SIEGE DE RUE
Quoi qu'il en soit, les ducs de Parme et de Mayenne, retirés sur la rive droite de la Somme, ont jugé nécessaire de tenter quelque acte utile à leur parti et propre à tenir en haleine l'opinion. Le terrain de repos choisi par eux ne sera pas tout-à-lait un terrain d'inaction. Ils ont avisé à leur portée la ville de Rue défendue pour le roi par Rubempré et ils ont résolu de l'attaquer, à la grande satisfaction des habitants d'Àbbeville que le voisinage des garnisons ennemies tourmente et inquiète toujours. Dès l'abord, le roi n'a pas jugé sérieux ni à craindre le siège de Rue. Ce sentiment paraît clair dans deux lettres écrites par lui le 26 mars:
« Ledict due. (de Parme) ne s'est encores csloigné de ladicte rivière (de Somme), faisant semblant de vouloir assaillir Rue, pour me mettre en jalousie de son retour. » — Lettre à M. de Maisse, du camp devant Rouen.
« L'on m'avoit donné advis qu'il estoit allé assiéger Rue; mais depuis l'on m'a escript qu'il y a trouvé les eaux si débordées
qu'il n'en est [a] peu s'approcher. Je n'en avois pas grande appréhension, parce que le Sr de Rubempré est dedans avec une bonne trouppe d'honnestes gens, et qui ont encores esté renforcez de nouveau secours, depuis que le duc de Parme a fait contenance de la vouloir assiéger. » — Lettre au duc de Montmorency, du camp devant Rouen (l).
Henri IV se trompait, non sur les moyens de défense de la ville, mais sur la résolution des ducs. Nos registres du moins tendent à établir que leurs premiers efforts furent actifs.
Le vendredy vingtiesme jour de mars, le maieur raconte à l'assemblée que Monseigneur d'Aumale, « quy est venu du siège en ceste ville, luy a baillé lettres de Monseigneur du Mayne, affin d'avoir cincq canons de batterie estans en ceste ville, pour emploier aud. siège de Rue. avecq deux cens pionniers, dix char-
(1) Sur quelques-unes des circonstances voisines, par la date, du siège de Rue et sur le j ugenient qu'on porta peu après de ces circonstances en notre pays, nous possédons le témoignage d'un chroniqueur bien picard, contemporain des événements, Jehan Patte, bourgeois d'Amiens :
« Monsieur du Maine et le prince de Palme, voyant qu'il (le roi de Navarre près de Rouen) estoit si bien retranché, lirent semblant de leur retirer et allèrent assiéger la ville de Rue quy tenoit aussy pour luy et feit semblant de rencontrer une plus grande partye de son hnrmée. Monsieur de Guise se retira aussi, faisant courir le bruit qu'il s'en alloit en Poitou. Monsieur d'Aumalle renvoya aussy tous ses garnisons de Pieardye, et le royf voiant cela, se promettant la ville à luy, renvoya aussi tous ses forces d'Angleterre, le prince d'Orange et autres qu'il avoit mandé. « — Journal historique de Jehan Patte, bourgeois d'Amiens, publié par M. J. Garnùr. Mémoires des Antiquaires de Picardie, tome IX de la second? série, p. 249.
On voit que Jehan Patte ne fait que mentionner le siège de Rue sans autres d tails.
pentiers, deux chariots attelles, du bois de charpentaige pour faire des mantellets, des planches pour faire des plates formes , six batteaux ou pecquerets , trente eschelles, mille balles, du pain et de la bière, et quelque vin pour les commissaires et canonniers lorsqu'ils travailleront à la batterie. » M. d'Aumale a donné charge au maieur d'assembler promptement afin d'y pourvoir. L'Echevinage décide qu'on satisfera autant qu'il sera possible à ces demandes. 11 mande, dans cette intention, « Me Alexandre (J), commis à la recepte des nouveaux [imposls], » et on lui enjoint de donner « un bref estât de sa recepte et despence, » et on nomme, pour l'examen de cet état, «< les sieurs de Maupin, Manessier et ; les deniers trouvés bons seront employés à l'effet cy-dessus. »
Et PEchevinage, heureux, ainsi qu'on en jugera plus loin, des opérations annoncées et qui vont débarrasser les campagnes voisines de mille vexations et de courses ruineuses, protile du voisinage des ducs pour solliciter d'autres garanties qui mettent en sûreté tout le pays autour de la ville.
On présentera requête à Me* de Mayenne, afin qu'il lui plaise, « pour le bien du pays, révocquer la neutralité faicle avecq le sieur de Gamaches, et on fera instances à mond. seigneur à ce que la garnison estant en la tour et chasteau du Ploys y demeure. >-- — Délibération du XX mars 1592.
Kous avons noté la satisfaction de la ville à la nou velle du siège; voici des craintes;
(i) Gaillard évidemment, malgré la délibération de la veille. Voyez, plus haut, la note sur le paiement des compagnies de Saint-Valéry.
Le maieur a été averti (assemblée du 2 avril) que M?r de Mayenne et M^r de Guise « doibvent ce jourd'huy arriver en ceste ville. •> Une rumeur, une crainte court à celte occasion qu'ils ne délaissent « le siège encommencé de la ville de Rue (i). »
L'Echevinage décide « que l'on se transportera vers mond. seigneur de Maienne à son arrivée en ceste ville, » et qu'on lui remontrera « la misère et ruyne que a souffert et souffre le paouvre poeuple à cause de la détention de la ville de Rue par l'ennemy. » On le priera donc « d'emploier ses forces à la reprendre pour prévenir l'inconvénient quy pourroit arriver. »
MM. de Mayenne, de Guise, d'Aumale vinrent trèsprobablement peu de jours après à Abbeville (2).
Le siège exigeait cependant de la ville certaines avances et même certains frais de politesse coûteuse (3).
(1) Henri IV savait déjà que les défenseurs de Rouen rappelaient dès lors le duc de Parme.
(2) « Aud. du Préer (apoticaire), la somme de trente-cincq escus vingt-cincq sols, pour ypocras par luy fourni, présenté aux sieurs de Maienne, de [?J, de Guise, d'Aumalle et aultres ;
rolle ordonnancé du neuliesme jour d'avril, cy. . xxxv"c xxv\ »
— Reg. aux comptes, 1591-1592.
(3) Notre registre aux comptes fait foi de ces dépenses:
« A Pierre de Poilly et Anthoine du Caurroy, la somme de sept escus trente sols par eulx employée en achect de poisson présenté au nom de la ville à Monseigneur de Maienne; ordonnance du ncuviesme jour de mars, cy vif' xxx*.
« A Claude Sannier, la somme de quatorze escus quarantecincq sols, pour fromagesjde luy achetés, distribués, par ordonnance dud. sieur (PAumalle, aux vallets et goujats du régiment du sieur de Lheure; ordonnance (par la ville d'Abbeville) du XIIe jour dud. mois de mars, cy xiin"c XLY*.
« A Jacques Loisel , Jehan Guichard, Mondin du Tertre et
Le séjour de l'armée du duc de Parme dans le Ponthieu était d'ailleurs assez à charge aux campagnes, aux villages qui subissaient les exigences des soldats, exigences toujours plus dures de la part des troupes étrangères. On doit croire que les alliés de la Ligue, venus des Pays-Bas espagnols, manquaient de scrupules dans les dégâts (1).
aultres gribenniers, la somme de quatre escus quarante sols, pour avoir conduict avec deux gribennes des soldats sur les gués de la rivière pour en empescher le passage pendant les approches de la ville de Rue; ordonnance dud. douziesme jour de mars, cy H"c" xl'.
« A M" Loys Levesque, recepveur de la fabricque de St-Wlfran, la somme de deux escus, pour quatre eschelles dellivrées par le commandement dudict seigneur (d'AumalIe) ; ordonnance du XVIIe jour de mars, cy n"c.
a A la vefve Nicolas Foullon, la somme de douze escus, pour deux panniers de marée d'elle achectés, dont a esté faict présent au sieur de la Motte ; ordonnance du XVIIe jour de mars , cy , • • xir**.
■ A Charles Le Roy, hoste de la Fleur de Lys, la somme de sept escus, pour avoir tenu et accomodé en sa maison ung cappitaine du régiment de Lheure blessé; ordonnance du vingtsixiesme de mars, cy vu'".
« A Guillaume Boitel, plombier, la somme de six escus quinze sols, pour balles de blomb dellivrées aux soldats envoies au secours de la ville de Rue; ordonnance du premier jour d'avril, cy vic" xv". »
Je place ici cette note, bien qu'elle puisse, suivant les termes mêmes, s'appliquer au secours porté à Rue en novembre précédent:
« A Nicolas Quentin, M* mercher, la somme de deux escus quinze sols, pour bray et estoupes envoies devant Rue; ordonnance du XXVI11* jour d'apvril, cy ii~ xv'.
(1) Le souvenir de ce siège se retrouve encore l'année suivante en quelques réclamations.
« Du 1111e jour de mars 1593, sur la requeste présentée par
Enfin, on apprend que les ducs renoncent au siège.
