‹ La Ligue a Abbeville, 1576-1594 (volume 4)Chapitre 5 sur 19 · ODE · texte numérisé non relu

ODE

Ainsi que les Dioscures Parmi les vapeurs obscures i Donnent un signe certain De la calme, et que la rage Du tourbillonneux orage Doibt s'anéantir soudain ;

Ainsi la joyeuse entrée Qu'ores en ceste contrée Faict cest Heroë divin Chassera loin de nos testes Les ennuyeuses tempestes De nostrc mal intestin.

Sus donc, capitale ville

De Ponthieu ; sus, Abbeville;

Humble, rends le deub d'honneur

A ce magnifique prince

De la picarde province

Très-vaieureux gouverneur.

l'auteur. L'idée peut être entrevue , mais il est difficile d'en trouver l'expression nette dans les mots de ce dernier vers. J'ai cru lire aussi symbolisant en toy ou symbolisant en loy ; je m'arrête au symbolisant en foy qui me paraît la copie exacte, mais non beaucoup plus satisfaisante pour la clarté.

Que les champs et les prairies Vestent leurs robbes fleuries; Que les faunes chevelus Et les nymphes vagabondes De la Somme, soubs les ondes, Couronnent leurs chefs herbus.

Que le poeuple par la rue Chante d'une voix aiguë

10 Psean ! par trois fois !

Qu'on le voie par les places Et au temple en rendre grâces Au souverain Roy des Roys,

Y suppliant sa clémence Que cest astre de la France Luire il fasse ici longtemps D'une influence be'nigne Et que Bellone mutine

11 renferme pour mille ans.

Le duc fut reçu à la porte du Bois sous un poêle ou ciel de satin vert porté par les quatre premiers échevins. On le conduisit ainsi ù Saint-Vulfran où il entendit le Te Deum. — Waig7iart.

De Saint-Vulfran , le duc se rendit au prieuré de Saint-Pierre « où il fut de rechef salué par le sieur de Beaucaurroy. lequel, au nom de la ville, luy présenta un horloge façon de ceste ville, quy est le présent que Ton a accoustumé faire aux gouverneurs de la province. .Monseigneur prit plaisir à le voir et faire sonner et desmonter et remonster (1). » — Reg. aux délib. —

(1) La description conservée de cette horloge intéresse bien un peu l'histoire de l'industrie abbevilloise : « Led. horloge estoit hexagone ou à six pans ou faces en forme de tour. Le timbre ser-

Le lendemain fut fait présent à son secrétaire « d'une monstre à mettre sur la table, et d'aultant qu'ils estoient deux, en fut commandé encore une semblable atin que chacun d'eux demeurera content. »

Pendant le séjour du duc à Abbeville, commandement du roi lui vint d'emmener avec lui deux ou trois députés, choisis parmi les plus notables de la ville, à Saint-Quentin où Sa Majesté devait être, atin de leur faire entendre sa volonté sur différentes choses importantes (!) et de faire prêter aux habitans le serment de fidélité (2). Les députés choisis furent Me Pierre Le Boucher , lieutenant criminel , Me Josse Beauvarlet , siéger, et Me Jacques du Candas (3), maistre des ouvrages du comté de Ponthieu. — Waignart.

M est certain que le duc ne séjourna pas constamment à Abbeville pendant les quatorze jours qui suivirent son entrée. Il est probable qu'il poursuivit sa tournée de gouverneur au delà. Dans tous les cas, il revint le premier décembre, ainsi qu'en témoigne notre registre municipal. C'est à cette dernière date que je retrouve dans la délibération échevinale le fait des députés requis : « Ledict sieur de Beaucaurroy a proposé

voit de comble, couvert néantmoings de fueillages et moresque de cuivre; le tout estoit doré sur une graveure josne et les piliers des faces bien troussés. » — Reg. aux délib.

(1) Voyez sur ces affaires importantes, au registre de la ville, les délibérations du vendredi vingt-cinquième jour de novembre et du premier jour de décembre 1594.

(2) Pour conférer sur le bien commun de la province, dit Formentin.

