OS
« Ont lesd. sieurs gouverneur, u.aieur et esohevins, officiers du roy et habituus d'Abbeville renouvelle so lempnellement le serment de l'union et en escripl à lu pluspart de la noblesse d'allcntour, tant du bailliaige d'Amiens que dud. Pontbieu, pour la venir jurer suivant l'acte quy en sera représentée
« Sera faict instance pour le paiement des gaiges, rentes et arréraiges deubs à ceulx de l'union;
« Pour le paiement de toute la gendarmerie, tant de pied que de cheval, aftin que, gardant la discipline millitaire, le poeuvre poeuple se puisse ressentir du soullagement qu'il a tousjours espéré, et dellivré (puisse se ressentir délivré) des oppressions qu'ils (le poeuple) en ont enduré jusques tcy, et aussy que delà deppend la seuretté et conservation du bien et revenu de tous les Estats(l).
«Sera remonstré et protesté que la forme de l'establissement de lad. Chambre ne puisse préjudicier aux autorités et previlleiges desd. villes et pais de Ponthieu, affin que, (soubs le prétexte d'une chose sy saincte que l'union d'entre les villes et provinces catholicques, pour révérence de laquelle ils defféreront toujours et se conformeront aulx bons et prudens advis de Messieurs de la ville et bailliaige d'Amiens), l'on ne puisse tirer leurs actions en conséquence à l'advenir pour les distraire de leur province et jurisdiction naturelle, ou entreprendre prééminence sur icelle (2).
(t) Ne pourrait-on rapprocher quelques-unes des craintes manifestées dans ces considérations, des craintes qui se sont produites parfois à la suite de révolutions plus récentes ?
(2) Ai-je besoin d'attirer l'attention sur ces réserves , ces retranchements prudents de l'esprit municipal jaloux d'autonomie, on disait alors de ses « autorités et previlleiges ? »
« Que, comme les villes et pais de Ponthieu se ré soaldent de passer par les délibérations de lad. Chambre pour le faict général de toulte la province de Picardie, aussy en ce quy concernera le bien particulier desd. villes et pais de Ponthieu où l'occasion se présentera d'y mettre ordre promptcment, lad. Chambre, maieur et eschevins d'Amiens , trouve bien (sic) et approuve ce quy en sera advisé et résolu par lad. ville d'Abbeville »
Le XXlll janvier, M. de Hucqueville rapporte qu'il s'est rendu à Amiens avec MM. Le Boucher et de Beaucauroy vers Messieurs du Conseil (l).
Mais nous trouvons plus loin, sous la date du XXV janvier, la transcription de la lettre suivante, adressée par l'Echevinage d'Abbeville au prévost des marchans et eschevins de Paris :
« Messieurs , encore que les tristes et funestes accidents advenus en ces jours passés à uostre paouvre France nous tiennent en continuelles doulleurs, sy ne pouvons nous assez louer Dieu, en la consolation qu'il nous donne de vous venir sy courageusement, et avecq telle prudence, travailler à la couduicte de ceste navire tant affligée ; à vostre exemple, et poussés du juste zello que nous vous avons tousjours porté et porterons à jamais à la gloire de Dieu et conservation de sa saincte .relligion en ce roiaulme, nous faisons ce que nous pouvons pour vous assister en une sy louable enlreprinse, sellon (pie plus particullièrement vous feront entendre le sieur de Framé, lieutenant de Monsieur nostre gouverneur, quy s'en va en vos quartiers, et Monsieur le siéger que nous envoions exprès avecq luy. A ceste fin ils vous testnoigneront l'affection de laquelle vos lettres et
(l) Le rapport — très-court d'ailleurs - de ce voyage est liés difficile à lire.
tout ce quy vient icy de vostre part y est receu, [ce] quy nous gardera de vous en faire plus long discours, sinon pour vous supplier voulloir bien considérer et adviser sur Testât qu'ils vous portent des affaires plus importans de ceste province que nous avons dressé et à quoy nous estimons estre sy nécessaire de prouvoir que, sans cella, ceste ville et le pais d'allcntour ne se poeult bonnement conserver; ils vous représenteront aussy le besoing qu'il y a d'entendre à ung establishment plus sollide comme Chambre des Estats en ce pais qui mérite bien d'estre composée de gens de tous les trois ordres et de chacune des provinces unies (1), aflin que ceulx quy en deppendent y puissent plus commodément faire entendre leurs affaires et prester l'obéissance à ce quy sera advisé. Cest ordre avoit esté proposé mesmc à l'assemblée généralle dernière des Estats connue un moien très- expédient a rellever la France de ses misères, et nous aultres, estans dcllibérés de nous conformer aulx bonnes résolutions que vous en ferez, nous linirons en cest ondroict par les offres très- affectionnées que nous vous faisons de tous les bons offices que vouldriez désirer de nous et supplierons Dieu vous avoir, Messieurs, en sa sainetc protection et saincte garde. — Àbbeville, le XXV* janvier 1589. — En bas est et eseript : Nous vous envoions aussy nostre procuration pour les remonstrances à faire à Sa Sainctelé dont vous nous avez eseript. — Et plus bas : Vos humbles affectionnés amys et serviteurs, les maieur et eschevins de la ville d'Abbeville. — Et au dos: A Messieurs, Messieurs le prevost des marchans et eschevins de la ville de Paris, o
Immédiatement après celte lettre, s'offre un exposé de considérations assez développées sous ce simple entête ; Pour mémoire. Ce mémoire était évidemment une instruction pour le sieur de Framé et le siéger de la ville, porteurs de la lettre de l'Echevinage. Le libellé
(i) Esprit politique et esprit de juste indépendance en acceptant le lieu fédéral de l'Union.
rappelle d'abord à peu près, article par article, les les instructions dressées précédemment pour le Conseil d'Amiens, niais il témoigne un peu plus loin et en termes très-précis de préoccupations politiques et administratives très-vives, avec quelques idées, plus arrêtées qu'on ne le devinerait, de représentation égale, d'autonomie, de self government, comme on dirait de nos jours: « Et d'auttant, dit l'Eschevinage d'Abbeville, que le Conseil d'Amiens s'est estably soudainement par ellection qu'en ont faicte les habitans d'icelle ville sans y avoir appelé ny demandé advis des gens des trois estats des séneschaulcées et bailliaiges voisins,— et pour donner plus grand contentement à l'advenir ausd. voisins, mesmes pour éviter à plusieurs abbus et confusions dont l'on se plainct desjà pour ce quy s'est passé en la distribution tant des finances que charges millitaires, » - ne serait-il pas bon « d'adviser de faire régir à l'advenir ceste province par les Estats d'icelle, quy seroient représentés d'un nombre certain nommé et choisy égallement par chacun ordre des Estats des sénéchaulcées et bailliaiges et principaulx avecq ungscindicq?
