INVIA VIRTUTI NULLA EST VIA
Le temps manqua pour exécuter ce tableau.
(1) De Saint-Michel et du Saint-Esprit.
« Sur le Marché, au bas de la colomne de la croix, laquelle y estoit nouvellement refaite , fut posé ung piédestal quarré, portant environ deux pieds et demi de haulteur, sur lequel fut posée une grande couronne de chesne avecque ceste inscription aux quatre faces dudit piédestal :
SUORUM SERVATORI
pour monstrer les victorieuses conquestes du roy sur ses ennemis, esquelles néantmoins il a tousjours conservé ou espargné ses subjels tant qu'il a peu (i).
« Au bout du Pont^aux-Poissons et passé la rue descendant au quay (2), estoit ung autre arc de triumpbe enrichy de deux colomnes, architrave, frize et corniche, artistement élabouré, chacune colonne garnie de ses bases, moulures et chapitaux, avec des boules de feuillages au-dessus de la corniche pour amortissement. Ladite frize estoit peinte d'une moresque sur ung fond d'argent. Sur ledit arc estoit posée une nymphe vestue à l'antique, couronnée d'épis de bled, tenant trois clefs en une main et une faucille en l'aultre, pour démontrer que la ville d'Abbeville, représentée par ladite nymphe, métropolitaine de Ponthieu, est abondante en grains et est la clef de France, d'Arthois et de l'Angleterre. Pour
(1) « On ayoit aussi proposé et commencé de faire à Pendroict des maisonnettes, lesquelles portent six faces, comme un grand eschafault enrichi d'uue gallerie tout autour de piliers tournés en façon de marbre et de jaspe, et en chacun angle ériger un trophée, et entre deux enrichir Fespace vuide de fond d'aspics, et revestir le tout de lierre et or cliquant, mais il ne fut possible de ce faire, faute de loisir. » Le dessin de la décoration projetée est conservé dans le registre de la ville, page lir^XXXII verso.
(2) C'était une petite rue descendant au Guindal.
intelligence de ce, sur là frize du piédestal (sur lequel estoit ladite nymphe) long de trois pieds sur deux pieds et demi de hauteur, estoient escripts en lettres d*or ces vers latins composés par H® Anthoine Glugnet, principal du collège :
Belgica cura paudas castella, sinusque Britannos,
Tutaque sint vallo celtica sceptra tuo; Cumque colant régi addicti tua mœnia cives,
Num merito nomeri clavis et urbis habes?
Jure dues igîtur fœtus regalis alumna,
Henrica ofticiis chara Âbbavilla tribus.
• Et de Pautre costé ces vers composez par ledit Beauvarlet :
Frugifera, en tibi, Rex, ternas Âbbavilla résignât
Claves, qus reserant ostia trina tibi.
Prima tuos Francos, Flandrosque secunda rebelles,
Tertia divisos orbe recludit agros.
Macte, igitur, div» gtenitricis suscipe dona (1)
Queis olim jungas estera sceptra tuis.
« Ledit Beauvarlet avoit aussi fait ce quatrain sur ce subjet :
Puisse-tu joindre à ta françoise terre, D*un triple tour te couronnant le chef, Les PaTs'Bas et la blonde Angleterre Qu*à ta grandeur ouvre ma triple clef.
.« Mais toutefois il ne fut affiché (2).
« Au devant du portail de St-Wlfran, soubs les armes
(1) La sainte génétrice fst Âbbeville oi!i le roi a été conçu. On ne saurait accuser Antoine Gluguet d'humilier la ville aux trois clefs.
(2) L^arc est dessiné p. lU'XXXIlI verso.
de France et Navarre couronnées comme il a esté dit, estoit, en une petite table d'attente de satin bleu , ceste sentence escripte en lettres d'or> baillée par ledit sieur de Beaucaurroy (Rumet) :
TÔ NIKAN ÈAÏTÔN DAÎON NIKÔN XPKTH (i).
pour monstrer que le roy, par sa débonnaireté, s'estoit, en ses victoires et succès militaires, surmonté soimesme, aiant tousjours libéralement accordé» par une naturelle clémence, ce qu'aultrement il pouvoit justement dénier. Soubs ce tableau estoient les armes de la ville en ung chapeau (une couronne) de triomphe.
« Les rues, depuis la porte Saint-Gilles jusques à Saint-Yulfran, estoient toutes tapissées.
• Le roy, estant arrivé au devant de ladite église de St-Wirran, mist pied à terre, où il fust receu par le clergé et chapitre de ladite église, au nom duquel lui fut fait la harangue par M« Jehan de Belloy, chanoine et trésorier de ladite église, pour l'absence de M® Jehan
(t) Nous avons rencontré sur notre chemin (et à Thôtel de la Gruthuse) assez d'inscriptions et de cîtatiofts pour juger de Tesprit littéraire d'une bonne ville picarde à la fin du xvi* siècle. Sans compter Thendecasyllabe et les distiques du principal du collège Clugnet qui ne pouvait manquer à cette débauche des dactyles et des trochées, nous avons vu lutter de mesures et de rimes Téchevinage contre le bailliage, la notorie contre le présidial : le siéger Beauvarlet en vers latins et en vers français, distiques, sonnets, quatrains; Tavocat du roi, Nicolas Tillette, en vers français compliqués d'anagramme ; le bailli d'Abbeville, Hector Rumet, en vers latins; Je procureur et notaire royal, Nicolas Becquin, en vers français ; et tandis que Pierre Tillette deJMautort fournissait des inscriptions latines en style lapidaire, Hector Rumet, se piquant d'honneur, fournissait des inscriptions grecques qu'il empruntait aux classiques irréprochables.
à^ril , docteur en théologie , doyen , ainsy qa'il en-
i| suit. »
Noos avons eu hors de la ville, sur la route d'Ailly, deux échantillons de l'éloquence laïque et civile de ce temps, éloquence d'échevinage, éloquence de justice; Aous allons avoir, devant le portait de Saint-Yulfran, m échantillon de Téloqueiice ecclésiastique :
• Sire, la recongnoissance de la lumière qui rejaillit de vostre face sur mon frout. me faict changer des propos préméditez , et, comme ravy d^un esprit céleste, dire avec le sage : vas admirabile^ opus excelsi. Car, comme les ténèbres de la nuit n'empeschent pas Tescarboucle de rayonner et éclairer le lieu o(!l^ il est exposé, ainsy Ssk Majesté, garnie de la vertu d*en hault et de la grâce de ce grand Dieu qui gouverne toutes choses, spécialement les justes qui sont siens» es nuits et ténèbres de ces calamités et misères, et au beau milieu des conjurés et calomniateurs , elle a faict paroistre par toutes les guerres , non de la France, non de TEspagne, mais de tout Tunivers, vostre Tertoeuse patience et tollérance invincible, qui faict que, les autres lumières ja esteintes, elle brille sur tous de rayons snraatorels et céfestes. Aussy n'y a^t-il rien qui apporte plus à rebaisser la gloire d'une rare et singulière vertu, que la calanité raesme, quy poftr uug temps sembleroit oppresser ceulz qui surpassent les aultres en sagesse, admirables en vertus, et excellens en vraye noblesse. Et certes. Sire, tout ainsy que la voix entonnée en Testroit canal de la trompette se faict bruire et résonner plus que la voix vive, ainsy, si le marteau de tribuiation et d'angoisses n'eut martelé ce grand conducteur des armées d'Israël, Moyse, s'il n'eut forgé sur l'enclume d'Abraham, d'isaac et de Jacob, et surtout de ces deux modèles de patience et de mansuétude, ce brare Job et ce berger roy David, vrayaenl knr renommée seroit tarie et deœoureroit éa perpétiielle oulliliDoe. Les calamiteac doncq, ^ire, les persécu^ns et faseheffici» les ri(ue«M de fortune, tel ^oppressions et empescbemtoi
de Tos adversaires, eoragemens conlrepoiotés i la verlu diyioe, ont frayé le chemin à la grandeur d'une foy vive, grandeur de victoire, grandeur de triomphe, grandeur de gloire. C'est pourquoy réglise, spécialement voslre chapitre de St-WIfran, convie Sa Majesté de demœurer ferme et stable, Sire, au beau milieu que vous avez choisi, pour vous magnifier, vous maintenir, vous glorifier victoneui, non en vous, mais en Jésus-Chbist, et ea ceste victoire vous faire paroistre protecteur de la foy, père dn pceuple et défenseur de la justice; pour Texécution de quoy, nous ne cesserons jours et nuicts de lever les bras et les cœun en hault, pour la manutencion des grâces surcélestes que Dieu a faict couler en vostre ame royalement chrestienne, pour la prospérité de Vostre Majesté, pour la conservation de ceste couronne et de vostre maison royale, affîn que, toutes choses fleurissantes. Elle puisse remporter, aprez la course de ce monde passager, ceste bague immarcessible à vous éternellement préparée es saincts tabernacles de ce grand incompréhensiblement éternel et éternellement incompréhensible. >
La voix entonnée dans l'étroit canal de la trompette, le marteau de tribulation et d'angoisse martelant Moïse, forgeant sur l'enclume d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, la bague immarcessible, tout ce discours ne fit-il pas intérieurement sourire un peu le roi des bons mots, s'il était ce jour- là en humeur de gaîté et de patience? Ne se murmurait-il pas peut-être, au milieu de ces.interminables phrases, de ces vers, de ces inscriptions trop savantes, sa chanson de cavalier sorti purement français de la cour un peu italienne des Valois :
Elle est blonde, Sans seconde, Elle a la taille à la main ?
Quoi qu'il en soit, quand le chanoine de Belloy eut achevé, • le roy ~ changeons de ton en retrouvant la figure officielle du roi — fit response que pour estre
roy très-chrestie&, il vooloit en faire les effects, asseurant que, sy aucuns de ses prédécesseurs s'estoient exposez pour maintenir l'église catholique, apostolique et romaine, il seroit aussy celui qui tâcheroit de faire le mieulx qu'il luy seroit possible pour la conserver, et pria Dieu luy en faire la grâce. »
Les yeux du clergé et des fervents catholiques en qui fermentait encore, si peu que peu, un reste du levain de la Ligue, devaient alors être fixés sur le prince non encore absous, on le savait, par le pape.
Le chanoine de Belloy présenta au roi la croix. Le roi la baisa après avoir mis les genoux en terre ; il entra ensuite dans l'église et se mit de nouveau «< dévotement à genoux devant le grand autel au lieu pour ce préparé. » Puis le Te Deum chanté, il se retira enfin en son logis, à la Gruthuse.
Ses yeux, devant la grande porte du logis, purent s'arrêter sur ces inscriptions qui le rapprochaient du ciel et que nous avons rapportées déjà : Quod sol in c(ào... et le vers de Ménandre; et il contempla certainement dans la cour l'Hercule vainqueur de Géryon. Il est même probable qu'il feignit de lire les vers de Beanvarlet. L'appartement royal avait été disposé « au corps de logis à main droite, qui respond sur le jardin. La chambre estoit tapissée de velours vert enrichi de feuillages de toille d'or et d'argent relevé en broderie en compartimens, avec un dais sur la tablé et un autre à l'eudroict du lict de mesme estofe. » Nous avons déjà donné la décoration de la garde-robe et de la grande salle. Nous n'oserions dire qu'en traversant ces pièces, le roi tenta de comprendre Vhendècasyllahe de Clugnet 00 travailla longtemps sur l'anagramme de Nicolas
TiUette; ce que nous voyons dans I9 récit de Beautarlet, c'est que, « estant entré en sa chambre, [il] se retira au garde-robe, puis vint en ladicte grande sale pour souper, où Philippes de S^quespée, escuier, 8^ de Tbézy, demeurant en ceste ville, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, servit de tranchant. '» Le sieur de Thésy avait, avant la venue du roi, goûté toutes viandes.
