III
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quatrième jour de mai, présidée par P. Leboucher, lieutenant criminel, et par le maieur J. de Maupin (1).
Il s'agit de trouver les moyens de subvenir - à la nourriture des pauvres mallades quy journellement affluent à l'Hostel Dieu en grand nombre et pour éviter à la contagion apparente à cause du grand nombre des paouvres quy se mendient aux églises et aux portes des habitans de cesle ville à laquelle ils viennent de toutes parts. »
Plusieurs mesures sont arrêtées : ainsi on vendra quelques rentes du bureau des pauvres jusqu'à certaine somme, selon la nécessité; la distribution des deniers sera faite par les maître et administrateurs de la maison dud. Hôtel-Dieu sur l'avis de quatre bourgeois qui seront, à cet effet, nommés ensemble pour avoir l'œil à l'emploi desd. deniers, nourriture desd. malades et à toutes autres choses qui leur seront convenables, à la charge que lesd. maitre et administrateurs seront tenus de remplacer les deniers qui seront fournis par led. bureau dans six mois d'huy, soit par le moien de l'aliénation de quelques rentes, cens ou autrement, comme ils jugeront convenable, et, pour cest effect, en obtenir commission ou pouvoir du Parlement ou ailleurs le plus tost que faire se pourra; pour la seureté de quoy ils obligeront et passeront toutes lettres nécessaires. » Le frère Pierre Porquet, maître de l'Hôtel-Dieu, accepte immédiatement ces décisions ; la seule protestation faite par lui constatera néanmoins que « l'establissement
(1) A cette assemblée sont présents : M" Morel, chantre et chanoine de Saint- Vulfran ; Barbier ; Porquet, maître de la
maison de l'Hôtel-Dieu.
décidé des quatre personnaiges pour l'administration et la distribution des deniers ne peut préjudiciel- aux fondations, réglemens antiens, sentences et arrests de la Cour donnés au profit dud. Hôtel-Dieu. »
Nouveaux commandements seront faits aux pauvres étrangers affluant en cette ville de toutes parts, « seignament des villes voisines où on ne les voeult soustenir, de se retirer de ceste dicte ville dans le (ou ce) jour; faulte de quoy faire, ils y seront contraincts. »> — Des mesures d'exécution sont prises en conséquence de cet ordre (I). — « Et pour donner quelque moien de vivre aux paouvres originaires de ceste ville et quy sont au pappier du bureau, attendant Paoust, » arrêté « que ils seront emploies à traveiller à la fortification de la ville aux endroicts les plus nécessaires , des deniers de l'impost de trois escus sur tonneau de vin naguaire estably par ordonnance du roy en ceste ville, dont Sa Majesté en a accordé la moiclié à icelle pour emploier ausdictes fortiftications. »
Mais le prix du blé monte toujours en la ville , représente-t-on encore dans la même assemblée. Le peuple se plaint; le blé du dehors ne vient pas au marché. L'assemblée décide « que l'on contraindra les habitans de la ville d'exposer en vente aud. marché le bled quy leur sera ordonné, chacun à portion (à proportion) et sellon le nombre quy en a esté ù eulx appartenans (qui a été constaté leur appartenir) par
(1) Les sieurs Rumet de Beaucaurroy, Manessier, de Canteiieu et Cocquerel, premiers e'chevins, et les commissaires du bureau des pauvres, se transporteront eu chaque quartier pour faire recherche des pauvres étrangers et les faire sortir de la ville.
les recherches quy se sont naguaires faictes, sans le pouvoir reporter en leurs maisons ny retirer dud. marché, à peine de vingt escus d'amende et confiscation du blé, et que, pour retrencher l'abbus quy se commet journellement par le moien de la vente du bled es greniers au détriment du publicq et contre les ordonnances du roy, dei'fenses seront faictes à tous habitans et aultres quy ont des bleds en cesle ville d'en exposer ny vendre doresnavant en leurs greniers ny aultres lieulx que au marché de la ville, aux peines que dessus, saouf les habitans demeurans es lins et mettes du prieuré de Sainct Pierre quy sont exempts de pallelte, auxquels sera permis d'exposer en vente leurs grains en la place Sainct-Pierre et sans fraulde. »
Les pauvres de l'Hôtel -Dieu étaient bien pauvres, mais l'Hôtel-Dieu lui même n'était pas bien riche dans ces circonstances ruineuses.
Le 49 juin se présente en l'assemblée de la ville frère Pierre Porquet , maître de l'Hôtel-Dieu. En la chambre du conseil se trouve justement le procureur du roi porteur de l'arrêt rendu par Nosseigneurs du Parlement le 20 mai dernier pour requérir la subvention et nourriture des pauvres. Le procureur du roi requiert évidemment l'exécution de cet arrêt. Frère Porquet expose au procureur du roi et à l'assemblée « qu'il ne peut plus maintenir la maison de l'Hostel- Dieu ni y demeurer ; il n'a plus aucuns moiens de nourrir les pauvres qui y meurent de faim, faute de nourriture. » La délibération dernièrement faite pour les secours à leur donner n'a pas été exécutée. Frère Porquet « proteste de rapporter et mettre les ciels dud. lieu (de l'Hôtel-Dieu) céans et l'abandonner. » Il re-
requiert acte de cette déclaration. Le maieur prend la parole. Il rappelle « la délibération générale de cette ville pour la subvention et nourriture des pauvres. » îl prie le procureur du roi de s'appuyer sur cette délibération pour faire exécuter l'arrêt du Parlement. L'exécution de cet arrêt dépend principalement de Pautorilé de Mr le sénéchal ou de son lieutenant; c'est à ces chefs de la sénéchaussée à faire diligence et poursuite.
Ce journal de la misère, suite des troubles intérieurs, entretenue par la guerre étrangère qui ravage ou terrifie les villages du Ponthieu, n'est pas clos au 49 juin. Mais le fléau qui en fait courir les pages les unes après les autres, la guerre, nous réclame à son tour.