« Faire déclarer bien au long le pouvoir desd. Estats.
« S'ilseroit expédient les faire sédentaires en la ville capitalle de la province ou ambulatoires. »
L'article suivant n'est pas moins remarquable peutêtre à un autre point de vue ; c'est l'esprit civil voulant s'établir puissant et gardien de tous les intérêts réguliers et pacifiques au-dessus des hommes armés et des capitaines exigeants et peu sûrs :
« Faire envoier ung règlement exact pour la conduicle
et discipline des gens de guerre pour la soulde que
l'on désireroit estre receue par chacun soldard et non
par les mains des cappitaines, et les monstres (revues) faictes par-devant Messieurs les gouverneurs, maieurs et eschevins des villes ou leurs depputés, sans lequel règlement exactement observé l'on ne poeult rien espérer de bon, ains craindre beaucoup de sortes d'inconvéniens et malheurs. »
Ne négligeons pas cet article encore :
« Faire régir, modérer ou retrancher les gaiges de quelques officiers créés à la i'oulle (à l'écrasement) du poeuple affin d'augmenter le fonds des finances
« Sy l'impost de la gabelle par teste continuera. »
Enfin un dernier article qui laisse soupçonner l'impatience ou la défiance :
« S'il ne s'observera rien des articles résolus entre Messieurs des Estats. »
11 nous a été impossible plus haut de découvrir quelles impressions M. de Hucqueville avait rapportées le 23 d'Amiens; nous ne pouvons deviner davantage quelles furent celles rapportées le 3') par M. Le Boucher. 11 est cependant certain que, non plus ambitieux de s'avancer, dans cette circonstance du moins, que M. Ru met de Beaucauroy, et soit par prudence, soit pour tout autre motif, M. Le Boucher cherchait à son tour à se faire dispenser du soin de représenter Àbbeville en la Chambre ou devant la Chambre du Conseil d'Amiens.
Du XXX janvier, à l'Lchewnage, où se trouvent le gouverneur, le maieur, les anciens maieurs, savoir : Messieurs Le Boucher, de May, Rohault et les échevins :
« Led sieur Le Boucher, lieutenant criminel, a faict
rapport du voiaige par luy faict en la ville d'Amiens (1) pour assister en la Chambre du Conseil »
Il expose « qu'il est retourné (revenu) en ceste ville ( d'Àbbeville ) pour raison de quelques affaires quy luy sont survenues, considéré aussy que ce quy est à dellibérer en lad. Chambre a esté remis aux derniers jours de ceste sepmaine, ausquels (i) se doibvent trouver en icelle plusieurs gentilshommes et personnaiges de scavoir et quallité. » M. Le Boucher prie donc l'assemblée de « voulloir nommer quelque aultre personnaige que luy pour retourner aud. lieu. » Mais nos assemblées n'entendaient pas souvent que l'on déclinât les missions honorables qu'elles imposaient. Cette fois encore nous voyons led. sieur Le Boucher « prié de voulloir retourner en lad. ville d'Amiens pour assister en lad. Chambre du Conseil»; - et «pour luy tenir compaignie» on nomme Me Jacques Le Prévost, conseiller au siège présidial de Ponthieu.
On entre ensuite en discussion sur une matière sérieuse, les tailles, aides, etc , l'envoi à Amiens ou l'arrêt des deniers, question intéressant le service des renies aux particuliers, les gages de quelques officiers, etc. Le lieutenant criminel Le Boucher a remis à l'assemblée « certaines lettres missives de Messieurs le maieur, prévost et eschevins de la ville d'Amiens, » en date du XXVIIIe jour du présent mois de janvier.
La lettre, pleine de ménagements d'ailleurs, était ainsi conçue :
(1) On pourrait comparer quelque peu ces voyages fréquents aux séjours faits a Amiens par les délégués administrateurs du département de la Somme pendant la Révolution.
(2) Auxquels jours, à laquelle date.
« Messieurs, vous scavez que, du commun consentement des depputés des villes unies de cesle province, il a esté résolu, par advis du Conseil des Estats, que les deniers des tailles, aides et d'auttres natures seront apportés comme de coustume en lad. ville d'Amiens où ils seront deppartis et emploies aulx plus promptes et urgentes affaires ; suivant ce, nous avons faict estât de ce quy est ou doibt estre entre les mains des rccepveurs des aides et tailles en Ponthieu ; toultefois, nous avons entendu par lettres que le recepveur Bacouel a escript par deçà que deffenscs hiy ont esté faictes d'apporter ou envoier ce qu'il doibt, et, soubs ce prétexte, il s'excuse du paiement; c'est pourquoy nous vous prions affectueusement, sy aulcun empeschement luy estoit donné de vostre part, le vouloir lever et plustost luy enjoindre d'apporter ce qu'il doibt ; noslrc intention est que les rentes, gaiges et charges ordinaires seront premièrement paiées, et soyez bien advertisque,en envoyant [?] par led. Bacouei icy jusques à douze cr ns escus, il luy demeurera encore des deniers assez pour paier aux particulliers de vostre ville les rentes qu'ils ont à prendre sur la recepte généralle, mesme les gaiges des officiers quy y sont assignés; pourquoy, touttes difficultés cessantes, il doibt venir par deçà garny de lad. somme et de son estât. L'asseurance que nous avons de l'union quy est entre nous nous faict cesser plus long discours et prier Dieu, Messieurs, qu'il vous continue ses grâces — Le XXVIII janvier 1589, vos voisins, confrères et serviables amis, maieur, prevost et eschevins d'Amiens. — Et au dos : Messieurs, Messieurs le maieur cl eschevins d'Abbeville. »
La lettre ouïe, gouverneur, maieur, anciens maieurs, eschevins sont d'advis, « attendu l'importance du conteneu en icelle et le petit nombre de gens quy se sont trouvés en lad. assemblée, qu'il sera remis à en délibérer demain huict heures du mattin; à laquelle heure seront priés Messieurs les gens et officiers du roy, antiens maieurs et principaulx bourgeois de ceste vide d'eulx trouver en cesl Eschevinage. •■>
Le lendemain effectivement, réunion dans laquelle on s'occupe du rapport fait par le lieutenant criminel, mais la délibération est très difficile à lire et je craindrais de m'égarer en quelque fausse interprétation en la déchiffrant imparfaitement.