Hais le roi, si près de son souper, n'en était quitte encore avec les discours, avec le latin, avec le grec. Le siéger Beauvarlet n'avait pas encore placé sa harangue.
« Le roy approchant de la table , luy fut faict le présent ordinaire, qui est de trois muids de vin, trois bœufs gras, trois muids d'aveine (1), » et Beauvarlet lui fît subir cette prose :
t Sire, les anciens avoient pour coostume, après avoir receu et logé leurs amis, de leur faire quelques prëseos qu'ils appeloient Tcc Çeivia pour leur tesmoigner Taise et. le contentement qu'ils avoient receu deJeur visite et conversation, car comme c*est une
chose nalurelle sibi potius bene (2) quam alteri^ aussy est-ce
un signe certain de la volonté intérieure que la communication de ce qui nous appartient en Teslârgissant libéralement. Ce qu'ayant esté bien remarqué par les anciens, ils ordonnèrent, pour symbole d'une amitié parfaicte, une communauté de toutes choses entre les amis, laquelle voulut introduire et establir ea sa république ce grand roy et législateur Spartiate Lycurgus :
(1) « Pour faire lesdicts présens, on a voit préparé trois petits pots peu moins que demi- lots façon des quennes de la ville, et trois mesures de picotins peints , et quant aux bœufs , [ils] avoient esté conduicts au logis du roy, revestus de bougrens de ses couleurs. »
(S) Un mot iUisible.
non point pour ce que le» biens ou les présens fussent essentiellement nécessaires à Tamitié, mais pour estre arres de nostrc * afection, laquelle et bien souvent envers les grands nous ne pouvons mieux faire paroir en extérieur qu^en eslargissant du oostre. Âinsy le bon Job renvoyant jadis ses enfans en la terre d^Egypte par devers le lieutenant du roy, surintendant des affaires de sa maison et de son royaume, lequel il ne sçavoit pas encore estrc son fils, luy envoya des fruicts de son creu, combien qu*il sceut qu^il n'en avoit point faute. Les Perses, les Mages, lesquels ayoient beaucoup appris des sacrés mistèrcs des Egyptiens , avoient ceste louable coustume que jamais ils ne se préscutoient les mains vuides devant leurs roys; jusques là qu'iccux allaus par pals, il ne se rencontroit personne de leurs subjects qu'il De luy fit présent de quelque chose que ce fust; et remarquent les histoires leur avoir esté offert quelquefois une pomme et de l'eau à la main qu'ils avoient receu bénignement, et, a la vérité, les roys ne regardoient point tant les dons que les affectueux tesmoignages par iceux: imitant en cela le Roy des Roys, lequel, combien qu'il se contente des cœurs, ne desdaigne point les fniicts offerts d'un cœur sincère, combien qu'on ne luy préseate neo qu'il ne soit à luy (qui est maistrc et seigneur de tout l'onivers) combien qu'il n'en ait que faire, ce que les payens mesmes n'ont point ignoré, tesmoin ce que dit Martial :
Jappiter ambrosiâ satar est et nectare vivit,
Nos tamen exta Joifi, thura meramqae damas.
Les roys qui sont comme rayons et esclats de la Divinité, et comme disoit Ménandre,
et qai, par une secrète vertu en eux infuse, commandent sans contredit à mille millions d'ames libres qui franchement exécntent leurs volontés suivant l'exprès commandement de Dieu, les roys, dis-je, prennent ainsy de leurs subjects, oultrc les cœars qni leur sont naturellement et civilement obligés, les petits prësens qui leur sont faicts , non pour nécessité qu'ils lu 16
ayent, mais pour arres et lesmoigDages de leurs affections singulières. Nos prédécesseurs, Sire, qui ont recongneu qu'en ceste province de Ponthieu il n*y a mine ni d'or ni d'argent et qui n'ont point pensé raisonnable de mendier de Testranger l'office « qu'ils doibvent à leurs roys et princes souverains lorsqu'ils les ont tant honoré et favorisé que de les visiter, leur ont offert des fruicls de leur terre, ou, pour mieux dire, de la vostre, Sire. A leur exemple, après que M' le Maieur vous a faict offre de nos personnes, en continuant la façon de nos ayeux, nous vous présentons icy, en toute humilité, le vin, les bœufs et Paveine qu'ils ont accoustumé présenter à vostre court, de chacun en nombre de trois. Et combien qu'il soit fort malaisé de rendre raison de toutes choses ordonnées par nos prédécesseurs, si peut-on dire que ce n'a pas esté sans raison qu'en leurs présens ils ont triplé ce sacré et mistérieux nombre de trois : mais pour n'extravaguer, ce sont fruicts du pays lesquels vous sont offerts, petits certainement, eu esgard à la quantité, mais qui procèdent d'une affection grande. Aussi ne sont-ils faicts pour vous enrichir, n'estant cela en nostre puissance, ny pour ce que vous en ayez faut(!, mais parce que nous n'avons rien à vous présenter que vous n'ayez
OmDÎa cam tibi sint doDO concessa Deorom, Si qaod habes non yIs, ergo qaid accipies?
Recevez donc. Sire, non point ce présent, mais ce debvoir tesmoin de nos cœurs et de nos volontés qui demeureront à jamais en nous de mourir vos très-humbles et très-obéissans subjects, vous supplians très-humblement nous vouloir recepvoir et accepter aussi pour tels. »
11 nous manquait dans cette série de discours ùd spécimen de l'éloquence du bourgeois lettré. Beauvarlet a comblé la lacune. Le spécimen est à souhait : citations grecques, citations latines, comparaisons bibliques, emprunts à une histoire où les affirmations pédantes et la crédulité font bon ménage, minuties ou
l'aisonnements puérils exposés avec une gravité imperturbable et la longueur I On pourra s'arrêter cependant sur le dernier distique; il est l'œuvre, je crois, de Beauvarlet, et justifiera unS fois de plus une remarque très-banale : ces lettrés du seizième siècle, si incertains dans la prose française, deviennent très-précis dés qa'ils emploient la langue latine et se tirent même parfois bien des vers français. La preuve de ces contradictions .sautait aux yeux et même aux oreilles le 4S décembre 4594 dans rbôtel même de la Gruthuze, Beauvarlet parlant devant les inscriptions d*or de ses vers.
Le roi remercia néanmoins le maieur et les autres échevins présents, puis, « ayant lavé et M' de Longueville luy ayant baillé la serviette, » le maieur sortit de la salle, et, sur un signal qu'il fit donner, le gros canon fut lâché « pour l'entrée de table du roy, lequel en fut fort content. »
Il est permis de chercher à deviner dans les marques de satisfaction du roi et les formes un peu flottantes du récit de Beauvarlet. Le roi était- il content de la salve, était-il content du souper? 11 est certain, dans tous les cas, qu'il devait préférer le canon aux paroles qu'on lui offrait depuis la croix d'Ailly.
Le lendemain, on ne put le voir à la Gruthuzc ; il n'était pas en bon point, ou le fit dire. Peut-être n'avaitil pu digérer le marteau de tribulation, le bon Jacob ou le législateur Lycurgus. En vain le maître des présents , l'échevin Le Sage , voulut mettre devant lui douze quennes d'hypocras, <« six de blanc et six de clairet^ » les quennes furent bien reçues, mais « pour l'indisposition du roy, ne furent présentées à sa per-
sonne. » On les porta néanmoins en sa chambre, après en avoir « faict Tessay (1). »»
Enfin, « environ les dix heures, le roy partit et s'en retourna par bateau» fort mal disposé (2). »
L'entrée de Henri IV à Abbeville avait donné lieu de se manifester à une dernière bouderie des Minimes. Peut-être, malgré l'inlolérance retournée à cette heure, le mécontentement de la ville n'eût-il pas inquiété ces religieux si le crime de Jean Chastel ne fût devenu l'occasion d'une aggravation de griefs contre eux. On avait appris l'attentat le dernier jour de l'année, et l'Echevinage avait ordonné pour le jour même un Te Deum et pour le lendemain une procession générale en actions de grâces de la conservation du roi, avec injonction à tous les habitants d'y assister à peine de cinquante écus d'amende (3). Les Minimes, invités à
(1) Messieurs de la ville firent aussi quelques présents aux ofiiciers de la maison du roi :
« Au capitaine de la garde escossoise du corps du roy^xx escus.
« Aux f5urriers, six escus.
« Aux gardes du prevost de Thostel, dix escus.
« Aux valels de pied du roy, six escus.
ce Aux trompettes, hnict escus.
« Oultre ce, furent faict présent de hallebardes, longues arquebouses et harquebouses communes et escopettes richement et mignonnement montées, façon de ceste ville, à plusieurs auitrcs ofticiers de la maison du rx)y. •
(2) Je reconnais une fois de plus ici combien il faut se déGer de Formentin : • Il n'y eut, dit-il, pendant le séjour du roi qui fut de plusieurs jours, que feux de joie et illuminations dans
toutes les rues Ce prince retourna vers la fin du mois à
Amiens. »
(3) « Du dernier jour de décembre 1594 :
« M. de Humièrcs, lieutenant général au gouvernement de
ces actes de dévotion publique, s'abstinrent d'y figurer. L'irritation s'anima donc contre eux.
Et d'abord, dès le jour même du Te Deum, après le TeDeum:
Dans la réunion échevinale du dernier jour de décembre, le procureur de la ville remontre «* que, lorsque le roi fit dernièrement son entrée dans la ville , les religieux Minimes ne se trouvèrent pour aller au devant comme les autres ecclésiastiques, et qu*à ceste occasion plusieurs personnes en ont murmuré et prins scandalle, et qu'à raison des nouvelles survenues de l'assassinat que l'on s'est efforcé commettre en la personne de Sa Majesté, led. murmure augmente, et tient-on pourasseuré lesd. relligieulx estre mal affectionnés au bien et service du roy et en mal parler en persistant en leur rébellion; au moien de quoy, il seroit expédient d'entendre et prendre leur résolution pour, au cas qu'ils persistent, les faire sortir de la ville ou aultrement y prouvoir, pour éviter aux inconvénients et péril quy en pourroient réussir au bien et repos du reste des habitans. »» — L'assemblée (échevinale et très- Picardie, a donné avis de Tattentat commis sur le roi, au Louvre, par le jeune homme qui le blessa à la lèvre. — L'assemblée échevinale décide que pour rendre grâces à Dieu de la préservation du roi, un Te Deum sera chanté le jour même après vespres en féglise de Saint-Vulfran, et que demain, après la messe, la procession généralle se fera, partant de Sainct-Wlfran pour aller à Sainct-Pierre, et que injonction sera faicte à tous habitans d'y assister en toutte dévotion à peine de cinquante escus d'amende, et que, à ceste fin, publication en sera faicte à son de trompe. • Sont immédiatement mandés Messieurs de Saint-Vulfran à qui on fait part de la présente délibération qu'ils acceptent de bon
ODNir.
