ordre et sans loy

Tout va de pis en pis ; le sujet a brisé

Le serment qu'il devoit à son roy mesprisé

Etc (I).

Le protestant ne déplorait pas en termes moins vifs les divisions civiles et religieuses :

L'homme est en proie à l'homme, un loup à son pareil. Le père estrangle au lict le fils, et le cercueil

(I) Ronsard, t. VII, p. 14, les Discours. — (Discours des Misères de ce temps.) Le thème qui, dans les malheurs civils, ne change pas avec les langues, était le même eu latin et en français; l'auteur espagnol de vers imprimés à la suite du Vindiciœ contra lyrannos (édition d'Amsterdam, 1660), disait en s'adressant à la France :

Cur populus bello regem, populumque vicissim

Rex petit? indigno terra cruore vubet ? Cur fratrem frater lacérât? cur viscera civis In sua crudeles ipsa acuit gladios?

Unde anirais novus iste furor?

Alphonsus Menesius Bbnavides.

Préparé par le tils sollicite le père.

Le frère avant le temps hérite de son frère

les pitoyables mères

Pressent a l'estomac leurs enfans reperdus

Quand les tambonts François sont de loiu entendus (l).

Ou, s'adressant à la reine Catherine de Médicis :

Tu as veu. . . . deux camps

Tons deux François, to îs deux ennemis de la France, Tous deux exécuteurs de ton impatience, Tous deux la pasle horreur du peuple ruiné (2).

Et à la France elle-même :

O France désolée! ô terre sanguinaire:

Je veux peindre la France une mère affligée Qui est, entre ses bras, de deux enfans chargée...

Ces deux enfants se battent sur le sein maternel, se déchirent d'ongles, de poings, de pieds, font jaillir dans leurs combats, et sans en profiter, tout le lait de la poitrine dévouée , et de la mère mourante arrachent ce cri :

Or, vivez de venin, sanglante geniture;

Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture ! (3).

Lorsque, songeant à toutes ces horreurs de la guerre civile, je passais devant notre église de Saint- Vulfran et rencontrais des yeux, parmi les sculptures

(1) D'Aubigné, les Misères, p. 37-38.

(2) Misères, p. '55.

(3) D'Aubigné, Misères, p. 34-35.

du portail, la barque sur laquelle luttent avec acharnement deux personnages inconnus, je me rappelais cette peinture des Tragiques :

La Franco donc ainsi est pareille au vaisseau Qui outragé des vents, des rochers et de l'eau, Loge deux ennemis; l'un tient avec sa troupe La proue, et l'autre a pris sa retraite à la poupe (1).

Ainsi les deux poètes écrivaient les Misères de leur temps. Les plaintes de Ronsard contiennent quelques hardiesses qu'il ne craignait pas d'adresser à h reinemère;

D'une plume de fer sur un papier d'acier.

D'Aubigné, lui, ref rogné comme un Michel- Ange militaire et protestant, n'adressait les siens à aucune puissance :

Sous un inique Mars, parmi les durs labeurs Qui gastent le pappier et nostre ancre de pleurs Nous avortons ces chants au milieu des armées (*2).

Ronsard juge et peint admirablement avec la vision du roële les maux de la guerre civile; ainsi, dans une adjuration à Louis, prince de Condé :

Hà, prince, c'est assez, c'est assez guerroyé. Vostre frère avant Tâ^e au sepulchre envoyé, Li'S playes dont la France est sous vous affligée, Et les mains di s larrons dont elle est saccagée, Les loix et le païs si riche et si puissant,

(1) D'Aubigné, les Misères, p. 36.

(2) D'Aubigné, les Misères, p. 33.

Depuis douze cens ans aux armes fleurissant,

L'extrême cruauté des meurtres et des flammes,

La mort des jouvenceaux, la complainte des femmes,

Et le cry des vieillards qui tiennent embrassez

En leurs tremblantes mains leurs enfans trespassez,

Et du peuple mangé les souspirs et les larmes

Vous devroient esmouvoir à mettre bas les armes (1).

