‹ La Ligue a Abbeville, 1576-1594 (volume 4)Chapitre 9 sur 19 · INVIA VIRTUTI NULLA EST VIA · texte numérisé non relu

INVIA VIRTUTI NULLA EST VIA

Le temps manqua pour exécuter ce tableau. (i) De Saint-Michel et du Saint-Esprit.

« Sur le Marché, au bas de la colomne de la croix, laquelle y estoit nouvellement refaite , fut posé ung piédestal quarré, portant environ deux pieds et demi de haulteur, sur lequel fut posée une grande couronne de chesne avecque ceste inscription aux quatre faces dudit piédestal :

SUORUM SERVATORI

pour monstrer les victorieuses conquestes du roy sur ses ennemis, esquslles néantmoins il a tousjours conservé ou espargné ses subjets tant qu'il a peu (1).

« Au bout du Pont-aux-Poissons et passé la rue descendant au quay (2), estoit ung autre arc de triumpbe enrichy de deux colomnes, architrave, frize et corniche, artistement élabouré, chacune colonne garnie de ses bases, moulures et chapitaux, avec des boules de feuillages au-dessus de la corniche pour amortissement. Ladite frize estoit peinte d'une moresque sur ung fond d'argent. Sur ledit arc estoit posée une nymphe vestue à l'antique, couronnée d'épis de bled, tenant trois clefs en une main et une faucille en l'aultre, pour démontrer que la ville d'Abbeville, représentée par ladite nymphe, métropolitaine de Ponthieu, est abondante en grains et est la clef de France, d'Arthois et de l'Angleterre. Pour

(1) « On avoit aussi proposé et commencé de faire à Tendroict des maisonnettes, lesquelles portent six faces, comme un grand eschafault enrichi d'une gallerie tout autour de piliers tournés en façon de marbre et de jaspe, et en chacun angle ériger un trophée, et entre deux enrichir l'espace vuide de fond d'aspics, et revestir le tout de lierre et or cliquant, mais il ne fut possible de ce faire, faute de loisir. » Le dessin de la décoration projetée est conservé dans le registre de la ville, page 11ICXXXII verso.

(2) C'était unp petite rue descendant au Guindal.

intelligence de ce, sur la frize du piédestal (sur lequel estoit ladite nymphe) long de trois pieds sur deux pieds et demi de hauteur, estoient escripts en lettres d'or ces vers latins composés par Me Anthoine Clugnet , principal du collège :

Belgica cum pandas castella, sinusquc Britarmos,

Tutaque sint vallo celtica sceptra tuo; Cumque colant regi addicti tua mœnia cives,

Num merito nomen clavis et urbis hahes? Jure dues igitur fœtus regalis alumna,

Henrico ofticiis cliara Abbavilla tribus.

« Et de l'autre costé ces vers composez par ledit Beauvarlet:

Frugifera, en tibi, Rex, ternas Abbavilla résignât

Claves, quae reserant ostia trina tibi.

Prima tuos Francos, Flandrosque secunda rebelles,

Tertia divisos orbe recludit agros.

Macte, igitur, divae genitricis suscipe dona (1) Queis olim jungas extera sceptra tuis.

- Ledit Beauvarlet avoit aussi fait ce quatrain sur ce subjet :

Puisse tu joindre à ta françoise terre, D'un triple tour te couronnant le chef, Les Païs-Bas et la blonde Angleterre Qu'à ta grandeur ouvre ma triple clef.

« Mais toutefois il ne fut affiché (2).

« Au devant du portail de St-Wlfran, soubs les armes

(1) La sainte génétrice est Abbeville où le roi a e'té conçu. On ne saurait accuser Antoine Clugnet d'humiher la ville aux trois clefs.

(2) L'arc est dessiné p. UicXXXIlI verso.

de France et Navarre couronnées comme il a esté dit, estoit, en une petite table d'attente de satin bleu, ceste sentence escripte en lettres d'or, baillée par ledit sieur de Beaucaurroy (Rumet):

TÔ INIKÂN ÈAXTÔN I1A2QN NIK&V ÂPIITH (î).

pour monstrer que le roy, par sa débonnaireté, s'estoit, en ses victoires et succès militaires , surmonté soimesme, aiant tousjours libéralement accordé, par une naturelle clémence, ce qu'aultrement il pouvoit justement dénier. Soubs ce tableau estoient les armes de la ville en ung chapeau (une couronne) de triomphe.

« Les rues, depuis la porte Saint-Gilles jusques à Saint-Vulfran, estoient toutes tapissées.

« Le roy, estant arrivé au devant de ladite église de St-Wlfran, mist pied à terre, où il fust receu par le clergé et chapitre de ladite église, au nom duquel lui fut fait la harangue par Me Jehan de Belloy, chanoine et trésorier de ladite église, pour l'absence de Me Jehan

(1) Nous avons rencontré sur notre chemin (et à l'hôtel de la Gruthuse) assez d'inscriptions et de citations pour juger de l'esprit littéraire d'une bonne ville picarde à la fin du xvi* siècle. Sans compter l'hendecnsyllabe et les distiques du principal du collège Cluguet qui ne pouvait manquer à cette débauche des dactyles et des trochées, nous avons vu lutter de mesures et de rimes l'échevinage contre le bailliage, la notorie contre le présidial : le siéger Beauvarlet en vers latins et en vers français, distiques, sonnets, quatrains; l'avocat du roi, Nicolas Tillette, en vers français compliqués d'anagramme; le bailli d'Abbeville, Hector Rumet, en vers latins ; le procureur et notaire roya!, Nicolas Becquin, en vers français; et tandis que Pierre Tillette dc|Mautort fournissait des inscriptions latines en style lapidaire, Hector Rumet, se piquant d'honneur, fournissait des inscriptions grecques qu'il empruntait aux classiques irréprochables.