peu nombreuse d'ailleurs) ordonne que « commande* mens seront faicts au correcteur et relligieulx dud. ' couvent d'eulx trouver demain à la procession généraile avecq les aultres ecclésiastiques de la ville, à peine de saisie de leur temporel et estre mis hors la ville ceulx dud. couvent quy en feront reffus. Et, de faict, est enjoinct aud. correcteur de mettre promptement hors* avecq obédience ceulx desd. relligieulx qu'il congnoistra n'estre affectionnés au service et obéissance de Sad. Majesté. »
Le lendemain la procession générale, mais les portes du couvent des Minimes restent closes et les chants seuls de la Circoncision se font entendre derrière les murs. L'indignation monte au plus vif contre les religieux en l'Echevinage dans la délibération du 2 janvier d595:
« Malgré les commandements faits aux religieux Minimes, lisons- nous, ils ne se sont trouvés aux prières et actions de grâces et s'en sont vouUu excuser sur certaines lettres qu'ils disent avoir receues de leur provincial quy est de présent à Paris, par laquelle il leur en faict deffense. » Il s'agit donc d'aviser sur cette résistance « et y prouvoir promptement pour ce que ces comportemens tiennent plusieurs simples personnes en crainte et en doubte. •• — L'assemblée mande le correcteur du couvent qui comparait assisté d'un mitre religieux. On leur reproche le scandale causé dans la ville par la conduite des Minimes, les « seuls réfractaires et désobéissans entre tous les ecclésiastiques, ' encores qu'ils aient esté les premiers quy ont recherché Sa Majesté pour en tirer des commodités et nécessités de vivres durant les troubles mesmes, et longtemps au
précédent la réduction de la ville. «» Le correcteur répond: « que, quant à eulx en leur particulier» ils avoient tousjours esté et estoient prests de satisfaire et se conformer à la commune résolution de toutte lad. yille, mais que Tinterdiction et deffense particullière qa'ils en ont receue de leur provincial par lettres du XX décembre a esté cause qu'ils ne se sont trouvés aosd. actes publicqs. » Le procureur de la ville prend alors la parole : Sans doute, « en ce quy deppend de leur reigle et discipline monastique, ils poeuvent et doibvent bien respecter leurs supérieurs, mais non pas en chose quy touche le général et repos publicq d'une ville où ils sont admis et vraysemblablement à la charge de ne rien faire contre le service du roy quy ne deppend poinct aucunement de la volunté ou passion particullière desd. supérieurs. » Les Minimes ne peuvent donc « estre excusés d'avoir grandement failly. » — L'assemblée, ayant alors mis de nouveau le fait en délibération, ordonne que « commandemens sont faicts ausd. relligieulx de se résouldre dans la quinzaine à recongnoistre le roy et se conformer, en tout, et partout de ce quy deppend de son service, en la résolution commune de lad. ville, dont ils apporteront, en lad. quinzaine, tesmoignaige par la prestation qu'ils en feront céans et uhg service solempnel en leurs maisons pour la prospérité de Sa Majesté par devers Messieurs les gens du roy et nous, à peine d'estre mis hors lad. ville, lad. quinzaine passée; cependant et jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à ce que dessus, seront leurs biens et revenus temporels saisis et mis sous la main de jastice, et sera lad. dellibération envoiée à M>^ le procureur général pour le supplier de tenir la main à ce
qu'il plaise à la court pourveoir et faire admonester led. provincial de sou debvoir. » — « Reg. atix dUib.
Fin de la Ligae chez noas. — Lutte de rEchevînage pour ane exemption ou modération dMmpôts. — Dépatations poar cet objet, lettres da roi, etc. — Heareax résultat des démarches. -» La misère dans la TÎUe et dans les campagnes. — Cherté du bled. — Mesures prises pour TapproTisionnement de la ville. — Mesures prises pour soulager les pauvres de THÔtel-Dieu. — Plaintes du maître de THôtel-Dieu sur l'insuffisance des ressources dont il dispose. — On fera appliquer l'arrêt du Parlement pour la nourriture des pauvres. — La guerre. — Evénements qui intéressent militairement Abbeville, do 17 janvier au 24 août.— La mort du duc de Longueville. — La nomination du comte de Saint-Paul au gouvernement de Picardie. — Fournitures demandées par le comte de Saint-Paul. -» La prise de Doullens. — Redoublement des précautions à Âbbeville, travaux à ja porte du Bois et ailleurs. — Tous les habitants travaillent aux fortifi«élioBS. — La ville se décide à demander quelques gens de guerre pour sa défense — La question de Pabsolatioft du roi par le pape.— Une procession soleaBelle rendra grâces à Dieu tous les ans de la réduction de la ville au ni* — Propos anti-patriotiques des curés de Saint-Gilles et de Saint-Paul. — La queue de la Ligue. — Dernière explication.
A la date où nous sommes, au commencement de l'année 4595, après les acclamations de l'entrée royale, l'histoire de la Ligue est, on peut dire, bien finie chez nous. La ville avait tort de s'émouvoir de la résistance aux abois de quelques Minimes, et le comte de Saint- Paul, gouverneur de la province, pourrait dédaigner au mois d'août les paroles des curés de Saint-Gilles et de Saint-Paul. Cependant, comme j'ai conservé à ce travail les divisions de nos registres en années échevinales, je vais, pour ne rien retrancher de mes cadres, rassembler en un dernier chapitre tous les faits qui ont encore rempli, jusqu'au 24 août, la cinquième mairie de Jean de Maupin.
«xrv.
Sous sa présidence, l'Echevinage aura à lutter pour la modération des impôts, à s'ingénier pour le soulagement d'une misère accrue par toutes celles des campagnes, à trouver l'argent et les bras nécessaires pour mettre la ville en sûreté contre les dangers d'une guerre nouvelle.
Pour l'exemption ou la modération de quelques impôts d'abord.
Presque aussitôt après le départ du roi, l'Echevinage avait « député » en cette intention h Paris.
Le mercredi XVIII® jour de janvier (1595), le sieur de Beaucaurroy (Ruflftet) rend compte de son voyage à Paris « où il s'est acheminé »» (lorsque le roi a quitté il)beville) « pour solliciter et poursuivre expédition de plèiûeiirs afTaires de conséquence vers Sa Majesté et Nosseigneurs de son conseil , » particulièrement « pour les imposts qu'on prétendoit mettre sus et le soullagement du paouvre poeuple des champs pour la taiUe. » — Le rapport du sieur de Beaucaurroy n'a pas été conservé dans le registre où un intervalle blanc le représente.
Le XX« jour de février, assemblée générale présidée par le lieutenant général (4) et le maieur (2). Discussion sur les impôts « que l'on prétend mettre sus. »
En cette assemblée comparait un sieur de Bertaucourt qui parle au nom de M. le général (le trésorier général) de Hertes M. de Hertes est arrivé en la ville avec des lettres
patentes du 23 janvier et d'autres lettres adressées à
(!) J. Bernard.
W J. de Maupin, je n'ai pas besoin de le rappeler.
Messieurs les fermiers généraux, le 7 de ce mois ; ces lettres concernent l'établissement des impôts que Sa Majesté entend être mis dans plusieurs villes et bourgs du Parlement de Paris pour la nécessité de ses affaires. Les impôts devaient porter sur les vivres et marchan« dises. Le sieur de Bertaucourt (ou M. de Hertes) a donné la copie de ces lettres (avec indication des taxes nouvelles) à M. le lieutenant général (J. Bernard) et rois ainsi la meilleure partie des habitants en situation de l'assister (i) en cette assemblée « pour tout ce qu'il peut faire tant pour le bien du peuple que pour le service de Sa Majesté. *» — La délibération est difficile à lire et la rédaction est confuse. Je vois seulement que le sieur de Hertes appuie ses communications par la menace. Si les impôts ne sont pas acceptés dans fa ville même <• en la forme qu'ils sont, » ce sera un blocus fiscal. La ville souffrira tout autant de l'enchérisseinent des vivres et marchandises. On a objecté déjà que les taxes proposées pour « plusieurs marchandises et vivres *> sont égales au prix même de ces marchandises et vivres, parce que les taxes ont été faites à Paris « où toutes les marchandises et vivres sont ordinairement plus chères qu'ici; » Je m'arrête devant la difficulté de la lecture et j'abandonne les obscurités de la délibération à ceux de mes successeurs qui voudront étudier la résistance des villes aux exigences fiscales. Je vois seulement, vers la fin, que :
Lecture faite des lettres patentes (et après plusieurs plaintes et remontrances « de la misère et pauvreté
(1) Je résume et j'interprète comme je peux. Le registre porte deux mots dont Tuii est préparer^ Tautrc ?
'm do peuple et extorsions qui s'ensoivent sor le plat pays ■ par les excès des tailles levées par ceux qoe l'on a i eommis en divers lieax, spécialement par ceox de la [ ville de Rq^« lesquels, contre la volonté du roy et la remise par luy faicte des arréraiges de la taille, ont forcé avec telle rigueur les laboureurs pour les années passées qu'ils sont contraincts d'abandonner leurs labours), » il est arrêté « de prier le s^ de Hertes de ne pas establir led. impost en ceste ville et d'attendre qu'on fasse à ce sujet des remontrances à S. M. comme le cas le mérite; qu'on fera part des poursuites à ceux qui y ont iDtérest (i), aGn d'aviser aux plaintes et remontrances particulières à faire sur ce; au surplus, que Messieurs les esleus seront priés d'informer des excès qui se commettent sur le plat pays par les gens de guerre, afin que les terres ne soient pas abandonnées et désertes. Et Messieurs les gens du roy, les prévost et lieatenant de robe courte seront priés de tenir la lûain poar que les campagnes soient à l'abri des voleurs. »
Ajoutons cependant que le 24 février, la ville reçoit des lettres de son procureur fiscal, alors à Amiens pour les affaires communales. M® Jehan Tillette écrit que la communauté de la ville d'Amiens députe gens ** pour aller vers Sa Majesté » et solliciter d'Ëlle, « attendu la paouvretté du poeuple, » l'exemption des impôts « que Ton prétend establir en ceste province. » — Abbeville députera aussi un de ses échevins « avecq deux aultres de la communaulté des marchans pour se transporter avecq lesd. depputtés de la ville d'Amiens et joindre
(i) Ce n'est pas exactement le mot que je ne lis pas bien, mais c'est absolument le sens.
les trèshombles remonstrances que l'on a à faire sur ce subject. » On dressera à cette fin des mémoires « bien amples. » Les députés choisis furent MM. de Gantelleu^ échevin, Le Francq (4) et Jacques du Candas*
Les instructions sont données aux députés dans une assemblée générale du III® jour de mars. — Procès* verbal assez long.
Les députés restèrent près de vingt jours à Paris, ainsi que l'établit la délibération du XXIIP jour dé mars:
Le sieur de Canteleu et le sieur Fran (2), revenus la veille de Paris, rendent compte des remontrances par eux faites au roy et à Messieurs du Conseil, des ré-= ponses qui leur ont été faites <• et comme c'est la résolution de Sa Majesté que lesd. imposts, sellon la réduction qu'il en a faict, soient establis, et que, sur ceste conclusion, ils ont esté renvoies (3) par lesd. hors du conseil, affîn de faire rapport de l'intention de Sad. Majesté au poeuple de ceste ville, l'induire à apporter l'obéissance en l'establissement desd. imposts, attendu les nécessités de Sa Majesté, et en rapporter incontinent après Pasques le consentement et dellibération qu'il en espère. ^ Ils ont d'ailleurs rapporté sur ces intentions des lettres du roy et une « pancarte » des impositions. Le roi écrivait :
« De par le Roy.