Bien mieux, il a prévu et il prédit en vrai vates (j'écrirais voyant pour d'Aubigné), les luttes de la Ligue :

Le Roy (dit-on) n'aura jamais d'en fans (2), Son héritier (3) dès ses plus jeunes ans Aymé la guerre, il est haut de courage, Prompt et actif, il est caut, il est sage; Bref c'est un foudre, un astre des combats ; Et toutesfois ne le voudra-t-on pas En survivance ; ah ! que de fiers gendarmes, Ah! que de feux ! que d'horribles alarmes ! Que de pitié ! que de sang ! que de morts ! Que d'étraugers ancreront en nos ports ! Tout est perdu, la France esta son terme, Si le bon Dieu, comme le feu saint Hernie. Ne fait descendre en l'esprit d'un tel Roy Son Esprit Sainct pour le ranger à soy (4).

Déjà en 1580, le spectre de ce temps là hantait son esprit, et ses vers sont pleins de prédictions si-

;i) T. VII, Discours, Remontrance au peuple de France, p. 77.

(2) L'éditeur a fait remarquer avec raison que la pièce ne fut pas publiée probablement du vivant de Ronsard.

(3) Henri de Navarre.

(4) T. VI, le Recueil des Poèmes, p. 330, {Caprice au seigneur Simon Nicolas).

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nistres. Ces devins, dit-il, qui découvrent dans les astres les secrels de l'avenir,

Prédisent qu'en quatre ans (Saturne étant le guide) Nous verrons tout ce monde une campaigne vuide ; Le peuple carnassier la noblesse tuer, Et des princes l'estat s'altérer et muer, Comme si Dieu vouloit nous punir en son ire, Faire un autre chaos et son œuvre destruire Par le fer, parla peste, et embraser le sein De l'air pour estouffer le pauvre genre humain (i).

Quels sont les causes de tous ces maux ? d' Aubigné dit ouvertement l'esprit italien, la peste florentine. Ronsard accuserait la même influence peut être s'il n'avait pour Rome et pour Florence le respect du catholique et du maître en l'art païen du langage. Tous deux sont d'accord contre les Italiens introduits en France par les Médicis, venus derrière la reine Catherine, trop écoutés par ses iîls ; ils ont en même antipathie ces esprits déliés et ces mains rapaces.

D'Aubigné, s'adressant à Catherine, lui reproche d'avoir fait la France « gibier d'Italie (2). »

Il s'indigne de la place prise en France par les intrigants d'outre- monts (3) :

(1) T. I, Amours diverses, p. 369.

(2) Misères, p. 54.

(3) L'injure ne doit pas porter sur les Italiens qui sont un grand, intelligent et, en général, vertueux peuple, mais sur ces hommes de toutes les nations qui vont hors de leur pays, sans que le malheur des révolutions les en chasse, chercher fortune autrement que par le travail. Ceux-là, sont des intrigants, et tels étaient les Italiens de Catherine.

On fraude de son bien Un François naturel pour un Italien (1).

Quant à Konsard, il n'y a qu'à applaudir à la franchise française avec laquelle le poëte courtisan, mais sincère et souvent énergique, s'élève contre les raffinés de proie qui dévorent la substance de la France. Ce n'est pas à la reine, il est vrai, mais au trésorier de l'espargne, qu'aux approches des troubles de la Ligue, il dénonce les Italiens vivant de la France :

Il faut chasser quelques Italiens, Les vrays corbeaux ravisseurs de nos biens, A qui la chair et la graisse est donnée ; Etc (2).

Dans la période des vingt ans parcourue par mon étude, la date se présenta, en effet, où je revis les anciens maux des guerres civiles de nouveau déchaînés. Si le scribe do l'Echevinage me montrait dans la ville les réfugiés affamés des campagnes, d'Aubigné me montrait les campagnes elles-mêmes :

Les villages champestres

Sans portes et planchers, sans meubles et fenestres, Font une mine affreuse (3).

Ainsi m'apparaissaient, à travers les lignes des vieux registres, entre les plaintes, entre les remon-

(1) Princes, p. 93.