Dans les jours qui suivent, et pendant toute la durée du mois, et plus tard encore, ainsi que nous le verrons en d'autres chapitres, Àbbeville s'efforce d'assurer la tranquillité autour d'elle, la fidélité et la soumission à l'Union dans les campagnes voisines et jusque dans Saint-Valéry.
Dans une séance du 4 février, l'Echevinage accepte, arrête ou fait sienne la résolution suivante afin d'armer les villages:
« Pour prévenir et remédier aux incursions d'aucuns malveullans quy, sur ces remuemens, désirent troubler le repos et empescher le commerce des marchans travaillans chacun pour le poeuple(l),en le gardant de faire son trafic et labeur ordinaire, nous avons ordonné au
lieutenant de (en blanc ainsi dans le registre) de
faire un roolle de ceulx quy (qu'il) congnoistra estre plus propres pour porter armes , résidans en lad. paroisse, et leur enjoindre de s'en munir et fournir dans la huictaine, sur peine d'estre réfractaires à nostre ordonnance et à ce quy en despend; ce faict, et en dedans led. temps, rapporter led. roolle au gentilhomme quy sera commis à cest efiect, affin que, sellon le nombre,
(1) Ne reconnaît-on pas à chaque ligne de nos extraits l'importance alors de ce mot qui ne devait reparaître dans le même sens puissant, niais avec une force supérieure, que deux cents ans plus tard?
faculté et puissance dudict villaige, l'on puisse faire ellection du nombre certain d'hommes dont l'on se pourra servir tant à pied qu'à cheval aux occasions quy se pourront offrir et marcher où il leur sera commandé en la province pour le maintien de nostre saincte union catholicque, repos et tranquillitédu publicq (1); et par ce quy (qu'il) se pourra trouver que ceulx quy ont le povoir et le moien d'avoir des armes et chevaulx ne seront touttefois abilles (habiles) pour les porter, et aulcuns suftisans et capables de cela n'aians nuls moiens, les puissans, en ce cas, aideront et fourniront d'armes à ceulx quy n'auront moien d'en avoir; de ce faire vous donnons tout povoir par la présente que vous mandons et ordonnons exécutter le plus promptement que faire se pourra, à peine de s'en prendre à vous. — Faict à Abbeville, le 1111 febvrier, mil V c quatre vingts noeuf. »
Deux jours après, la communauté — j'allais écrire la république — abbevilloise ("2), qui a pourvu à la garnison de Saint- Valéry, d'accord, il est vrai, avec l'Echevinage de cette ville, envoie une sorte d'ordre de l'orme impérieuse pour le paiement des soldats et du sieur Damerval qui les commande.
« Du Vil febvrier, au grand Echevinage où se sont trouvés Monseigneur de Hncqueville, gouverneur, «î. de
(1) Les gardes mobiles de la Ligue.
(2) Depuis quelque lemps, ou peut s'en convaincre par toutes !es délibérations et par tous les ordres donnés, le gouverneur ne se sépare plus de l'Echevinage. 11 l'ait corps avec les assemblées et y confond son auloiilé dans la cause commune. On ne. lui voit plus guères d'initiative dégagée. En l'Echevinage presque tout puissant les bourgeois sont maîtres des résolutions, et, s'ils ne décident pas tout à fait seuls, rien ne se l'ait sans leur aveu.
Maupin, maieur, et Groul et Rohault anciens maieurs
» La lettre suivante est écrite au maieur de
Saint-Valéry :
« Le seigneur de Hucqueville, gouverneur de la ville, et les maieur et eschevins d'icelle ville à Phle Le Marchant, ad présent maieur de la ville de Saint- Wallery, commis à la récente des droicts des traiclcs et aultres des marchandises cstrangèrcs arrivans en lad. ville de Saint-Wallery.
« Nous vous mandons et ordonnons, (en enssuivantla dellibération et ordonnance faicte entre les maieur , eschevins et communaulté de lad. ville de Saint-Wallery et nous, par laquelle, pour la seuretté de lad. place et empescher toutte entreprinse que Ton pourroit faire sur icelle au pre'judice du repos publicq, auroit esté dellibéré et conclud y mettre le sieur Damerval avecq vingt soldards), de paier des deniers desd. fermes aud. sieur Damerval et ausdicls soldards estaus soubs sa charge et conduite, la somme de quatre-vingts escus, — somme que nous leur avons ordonné par provision tant qu'il y sera aultrement prouveu (jusqu'à ce qu'il y soit autrement pourvu), affin qu'ils vivent en toutte discipline sans molester le poeuple, après en avoir conféré à Messieurs du Conseil estably à Amiens, — pour leur solde d'ung mois, commenceant le VI8 jour de ce mois de febvrier, quy est à raison de treize escus ung tiers pour led. sieur Damerval, et trois escus ung tiers pour chacun soldard ; laquelle somme nous vous ferons allouer sur lesd. fermes, en rapportant la présente ordonnance avecq l'acquit dud. sieur Damerval et certiffication du paiement de Messieurs maieur et eschevins de lad. ville de Saint-Wallery, ausquels nous prions tenir la main à l'exécution de la présente. »
C'est donc une sorte de dictature qu'Abbeville prétend exercer dans toute la portée du regard jeté du haut de ses tours neuves de Saint-Vulfran. Son rôle d'autorité sur les villes voisines s'accentue.
