‹ La Ligue à Abbeville, 1576-1594 (volume 5)Chapitre 3 sur 33 · DES SOCEGES DE CE TRAVAIL · texte numérisé non relu

DES SOCEGES DE CE TRAVAIL

Les sources manuscrites principales de ce travaV

(1) Toute la période enfermée dans la Ligue à ÀbbeviUe^ sm^ un an. Je ne croyais pas en commençant dcToir comprendre ^^ ces annales Tannée 1594-1595.

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onl été d'abord les registres de Téchevinage. Nos vchiveSy malgré des mutilaiioBS, des enlèvements, dto pertes, sont restées riches et d'autant plus précieuses qu'elles peuvait, en bien des cas» suppléer à celles des autres villes du Ponthieu complètement perdues. Nos sources manuscrites secondaires, mais abondantes encore, ont été Waignart et Formentin ; puis Sangnier d'Âlj^imeourt, des fragments d'Hermant, de L.-J» Traullé ; enfin quelques mémoires ou extraits de mémoires que le lecteur trouvera cités au c(mrsde ces annales.

Les registres municipaux nous ont donné la vérité même, la vérité des procès-verbaux rédigés au jour le jour, la vérité des comptes. Nous avons cependant de grands regrets à exprimer. Parfois les registres aux délibérations font défaut dans le dépôt de nos archives ; parfois ce sont les registres des argentiers qui manquent, mais fort heureusement, jamais du moins pour la période de 1576 à 1595^ les registres aux délibérations et les registres aux comptes ne nous abandonnent en même temps. On peut donc, avec beaucoup d'attention, et en procédant par inductions prudentes dans la lecture des deux témoignages, obtenirqu'ils se suppléent, au besoin, pour la révélation des faits. Certainement les délibérations profitent du commentaire des comptes ^ et les comptes ne perdent rien à être expliqués par les délibérations, mais enfin on peut encore, soit dans Tun, soit dans

Taotre registre, trouver et sm\n le 61 de notre histoire. Si saccintes et sèches qoe se produisent, par eiemple, les indications foamies par les paiements de la ville, elles renferment toujours une lueur historique ; on parvient à lire entre les vides même^ i y reconnaître le lien des fiiits.

Nos registres aux délibérations font lacune, perdus, de Tannée 1573 à Tannée 1581 ; une autre large lacune s'ouvre dans un autre de ces registres, depuis Tas§emblée du 22 décembre 1590 jusqu'à celle du 27 mai 1591, cinq mois bien comptés, et cette perte n'est pas la seule dans ce registre. Le folio v^LXXViii, qui terminait Tannée échevinale, a été visiblement coupé. Je signalerai ces pertes ou ces mutilations aux dates qu'elles intéressent (T. H, p. 262).

Je n'ai pas à m'arrêter sur Timportance de ces registres aux DÉLiBÉRATioifS. Ils établissent ou ré ta* blissent la vérité des faits défigurés ou transformés par des préjugés postérieurs, de faux souvenirs, quelquefois par des historiens à prévention. — Cela est indubitable pour la période qui va nous occuper.

Au dix-huitième siècle, aucim historien^ — je ne nomme que ceux de notre pays, Formentin, Devérité, ou Tauteur d'un mémoire sur Thistoire de Rue, Loisel, — ne pouvait admettre que sa ville eut été ligueuse cent cinquante ans ou deux cents ans auparavant, ou du moins n'eut pas subi une tyrannie

odieuse sous laquelle le cri de Vive le roi éclatait dès qo'il le pouvait. On ne saurait trop refaire Thistoire tvec les correspondances du temps, avec les délibérations mêmes qui montrent les honnêtes bourgeois plus souvent en inquiétudes qu'en emportements, plus prodents qu'aventureux, l'œil à leurs affaires, même lorsqu'ils prennent le mousquet, et ne prenant guères volontiers le mousquet que pour garder leurs mors, comme les Abbevillois, et se soustraire aux garoisoDs(l). Les cas où les Abbevillois sortent de chez eux en guerre sont assez rares. Nous les rappellerons avec vanité filiale.

Les COMPTES ont une autre valeur et qui n'est pas i dédaigner.