Le XIIIe jour d'avril, sur le bruit que l'armée délaisse le siège de Rue (1), l'Echevinage avise que « pour éviter à désordre et que les soldards ne s'escartent, l'on ne laissera entrer aucuns gens de guerre par ceste ville. » On enverra supplier Monseigneur de Mayenne « de trouver bon que l'armée passe par aillieurs que par ceste ville. * Pour éviter les surprises, on fera un pont sur la rivière de Somme.
Mcolas Flet, laboureur, demeurant à Ouvillers, tendant à ce qu'en considération de la misère du temps et des perles qu'il a souffert lorsque l'armée de Monseigneur prince de Parme a esté aux environs de la ville de Rue, il soit deschargé du nombre de x .. .. d'avoine par Iuy deubs, pour muisons [?] de la présente année, à la maison du Val, » l'Echevinage lui fait diminution de la moitié de la redevance desd. avoines.
Pour les mêmes raisons, moitié des avoines dues en ceste année à la maison du Val par Pierre Lefebure, laboureur, demeurant à Demenchecourt, lui est abandonnée par la ville. — Reg. aux délibérations, 1592-1593.
(1) Un autre souvenir de ce siège reparaît dans la délibération du XVI juillet de la même année :
a Sur ce que M' Alexandre Gaillard, naguaires commis à la recepte des nouveaulx imposts, auroit esté mandé aflin de faire paiement des deniers de sa recepte, à quelques particuliers, des fonds par eulx advancés pour la fourniture de plusieurs choses nécessaires au siège de la ville de Rue, lesquels restoient à paier et que led. Gaillard faisoit difliculté d'acquitter pr ur le doubte que lesd. parties ne feussent passées, a esté déclaré que led. Gaillard acquittera lesd. parties restantes à paier, suivant les deulx arrests donnés au conseil de M,r de Maienne, le XXI (ou XXV) mars et XIX* apvril, et, à ceste fin, qu'il tiendra prison tant qu'il y aura satisfaict, mesme qu'il y sera contminct par saisie, vente et exploictation de ses biens, et ce, jusques au conçurent du parfournissement de vr escus d'une part et xu* escus d'aultre, portés par lesd. arrests de Monseigneur. .
Le siège est levé (1), et nous voyons les correspondances de droit des gens et les rapports de loyauté militaire rétablis bientôt entre Rue et Abbeville. Ces bons rapports n'empêchaient pas d'ailleurs les courses qui étaient du droit de la guerre et pour lesquelles justement avaient lieu les conférences.
Le 2 mai, sur les lettres reçues du sieur de Rubempré , avec quelques articles touchant le repos du laboureur, l'Echevinage avise, «attendu la conséquence du faict et le peu de gens quy se sont trouvés en lad. assemblée, que assemblée se fera demain, dix heures du matin, où seront appelles Messieurs de la noblesse et de l'église. »
Mais cette réunion du lendemain ne figure pas dans
(1) Formentin a raconté ainsi les différentes phases promptes de ce siège :
« La place fut investie et la circonvallation faite par les ducs de Guise et de Mont-Marmacien (Monte Marciano). Quand il fut question d'en venir aux approches, il fallut saigner les fossés et les marais qui environnent la place; la chose parut impossihle. Rubempré, qui avoit dix-huit cents hommes de garnison, avoit fait lâcher les écluses qu'il avoit fait construire sur la Maie qui se déborda avec impétuosité. Ces diflicultés et la valeur de Rubembré mirent le duc de Parme dans la nécessité de lever le siège de celte bicoque qui ht ainsi échouer toutes les forces du roi d'Espagne en France. Ce coup étant manqué, le duc de Parme logea son armée sur les bords de la Somme et fit rétablir Paucien château de Noyelles pour s'assurer du gué de Blanqnetaque. En même temps, il répandit le bruit de son retour en Fiandres, mais il fut retardé de quelque temps, car sur la nouvelle que Rouen étoit prêt à capituler, l'armée fut rassemblée au plus vite, passa la Somme à Blanquetaque et arriva en quatre jours devant Rouen; les bagages de l'armée restèrent dans Abbeville. »
notre registre aux délibérations; il est cependant question de nouveau des lettres de Monsieur de Rubempré dans une réunion du II II may « au son de la cloche » et peu nombreuse, et je ne vois pas qu'on y prenne de grandes résolutions; mais le mardi cinq, une assemblée est tenue au grand Echevinage, pardevant le lieutenant général J. Bernard et le maieur Beauvarlet. A cette réunion (convoquée cependant par une seule cloche) assistent Messieurs (de la noblesse) de Chepy, de Frucourt, Maillefeu, et les anciens maieurs Le Boucher, de Waconsains, de Maupin, Groul, de Beaucauroy, Manessier. Aucun nom du clergé ne paraît. La réponse aux lettres de M. de Rubempré fut sans doute discutée dans cette assemblée dont le procèsverbal est resté en blanc dans le registre.
Autre séance également présidée par J. Bernard et le maieur, le 7 mai. Point de noblesse ; en blanc aussi. L'armée du duc de Parme, rappelée par le défenseur de Rouen, Villars, a cependant passé la Somme (du 15 au 17 avril?), et le duc de Parme, si nous en croyons Formentin, a repris alors « en deux jours » Saint- Valery. « En actions de grâces de cette prise, il y eut à Abbeville Te Deum et procession générale. » — Formenlin. — Je n'ai jusqu'ici trouvé mention de ces faits que dans Formentin.
Henri IV, on le sait, fut forcé, par la nouvelle marche du duc de Parme , de lever (20 avril) le siège de Rouen.
Remontons un peu dans notre histoire particulière. Pendant que l'armée des ducs de Mayenne et de Parme était campée entre Abbeville, Rue et Saint- Riquier, s'agita la question trôs-importanle du gouvernement
d'Abbeville. Le duc de Mayenne, travaillé, avec moins de gravité heureusement, du mal de François 1er, s'était installé à Nouvion (1). 11 profita des loisirs que lui laissait le siège, ou plutôt le blocus tranquille de Rue, pour faire instruire le procès de M. de Hucqueville soupçonné, comme nous l'avons vu, de connivence avec le parti du roi. Toutes les accusations tombèrent dans le procès, et M. de Hucqueville, reconnu innocent par arrêt du Conseil de la Ligue (1S mars), fut rétabli dans son gouvernement (2) , mais ce gouvernement était maintenant sans château; le prestige militaire y manquait en quelque sorte, et les bourgeois d'Abbeville, de leur côté , ne se souciaient nullement de voir de nouveau au-dessus ou à côté d'eux un gouverneur et une forteresse dont ils n'auraient pas eu les clefs.
(1) 11 était encore à Nouvion le Xllfl' jour d'avril 1592. — Ordonnances de ce jour, publiées par MM. Louandre et Bourquelot sous la direction de M. Thierry. Documents inédits sur Vh s'oire de France, t. H, p. 1020-1023.
(2) Les sieurs du Pont-Saint-Pierre et de Hucqueville, frères, furent, par arrêt du Conseil d'Estat de la Ligue, absous des cas sur eux imposés:
« Vu, etc l'acte
et déclaration faite au grand Eschevinnge de la ville d'Abbeville par les niaieur et eschevins d'icelle, le V febvrier (I) dernier (1592), par laquelle ils ont déclaré n'avoir esté et n'estre instigateurs et moins encore vouloir estre parties à rencontre desdils sieurs de Hucqueville, arrestés, attendu qu'il ne s'esloit rien fait à leur requeste ni suscitation mondit seigneur estant
(1) Je ne vois rien de cela dans le registre aux délibérations, mais ici il y a dans notre registre, non des lacunes de pages, mais des omissions de transcriptions. Ainsi, en en tournant les feuillets, nous passons immédiatement du 19 février au 20 mars, et cependant la pagination se poursuit bien. Le procès-verbal de la réunion du 19 février finit page xlix et celui de la séance du 20 mars commence à la paçe l.
LE GOUVERNEMENT MILITAIRE d'aBBEVILLE RÉUNI A L' ECU E VIN AGE.
Les bourgeois d'Abbeville se sachant, par un écrit même du duc, exemptés de château et de gouverneur, refusèrent d'accepter l'arrêt. On revint alors à un ancien projet d'acquisition du gouvernement par l'Eche vinage. Nos registres gardent de nombreuses preuves des négociations.
On avise, le lundi 6 avril, « que Mr le maieur, avecq quelqu'un de Messieurs les eschevins, communiquera avecq Mr le gouverneur pour achever le pourpallé encommencé avecq luy pour son gouvernement. »
Il est encore question, dans la séance du IX avril, d'arrangement à faire avec le gouverneur M. de Hue queville.
Enfin, une assemblée générale convoquée par les deux cloches, le XI avril, arrête les conditions du traité.
Le duc de Mayenne présida, à Abbeville même, à l'accommodement. La convention qui fit passer le gouvernement d'Abbeville des mains des chefs purement militaires à nos maieurs fut conclue moyennant une somme d'argent à prendre sur un octroi accordé par lettres signées sans retard le 10 avril.
L'accord , qui ne se trouve pas dans nos registres échevinaux , nous a été heureusement conservé par Waignart (1):
au Conseil, etc., a déc'aré lesdits sieurs de Hucqueville innocents des cas à eux imposés, etc. Faict au camp de Noyon-surla-Mer (Nouvion) , le XVIIIe jour de mars M. DXCII. Signé Charles oe Lorraine. » — Waignart.