Une difficulté, relative au sieur Damerval, vient, le XI n 6
février, devant l'Echevinage ( 1). La ville de Saint-Valéry regimbe à l'installation de ce capitaine. Elle a envoyé à Abbeville des députés -, elle embusque son opposition derrière les droits de M. de Nevers. Abbeville — gouverneur et Echevinage réunis — persiste dans la mesure adoptée et maintient Damerval. Après la délibération, nous lisons cette lettre, adressée par notre Ecbevinage à celui de Saint- Valéry :
« Messieurs, nous avons receu vostre lettre par monsieur vostre bailly et concitoyens présens porteurs, sur laquelle aiant faict assembler les principaulx de ceste ville (d'Abbeville), en la présence desquels, outre le contenu desd. lettres, vos depputte's ont de'duict bien amplement les raisons quy vous meuvent d'avoir regret que monsieur Damerval soit logé au chasteau de vostre ville, par le commun advis de ceste assemblée a esté résolu que la conservation de vostre ville et de tout le pais ne se poeult bonnement asseurer que led. sieur Damerval ne soit aud. chasteau, comme estant la seulle forteresse de lad. ville (2) et duquel deppend toutte l'asseurance que Ton en poeult prendre. Vous scavez que ce que (3) led. sieur Damerval y a esté appelle et envoie a esté pour l'importance de la place et empescher que les desseings que nos ennemis communs faisoient sur icelle au préjudice du repos de ceste province, et non pour aulcunement préjudicier à vos privilléges et libertés, droicts et auctorités de monseigneur de Nevers duquel nous avons tousjours esté et serons à jamais très-humbles serviteurs, mais au contraire pour d'auttant mieulx vous maintenir à la conservation des droicts de
(1) Le même jour (XI février) il est question à l'Echevinage du château ou du bourg de Gamachcs. Je crois voir que des délégués de Gamachcs viennent à Abbeville et qu'on parle de la crainte de « la surprinse » du château de Gamaches, mais la lecture de la délibération est d'une difficulté qui me décourage.
(2) DeSaint-Valery.
(3) Vous savez que la cause pour laquelle.
mondict seigneur; pour quoy nous vous prions de n'en plus faire aucunement difficulté et vous asseurer du regret que nous aurions de vous voir tant soit peu offensés, aimer (1) vostre bien et repos aussy cher que le nostre propre, quy sera l'endroict où, après nous estre affectueusement recommandés à vos bonnes grâces, nous prirons Dieu vous donner, Messieurs, en parfaicte sanclé, longue et heureuse vie. — Abbcville, le XII febvrier 1589. Vos bons voisins, confrères et meilleurs amis les gouverneur, maieur et eschevins d'Abbeville. Au dos . A messieurs, messieurs maieur et eschevins de Sainct-Wallery. »
En se préoccupant de la conservation de Saint- Valéry « pour l'importance de la place » au point de vue général du parti et au point de vue particulier de sa propre sûreté, Abbeville ne négligeait pas chez elle, on le devine, les moyens de tenir ferme et mieux encore d'écarter de ses approches le péril des surprises et des troubles ruineux. Elle avait décidé que cinquante soldats payés par elle seraient « mis aux champs » et logés au faubourg de Rouvroy (2).
(1) Je lis aimer. Je comprendrais cependant mieux si je lisais aimans.
(2) « Du XXIIII febvrier : A esté faict pris avecq Quentin Bocquet (ou Becquet, mais plutôt Bocquet) pour le nombre de deux douzaines de harquebouses à mesches et auttant de fourniment d'Aumalle (1) moiennant la somme de huict livres dix sols chacune harquebuse (sic cette fois) et fourniment revenant en tout à la somme de lxviii escus ; laquelle somme luy sera paiée en dedans ung mois d'huy par Charles de Le Warde, argentier de la Ville ; et ont esté les deux douzaines de harquebuses et fournimens avecq une hallebarde prinse en cest Eschevinage à (confiées à) Jacques Ducrocq, sergeant, pour estre emploiées et distribuées aux cinequante soldards par nous advisés et delli-
(1) Probablement uniforme ou accessoires semblables à l'équipement des troupes du duc d'Aumale.
— so —
Les levées par les villes de compagnies propres à elles, bien que la discipline de ces compagnies ne fut pas encore irréprochable, devenaient d'autant plus urgentes que les autres troupes, non maintenues par une direction intéressée au ménagement des lieux, se rendaient coupables dans les campagnes de désordres difficilement réprimés et presque toujours impunis (1).
Abbeville, unissant dans ses intentions le zèle pour la Ligue et le soin « du repos publicq, » entretenait donc des garnisons dans les châteaux des environs. Ainsi à Pont-Remy, avons-nous vu ; ainsi à Mareuil (2)
bérés mettre aux champs et conduicts aulx fausbourgs de Rouvroy de ceste ville pour faire la garde au support des habitans. »
(1) « Du XXV frebvrier: Se sont présentés en la Chambre de
l'Eschevinage Jehan , Firmin de Roussen, Nicolas Tripier,
Claude de Bernatre (ou de Bernaville), du village d'Ailly (maintenant Ailly-le-Haut-Clocher), lesquels ont faict plainte que, le jour de jeudy dernier, leur village a esté fort maltraité (1) par la compagnie du sieur de qui y a commis des dégâts « inestimables. » On mande le lieutenant du prevost des mareschaulx et on lui ordonne d'informer sur ces faits.
(2) « Du XXVe febvrier : Sur ce qu'il a esté proposé
estre nécessaire de prouvoir au paiement de sept soldats eslans au chasteau de Maroeul, quy y ont esté mis pour la seuretté de la place et le repos du pais, et la ville n'aiant moien de ce faire, pour éviter aux inconvéniens il fault y prouvoir d'ailleurs, sinon desmanteller la place, affin que nul ennemi ne s'en empare. » Il est « advisé que le fermier de. lad. terre de Maroeul sera mandé et contrainct à payer la garde commise aud. chasteau. Il sera faict (par le même fermier sans doute) remboursement de ce qui en a esté cy-devant payé, attendu qu'il n'est nécessaire [?] que lad. ville paye ny contribue à la garde dud. chasteau deppcndant d'une terre quy est suflisante pour ce faire.
« Et instamment avons mandé François de Boully | ?"], fermier de lad. terre, auquel nous avons cnjoinct, etc
(1) Je ne peux lire exactement les ternies de la plainte.
La province de Picardie était maintenant au nom de la Ligue sous l'autorité du duc d'Aumale. Le prince Lorrain était entré solennellement le 2 février dans Amiens. — Documents sur l'histoire de France, publiés par MM. Louandre et Bourquelot, t. n, p. 1034. — Le même jour, les Amiénois avaient invité les villes voisines à concourir à l'élection de ce prince « comme gouverneur et lieutenant général de la province. » — Ibid. — Et le 5, les Etats s'étaient arrogés le droit de le placer, en cette qualité élargie et sous leur autorité, à la tête de la Picardie, du Boulennois et de l'Artois. —Ibid.