« Chers et bien amés, par le retour de vos depputtés vous
(1) Arnoul Le Francq était juge Consul.
(2) Le nom est ainsi souvent écrit sur le registre pour Le Francq.
(3)]^Que sont devenues les vieilles caresses royales?
«itendrez nostre intention sur l'establissement des subsides dans nostre ville d'Abbeviile, les causes quy nous ont meu nous lésouldre aud. establissement que nous voulions estre faict lonttefois avecq la plus grande modération que faire se pourra, tt povez croire que, nVstoit Pextresme nécessité à laquelle nos iffaires sont réduictes et grandes despences quUl nous convient bire en la province de Picardie, vosd. depputtés eussent rapporté de nous Teutière descharge desd. subsides, lesquels nous entendons révocquer sitost que nosd. affaires le pourront peroettre. Prenez donc ceste créance en nous faisant cependant paroistre Taffection qu'avez à nostre service et d'obéir a ce qui; DOQs désirons, ce que plus particullièrement vosd. depputtés TOUS feront entendre ; à quoy vous ne ferez faulte, car tel est nostre plaisir. — Donné à Paris , le XVIII* mars 1595 ; signé HsifBT. — A nos chers et bien amés les maire et eschevins de la Tille d'Abbeville. »
Tableau et pancarte du pris des impositions que le roy voetUt et ordonne esire levées en la ville d'Abbeville sur les vins et marchandises spécifiées et déclarées par lad. pancarte.
« Le muid de vin, mesure de Paris, paiera, entran dans la ville, ung escu.
•■ Le thonneau de mer paiera, entrant dans la ville, trois esc us.
« Les draps, entrans dans lad. ville, paieront le pris du tableau du subside de Paris envoyé au bureau de la générallité de Picardye.
« Les cuirs gras, entrans, paieront la moictié des pris portés par led. tableau.
« Les draps de soye paieront les pris contenus par led. tableau de Paris.
« Les espiceries et drogueries paieront semblable ment ks prit oooteaus aud. tableau.
« Le plomb, le mesme pris dod. tableau.
« Faict à Paris , le XYII^ jour de mars 1595. Signé Lhuillier. »
L'affaire revient encore le VI avril. Ce jour, en une assemblée générale présidée par Jacques Bernard, la discussion s'engage de nouveau sur le rapport « desd. de Ganteleu et Fran du voyage par eux faict pour les remonstrances et pour la décharge des imposts. »
Lecture nouvelle des lettres du roi et du tableau des taxes modérées (tableau ci -dessus). L'assemblée décide que • lesd. de Cantelleu et Fran se transporteront de rechef vers le roy pour luy faire très-humbles remonstrances de la paouvretté extresme du poeuple et la désolation du pays quy s'en va entièrement perdu par les ravaiges journalliers des ennemys quy ont mis le feu en la pluspart des villaiges, comme ils font encore» ' journellement, sans empeschement ni résistance quelconque, et, pour ces considérations et aultres, supplier très-humblement Sa Majesté de voulloir trouver bon que lesd. imposts n'aient lieu pour donner quelque moien au poeuple de respirer; et, au cas qu'Elle insista en l'establissement d'iceulx, nonobstant lesd. remoustrances , qu'il luy plaise modérer et diminuer lesd* imposts, en sorte que le poeuple en puisse recepvoir quelque souUagement, mesmement que la moictié de^ deniers quy proviendront d'iceulx soient destinés à Im fortiffication de ceste ville. »
Nouveau départ des députés, nouveau retour.
Le sieur de Cantelleu et Arnoul Le Francq, juge consul, rendent compte, le deuxième jour de mai, de leur nouveau voyage vers le roy. Ils ont obtenu la décharge de tous les impôts proposés, sauf de «• celuy
mis SUT le vin » qui a seulement été modéré à « ni escus poar tonneau, quy est un escu pour poinçon, • avec la décharge du passé.
Le roi a fait écrire et a signé :
« Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, i nos amés et féaulx conseillers 1rs président et trésoriers gênénoix de France au bureau de nos finances establi à Amiens, salât. Sur la requeste qay nous a esté présentée en nostre conseil par les depputtés des principalles villes de nostre province de Picardie représentans les grandes ruines qu'ils ont souffertes dorant les derniers troubles et mettant en considération combien la guerre estrangère pourra aporter d'incommodités et désolation en lad. province , supplians à ceste occasion de TOQlIoir faire modérer le pris des subsides que nous avons cj-devant ordonné estre levés en^ lad. province pareils et semblables à ceulx qui se perçoivent en la générallité de Paris
lions avons ordonné que, pour tout subside, il sera seullement Wé en chacune des villes en vostre générallité trois escus pour tonneau quy est ung escu pour chaque muid. »
Le succès a couronné la persévérance.
On arrête maintenant de faire cesser « les incommodités que font à la ville ceux de Rue et autres par contraintes dont ils usent par la levée des imposts tant sar le bois que sur les autres denrées et marchandises; « Que la transaction passée par lesd. de Ganteleu et Arnoul Le Francq avec M^ de Mailly (1) sera suivie et entièrement effectuée ;
« Que Ton se pourvoira par nouvelle jussion pour la vérification de Messieurs les trésoriers généraux sur la décharge et remise faicte par le roy d'un quart des tailles à ceux du plat pays de l'élection de Ponthieu. »
(1) Qui est ce W de Mailly, et quelle est cette transaction?
De grands maax, avons-nous dit, seront à soulager.
La misère des campagnes reflue dans la ville.
Le son des cloches a convoqué, le • vendredy troisiesme jour de frebvrier, » une assemblée générale. Que conviendra-til de faire « sur Tamas de plusieurs pauvres mendians des champs en ceste ville, quy se voient à toutte heure par les églises, es rues et aux portes des habitans^ ce quy amène grande confusion et quy poeult apporter la contagion en ceste ville, le bureau n'aiant d'ailleurs moiens suffisans pour les nourrir? y> Une ordonnance en plusieurs articles fot arrêtée, qui n'a pas été transcrite sur la page restée blanche pour la recevoût^ — La poule au pot courait ou plutôt ne courait pas encore.
La misère est revenue devant TEchevinage, avec la question du blé cher (i), le deuxième jour de mai :
<c Attendu la misère qui est en ceste ville et au pays ; à cause de la carence et cherté du blé, il sera permis ; à tous forains et estrangers d'apporter dans la ville ' chacun jour et vendre pain et aultre viande pour la l nourriture et nécessité du poeuple, pourveu qu'ils n'a- i chettent le grain en ceste ville et pour quinze jours j seuUement, sans préjudice aux statuts des bouUen- j gers, » \
Enfin, la charité de la ville est mise, par les misères ! croissantes, en demeure de s'exécuter.
« Du Vl® jour de may (2) : a esté advisé sur la
(1) Du VU mars 1595 : délibération assez longue au sujet de la cherté du bled.
(2) En la réunion échevinale a comparu et a fait le serment frère Pierre Porquet, prêtre, naguères commis et élu maître et administrateur de THÔtel-Dieu.
roposition faicte des nécessités auxquelles est réduicte
01 maiâon de l'Hostel-Dieu , que , attendant que Ton
lura prouveu à la nourriture des paouvres dud. lieu,
(la«eurs nottables personnaiges de lad. ville , an«>
tiens maieurs et aultres, iront par les quartiers de lad»
Yille admonester les habitans de faire auniosnes et
départir de leurs biens (1). Pourquoy faire ont esté
appelles : pour le quartier Marcadé W de Seigneurville,
pour^celuy du Bois M' Manessier Taisné, pour St-Gilles
I' de Beaucauroy, et pour Docquet le s' Manenier
le joeune \ lesquels antiens maieurs seront assistés de
Ton des chappelains et officiers de l'Hostel Dieu et de
quelques nottables bourgeois tels qu'ils les voudront
choisir. »
On a encouragé l'importation des choses nécessaires
à la vie; on défend maintenant l'exportation de ces
Qémes choses.
• Du XI^ jour de may 1595 : défenses seront faictes à tOQs habitans de vendre bled aux forains ou aultres IHHir transporter hors de la ville. •
Quelques autres mesures sont prises encore, et enfin il est décidé « que recherche sera faicte par les greniers in bled quy s'y trouvera, affin de prou voir à la nécessité et indigence du poeuple, et, pour ce faire, ont esté depputtés : pour le quartier St-Gilles, M" Lherminier et Robaqlt; Docquet, Hocquet et du Val; du hiSf Dumaisniel et Lesage; Marcadé, Gilles Lardé et éban [?] Papin. »
Assemblée générale très-nombreuse le mercredi vingt-
(I) Faire quelques dislractioas de leurs bieps au prolit des lUTres.
lu 17
quatrième jour de mai , présidée par P. Leboucher lieutenant criminel, et par le maieur J. de Haupin (1). Il s'agit de trouver les moyens de subvenir •• à h nourriture des pauvres mallades quy journellemeni affluent à THostel Dieu en grand nombre et pour évitei à la contagion apparente à cause du grand nombre des paouvres quy se mendient aux églises et aux portes des habitans de cesle ville à laquelle ils viennent d< toutes parts, n
Plusieurs mesures sont arrêtées : ainsi on vendra quelques rentes du bureau des pauvres jusqu'à certain^ somme, selon la nécessité; la distribution des deniers sera faite par les maître et administrateurs de la maison dud. Hôtel-Dieu sur Tavis de quatre bourgeois qui seront, à cet effet, nommés ensemble pour avoir Tœil à remploi desd. deniers, nourriture desd. malades et à toutes autres choses qui leur seront convenables, à la charge que lesd. maître et administrateurs seront tenus de remplacer les deniers qui seront fournis par led. bureau dans six mois d'huy, soit par le moien de Taliénation de quelques rentes, cens ou autrement, comme ils jugeront convenable, et, pour cest effect, en obtenir commission ou pouvoir du Parlement ou ailleurs le plus tost que faire se pourra; pour la seureté de qnoy ils obligeront et passeront toutes lettres nécessaires. ^ Le frère Pierre Porquet, maître de THôtel-Dieu, accepte immédiatement ces décisions; la seule protestatioo faite par lui constatera néanmoins que « l'establissement
(1) A cette assemblée sont présents : M" Morel, chantre et cha*
noine de Saint-Vulfran ; Barbier* ; Porquet, maître de la
maison de THÔtei-Dieu.
déeidé des quatre personnaiges pour Tadministration et la distribution des deniers ne peut préjudicier aux fondations, réglemens antiens, sentences et arrests de la Cour donnés au proGt dud. Hôtel-Dieu. ••
Nouveaux commandements seront faits aux pauvres étrangers affluant en cette ville de toutes parts, « seignament des villes voisines où on ne les vocult sous* tenir, de se retirer de ceste dicte ville dans le (ou ce) jour; faulte dé quoy faire, ils y seront contraincts. » — Des mesures d'exécution sont prises en conséquence de cet ordre (l).—« Et pour donner quelque moien de vivre aux paouvres originaires de ceste ville et quy sont au pappier du bureau, attendant l'aoust, •• arrêté «« que ils seront emploies à traveiller à la fortifiication de la ville aux endroicts les plus nécessaires, dos deniers de Timpost de trois escus sur tonneau de vin naguairc estably par ordonnance du roy en ceste ville, dont Sa Majesté en a accordé la moictié à icelle pour emploier ausdictes fortiffications. »
Hais le prix du blé monte toujours en la ville , représente-t-on encore dans la même assemblée. Le peuple se plaint; le blé du dehors ne vient pas. au marché. L'assemblée décide « que Ton contraindra les habitans de la ville d'exposer en vente aud. marché le bled quy leur sera ordonné, chacun à portion (à proportion) et sellon le nombre quy en a esté à culx appartenans (qui a été constaté leur appartenir) par
(1) Les sieurs Rumet de Beaucaurroy, Manessicr, de Cantelleu et Cocquerel, premiers échevins, et les commissaires du bureau des pauvres, se transporteront en chaque quartier pour faire recherche des pauvret étrangers et les faire sortir de la ville.