(i) Le texte de cet accord se retrouverait peut-être dans
- Aujourd'hui XVIe jour d'avril M.DXCU, le duc de
Mayenne, lieutenant général de l'Estat et Couronne de France, estant à Àbbeville, a accordé à Messieurs les maire (sic) et eschevins dudit Abbeville , pour leur aider à récompenser de son gouvernement le S&r de Hucqueville , gouverneur des ville et chasteau dudit lieu, la somme de trois mil six cens quatre-vingts écus payables en deux années prochaines et consécutives, à prendre sur les deniers que lesdits habitans doibvent fournir pour le taillon, le huictiesme, et vin vendu en gros, confus en leur imposition des xx sols, et pour l'affranchissement de la taille qui monte et revient à environ dix escus près de ce que feroient les estais, soldes et appointement pendant semblable temps de deux années dudit S" de Hucqueville, son lieutenant et cinquante soldats qui souloient estre entretenus audict chasteau, à raison de xxxm escus xx sols pour Testât dudit sr de Hucqueville et de x escus pour son lieutenant et xcvi escus xl sols pour lesdits soldats par mois, leur payant huict mois pour chacune année seulement qu'ils prenoient sur les deniers de la recepte générale d'Amiens où lesdits xvmC5xvi. xxxvi sols vi deniers que lesdits habitans doivent pour lesdits taillon et aides sont payables, laquelle recepte générale de-
quelque étude des notaires de la ville. Je lis dans le registre aux comptes de 1592-1593 :
« A M" Ezecias Boiijonnier, François Retart, nottaires royaulx, et Philippes Dclestoile, greffier, pour avoir passé copie et grossoyé le contract de l'accord faict avccq Monsieur de Hucqueville touchant le remboursement du gouvernement de ladicle ville, la somme de trois escus; ordonnance ducii t Eschcvinage du dixhuictiesme jour de may audict an (1593), cy m"*. »
meurera , par ce moyen, deschargée desdits estats, soldes et appointement, et ne sera le fond aucunement altéré ni diminué, mais augmenté de pareille somme lesdites deux années passées et expirées; et, en outre, a permis auxdils maieur et eschevins et habitans de prendre à rente et constituer sur les deniers communs et patrimoniaux de ladite ville, ou autrement recouvrer et lever en icelle, ainsi qu'ils verront et jugeront qu'il se debvra faire, et mesme sur les deniers d'octroi, la somme de trois mil cinq cens escus poar parfournir la somme entière promise audit Ssr de Hucqueville pour la récompense de son gouvernement. En témoing de quoy mondit seigneur a signé le présent brevet de sa propre main, etc. Signé Charles de Lorraine. »
Suit la lettre de « l'exemption de gouverneur et garnison octroyé par Mr le duc de Mayenne, lieutenant général de Testât et couronne de France :
« A tous présens et à venir, salut. Comme c'est chose raisonnable, et nostre volonté ait toujours esté de maintenir et conserver les communautés de ce royaume aux antiens privilèges et immunités qui leur ont esté accordées par les feux rois, et soit ainsi que les corps et communautés des habitans de ia ville d'Abbeville nous aient remoustré que, de tout temps immémorial et tics leur première institution, ils ont esté régis et gouvernés par maieur et eschevins, lesquels ils eslisent et renouvellent d'an en an, de personnes les plus preuiThommes , capables et dignes de telles charges qu'ils jugent en leurs consciences, soubs lesquels ladite ville a toujours esté en repos et tranquillité tandis que ledit gouvernement leur est demeuré. Toutefois, à cause des grandes guerres survenues du temps du feu roi François premier de très-heureuse mémoire, que Dieri absolve , à rencontre des feux empereur Charles le Quint et le roy d'Angleterre, auroit esté advisé de mettre es villes frontières, comme est celle dudict Abbeville, des gens de guerre II 25
pour y tenir garnison, ce que lesdits exposants et leurs prédécesseurs, encore que ce fust chose contre leurs privilèges , auroient souffert et toPéré pour la grande litiélité et obéissance qu'ils ont toujours porté à leurs rois, depuis lequel temps les capitaines du chastean de ladicte ville, basti par les anciens ducs de Bourgongne, auroient commandé auxdits gens de guerre et et pris le tittre de gouverneurs et continué jusques à présent de commander en ladicte ville conjointement avec lesdicts maieur et eschevins, comme faict encore, maintenant ledict s' de Hucqueville, baron du Pont-St-Pierre. Mais pour ce que lesdicts gouverneurs auroient poursuivi plusieurs réglemens avec lesdicts maieur et eschevins et habitans , qui auroit esté cause de mettre souvent grandes divisions et partialités parmy eux, ils ont essayé de composer dudict gouvernement avec ledit sr baron du Pont-Saint-Pierre , pour l'unir à la charge de maieur et eschevins, comme il souloit estre d'ancienneté. Ce qu'ils ont enfin faict par contrat du XIX d'avril dernier, par de Ponthieu et Delecourt, notaires royaux (t , aux charges et conditions contenues audit conlract et pourveu qu'il nous plaise l'avoir agréable. Ce qu'ils nous ont requis et supplié bien humblement vouloir faire, afin qu'ils soient régis et gouvernés pour l'avenir ainsi que font les habitans de la ville d'Amiens. A ces causes, scavoir faisons qu'ayant esgard à leurs anciens privilèges, leur fidélité et affection qu'ils ont toujours montré à la conservation de la religion el de ('Estât, et nous confiant du tout qu'ils se comporteront audict gouvernement avec la mesure, prudence, économie, justice et sécurité que font les maieurs d'Amiens qui ont semblable privilège et auctorité de gouverner leur ville; de l'advis du Conseil d'Estat, auquel le tout a esté meurement délibéré, avons, par ce présenl édict perpétuel et irrévocable, dict et ordonné et déclaré, disons, ordonnons et déclarons, en vertu de nostre pouvoir, que, doresnavant et à toujours, le gouvernement et capitainerie de ladicte ville sera et demeurera
(I) De Ponthieu : d'or au chevron degueulesà trois oiseaux de sable 2 et 1 Delecourt: d'azur à trois ancres d'or, l'anneau en bas et posées 2 et 1.
joint, uni et totalement incorporé et annexé aux charges des maieurs et eschevins d'icelle, pour estrc gouvernée par eux seuls sans autres, soubs Fauctorité de cest Estât et couronne, comme elle estoit anciennement, sans qu'à Padvenir il y puisse estre pourveu pour quelque cause et occasion que ce soit, et, en conséquence de ce, avons déschargé et deschargeons ladietc ville de garnisons ainsi que laclicte ville d'Amiens et à l'instar d'icelle pour les rendre conformes en privilèges, en satisfaisant par iceux supplians aux conditions dudict contract et transaction par eux fuit avec ledit s5' de Hucqucville pour son indemnité. Sy prions Messieurs les gens tenans la Cour de Parlement et Chambres des comptes à Paris que le présent édict et déclaration ils vérifient et fassent lire, publier et enregistrer, et du contenu en iceux jouir et user pleinement et paisiblement perpétuellement et à tousjours lesdicts maieur et eschevins et habitaus d'Abbeville, cessans et faisant cesser tous troubles et empeschemens au contraire, car ainsi il a esté trouvé juste, et raisonnable, et afin que ce soit chose ferme et stable à tousjours. nous avons signé ces dictes présentes et y faict mettre et apposer le scel de France. Donné au camp de Caudebec, au mois de may M.D.XCH. Signé sous le reply Charles de Lorraine. »
« Messire Pierre de Roncherolles, sr de Hucqueville, baron du Pont-Saint-Pierre, chevalier de l'ordre, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances de France, s«r de Hucqueville, Marigny, Dampierre en Bray, la Fresté-lès-S'-Riquier, Corbon, Bensemonchel et le Port-Pinche , séneschal et gouverneur de Ponthieu (1), a eu pour indemnité de son gouvernement la somme de trois mil escus comptant et quatre autres mil escus qui luy ont esté créés en rente remboursable à une ou deux fois. » — Waignart.
(1) Il faudrait lire simplement, je crois, gouverneur d'Abbeville.^ M. de Hucqueville était sénéchal de Ponlhieu, mais son gouvernement militaire s'étendait-il hors de la ville?