(3) Formentin a écrit à tort de Canteleu. Le registre aux délibérations dit bien du Candas comme Waignart.

que cejourd'huy le soir (1), allant faire la révérence à Monseigneur le duc de Longueville à son arrivée en ceste ville, il (le duc) luy a faict entendre avoir receu commandement du roy d'emmener deux ou trois depputés de ceste ville des plus nottables habitans pour se trouver en la ville de Sainct-Quentin, etc. »

Le duc de Longueville quitta Abbeville le vendredi deux décembre, mais les députés choisis firent difficulté « de s'acheminer avecq luy. » Une assemblée fut donc convoquée qui décida que « lesd. Le Boucher, Beauvarlet et du Candas. suivant la nomination faicte de leurs personnes , partiront en dedans demain le matin au plus tard pour faire led. voiage, ce quy sera faict entendre aud. lieutenant criminel absent de l'assemblée. »

Rapport du maieur revenu de Paris. — Le roi viendra à Abbeville. — Prestation de serment de fidélité au roi. — Députés nommés pour aller vers le roi. — Avis de la venue très prochaine du roi. — Le mémoire de Josse Beauvarlet. — Préparatifs pour recevoir le roi. — La milice de la ville en armes. — MM. de la ville et MM. de la sénéchaussée en costumes et en cavalcades d'apparat. — Arrivée et entrée du roi, discours, décoration de la ville, etc. — Le souper du roi, son indisposition, son départ — Les Minimes n'ont pas pris part aux manifestations générales du clergé. — On apprend l'attentat de Jean Chastel. — Te Deum et procession générale. — Les Minimes s'abstiennent encore dans ces actions de grâces — L'Echevinage menace de les faire sortir de la ville. — Leur défense. — Admonestation nouvelle de l'Echevinage. — Ordre à eux de faire un service solennel pour la prospérité de Sa Majesté. — Saisie et mise sous la main de la justice de leurs biens et revenus temporels.

Le registre de la ville conserve quelques autres (1) L'assemblée était tenue à cinq heures de relevée.

délibérations prises sur les ordres du duc de Longueville au sujet de la députation rappelée au chapitre qui précède.

Le maieur de Maupin revient cependant de Paris le 5 décembre au soir et, dès le lendemain, » sixiesme jour de décembre au matin, » a lieu une réunion échevinale. Je laisse la parole à l'écrivain de la ville :

« Du sixiesme jour de décembre 1594, au matin. » Le sieur de Maupin, maieur, raconte « bien amplement à l'assemblée ce quy s'est passé au voiage de la ville de de Paris, de laquelle il retourna le jour d'hier au soir, et comme par avant son parlement s'estant trouvé près Sa Majesté avecq led. Tillette quy l'avoit accompaigné, Elle luy auroit faict entendre, entre autres choses, la bienvouellance qu'EUe portoit particulièrement à ceste ville avecq désir de donner ordre au soulagement du paouvre poeuple de ceste province et adviser aux nécessités quy s'offrent, et qu'à ceste occasion Sadicte Majesté se dellibéreroit rendre en Picardie pour y prouvoir, Laquelle luy auroit commandé de le faire entendre au corps de ceste ville affin d'envoier quelques nottables personnaiges en la ville de Sainct-Quentin où les aultres depputtés des villes de ceste province se debvroient trouver, etc. » — L'assemblée étant peu nombreuse, on remet à délibérer sur ce point dans une autre réunion convoquée le même jour à deux heures de relevée , réunion qui, se trouvant insuffisante encore, renvoie la discussion au lendemain mercredi 7 décembre.

Cette dernière assemblée est composée (sous la présidence du maieur) de Messieurs les gens du roi, des anciens maieurs et, avec les échevins, des juges-consuls » et antiens marchans. » -

Malheureusement la délibération fait défaut

Ainsi le roi viendra à Abbeville, mais il demande toujours ses députés.

Ces députés étaient partis, je pense, depuis quelques jours.

Enfin le serment de fidélité au roi est prêté à l'Echovinage.