— Moles recherches qoy se sont naguaires faictes, sans le pouvoir reporter en leurs maisons ny retirer dud. marché, à peine de vingt escus d'amende et confiscation du blé, et que, pour retrencher Tabbus quy se commet journellement par le moien de la vente du bled es greniers au détriment du publicq et contre les ordonnances du roy, defTenses seront faictes à tous habitans et aultres quy ont des bleds en ceste ville d'en exposer ny vendre doresnavant en leurs greniers n; aultres lieulx que au marché de la ville, aux peines que dessus» saouf les habitans demeurans es fins et mettes du prieuré de Sainct Pierre quy sont exempts de pallette, auxquels sera permis d'exposer en vente leurs grains en la place Sainct-Pierre et sans fraulde. »
Les pauvres de THôtel-Dieu étaient bien pauvres, mais THôtel-Dieu lui-même n'était pas bien riche dans ces circonstances ruineuses.
Le 19 juin se présente en l'assemblée de la ville frère Pierre Porquet, maître de l'Hôtel-Dieu. En la chambre du conseil se trouve justement le procureur du roi porteur de l'arrêt rendu par Nosseigneurs du Parlement le 20 mai dernier pour requérir la subvention et nourriture des pauvres. Le procureur du roi requiert évidemment l'exécution de cet arrêt. Frère Porquet expose au procureur du roi et à l'assemblée « qu'il ne peut plus maintenir la maison de l'Hostel- Dieu ni y demeurer; il n'a plus aucuns moiens de nourrir les pauvres qui y meurent de faim, faute de nourriture. *• La délibération dernièrement faite pour les secours à leur donner n'a pas été exécutée. Frère Porquet « proteste de rapporter et mettre les clefs dud. lieu (de rHôtel-Dieo) céatts et l'abandonner. » H re
requiert acte de cette déclaration. Le maieur prend la parole. Il rappelle « la délibération générale de cette Tille pout* la subvention et nourriture des pauvres. •> n prie le procureur du roi de s'appuyer sur cette délibération pour faire exécuter Tarrèt du Parlement. L'exéeotion de cet arrêt dépend principalement de l'autorité de H' le sénéchal ou de son lieutenant; c'est à ces chefs delà sénéchaussée à faire diligence et poursuite.
Ce journal de la misère, suite des troubles intérieurs, entretenue par la guerre étrangère qui ravage ou terrifie les villages du Pontbieu, n'est pas clos au 49 juin. Mais le fléau qui en fait courir les pages les unes après les autres, la guerre, nous réclame à son tour.
Nous avons vu déjà paraître ce mot de « guerre étrangère » dans la lettre du roi rapportée par les dépotés d*Abbeville et lue le 2 mai à l'Ëchevinage. La désolation prévue, exposée au roi dans la campagne des impôts , reconnue par lui , était entrée dans les motifs de ses concessions.
Je vais reprendre chronologiquement tous les faits qni tinrent , dans les derniers mois de la mairie de I. de Maupin , Abbeville au courant des événements voisins et qui l'intéressaient au premier chef èomme ville alors frontière.
Le roi avait déclaré la guerre à l'Espagne le i7 janvier. Formentin assure que la déclaration fut publiée dans toutes les villes du Pontbieu « avec les formalités ordinaires. • Je n'ai pas les moyens de vérifier l'assertion.
11 est à croire que le roi ne négligea pas, dès l'ouverture des hostilités, les précautions d'un bon gén^l qni vent assurer les approvisionnements de son armée
à proximité et en arrière des troupes engagées. Abbfrville, à Tabri, par sa force, de tous les coups de main, lui oiïrait un lieu de dépôt très-convenable. Il est à peu près certain qu'il ne méconnut pas ces avantages. Le 26 janvier se présente à TEchevinage Josse Leviel, marchand bourgeois, demeurant en la ville, qui exhibe lettres et provisions du roi de l'état et charge de garde d'artillerie et munitions de guerre estant es magasins de Sa Majesté en ceste ville. Les lettres étaient datées déjà du 28 décembre 4594 et scellées du grand sceau. Josse Leviel requiert acte de sa présentation et réclame des maieur et échevins le consentement municipal à l'exercice de la charge suivant les lettres. L'acte est donné ainsi que le consentement, en attendant que led. Leviel ait prêté serment devant le grand maître de l'artillerie, comme il est porté par lesd. lettres.
Le roi écrivait à la ville d'Âbbeville , du bois de Yincennes, le 22 mars 1595, une lettre non imprimée dans le recueil des Lettres missives, mais que M. Berger de Xivrey résume ainsi :
« Approbation de l'arrestation du capitaine La Motte, et ordre de se référer à ce que décidera M. de Longueville concernant une levée de gens de guerre faite dans la province. »
Du XXVI mars :
Le sergent-major du régiment du sieur de Hara* court est cejourd'huy arrivé à Âbbeville et a fait en* tendre au maieur •« qu'il estoit envoyé exprès pour lui faire entendre comme led. sieur de Haracourt s'est jecté, du commandement du roy, dans la ville de Sainct- Ricquier avecq cincq à six cens hommes sur les advis receus que Tennemy s'en debvoit emparer, affin de la
(Miflenrer et le pais, ensemble pour nous prier de omniir pour quelque temps, (et attendant que Sa Maesté et Mf de Longueville y aient prouveu), quelque luantité de pains, bière, pouldres, picques et aultres dioses nécessaires, afUn de contenir lesd. soldards en quelque debvoir, conserver lad. place et le pays ; sinon que leed. gens de guerre seroient contraincts de Tbabandonner h la ruyne du pays. Après avoir 07 plusieurs antieu maieurs et babitans de lad. ville de Sainct- Ricquier, quy ont dict qu'ils sont entièrement ruynés et B^ont moien de fournir aulcune chose; considéré aossy le peu de revenu que a le corps de leur ville ; il a esté dellibéré que la ville entrera en l'obligation avecq lesd. babitans de la ville de Sainct-Ricquier, comme leur caution, pour fournir ausd. gens de guerre le pain et bière qu'il leur conviendra durant trois joprs, pendant lesquels, et à leur dilligence, sera envoyé à M'* les trésoriers généraulx afBn d'avoir remplacement de ce qu'il conviendra ausd. gens de guerre pour lesd. trois ou quatre jours, ensemble pour estre prouveu à l'advenir de ce qu'il sera besoing ausd. gens de guerre pendant le séjour qu'ils feront en lad. ville de Sainct- Ricquier. »
Le quatrième jour d'avril, le maieur fait assembler « pour adviser sur Tordonnance de ii^ de Longueville pour fournir aux gens de guerre logés à Sainct-Ricquier le nombre de ii" iiu" pains par jour ftic) pour huict jours, n La réunion se trouvant insuffisante, le maire fait semondre au lendemain, pour la même cause. Messieurs les gens du roy, les anciens maieurs et même Messieurs de Saint-Riquier réfugiés à Abbeville (je ne vois d'ailleurs figurer parmi les assistants ni les gens
do roy Di Messieurs de Saint-RiqBier). Leotore iQFUi été donnée de Tordonnaoce, l'assemblée décide «.^ mond. seigneur sera supplié de voulloir excuser lad Tille^de lad. fourniture. • — On écrivit en cooséquenoe à M. de Longueville :
« Monseigneur, nous avons regret extresme qi*il nous est impossible de faire Fadvence des munitions de paîas eliÉière par vous commandées pour le temps de huici jouis è hiiipt fxu soldards quy tiendront garnison en la ville de Sainct-tisquier, les affaires de nostre communaulté estant si fort arriéra^ qoy (quMI) ne nous reste maintenant aucuns deniers en n<lstii disposition pour asseurer ceulz quy se pourroient présenter, comme il s'est faict aultrefois, à fournir lesd. munitions moiennant argent comptant ou assignations seures décrettées par Messieon les trésoriers généraulz en ceste province, et qooy que aous aient objecté lesd. soldards, il se trouvera de vérité <lue jaftiiis nous n'avcyis sceu disposer nos concitoyens à se charger de teltes fournitures, sinon en vertu des ordonnances et assignations U nosd. sieurs les trésoriers généraulz quy lors prenoient la peyne de se transporter sur les lieulz où se faisoient les adjudications desd. fournitures, affin de les avoir à plus raisonnables pris qu'il estoit possible. Maintenant la carence des grains est sy grande en ce quartier par Tabandonnement du labeur de la terre, les dégasts et ravaîges es grains que a faict et continue aux champs Tarmée espagnolle et les gens du roy mesmes , afQuence des paouvres gens des champs, brnllés et ruynés, réfugiés en ceste ville jusques au nombre de plus de dix mil personnes, que noQS redoubtons en dedans peu de mois une famine, comme desja Ton voit inGnis gens morir de disette aussy bien en ceste ville que aux champs (i). Cest pourquoy nous nous ressentons obligéSi par le service très-fidèle que nous désirons rendre à Sa Majesté, vous faire ceste remonstrance très-humble que Ton ne poeult
(i).€ette lettre donne bien la plus vive idée et la moins contestable image de Tétat pileux du pays.
e^fm u^ bili seî^'m ûe$fi. gens de guerre et qàoiags le'toull^ejnent de^ gens des.phamps, sy n'est prouveu de nourriture losd. gens de guerre en la forme ordinaire et antienne par lesd. nenrs trésoriers généraulz quy ont congnoissance des deniers fnblicqs 'deiibs par les récepteurs particulliers de par deçà et nctorité de lès contraindre au paiement de telle somme de deniers quilt adviseront nécessaire sellon Pocenrrence des affaires, ee qof iious est interdict et ne nous appartient aucunement. A tin| «DUS ptièns Dieu le créateur. Monseigneur, tous tenir en sa saîMle garde. »
'lii intervient (le fait n'est pas indlfTérent quand les QÉBbâts se rapprochent) la mort du duc de Longueville qoi était an vrai homme de guerre, ainsi quMl l'avait prouvé à Senlis, sous les murs de Paris et à la journée iet farines. Forroentin relie à notre histoire les derniers jtfirs du gouverneur de Picardie et raconte comment foa gouvernement, réservé en titre à son fils, passa en réalité et comme une charge de tutelle entre les mains do comte de Saint-Paul :
• Henri d'Orléans, dit il, duc de Longueville, étant venu vers la fin du mois (d'avril sans doute) visiter les fortiQcations d'Âbbeville, se rendit ensuite à Doullens après avoir mis ordre à l'augmentation de ces fortifies^ tions et aux magasins de vivres qu'on assembloU chez nous pour l'armée royale (1). «• Suivent dans le ms. de Formentin des détails sur l'entrée du duc de Longueville à Doullens et la blessure qu'il reçut à la tète dans cette circonstance. Le duc de Longueville expira h Amiens (2). « L'avant-veille de sa mort, Catherine de Gonzagues, son épouse, accoucha d'un garçon auquel
(1) Je ne trouve pas trace de cette visite dans nos registres. (3) U 29 avril.
le roi conserva le gouvernement de Picardie sous Tadministration du comte de Saint-Paul, son oncle. »
Le duc de Longueville mort, et avant qu^apparaisse dans nos registres le nom du comte de Saint-Paul, nous voyons agir chez nous, pour les besoins de la guerre, un des lieutenants fidèles du roi. »
Du XVll® jour de may 1595 :
Le roaieur raconte que « allant aujourd'lifiy salUier Monseigneur de Humières, il (W de Humières) Iby a faict ouverture de certaine levée et subvention (i) qi|*il prétend lever sur touttes les villes et communaultés de ceste province pour la nourriture de xv* hommes de pied durant l'espace de xl jours (2), pour, durant ce temps, les entretenir le long de la frontière pour empescher les courses et entreprinses de Tennemy. «• — On voit, par cette délibération, que Tarmée ennemie « quy s'est approchée » est alors « à Auxy. *• — On fera des remontrances (3) à M. de Humières (4).