Avril, docteur en théologie, doyen, ainsy qu'il ensuit. »

Nous avons eu hors de la ville, sur la route d'Ailly, deux échantillons de l'éloquence laïque et civile de ce temps, éloquence d'échevinage, éloquence de justice; nous allons avoir, devant le portail de Saint-Vulfran, un échantillon de l'éloquence ecclésiastique :

« Sire, la recongnoissance de la lumière qui rejaillit de vostre face sur mon front me faicf changer des propos préméditez , et, comme ravy d'un esprit céleste, dire avec le sage : vas admirabile, opus excelsi. Car, comme les ténèbres de la nuit n'empeschcnt pas i'escarboucie de rayonner et éclairer le lieu où il est exposé, ainsy Sa Majesté, garnie de la vertu d'en hault et de la grâce de ce grand Dieu qui gouverne toutes choses, spécialement les justes qui sont siens, es nuits et ténèbres de ces calamités et misères, et au beau milieu des conjurés et calomniateurs, elle a faict paroistre par toutes les guerres, non de la France, non de l'Espagne, mais de tout l'univers, vostre vertueuse patience et tollérance invincible, qui faict que, les autres lumières ja esteintes, elle brille sur tous de rayons surnaturels et célestes. Aussy n'y a-t-il rien qui apporte plus à rehausser la g!oire d'une rare et singulière vertu, que la calamité mesme , quy pour uug temps sembleroit oppresser ceulx qui surpassent les aultres en sagesse, admirables en vertus, et excellent en vraye noblesse. Et certes, Sire, tout ainsy que la voix entonnée en l'estroit canal de la trompette se faict bruire et résonner plus que la voix vive, ainsy, si le marteau de tribulation et d'angoisses n'eut martelé ce grand conducteur des armées d'Israël, Moyse, s'il n'eut forgé sur l'enclume d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et surtout de ces deux modèles de patience et de mansuétude, ce brave Job et ce berger roy David, vrayment leur renommée seroit tarie et demoureroit en perpétuelle oubliance. Les calamitez doncq, Sire, les persécutions et fascheries, les rigueurs de fortune, les oppressions et empeschemens

de vos adversaires, enragemens contrepointés à la vertu divine, ont frayé le chemin à la grandeur d'une foy vive, grandeur de victoire, grandeur de triomphe, grandeur de gloire. Cest pourquoy l'église, spécialement vostre chapitre de St-W)fran, convie Sa Majesté de demœurer ferme et stable, Sire, au beau milieu que vous avez choisi, pour vous magnifier, vous mainteuir, vous glorifier victorieux, non en vous, mais en Jésus-Christ, et en ceste victoire vous faire paroistre protecteur de la foy, père du pœuple et deffenseur de la justice; pour l'exécution de quoy, nous ne cesserons jours et nuicts de lever les bras et les cœurs en hault, pour la manutention des grâces surcélestes que Dieu a faict couler en vostre ame royalement chrestienne, pour la prospérité de Vostre Majesté, pour la conservation de ceste couronne et de vostre maison royale, affin que , toutes choses fleurissantes, Elle puisse remporter, aprez la course de ce monde passager, ceste bague immarcessible à vous éternellement préparée es saincts tabernacles de ce grand incompréhensiblement éternel et éternellement incompréhensible. »

La voix entonnée dans l'étroit canal de la trompette, le marteau de tribulation et d'angoisse martelant Moïse, forgeant sur l'enclume d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, la bague immarcessible, tout ce discours ne fit-il pas intérieurement sourire un peu le roi des bons mots, s'il était ce jour-là en humeur de gaîté et de patience? Ne se murmurait-il pas peut-être, au milieu de ces interminables phrases, de ces vers, de ces inscriptions trop savantes, sa chanson de cavalier sorti purement français de la cour un peu italienne des Valois :

Elle est blonde,

Sans seconde, Elle a la taille à la main?

Quoi qu'il en soit, quand le chanoine de Belloy eut achevé, « le roy — changeons de ton en retrouvant la figure officielle du roi — fit response que pour estre

roy très-chrestien, il vouloit en faire les effects, asseurant que, sy aucuns de ses prédécesseurs s'estoient exposez pour maintenir l'église catholique, apostolique et romaine, il seroit aussy celui qui tàcheroit de faire le mieulx qu'il luy seroit possible pour la conserver, et pria Dieu luy en faire la grâce. »

Les yeux du clergé et des fervents catholiques en qui fermentait encore, si peu que peu, un reste du levain de la Ligue, devaient alors être fixés sur le prince non encore absous, on le savait, par le pape.

Le chanoine de Belloy présenta au roi la croix. Le roi la baisa après avoir mis les genoux en terre ; il entra ensuite dans l'église et se mit de nouveau « dévotement à genoux devant le grand autel au lieu pour ce préparé. » Puis le Te Deum chanté, il se retira enfin en son logis, à la Gruthuse.