Nous avons vu déjà paraître ce mot de « guerre étrangère » dans la lettre du roi rapportée par les députés d'Abbeville et lue le 2 mai à l'Echevinage. La désolation prévue, exposée au roi dans la campagne des impôts , reconnue par lui , était entrée dans les motifs de ses concessions.
Je vais reprendre chronologiquement tous les faits qui tinrent , dans les derniers mois de la mairie de J. de Maupin , Abbeville au courant des événements voisins et qui l'intéressaient au premier chef comme ville alors frontière.
Le roi avait déclaré la guerre à l'Espagne le 17 janvier. Formentin assure que la déclaration fut publiée dans toutes les villes du Ponthieu « avec les formalités ordinaires. » Je n'ai pas les moyens de vérifier l'assertion.
11 est à croire que le roi ne négligea pas, dès l'ouverture des hostilités, les précautions d'un bon général qui veut assurer les approvisionnements de son armée
à proximité et en arrière des troupes engagées. Abbeville, à l'abri, par sa force, de tous les coups de main, lui offrait un lieu de dépôt très-convenable. Il est à peu près certain qu'il ne méconnut pas ces avantages. Le 20 janvier se présente ù l'Echevinage Josse Leviel , marchand bourgeois, demeurant en la ville, qui exhibe lettres et provisions du roi de l'état et charge de garde d'artillerie et munitions de guerre estant es magasins de Sa Majesté en ceste ville. Les lettres étaient datées déjà du 28 décembre 1594 et scellées du grand sceau. Josse Leviel requiert acte de sa présentation et réclame des maieur et échevins le consentement municipal à l'exercice de la charge suivant les lettres. L'acte est donné ainsi que le consentement, en attendant que led. Leviel ait prêté serment devant le grand maître de l'artillerie, comme il est porté par lesd. lettres.
Le roi écrivait à la ville d'Abbeville , du bois de Vincennes, le 22 mars 1595, une lettre non imprimée dans le recueil des Lettres missives, mais que M. Berger de Xivrey résume ainsi :
« Approbation de l'arrestation du capitaine La Motte, et ordre de se référer à ce que décidera M. de Longueville concernant une levée de gens de guerre faite dans la province. »
Du XXVI mars :
Le sergent-major du régiment du sieur de Haracourt est cejourd'huy arrivé à Abbeville et a fait entendre au maieur « qu'il estoit envoyé exprès pour lui faire entendre comme led. sieur de Haracourt s'est jecté, du commandement du roy, dans la ville de Sainct- Ricquier avecq cincq à six cens hommes sur les advis receus que Tennemy s'en debvoit emparer, affin de la
conserver et le pais , ensemble pour nous prier de fournir pour quelque temps, (et attendant que Sa Majesté et M§r de Longueville y aient prouveu), quelque quantité de pains, bière, pouldres, picques et aultres choses nécessaires, aftin de contenir lesd. soldards en quelque debvoir, conserver lad. place et le pays; sinon que lesd. gens de guerre seroient contraincts de Thabandonner à la ruyne du pays. Après avoir oy plusieurs antiens maieurs et habitans de lad. ville de Sainct- Ricquier, quy ont dict qu'ils sont entièrement ruynés et n'ont moien de fournir aulcune chose-, considéré aussy le peu de revenu que a le corps de leur ville; il a esté dellibéré que la ville entrera en l'obligation avecq lesd. habitans de la ville de Sainct-Ricquier, comme leur caution, pour fournir ausd. gens de guerre le pain et bière qu'il leur conviendra durant trois jours, pendant lesquels, et à leur dilligence, sera envoyé à Mrs les trésoriers généraulx affin d'avoir remplacement de ce qu'il conviendra ausd. gens de guerre pour lesd. trois ou quatre jours, ensemble pour estre prouveu à l'advenir de ce qu'il sera besoing ausd. gens de guerre pendant le séjour qu'ils feront en lad. ville de Sainct- Ricquier. »>
Le quatrième jour d'avril, le maieur fait assembler « pour adviser sur l'ordonnance de M?r de Longueville pour fournir aux gens de guerre logés à Sainct-Ricquier le nombre de nm nnc pains par jour (sic) pour huict jours. » La réunion se trouvant insuffisante, le maire fait semondre au lendemain, pour la même cause, Messieurs les gens du roy, les anciens maieurs et même Messieurs de Saint-Riquier réfugiés à Abbeville (je ne vois d'ailleurs figurer parmi les assistants ni les gens
du roy ni Messieurs de Saint-Riquier). Lecture ayant été donnée de l'ordonnance, l'assemblée décide « que mond. seigneur sera supplié de voulloir excuser lad. ville de lad. fourniture. » — On écrivit en conséquence à M. de Longueville :
« Monseigneur, nous avons regret extresme qu'il nous est impossible de faire l'advance des munitions de pains et bière par vous commandées pour le temps de huict jours à huict cens soldards quy tiendront garnison en la ville de Sainct-Ricquier, les affaires de nostre communaulté estant si fort arriérées quy (qu'il) ne nous reste maintenant aucuns deniers en nostre disposition pourasseurer ceulx quy se pourroient présenter, comme il s'est faict aultrefois , à fournir lesd. munitions moiennant argent comptant ou assignations seures décrettées par Messieurs les trésoriers généraulx en ceste province, et quoy que nous aient objecté lesd. soldards, il se trouvera de vérité que jamais nous n'avons sceu disposer nos concitoyens à se charger de telles fournitures, sinon en vertu des ordonnances et assignations de nosd. sieurs les trésoriers généraulx quy lors prenoient la peyne de se transporter sur les lieulx où se faisoient les adjudications desd. fournitures, affin de les avoir à plus raisonnables pris qu'il estoit possible. Maintenant la carence des grains est sy grande en ce quartier par l'abandonnement du labeur de la terre, les dégans et ravaiges es grains que a faict et continue aux champs l'armée espagnolle et les gens du roy mesmes , affluence des paouvres gens des champs, brullés et ruynés, réfugiés en ceste ville jusques au nombre de plus de dix mil personnes, que nous redoubtons en dedans peu de mois une famine, comme desja l'on voit infinis gens morir de disette aussy bien en ceste ville que aux champs (l). C'est pourquoy nous nous ressentons obligés, par le service très-fidèle que nous désirons rendre à Sa Majesté, vous faire ceste remonstrance très-humble que l'on ne poeult
(t) Cette lettre donne bien la plus vive idée et la moins contestable image de l'état piteux du pays.