(l)Ou coutribution.
(2) Je Us bien en ces chiffres romains quinze cents hommes et quarante jours.
(3) M. de Humières ëtait èç 1594, nous le savons, lieutenantgénéral du roy au gouvernement de Picardie. — Lettres missivêM de Henri /r, 6 janvier 1594. — Marques du train de M. de Hu* mières : « il mai (1595), payé trente-quatre livres à deux fripiers ponr deux manteaux distribués à quelques-uns des gens de M. de Humières. »
(4) Je crois voir que, suivant la communication de M. de Hu« mières, une répartition a été faite sur toutes les villes de la sénéchaussée de Ponlhieu et autres lieux circonvoisins. Une assemblée générale a donc été convoquée a pour la conséquence de Testât de la province. » Les remontrances ont surtout ponr objet ,de faire procéder dans les règles établies, afin de ne pa^ se
EoOd, la ville apprend la nomination du comte de Saint-Paul, et cette nouvelle fait réunir TËchevinage deux fois le même jour.
Do XXIX mai 1595 : '
Le maieur annonce l'arrivée à Amiens de « Monseigneur le comte de Sainct-Paoul, » pourvu par le roi do gouvernement de Picardie. Le comte de Saint-Paul a rintention de venir à Âbbeville. Deux de Messieurs «• du corps de cest Escbevinaige » seront députés pour aller trouver led. seigneur, lui faire la révérence au nom de la ville et lui offrir le service dMcelle « paravant quMl arrive en lad. ville. «• — Les députés immédiatement choisis furent le s^ de Beaucaurroy (Rumet) et M® Jehan Ti)lette, procureur fiscal.
Le même jour (XX1X« de mai) eut lieu une seconde réunion.
Le XX1X<) jour de mai, le maieur d'Âbbeville communique à TEchevinage les lettres du roi, datées de Fontainebleau le XYl^ jour de mai 4595, et annonçant aux maieur, échevins, etc., d'Âbbeviile, la nomination de M. de Saint-Paul (i).
H. de Saint-Paul, déjà à Amiens, écrivait de son côté qu'on lui envoyât « deulx depputtés » pour se
trouver victimes de la répartition. En définitive, il sera fait offre pour le nécessaire de fournir avec les autres villes le contenu iud. mémoire.
(I) Cette lettre est transcrite dans le registre, p. III'LXX verso. M. Berger de Xivrey a résumé ainsi cette lettre dans le recueildes Lettres missives de Henri IV: « Notification de la nomination du comte de Saint-Paul au gouvernement de Picardie. ^ Cop. arch. de la ville d' Âbbeville^ reg. aux delib, 1593 1595, fol. 370 verso. • M. Berger de Xivrey a lu 3 mai ; j'ai lu XVI* jour de may.
troo^er en rassemblée qu'il prétend faire en la ville d*Amlen$ « pour adviser à la nourritore des gens de guerre qu'il convient tenir en deçà en garnison pour lei trouver prèsts et 8*en s*en servir aux occasions, ete. » -»- L'Ecbevinage décide, sur celte communication, que MM. François Bumet et Tillette, aujourd'hui députés vers M. de Saint-Paul , seront priés de se présenter aussi en l'assemblée convoquée par le nouveau gooverneur et d'y « remonstrer la nécessité et rujiie do pays et conséquemment de ceste ville par les courses et ravaiges journaliiers des ennemys, pour, au cas que la ville d'Amiens et les aultres entrent en cotte part de la fourniture des pains que l'on ordonnera* estre fournis ausd. gens de guerre, tascber, par tous moiens, que ceste dicte ville soit cotlisée pour sa pari au moindre nombre que faire se pourra. » S'il advenait que les sieurs de Beaucaurroy et Tillette « fussent prins prisonniers de l'ennemy, «• la ville paierait leur rançon et ferait en sorte, quoi qu'il leur arrivât» qu'ils n'en portassent « aucune perte ou dommaige* »
Du XX« jour de juin 1595 :
La récolte est instante, mais il y a à craindre que la moisson ne puisse être faite « par le moien des courses des gens de guerre de l'ennemy quy ravaigent chacun jour par les champs des environs de ceste ville sans aucun empeschement, de sorte que s'il n'est promptement advisé de quelque expédient pour faire donner la liberté aux paouvres gens des champs de faire la despouille et engranger les grains, il se voit apparemment une famine par Textresme nécessité et paouvretté du poeuple. » — On enverra à Amiens « pour entendre comme ceulx de lad. ville dellibèrent prouvoir à la
seureté de la récolte et quelles poursuites et remonstrances ils entendent faire à Sa Blajesté ou Nosseigneurs les lieulenans à cest effect, etc. • . L'ennemi menace décidément notre Ponthieu. Le nouveau gouverneur cherche à mettre en défense les petites places du pays. M. de Bussy nous apprend qu'An-» toine Le Yasseur, écuyer, seigneur de NeuilIy-le-Dien,
fut commis pour la garde et conservation de la tour du
Plouy (1) le 3 juillet, et que le comte de Saint Pol était
& cette date à Saint-Riquier ('2).
Quant à Doulians, cette ville a déjà tout lieu de
craindre le coup qui la frappera.
(1) « Le comte de S* Pol, gouverneur et lieutenant pour le Rof en Picardye.
« Ant* Le Vasseur, salut, estant besoing et nécessaire de pourvoir à la seiireté et conservàôn de la Tour du Ploûy appartenant la S^ de Gamachfs à ce que les ennemis ne s^en emparent ou préjadice du service du Roy et repos du pays. A ces causes et à plain confiance de vos soins, suffisance, expeVience et bonne valeur, Nous vous avons commis, ordonné et député, commettons, ordonnons et députons par ces p''^ pour la garde et conservàôn de la Tour du Ploûy et à ceste tin y tenir cinquante soldats, ou tel nombre que vous adviserez, soit des habitans du bourg ou
tels autre' que vous estimerez p' ce si longuement
<iue nous ad viscrx)us. De ce faire vous • donnons
tout pouvoir, aulhorité, commission et mandem* spcâl en vertu it ceiuy à nous donné par sad* Ma'^ Mandons à tous vous obeyr en ce qui concerneria lad. charge. Fait à Sainct-Riquier, le lil* jonr de juillet V* 1111" quinze.
Signé: « François Dobléans.
Et plus bas: « Par Alunseigneur
« GUILLOTBB. »
Publication de M. le Q* de Bussy dans la Picardib de 18)7, p. 111.
(2) La pièce ci-dessus rétablit. Le nouveau gouverneur avait dû se rendre à Saint-Riquier par Domart, car on ne trouve pat trace de son passage par Abbeviile dans nos regittrct»
Dq X jttiUet 1595 :
Le gouverneur de la ville de Doollens a écrit • afb d'estre secouru , pour la conservation de la place menassée des Espagnols, de quelques munitions de guerre comme pouidres, balles, picques et aultres choses nécessaires pour la conservation d'icelle, ung siège arrivant. » — L'Echevinage d'Abbeville délibère» « attendu le peu de munitions qu'il y a en ceste ville (Âbbeville), p qu'il sera seulement envoyé en la ville de DouUens le nombre de cent picques.
Le lendemain (XI juillet) on reçoit avertissement que l'ennemi s'achemine " en deçà. » Il est à craindre que o feignant siéger la ville de Doullens, comme le bruict court, il ne tourne tout-à-coup vers ceste ville (Abbeville) pour y attenter et y faire quelque effort » On avertira immédiatement M. de St-Paul et on le suppliera très-humblement « d'envoier en ceste ville quelque personnaige ingénieux (1) pour voir les endroicts les plus dangereux d'icelle, aflin d'y faire traveiller dilligemment, etc. «• On le suppliera aussi, « au cas que Tennemy tourne en deçà, d'envoier en ceste ville ung personnaige de commandement avec quelques gens de guerre pour la deffense d'icelle.
« Les capitaines des quartiers seront mandés et admonestés de faire la garde par compaignie comme il se soulloit faire par le passé, et faire fournir leurs gens de pouldres, balles et aultres choses nécessaires pour la deffense de la ville. »
Du X1X« jour de juillet :
Hp le comte de Saint-Paul, gouverneur de Picardie,
(t) Un ingénieur.
cVM. de la Corbinière, surintendant et commissaire général des vivres et magasins de France, ont écrit, le premier en date du XVI, le second en date du XV (juillet), pour « la fourniture de trente mille pains ou douze mille de bled en nature, mesure de Paris, demandés à la ville pour la nourriture de l'armée estant en ceste province pour la conservation d'icelle, etc. » — On demandera à M« de Saint-Paul quelques change* ments dans les conditions de la fourniture (1), mais en attendant, et pour «* la conséquence de Taffaire quy requiert grande célérité pour le service du roy, on fournira tout promptement le nombre de cincq muids de bled, mesure de ceste ville, lesquels seront prins es greniers des habilans quy en ont quantité (c'est-à-dire sans doute de ceux qui en ont le plus), lesquels y seront contraincts. «• Au surplus, on députera vers MM. de Saint-Paul et de la Gorbinière « ung de Messieurs de céans pour les supplier d'aller quitte de vingt mil pains pour la part de la ville de la fourniture ordonnée en ceste province pour la nourriture de l'armée. *» — Lq député de la ville, porteur aussi de lettres de la ville à celte occasion, fut le procureur fiscal ïillette. — Reg. aux délib.
