‹ La Ligue a Abbeville, 1576-1594 (volume 2)Chapitre 19 sur 43 · OU · texte numérisé non relu

OU

Ce fut lors que l'on vid les lions s'embrazer Et chasser, barriquez, leur Nebucadnezer (3).

Suivais-je le roi sous les murs de Paris qu'il assiège, c'était aussi le poëte que je suivais en m'efforçant de voir de l'exagération dans quelques-unes de ses paroles :

Paris, tu es réduitte à digérer l'humain; Trois cens mille des tiens périssent par la faim Dans le tour des dix lieûs qu'à chasque paix frivole Tu donnois pour limite au pain de la parole (4);

ou, dans cette comparaison de Paris à Jérusalem assiégée par Titus :

(1) Les Tragiques, p. 104-105, (Princes).

(2) Les Tragiques, p. 253, (les Fers).

(3) Les Tragiques, p. 201 , (les Feux).

(4) Les Tragiques, p. 254, (les Fers). La limite dont il est question dans ces vers est celle qui interdisait à la prédication calviniste l'approche de Paris.

Tes bouttefeux prendront le faux nom de zéle's. Tu mangeras comme elle un jour la chair humaine Etc (l)

Si je voyais le duc de Parme, Alexandre Famèse, marcher au secours de Rouen contre le roi, je me rappelais d'Aubigné regrettant

Le bel or monnoyé Dont bien tost se verra le Parmesan payé En la façon que fut salarié Gonsalve (2).

Si je voyais s'avancer les Espagnols dans le Ponthieu, je tremblais. « Ces mi-mores (3) hautains, pensais je avec le poëte,

N'ont d'autres points d'honneur que d'estre impitoyables

Corbeaux courans aux morts et aux gibets en joye, S'esgayants dans le sang, et jouants de leur proye(4).

Quand je voyais enfin ces mêmes Espagnols occuper Saint-Riquier ou le duc de Mansfeld assie'ger Rue; quand je voyais mettre garnison a Pont-de- Remy, dans la tour de Donqueur, dans la tour de Noyelles, je me demandais où était maintenant la frontière et je trouvais la réponse dans mes souvenirs :

(1) Les Tragiques, p. 3t0, (Jugement).

(2) Les Tragiques, p. 1 1 T, (Princes).

(3) Demi-mores

(4) Les Tragiques, p. 1 15, (la Chambre dorée).

Les villes du milieu sont les villes frontières ;

Le village se garde, et nos propres maisons

Nous sont le plus souvent garnisons et prisons (1).

La conversion du roi s'annonçait-elle;, était-elle apportée dans la ville , les prédictions calvinistes m'assaillaient. Les attentats de Châtel et de Ravaillac entrevus par le poëte devenaient, pour lui, avertissement du ciel au roi, châtiment :

Quand ta bouche renoncera Ton Dieu, ton Dieu la percera,

Quand ton cœur, desloyal mocqueur, Comme elle sera punissable, Alors Dieu percera ton cœur (2).

Malgré la date authentique de ces vers (1616) il me semblait bien reconnaître dans l'apostrophe antidatée par la forme prophétique les mécontentements de 1594 :

Je vois venir avec horreur

Le jour qu'au grand temple d'erreur

Tu feras rire l'assistance '3).

Et je le crois, cette facilité à voir des punitions de Dieu dans les crimes dirigés contre le roi se liait à une impression demeurée vive pour d'Aubigné depuis plus de vingt ans.

Lorsque je cherchais à saisir parmi les bourgeois

(1) Les Tragiques, p. 38, (Misères).

(2) D'Aubigné, préface des Tragiques, p. 27.

(3) Ibid.

délibérant à l'échevinage ce que j'appelais l'esprit démocratique en hasardant peut-être un peu le mot, je ne m'interdisais pas de poursuivre le même souffle dans mes poètes. Réponses bien diverses à l'interrogation : Ronsard libre dans ses Discours à la reine, etc., se contente d'être libre par lui-même, par son caractère ; d'Aubigné sent et pense quelquefois en juge d'Israël, en homme qui voudrait voir la poitrine des autres hommes libre comme la sienne. Malgré son dévouement à Henri IV, il a contre la royauté des préventions au moins bibliques :

Samuel tient son rang (1), juge et prophète sage, A qui ce peuple sot, friand de son dommage, Demande un roi (2).