Les registres des argentiers sont précieux à des titres très-variés, mais il faut pratiquer, sur leur laconisme coupé de lacunes, un travail attentif d'in* dactioQ.« Ils répondent, lorsqu'on les interroge avec persévérance, mais il ne faut pas négliger le plus l^er signe. Questionnés de la sorte, ils peuvent, nous l'avons dit, suppléer aux registres des délibérations quand ces registres sont perdus. J'ai pensé cependant qu'il fallait se défier quelque peu des comptes clos

(t) Quelques parties de cette introdaction, suscitées par les Paiements rapportés, se soot trouvées naturellement écrites au coan de la rédaction et euclavées dans les chapitres des trois Tolumes oà je les ai reprises. Le lecteur qui les reconnaîtrait en pircoarant les annales, n'aurait qu'à sauter çà et là quelques

après l'entrée du roi à Paris. Il est à remarquer^ par exemple, dans celui de 1591-1592, que les causes des dépenses ne sont plus toujours expliquées ; il ne m'a pas semblé indifférent de noter, en signalant ce silence, que le compte ne fut « clos et arrêté, etc. > en la chambre du conseil du grand échevinage^ que le 26 février 1599.

Je produirai toujours amplement mes extraits des registres de la ville. Cette méthode qui, dans le développement pris par ce travail > est plu& sincère et plus loyale, donne aussi plus d'autorité à l'exposition des événements. Ce n'est d'ailleurs qu'un premier pas dans une voie où il y en a beaucoup à (aire. Les histoires des villes ne seront définitivement complé* tées que lorsqu'on aura pubKé intégralement leurs archives avec de bonnes tables analytiques. Dans le cas présent, je n'aurafi pas à me repentir des emprunts textuels. Les scribes de la ville n'étaient pas absolument des barbares; il suffit de discrètes coupures, d'un mot jeté en trait d'union, d'un encadrement nouveau quelquefois, pour faire valoir en très-^^s récits les exposés laissés par eux des discussions échevinales. Certaines formules parasites de la phraséologie délibérative du temps enlevées, il reste des textes dans lesquels le langage, sans être celui de Mootaigne ou de d'Aulngné, sans rappeler, on s'en doute, la grâce d'Amyot, la légèreté de Brantôme ou la multifiiuence aux sources profondes de Rabelais^

ajoute cependant une vérité de plus, et, selon nous^ on charme, des tons justes, un accord, à la résonrec* tkm de l'époque évoquée.

Après les registres de l'échevinage, j'ai nommé Waignart.*

Waignart est le plus ancien de nos historiens. C'est en grande partie d'après lui que le P. Ignace a écrit son histoire, non pour ce qui regarde les comtes de Ponthieu; mais pour ce qui regarde les maïeurs. Waignart a consulté, cela est manifeste, les registres delà Tille. Il procède parfois par simples extraits. En toat 06 qui est de la Ligue, il est parfaitement digne de crédit. Enfant, il avait été témoin des faits et avait dû ea conserver une sorte d'impression générale, étant né en 1571. Des vérifications nombreuses m'ont rendu complètement confiant en Waignart.

k ne saurais témoigner de la même façon en fa- ▼ear de Formmtin. l'ai dû n'utiliser les assertions de cet historien qu'avec la plus grande prudence, et trop de raisons m'ont forcé bien des fois à accumuler les réserves dans le cours de ce travail ; ainsi t. II, p. 151, en note; p. 152^ en note; p. 153; p. 175; p. 314; p. 215, en note; p. 368; t. II!, p. 26; p. 56-57 ; p. 64 ; p. 96 ; p. 107; p. 168 ; p. 191 p. 192. Formentin, ai-je pu dire, en signalant quelques effets de mise en scène, me parait quelquefois traiter nos annaks contune le Tasse traitait l'histoire de fiodeiroy et fiouillim; oiaia %'il n'y t pas danger

pour la poésie à vouloir Eure beau, il y a très-gruit péril eo histoire, pour la vérilé, i transporter Tidal religieux, politique ou patriotique d'uu temps dm fi uo autre temps.

Sangnier d'Abraocourt nous a fourni qoelqiia faits, peu nombreux cependant.