A l'exposition brève des faits qui précèdent, Sangnier d'Abrancourt ajoute quelques détails précis avec des noms: « Celte réunion, dit-il, (du gouvernement à TEchevinage) avoit déjà été projetée par Antoine Manessier, frère de Charles, et par le sieur Josse Beauvarlet qui en avoit obtenu le consentement en conséquence de la démission du sieur Pierre de Roncherolles, seigneur d'Huqueville , lors gouverneur du château , moyennant la somme de sept mille écus que le corps de ville s'obligeoit de lui donner pour récompense; trois mille écus lui furent payés comptant en effet par le sieur Jean Griffon, argentier de la ville, et les quatre autres mille écus constitués en rente au denier douze, rachetable à une ou deux fois; les lettres patentes en furent expédiées et enregistrées aux cours souve raines, etc. »
Nous anticiperons un peu sur les deux années échevinales qui viennent, pour en finir présentement avec cette affaire du gouvernement d'Abbeville désormais réuni à l'Echevinage , mais dont le remboursement atermoyé impatientait Monsieur et surtout Madame de Hucqueville. Nous lisons dans les délibérations de 1592-1593 :
« XIIIle jour de septembre (1592) : Sur ce qu'il a esté proposé que Monsieur de Hucqueville poursuit affin d'avoir paiement de la somme de mm escus faisant partie des vnm escus accordés avecq luy pour la rescompense de son gouvernement de ceste ville, promptement, ne voullant bailler caution et seureté de faire la restitution au cas qu'il se propose deffault et empeschement à la vérification d'icelle par Nossicurs de la Court de Parlement et des Comptes ausquels les lettres d'ecdict de la réunion dud. gouvernement à l'Eschevinaige sont adressées, a esté advisé que l'on suppliera led. sieur de Hucqueville de
donner temps de trois mois à la ville pendant lesquels elle fera dilligence de poursuivre la vériffication desd. lettres et patlentes (1) pour le recouvrement dosd. deniers, et d'y apporter de sa part toutte la dilligence et faveur qu'il pourra, pour, ladicte vériffication faicte, luy estre faict paiement de lad. somme de trois mil escus. »
Simple remarque: M. de Hucqueville, qui assiste, le samedi 23 et le dimanche 24 octobre 1592, à des assemblées échevinales , garde encore à ces dates le titre de gouverneur. Nous le verrons même, le XXIXe jour de mars de l'année 1593, assister à une assemblée à deux cloches avec la double qualification, consignée dans notre registre communal, de gouverneur d'Abbeville et de sénéchal de Ponthieu. M. de Hucqueville tient , prudemment peut-être , à conserver son titre jusqu'à la libération pécuniaire de l'Echevinage.
Revenons au paiement qui tient à cœur, pouvonsnous voir, à Madame de Hucqueville. Le Ylll janvier 1593, on oppose à Madame la sénéchale, qui réclame toujours le prix dû pour le gouvernement de son mari, l'absence de deniers, « ayant esté consommé et despensé pour les frais faicts pour les prinses et reprinses de la ville de St-Wallery et pour les passaiges des armées et gens de guerre quy ont esté es environs d'icelle ; d'ailleurs que , par le moien que l'ennemy tient led. lieu de Sl-Wallery et aultres passaiges, les fermes et impositions esquelles consiste le revenu de lad. ville ne sont d'aucune valleur. » - On demande donc fort poliment à Madame de Hucqueville quelque nou.veau terme et délai.
(i) Ou simplemen! desdictes patentes.
Le 9 avril 1593, M. de Hucqueville n'est pas encore payé, maison le paiera; on prendra des mesures en conséquence.
M. de Hucqueville n'est pas encore payé cependant le XV avril ; il n'est pas content et réclame toujours ardemment.
Nouvelles discussions sur cette affaire les XVI, XXUL XX111I, XXVII, XXVlll avril et 1er mai.
M. de Hucqueville est enfin payé le 3 mai, et il se démet de son autorité précaire et de son titre. « Le jour de celte démission, nous dit Sangnier d'Àbrancourt, il fit une belle harangue devant les officiers de l'hôtel de-ville à qui il transporta toute son autorité, et, en leur rendant la moitié des clefs des portes de la ville, il leur dit qu* Abbeville jouissoit d'un privilège qui ètoit l'unique en France de voir un mayeur être gouverneur. Ce fut le sic ur Charles Manessier, seigneur d'Aussy, Vadicourt et Epagnette (1), qui fut le premier revêtu de ce gouvernement. »
Nous lisons cependant dans le procès-verbal de la réunion échevinale du 1 septembre 1593 cette délibération qui prouve que de légères inquiétudes, trèslégères sans doute, pouvaient encore subsister dans la ville pour le château et le gouvernement :
« S'est présenté messire Pierre de Roncherolles, chevalier de l'ordre, baron du Pont-Saint-Pierre, séneschal et gouverneur du Ponthieu, et remonstre que, par contract passé entre luy et le procureur de la ville, le 111' jour du mois de may dernier, il s'estoit submis la faire descharger, tant à la recepte généralle d'Amiens que es receptes particulières de l'ellection dud. Pon-
(1) Le maieurde 1592-1593.
thicu, de la somme de m" escus qu'il avoit receue par les mains de l'argentier, ensemble de tenir quitte lad. ville, tant du sort principal que du cours et arrairaiges de mil livres de rente constituée à son prouffit pour le rescompenser du gouvernement de lad. ville qu'il avoit remis entre les mains de Monseigneur le duc de Maienne, lieutenant général de l'Estat et couronne de France, pour estre uny et incorporé aux charges et auctorités desd. maieur et eschevins, suivant les lettres de Chartres données par mond. seigneur au camp près de Caudebec, au mois de may Ve MI" XII, les promesses et submissions faictes par led. sieur de Hucqueville en événenement que lesd. lettres ne fussent vérifiées en la Court du Parlement et Chambre des comptes en dedans le XV jour du présent mois quy estoit expiré, nous sommans de luy déclarer s'il y avoit eu reffus d'entheriner lesd. lettres pour, aud. cas, satisfaire et fournir à ses submissions et rentrer par luy eu la jouissance dud. gouvernement et la continuer ainsy qu'il soulloit faire par le passé, sinon et en cas contraire que lesd. lettres aient esté vériffiées , luy déclarer nostre intention. » L'Echevinage répond à M; de Hucqueville « que lesd. lettres ont esté vériffiées tant en la Court de Parlement que en la Chambre des comptes et que nous entendons en prouffiter; et sur la restitution de la minute originalle de la contrepromesse passée par-devant Boujonnier et Retart, le M' jour de may dernier, que nous consentons qu'il soit deschargé des promesses y contenues et que led. escript demeure cas et nul, mais que pour luy en faire rendre la minutte originalle que nous ne povons comme ne deppendant point de nous , attendu qu'elle a esté dellivréc par deulx fois comme il apcrt par icelle. »
Ainsi fut régularisée la conquête durable obtenue chez nous par la Ligue (ou du moins au temps de la Ligue) au profit de la commune, le gouvernement militaire ayant , jusqu'à la Révolution , appartenu aux maieurs élus par la bourgeoisie. Le fait n'est pas unique
dans les villes de la Somme. A Amiens, dans les derniers mois de 1591, M. de Besieu, capitaine en charge, s'était déjà entendu avec les maire et échevins pour céder son emploi qu'il avait résigné le 15 janvier 1592 et justement vers la date où M. de Mayenne favorisait ou acceptait raccommodement des habitants d'Abbeville et de leur gouverneur, les Amiénois apprenaient que le lieutenant général du royaume, approuvant les clauses de leur contrat, réunissait par lettres patentes (14 avril 1592) la charge de capitaine à la municipalité de leur ville. — Documents inédits sur Vhistoire de Francs, publiés par MM. iouandre et Bourquelot sous la direction de M. Thierry, tome II, p. 1019 et suivantes.
Notre ville rentra donc, après un peu plus de cent vingt ans, et grâce aux troubles, dans les droits que lui avait retirés, en 1471, le duc Charles-le- Téméraire eD bâtissant son château.
Revenons à l'époque du siège de Rue, c'est-à-dire aux premières dates du présent chapitre.
Les députés de quelques villes lointaines traversent alors Abbeville, se rendant probablement au camp de M. de Mayenne.
On décide le 2 avril « que l'on conférera sur plusieurs occurrences avecq les depputtés d'Orléans et aultres quy sont de présent en cesle ville, et qu'à cesle fin il sera depputté aucuns de Messieurs les antiens maieurs et eschevins pour les aller voir particulièrement. »
Le voisinages des camps n'a pas diminué la misère; au contraire, le flot des soldats qui couvrent les champs semble avoir fait refluer les malheureux dans la ville. Des mesures de charité et aussi de précaution ont été
prises à l'égard des étrangers et des pauvres malades (1). Nous avons vu le duc de Parme se gardant dans le Ponthieu, fortifier ou plutôt garnir de quelques troupes le château de JXoyelles. C'est d'Abbeville que partiront les provisions de bouche nécessaires à la garnison.