espérer ung bon service desd. gens de guerre et moings le soullagement des gens des champs, sy n'est prouveu de nourriture ausd. gens de guerre en la forme ordinaire et antienne par lesd. sieurs tre'soriers générante quy ont congnoissance des deniers publicqs deubs par les recepveurs parliculliers de par deçà et auctorité de les contraindre au paiement de telle somme de deniers qu'ils adviseront nécessaire sellon l'occurrence des affaires, ce quy nous est interdict et ne nous appartient aucunement. A tant nous prions Dieu le créateur, Monseigneur, vous tenir en sa saincte garde. »
Ici intervient (le fait n'est pas indifférent quand les combats se rapprochent) la mort du duc de Longueville qui était un vrai homme de guerre, ainsi qu'il l'avait prouvé à Senlis, sous les murs de Paris et à la journée des farines. Formentin relie à notre histoire les derniers jours du gouverneur de Picardie et raconte comment son gouvernement, réservé en titre à son fils, passa en réalité et comme une charge de tutelle entre les mains du comte de Saint-Paul :
« Henri d'Orléans, dit il, duc de Longueville, étant venu vers la lin du mois (d'avril sans doute) visiter les fortifications d'Abbeville, se rendit ensuite à Doullens après avoir mis ordre à l'augmentation de ces fortifications et aux magasins de vivres qu'on assembloit chez nous pour l'armée royale (1). » Suivent dans le ms. de Formentin des détails sur l'entrée du duc de Longueville à Doullens et la blessure qu'il reçut à la tête dans cette circonstance. Le duc de Longueville expira à Amiens (2). « L'avant-veille de sa mort, Catherine de Gonzagues, son épouse, accoucha d'un garçon auquel
(1) Je ne trouve pas trace de cette visite dans nos registres.
(2) Le 29 avril.
le roi conserva le gouvernement de Picardie sous l'administration du comte de Saint-Paul, son oncle. »
Le duc de Longueville mort, et avant qu'apparaisse dans nos registres le nom du comte de Saint-Paul, nous voyons agir chez nous, pour les besoins de la guerre, un des lieutenants fidèles du roi. *
Du XVIIe jour de may 1595 :
Le maieur raconte que « allant aujourd'huy salluer Monseigneur de Humières, il (Mr de Humières) luy a faict ouverture de certaine levée et subvention (1) qu'il prétend lever sur touttes les villes et communaultés de ceste province pour la nourriture de xvc hommes de pied durant l'espace de xl jours (2), pour, durant ce temps, les entretenir le long de la frontière pour empescher les courses et entreprinses de Pennemy. » — On voit, par cette délibération, que l'armée ennemie « quy s'est approchée » est alors « à Auxy. » — On fera des remontrances (3) à M. de Humières (4).
(1) Ou contribution.
(ï) Je lis bien en ces chiffres romains quinze cents hommes et quarante jours.
(3^ M. de Humières était en 1594, nous le savons, lieutenantgénéral du roy au gouvernement de Picardie. — Lettres missives de Henri IV, 6 janvier 1594. — Marques du train de M. de Humières : « il mai (1595). payé trente-quatre livres à deux fripiers pour deux manteaux distribués à quelques-uns des gens de M. de Humières. »
(4) Je crois voir que, suivant la communication de M. de Humières, une répartition a été faite sur toutes les villes de la sénéchaussée de Ponthieu et autres lieux circonvoisins. Une assemblée générale a donc été convoquée « pour la conséquence de Pestât de la province. » Les remontrances ont surtout pour objet de faire procéder dans les règles établies, atin de ne pas se
Enfin, la ville apprend la nomination du comte de Saint Paul, et cette nouvelle fait réunir l'Echevinage deux fois le même jour.
Du XXIX mai 1595:
Le maieur annonce l'arrivée à Amiens de « Monseigneur le comte de Sainct-Paoul, » pourvu par le roi du gouvernement de Picardie. Le comte de Saint-Paul a l'intention de venir à Abbeville. Deux de Messieurs - du corps de cest Eschevinaige » seront députés pour aller trouver led. seigneur, lui faire la révérence au nom de la ville et lui offrir le service d'icelle « paravant qu'il arrive en lad. ville. » — Les députés immédiatement choisis furent le sr de Beaucaurroy (Rumet) et Me Jehan Tillette, procureur fiscal.
Le même jour (XXIXe de mai) eut lieu une seconde réunion.
Le XXIXe jour de mai, le maieur d'Abbeville communique à l'Echevinage les lettres du roi, datées de Fontainebleau le XVIe jour de mai 1595, et annonçant aux maieur, échevins, etc., d'Abbeville, la nomination de M. de Saint-Paul (1).
M. de Saint-Paul , déjà à Amiens , écrivait de son côté qu'on lui envoyât * deulx depputtés » pour se
trouver victimes de la répartition. En définitive, il sera fait offre pour le nécessaire de fournir avec les autres villes le contenu aud. mémoire.