M. Traullé était un savant que j'ai déjà nomiDé souvent et que j'apprécierai définitivement dans YEk^ toire littéraire (FAbbeville.

D'après les quelques extraits que je possède, He^ mant aurait interrogé, pour ce qui regarde la ligue, les délibérations de Saint-Vulfran (du Chapitre évidemment).

Je dois maintenant une mention reconnaissante aux livres imprimés que j'ai consultés et qui m'ont aidé.

Le successeur immédiat de Waignart, parmi nos historiens, est Jacques Sanson (le P. Ignace). Je n'ai eu garde de marcher, sans consulter^ au moins par respect, le vénéré carme. Né au lendemain de b Ligue, Sanson, pour l'époque de la Ligue^ plus récente dans le souvenir de ses parents que le retour de Louis XVIII dans la mémoire des nôtres, n'ajoute guère, il faut le dire^ et retranche beaucoup à ce que nous apprend Waignart.

Devérilé donne quelques faits, mais entremêlés d'erreurs, de préventions^ d'avis voulus. Bien étranger aux opinions de système, aux partis

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pris, est M. F.-C. Louandre. A qui aurais-je besoin de rappeler Texcellent chapitre II du tome II de YEistùire d'Ahbeville et du comté de Ponthieu? En ce chapitre ont été posés par M. Louandre, dans des proportions en rapport avec Thistoire générale d'Abbeville et resserrés par une sage criiique, les faits importants de Tépoque de la Ligue dans notre ville et dans le Ponthieu.

le dois citer chronologiquement parmi les travaux sortis de notre ville sur la Ligue (et qui sont de bonnes, riches et profitables fortunes de lecture pour d'autres encore que les écrivains de clocher attachés ^ l'histoire d'une commune ou d'une fraction de province), le livre de M. Charles Labitte, De la DéinocrO" tiechen les prédicateurs de la Ligue (1) ; les travaux de MM. Charles Louandre et Félix Bourquelot dans le Recueil des DocumeAts de Vhistoire du Tiers-état (2).

(1) Première édlUoa : Paris, Joubert, 1841 ; seconde édition : Paris, Durand, 1866.

(2) Les trois premiers volumes de cette importante publication étaient seuls parus quand je donnais aux Mémoireif de la Société dTmulation les volumes qui composent cette élude sur la Ligue à Abbeville, mais le second volume de VHistoire du Tien-ÉkU contient sur la Ligue à Amiens des pièces dont la confrontation a^ee mes extraits des registres d'Abbeville m*a été très-'Utile. Le quatrième volume des Dooumenis de l'histoire du Tiers-ÉUUt retardé par la guerre, n'a pu être livré ad public qu'en 1872 ; il contient des extraits et des analyses dont il faudra maintenant tenir compte de toute nécessité quand on s'occupera des événements de la Ligue chef nous.

Nul n'ignore de quelle manière, en quelque sorle ahs traite, M. A. Thierry présidait, dans les dernière années de sa vie, à In publication de ces documents Plongé dans des ténèbres uniquement ctoilées par u esprit toujours aussi net, mais rebelle à Tapplicatio soutenue, il se contentait de dicter lentement Tinlro duction du tome l"" ou la préface du tome III, mai c'était aux yeux heureux et à Tintelligence historiqu de MM. Louandre et Bourquelot quMl confiait la dé couverte, le choix, le classement, le soin entier de I mise en œuvre des pièces. Sa direction supérieure s'abstrayant d'un travail qui lui était impossible^ n descendait pas aux détails.

Déni de justice serait fait à MM. A. Dubois et Y. d Beauvillé si je n'acquittais une première fois, ici quelques dettes contractées envers leurs publièa lions.

La Ligue à Amiens^ de M. Dubois, m'a permis de vérifications pour un certain nombre de faits con nexes avec des faits de Thistoire d'Amiens (1).

Les Documents publiés par M. de Beauvillé, dor les services à Thistoire de Picardie ne se compter plus, m'ont permis d*ajouter à la correspondance d l'échevinage et du duc d'Aumale.