(1) Témoin cetle délibération du XXV avril :
« L'assemblée, dit le maîeur, a à aviser de prévenir la maïïadye contagieuse en ceste ville, quy sans doubte surviendra (s'il n'y est promptement prouven ) par le moien des eslrangers et paouvres mallades, quy s'y sont retirés en sy graud nombre que la pluspart ne pouvant estre logés à l'Hostel-Dieu ny es hospitaulx quy en sont plains, couchent parmy les rues et ne. bougent le long du jour des églises, ce quy cause un sy mavais air et putréfaction que journellement il meurt une inlinité d'habitans en ceste ville. » — Plusieurs consuléralions sont produites, plusieurs expédients sont présentés; les commissaires du bureau des pauvres sont interrogés et entendus sur « les charges rt les moiens » dud. bureau, et, sur l'avis de toute l'assemblée, on arrête :
« Premièrement, pour le regard des paouvres domestiques, que l'aumosne ordinaire leur sera continué comme il est accoustunié, et sera, par les commissaires du bureau, tenu la main que aucuns d'iceulx ne se mendient par les esglises et maisons des habitans;
« Que l'on fera sortir tous les invalides estrangers quy poeuvent gaigner leur vie à la peine de leurs bras, Imrs ceste ville, dans vingt-quatre heures, et que deffences seront faictes aux gardes des portes d'en plus laisser entrer aucuns en ceste ville, à pe;ne de dix escus d'amende;
« Que tous les estrangers mallades et aultres, réduicts en paouvretté et nécessité, n'estant de ceste ville, seront mis hors d'icellc, et sera, à ceste fin, loué quelques granges es faubourgs du Bois et Sainct-Gilles pour les mettre et loger, où il leur sera baillé les vivres et aultres choses quy leur seront nécessaires par gens quy seront nommés à cest effeel;
« Et pour satisfaire à ce que dessus, attendu qu'il ne se trouve
Le XXIX* jour d'avril, on décide, « attendu la nécessité de vivres que ont les soldards estans en la tour de Noielle et la conséquence de la place, que l'on leur fera tenir le noaibre de cincq cens pains et deulx barils de bière, affin de les y entretenir quelque temps. »
Les garnisons de Saint-Valéry, de Sainl-Riquier et de Pont Remy donnent d'autres soucis.
Le deuxiesme de may, les capitaines
Decle, Dalunetun [?], Ducrocq et [?] se présentent
en la Chambre du Conseil et remonstrent « qu'ils ne poeuvent plus tenir leurs soldards es villes de St- Wallery, St-Ricquier et de Pontdremy où ils tiennent garnison, s'il n'est prouveu à leur paiement, d'aultant qu'il y a quatre jours qu'ils servent à part le mois quy leur est deub (1), et que s'estans ce jourd'huy transportés vers Me Alexandre Gaillard, recepveur des nouveaulx imposts, il leur a dict n'avoir deniers pour satisfaire. » - Les quatre capitaines protestent « qu'à faulle de paiement, lesd. compaignies se desbenderont et licencieront. » Alexandre Gaillard est mandé à l'Echevinage et on lui défend, « pour éviter que les deniers
quant ad présent aucuns deniers and. bureau, a esté advisé qu'il sera commis et deppulté gens pour, en la plus grande dilligence que faire se pourra, vacquer à examiner les comptes des recepveurs quy n'ont encores rendu compte, et, au cas que par iceulx il ne se trouve deniers suflisans, qu'il sera vendu jusques à la somme de cincqnante livres de rente dud. bureau ou plus s'il le convient, de qnoy faire lesd. commissaires sont advoués; mesmement que Ton depputlera quelques aultres personnes pour aller, par les mais' ns des habitans, demander ce qu'ils vouldront librement donner pour subvenir auxd. mal ades. »
(!) Qu'ils servent sans être payés au delà du mois qui leur est déjà dû.
desd. imposts ne s'emploient à aultre effect que au paiement des gens de guerre » — dont l'entretien en cette province a été décidé, — « de plus paier aucune chose à l'advenir sans la congnoissance de Messieurs maieur et eschevins, à peine de paier deulx fois. » On ordonne en outre aud. Gaillard « de bailler un bref estât de sa receple dans demain. *
La tour de Koyelles occupera encore l'Echevinage dans une réunion du Xll mai.
Madame de Bellenglise a présenté une instance à ce que, » pour la conséquence de la tour de Noielle où Mr de Bellenglise a laissé quelque garnison de gens de cbevaulx et de pied à son partement pour s'en aller en P armée, il soit prouveu au paiement de lad. garnison. » Madame de Bellenglise demandait aussi , pour cette garnison, « quelque quantité de pouldre; aullrcment ils (les gens de guerre de la garnison) seroient contraincts, pour la nécessité où ils sont réduicts, de quitter et habandonner la place. » L'Echevinage décide, « comme aultre fois, qu'il sera dellivré à lad. garnison, attendant qu'il y soit aultrement prouveu, la somme de quarante escus des deniers des nouvelles impositions, et qu'à ceste fin, ordonnance sera faicte à Mr de Hochencourt (Gaillard?) pour en faire la dellivrance ; mesmement qu'il leur sera fourny jusques au nombre de quarante livres de pouldre. »
Rouen a été délivré par les troupes qui n'ont pu enlever Rue au roi de Navarre, mais la capitale normande a souffert jusqu'aux calamités de la faim; elle a grandement besoin d'être ravitaillée. Son Echevinage s'adresse à Abbeville:
« Sur les lettres receues de Messieurs maieur et
eschevinsde la ville de Rouen, à ce qu'ayant esgard à la nécessité qu'ils ont souffert jusques ad présent parle moien du siège du roy de Navarre, il leur soit permis de tirer des commodités de ceste ville, comme vins, bleds et aultres choses dont ils ont besoing, a esté dellibéré que l'on permettra pour quelque temps le transport du bled en la ville de Rouen. » — Assemblée du XII mai. Le gouverneur de Rue profite cependant de la liberté nouvelle que lui a laissée le départ des troupes royales. Le quinzième jour de mai, assemblée à deux intentions :
L'une, de pourvoir « aux courses et ravages que faict chacun jour la garnison de Rue jusques aux portes de ceste ville. »
L'autre, d'aviser « à la fortiffication de la ville desremparée [?] de touttes parts »
L'importance des questions et le petit nombre des assistants font remettre la réunion au lendemain, sept heures du matin, a à laquelle heure M1' de Hucqueville et la noblesse de ceste ville seront priés d'eulx trouver. » Le lendemain donc, « au son des deux cloches, » la Chambre du Conseil s'emplit d'un bon nombre d'assistants où la noblesse ne se trouve guère représentée que par M. de Chepy. — Je ne nomme ni M. de Hucqueville, ni les anciens maieurs, ni les habitants notables.
11 s'agit d'aviser aux moyens de « mettre sus gens de guerre pour repoulser les entreprises et courses de la garnison de Rue, quy viennent jusques aux portes de ceste ville;
« Aussy pour adviser si l'on permettra aux habitans et aultres de communicquer avecq l'ennemy par passeport, pour faire commerce et aultres affaires;
« Pour adviser pour la continuation des ouvrages et remparts de ceste ville;
« Si l'on permettra aux Escossois et aux estrangers suspects d'emporter des armes de ceste ville. »
On décide « que l'on mettra sus cinquante chevaulx pour ung mois, quy seront prins des deniers des nouvelles impositions mises sus pour entretenir gens de guerre pour la conservation et repos de ce pais (1)
.et que, pour éviter que les deniers desd.
impositions ne soient divertis et emploies ailleurs (ou autrement), qu'ils seront doresnavant mis par chacune sepmaine en ung coffre duquel l'ung des eschcvins aura une clef
« Deffenses seront faictes à tous habitans et aultres traficquans en ceste ville d'aller prendre passeport de l'ennemy que par la permission et congé du Magistrat pour éviter l'abus qu'il s'en poeult commettre;
« Que le passeport des armes (des manufactures de ceste ville, par ou pour) les Escossois et aultres, de
meurera » Je ne peux lire la fin de la
résolution.
D'autres mauvaises nouvelles arrivent.
Le maieur a eu, le 20 mai, avis « que l'ennemy avoit ung desseing sur ceste ville quy doibt estre exécutté par Mr de Longueville, et a esté praticqué de cest advertissement par quelques gentilshommes quy ont esté à Dieppe et à Eu et quy se sont retirés en ceste ville pour servir à l'entreprinse, laquelle on luy a dict se
(l) Je reproduis la correction délinitive du procès- verbal; il y avail d'abord seulement: « pour la conservation de Testât. »
debvoir faire en dedans la tin de ceste lune. » — Le maieur a donc réuni, le lendemain 27 mai, l'Echevinage et les anciens maieurs; il a fait, dit-il, « appeller les cappitaines des quartiers et des cinquantiniers, affin de les en advertir et faire que chacun soit en son debvoir pour veiller et prévenir touttes surprinses » — L'Echevinage, s'associant à ces premières mesures du maieur, décide que « les cappitaines feront recherche chacun en leur quatier, affin de faire sortir les estrangers et faire fournir d'armes et de munitions les habitans. » La défense « à tous estrangers » d'aller sur les remparts est doublée d'un ordre <• de sortir de la ville; les hostes ne les doivent plus tenir (garder). » — Ordre sera donné aux habitants de se trouver chacun en leur quartier « en cas de feu et allarme sur le rampart, et d'eulx prouvoir de picqs, pelles et hostes (hottes) et aller en garde en personne, et de n'aller par la ville sans chandelle après la cloche sonnée. » — La porte sera fermée « à midy, » et l'on donnera ordre que « ceulx quy feront la garde du jour ne partent des pertes qu'ils ne soient levés par ceulx quy debvront faire la garde pour la nuict suivante, à grosse peine. »
LVnnemi dans les villages du Vimeu. — Inquiétudes pour Saint Valéry. — Précautions prises.— Difficultés avec A. Gaillard, commis à la recelte des nouveaux impôts. — Secours au château du rlouy. — Inquiétudes pour Pont-Remy et pour Saint-Riquier. — Assemblées à l'occasion de ces craintes. — Lettres du duc de Mayenne. — La ville refuse le passage à travers ses murs à des troupes du duc d'Aumale. — Conférences et discussions animées entre le duc et l'Echevinage. — Les troupes du duc passent par la Bouvaque et feignent de marcher sur Rue. — Départ subit du duc. — Correspondance de M. de Rubempré et de l'Echevinage a pour le repos
du laboureur. « — Des gens de guerre des garnisons environnantes se retirent dans la ville. — La garnison de Rue inquiète les faubourgs mêmes d'Abbeville. — La ville lève une petite armée. — Moyens pris pour la solder.— Le duc de Mayenne prévient Abbeville de se tenir en garde contre une u entreprise. » — Le capitaine Ducrocq au faubourg de Rouvroy. — Montre de la compagnie de M. de Rambures. — M. de Ligny avance la somme nécessaire pour le paiement de cette compagnie.