(1) Cette lettre est transcrite dans le registre, p. ÏIICLXX verso. M. Berger de Xivrey a résumé ainsi cette lettre dans le recueil des Lettres missives de Henri IV : « Notification de la nomination du comte de Saint-Paul au gouvernement de Picardie. — Cop. arch. de la ville d'Abbeville, reg. aux delib. 1593 1595, fol. 370 verso. » M. Berger de Xivrey a lu 3 mai ; j'ai lu XVI* jour de may.
trouver en l'assemblée qu'il prétend faire en la ville d'Amiens « pour adviser à la nourriture des gens de guerre qu'il convient tenir en deçà en garnison pour les trouver prests et s'en s'en servir aux occasions, etc. » — L'Echevinage décide, sur cette communication, que MM. François Rumet et Tillette, aujourd'hui députés vers M. de Saint-Paul , seront priés de se présenter aussi en l'assemblée convoquée par le nouveau gouverneur et d'y « remonstrer la nécessité et ruyne du pays et conséquemment de ceste ville par les courses et ravaiges journalliers des ennemys , pour, au cas que la ville d'Amiens et les aultres entrent en cotte part de la fourniture des pains que l'on ordonnera estre fournis ausd. gens de guerre, tascher, par tous moiens, que cesle dicte ville soit cotlisée pour sa part au moindre nombre que faire se pourra. » S'il advenait que les sieurs de Beaucaurroy et Tillette « fussent prins prisonniers de I'ennemy, » la ville paierait leur rançon et ferait en sorte, quoi qu'il leur arrivât, qu'ils n'en portassent « aucune perte ou dommaige. »
Du XXe jour de juin 4595 :
La récolte est instante, mais il y a à craindre que la moisson ne puisse être faite « par le moien des courses des gens de guerre de I'ennemy quy ravaigent chacun jour par les champs des environs de ceste ville sans aucun empeschement, de sorte que s'il n'est promptement advisé de quelque expédient pour faire donner la liberté aux paouvres gens des champs de faire la despouille et engranger les grains, il se voit apparemment une famine par l'extresme nécessité et paouvretté du poeuple. » — On enverra à Amiens « pour entendre comme ceulx de lad. ville dellibèrent prouvoir à la
seureté de la récolte et quelles poursuites et remonstrances ils entendent faire à Sa Majesté ou Nosseigneurs les lieutenans à cest effect, etc. »
L'ennemi menace décidément notre Ponthieu. Le nouveau gouverneur cherche à mettre en défense les petites places du pays M. de Bussy nous apprend qu'Antoine Le Vasseur, écuyer, seigneur de Neuilly-le-Dien, fut commis pour la garde et conservation de la tour du Plouy (1) le 3 juillet, et que le comte de Saint Pol était à cette date à Saint-Riquier (*2).
Quant à DouIIens , cette ville a déjà tout lieu de craindre le coup qui la frappera.
(1) « Le comte de S1 Pol, gouverneur et lieutenant pour le Roy en Picardye.
« Ant" Le Vasseur, salut, estant besoing et nécessaire de pourvoir à la seureté et conservâôn de la Tour du Ploûy appartenant au Sr de Gamaches à ce que les ennemis ne s'en emparent au préjudice du service du Roy et repos du pays. A ces causes et à plain confiance de vos soins, suffisance, expérience et bonne valeur, Nous vous avons commis, ordonné et député, commettons, ordonnons et députons par ces pntes pour la gnrde et conservàôn de la Tour du Ploûy et à ceste tin y tenir cinquante soldats, ou tel nombre que vous adviserez, soit des habitans du bourg ou
tels autre* que vous estimerez pr ce si longuement
que nous ad viserons. De ce faire vous donnons
tout pouvoir, aulhoiité, commission et mandem' spcâi en vertu de celuy à nous donné par sade Ma,é, Mandons à tous vous obeyr en ce qui concernera lad. charge. Fait à Sainct-Riquier, le IIIe jour de juillet Ve 1111" quinze.
Signé: « François Dorléans.
Et plus bas: « Par Monseigneur
« Glilloyre. »
Publication de M. le Cu de Bussy dans la Picardie de 18i7,p. 114.
(*2) La pièce ci-dessus rétablit. Le nouveau gouverneur avait dû se rendre à Saint-Riquier par Domart, car on ne trouve pas trace de son passage par Abbeville dans nos registres.
Du X juillet lo95:
Le gouverneur de la ville de Doullens a écrit « affin d'estre secouru, pour la conservation de la place menassée des Espagnols, de quelques munitions de guerre comme pouldres, balles, picques et aultres choses nécessaires pour la conservation d'icelle, ung siège arrivant. » — L'Echevinage d'Abbeville délibère, « attendu le peu de munitions qu'il y a en ceste ville (Àbbeville), » qu'il sera seulement envoyé en la ville de Doullens le nombre de cent picques.
Le lendemain (XI juillet) on reçoit avertissement que l'ennemi s'achemine « en deçà. » Il est à craindre que « feignant siéger la ville de Doullens, comme le bruict court, il ne tourne tout-à-coup vers ceste ville (Abbeville) pour y attenter et y faire quelque effort. » On avertira immédiatement M. de St-Paul et on le suppliera très-humblement « d'envoier en ceste ville quelque personnaige ingénieux (1) pour voir les endroicts les plus dangereux d'icelle, affin d'y faire traveiller dilligemment, etc. » On le suppliera aussi, « au cas que Pennemy tourne en deçà, d'envoier en ceste ville ung personnaige de commandement avec quelques gens de guerre pour la deffense d'icelle.
<« Les capitaines des quartiers seront mandés et admonestés de faire la garde par compaignie comme il se soulloit faire par le passé, et faire fournir leurs gens de pouldres, balles et aultres choses nécessaires pour la deffense de la ville. »
Du XIX* jour de juillet:
Msr le comte de Saint-Paul, gouverneur de Picardie,
(l) Un ingénieur.
et M. de la Corbinière, surintendant et commissaire général des vivres et magasins de France, ont écrit, le premier en date du XVI, le second en date du XV (juillet), pour « la fourniture de trente mille pains ou douze mille de bled en nature, mesure de Paris, demandés à la ville pour la nourriture de l'armée estant en ceste province pour la conservation d'icelle, etc. » — On demandera à M. de Saint-Paul quelques changements dans les conditions de la fourniture (î), mais en attendant, et pour * la conséquence de l'affaire quy requiert grande célérité pour le service du roy, on fournira tout promptement le nombre de cincq muids de bled, mesure de ceste ville, lesquels seront prins es greniers des habitans quy en ont quantité (c'est-à-dire sans doute de ceux qui en ont le plus), lesquels y seront contraincts. » Au surplus, on députera vers MM. de Saint-Paul et de la Corbinière « ung de Messieurs de céans pour les supplier d'aller quitte de vingt mil pains pour la part de la ville de la fourniture ordonnée en ceste province pour la nourriture de l'armée. » — Le député de la ville, porteur aussi de lettres de la ville à cette occasion, fut le procureur fiscal Tillette. — Reg. aux délib.