Il était bien temps, en effet, que le gouverneur de Picardie prit des mesures pour la conservation de la province. La prise de DouUens (2) par les Espagnols
(f) Les ordonnances du comte de Saint-Paul et du s' de la Gorbinière seront remises à Tenvoyé de M. de ta Corbinière, Tune pour faire changer le terme du paiement « à janvier au lieu d^avril » et Tautre « pour la faire contresigner du secrétaire de mond. seigneur et d^y apposer le cachet.. »
(2) Formentioi qui brouille les dates et place en ISM an séKour
— tn —
fat BD «▼ertisstmaiil qai jeta l'alarme, mais qui ne fat pas perdo (1).
que Henri IV fit à ibbeTÎIle en 1596, rapporte aîn» la prise de IkHilleDs:
Suitant lai, le roi, d^jà à Âbberille avant la Pented^te, et, après une ¥18116 aux places voisines, de retour en cette TÎIIe, n*en partit que pour aller gagner la bataille de Fontaine- Française (la bataille de Fontaine- Française fut gagnée effectivement en 1595 ; Terreur de Formentin est donc bien flagrante quant ao sëjoar en roi à Abbeville). « Ce succès, poursuit Formenlin, ne put néanmoins nous dédommager de la perte de Doullens que le comte de Fuentès prit après un siège aussi long que meurtrier. Quinze cents hommes entrèrent dans cette ville où Antoine de lx>nguevalflarancourt commandoit. Robert d^Dalwin de Ronsoy étoit capitaine du château. Valentin de Pardieu, grand-maître de Tartillerie des Pays-Bas, fut tué dans les premières approches. Les dehors de la place étoient presque tous emportés d*assaut quand les Espagnols reçurent avis, le 24 juillet, que notre armée étoit en marche pour secourir la place. Si nos généraux n*eussent point été divisés, ils avoient des forces suffisantes pour forcer les Espagnols à lever le siège. »
Suivent dans Formentin des détails sur la tentative da doc de Bouillon pour ravitailler Doullens sous le feu des Espagnols assiégeants (il s'agit du combat du 24 juillet). Le corps de Tamiral de Villnrs, tué dans cette entreprise, fut, d'après Formentin, apporté « à Abbeville et, de là, à Rouen dont il étoit gouverneur. • — Je n*ai pas les moyens de vérifier ces faits , non plus que les suivants, qui me paraissent fort douteux. — « Le colonel d'Argenvillers, commandant de la garnison d*Abberille sous les ordres du maieur, f\it tué dans cett«: rencontre avec deux cents soldats détachés de sa garnison; il fut inhumé aux Cordelters d'AbbeviUe. »
Suit, dans Formentin, le réeit de la prise de Doullens et des cruautés commises dans cette ville par les Espagnols vainqueuis.
(I)« Après ta prise de Doullens par les ligueurs (fin juillet), prise effectuée presque sous les yeux des princes .français qui s'étaient avancés jusqu'à Beauqaesne pour secourir; te wiUe, ces
Le vendredi W^ jour d*août, assemblée générale par-devant J. Bernard et le maieur.
Le lieutenant général J. Bernard et le maieur rap* pellent la prise récente de Doullens. Il est à craindre que Tennemi, « quy ne s*est encore eslpingné de deçà, *• n'attaque Âbbeville. La veille (S août), Ms' de Saint- Paul et Hr le maréchal de Boullon (Bouillon) sont venus visiter les remparts d'Âbbeville; ils ont jugé qu'il était très-expédient, pour la conservation de la Tille, de travailler en toute diligence à la porte du Bois et « au rampart proche d'icelle, par où Tennemy povoit aisément en peu de temps, avec le canon, faire entreprinse sur lad. ville. i> La présente assemblée est faite • pour adviser d'y pourvoir, » etc. — L'assemblée décide qu'il sera travaillé en toute diligence, « tant de nassonnerie que de terrasses, et que pour ce faire, soobs le bon plaisir de Sa Majesté, etc., il sera levé par forme d'emprunt, sur tous les habitans de la ville et aultres y réfugiés, de quelque quallité et condition qu'ils soient , ecclésiastiques , nobles et aultres , la somme de deulx mil escus. «•
Le VII août, le maieur expose que l'ennemi, ainsi en a-t-il reçu avis, « faict ung très-grand prépara tif de munitions *> et qu'il veut très-probablement « s'adresser k ceste ville. » 11 est par conséquent « très-nécessaire d'accélérer la fortif&cation tracée et commencée à la
i, princes se retirèrent avec leur monde, les uns à Ârdres» les d autres é Montreuil, à Rue, à Abbeville, au Pont-de-Remy, à
■ Corbye, à Péronne et autre ville frontière, craignant que les Iligoeurs (lisons les Espagnols) ne missent le siège devant aucune ■desdites villes. » — Journal de Jehan Patte^ Soc, des Anliq. de MNom^ UnMJX de la 2* série^ p. 2S6*
porte du Bois. Néantmoings on voit les principaolx habitaDs négliger ce qoy lear est commandé pour ce subject; • on les entend même murmurer de la délibération prise pour Temprunt destiné aux travaux. — Les échevins présents à la réunion décident qu'un d'entre eux et le procureur de la ville iront trouver Messieurs les gens et oilBciers du roy en leur chambre du conseil et les prieront « de se trouver présentement céans •» pour aviser sur les nécessités qu'on ne peat ajourner.
Les deux envoyés partent; ils ont mission, si Messieurs du Présidial ne se montrent empressés, de protester « contre leur négligence à rencontre de la ville.» Ils doivent faire « pareille requête aux esleus et autres officiers du roy. »
Les deux envoyés reviennent bientôt après. MM. les gens et officiers du roi leur ont répondu « qu'ils n'avoient esté appelles ny semonces et, au surplus, qu'ils estoient occupés aux affaires de la justice, et que souvent, quand ils se trouvoient aux assemblées, leurs voix estoient remportées par des artizans, et au surplus que, quand on sonneroit la cloche, ils s'y trouveroient et viendroient instament. »
Survient cependant immédiatement le lieutenant général Bernard avec MM. Tillette, Le Boucher, Gaillard, Grignon, Gaude, Deslaviers, Gauchie, de Ponthieu, Briet, de Lestoille, P. de Lestoille, Alliamet et de la Garde, c'est-à-dire les gens et officiers du roi, les élus, les contrôleurs, etc.
La délibération est reprise. On décide que la résolution arrêtée précédemment (4 août) sera le plus promptement possible exécutée. On travaillera sans délai à la porte du Bois, « pourquoy faire la somme de deux mil
escQS portée par lad. résolution sera levée sur tous les
kabitans indifféremment par forme d'emprunt (1)
etdavantaige que, pour l'importance de l'affaire et prévenir tous inconvéniens, l'on travaillera par com- IHûgnies en personnes aud. ouvraige, à commencer drès demain, et, à ceste fin, sera enjoinct à tous habitans de se prouvoir de picqs, pelles et hottes, mesmes d'armes, pooldres, ballçs, mesches et aultres choses pour la deffense de la ville, l'occasion s'offrant. «•
Les habitants n'étant pas jugés « sufBsans (2) pour la conservation de la ville *> et l'ennemi étant déjà » es environs , » on suppliera M^ de Saint-Paul , alors à Montreuil, d'emmener h Abbeville quelques gens de guerre pour la défense de la place.
A la suite de la délibération du 17 août 1595 (p. llWlll" 11 verso du reg. aux délib.) se trouve transcrit > Testât de la quantité du bled quy a esté enlevé en la ville d'Âbbeville suivant l'ordonnance de Ms' le comte de Sainct-Paoul, gouverneur pour le roy en ce pais de
(1) La somme levée par forme d'emprunt monta non à deux mille ëcus, mais à deux mille cent quatre-vingt-quatorze. Le sorplns (t94 écus ou livres?) fut conservé pour satisfaire aux frais de la levée. — Délibération du XI III aoûi 1595.
(3) Les préparatifs rapportés ci-dessus firent peut-être cepen- <iant réfléchir Tennemi. « Peu de jours après la prise de Doullens, ditFormeutin, le comte de Fuentès détacha Rosne, raaréchal-decamp de son armée, avec un corps de troupes qui s'avança jusqu'à Abbeville (notre registre dit seulement « es environs), • oiais il n'osa l'attaquer. Tout son succès se réduisit à exiger de grosses contributions du Ponthieu. Le comte de Fuentès, voyant fQ'il n'y avait rien à faire pour lui dans ce pays, en sortit pour aller assiéger Cambray qui fut forcé de capituler au mois de septembre de cette année. »
Picardie, et de Monsieur de la Corbinière» commissaire géDéral des vivres et muDitioos de France, pour h nourriture de Tarmée quy s'est acheminée pour le secours de la ville de DouUens.
« Premier, le dix-nœufviesme du présent mois (d'août),
etc (parmi ces blés se trouvent des blés • de î
Dansicq. »)
« Item le vingt-troisiesroe, etc
«< Item le vingt-cinquiesme, etc »
Cet état conserve, bien entendu, les noms des gens dont les greniers ont été mis à contribution.
« Ledict estât s'est trouvé monter à la somme de six cens vingt'Six escus trente sols, pour laquelle somme il a esté ordonné et dellibéré qu'il sera baillé promesse et mandement pour estre lesd. particulliers paies et remboursés chacun des sommes à eulx deubes et assignées sur les deniers de la ville es mois de janvier, frebvrier et mars prochain» auquel temps la ville est assignée sur les deniers des nouveaulx imposts quy se lèvent en ceste ville, et leur sera baillé à chacun particullièrement ordonnance de sa part. »
Quel était, au milieu de toutes ces craintes et de ces agitations, le sentiment que nous appellerions de nos jours politique? Les esprits s'affermissaient-ils de jour en jour dans leur soumission , dans rattachement au au roi? Nous pouvons le croire, et malgré quelque résistance (prouvée plus loin) de la chaire, le clergé, pour la plus grande part, acceptait lui-même d'assez bon cœur la situation nouvelle.
On se préoccupait bien cependant encore un peu d'une parole attendue de Rome. Dès le XVIII janvier, M. de Humières, lieutenant au gouvernement de Pi-
cardie, avait annoncé à Abbeville, avec trop de hâte, Pabsoute du pape •« nouvellement envoyée au roy avec on jubilé. »• La nouvelle était prématurée, l'absolution fle devait être donnée au roi par le pape que le n septembre. — Reg. aux délib.
En attendant, l'Ëchevinage d'Abbeville, puisant un sentiment de confiance dans les franchises de l'église de France et dans Tacceplion par beaucoup d'évêques de la conversion royale, arrêtait, le 3 mars, «de l'avis onaDime de toute l'assemblée, » qu'en mémoire « de l'heureuse réduction de la ville en l'obéissance du roi et de la couronne de France contre les entreprises de l'Espagnol et de ses adhérents, ** il serait fait annuellement et à perpétuité, « le mercredy quatriesme jour d'après Pasques, une assemblée et procession généralle pour rendre grâce à Dieu. » — Reg. aux délib.
En cette année, la procession eut lieu le 29 mars.
La veille , Messieurs de Saint- Vulfran et de Saint- Pierre ayant été mandés en la chambre du conseil , suivant la délibération du 3 (mars), MM. de Belloy, trésorier, et Hubert, chanoines de Saint-Vulfran , de Hannay et Gaillard, religieux de Saint Pierre, avaient promis de faire faire la procession et de semoncer à cet effet les curés de la ville. M® Leleu, doyen de chrétienté, avait été, de son côté, averti de faire sommer tous les curés de la ville.
La procession eut lieu, suivant les termes de l'Ëchevinage, « pour rendre grâces à Dieu de la réduction dernièrement faicte de cesle ville en l'obéissance du roy, etc. » — Délibération du XXVIII^ jour de mars. — aucune marque de discorde n'est constatée en cette )ccasion dans nos registres, mais nous trouvons, au
delà de la mi-août encore, des preuves do maovais vouloir très- irrité et peu patriotique d'une partie du clergé.