(2) Ronsard, t. VI, p. 266 (les Poèmes, livre second).

(3) D'Aubigné, p. 41 (les Misères). Je passe le reste de la description qui regarde d'autres pays que le nôtre, je l'espère.

trances, les villages dévastés, la misère des champs si souvent rappelée dans nos archives.

Suivais-je, pendant la guerre même, les milices bourgeoises dans leurs corps-de-garde sur les remparts; épiais-je, la nuit, le sommeil agité des bourgeois tandis que le silence de la ville me faisait saisir le cri de désolation des campagnes, je me sentais des tentations de crier au cinquantenier fatigué de veilles, au bourgeois rêvant sous son toit inquiet :

Encor' vous bien-heureux qui aux villes fermées,

D'un mestier incognu avez les mains armées,

Qui goustez en la peur l'alternatif sommeil

De qui le repos est à la fièvre pareil ;

Mais je te plains, rustic, qui, ayant, la journée,

Une piteuse vie en tes sueurs traînée,

Reçois au soir les coups, l'injure et le tourment (I).

Si, plus tard le maïeur de Maupin, dans une représentation au roi, montrait les paysans mourant au coin des haies (2), je ne pouvais, dans mon horreur et ma pitié, m'étonner cependant :

Ne voit-on pas des-jà dès trois lustres passez Que les peuples fuyards des villages chassez Vivent dans les forests (3).

D'accord aussi étaient les deux poètes contre les taxes croissantes.

(1) D'Aubigné, p. 39, (les Misères).

(2) Harangue du 18 décembre 1594.

(3) D'Aubigné, les Misères, p. 39.

Certes, il sera assez souvent question dans le cours de notre travail, d'impôts, de finances, et sans être dans le secret des cours précédentes ou de la cour présente, nous pourrons soupçonner quelques gaspillages. Sur toutes ces questions mes guides avaient aussi leurs avis et s'expliquaient en bons termes.

Je dois le dire, c'est le poëte de la cour, c'est Ronsard, qui s'inquiète le plus souvent des charges nouvelles imposées aux provinces, qui proteste contre la gabelle, contre les tailles, qui s'élève contre les constructions ruineuses de la reine-mère.

Serait-il étonnant qu'il y eut eu dans Ronsard un homme d'Etat inconnu?

Dès le temps de Charles IX, le poëte reconnaissait la lourdeur des impôts, sans en méconnaître la nécessité :

Je sçay combien nostre prince a souffrance D'argent (le nerf des guerres), et j'entens Crier au camp les soldats mal-contens ; J'oy d'autre part la province affligée D'imposts, tributs, et de tailles mange'e, Qui donne sang et entrailles au Roy, A. longs soupirs se lamentant de quoy Rien n'est paye', sans que pourtant on laisse De la charger d'une angoisseuse presse ; Comme le fleuve en la marine court, Tout cet argent tire devers la court (1).

Charles IX avait à peine laissé la place à Henri III

(l) T. VI, les Poèmes, second livre, (au trésorier de l'espargne), p. 265.

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que Ronsard représentait en vers vigoureux les plaintes récentes du peuple sons la charge des impôts :

Les villes grorameloient, et vouloient les villages

Secouer de leur col le dur joug des truages,

Et le faix des tributs, douanes et impos,

Fardeaux demesurez qui accabloient leur dos.

Le sel, don de la mer, salive de Neptune,

Fut vendu chèrement à la pauvre commune ;

Sur le bled, sur le vin, tailles on imposa;

La France toute en peur depuis n'en reposa.

Chacun se défioit ainsi qu'on se défie

Quand un prince sans hoirs et sans masles dévie (1).

Ronsard soupçonnait déjà cependant les ressources possibles, même en ce temps et relativement à ce temps, de la France, et exposait ainsi, en vers plus sages qu'héroïques, l'effet politique des bonnes finances :

Si des François l'innombrable finance

Alloit par ordre, et par juste dépance,

Chacun pourroit aisément s'en sentir,

Et si n'auroit au cœur un repentir

De hazarder pour le Prince la vie.