Nos registres sont encore pleins des bruits de la guerre. On voit que les troupes royales se sont rapprochées de la Somme. Des corps volants sont même entrés dans le Vimeu ; d'autres menacent Pont-Remy et Saint-Riquier.
Le lundi, premier jour de juin, assemblée à deux heures de relevée, par-devant Beauvarlet, maieur.
Bien que la convocation n'ait été faite qu'au son d'une cloche, Messieurs de la noblesse sont accourus à la maison commune; nous voyons Messieurs de Ligny (raccommodé sans doute avec l'Echevinage), de Rambures, de Frames [?], de Ghepy, de Frucourt, de Griboval , de Pouttraincourt , les capitaines Dècle , de
Belleville, X (i). Les échevins présents ne sont
pas d'ailleurs en si grand nombre que cette assistance inaccoutumée pourrait le faire croire.
Le maieur Beauvarlet expose que « l'ennemy est à Miannay, Tours, Franleux et aultres villaiges des environs de ceste ville, et que il tire du costé de St- Wallery , pour la conservation de laquelle le sieur Damerval, gouverneur, et les maieurs et eschevins dud lieu ont mandé quelques picqs . pelles et hoiaulx . mesme que led. cappitaine X , arrivant le jour
(l) Je suis forcé de représenter ainsi le nom de ce capitaine que je ne puis déchiffrer nulle part.
d'hier, a rapporté que ses soldards et les aultres de la garnison dud. St-Wallery sont sur le point de.se desbender, d'auttant que leur mois est escheu passés sont huict jours, n'y aiant moien de les retenir qu'en leur baillant argent, du moings par prest sur la monstre ad venir, sans lequel il n'oseroit retourner, estant aussy nécessaire de renforcer la garnison. »
On reconnaît, en cette réunion mixte et improvisée sans doute au grand Echevinage sous la pression de la nécessité, que la conservation de Saint-Valéry et la conservation d'Âbbeville se tiennent (1)- Dans ce double et même intérêt, on enverra donc à Saint Valéry les pics, les pelles, les hoiaulx « quy ont esté retirés du siège de Rue au chasteau de Noielle , » et l'on jettera dedans (dans Sainl-Va!ery) « les compaignies des cappitaines Dalanctun [?] et Boypréaulx; et, pour y entretenir les' soldards et leur donner moien de se maintenir, il leur sera paie, comme aussy ausd. cappitaines Ducrocq et X , la somme de nr escus
par advance et laquelle leur sera déduicte sur leur prochaine monstre ; et, affin d'avoir moien de retenir les soldards en ceste dicte ville pour s'en servir au besoing et en la munir contre les entreprinses sur icelle, suivant les advertissemens quy en viennent à toutte heure , il sera paie aux gens de guerre y eslans, scavoir pour chacun de cheval la somme de xxx sols, et x sols pour chacun de pied, suivant l'ap-
(l) Je relève avec soin lotis les indices et je trouve dans le registre aux comptes de cette année 1591-1592 :
• Au sieur du Mesnil, la somme de dix escus, pour l'entretenement de quelques soldats sur le doubte d'ung siège ou surprinse; ordonnance du quatriesme de juing, cy x"". »
pointement [?] quy leur a esté faict en la ville de Beauvoys et aultres villes menassées de l'ennemy. » — Pour subvenir à ces frais, on mande Me Alexandre Gaillard, commis à la recepte des nouveaulx imposts. — A. Gaillard dit « avoir receu commandement de Monseigneur le duc de Maienne, comme aussy de Monseigneur le duc d'Aumalle, de ne paier aulcune chose des deniers desd. imposts pour quelque occurrence ou occasion que ce soit, sinon pour le paiement des compaignies de gens de pied et de cheval de la province mentionnés et suivant qu'il est contenu au règlement sur ce faict et accordé par les communaultés de lad. province. » — On lui remontre que les deniers payés suivant la présente délibération « estoient emploies à mesme chose que leur première destination et suivant mesme l'intention de Messeigneurs les ducs de Maienne et de Parme, lesquels ne trouveront que bon Ied. paiement,
eu esgard à l'urgente nécessité » — A. Gaillard
répond qu'il ne peut « excéder sa charge ny désobéir au3d. commandemens, et touttefois, sy l'on juge l'affaire estre tellement pressée qu'on fît saisie des deniers dûs aux impôts. . . que l'on convint de les prendre par telle forme que l'on adviseroit, sans estre led. Gaillard tenu d'en faire aucune recepte et despens, comme n'y aiant pu faire sa charge. »
Nonobstant ces remontrances , on lui ordonne de « faire recepte desd. deniers et en faire le prest et paiement cy-dessus dellibéré, sinon et à fautte de ce faire, il sera prouveu à la recepte d'iceulx par ung habitant de ceste ville, lequel, à ceste fin, sera nommé, et les registres, cueilloirs et pappiers dud. Gaillard, touchant lad. recepte, mis entre les mains d'icelluy
il 2G
pour faire la recepte à l'advenir. Et , pour fournir promptement lesd. sommes , ont esté mandés Lois Viger et Paoul Vert, marchans forains, débiteurs desd. imposts, ausquels a esté faict dellivrer lesd. sommes et faict faire le paiement aux dessusdicts , suivant les mandemens expédiés soubs le nom dud. Gaillard, auquel a esté.enjoinct de les prendre pour argent comptant et en dellivrer sa quittance ausd. Viger et Paoul Vert, et, jusques à ce qu'il ait satisfaict t'A. fourny à ce, qu'il demeurera céans prisonnier. »
Le capitaine Cantelleu, commandant en la tour »t chasteau du Plouys (lès St-Riquier), a demandé (I), pour la conservation de la place, qu'on lui envoie les munitions de guerre nécessaires pour soy deffendre contre l'enneray quy est es environs d'icelle s'il s'y présentoit. « —On enverra aud. capitaine « vingt-cinq livres de pouldre quy seront promptement acheptées (2). » — Assemblée du neuvième jour de juin.
Les troupes du maréchal de Beron (Biron), a t-on appris, « s'advancent en deçà, et est à craindre qu'ils n'attacquent le chasteau du Pont-Dremy. » Commandements de l'Echevinage d'Abbeville (même assemblée du 9 juin) seront faits « à Nicolas de Mailly, recepveur dud. lieu (de Pont-Dremy), de paier et fournir tout promptement, des deniers de sa recepte, la somme de
(1) Par lettres lues à l'assemble'e échevinale.
(2) Les deniers pour faire l'achept de cette poudre « seront prins sur le revenu de la 1. t^rre du Plouy, et, à ceste fin, commandement à André Delestoille, recepveur d'icelle, d'y fournir, lequel, en son reffus, y sera contrainct par exploitation et vente de ses biens, nonobstant opposition et appellations quel conques. »
xxvi escus pour estre emploiée en achept de c livres de pouldre pour la conservation de la place, et que, en son reffus, il y sera contrai net comme dessus (1). »
Le vingt-troisième jour de juin, les cloches sonnent « pour faire assemblée généralle « — une assemblée des trois ordres. — En la Chambre du Conseil se rendent (2) MM. de Hucqueville, gouverneur (3), Bernard, lieutenant général, Beauvarlet, maieur; — Messieurs du clergé, savoir : MM. Belly [?], prieur de St-Pierre, Miannay, religieux, Leleu; — Messieurs de la noblesse, savoir: MM. de Ligny, de Rambures, Bellenglise, de Chepy, Griboval, Pouttrincourt, Frucourt, Amplincourt, Maillefeu, Dècle, Belleville, Bommy, de Frames [?], d'Airain, Campaigne; — Messieurs de la ville et du tiers état, représentés par les anciens maieurs , par les échevins, etc.
M. de Hucqueville expose que « samedy dernier, aiant esté faict assemblée (4) sur l'advertissement receu que Pennemy avoit faict entreprise sur Sainct-Ricquier et le Pont-Dremy, affin de prouvoir et adviser aux moiens de les conserver ou démollir , il fut advisé , pour la conséquence, de la remettre aujourd'huy, où la présente compaignie (plus nombreuse) a esté convocquée pour en résouldre et de plusieurs aultres
(1) Comme le receveur du Plouy. Voyez la note qui précède.