Du XVIll* jour d'août i595, par-devant le maiear, les anciens maieurs et quelques écbevins :
Le maieur a reçu la veille des lettres de Mv le comte de Saint-Paul, datées du XVI (août). Le gouverneur de la province mande de veiller soigneusement au bien et repos de la ville, • et ce faisant oster le cours d'aocuns propos qu'il a eu advis avoir esté tenus par aucons babitans de ceste ville, et seignament par les curés de Sainct-Gilles et de SainctrPaoul qu'il mande avoir dict à leur prosne que Ton s'estoit trop tost réduicts ea ceste ville et qu'il valloit mieux estre Espagnols catbolicques que François béréticques. — Lecture faicte d'icelles (de ces lettres) et prins advis à l'assemblée, a esté dellibéré que lesd. .curés de Sainct-Gilles et de Sainct-PapuI seront mandés et admonestés scavoir s'ils ont proféré lesd. propos, et sera faict procès- verbal ; ce faict, adviser ce que besoing sera. »
La prévention des derniers prédicateurs attardés dans la colère des Boucher et des Feuardent, des Ca- Villon et des Rembert, n'était donc pas partagée par l'Echevinage ni même certainement par la très-grande majorité des habitants.
Quelques autres faits pourraient être rapprochés sous cette rubrique familière : la queue de la Ligue.
Ainsi (IX juin) la veuve de maître Oudart Gomel, médecin , banni comme politique pendant la fureur ligueuse, a demandé le remboursement des cinquante écus f somme à laquelle son mari a été condamné par sentence de la ville en décembre 1589. Elle est armée d'une ordonnance rendue pour ce, en sa faveur,
le 22 novembre 1594, par M. de Ganmartin, maître des requêtes de Thôtel du roi, alors près de M. de Longueville, gouverneur en Picardie. La délibération de TEchevinage (IX juin) n'est pas claire. Je crois voir qu'il y a eo deux requêtes (une de la veuve d'Oudart Gomel et onede Rumet de Beaucorroy, le maieur de 4589-1590) et deux ordonnances de M. de Gaumartin, Tune répondant à la première requête, l'autre à la seconde. Mais la requête de M. de Beaucorroy appuyait-elle celle de la veuve Gomel ou plutôt ne protestait-elle pas contre qoelques expressions de cette requête? Je vois qu'il y a ea « des mots injurieux » dans l'une ou dans l'autre requête, et que H. de Gaumartin a ordonné qu'ils seraient « rayés et biffés. » Je vois enfin que, selon les résolutions de l'assemblée échevinale, requêtes et ordonnances seront communiquées au procureur de la ville pour être ordonné ce que de raison.
Le procès-verbal de l'assemblée du XXI juin nous montre une réclamation d'argent des trésoriers généraux pour des faits relatifs à la Ligue, mais regardant Amiens, réclamation repoussée par l'Echevinage. Les trésoriers généraux ont envoyé une ordonnance aux élus pour asseoir sur l'élection de Ponthieu une somme afférente au voyage fait par les députés (des trois ordres) d'Amiens aux prétendus Etats dernièrement tenus (la Ligue expirante) à Paris, «< nonobstant l'opposition faite par la ville. » L'Echevinage arrête qu'appel/ sera interjeté.
Ici finissent bien et dûment ces annales de la Ligue, auxquelles j'ai donné sans doute de tro^ complaisants développements ^ mais il m'aurait coûté de négliger,
pour les seuls faits touchant aux événements géfiéraux^^ les mille faits de la vie quotidienne de la ville, élection*, administration, tout le ménage abbevillois. La richesse de nos registres m'a emporté ; j'ai voulu faire, en mém»^^ temps que de Thistoire politique, de Tbistoire local^^ municipale, faire revivre, de toute leur vie complex^^ bourgeoise et militante, nos compatriotes du xvi» siècle, dans une période de vingt ans. Mes successeurs en ces travaux feront des partages dans ce fourmillement, ma délectation, qui rendra à leurs yeux» de J576 à 4595, ce que j'ai pris plaisir à y voir, le vieil Âbbeville des échevins et des maieurs de bannières, des gens et des officiers du roi^ des élus, des consuls» des religieux, des chanoines, des archers, des arbalétriers, des arquebusiers, des processions et des entrées princières, des arcs triomphaux et des cavalcades, du catholicisme et de rérudition classique.
FAITS DIVERS
Le collège. — La pension da principal. — La pauvreté de la maison dc^ Val. — Impopularité du grenier à sel. — Incident pour un office d^ receveur de ce grenier. — Nomination d*un chapelain au Val-anx-Lépreui.r — Protection accordée aux Cjfgnes des fossés de la ville. — L^Echevinage récupère un droit sur les bateaux entrant dans la ville. — La justice de» échevins entre eux. — Les compagnies dé cinquanteniers et celle de la jeunesse. — La garde de la tour du château.
11 nous reste, selon notre usage, à réunir dans ce dernier chapitre les faits variés qui ne se rattachent pas, ou ne se rattachent que de loin, aux événements plus importants de Tannée.
Aduiistbatioii. — La ville soutient encore le collée sans céder cependant à toutes les sollicitations du prindpal. Le WTi décembre (469&), ill^ Antoine Glugnet (le principal) demande que la somme qui lui a été précédemment accordée à cause de la cherté des vivres lai soit maintenue pour la nourriture des régents, la maison du Val, sur les revenus de laquelle on lui a attribué quelque subvention , étant pauvre au point qu'on n'en peut tirer aucuns deniers, même pour la nourriture des malades lépreux. L'Echevinage décide que Glugnet sera prié de se contenter dorénavant de la pension Ordinaire. On lui donnera néanmoins vingt écus, mais pour cette année seulement et sans tirer à conséquence.
Antoine Glugnet- n'osait presser l'argentier de la lé* proserie. La maison du Val, qui rapportait fort peu, était en outre, en piteux état. L'Echevinage décide, le € février (1595), que l'on réparera cette maison qui tombe en ruines et qui a été absolument négligée pendant les troubles.
Le collège et la maison du Val reviennent dans la délibération du XXYlll juin, et nous retrouvons Antoine Glugnet aussi besogneux et la maison du Val aussi pauvre. L'Echevinage décide que l'on paiera d'autres deniers la pension ordonnée cy-devant au principal sur la maison du Val. Cette censé est dans un tel état de dénuement que le fermier, ne pouvant labourer, est sur le point de la quitter. 11 devient impossible de continuer à M» Glugnet sa pension. On décide donc « que doresnavant, à compter de la saint Remy prochaine, cette pension^ qui est de quatre cents livres
par an, ne sera plus payée. » H<^ Glognet, averti de cette décision, fait savoir à son tour qu'il ne peut plus, de son côté, continuer l'exercice du collège et qu'il va se retirer^ mais il réclame de la ville un dédommagement pour ses frais d'installation dans un poste qu'il a occupé si peu de temps. L'Echevinage, tout en se réservant d'aviser « comme il appartiendra, » recevra de Glugnet la déclaration de ses frais*
L'édit d'avril 1594 avait supprimé l'office de receveurdu grenier à sel-, cependant le bruit s'est répandu qu'un habitant de la ville, Charles Robin, vient d'être pourvu de l'office redouté. La qualité de Charles Robin, le second des échevins de recueil, ajoute au mécontentement public. Les plaintes se produisent devant l'Ëchevinage et trouvent leur expression dans la bouche même du siéger, Josse Beauvarlet. Le peuple est très-agité, dit Beauvarlet, par ces poursuites et ces obtentions par les habitants mêmes, d'offices contraires au bien et à la liberté du peuple. Charles Robin, présent, se défend : il est bon habitant et il aime mieux perdre que de faire tort à la liberté publique; il n'a point la provision de l'office de receveur des deniers du sel, quoiqu'on lui ait offert effectivement cet office; il ne veut que le bien public. On voit, par ces discussions, combien le grenier à sel était toujours impopulaire.
Nous retrouvons, le 2 mai, le Val-aux-Lépreux. Il s'agit d'une nomination de chapelain. Le chapelain titulaire étant mort, sire Charles Guillebault, prêtre, est nommé pour le remplacer. 11 devra chanter la messe chaque jour en la chapelle et administrer les sacrements aux malades à telles aumônes qu'il plaira à la
\iHe de lui faire en outre du fixe attaché à l'acquittemeot des messes. Guillebault accepte ces conditions et celle • de vivre sans scandale. »
Le même jour (2 mai) viennent ces défenses; clément et pacifique contraste avec la guerre qui tue et brûle à quelques lieues de nos murs. L'eau miroite et les cygnes jouent dans nos fossés , tandis que l'ennemi court déjà sur la frontière du Ponthieu :
« Deffenses (seront publiées) à tous les habitans de
tirer dans les fossés ny y à peine de vingt
escus d'amende, et pour avoir esgard à l'avenir aux cigoes estans es fossés de la ville et faire séjourner les joeunes quy y sont couvés [?], affin qu'ils ne se puissent prendre et dénicher comme ils ont faict l'an passé. » — - A l'exécution de ces défenses, au soin protecteur des cygnes, fut commis le premier échevin des huit, Lois Sanson.
L'Ëchevinage rentre dans tous les droits qu'avaient gênés ou usurpés les gouverneurs du château.
Du VII juillet J696 :
Le droit cy-devant prins par les maieur et esche* vins avant qu'il y eut gouverneur à Abbeville, — droit d'ung escu sur chacun grand basteau entrant en lad. ville pour sortir d'icelle, — avait été usurpé par les gouverneurs. — On négligea pendant quelque temps de le lever après la suppression dud. gouvernement. — Ce droit sera perçu de nouveau et défenses seront faites aux chainiers de laisser passer aucun navire s'il n'a déjà satisfait à la règle.
Les échevins lésés savaient fort bien réclamer devant leurs collègues. Le XIV août , le premier échevin de
recaeil, André Wauc^uet, se prétend trop imposé par le rolie ; il a été taxé à neuf livres, il demande à n'être taxé qu'à sept. Il obtient gain de cause, il avait raison sans doute; cependant d'autres voulaient, à cause de sa conduite, que sa cotte-part fût portée à trente livrés.
Les compagnies des cinquanteniers et celle de la jeunesse figurent comme de coutume, c'est-à-dire souvent, dans les délibérations.
Le XX janvier (1595), c'est Jehan Prévost qui est élu maître de la compagnie des archers.
Le XXVI janvier, c'est une gratification de dix écus qui est attribuée à la compagnie de la jeunesse. Cette compagnie supporte journellement de grandes fatigues pour là garde et dans toutes les circonstances où la conservation de la ville est en jeu. La gratification satisfera à une partie des frais du jour de saint Charlemagne.
Le II mai, c'est la question du « guay *> de la jeunesse. On se plaint d'un « excès » des années passées en la distribution du prix qui est donné le jour de ce guay. On entend que ce prix ne soit plus augmenté et qu'il ne soit pas <c nové *> à l'avenir. La compagnie de la jeunesse recevra donc dorénavant au jour du guay, de Messieurs de l'Ëchevinage, un prix de la valeur de douze livres et non plus Cette délibération prendra
effet dès le premier jour du guay qui sera dimanche prochain.
Le XXVII mai , c'est Jacques Violette qui est élu maître de la compagnie des arquebusiers en remplacement de Jehan Griffon.
Un petit fait qui se rattache à la garde de la ville.
aux approvisionnements de guerre et qui montre que le château n'était pas démoli entièrement, est établi par la délibération du XXl^ jour d'août :
«* À esté commis pour avoir la garde de la tour du chasteau et des munitions y estans, Jacques Bouffeau, lequel a faict le serment au cas requis de faire bonne et fidèle garde et d*y faire les debvoirs à quoy lad. charge est assubjectie. »