Ses yeux, devant la grande porte du logis, purent s'arrêter sur ces inscriptions qui le rapprochaient du ciel et que nous avons rapportées déjà : Quod sol in cœlo... et le vers de Ménandre; et il contempla certainement dans la cour l'Hercule vainqueur de Géryon. Il est même probable qu'il feignit de lire les vers de Beauvarlet. L'appartement royal avait été disposé « au corps de logis à main droite, qui respond sur le jardin. La chambre estoit tapissée de velours vert enrichi de feuillages de toille d'or et d'argent relevé en broderie en comparlimens, avec un dais sur la table et un autre à l'endroict du lict de mesme estofe. » Nous avons déjà donné la décoration de la garde-robe et de la grande salle. Nous n'oserions dire qu'en traversant ces pièces, le roi tenta de comprendre Yhendêcasyllabe de Clugnet ou travailla longtemps sur l'anagramme de Nicolas

'fillette; ce que nous voyons dans le récit de Beauvarlet, c'est que, « estant entré en sa chambre, [il] se retira au garde-robe, puis vint en ladicte grande sale pour souper, où Philippes de Saquespée, escuier, sr de Thézy, demeurant en ceste ville, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, servit de tranchant. » Le sieur de Thésy avait, avant la venue du roi, goûté toutes les viandes.

Mais le roi, si près de son souper, n'en était pas quitte encore avec les discours, avec le lalin, avec le grec. Le siéger Beauvarlet n'avait pas encore placé sa harangue.

« Le roy approchant de la table, luy fut faict le présent ordinaire, qui est de trois muids de vin, trois bœufs gras, trois muids d'aveine (4), » et Beauvarlet lui fit subir cette prose :

« Sire, les anciens avoient pour coustume, après avoir receu et logé leurs amis, de leur faire quelques présens qu'ils appeloient -rà £sîvia pour leur tesmoigner Taise et le contentement qu'ils avoient receu de leur visite et conversation, car comme c'est une

chose naturelle sibi potius bene (2) quam alteri, aussy est-ce

un signe certain de la volonté intérieure que la communication de ce qui nous appartient en l'eslargissant libéralement. Ce qu'ayant esté bien remarqué par les anciens, ils ordonnèrent, pour symbole d'une amitié parfaicte, une communauté de toutes choses entre les amis, laquelle voulut introduire et establir en sa république ce grand roy et législateur Spartiate Lycurgus :

(1) « Pour faire lesdicts présens, on avoit préparé trois petits pots peu moins que demi-lots façon des quennes de la ville, et trois mesures de picotins peints , et quant aux bœufs , [ils] avoient esté conduicts au logis du roy, revestus de bougrens de ses couleurs. »

(2) Un mot illisible.

non point pour ce que les biens ou les présens fussent essentiellement nécessaires à L'amitié, mais pour estre arres de nostre affection, laquelle et bien souvent envers les grands nous ne pouvons mieux faire paroir en extérieur qu'en eslargissant du nostre. Ainsy le bon Job renvoyant jadis ses enfans en la terre d'Egypte par devers le lieutenant du roy, surintendant des affaires de sa maison et de son royaume, lequel il ne sç;ivoit pas encore estre son fils, luy envoya des fruiets dp son creu, combien qu'il sceut qu'il n'en avoit point faute. Les Perses, les Mages, lesquels avoient beaucoup appris des sacrés mistères des Egyptiens , avoient ceste louable coustume que jamais ils ne se préseutoient les mains vnides devant leurs roys ; jusques là qu'iceux allaus par païs, il ne se rencontroit personne de leurs subjeets qu'il ne luy lit présent de quelque chose que ce fust; et remarquent les histoires leur avoir esté offert quelquefois une pomme et de. l'eau à la main qu'ils avoient receu bénignement, et, à la vérité, les roys ne regardoient point tant les dons que les affectueux tesmoignages par iceux : imitant en cela le Roy des Uoys, lequel, combien qu'il se contente des cœurs, ne desdaigue point les fruiets offerts d'un eœur sincère, combien qu'on ne luy présente rien qu'il ne soit à luy (qui est maistre et seigneur de tout l'univers) combien qu'il n'en ait que faire, ce que les payens mesmes n'ont point ignoré, tesmoin ce que dit Martial :

Juppiter ambrosiâ salur est et nectare vivit,

Nos taraen exta Jovi, thura merumque damus.

Les roys qui sont comme rayons et esclats de la Divinité, et comme disoit Ménandre,

s!xov££ è^uyui @soî>

et qui, par une secrète vertu en eux infuse, commandent sans contredit à mille millions d'ames libres qui franchement exécutent leurs volontés suivant l'exprès commandement de Dieu, les roys, dis-je, prennent ainsy de leurs subjeets, oultre les cœurs qui leur sont naturellement et civilement obligés , les petits présens qui leur sont faicts , non pour nécessité qu'ils m 1G

ayent, mais pour arres et tesmoignages de leurs affections singulières. Nos prédécesseurs, Sire, qui ont recongneu qu'en ceste province de Ponthieu il n'y a mine ni d'or ni d'argent et qui n'ont point pensé raisonnable de mendier de l'estranger l'office qu'ils doibvent à leurs roys et princes souverains lursqu'ils les ont tant honoré et favorisé que de les visiter, leur ont offert des fruicts de leur terre, ou, pour mieux dire, de la vostre, Sire. A leur exemple, après que Mr le Maieur vous a faict offre de nos personnes, en continuant la façon de nos aveux, nous vous présentons icy, en toute humilité, le vin, les bœufs et l'aveine qu'ils ont accoustumé présenter à vostre court, de chacun en nombre de trois. Et combien qu'il soit fort malaisé de rendre raison de toutes choses ordonnées par nos prédécesseurs, si peut-on dire que ce n'a pas esté sans raison qu'en leurs présens ils ont triplé ce sarré et mistérieux nombre de trois : mais pour n'extravaguer, ce sont fruicts du pays lesquels vous sont offerts, petits certainement, eu esgard à la quantité, mais qui procèdent d'une affection grande. Aussi ne sont-ils faicts pour vous enrichir, n'estant cela en nostre puissance, ny pour ce que vous en ayez faute, mais parce que nous n'avons rien à vous présenter que vous n'ayez