Il était bien temps, en effet, que le gouverneur de Picardie prit des mesures pour la conservation de la province. La prise de Doullens (2) par les Espagnols
(1) Les ordonnances du comte de Saint-Paul et du sr de la Corbinière seront remises à l'envoyé de M. de la Corbinière, Tune pour faire changer le terme du paiement « a janvier au lieu d'avril » et l'autre « pour la faire contresigner du secrétaire de mond. seigneur et d'y apposer le cachet. »
(2) Formentin, qui brouille les dates et place eu 1595 un séjour
fut un avertissement qui jeta l'alarme, mais qui ne fut pas perdu (1).
que Henri IV fit à Abbeville en 1596, rapporte ainsi la prise de Doullens:
Suivant lui, le roi, déjà à Abbeville avant la Pentecôte, et, après une visite aux places voisines, de retour en celte ville, n'en partit que pour aller gagner la bataille de Fontaine- Française (la bataille de Fontaine-Française fut gagnée effectivement en 1595 ; l'erreur de Formenlin est donc bien flagrante quant au séjour du roi à Abbeville). « Ce succès, poursuit Formenlin, ne put néanmoins nous dédommager de la perte de Doullens que le comte de Fuentès prit après un siège aussi long que meurtrier. Quinze cents hommes entrèrent dans cette ville où Antoine de Longueval- Harauco'urt commandoit. Robert d'Halwin de Ronsoy étoit capitaine du château. Valentin de Pardieu, grand-maître de l'artillerie des Pays-Bas, fut tué dans les premières approches. Les dehors de la place étoicnt presque tous emportés d'assaut quand les Espagnols reçurent avis, le 1i juillet, que notre armée étoit en marche pour secourir la place. Si nos généraux n'eussent point été divisés, ils avoient des forces suffisantes pour forcer les Espagnols à lever le siège. »
Suivent dans Formentin des détails sur la tentative du duc de Bouillon pour ravitailler Doullens sous le feu des Espagnols assiégeants (il s'agit du combat du 24 juillet), Le corps de l'amiral de Villars, tué dans cette entreprise, fut, d'après Formenlin, apporté « à Abbeville et, de là, à Rouen dont il étoit gouverneur. • — Je n'ai pas les moyens de vérifier ces faits , non plus que les suivants, qui me paraissent fort douteux. — « Le colonel d'Argenvillers, commandant de la garnison d'Abbeville sous les ordres du maieur, fut tué dans celt« rencontre avec deux cents soldats détachés de sa garnison; il fut inhumé aux Cordeliers d'Abbeville. »
Suit, dans Formentin, le récit de la prise de Doullens et des cruautés commises dans cette ville par les Espagnols vainqueurs.
(1) « Après la prise de Doullens par les ligueurs (fin juillet), prise effectuée presque sous les yeux des princes français qui s'étaient avancés jusqu'à Beauquesne pour secourir la ville, ces
Le -vendredi IVe jour d'août , assemblée générale par-devant J. Bernard et le maieur.
Le lieutenant général J. Bernard et le maieur rappellent la prise récente de Doullens. Il est à craindre que l'ennemi, « quy ne s'est encore esloingné de deçà, » n'attaque Abbcville. La veille (3 août), Msr de Saint- Paul et M-r le maréchal de Boullon (Bouillon) sont venus visiter les remparts d'Abbeville ; ils ont jugé qu'il était très- expédient, pour la conservation de la ville, de travailler en toute diligence à la porte du Bois et « au rampart proche d'icelle, par où l'ennemy povoit aisément en peu de temps, avec le canon, faire entreprise sur lad. ville. » La présente assemblée est faite « pour adviser d'y pourvoir, » etc. — L'assemblée décide qu'il sera travaillé en toute diligence, « tant de massonnerie que de terrassés, et que pour ce faire, soubs le bon plaisir de Sa Majesté, etc., il sera levé par forme d'emprunt, sur tous les habitans de la ville et aultres y réfugiés, de quelque quallité et condition qu'ils soient , ecclésiastiques , nobles et aultres , la somme de deulx mil escus. »
Le Vil août, le maieur expose que l'ennemi, ainsi en a-t-il reçu avis, « faict ung très-grand préparatif de munitions » et qu'il veut très-probablement « s'adresser à ceste ville. » Il est par conséquent « très-nécessaire d'accélérer la fortiffication tracée et commencée à la
princes se retirèrent avec leur monde, les uns à Ardre s, les autres à Mon treuil, à Rue, à Abbeville, au Pont-de-Remy, ;'i Corbye, à Pérou ne et autre ville frontière, craignant que les ligueurs (lisons les Espagnols) ne missent le siège devant aucune desdites villes. » — Journal de Jehan Palte, Soc. des Antiq. de Pic, tome IX de la 2e sérù, p. 286.
porte du Bois. Néantmoings on voit les principaulx habitans négliger ce quy leur est commandé pour ce subject; » on les entend même murmurer de la délibération prise pour l'emprunt destiné aux travaux. — Les échevins présents à la réunion décident qu'un d'entre eux et le procureur de la ville iront trouver Messieurs les gens et officiers du roy en leur chambre du conseil et les prieront « de se trouver présentement céans » pour aviser sur les nécessités qu'on ne peut ajourner.