Quand des François la bourse est bien garnie,

Et quand l'argent s'y conte à grands monceaux,

Quand l'or y court comme l'onde aux ruisseaux,

Chacun bénit le Prince et sa couronne;

A le servir chaudement on s'addonne,

On meurt pour luy. Mais quand l'argent défaut,

L'esprit languit, et le cœur n.'est plus chaud (2).

(1) T. VII, EpUaphes, p. 188.

(2) T. VI, les Poèmes, (au trésorier de l'espargne), p. 267.

— xcvin —

Aux approches des troubles de la Ligue, Ronsard écrivait hardiment au trésorier de l'espargne :

Il ne faut plus que la Royne bastisse,

Ny que sa chaux nos trésors appetisse;

Molins suffit sans en bastir ailleurs.

Peintres, maçons, engraveurs, entailleurs

Succent l'espargne avec leurs piperies.

Mais que lui sert son lieu des Thuilleries?

De rien, Moreau, ce n'est que vanité ;

Devant cent ans sera deshabité,

Et n'y aura ny fenestre ny salle,

Leton entier, corniche ny ovalle.

Son plus certain, son palais le plus beau,

C'est saint Denis, quand, auprès du tombeau

De son mary, dormira trespassée,

A joinctes mains, à clos yeux renversée (1).

D'Aubigné, soldat et théologien, préoccupé surtout des intérêts religieux et des faits de guerre, est plus bref sur ces questions d'argent, mais non moins énergique :

On traitte des moyens et des ruses nouvelles Pour succer et le sang et les chiches moelles

Du peuple ruiné (2).

► Il précise quelquefois d'un vers net. Si j'entendais

les bourgeois d'Abbeville se plaindre des taxes mises

à Saint-Valéry par le duc d'Aumale sur le commerce

de la Somme, je me rappelais le rude partisan :

On resserre d'impost le trafic des rivières (3)

(1; T. VI, les Poèmes, livre second, p. 266.

(2) P. 93, (Princes).

(3) P. 50, (les Misères).

Mieux que nos anciens historiens en possession de crédit, les deux poètes me faisaient saisir la marche des événements, m'en montraient les points de départ, les causes, les tins, les effets.

Si je voyais dans nos registres décroître l'autorité royale et grandir la popularité des princes lorrains, je me rappelais la place que ces princes tiennent déjà dans l'opinion du poëtc si attaché cependant à la maison royale. L'admiration commune pour la famille de Lorraine était entrée dans l'âme de Ronsard. La popularité des princes de cette famille datait de loin et avait précédé de beaucoup les premières étincelles de la Ligue. La défense de Metz, par François de Guise, y avait largement contribué et la justifiait. Les vers de Ronsard exaltaient ce grand fait d'armes de 1560, et, lors de mes dernières corrections d'épreuves en 1871, je me sentais moi-même entraîné à relire « la harangue que fit Monseigneur le duc de Guise aux soldats de Metz, le jour qu'il pensoit avoir l'assault (1) : »

Nul

Eust-il le bras de Mars, la langue de Mercure

S'il n'est brave au combat je ne l'estime point.

Vous souvienne, soldats, en quelie adversité

Seroit réduite, helas i ceste belle cité

Si vous la laissez prendre

(1) T. VI, les Poèmes, livre premier, p. '.'8.

Je me rappelais la « Prosopopée de feu François de Lorraine, duc de Guise (1) : »

Pour tombe dressez-moy de Mets la grande ville, Les grands murs de Calais, et ceux de Thionville ;

* Gravez-y mes assauts, mes combats et mes guerres...

