‹ La Ligue a Abbeville, 1576-1594 (volume 2)Chapitre 21 sur 43 · CXIX · texte numérisé non relu

CXIX

prétention des protestants d'être les seuls élus :

Les pauvres insensez ! qui ne cognoissent pas Que Dieu père commun des hommes d'iey bas Veut sauver un chacun, et que la grand'closture Du grand paradis s'ouvre à toute créature Qui croit en Jesus-Christ (l).

Et notez qu'il ne semble exclure nullement ainsi les protestants du grand paradis.

La sagesse politique, nous la rencontrions dans d'Aubigné. Tandis que les bourgeois confondaient les conditions de leur liberté avec celles d'une domination religieuse aux mains d'un parti, d'Aubigné voyait la liberté de tous dans une protection impartiale exercée par Je prince. C'est pendant la guerre même que, s'adressant au roi, il lui donnait ces conseils :

Henri, qui tous les jours vas prodiguant ta vie, Pour remettre le règne, oster la tyrannie, Ennemi des tyraus, ressource des vrais rois, Quand le sceptre des lis joindra le navarrois, Souvien-toi de quel œil, de quelle vigilance Tu vois et remédie aux mal-heurs de la France; Souvien-toi quelque jour combien sont ignorans Ceux qui pour estre rois veulent estre tyrans (2).

Ces rapprochements ne nous amènent-ils pas à une réflexion co >i ploiement étrangère aux habitudes de pensée du xvie siècle, encore incomplètement accueillie de notre temps, mais qui n'aura bientôt

(1) T. VU, p. 18, (Discours des misères de ce temps).

(2) Les Tragiques, p. 49, (Misères).

plus qu'à choisir entre les preuves et les justifications? Dans les querelles qui arment les hommes les uns contre les autres, il y a bien moins de coquins que ne le croient et crient, pendant le combat, les passionnés mis hors de sens par la lutte même. Cette découverte n'est plus à faire et l'humanité n'en est pas assez heureuse encore. Les retours d'une philosophie impartiale sur le passé la confirment cependant de jour en jour; l'expérience l'établira de plus en plus en marchant. Un fait, par exemple, n'admet plus de doute aujourd'hui : pris en masses, les protestants et les catholiques du xvie siècle ne se devaient rien. Aussi braves gens, aussi sincères, aussi religieux sans contredit, étaient ceux qui chantaient les psaumes en français et ceux qui entendaient la messe en latin, mais comment le plus sage ou le plus éloquent des hommes, Platon avec la langue de Cicéron, aurait-il pu leur faire accepter cette vérité honorable? Comment aurait-on pu les condamner à l'estime réciproque? Quelle parole de justice eût eu chance d'être entendue au milieu des apostrophes exaspérées? Les injures échangées alors, nous venons d'en avoir et nous en avons eu pendant tout le cours de notre étude des échantillons : idolâtrie, athéisme, accusation de tous les vices, les noms les plus odieux trouvés à peine suffisants aux haines, et cela dans la bouche des plus honnêtes, de ceux qui n'étaient ni pour une goutte de sang dans les assassinats ou les

massacres, ni pour une voix dans les condamnations, ni pour un tison dans les bûchers. Philosophie , science acquise, incontestée, n'y font rien ; il en a été de même dans tous les temps; dans tous les temps, (les faits examinés en toute bonne foi le prouveront), les manières de voir, de sentir, déjuger, sont nécessairement fausses à quelque degré pour les acteurs de la sérieuse comédie humaine. En aucun temps, même dans le nôtre, les contemporains plus ou moins engagés dans la bataille n'ont été justes. Les descendants seuls voient clair — quand ils le veulent bien; — et nous pouvons craindre qu'il n'en soit toujours ainsi. Que la justice et la modération n'entrent-elles donc enfin dans nos esprits et dans nos âmes ! Quand, sans cesser de combattre, s'il le faut, nous résoudrons-nous à comprendre qu'en toute querelle politique comme en toute querelle religieuse, i! n'y a, sauf les exceptions rares dont aucun parti n'est exempt, que des gens d'opinions diverses, dont les actes peuvent être quelquefois dommageables, mais dont les intentions sont rarement coupables?

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