Omnia cum tibi sint dono concessa Deorum, Si quod habes non vis, ergo quid accipies?

Recevez donc, Sire, non point ce présent, mais ce debvoir tesmoin de nos cœurs et de nos volontés qui demeureront à jamais en nous de mourir vos très-humbles et très-obéissans subjects, vous supplians très-humblement nous vouloir recepvoir et accepter aussi pour tels. »

11 nous manquait dans cette série de discours un spécimen de l'éloquence du bourgeois lettré. Beauvarlet a comblé la lacune. Le spécimen est à souhait : citations grecques, citations latines, comparaisons bibliques, emprunts à une histoire où les affirmations pédantes et la crédulité font bon ménage, minuties ou

raisonnements puérils exposés avec une gravité imperturbable et la longueur ! On pourra s'arrêter cependant sur le dernier distique; il est l'œuvre, je crois, de Beauvarlet, et justifiera une fois de plus une remarque très-banale : ces lettrés du seizième siècle, si incertains dans la prose française, deviennent très-précis dès qu'ils emploient la langue latine et se tirent même parfois bien des vers français, La preuve de ces contradictions sautait aux yeux et même aux oreilles le '18 décembre 1594 dans l'hôtel même de la Gruthuze, Beauvarlet parlant devant les inscriptions d'or de ses vers.

Le roi remercia néanmoins le maieur et les autres échevins présents, puis, « ayant lavé et Mr de Longueville luy ayant baillé la serviette, » le maieur sortit de la salle, et, sur un signal qu'il lit donner, le gros canon fut lâché « pour l'entrée de table du roy, lequel en fut fort content. »

11 est permis de chercher à deviner dans les marques de satisfaction du roi et les formes un peu flottantes du récit de Beauvarlet. Le roi était- il content de la salve, était-il content du souper? 11 est certain, dans tous les cas, qu'il devait préférer le canon aux paroles qu'on lui offrait depuis la croix d'Ailiy.

Le lendemain, on ne put le voir à la Gruthuze; il n'était pas en bon point, ou le fit dire. Peut-être n'avaitil pu digérer le marteau de tribulation, le bon Jacob ou le législateur Lycurgus. En vain le maître des présents, l'échevin Le Sage, voulut mettre devant lui douze quennes d'hypocras, « six de blanc et six de clairet;» les quennes furent bien reçues, mais ■ pour l'indisposition du roy, ne furent présentées à sa per-

sonne. » On les porta néanmoins en sa chambre, après en avoir « fa i et l'essay (1). »

Enfin, « environ les dix heures, le roy partit et s'en retourna par bateau» fort mal disposé (2). »

L'entrée de Henri IV à Abbeville avait donné lieu de se manifester à une dernière bouderie des Minimes. Peut-être, malgré l'inloîérance retournée à cette heure, le mécontentement de la ville n'eût-il pas inquiété ces religieux si le crime de Jean Chastel ne fût devenu l'occasion d'une aggravation de griefs contre eux. On avait appris l'attentat le dernier jour de l'année, et l'Echevinage avait ordonné pour le jour même un Te Deum et pour le lendemain une procession générale en actions de grâces de la conservation du roi, avec injonction à tous les habitants d'y assister à peine de cinquante écus d'amende (3). Les Minimes, invités à

(1) Messieurs de la ville firent aussi quelques pre'sents aux officiers de la maison du roi :

« Au capitaine de la garde escossoise du corps du roy,xx escus.

« Aux fourriers, six escus.

« Aux gardes du prevost de Thostel, dix escus.

« Aux valets de pied du roy, six escus.

« Aux trompettes, huict escus.

« Oullre ce, furent faict présent de hallebardes, longues arquebouses et harquebouses communes et escopettes richement et mignunnement montées, façon de ceste ville, à plusieurs aultres officiers de la maison du roy. »

(2) Je reconnais une fois de plus ici combien il faut se défier de Formentin: « 11 n'y eut, dit-il, pendant le séjour du roi qui fut de plusieurs jours, que feux de joie et illuminations dans

toutes les rues Ce prince retourna vers la fin du mois à

Amiens. »

(3) « Du dernier jour de décembre 1594 :

« M. de Humières, lieutenant général au gouvernement de

ces actes de dévotion publique, s'abstinrent d'y ligurer. L'irritation s'anima donc contre eux.