(2) Je suis Tordre hiérarchique indiqué dans le procès- verbal de la réunion.
(3) M. de Hucqueville, nous l'avons établi dans le chapitre qui précède, garda le litre et même les fonctions de gouverneur jusqu'au 3 mai 1593.
(4) Celte assemblée manque dans le registre.
affaires concernant le repos de la province et seureté de ceste ville , et mesmement ponr adviser sur les lettres que Monsieur de Humières a escriptes à Mon seigneur d'Aumalle pour le repos du laboureur. »
La discussion et les résolutions manquent, et nous nous trouvons arrêté ici devant une page blanche.
Le 25 juin, le maieur annonce à l'Echevinage qu'il a reçu des lettres de Monseigneur le duc de Mayenne. — Les lettres sont absentes du registre, et la délibéra tion manque, page blanche.
Ici, et pour un épisode très-important de notre his toire, nos registres nous font défaut. Par un bonheur qui nous est donné pour la seconde fois, Waignart supplée à leur silence et vient largement à notre secours. M. Louandre a très -vivement résumé les faits dans le cadre restreint que lui imposait son histoire générale. Waignart, à qui nous pouvons offrir ici des limites plus larges, va nous donner les incidents successifs, les discussions animées, le ton, la voix, presque le geste des interlocuteurs (1).
« Le second jour de juillet, nous dit le vieil historien, M. le duc d'Aumale ayant quelque entreprise sur Abbeville (2) ou ailleurs, fit venir des troupes de Lorraine
(1) Formentin a reproduit les faits avec quelque développement encore, mais on peut reconnaître qu'il a simplement suivi Wai gnart en lui ôtant la couleur, l'accent du temps.
(2) N'ayant réussi, lors des accusations portées contre M de Hucqueville, qu'à démolir le château, voulait-il prendre la revanche d'un premier dessein manqué? Le prétexte de l'eatreprise était, suivant Formentin, une attaque de Rue.
conduites par le Sr de Villeserain (1) et fit demander logement pour icelles; il (•?.) fit fournir par la ville des munitions au Sr de Saisseval qui estoit au Pontdremy avec beaucoup de cavalerie.
« Les troupes dudit sieur de Villeserain arrivèrent de nuict au faubourg du Bois et de Saint-Gilles (3). Mr d'Aumale fut prié par le corps de ville de les faire
(1) Formentin dit que ces troupes arrivèrent dans nos faubourgs en la nuit du 2 au 3 août. Waignart a écrit juillet. Je suivrai Waignart jusqu'à éclaircissement contraire , d'autant mieux que le premier des paiements faits pour des fournitures aux troupes du duc d'Aumale nous reporte bien au commencement de juillet:
« A Honoré de Crespy, Jehan Fourdrinier et Sandrin du Bourguer, boullengers, la somme de trente-trois escus ung tiers, pour douze cens pains du poids d'une livre pièce, au pris de huict deniers chacun pain, et six cens aultres au pris de deux sols chacun, portés aux fauxbourgs aux Lorrains que ledict sieur d'Aumalle voulloit faire entrer en lad. ville; ordonnance du dixiesme jour dud. mois de juillet, cy xxxin"0 I*.
« A François Lardé, brasseur, la somme de neuf escus, pour douze barils de bière par luy livrés et distribués aux soldats lorrains logés ausd. fauxbourgs de lad. ville; ordonnance du quinziesme jour d'aoust, cy ix'".
« A François Amourette et Gilles du Bos, eschevins, la somme de dix escus, pour plusieurs vaccations par eulx faictes pour le faict desd. munitions; ordonnance du vingt-deuxiesme d'aoust,
cy x-c. -
— Reg. aux comptes, 1591-1592.
(2) Je ne toucherai çà et la et rarement au texte de Waignart que pour la clarté ou la stricte correction, encore avec les plus grands scrupules.
(3) Formentin ajoute qu'elles commencèrent à demander lièrement certaine quantité de pain, de vin et de fourrage. Je me délie un peu de la phrase et de l'effet cherché.
esloigner d'icelle, ce qu'il promit au matin ; mais après dîner, il fît entendre au maieur qu'il avoit un bon dessein à exécuter et, pour ce faire, qu'il vouloit faire passer lesdites troupes de Lorrains par la ville. Il fut humblement requis de les vouloir faire passer par dehors, au-dessus ou au dessous de la ville, selon qu'il trouveroit bon pour éviter inconvénient (1); ledict S§r duc demanda si on se défioit de luy qui estoit gouverneur de la pro\ince. Il luy fut respondu que non et qu'on luy avoit desmontré en toutes les occasions qui s'estoient offertes, mais que l'insolence des soldats indisciplinés et la multitude d'iceux faisoit craindre qu'ils ne voulussent entreprendre ou attenter de faict sur la ville contre son intention, et que, pour y obvier., on les feroit passer la rivière par basteaux en tel lieu qu'il luy plairoit adviser. » Le duc « respondit avec aigreur que c'estoient paroles de politiques, et puisqu'on en faisoit tant de difficultés, qu'il vouloit qu'ils passassent par la ville et qu'ils y passeroient et qu'on y advisât. »
Le maieur se rendit * à l'hôtel-de-ville, fît assembler les anciens maieurs, les eschevins, les notables bourgeois et entendre la volonté dudict S&r duc. » En cette réunion sans doute nombreuse et certainement émue, il fut délibéré « que ledict seigneur duc seroit supplié de rechef ne vouloir donner passage aux troupes par la ville pour la périlleuse conséquence. » A cette fin donc, on remonstra au duc « la licence des soldats, lesquels,
(i) Suivant Formentin, le maieur insistait sur les frais que le passage des troupes imposerait à la ville. Le duc promettait « d^ tout payer dans cinq jours. ■
entrés en plusieurs villes, s'en estoient rendus maistres, les avoient pillées et y vescu à discrétion sans que les conducteurs et chefs y pussent donner ordre ny aucun remède; cela estant arrivé à Lyon, mesme en la présence du roi François-le- Grand, passant en Piedmont et en ceste ville en l'an cio.io. lxmh (1). en la présence de Mr le mareschal de Cossé passant pour aller siéger Saint-Walery, den eurèrent à Saint Riquier (2)j et en Flandres, à Courtray et plusieurs autres lieux. »
Le duc répondit - qu'il estoit gouverneur de province, qu'il sçavoit ce qui estoit expédient de faire, et que s'il trouvoit bon, il le feroit, et que c'estoit à eux à obéir et ne diroit rien autre chose. » Le récit nous fait croire, et toutes les vraisemblances y aident, que le maieur avait porté lui-même, chez le duc, la délibération de la ville. Ce fut donc probablement le maieur qui remontra « d'abondance » au duc « que les rois avoient tousjours receu bénignement nos remonstrances quand ils avoient voulu envoyer des garnisons en la ville et que plusieurs fois ils avoient mandé de se tenir les plus forts, et que, pour cela, il luy pleust croire qu'on n'avoit deffiance de luy, ains seulement soing de la conservation de la ville. » Le duc répondit « qu'il en avoit plus de soing qu'eux et qu'il feroit ce qu'il trouveroit bon. » Le maieur (3) se retira alors, et « de là » — du
(1) Les exemples sont accumulés par le maieur, mais pas trèsclairement dans la rédaction de Waignart.
(2) Suivant Formentin, Saint Riquier avait été « pillé et saccagé » peu de jours auparavant par « quelques régiments » en marche pour rejoindre le duc de Mayenne.
( 3) Le maieur s'était donc Lien rendu chez le duc d'Aumale, et on ne peut douter qu'il ait porté lui-même la parole.
logis du duc i — alla visiter la porte Saint-Gilles, « es faubourgs de laquelle estoient logées la plupart des troupes. » 11 rencontra d'abord, « sur la chaussée de la rue de St- Gilles, les compagnies des Srs de Montcaurel (du nom de Monchy et de Cauron, deux noms de Monchyj tirées de leurs garnisons de Saint-Riquier, et la compagnie du S' d'Ecle mandée du Pontdremy; » puis, arrivé à la porte Saint-Gilles, il vit descendre des faubourgs d'icelle quatre compagnies de gens de pied, oultre celles lesquelles y estoient logées (1). » Tous ces mouvements n'avaient rien de rassurant; le maieur « retourna à ladite porte à l'heure de l'assiette de la garde, et, icelle assise, pour éviter tout péril, attendu qu'il y avoit beaucoup de gens de guerre dedans, advisa de tenir les chaisnes des rues bandées de nuict. « Le samedi suivant, IVe jour dudit mois, le duc manda le maieur qui se transporta chez luy, assisté de quelques anciens maieurs et eschevins et autres, en présence desquels il dit qu'il falloit quelques munitions pour les troupes que menoit le Sr de Saisscval, pour cinq ou six jours. R< monslrances luy furent faictes des frais qu'on avoit faicts au séjour et passage des armées par ces quartiers, et on le supplia de faire faire cette advance par les recepveurs ordinaires des finances, ou bien ceux des abbayes ou prieurés. » Le duc consentit à mander ces receveurs « pour voir s'il pourroit tirer quelque chose d'eux, » et annonça qu'il « le feroit savoir » au maieur. « Puis, et environ sur les onze heures, il manda de nouveau led. Sr maieur qui l'alla
(i) Suivant Formentin, le maieur fit immédiatement lever les ponts et fermer les portes.