Effrayé, surchargé de ma récolte faite aux archive de la ville, je me suis demandé un instant en quel

(1) J'ai eu à profiter aussi du Journal historique de Jehan PaU bourgeois d'Amiens, publié par M. J. Garnier.

cadres je distribuerais les innombrables parcelles de Tériié que mon désir avait été de tirer de Tombre. Tous les essais de classement me ramenèrent à Tordre même, ou peu s'en faut, donné par les registres échevinaiix.

ê IV

OB L'iNTENTiœi £T DES DIVISIONS DE CE TRAVA^.

Il est convenable cependant que j'explique Tintention, le plan de cet ouvrage et les raisons qui m'ont déterminé à le diviser par années, commençant lé 24 août.

L'intention a été de rendre à la vie, à cette vie^ du meins, que conservent 1a mémoire, le respect et l'amour des descendants, une période très-curieuse deThistoire de nos pères. En outre, j'ai eu Tambition de donner, non le dernier complément, mais un des derniers compléments, à Tétude, déjà poussée loin^ par les écrivains mêmes de notre ville (1), des troubles de la un du xvi* siècle.

L'histoire de la Ligue, un peu nôtre déjà par beaucoup de faits intéressant Abbeville, les villes de la basse-Somme, le Ponthieu, est devenue toût-à-fait nôtre par le mérite de nos concitoyens, par les recherches, les travaux historiques ou critiques aux-

(1) Voir pins baut : des sources de ce travail.

quels ils se sont livrés dans ces derniers quarant ans.

J'ai donc voulu rechercher en tout Tensemble et 1 détail des faits, le rôle d'Abbeville dans l'histoii active de 1576 à 1595, et je me suis adressé d'abor aux registres de Téchevinage. Une fois les yeux su les pages de ces registres, j'ai élé épouvanté, fascine enchaîné. Je n'ai pu me soustraire à l'attraction, rensorcellement. Saisi par cet impérieux attrait d passé qui ne lâehe pas les interrogateurs imprudent de rénigme, j*ai usé, de page en page, de longue heures qui m'ont paru courtes. Apparente seulemei est la stérilité de la poudre ainsi remuée. Le sol d passé n'est jamais aride. La pt)ussière reprend vie ( se lève sous la main qui la touche, et les génération renaissent et redeviennent contemporaines de l'histc rien qui s'éprend d'amitié pour elles. Une pénétratio se fait dans l'esprit de l'écrivain des passions de siècles morts et de celles du siècle vivant. De là ut sorte de fécondation de cet esprit rétrospectivemei créateur. Une lumière descend sur le passé pour h clairvoyances de Ja science moderne. Les génératior anciennes se mettent à marcher, à parler^ à con battre sous les noms mêmes , sous les costum< qu'elles ont portés. Miracle des hallucinations pai si(mnées de l'étude I II ne manque à la vision, poi être toul-à-fait saisissante et réelle, que les visagi des hommes rendus à leur tftche humaine dans cet

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résurrection d'un instant. La richesse de nos registres m'a jeté dans une sorte d'ivresse sacrée. J'ai recueilli avec fièvre tout ce que la lecture m'apprenait du ^assé. II m'aurait coûté de négliger, pour les seuls événements polititiques ou d'intérêt général, les mille faits de la vie quotidienne de la ville, élections, admi-^ nistration, tout le ménage abbevillois. Je suis donc entré à corps perdu dans l'histoire locale, munici* pale, puis j'ai tenté de faire revivre de toute leur vie complexe, bourgeoise et militante, nos compatriotes du i?i* siècle, dans une période.de vingt ans, le vieil Abbeville de 1576 à 1595, échevins, maïeurs de bannières, gens et officiers du roi, élus, consuls, re* ligieux^ chanoines, archers, arbalestriers, arquebu* siers, et les émotions ; les délibérations, les faits de guerre, les processions, les entrées princières, les arcs triomphaux, les cavalcades, l'esprit municipal, l'esprit catholique, Térudition, la renaissance clas* -sique, etc.

Me suis-je trop complu aux développements dans lesquels l'enivrement évocateur m'entraînait? J'oserai ne pas le croire.'