Je faisais enfin un retour plein de douleur vers les événements récents et me disais : ah ! si Metz avait pu avoir, il y a six mois, pour défenseur, Guise ou Fabert î

Les Guise affirmaient, la voix publique répétait,

(et Ronsard se faisait l'écho des princes et du public),

que la maison de Lorraine descendait de Charlemagne

et de Godefroy de Bouillon. Le poëte écrivait, en

1560, « au très-illustre prince Charles, cardinal de

Lorraine (2) : »

Si je voulois ta gloire enrichir par les faits Et par les gestes vieux que tes pères ont faits ; Si je voulois chanter ton ayeul Charlemagne, Et ses combats gaignés en Fiance et en Espagne Lorsque les Sarrazins de fureur attizez Poussèrent leurs geans contre les baptisez ; Si je voulois chanter les chrestiennes armées De Godefroy vainqueur des villes Idumées, Les faits du roy René (3), et combien de harnois

(1)T. VII, Epxtaphes, p. 193.

(2) Qui n'était pas encore celui de la Ligue, mais les vers de Ronsard étaient des titres pour une famille et restaient.

(3) Dans une autre édition :

De Beaudoin, d'Eustache.

Ton père a foudroyés dessous le roy François,

Le jour me defaudroit (1).

Les vers de Ronsard sont pleins de cette généalogie poétique.

Par une invention de poème épique, la cuirasse du défenseur de Metz rappelle dans ses ciselures les aïeux du héros :

Là le duc Godefroy

Embossé dans l'acier, vendoit devotieux Verdun, Mets et Buillon, et d'un brave courage Ainsi qu'une tempeste amenoit un orage De soldats tous armez.

Et la fin du discours au cardinal Charles de Lor raine, nous montre encore cet aïeul

Qui veit ses ridelles armées

S'orner sur le Jourdain de palmes Idumées.

Un hymne au même cardinal :

Un plus sçavant que moy

Chantera les combats de tes nobles ayeux, Dira de Godefroy etc

(1) T. V, les Hymnes, liv. 1, hymne V, p. 84. Avant Ronsard, on était allé plus loin; le poëte n'est qu'un modéré. En 1543, Edmond du Boulay avait publié à Strasbourg sa Généalogie des princes de Lorraine, chef-d'œuvre du genre (réimprimé en 1547 à Metz) , dans lequel la filiation desdits princes est remontée jusqu'à Adam. M. Charles Abel (Rabelais à Metz, Mém. de l'Académie de Metz, 1868-1869), fait remarquer que cette généalogie et d'autres analogues sont les prototypes de celles inventées pour Gargantua. Ainsi, une fois de plus, nous voyons triompher dans le bon sens le rire de Rabelais.

— en —

Une épître au même encore :

Bien que pour vostre ayeul vous vantiez Godefroy, Bien que Hierusalem en vos titres se lise...

Dans la Prosopopée même de François de Lorraine :

A moy

Issu de ces vieux Bois des terres Idumées...

Et Ronsar 1 ne se contente pas de sacrer ainsi la popularité de ses héros dans le sang de Charlemagne et dans les eaux du Jourdain, il choisit dans la famille quelques figures contemporaines et peint d'après nature des portraits d'un réalisme corrigé; ainsi le portrait du cardinal Charles 1), ainsi celui d'un duc d'Aumale qui n'est pas encore celui delà Ligue (2). Ces images remplissaient cependant, sans aucun doute, dans notre ville, les souvenirs des hommes qui ont laissé trace de leur culture d'espril, à cette date, les Tillette, les Beauvarlet, les Becquin, les Rumet, tandis que le peuple, les bons et simples bourgeois des corporations, se souvenaient de Metz défendu, de Renty témoin de la retraite de Charles- Quint, de la prise de Calais, de la prise de Thionville.

En même temps, je voyais dans le camp opposé le

(1) T. VI, le Recueil des Poèmes, p. 276-277.

(2) T. VI, le Recueil des Poèmes, p. 300.

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poète calviniste prévoir le triomphe des princes lorrains :

Quand l'édifice haut des superbes Lorrains disait-il à Catherine,

Maugré tes estançons, t'accablera les reins, Et, par toy eslevé, t'accrasera la teste (1).