Et d'abord, dès le jour même du Te Deum, après le Te Deum:

Dans la réunion échevinale du dernier jour de décembre, le procureur de la ville remontre « que, lorsque le roi fit dernièrement son entrée dans la ville , les religieux Minimes ne se trouvèrent pour aller au devant comme les autres ecclésiastiques, et qu'à ceste occasion plusieurs personnes en ont murmuré et prins scandalle, et qu'à raison des nouvelles survenues de l'assassinat que l'on s'est efforcé commettre en la personne de Sa Majesté, led. murmure augmente, et tient-on pour asseuré lesd. relligieulx estre mal affectionnés au bien et service du roy et en mal parler en persistant en leur rébellion; au moien de quoy, il seroit expédient d'entendre et prendre leur résolution pour, au cas qu'ils persistent, les faire sortir de la ville ou aultrement y prouvoir, pour éviter aux inconvénients et péril quy en pourroient réussir au bien et repos du reste des babitans. » — L'assemblée (échevinale et très- Picardie, a donné avis de l'attentat commis sur le roi, au Louvre, par le jeune homme qui le blessa à la lèvre. — L'assemblée échevinale décide que pour rendre grâces à Dieu de la préservation du roi, un Te Deum sera chanté le jour même après vespres en l'église de Saint-Vulfran, et que demain, après la messe, la procession généralle se fera, partant de Sainct-Wlfran pour aller à Sainct-Pierre, et que injonction sera faicte à tous habitans d'y assister en toutte dévotion à peine de cinquante escus d'amende, et que, à ceste lin, publication en sera faicte à son de trompe. »

Sont immédiatement mandés Messieurs de Saint-Vulfran à qui on fait part de la présente délibération qu'ils acceptent de bon cœur.

peu nombreuse d'ailleurs) ordonne que « commandemens seront faicts au correcteur et relligieulx dud. couvent d'eulx trouver demain à la procession générale avecq les aultres ecclésiastiques de la ville , à peine de saisie de leur temporel et estre mis hors la ville cculx dud. couvent quy en feront reifus. Et, de faict, est enjoinct aud. correcteur de mettre promptement hors avecq obédience ceulx desd, relligieulx qu'il congnoistra n'estre affectionnés au service et obéissance de Sad. Majesté. »»

Le lendemain la procession générale, mais les portes du couvent des Minimes restent closes et les chants seuls de la Circoncision se font entendre derrière les murs. L'indignation monte au plus vif contre les religieux en l'Echevinage dans la délibération du 2 janvier J595:

« Malgré les commandements faits aux religieux Minimes, lisons-nous, ils ne se sont trouvés aux prières et actions de grâces et s'en sont voullu excuser sur certaines lettres qu'ils disent avoir receues de leur provincial quy est de présent à Paris, par laquelle il leur en faict deffense. » Il s'agit donc d'aviser sur cette résistance « et y prouvoir promptement pour ce que ces comportemens tiennent plusieurs simples personnes en crainte et en doubte. » — L'assemblée mande le correcteur du couvent qui comparaît assisté d'un autre religieux. On leur reproche le scandale causé dans la ville par la conduite des Minimes, les « seuls réfractaires et désobéissans entre tous les ecclésiastiques, encores qu'ils aient esté les premiers quy ont recherché Sa Majesté pour en tirer des commodités et nécessités de vivres durant les troubles mesmes, et longtemps au

précédent la réduction de la ville. » Le correcteur répond : « que, quant à eulx en leur particulier, ils avoient tousjours esté et estoient prests de satisfaire et se conformer à la commune résolution de toutte lad. ville, mais que l'interdiction et deffense particulière qu'ils en ont receue de leur provincial par lettres du XX décembre a esté cause qu'ils ne se sont trouvés ausd. actes publicqs. » Le procureur de la ville prend alors la parole : Sans doute, « en ce quy deppend de leur reigle et discipline monastique, ils poeuvent et doibvent bien respecter leurs supérieurs, mais non pas en chose quy touche le général et repos publicq d'une ville où ils sont admis et vraysemblablement à la charge de ne rien faire contre le service du roy quy ne deppend poinct aucunement de la volunté ou passion particulière desd. supérieurs. » Les Minimes ne peuvent donc « estre excusés d'avoir grandement failly. » — L'assemblée, ayant alors mis de nouveau le fait en délibération, ordonne que « commandemens sont faicts ausd. relligieulx de se résouldre dans la quinzaine à recongnoistre le roy et se conformer, en tout, et partout de ce quy deppend de son service, en la résolution commune de lad. ville, dont ils apporteront, en lad. quinzaine, tesmoignaige par la prestation qu'ils en feront céans et ung service solempnel en leurs maisons pour la prospérité de Sa Majesté par devers Messieurs les gens du roy et nous, à peine d'estre mis hors lad. ville, lad. quinzaine passée; cependant et jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à ce que dessus, seront leurs biens et revenus temporels saisis et mis sous la main de justice, et sera lad. dellibération envoiée à M1 le procureur général pour le supplier de tenir la main à ce

qu'il plaise à la court pourveoir et faire admonester led. provincial de son debvoir. » — Reg. aux dèlib.