Le duc, ainsi déclaré gouverneur, reconnu ou accepté par les villes, « eut même, nous dit Formentin, la témérité de prendre la qualité de comte de Ponthieu (1), encore que les habitants d'Abbeville refusassent constamment de le reconnaître en ce titre. Il ne laissa point toujours de le prendre dans tous les actes de provision des charges auxquelles il commettait. Le chapitre de Saint-Vulfran admit toutes les nominations qu'il fit aux canonicats vacants jusques en 1593, mais avec cette restriction que c'était sans préjudice à leurs droits et aux pourvus à se faire maintenir contre les ecclésiastiques que Diane de France pourvoyait aux canonicats.
«Henri 111, informé de toutes ces démarches, entra dans une furieuse colère contre ceux d'Abbeville. 11 rendit (à la mi- février) une déclaration par laquelle il déclara celte ville criminelle de lèze-majesté et déchue de ses privilèges, si elle ne venait à résipiscence en dedans le mois de mai. Comme on se moqua de cette déclaration,
(1) Je cite Formentin sans assumer la responsabilité do l'assertion.
ce prince donna le 22 février un mandement pour assembler le ban et arrière-ban, afin de venir assiéger cette ville. Ces menaces furent sans effets. On pourvut si bien à la défense de la ville qu'il n'y avait pas moyen de la prendre que par un siège très long. Le duc de Mayenne invita le magistrat à nommer quelques personnes pour venir conférer avec lui ; ce qui fut exécuté ; une taxe de vingt mille livres, que les habitants s'imposèrent eux-mêmes, lui fit encore plus de plaisir. »
Mais ce résumé de Formentin embrasse plus d'espace que notre chapitre et anticipe de quelque temps sur des événements que nous exposerons plus loin.
En attendant, remontons quelque peu en arrière. Un malheur et un crime des temps de guerres civiles, politiques ou religieuses , est d'entraîner avec les persécutions personnelles, que l'on peut à la rigueur expliquer, les confiscations qui atteignent les générations innocentes. Une mesure plus douce, mais analogue, est le séquestre des biens. 11 ne s'agit, dans les notes ci-dessous (1), que d'arrêt mis sur les revenus des
(I) « Du VIII* jour de fcbvrier 1589 :
« Vasseur, bourgeois et habitant de la ville d'Àbbe-
ville, aiant esté mandé en cest Eschevinage pour déclarer ce qu'il tient à ferme et poeult debvoir à cause de cella au sieur de Faucaucourt, après serment par luy faict, a déclaré avoir bail à ferme dnd. sieur de Faucaucourt et, de faict, nous a mis entre les mains icelluy bail par escript, par lequel appert icelluy sieur de Faucaucourt avoir baillé à ferme à icelluy Vasseur sa terre de Bieufay, moiennant la somme de mil livres par an, aux termes de Saint-Remy et Pasques et aultres charges portées par icelluy bail; lequel, à ceste fin, luy a esté rendu; et sur les suspicitions que Ton poeult prendre que led. sieur de Faucaucourt et [est] adhérent avecq les héréticques et aultres ne tenans l'union catholicque, nous avons faict deffense à icelluy Vasseur de plus
hérétiques, mais cest l'Echevinage d'Abbeville qui se charge de l'exécution et qui fait comparaître les fermiers débiteurs pour toucher les termes échus.
paicr aulcune chose aud. sieur de Faucaucourt, jusqu'à ce que aultrement en soit ordonné, à peine de paier deux fois. Et après led. Vasseur déclara avoir paie aud. sieur de Faucaucourt le terme Saint-Remy dernier, et que, sur le terme de Pasques prochain, il a faict response et s'est soubmis de paier en l'acquit dud. sieur de Faucaucourt de la somme de unze escus aux héritiers de feu Monsieur de Sailly et de XLV escus à Jean Darrest, marchand de vin, demeurant en ceste ville d'Ahbeville ; mesme y avoir arrest entre ses mains pour la somme de dix livres à cause de pareille somme de rente deube aux héritiers de. deffunct M8 Claude Lavernot. »
La délibération ne se prononce pas sur ces points.
« Du XX fehvrier (1589) a esté mandé Jehan de Courchelles, fermier du sieur de Collincourt en ses terres de Domquerre (Domqueur) et autres, auquel, après serment par luy faicl de tenir lesdictes terres à ferme à la somme de noeuf cens escus suivant le bail qu'il en a, eschéant aux termes de Noël et Saint- Jehan, luy avons faict commandement de nous représenter led. bail à demain, avecq deffensc de n'en vidder ses mains ny paier aulcune chose aud. sieur de Collincourt ny aulcunsde sa part ou en son acquit, à peine de paier deulx fois et jusques aultrement en soit ordonné.
« Du XVI' jour de mars (1589), en conséquence des délibérations cy-devant faictes pour le recouvrement de la somme de quatre mil escus ordonnés pour la réparation de la ville par
lettres du jour de juing mil Ve II1I" VIII, à prendre sur
les deniers provenans des biens des rebelles et héréticques, a esté mandé M* Jacques Ducandas, bourgeois de ceste ville, recepveur de la seigneurie du Quesnoy, appartenant à Messire Robert aux Epaulles, chevallier, sieur de Sainte-Marie, et dame Jehaime ["J de Bours , sa femme, auquel a esté enjoinet de faire exhibition de son bail et promptement paier et mettre èsmains de M" Alexandre Gaillard , commis à la recepte desd. deniers, de ce quy (qu'il) doibt à cause de lad. ferme et de ce qu'il debvra à l'advenir, attendu que led. sieur de Sainte-Marie
Et la catholique Abbeville devenait aussi lugubre que le rigoureux et sombre protestantisme. Des ordonnances de police enlevaient aux Àbbevillois la gaîté des jours gras, les fêtes du carnaval. Défense de gambader en mascarades. Les danses, les tambourins, les instruments de musique sont proscrits (1). C'est le côté noir des
est nottoirement de la relligion et porte les armes pour les héréticques; lequel a faicl response que il ne doibt aulcune chose à cause de lad. ferme , comme il fera apparoir par acquits , davantaige qu'il est poursuivy par-devant Monsieur le prevost de Paris par Martin Deslaviers [?], marchant, demeurant aud. lieu. .