Le 9 décembre 1594 , le maieur ayant t'ait faire lecture de la forme de serment « à haulte voix par le greffier à Fhostel- de -ville, » toute l'assemblée jura ■ par serment soîempnel » et protesta par-devant ledit sieur maieur de garder et observer l'engagement qui suit :

« Nous jurons et promettons à Dieu, par serment fait solempnellement, recongnoistre, de cœur et d'affection, pour nostre roy très-chrestien et prince naturel et légitime Henry IV , roy de France et de Navarre , à présent régnant; promettons aussy à Sa Majesté, sur nos vies et honneurs, de lui garder la foy et loiaulté, avec toute révérence et parfaite obéissance, pour la conservation de son Estât et couronne et, soubs son autorité et commandement, exposer nos vies et biens pour son service. Promettons, en oultre, de n'avoir jamais communication, pratique ny intelligence, avec ceulx qui se sont élevés en armes contre Sadite Majesté et tous aultres qui se porroient eslever cy-aprez ; renonchans à toutes ligues, sermens et associations que pourrions avoir faict à l'occasion de la malice du temps contre et au préjudice du présent serment; recongnoissans en toute humilité avoir esté receus à grâce spéciale par la bonté et clémence dont il a pieu à Sadite Majesté user envers les habitans de sadite ville d'Abbeville et m u

particulièrement envers nous, dont luy rendons grâces trez-humbles, supplians Dieu de toute nostre affection le conserver et heureusement donner victoire à Sadite Majesté sur ses ennemis.

« Sy a esté juré par toute ladite assemblée de faire prendre garde aux actions, mouvemens et affections tant de ceulx qui sont soubs leurs charges, de faire rapport s'ils voyoient ou entendoient quelque parole ou action tendant à aultre chose que au bien et avancement du service de Sa Majesté, à peine de la vie. »

Waignart donne pour ce serment , avec quelques autres détails, la date différente du 12 décembre.

« Le serment de fidélité au roi fut prêté, dit-il, le douze décembre. Me Jacques Bernard, écuier, sr de Moismont('l), lieutenant-général civil de Mr le séneschal, se transporta à cet effet à l'Echevinage, prêta d'abord le serment, le fit prêter au corps de la ville et le reçut ensuite des autres habitans, capitaines, iieutenans et enseignes des différentes milices dites des habitans, des cinquantiniers , de la jeunesse, mayeurs de bannières, etc. » Les deux cloches de la ville avaient convoqué cette assemblée (2) qui remplissait i'hôtel-de-ville. La formule du serment fut lue à haute voix par le greffier, et toute l'assemblée jura.

(1) Waignart donne les armes de Bernard de Moismont, qui sont : de gueules au sautoir d'argent, chargé d'un croissant de gueules en cœur, une étoile en chef.

(2) « On lit -sonner les deux cloches, tant pour rassemblée des deux collèges des eschevins et des majeurs de bannières, représentant le corps et communauté de ladicte ville, que [pour] ie reste du peuple, aiin que, outre les actes et démonstrations publiques qui s'en estoient cy-devant laictes par louanges et actions

Tous ces détails sont vrais et conformes au registre, sauf la date que je maintiens être le 9.

Ce IX décembre, puis-je voir dans le registre, après la prestation du serment, on députe vers le roi pour lui « faire remonstrances et le supplier des choses concernans le bien publicq, » MM. de Beaucaurroy (Bumet) et du Candas « quy s'y sont acheminés. •>

« Et tost après on eut advis certain que le roy s'acheminoit pour venir en ceste ville et y faire son entrée, pourquoy se feirent plusieurs délibérations de ce quy se debvoit préparer pour te dignement recepvoir , comme on fit le XVlll dud. mois de novembre, de quoy led. Beauvarlet, siéger, fit un mémoire duquel la teneur ensuit (1). * Je présenterai bientôt au lecteur et utiliserai largement ce mémoire de Beauvarlet.