Et me complaisant dans cette étude, qui m'écartait, il est vrai, un peu d'Abbeville, mais ne faisait pas diversion tout à fait inutile au long travail, j'allais plus loin, je cherchais à entrer plus complètement dans la pensée du calviniste, à me rendre compte de cette pensée, à y surprendre le secret de beaucoup d'autres peut-être du même parti. Et de même que nos registres échevinaux me montraient les bourgeois disposés à élargir, à étendre, l'indépendance, l'autorité de la commune, je croyais voir le capitaine penseur et le gentilhomme savant disposé à défendre les droits, la dignité des caractères et l'indépendance au

(1) Le rang de Jephthé.

(2) Les Tragiques, p. 149, (la Chambre duré?).

moins de race ou de classe. Ce n'est pas de la démocratie probablement, mais de l'aristocratie fière et libre, qu'il faut, pensais-je, voir dans ces vers :

Nos pères cstoient francs : nous qui sommes si braves (1), Nous lairrons des enfants qui seront nez esclaves (2).

C'est toujours de la fierté et de l'honneur bien exprimé.

(1) Vaniteux.

(2) Les Tragiques, p. 96, (Princes). — Pour que d'Aubigné n'eût pas connu le Vindiciœ contra tyrannos, il eût fallu qu'il n'eût été ni de son temps ni protestant. Loin de moi la tentation de rouvrir ici ce traité de principis in popnlum populique in principem légitima poteslate, mais je ne m'écarterai pas de la compagnie des poètes en demandant un résumé de quelques opinions du livre à l'espagnol Benavides ; je ne m'écarterai pas probablement non plus des lectures de d'Aubigné. Alphonsus Menesius Benavides Gallium adloquitur. Il engage la France à écouter Erutus (nom supposé de l'auteur du Vindiciœ). Après les comparaisons d'un cheval lâché sans frein et d'une barque sans pilote portée contre les rochers, il dit :

Haud aliter, legum populo dum fraena relaxas,

Dum Régi solvis vincula, tota ruis.

At populum et regem solitis tu siste lupatis,

Ilicet antiquus restituetur honos.

Il conseille le gouvernement du royaume par les trois ordres, les états généraux :

Moribus antiquis, Regni Conventus agatur Legitimus, Statuum nomine Tergeminum.

Il déclare que ces états doivent commander au roi lui-même, le diriger comme avec un frein et une bride, lui faire plier le cou:

Hoc regum indomit^s freno distringere gressus, His placeat loris colla superba régi.

Se passer de lots serait chose nouvelle en France, et Benavides

Des idées plus républicaines^ non démocratiques encore il est vrai, mais, comme il convenait au protestant d'alors et au gentilhomme, un peu plus qu'oligarchiques, paraîtraient dans ces vers adressés aux Polonais délivrés d'Henri III :

Ha ! Sarmates rasez, vous qui, estans sans rois, Aviez le droit pour roy, et vous-mesmes pour lois, Qui. dedans l'interrègne, observiez la justice Par amour de vertu, sans craindre de supplice, Quel abus vous poussa pour venir de si loin Priser ce mesprisé (1) !

Enfin, me semblait-il, d'Aubigné n'était pas trop désolé de dire à propos de Nabuchodonosor :

Dieu refit ceste beste un roy quaud il luy pleut (2). Ou, à propos d'Hérode Agrippa :

On adoroit un roy, on fuit une charongne (3).

Cependant, le bon sens, quoique en pensent les bourgeois de tous les siècles, la justice vraie se réfugiant toujours, ayant toujours retraite assurée dans l'esprit des hommes sauvés des emportements du

évoque à l'appui des exigences du Vindiciœ un passé dont il s'exagère peut-être la force légale :

Non licuit Régi, jus, \ectigalia, censum, Aut pacem, aut forti bella gerere manu,

Connubii aut taedas, nova vel decernere pacta, Ni populus, veteri more, juberet idem.

(1) Les Tragiques, p. 99, (Princes).

(2) Les Tragiques, p. 275, (Vengeances).

(3) Ibid., p. 278, (Vengeances).

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