(pour avoir paiement d'une somme due par lesd. sieur
et dame) etc Nonobstant lesquelles remonstrances,
attendu la nécessité de la forliflication et réparation de ceste ville, » l'assemblée persiste dans sa sommation au sieur Ducandas, le menaçant de prison s'il ne fait apparoir son bail ; elle ne croit pas à ses prétendues quittances et d'ailleurs la conservation de ceste ville qui « contribue grandement à l'union des catholicques et repos de la province de Picardie et de tout le roiaulme » doit passer avant tout, même aux yeux du sieur Deslaviers et de tous autres, jusqu'au recouvrement de la somme de quatre mil escus. »
La conclusion ne manquait pas d'esprit , mais dénonçait quelques raisons aventurées depuis au théâtre dans la bouche de personnages à probité légère.
Enfin, le XI juillet 1589 :
« A esté dellibéré que les bricques qui sont à Nouvion, saisies sur le sieur dud. lieu, dont la vente est publiée aujourd'huy, seront acheptées pour et au nom de la ville et mises à pris, prinscs sur le lieu jusques à la somme de dix sols le millier; et pour ce faire est commis le porteur de la présente dellibération. »
Dès le 3 février 1589, la saisie des biens de M. de Nouvion était décidée eu la Chambre du Conseil à Amiens, et il avait été écrit à cet égard à M. de Hucqueville, gouverneur d'Abbeville.— Li Ligue, par M. Dubois, p. 41.
(l) « Du vendredi X' jour de febvrier:
« A esté advisé, attendu la misère et callamité du temps, qu'il ne sera faict aulcune revue le jour des caresmeaux prochain par
mœurs, de la liberté du temps qui se réglait elle-même dans l'autonomie de la commune.
Nous avons déjà remarqué les préventions d'Abbeville contre la Chambre du Conseil d'Amiens. Ces préventions ne cèdent pas.
Le XX février, assemblée nombreuse à l'Echevinage, bien que la convocation n'ait été faite que par une cloche.
Des lettres de messieurs les maieur, prevost et eschevins d'Amiens ont été apportées à l'Echevinage d'Abbe-
ville par (1) Boullenger, advocat de la ville
d'Amiens; ces lettres sont lues et le sieur Boullenger explique lui-même qu'il a été envoyé « pour nous asseurer de la bonne volunté et affection de messieurs maieur, prevost et eschevins de la ville d'Amiens, quy ne désirent rien plus que de continuer l'union par eulx et nous jurée sans voulloir entreprendre aulcune auctorité sur ceulx de ceste ville, et que, pour empescher touttes divisions, ils trouvent bon Peslablissement d'une Chambre des Estats de ceste province de Picardie , composée de depputtés de chacun bailliaige et séneschaulcée; touttefois, que, pour ne poinct malcontenter et ceulx quy ont ja esté appelles à la conduicte
touttes les compaignics de ceste ville ; que touttes assemblées au son du tambourin et auttres seront deffendues à tous les habitans, mesmement de faire aulcune démonstration de récréation publicque pendant ces jours gras, de faire mascarade de jour ou de nuict, danser, ny auttres choses en approchant, avec le son des
instrumens ny auttrement, à peine de (la punition n'est
pas indiquée).
(t) Le prénom est ainsi en blanc dans le registre. M. Dubois nous apprend qu'il s'appelait Vincent.
des affaires jusques ad présent, ils (1) désiroient, pour la grande congnoissance qu'ils en ont, qu'ils (2) demeurassent audict Conseil (3), et qu'il estimoit qu'ils (4) se
contenteroient tous de n'avoir que voix (5) ;
davantaige qu'il estoit raisonnable que ce qu'ils avoient traicté et ordonné à la bonne intention et pour le bien commun du pais feust tenu et approuvé par ceste ville et autres de la province. »
La délibération qui suit accepte, à certaines conditions qu'elle pose, l'établissement « en cette province » d'un Conseil « des trois ordres des états. » Ce Conseil devra être composé d'un nombre égal d'hommes « de chacune séneschaulcée et bailliaige; » il régira et gouvernera toutes les affaires de cette province (de Picardie): il pourvoira « à toutes cboses nécessaires et concernans le bien et repos publicq. » —Mais les intentions de PEchevinage d'Àbbeville sont mieux expliquées dans la lettre même adressée à l'Echevinage d'Amiens en réponse au message ;
« Messieurs, nous avons receu les lettres du XIX de ce mois avec la crédence de monsieur de Monchy, archidiacre de Rouen, et de monsieur Boullcngcr, vostre advocat fiscal, quy nous ont représenté la sincérité de vostre intention au maniement des affaires de ceste province de Picardie. Jusques icy, à la vérité, Messieurs, nous ne pouvons que louer grandement la dilligence
(1) Les maieur et eschevins d'Amiens.
(2) Les hommes déjà appelés à la conduite des affaires.
(3) On pratiquait donc déjà le système des candidatures protégées et patronées.
(4) Les maieur et eschevins ou les hommes déjà chargés des affaires, ou les habitants d'Abbeville par leurs délégués?
(5) Je ne puis lire le nombre de voix.