Fin de la Ligue chez nous. — Lutte de l'Echevinage pour une exemption ou modération d'impôts. — Députations pour cet objet, lettres du roi, etc. — Heureux résultat des démarches. — La misère dans la ville et dans les campagnes. — Cherté du bled. — Mesures prises pour l'approvisionnement de la ville. — Mesures prises pour soulager les pauvres de l'Hôtel-Dieu. — Plaintes du maître de l'Hôtel-Dieu sur l'insuffisance des ressources dont il dispose. — On fera appliquer l'arrêt du Parlement pour la nourriture des pauvres. — La guerre. — Evénements qui intéressent militairement Abbeville, du 17 janvier au 24 août.— La mort du duc de Longueville.— La nomination du comte de Saint-Paul au gouvernement de Picardie. — Fournitures demandées par le comte de Saint-Paul. — La prise de Doullens. — Redoublement des précautions à Abbeville, travaux à la porte du Bois et ailleurs.— Tous les habitants travaillent aux fortifications.— La ville se décide à demander quelques gens de guerre pour sa défense — La question de l'absolution du roi par le pape.— Une procession solennelle rendra grâces à Dieu tous les ans de la réduction de la ville au roi. — Propos anti-patriotiques des curés de Saint-Gilles et de Saint-Paul. — La queue de la Ligue. — Dernière explication.

A la date où nous sommes, au commencement de l'année 4595, après les acclamations de l'entrée royale, l'histoire de la Ligue est, on peut dire, bien finie chez nous. La ville avait tort de s'émouvoir de la résistance aux abois de quelques Minimes, et le comte de Saint- Paul, gouverneur de la province, pourrait dédaigner au mois d'août les paroles des curés de Saint-Gilles et de Saint-Paul. Cependant, comme j'ai conservé à ce travail les divisions de nos registres en années échevinales, je vais, pour ne rien retrancher de mes cadres, rassembler en un dernier chapitre tous les faits qui ont encore rempli, jusqu'au 24 août, la cinquième mairie de Jean de Maupin.

Sous sa présidence, FEchevinage aura à lutter pour la modération des impôts, à s'ingénier pour le soulagement d'une misère accrue par toutes celles des campagnes, à trouver l'argent et les bras nécessaires pour mettre la ville en sûreté contre les dangers d'une guerre nouvelle.

Pour l'exemption ou la modération de quelques impôts d'abord.

Presque aussitôt après le départ du roi, FEchevinage avait « député » en cette intention à Paris.

Le mercredi XVIIIe jour de janvier (1595), le sieur de Beaucaurroy (Rumet) rend compte de son voyage à Paris « où il s'est acheminé » (lorsque le roi a quitté Abbeville) « pour solliciter et poursuivre expédition de plusieurs affaires de conséquence vers Sa Majesté et Nosseigneurs de son conseil , » particulièrement « pour les imposts qu'on prétendoit mettre sus et le soullagement du paouvre poeuple des champs pour la taille. » — Le rapport du sieur de Beaucaurroy n'a pas été conservé dans le registre où un intervalle blanc le représente.

Le XX.e jour de février, assemblée générale présidée par le lieutenant général (!) et le maieur (2). Discussion sur les impôts « que l'on prétend mettre sus. »

En cette assemblée comparaît un sieur de Bertaucourt qui parle au nom de M. le général (le trésorier général) de Hertes

M. de Hertes est arrivé en la ville avec des lettres patentes du 23 janvier et d'autres lettres adressées à

(1) J. Bernard.

(2) J. de Maupin, je n'ai pas besoin de le rappeler.

Messieurs les fermiers généraux, le 7 de ce mois ; ces lettres concernent l'établissement des impôts que Sa Majesté entend être mis dans plusieurs villes et bourgs du Parlement de Paris pour la nécessité de ses affaires. Les impôts devaient porter sur les vivres et marchandises. Le sieur de Bertaucourt (ou M. de Hertes) a donné la copie de ces lettres (avec indication des taxes nouvelles) à M. le lieutenant général (J. Bernard) et mis ainsi la meilleure partie des habitants en situation de l'assister (1) en cette assemblée « pour tout ce qu'il peut faire tant pour le bien du peuple que pour le service de Sa Majesté. » — La délibération est difficile à lire et la rédaction est confuse. Je vois seulement que le sieur de Hertes appuie ses communications par la menace. Si les impôts ne sont pas acceptés dans la ville même ♦♦ en la forme qu'ils sont, » ce sera un blocus fiscal. La ville souffrira tout autant de Renchérissement des vivres et marchandises. On a objecté déjà que les taxes proposées pour « plusieurs marchandises et vivres » sont égales au prix même de ces marchandises et vivres, parce que les taxes ont été faites à Paris « où toutes les marchandises et vivres sont ordinairement plus chères qu'ici. » Je m'arrête devant la difficulté de la lecture et j'abandonne les obscurités de la délibération à ceux de mes successeurs qui voudront étudier la résistance des villes aux exigences fiscales. Je vois seulement, vers la fin, que :

Lecture faite des lettres patentes (et après plusieurs plaintes et remontrances « de la misère et pauvreté

(l) Je résume et j'interprète comme je peux. Le registre porte deux mots dont l'un est préparer, l'autre ?

du peuple et extorsions qui s'ensuivent sur le plat pays par les excès des tailles levées par ceux que l'on a commis en divers lieux, spécialement par ceux de la ville de Rue, lesquels, contre la volonté du roy et la remise par luy faicte des arréraiges de la taille, ont forcé avec telle rigueur les laboureurs pour les années passées qu'ils sont contraincts d'abandonner leurs labours), » il est arrêté « de prier le sr de Herles de ne pas establir led. impost en ceste ville et d'attendre qu'on fasse à ce sujet des remontrances à S. M. comme le cas le mérite; qu'on fera part des poursuites à ceux qui y ont intérest (4), afin d'aviser aux plaintes et remontrances particulières à faire sur ce ; au surplus, que Messieurs les esleus seront priés d'informer des excès qui se commettent sur le plat pays par les gens de guerre, afin que les terres ne soient pas abandonnées et désertes. Et Messieurs les gens du roy, les prévost et lieutenant de robe courte seront priés de tenir la main pour que les campagnes soient à l'abri des voleurs. »