Les deux envoyés partent; ils ont mission, si Messieurs du Présidial ne se montrent empressés, de protester « contre leur négligence à rencontre de la ville. » Ils doivent faire « pareille requête aux esleus et autres officiers du roy. »
Les deux envoyés reviennent bientôt après. MM. les gens et officiers du roi leur ont répondu « qu'ils n'avoient esté appelles ny semonces et, au surplus, qu'ils estoient occupés aux affaires de la justice, et que souvent, quand ils se trouvoient aux assemblées, leurs voix estoient remportées par des artizans, et au surplus que, quand on sonneroit la cloche, ils s'y trouveroient et viendroient instament. »»
Survient cependant immédiatement le lieutenant général Bernard avec MM. Tillette, Le Boucher, Gaillard, Grignon, Gaude, Deslaviers, Cauchie, de Ponthieu, Briet, de Lestoille, P. de Lestoille, Alliamet et de la Garde, c'est-à-dire les gens et officiers du roi, les élus, les contrôleurs, etc.
La délibération est reprise. On décide que la résolution arrêtée précédemment (4 août) sera le plus promptement possible exécutée. On travaillera sans délai à la porte du Bois, « pourquoy faire la somme de deux mil
escus portée par lad. résolution sera levée sur tous les
habitans indifféremment par forme d'emprunt (1)
et davantaige que , pour l'importance de l'affaire et prévenir tous inconvéniens, l'on travaillera par compaignies en personnes aud. ouvraige, à commencer drès demain, et, à ceste fin, sera enjoinct à tous habitans de se prouvoir de picqs, pelles et hottes, mesmes d'armes, pouldres, balles, mesches et aultres choses pour la deffense de la ville, l'occasion s'offrant, »
Les habitants n'étant pas jugés « suffisans (2) pour la conservation de la ville » et l'ennemi étant déjà « es environs , » on suppliera Mr de Saint-Paul , alors à Montreuil , d'emmener à Abbeville quelques gens de guerre pour la défense de la place.
A la suite de la délibération du 17 août 1595 (p. lilcllll"ll verso du reg. aux délib.) se trouve transcrit « Testât de la quantité du bled quy a esté enlevé en la ville d'Abbeville suivant l'ordonnance de Mg le comte de Sainct-Paoul, gouverneur pour le roy en ce pais de
(1) La somme levée par forme d'emprunt monta non à deux mille écus, mais à deux mille cent quatre-vingt-quatorze. Le surplus (194 écus ou livres?) fut conservé pour satisfaire aux frais de la levée. — Délibération du XI III août 1595.
(2) Les préparatifs rapportés ci-dessus firent peut-être cependant réfléchir l'ennemi. « Peu de jours après la prise de Doullens, dit Formentin, le comte de Fuentès détacha Rosne, maréchal-decamp de son armée, avec un corps de troupes qui s'avança jusqu'à Abbeville (notre registre dit seulement « es environs,, » mais il n'osa l'attaquer. Tout son succès se réduisit à exiger de grosses contributions du Ponthieu. Le comte de Fuentès, voyant qu'il n'y avait rien à faire pour lui dans ce pays, eu sortit pour aller assiéger Cambray qui fut forcé de capituler au mois de septembre de cette année. »
Picardie, et de Monsieur de la Gorbinière, commissaire général des vivres et munitions de France, pour la nourriture de l'armée quy s'est acheminée pour le secours de la ville de Doullens.
« Premier, le dix-nœufviesme du présent mois ^d'août),
etc (parmi ces blés se trouvent des blés « de
Dansicq. »)
« Item le vingt-troisiesme, etc
« Item le vingt-cinquiesme, etc »
Cet état conserve, bien entendu, les noms des gens dont les greniers ont été mis à contribution.
« Ledict estât s'est trouvé monter à la somme de six cens vingt-six escus trente sols, pour laquelle somme il a esté ordonné et dellibéré qu'il sera baillé promesse et mandement pour estre lesd. particulliers paies et remboursés chacun des sommes à eulx deubes et assignées sur les deniers de la ville es mois de janvier, frebvrier et mars prochain, auquel temps la ville est assignée sur les deniers des nouveaulx imposts quy se lèvent en ceste ville, et leur sera baillé à chacun particulièrement ordonnance de sa part. »
Quel était, au milieu de toutes ces craintes et de ces agitations, le sentiment que nous appellerions de nos jours politique? Les esprits s'affermissaient-ils de jour en jour dans leur soumission, dans rattachement au au roi? Nous pouvons le croire, et malgré quelque résistance (prouvée plus loin) de la chaire, le clergé, pour la plus grande part, acceptait lui-même d'assez bon cœur la situation nouvelle.
On se préoccupait bien cependant encore un peu d'une parole attendue de Rome. Dès le XVIII janvier, M. de Humières, lieutenant au gouvernement de Pi-
cardie, avait annoncé à Abbeville, avec trop de hâte, l'absoute du pape « nouvellement envoyée au roy avec un jubilé. » La nouvelle était prématurée, l'absolution ne devait être donnée au roi par le pape que le 17 septembre. — Reg. aux délib.
En attendant, l'Echevinage d'Abbeville, puisant un sentiment de confiance dans les franchises de l'église de France et dans l'acception par beaucoup d'évêques de la conversion royale, arrêtait, le 3 mars, « de l'avis unanime de toute l'assemblée, » qu'en mémoire « de l'heureuse réduction de la ville en l'obéissance du roi et de la couronne de France contre les entreprises de l'Espagnol et de ses adhérents, » il serait fait annuellement et à perpétuité, « le mercredy quatriesme jour d'après Pasques, une assemblée et procession généralle pour rendre grâce à Dieu. » — Rcg. aux délib.
En cette année, la procession eut lieu le 29 mars.
La veille , Messieurs de Saint- Vulfran et de Saint- Pierre ayant été mandés en la chambre du conseil, suivant la délibération du 3 (mars), MM. de Belloy, trésorier, et Hubert, chanoines de Saint-Yulfran, de Mannay et Gaillard, religieux de Saint Pierre, avaient promis de faire faire la procession et de semoncer à cet effet les curés de la ville. Me Leleu, doyen de chrétienté, avait été, de son côté, averti de faire sommer tous les curés de la ville.