et dextérité que vous avez apportée à une chose de telle importance au bien et conservation de ceste province, mais aussy ne debvons-nous vous celler l'opinion et le désir que nous avons de voir désormais nng autre ordre et plus solide règlement qu'il ne se poeult espérer de la continuation de la Chambre par vous encommencée [?], les décisions et décrets de laquelle ne poeuvent estre respectés ny receus avecq une telle révérence comme sy elle estoit accompaignée de l'auctorité des états nécessairement requise en chose de sy grands poids et conséquence, ainsy et pour les raisons qu'il en a esté plus amplement traicté en la présence desd. sieurs de Monchy et Boullenger que vous scaurez très-bien considérer; c'est puurquoy, aflin de ne tomber aux inconvéniens que tels désordres attirent voluntiers et semblent nous menasser déjà, nous avons résolu de vous prier de trouver bon que tous les états de ce pays proceddent librement à l'establissement d'une Chambre composée des trois ordres de chacune province sellon la forme antienne et accoutumée qu'il a esté convenu auxEstats-Généraulx tenus dernièrement à Blois; chacune des provinces de cesd. pais aiant légitimement elleu trois personnaiges, ils se trouverront ensemble pour former lad. Chambre de XVIII personnes pour le moings, par l'advis esgal desquels tout ce quy deppendra des affaires et gouvernement dud. pais en général seront disposées (l) au contentement des gens de bien et sans aulcune occasion de manœuvre au moings paisibles (2); de là se pourront aussy choisir trois personnes quy debvront assister pour led. pais à la Chambre généralle des Estats du roiaulme ou provinces unies que l'on nous a faict entendre s'establir à Paris (3), et sera malaisé que une sy relligieuse observation, à laquelle nos antiens ont tousjours eu recours en affaires déplorées [?] de la France et que nous ensuivrons pour l'achèvement d'une sy saincte entreprinse, ne nous conduise à ung bon et heureux succeds. Nous estimons tant de vostre pru-
|i) II faudrait : sera disposé
(2) Aux moings paisibles, c'est-à-dire aux plus turbulents,
(3) Idée de régime représentatif et de fédéralisme.
dence que vous embrasserez avec nous ce moyen comme plus salutaire; touttefois, sy vous en fesiez quelque difficulté, de nostre part, n'en aiant peu excogiter autre meilleur, nous sommes dellibére's de le suivre en ceste nostre province quy s'est tousjours bien trouve'e et espe'rons y continuer en la disposition de touttes les affaires quy s'y présenteront; non que nous entendions en rien rompre et violler la mutuelle union d'entre vous et nous, que nous tenons aussy chère que nos propres vies, mais, par ce que nous croions ne pouvoir bonnement marcher en asseurance de nos debvoirs et consciences sinon par ceste voie et en ceste résolution, nous vous prions ne trouver mauvais sy doresnavant nous ne delléguons aulcun de nostre part pour assister en vostre prétendue Chambre d'Estats que nous ne pouvons plus longuement advouer,— ayant faict ceste campaigne led. sieur Boullenger et Mr Le Devin uostre siéger, présent porteur, seullement pour entendre et nous faire rapport de vostre intention et que sur icelle nous puissions adviser ce que nous aurons à faire. 11 vous fera scavoir l'entreprinse faicte sur son bailliaige de Foresmontier (1) par aulcuns quy se disent advoués de vostre Chambre sans l'avoir oy, Iuy qui est ung des plus zcllés catholicques que nous aions. Présenta ns en cest endroict nos bien humbles et affectionnées recommandations à vos bonnes grâces, supplions Dieu vous maintenir, Messieurs, en sa sainetc et digne garde. — D'Abbeville, ce XXII frebvrier 1589. Vos humbles confrères et entièrement bons amis à vous servir, maieur et eschevins d'Abbeville. Et au dos : A messieurs, messieurs maieur, prevost et eschevins de laville d'Amiens. »
On ne saurait contester aux Abbevillois du xvie siècle l'esprit de suite, un sens politique assez solide, ce nous semble, le juste sentiment du droit et la conscience de
(1) Les revenus de l'abbaye de Foretmontiers furent affermés mille trente-trois écus au profit de la Ligue, par le conseil de l'Union, séant à Amiens, 1589. — Dom Grenier, paquet?— Hist. de cinq Villes, t. vi, p. 277. — S'agit-il de cet acte dans le grief d'Abbeville ?
leur force en la province dont ils dominaient une des plus belles et plus riches parts. Que demandent-ils dans cette lettre à l'Echevinage d'Amiens? Tout sagement, et en s'autorisant de l'ordre ancien , une représentation égale pour les différentes parties de la province, un « plus solide règlement. » Le chapitre suivant nous les montrera encore défendant avec une très-vive susceptibilité leur autonomie presque absolue contre les prétentions de la Chambre des Etats « établie à Amiens. » Ainsi, la remarque vient d'elle-même et je ne l'écarterai pas, Àbbeville se défend, d'un côté, de l'absorption autoritaire d'Amiens, et, de de l'autre, elle s'efforce d'étendre sa propre autorité sur les villes moindres qui s'interposent entre elle et la mer; mais, hâtons nous de le dire, elle ne se permet ces hardiesses qu'avec l'excuse ou la justification des nécessités militaires, et les lieux dont elle s'assure sont plutôt des châteaux que des villes; elle entend peser sur des gouverneurs ou des capitaines plus que sur des échevinages.
Abbeville en guerre avec le roi. — Déclaration du roi. — Esprit d'indépendance des Abbcvillois. — Adhésion entière à la Ligue. — Abbeville députe vers le duc d'Aumale à Amiens. — L'Echevinage devient à peu près la seule autorité et prend en main tous les intérêts. — Abbeville se met en défense et met en défense le Crotoy. — Résistance persistante d'Abbeville à la Chambre des Etats d'Amiens. — Paiement de cinq cents écus sur les deniers des aides et tailles de Ponthieu, à M. de Rambures, qui occupe le Boulonnais pour la Ligue — Suite de la résistance d'Abbeville à la Chambre d'Amiens. — Coupes des bois de Nouvion. — Arrêt sur les deniers en provenant. — Ordre donné aux receveurs des deniers de l'Etat. — Arrêt du revenu des hérétiques ou rebelles. — Assemblée des trois ordres. — Réponse du tiers-état d'Abbeville aux propositions des princes catholiques. — Députation des trois ordres d'Abbeville à Amiens. — Prudence d'Abbe-
ville. — La Chambre <!es Etats de Picardie cherche à se procurer vingt mille livres sous la responsabilité de toutes les villes. — Abbeville, avant de répondre à cette demande, exposera les nécessités de la province au Conseil de l'Union à Paris. — Assemblée générale, en suite de laquelle il est écrit au duc d'Aumale et à l'Echevinage d'Amiens pour expliquer le refus d'Abbeville de contribuer à la garantie des vingt mille écus demandés par la Chambre des Etats de Picardie. — Réponses du duc d'Aumale et de l'Echevinage d'Amiens,— Nouvelles lettres Je MM. des Etats de Picardie à Abbeville. — Avis envoyé par le Conseil général de l'Union en Normandie. — Abbeville doit se tenir en garde contre ceulx de Dieppe. — Election de députés qui porteront au Conseil général de l'Union, à Paris, les vœux et les réclamations d'Abbeville. — Mémoire baillé aux députés. — Evénements de guerre.