Ajoutons cependant que le *24 février, la ville reçoit des lettres de son procureur fiscal, alors à Amiens pour les affaires communales. Me Jehan ïillette écrit que la communauté de la ville d'Amiens députe gens « pour aller vers Sa Majesté » et solliciter d'Elle, « attendu la paouvretté du poeuple, » l'exemption des impôts « que l'on prétend establir en ceste province. » — Abbeville députera aussi un de ses échevins « avecq deux aultres de la communaulté des marchans pour se transporter avecq lesd. depputtés de la ville d'Amiens et joindre

(i) Ce D'est pas exactement le mot que je ne lis pas bien, mais c'est absolument le sens.

les très-humbles remonstrances que l'on a à faire sur ce subject. » On dressera à cette fin des mémoires « bien amples. » Les députés choisis furent MM. de Cantelleu, échevin, Le Francq (1) et Jacques du Candas.

Les instructions sont données aux députés dans une assemblée générale du IIIe jour de mars. — Procèsverbal assez long.

Les députés restèrent près de vingt jours à Paris, ainsi que l'établit la délibération du XXIIIe jour de mars :

Le sieur de Canteleu et le sieur Fran (2), revenus la veille de Paris, rendent compte des remontrances par eux faites au roy et à Messieurs du Conseil, des réponses qui leur ont été faites « et comme c'est la résolution de Sa Majesté que lesd. imposts , selion la réduction qu'il en a faict, soient establis, et que, sur ceste conclusion, ils ont esté renvoies (3) par lesd. hors du conseil, affin de faire rapport de l'intention de Sad. Majesté au poeuple de ceste ville, l'induire à apporter l'obéissance en l'establissement desd. imposts, attendu les nécessités de Sa Majesté, et en rapporter incontinent après Pasques le consentement et dellibération qu'il en espère. » Ils ont d'ailleurs rapporté sur ces intentions des lettres du roy et une « pancarte » des impositions. Le roi écrivait:

« De par le Roy.

« Chers et bien amés, par le retour de vos depputtés vous

(1) Arnoul Le Francq était juge consul.

(2) Le nom est ainsi souvent écrit sur le registre pour Le Francq.

(3) Que sont devenues les vieilles caresses royales?

entendrez nostre intention sur Pestablissement des subsides dans nostre ville d'Abbeville , les causes quy nous ont meu nous résouldre aud. establissement que nous voulions estre faict touttefois avecq la plus grande modération que faire se pourra, et povez croire que, n'estoit l'extresme ne'cessité à laquelle nos affaires sont réduictes et grandes despences qu'il nous convient faire en la provinee de Picardie, vosd. depputte's eussent rapporté de nous rentière descharge desd. subsides, lesquels nous entendons révocquer sitost que nosd. affaires le pourront permettre. Prenez donc ceste créance en nous faisant cependant paroistre l'affection qu'avez à nostre service cl d'obéir à ce que nous désirons, ce que plus particullièrement vosd. depputtés vous feront entendre ; à quoy vous ne ferez faulte, car tel est nostre plaisir. — Donné à Paris , le XVIIIe mars 1595 ; signé Henry. — A nos chers et bien amés les maire et eschevins de la ville d'Abbeville. »

Tableau et pancarte du pris des impositions que le

roy voeult et ordonne estre levées en la ville d'Abbeville sur les vins et marchandises spécifiées et déclarées par lad. pancarte.

« Le muid de vin, mesure de Paris, paiera, entran dans la ville, ung escu.

« Le thonneau de mer paiera, entrant dans la ville, trois escus.

« Les draps, entrans dans lad. ville, paieront le pris du tableau du subside de Paris envoyé au bureau de la générallité de Picardye.

« Les cuirs gras, entrans, paieront la moictié des pris portés par led. tableau.

« Les draps de soye paieront les pris contenus par led. tableau de Paris.

« Les espiceries et drogueries paieront semblablement les pris contenus aud. tableau.

« Le plomb, le mesme pris dud. tableau. « Faict à Paris , le XVIIe jour de mars 1595. — Signé Lhl'illier. »

L'affaire revient encore le VI avril. Ce jour , en une assemblée générale présidée par Jacques Bernard, la discussion s'engage de nouveau sur le rapport « desd. de Canteleu et Fran du voyage par eux faict pour les remonstrances et pour la décharge des imposts. »

Lecture nouvelle des lettres du roi et du tableau des taxes modérées (tableau ci-dessus). L'assemblée décide que " lesd. de Cantelleu et Fran se transporteront de rechef vers le roy pour luy faire très-humbles remonstrances de la paouvretté extresme du poeuple et la désolation du pays quy s'en va entièrement perdu par les ravaiges journaliiers des ennemys quy ont rais le feu en la pluspart des villaiges, comme ils font encores journellement, sans empeschement ni résistance quelconque, et, pour ces considérations et aultres, supplier très-humblement Sa Majesté de voulloir trouver bon que lesd. imposts n'aient lieu pour donner quelque moien au poeuple de respirer; et, au cas qu'Elle insiste en Pestablissement d'iceulx, nonobstant lesd. remonstrances , qu'il luy plaise modérer et diminuer lesd. imposts, en sorte que le poeuple en puisse recepvoir quelque soullagement, mesmement que la moictié des deniers quy proviendront d'iceulx soient destinés à la fortiflication de ceste ville. »

Nouveau départ des députés, nouveau retour.