L'histoire locale peut, pour certaines dates, je crois, recevoir avec avantage ces dévelop{>ement8. Entre les murs de la ville natale, dans ces rues où les bourgeois irobes^ à escarcelles, à grands collets, retrouveraient encore quelques-unes des sinuosités, quelques an^** gies, et des maisons mêmes et de rares charpentes

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sculptées des vieux âges, les détails rapprochés pai l'historien ne sont pas jeux stériles Jes p»sse-tempi d'une imagination sans ressources ; ce sont les milh hachures du crayon qui reproduit une figure. Cei développements font sortir les faits de l'abstractioi où les tient forcément toujours un peu l'histoire générale ; ils les font revivre avec les noms des famille qui remplissent nos archives municipales, qui habitent sous nos pieds dans les cimetières transformé en places publiques, qui nous coudoient encore e dont nous sommes partie nous-mêmes. La vie d'ui homme peut se prêter à cent analyses diverses ; la vi< d'une ville, d'une communauté, offre à notre espri mille tableaux qui surgissent du simple rapprochement de quelques traits, souvent des réalités les phii vulgaires. Le nom d'une auberge, ie prix du soupei d'un homme d'arme, le prix d'utie maîtrise, un( condamnation contre des joueurs de dés^ contre de! marchands usant de pots trop petits ou d'aunes tro| courtes, contre des taverniers ayant reçu chez eu: des buveurs en jours de fêtes, contre des cuisinier) trop pressés d'acheter du gibier au marché^ les diffé rends d'un maïeur et d'un gouverneur pour le mo du guet, pour une porte ouverte ou fermée, pour 1: pêche dans les fossés de la ville ; les discussions de milices boui^eoises ; tous ces événements qui ont ei de l'importance un jour peuvent en reprendre encon pour nous si nous le voulons bien. Presque insigni-

fiants sous notre premier coup-d'œil, il nous suffira de les contempler sérieusement quelques instants pour que nous les voyions grandir de nouveau et qu'ils nous représentent toute une époque. Et quel caractère de vérité irréfragable portent tous ces petits traits rapprochés ! L'histoire générale ne saurait les saisir ; ils font la fortune des histoires restreintes, le i)oohear des hommes qui ne dédaignent pas de tirer la vérité d'un puits rustique et de l'asseoir sur une margelle étroite.

Raisons que j'aime à caresser ! Elles excuseront une prodigalité particulière de cette élude, celle des noms propres, si indifférents aux yeux de la grande histoire, de Thistoire abstrayant les faits, mais qui pour nous sont, je le pense, une partie de la vie de nos modestes annales. Ces noms d'honnêtes échevins, ces noms rencontres dans les fonctions les plos simples, sont-ils donc à dédaigner dans les histoires étroitement locales? A mesure que l'intelligence monte, que la justice affirme ses droits, que Tappré* ciation des événements devient plus humaine et que l'amour des hommes et de la société se dilate, ne devons-nous pas enlever des étages inférieurs, arbitrairement fixés, les hommes qoi ont été les plus Qtiles â leur pays? Cest une premiàre pensée de justice dans ce sens, d'équitable répartition de l^oo— neur, qui m'a engagé à entreprendre autrefois U$ Hommes utiles (CAbbemUe, c'est-à-dire, comme je

récrivais alors, uite petite part du livre d'or mo* deme. Le moment est en effet venu, pour la recoo* naissance éclairée des temps nouveaux, de faire passer dans le souvenir les serviteurs dévoués et désintéressés des villes avant les soudards, gentilhommes ou non, traineurs d'épées trop souvent mercenaires et solliciteurs affamés de gouvernements. Ces boui^eoii d'ailleurs n'avaient-ils pas eux-mêmes quelques-uag des mérites, les meilleurs au moins, des hommes d'épée(l)? Ils savaient bien défendre leurs \illes. Et leur premier, leur plus vif souci n'était-il pas, an risque des fatigues de la garde et des dangers de la guerre même, de repousser de leurs murs (2), en vertu de privilèges toujours chers, les gens de guerre non levés par la commune? Des bourgeois se gardant eux-mêmes et refusant aux troupe des princes, leurs chefs politiques et leurs alliés, l'entrée de leurs villes, donnaient un spectacle très-fier et aussi beau que tous ceux qu'eussent pu ofiirir, par les plus éclatants faits d'armes, les gouverneurs des villes et des châteaux. Le parti sage des modérés, comme celui des politiques, ne pouvait être

(1) Je ramène ici à Texpression juste les termes un peu exagérés du jugement donné à la p. 139, t. 1.