La procession eut lieu, suivant les termes de l'Echevinage, « pour rendre grâces à Dieu de la réduction dernièrement faicte de ceste ville en l'obéissance du roy, etc. » — Délibération du XXVIIIe jour de mars. — Aucune marque de discorde n'est constatée en cette occasion dans nos registres, mais nous trouvons, au
delà de la mi-août encore, des preuves du mauvais vouloir très-irrité et peu patriotique d'une partie du clergé.
Du XVIIIe jour d'août 1595, par-devant le maieur, les anciens maieurs et quelques échevins :
Le maieur a reçu la veille des lettres de Msr le comte de Saint-Paul, datées du XVI (août). Le gouverneur de la province mande de veiller soigneusement au bien et repos de la ville, « et ce faisant oster le cours d'aucuns propos qu'il a eu advis avoir esté tenus par aucuns habitans de ceste ville, et seignament par les curés de Sainct-Gilles et de Sainct-Paoul qu'il mande avoir dict à leur prosne que l'on s'estoit trop tost réduicts en ceste ville et qu'il valloit mieux estre Espagnols catholicques que François héréticques. — Lecture faicte d'icelles (de ces lettres) et prins advis à l'assemblée, a esté dellibéré que lesd. curés de Sainct Gilles et de Sainct-Paoul seront mandés et admonestés scavoir s'ils ont proféré lesd, propos, et sera faict procès-verbal; ce faict, adviser ce que besoing sera. »
La prévention des derniers prédicateurs attardés dans -la colère des Boucher et des Feuardent, des Cavillon et des Rembert, n'était donc pas partagée par J'Echevinage ni même certainement par la très-grande majorité des habitants.
Quelques autres faits pourraient être rapprochés sous cette rubrique familière : la queue de la Ligue.
Ainsi (IX juin) la veuve de maître Oudart Gomel, médecin , banni comme politique pendant la fureur ligueuse, a demandé le remboursement des cinquante écus , somme à laquelle son mari a été condamné par sentence de la ville en décembre 1589. Elle est armée d'une ordonnance rendue pour ce, en sa faveur,
le 22 novembre 1594, par M. de Caumartin, maître des requêtes de l'hôtel du roi, alors près de M. de Longueville, gouverneur en Picardie. La délibération de l'Echevinage (IX juin) n'est pas claire. Je crois voir qu'il y a eu deux requêtes (une de la veuve d'Oudart Gomel et une de Rumet de Beaucorroy, le maieur de 45S9-1590) et deux ordonnances de M. de Caumartin, l'une répondant à la première requête, l'autre à la seconde. Mais la requête de M. de Beaucorroy appuyait-elle celle de la veuve Gomel ou plutôt ne protestait-elle pas contre quelques expressions de cette requête? Je vois qu'il y a eu « des mots injurieux » dans Tune ou dans l'autre requête, et que M. de Caumartin a ordonné qu'ils seraient « rayés et biffés. » Je vois enfin que, selon les résolutions de l'assemblée échevinale, requêtes et ordonnances seront communiquées au procureur de la ville pour être ordonné ce que de raison.
Le procès-verbal de l'assemblée du XXI juin nous montre une. réclamation d'argent des trésoriers généraux pour des faits relatifs à la Ligue, mais regardant Amiens, réclamation repoussée par l'Echevinage. Les trésoriers généraux ont envoyé une ordonnance aux élus pour asseoir sur l'élection de Ponthieu une somme afférente au voyage fait par les députés (des trois ordres) d'Amiens aux prétendus Etats dernièrement tenus (la Ligue expirante) à Paris, « nonobstant l'opposition faite par la ville. » L'Echevinage arrête qu'appel sera interjeté.
Ici finissent bien et dûment ces annales de la Ligue, auxquelles j'ai donné sans doute de trop complaisants développements ; mais il m'aurait coûté de négliger,
pour les seuls faits touchant aux événements généraux, les mille faits de la vie quotidienne de la ville, élection, administration, tout le ménage abbevillois. La richesse de nos registres m'a emporté ; j'ai voulu faire, en même temps que de l'histoire politique, de l'histoire locale, municipale, faire revivre, de toute leur vie complexe, bourgeoise et militante, nos compatriotes du xvie siècle, dans une période de vingt ans. Mes successeurs en ces travaux feront des partages dans ce fourmillement , ma délectation, qui rendra à leurs yeux, de 1576 à 4595, ce que j'ai pris plaisir à y voir, le vieil Abbeville des échevins et des maieurs de bannières, des gens et des officiers du roi, des élus, des consuls, des religieux, des chanoines, des archers, des arbalétriers, des arquebusiers, des processions et des entrées princières, des arcs triomphaux et des cavalcades, du catholicisme et de l'érudition classique.
FAITS DIVERS
Le collège. - La pension du principal. — La pauvreté de la maison du Val. — Impopularité du grenier à sel. — Incident pour un office de receveur de ce grenier — Nomination d'un chapelain au Val-aux-Lépreux. — Protection accordée aux cygnes des fossés de la ville. — L'Echevinage récupère un droit sur les bateaux entrant dans la ville. — La justice des échevins entre eux. — Les compagnies de cinquanteniers et celle de la jeunesse. — La garde de la tour du château.
Il nous reste, selon notre usage, à réunir dans ce dernier chapitre les faits variés qui ne se rattachent pas, ou ne se rattachent que de loin, aux événements plus importants de l'année.
Administration. — La ville soutient encore le collège sans céder cependant à toutes les sollicitations du principal. Le XXX décembre (1594), Me Antoine Clugnet (le principal) demande que la somme qui lui a été précédemment accordée à cause de la cherté des vivres lui soit maintenue pour la nourriture des régents, la maison du Val, sur les revenus de laquelle on lui a attribué quelque subvention , étant pauvre au point qu'on n'en peut tirer aucuns deniers, même pour la nourriture des malades lépreux. L'Echevinage décide que Clugnet sera prié de se contenter dorénavant de la pension ordinaire. On lui donnera néanmoins vingt écus, mais pour cette année seulement et sans tirer à conséquence.