trouver bien accompagné (l). » 11 récrimina alors, dit <■< qu'on estoit en défiance de luy, que l'on avoit tenu une porte fermée, levé les chaisnes des rues la nuict, et, pour ce, qu'il quitteroit et abandonneroit la ville, et qu'on se vouloit rendre au roy de Navarre, qu'il luy avoit esté fait une indignité, qu'il s'en vengeroit et qu'on s'en repentiroit. » Le maieur répondit « qu'on le supplioit vouloir croire qu'on n'avoit faict aucune chose en intention de l'offenser, que la misère des voisins de St-Riquier et ce qui s'estoit passé auparavant en la ville faisoit craindre quelques mauvais comporte mens de la part de gens dont on s'était plaint vivement depuis peu et qui n'avoient tenu compte de ses commandemens de réparer les extorsions et ravages qu'ils avoient faicts aux paysans; que plusieurs gens de guerre avoient usé de paroles pleines de menaces, que leurs déportemens et leur grand nombre estoient fort suspects et que, pour ce sujet seul, on avoit prins garde à soy, et qu'on le supplioit de ne le point trouver mauvais , que l'on luy estoit serviteur très-humble sans qu'il fut entré en l'âme d'aucun de se retirer du parti qu'on avoit embrassé pour la défense de la religion pour laquelle on mourroit tous avec la grâce de Dieu plustot qu'en départir, ayant tousjours, par effect, démonstré la résolution estre telle sans avoir voulu escouter ceux qui avoient tasché en esbranler les habitans , et que , pour sa personne , on l'avoit tant respectée qu'on l'avoit receue à toute heure et de jour
(l) C'est-à-dire sans doute accompagné des anciens maieurs, des échevins, etc., pour avoir appui dans la discussion et rendre honneur au duc.
et de nuict sans difficulté, estimant sa présence comme une sauvegarde, ce qui estoit suffisant pour luy lever tous soupçons et défiances, et que la cause de la fermeture de la porte avoit procédé de ce que, encore que le jour précédent il eut fait faire un ban à tous gens de guerre d'eux retirer au quartier, si est-ce qu'ils se présentoient avec telle foule et multitude pour entrer en la ville que l'on eut crainte et qu'on tint la porte fermée comme il s'estoit fait plusieurs autres l'ois à moindre occasion. »
Le duc, ayant reçu ces explications — Waignart ne dit pas avec quel visage, — « descendit dans la salle et aussi le maieur et sa compagnie avec le Sr de Belleglise, » et là, ce dernier, « en la présence du maieur, usa de plusieurs menaces envers Me Alexandre Gaillard, recepveur des tailles (1), pour quelque argent qu'il luy demandoit, » puis il « demanda au sieur maieur s'il n'y avoit pas moyen de passer à la Bouvaque et s'il n'y avoit pas de pont pour passer la cavalerie. » Ce pont, répondit le maieur, « avoit esté rompu, mais il pouvoit estre promptement refaict et réparé-, » et la réparation du pont fut immédiatement décidée.
Quelque temps après, le maieur ayant été trouver le duc d'Aumale pour recevoir ses commandements, celuici lui dit « qu'on luy avoit iaict un affront et qu'il s'en vengeroit. » Cet affront était le relus de l'entrée de la ville au Sr de Surville, mais « il sçavoit bien comment un prince se pouvoit venger d'un maieur. »
(1) Gaillard: d'azur au chevron d'argent chargé d'une étoile de gueules de six raies , accompagné de trois croix pattées d'argent.
Le maieur répondit que le duc « avoit toute puissance sur luy; » on suppliait cependant le duc - de croire qu'on luy estoit serviteur très-humble sans avoir jamais esté autre; » le maieur « s'en rapportoit au dire de toute personne de ses déportemens et façons de vivre, le suppliant de croire qu'il n'y avoit rien de sa faute pour le faict dudit Sr de Surville , du retardement duquel on n'avoit rien sceu, ains luy envoyé ouvrir aussitôt qu'on en avoit esté adverti, offrant envoyer après s'il le trouvoit bon. Ce qui fut faict.
« Le sieur de Surville respondit qu'il estoit content et satisfait, et qu'il seroit au soir en la ville avec le sieur de Saisseval qui amenoit cinq ou six cens chevaux, et pria qu'on attardât la fermeture de la porte du Bois et de la porte Marcadé par laquelle il convenoit sortir pour exécuter une entreprise qui s'offroit. »
Le maieur, en intention de donner ordre à ces mouvements (1), « s'achemina sur la place (2), et là, informé que le sieur de Saisseval pouvoit amener ceste troupe qu'il pouvoit commodément faire passer par le pont à la Bouvaque par ordonnance dudit Sr de Belleglise, environ les huict heures, assisté de sire Antoine Manessier, ancien maieur, alla trouver ledit Ser duc a6n de luy donner avis que ledit pont estoit faict, par-dessus lequel les troupes du Sr de Saisseval pouvoient passer. » Ces arrangements , cette promptitude à réparer les ponts hors de la ville n'accommodaient pas le duc qui répondit avec menaces: « Il falloit, disait-il, qu'en
(1) Qu'on n'oublie p; s qu'il faisait pendant ce temps travailler en hâte au pont de la Bouvaque.
(ï) Il faut croire que la réunion se tenait au petit Echevinage.
diligence les troupes passassent par la ville, ou qu'il emmeneroit toute sa gendarmerie et délaisseroit la ville. » Antoine Manessier, le maieur de 1590, répliqua « que c'estoit le peuple qui craignoit si grand nombre de gens de guerre. » Le duc répondit « que s'il l'avoit demandé au peuple, un chacun le trouveroit bon. » Le maieur, de retour au Marché, fut interrogé par plusieurs échevins et bourgeois : la gendarmerie traverserait-elle la ville? Sur la volonté annoncée du duc, « plusieurs s'écrièrent qu'il n'estoit point raisonnable de hasarder la ville à tant de soldats; que les troupes du Sr de Villeserain n'estoient qu'à Espagnette et le régiment du Sr de Greboval à Pentour du Pontdremy, qu'il avoit esté advisé de ne les point laisser entrer, et que ce seroit mettre en proie les gens de bien à l'abandon des soldats. Ce que voyant se renforcer et que pas un seul ne le trouvoit bon, de doute d'esmotion et d'inconvénient, envoya à la porte du Bois pour la faire fermer, et celle de Marcadé pour la tenir ouverte. De quoy donna advis aussitost au duc, par Nicolas Briet (4), capitaine du guet, avec supplication de vouloir prendre en bonne part ce que faisoit le peuple pour sa conservation, se garantir du danger et s'asseurer de toute crainte. » Devant cette dernière résolution, le duc parut prendre enfin son parti ; il envoya dire « que quand le Sr de Saisseval se présenteroit, on le fit passer au pont de la Bouvaque » en l'avertissant « que le Sr de Belleglise l'attendoit au-dessus de la
(I) Briet: d'argent au sautoir de sable accompagné de huit oiseaux de sinople becqués, membres et allumés de gueules, avec un collier d'or.— Waignart ici même.
chapelle. » La nuit était venue cependant, et comme le peuple s'agitait « en rumeur de voir assembler de la gendarmerie à heure si tardive, le maieur ordonna à quelques capitaines de quartiers d'eux assembler sans bruit et se trouver à quelques avenues par où devoit passer la gendarmerie ou cavalerie estant en la ville preste à sortir, pour donner ordre, tant à la porte Marcadé qu'autres lieux, qu'il n'arrivât aucun inconvénient.
« Ce fait, et environ les dix à onze heures de nuict, le Sr de Saisseval s'estant présenté à la porte du Bois, luy fut baillé guide pour le conduire par le passage de la Bouvaque , et la gendarmerie en la même heure partit de la maison du duc d'Aumale et sortit par lu porte Mardé, et, la porte fermée sur eux, chacun se retira en sa maison (1). »
Une délibération prise à l'Echevinage, le lendemain dimanche V dudit mois (rapportée au long par Waignart) et à laquelle furent appelés les anciens maieurs, les échevins, les maieurs de bannières, les capitaines et membres des quartiers, et un grand nombre de no-
(1) Suivant Formentin, qui écrit évidemment ici le roman de ces discussions, le duc d'Aumale « sortit lui-même de la ville pour se mettre à la tête des trompes logées dans les faubourgs, se flattant qu'on n'oseroit lui refuser l'entrée de la ville. » Grande illusion, « car quand il se présenta aux portes, — je répète toujours le roman, —il les trouva fermées, les ponts levis levés; le canon des remparts fut pointé sur ses toupes, en sorte qu'il se vit contraiiit de rentrer dans la ville, suivi de son seul train. Il eut beau menacer, il fallut s'adoucir quand il aperçut toutes les chaînes des rues tendues et bien gardées. Son hôtel fut aussi environné de corps-de-garde. » — Le récit de Waignart nous permet de faire justice de ces exagérations.