D'Aubigné excelle d'ailleurs aux portraits. Il pose et fait marcher en pleine vie les personnages évoqués dans un crépuscule par nos modestes annales. Il serait inutile de dire que les héros du catholique ne sont pas du tout ceux du protestant. L'antagonisme est frappant, surtout dans les portraits de ce cardinal de Lorraine, flatté avec récidive par Ronsard et enluminé par d'Aubigné de couleurs sanguinolentes :

Perpétuel horreur à nos tristes neveux,

Ce cardinal sanglant, couleur à point suivie

Des désirs, des effects, et pareille à sa vie.

Il fut rouge de sang, de ceux qui au cercueil

Furent, hors d'aage, mis, tuez par son conseil (2).

Ne serait-on pas tenté, pensais-je, de reconnaître

en d'Aubigné un copiste d'Hugo :

Voilà l'homme rouge qui passe?

La reine Catherine de Médicis traverse fréquemment les vers de d'Aubigné; elle paraît peu au fond de nos registres. Si je l'entrevoyais cependant, de

(1) D'Aubigné, p. 56, (les Misères).

(2) Les Tragiques, fi. 62, (les Misères). On peut voir aussi sur la mort de ce cardinal les pages 296-297 (Vengeances).

loin, dans l'ombre, silencieuse, sinon inactive, la vieille figure sortait des portraits qu'en a laissés d'Aubigné sous le nom de Jésabel (1).

Tout le monde des Valois est frappé et refrappé par le poè'te. Les accusations, les peintures, les apostrophes, ne pourraient être reproduites partout (p. 37, les Misères; pp. 111-112, Princes). C'est le roi Henri III lui même qui est le centre de ce monde et c'est sur lui que d'Aubigné s'acharne.

En vain sonnait dans ma mémoire l'hymne de leste allure pour la victoire de Montcontour :

Tel qu'un petit aiglon sort

Fier et fort De dessous l'aile à sa mère, Et d'ongles crochus et longs

Aux dragons Fait guerre sortant de l'aire (2);'

En vain je me souvenais des espérances que le roi avait inspirées dans les premières années de son règne au grand Ronsard :

(1) Les Tragiques, p. 5.5-59, (Misères). Les passages ne sont pas assez concis pour une citation, mais ce souhait me revenait souvent en mémoire :

Or, ne vueille le Ciel, avoir jugé la France, A servir septante ans de gibier à Florence.

P. 55, (les Misères).

On peut lire aussi, p. 273, dans les Vengeances :

Jesabel altérée et puis yvre de sang Etc

(2) Ronsard, t. V, les Hymnes, hymne IX, p. 144.

A vous, race de Rois, princes de tant de princes, Qui tenez dessous vous deux si grandes provinces, Qui par toute l'Europe esclairez tout, ainsi Qu'un beau soleil d'esté de fiâmes esclairci, Que l'estranger admire et le sujet honore, Et dont la majesté nostre siècle redore (1).

En vain je me souvenais des espérances qu'il avait inspirées en Pologne déjà à Desportes plus flatteur et plus souple :

Le grand Henry que le ciel a faict naistre Comme un bel astre aux humains flamboyant (2).

(1) Le Bocage royal, t. III, p. 283. Ronsard, vieilli dans les familiarités royales, ami encore en deuil de Charles IX, écrivait d'ailleurs à Henri III avec une liberté qui eût épouvanté Racine, songeant au sourcil de Louis XIV :

Homme, ne pensez estre heureusement parfait; De mesme peau que nous nature vous a fait.

Ibid., p. 287.

(2) Desportes, Adieu à la Pologne. — Le trait ne porte-t-il pas contre Desportes en ce vers de d'Aubigné qui vient, de rappeler quelque grand scandale des Valois :

Leurs poètes volages Nous chantent ces douceurs comme amoureuses rages?

Les Tragiques, p. 107 (Princes).

Du même ton à peu près, Théodore de Bèze, qui avait bien quelques péchés de jeunesse sur la conscience [n'en pas avoir eût été miracle alors), disait en s'adressant aux poètes des Valois :

. . . Chantez vos feintes poésies, Dames, amours, complaintes, jalousies :

Quant est de moy, tout petit que je suis Je veux louer mon Dieu comme je puis.

Epistre à V Eglise de Nostre Seigneur en tête des Pseaumes mis en rimes françoises.