Le sieur de Cantelleu et Arnoul Le Francq, juge consul, rendent compte, le deuxième jour de mai, de leur nouveau voyage vers le roy. Ils ont obtenu la décharge de tous les impôts proposés, sauf de •« celuy

mis sur le vin » qui a seulement été modéré à « m escus pour tonneau, quy est un escu pour poinçon, » avec la décharge du passé.

Le roi a fait écrire et a signé :

« Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à nos anie's et fe'aulx conseillers 1rs pre'sident et trésoriers ge'néraulx de France au bureau de nos finances establi à Amiens, salut. Sur la requeste quy nous a esté présentée en nostre conseil par les depputtés des principalles villes de nostre province de Picardie représentais les grandes ruines qu'ils ont souffertes durant les derniers troubles et mettant en considération combien la guerre estrangère pourra aporter d'incommodités et désolation en lad. province , supplians à ceste occasion de voulloir faire modérer le pris des subsides que nous avons cy-devant ordonné estre levés en lad, province pareils et semblables à ceulx qui se perçoivent en la générallité de Paris

Nous avons ordonné que, pour tout subside, il sera seullement levé en chacune des villes en vostre générallité trois escus pour tonneau quy est ung escu pour chaque muid. »

Le succès a couronné la persévérance.

On arrête maintenant de faire cesser « les incommodités que font à la ville ceux de Rue et autres par contraintes dont ils usent par la levée des imposts tant sur Ij bois que sur les autres denrées et marchandises;

« Que la transaction passée par lesd. de Canteleu et Arnoul Le Francq avec W de Mailly (1) sera suivie et entièrement effectuée ;

« Que l'on se pourvoira par nouvelle jussion pour la vérification de Messieurs les trésoriers généraux sur la décharge et remise faicte par le roy d'un quart des tailles à ceux du plat pays de l'élection de Ponthieu. *

(I) Qui est ce M' de Mailly, et quelle est cette transaction?

De grands maux, avons-nous dit, seront à soulager.

La misère des campagnes reflue dans la ville.

Le son des cloches a convoqué, le « vendredy troisiesme jour de frebvrier, » une assemblée générale. Que conviendra-t-il de faire « sur l'amas de plusieurs pauvres mendians des champs en ceste ville, quy se voient à toutte heure par les églises, es rues et aux portes des habitans 5 ce quy amène grande confusion et quy poeult apporter la contagion en ceste ville, le bureau n'aiant d'ailleurs moiens suffisans pour les nourrir? » Une ordonnance en plusieurs articles fut arrêtée, qui n'a pas été transcrite sur la page restée blanche pour la recevoir. — La poule au pot courait ou plutôt ne courait pas encore.

La misère est revenue devant l'Echevinage, avec la question du blé cher (1), le deuxième jour de mai :

« Attendu la misère qui est en ceste ville et au pays à cause de la carence et cherté du blé, il sera permis à tous forains et estrangers d'apporter dans la ville chacun jour et vendre pain et aultre viande pour la nourriture et nécessité du poeuple, pourveu qu'ils n'achettent le grain en ceste ville et pour quinze jours seullement , sans préjudice aux statuts des boullengers. »

Enfin, ia charité de la ville est mise, par les misères croissantes, en demeure de s'exécuter.

« Du VIe jour de may (2): a esté advisé sur la

(1) Du VII mars 1595 : délibération assez longue au sujet de la cherté du bled.

(2) En la réunion échevinale a comparu et a fait le serment frère Pierre Porquet, prêtre, naguères commis et élu maître et administrateur de l'Hôtel-Dieu.

proposition faicte des nécessités auxquelles est réduicte la maison de l'Hostel- Dieu , que , attendant que Ton aura prouveu à la nourriture des paouvres dud. lieu, plusieurs nottables personnaiges de lad. ville , anliens maieurs et aultres, iront par les quartiers de lad. ville admonester les habitans de faire aumosnes et départir de leurs biens (I). Pourquoy faire ont esté appelles: pour le quartier Marcadé Mr deSeigneurville, pour celuy du Bois Mr Manessier l'aisné, pour St-Gilles Mr de Beaucauroy, et pour Docquet le sr Manessier le joeune ; lesquels antiens maieurs seront assistés de l'un des chappelains et officiers de l'Hostel Dieu et de quelques nottables bourgeois tels qu'ils les voudront choisir. »

On a encouragé l'importation des choses nécessaires à la vie; on défend maintenant L'exportation de ces mêmes choses.

« Du XIe jour de may 1595 : défenses seront faictes à tous habitans de vendre bled aux forains ou aultres pour transporter hors de la ville. »

Quelques autres mesures sont prises encore, et enlin il est décidé « que recherche sera faicte par les greniers du bled quy s'y trouvera, affin de prouvoir à la nécessité et indigence du poeuple, et, pour ce faire, ont esté depputtés : pour le quartier St-Cilies, Mrs Lherininier et Rohault; Docquet, Hocqnet et du Val; du Bois, Dumaisniel et Lesage; Marcadé, Gilles Lardé et Jehan [?] Papin. »

Assemblée générale très-nombreuse le mercredi vingt-

(1) Faire quelques distractioBS de leurs biens au profit des pauvres.

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