Les députés revenus de Saint-Quentin avaient averti le maieur que Sa Majesté se rendrait à Abbeville vers la fin du mois. La ville, à peine sortie de la Ligue, s'était hâtée aux préparatifs nécessaires à sa réception. Cinq gribannes , peintes et ornées magnifiquement ,

de grâces en S. Vulfran, feux de joie et salut d'artillerie, chacun

adverti de la volonté et intention de Sa Majesté, se soubmît volontairement et s'obligeât par serment solennel à la iidélité qu'on doibt à Sa Majesté. »

(1) L'écriture de ce mémoire est absolument celle que j'ai déjà remarquée pour le récit de rentrée du duc de Longueville et la transcription des pièces qui ont précédé et accompagné la réduction de la ville. Ce n'est peut-être qu'une écriture de copiste ; cependant, le mémoire sur rentrée du roi étant, d'après le témoignage même du registre, l'œuvre de Beauvarlet, il y a présomption que l'entrée du duc de Longueville nous a été racontée par le même, et l'identité de récriture n'affaiblit pas cette présomption.

2dg

«levaient aller chercher le roi a Amiens. — Formcnlin.

ii ne faut certainement pas dédaigner les renseignements fournis par Formentin , mais ses affirmations ont malheureusement toujours besoin d'un contrôle. 11 n'y a pas lieu de contester l'envoi des gribannes ; cet envoi est tout-à-fait probable, mais je n'en ai pas trouvé preuve dans le registre aux délibérations (le registre aux comptes est perdu- nous l'avons dit). Le registre aux délibérations est assez riche avec le récit de Beauvarlet que nous suivrons exactement. En rendant ainsi au premier narrateur ce qui lui appartient, je conserverai mieux le ton, la couleur du temps. La justice sera tout protit.

Le samedi 17 décembre, le roi, venu d'Amiens en bateau, avait couché à Pont-Remy; le lendemain, on savait à Abbeville qu'il arriverait à midi. Le roi avait dit aux députés à Saint Quentin « qu'il ne recherchoit point beaucoup de pompe; » on acheva cependant du mieux qu'on put ce qui était préparé dès le mois d'août.

On délivra aux huit compagnies de la ville (trois compagnies de cinquantiniers, ainsi qu'on le sait, une dite de la jeunesse et quatre des différents quartiers) des enseignes aux couleurs du roi, vert, gris et incarnadin, avec la croix française (i).

(1) Si exactement qu'on sViï'orce d'abréger, des circonstances échappent au résumé. Je reprends donc: « suivant ce, furent délivrées aux trois compagnies de cinquantiniers et à celle de la jeunesse des enseignes des couleurs du roy qui estoient vert, gris et inearnadin, avec la croix françoisc, et en furent délivrées quatre autres des niesmes couleurs pour les quatre quartiers de la ville, lesquelles, pour évitter à toute confusion, fut ordonné qu'elles seroient portées par des eschevins de chacun quartier,

Le lendemain dimanche 4S décembre, entrée du roi.

De grandes décorations avaient été disposées pour que la marche du vainqueur de la Ligue fût partout un triomphe, aux ponts-levis de la porte qui ne s'était pas ouverte devant ses soldats, dans la rue Saint-Gilles, sur le Marché, au Pont aux-Poissons, à Saint Vulfran, à l'hôtel de la Gruthuze enûn où les appartements royaux avaient été préparés. Ces décorations, composées d'arcs, de -< chapeaux » de triomphe, de tableaux, d'inscriptions, donnent encore, avec des preuves plus en profusion qu'au jour de l'entrée du duc de Longueville, une idée de l'imagination, de la culture intellectuelle, des goûts artistiques et littéraires des Abbevillois en 1594.

Assaut partout d'allégories peintes, d'érudition, de vers, mais surtout à la Gruthuze où le roi devait souper et coucher. Cet hôtel, au dedans comme au dehors, n'était plus qu'un poème en trois langues, rehaussé d'images aux riches couleurs.

Au-dessus de la grande porte ( J), différents emblèmes avec les armes de France et de Navarre sur satin vert bordé d'argent, avec cette inscription :

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