En vain je me rappelais ce compliment au roi, dont le poëte ne paraît mettre en doute l'orthodoxie en rien :

Un plus jeune escrivain que l'amour favorise Chantera la beauté, la grâce et les attraits

De celle dont les yeux tiennent vostre franchise (1).

Si j'entrevoyais de loin, à Paris, à Blois, à Saint- Cloud, la ligure aux moustaches courtes, les cheveux presque ras ou le crâne tondu du chétif et dernier Valois (2), l'image se détachait moins des vers complaisants des deux poètes familiers que des indignations et des rudesses du poëte ennemi :

Avoir ras le menton, garder la face pasle, Le geste efféminé, l'œil d'un sardanapale Etc (3).

C'est grand malheur, dit le poëte, dans une autre portrait :

Quand le royal manteau se change en une aumusse Et la couronne au froc d'un vilain picque-puce (4).

(t) Ronsard, t. V, p. 313, les Sonnets divers, xix, au roy Henri III).

(2) Buste des salles de la Renaissance au Louvre.

(3) Les Tragiques, p. 101-102, (Princes). On est forcé de passer les traits les plus caractéristiques. Voyez aussi p. 103, p. 109.

(4) Les Tragiques, p. 84-85, (Princes). La fin du dernier vers ne fait-elle pas penser à quelques-uns des jeux de mots par à-peuprès qu'Hugo a fait entrer dans ses vers de combats?

Ou s'il parle des dévolions du prince :

Cette langue qui prie a parlé des ordures,

Les mains que vous joignez ce sont des mains impures

Etc (1).

Car le calviniste, qui poursuit contre les Valois la vengeance jurée à son père après les exécutions d'Amboise, ne se fatigue pas de revenir sur Henri III, de le peindre de face, de profil, directement, par allusion, de l'accabler de sa colère, de son dédain, de son mépris. Ainsi, Tragiques, p. 97-98-99-100, Princes; ou dans les Vengeances :

0 Roy, mespris du ciel, terreur de l'univers, Herodes glorieux, n'attens riens que les vers (2).

C'est lui qu'il a visé encore lorsqu'il représente les princes

Courans à leurs plaisirs, ehontez, par les rues (3);

Lui qu'il met en parallèle avec le grand émailleur Bernard Palissy :

La France avoit mestier Que ce potier fust roy, que ce roy fust potier (4).

S'il veut accabler d'une accusation plus forte que tonte excuse possible « un prescheur mercenaire, » il découvrira parmi tous ses griefs un mensonge

(1) LesTragiques, p. 88-89, (Princes).

(2) Les Traqiques, p. 290.

(3) Les Tragiques, p. 95, (Princes).

(4) Lu Tragiques, p. 202 (les Feux).

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plus grand que tous les mensonges ; ce prescheur, dira-t-il, a fait

Chaste le malheureux au nom duquel je tremble (1).

Et quelque part il ajoutera :

Honteuses veritez, trop véritables hontes.

Néanmoins, comme pour montrer quelle déchirure font à son cœur de Français, pour en sortir, ces éruptions de colère, c'est encore avec une certaine admiration qu'il nomme quelquefois la maison de Valois qui est, malgré tout, la maison de France :

Cette haute maison, la maison de Valois

Qui s'en va dire à dieu (2) au monde et aux François (3).

Pour moi, sans faire la part du sectaire dans ces flots d'amertune, je ne pouvais oublier ce qu'Abbeville a dû au prince châtié par la muse exaspérée: exemption, un peu malgré lui peut-être, de tailles, de subsides, d'impositions ; confirmation de privilèges, et, de son plein gré incontestablement, de sa bonne volonté bien entière, la création ou la confirmation de l'établissement du bureau des pauvres; car, quel que soit le jugement que l'histoire doive en définitive porter sur le misérable et dernier prince des Valois, il est certain que sous son règne, malgré les troubles, à cause des troubles peut-être, l'œuvre

(1) Les Tragiques, p. 80, (Princes).

(2) Adieu.

(3) P. 58, {Misères).

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