Antoine Clugnet n'osait presser l'argentier de la léproserie. La maison du Val, qui rapportait fort peu, était en outre, en piteux état. L'Echevinage décide, le 6 février (1595), que l'on réparera cette maison qui tombe en ruines et qui a été absolument négligée pendant les troubles.
Le collège et la maison du Val reviennent dans la délibération du XXVlll juin, et nous retrouvons Antoine Clugnet aussi besogneux et la maison du Val aussi pauvre. L'Echevinage décide que l'on paiera d'autres deniers la pension ordonnée cy-devant au principal sur la maison du Val. Cette censé est dans un tel état de dénuement que le fermier, ne pouvant labourer, est sur le point de la quitter. 11 devient impossible de continuer à Me Clugnet sa pension. On décide donc « que doresnavant, à compter de la saint Remy prochaine, cette pension, qui est de quatre cents livres
par an, ne sera plus payée. » Me Clugnet , averti de cette décision, fait savoir à son tour qu'il ne peut plus, de son côté, continuer l'exercice du collège et qu'il va se retirer, mais il réclame de la ville un dédommagement pour ses frais d'installation dans un poste qu'il a occupé si peu de temps. L'Echevinage, tout en se réservant d'aviser « comme il appartiendra, » recevra de Clugnet la déclaration de ses frais.
L'édit d'avril 1594 avait supprimé l'office de receveur du grenier à sel; cependant le bruit s'est répandu qu'un habitant de la ville, Charles Robin, vient d'être pourvu de l'office redouté. La qualité de Charles Robin, le second des échevins de recueil, ajoute au mécontentement public. Les plaintes se produisent devant l'Echevinage et trouvent leur expression dans la bouche même du siéger, Josse Beauvarlet. Le peuple est très agité, dit Beauvarlet, par ces poursuites et ces obtentions par les habitants mêmes, d'offices contraires au bien et à la liberté du peuple. Charles Robin, présent, se défend: il est bon habitant et il aime mieux perdre que de faire tort à la liberté publique; il n'a point la provision de l'office de receveur des deniers du sel, quoiqu'on lui ait offert effectivement cet office; il ne veut que le bien public. On voit, par ces discussions, combien le grenier à sel était toujours impopulaire.
Nous retrouvons, le 2 mai, le Val-aux-Lépreux. Il s'agit d'une nomination de chapelain. Le chapelain titulaire étant mort, sire Charles Guillebault, prêtre, est nommé pour le remplacer. 11 devra chanter la messe chaque jour en la chapelle et administrer les sacrements aux malades à telles aumônes qu'il plaira à la
ville de lui faire en outre du fixe attaché à l'acquittement des messes. Guillebault accepte ces conditions et celle « de vivre sans scandale. »
Le même jour (2 mai) viennent ces défenses, clément et pacifique contraste avec la guerre qui tue et brûle à quelques lieues de nos murs. L'eau miroite et les cygnes jouent dans nos fossés , tandis que l'ennemi court déjà sur la frontière du Ponthieu :
« Deffenses (seront publiées) à tous les habitans de
tirer dans les fossés ny y à peine de vingt
escus d'amende, et pour avoir esgard à l'avenir aux cignes estans es fossés de la ville et faire séjourner les joeunes quy y sont couvés [?], affin qu'ils ne se puissent prendre et dénicher comme ils ont faict l'an passé. » — A l'exécution de ces défenses, au soin protecteur des cygnes, fut commis le premier échevin des huit, Lois Sansom
L'Echevinage rentre dans tous les droits qu'avaient gênés ou usurpés les gouverneurs du château.
Du VII juillet 1595 :
Le droit cy-devant prins par les maieur et eschevins avant qu'il y eut gouverneur à Abbeville, — droit d'ung escu sur chacun grand basteau entrant en lad. ville pour sortir d'icelle, — avait été usurpé par les gouverneurs. — On négligea pendant quelque temps de le lever après la suppression dud. gouvernement. — Ce droit sera perçu de nouveau et défenses seront faites aux chaîniers de laisser passer aucun navire s'il n'a déjà satisfait à la règle.
Les échevins lésés savaient fort bien réclamer devant leurs collègues. Le XIV août , le premier échevin de
recueil, André Waucquet, se prétend trop imposé par le rolle; il a été taxé à neuf livres, il demande à n'être taxé qu'à sept. 11 obtient gain de cause, il avait raison sans doute; cependant d'autres voulaient, à cause de sa conduite, que sa cotte-part fût portée à trente livres.
Les compagnies des cinquanteniers et celle de la jeunesse figurent comme de coutume, c'est-à-dire souvent, dans les délibérations.
Le XX janvier (1595), c'est Jehan Prévost qui est élu maître de la compagnie des archers.
Le XXVI janvier, c'est une gratification de dix écus qui est attribuée à la compagnie de la jeunesse. Cette compagnie supporte journellement de grandes fatigues pour la garde et dans toutes les circonstances où la conservation de la ville est en jeu. La gratification satisfera à une partie des frais du jour de saint Charlemagne.
Le il mai, c'est la question du « guay » de la jeunesse. On se plaint d'un « excès » des années passées en la distribution du prix qui est donné le jour de ce guay. On entend que ce prix ne soit plus augmenté et qu'il ne soit pas « nové » à l'avenir. La compagnie de la jeunesse recevra donc dorénavant au jour du guay , de Messieurs de l'Echevinage, un prix de la valeur de douze livres et non plus Cette délibération prendra effet dès le premier jour du guay qui sera dimanche prochain.
Le XXVll mai , c'est Jacques Violette qui est élu maître de la compagnie des arquebusiers en remplacement de Jehan Griffon.
Un petit fait qui se rattache à la garde de la ville,
aux approvisionnements de guerre et qui montre que le château n'était pas démoli entièrement , est établi par la délibération du XXIe jour d'août :
« A esté commis pour avoir la garde de la tour du chasteau et des munitions y estans, Jacques Boufieau, lequel a faict le serment au cas requis de faire bonne et fidèle garde et d'y faire les debvoirs à quoy lad. charge est assubjectie. »