(2) Il put arriTer à Abbeville de demander — rarement, — quelques secours en hommes au gouTerneur de la province, mais toujours pour la sûreté du plat pays ou tout au plus pour la garde des faubourgs de la ville où les troupes demandées devaient se loger.

honorablement qu'un parti de bourgeois. Les capi^ taines ne pouvaient se modérer, transiger, suivre leur conscience que par une sorte de forfaiture aux lois militaires ; et il leur fallait passer tout d'une pièce, au détriment de leur honneur, du Roi à la Ligue ou de la Ligue au Roi, c'est-à-dire sous des commandements nouveaux aussi exigeants pour leur honneur nouveau et pour leur dépendance nouvelle. Les chefs militaires étaient forcés de trahir où les bourgeois avaient loisir de s'arrêter (Henri IV ne se fit pas faute de tirer ces derniers par la manche). En Thonneur donc des vieux bourgeois d'Abbeville, je donnerai, le plus souvent que je pourrai, leurs noms, et heureusement dans les circonstances les plus recommandabbs pour eux. 11 m'est arrivé déjà d'émettre avec plus de développement, dans l'histoire de la ville de Saint-Riquier, une opinion qui tient peut-être encore aux mirages accusés plus haut. SufBrait-il, pour restituer la physionomie ancienne d'une ville, de relever des ruines par la pensée ou de fixer des dates et le souvenir des iaits, si Ton ne rendait à la vie en qu'elque sorte les habitants de cette ville, si l'on ne donnait à reconnaître aux échos des HQurs les sons qui les frappaient autrefois, si on ne réveillait les murs même par les noms des hommes qui les ont bâtis et défendus ? L'histoire^ et la plus petite histoire, n'aime pas les personnages

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anonymes (1). Abstraite et philosophique avec des faits, elle ne prend corps qu'avec des noms d'hom» mes* Les noms propres donnent une physionomie aux temps. L'histoire qui les accueille sort dai limbes , et nous voyons marcher devant nom di vrais acteurs, de vrais témoins, la vie.

Quant au plan,%aux divisions, la natore compkaB de ce travail nous les imposait. Briser la chronologie pour isoler les faits politiques, les faits muaidpaux, les faits de Thistoire générale, les faits de rhistoire particulière, les faits militaires, les faits religieux, eût rompu trop de liens. La peur delà confusion m'eût jeté dans des classifications mortelles. J'ai pensé que les faits div^ers, de toutes catégories, se vivifieraient, s'expliqueraient les uns par les autres. Il ne faut pas penser d'ailleurs que la chronologie soit illogique. Il y a plus d'une corrélation, plus d'an lien entre les faits de même date. J'ai donc adopté, i peu de chose près, la forme du journal en rejoignant entre eux, par quelques considérations, par quelques rappels, les faits connexes ou de même ordre. La forme du journal a donné naturellement les divisions

(1) 11 m'aura été possible de retrouver, d'esquisser, de donner quelques caractères, celui du gouverneur de Hucqueville, de Fécheyin Carbonnier, du maieur J. Le Roy, du maieur J. de Maupin. Ce dernier surtout doit beaucoup à nos registres. L'histoire de la Ligue à certains moments, et surtout chez nous, pourrait paraître une assez vive satire de plusieurs autres époques.

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n années échevinales (années brisnnt le calendrier n deux et commençant avec le renouvellement de la oiy le 24 août) et nous avons pu ranger ainsi, dans le »idre le plus naturel et le plus logique, et comme nous les avons trouvés groupés nous-mêmes, les événements divers qui ont exercé l'activité de chaque Magistrat (I). De la sorte, les actes louables ou non, accusateurs ou méritoires, apparaîtront bien sans conteste, à la charge ou à l'honneur de chaque maïeur, de chaque éohevinage ; et, par Tenchâinement des témoignages, sera mieux sauvée la seule fortune aujourd'hui de noms pour la plupart éteints.

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