Nous pouvons dès maintenant le dire, Abbeville est en guerre ouverte avec le roi. Le roi a renoncé, de son côté, aux ménagements 11 menace, il fulmine, il prend directement à partie notre ville comme Amiens. Ces deux villes sont, dit-il, « deschues de tous estats, offices, honneurs, pouvoirs, charges, dignités, privilèges, presrogatives, dons, octroys et concessions quelconques à elles concédés par nous et les roys nos prédécesseurs, et les avons desclarées et les desclarons rebelles, atteintes et convaincues des crimes d'attentat, félonie et de lèzemajesté au premier chef; voulons que comme telles il soit procédé contre elles et tous ceux qui y habitent et les assisteront de vivres, conseils, confort, aydes, force, ou moyens, et contre leur postérité, par toutes les voies et vigueurs des ordonnances faictes sur lesd. crimes, sauf si dans le quatorzième jour du mois de mars prochain elles recognoissent leur faute et se soumettent en l'obéissance que justement elles nous doivent par le commandement et l'expresse parole de Dieu, sans laquelle elles ne peuvent se dire chrestiennes. » —Février 1589. — Copie des registres du Parlement, vol, xxix, fol. 5.
Remarque glorieuse pour l'esprit d'indépendance de
nos pères à tous les égards ! Abbeville, fidèle désormais à l'Union, ne faiblira pas plus devant le roi que devant le Conseil établi à Amiens, que devant le duc d'Aumale qui tient la campagne presque sous ses murs, pour le même parti qu'elle. Etant donné l'entraînement religieux, dont nous ne discutons pas ici la sagesse ou la justice, et qui lui imprime la direction générale, nous la verrons en toutes circonstances, dans les premières années qui viennent, jalouse de tous ses droits et de toutes ses libertés, ombrageuse, en garde contre les empiétements étrangers, ferme de tous les côtés- En politique môme, résolutions assez promptes et assurées.
Et d'abord adhésion entière à la Ligue, acceptation du nouveau chef militaire ou gouverneur de la province pour l'Union, le duc d'Aumale.
IIIe jour de mars , trois heures de relevée , — réunion assez nombreuse :
Le maieur averti que Monseigneur d'AumalIe est arrivé « ce jourd'huy en la ville d'Amiens, où il a esté receu avecq beaucoup d'honneur et allégresse des habitans, » prié l'assemblée « de donner advis sy l'on ira saluer et faire la révérence aud. seigneur d'Aumalle, et le congratuller de sa bonne venue en ceste province, quelles personnes l'on depputtera pour ce faire et de quelle quallité on luy fera la révérence. »
On décide que l'on enverra en la ville d'Amiens « aucuns habitans de ceste ville, » et on députe vers le duc d'Aumalle les sieurs Le Boucher, lieutenant criminel, Le Devin, siéger, et de Moienneville, échevin.
L'Echevinage s'institue résolument centre d'autorité supérieure dans la défaillance des pouvoirs monarchiques, dans la désorganisation des pouvoirs provin-
ciaux. 11 veille au service des rentes aux particuliers, porte la main sur les tailles , entend que les fonds destinés aux fortifications ne soient pas détournés vers d'autres fins.
Le 111 mars encore, le maieur demande si l'on prendra l'argent dû par le sieur d'Ynval, receveur des tailles, pour le paiement des arrérages des rentes ou bien sur la somme de six- cents écus ordonnés par cy- devant, pour estre emploies aux fortifications de la ville. — Ce maieur de Maupin devinait la théorie des virements de fonds. — L'assemblée décide que les deniers dûs par le sieur d'Ynval seront employés au paiement des arrérages des rentes dûs aux habitans de la ville. — Quelques rentiers devaient bien se trouver parmis les assistants et on peut croire que l'argent du sieur d'Ynval était tout prêt.
La ville continue cependant à mettre les lieux importants du voisinage sur pied de guerre.
L'Echevinage avise, le VI mars, «< qu'il sera dellivré au sieur de Cornehotte, commandant au chasteau du Crotoy, (la délibération ne nomme plus de Canteleu), unecacque de grosse pouldre grenier [?] et soixante. ..(1)
livres de pouldre mesme grenier [?] pour servir à la
conservation dud. chasteau, et, à ceste fin, a esté advoué pour ce faire led. sieur Gaillard, eschevin, quy en a la charge.
«« A. esté aussy advisé que led. Gaillard, eschevin, dellivrera au sergeant Du Crocq, le nombre de quinze
(I) Je crois bien lire soixante-quinze. On ne disait donc pas toujours septante.
livres de pouldre avecq quinze de mesche et vingt
livres de plomb pour faire des balles.
Nous avons vu que le sergeant Ducrocq commandait à Rouvroy.
« Pareillement que Me Nicolas Moictié, qui a la charge du magasin du roy, dellivrera aud. Ducrocq, le nombre de quinze picques pour armer les soldards que led. Ducrocq a en sa charge pour mettre en garde au faulbourg de Rouvroy, au soullagement des habitans. »
Juste deux cents ans plus tard, les piques étaient bien près de reparaitre et dans des circonstances analogues.
Il n'y a pas jusqu'aux revues faisant étinceler des armes sur nos places publiques après toutes les révolutions que nous ne rencontrions en cette année 1589.
L'Echevinage décide, le X mars, que le lendemain il sera fait « montre de la compagnie de 50 hommes de pied, par cy devant dellibéré de mettre au faubourg de Rouvroy. »• Cette montre sera faite, est-il dit, « pour le premier mois commenceant ledict jour, — XI sans doute. — Le paiement de cette troupe sera fait pour ce premier mois des deniers que Me Alexandre Gaillard a reçus et reçoit et qui proviennent des aides et tailles du Ponthieu. »
La lutte continue toujours avec la Chambre d'Amiens.
« Du XI mars, sur l'advertance que nous avons
cejourd'huy receue d'une rescription du sieur de
que l'on dict estre commis à la récepte généralle des
deniers de la province de Picardie à Amiens, en datte
du Xe jour de ce présent mois, adressante à Me Alexandre
Gaillard, recepveur commis par la prétendue Chambre
des estats de lad. ville d'Amiens, pour recepvoir les a i
deniers des aides et tailles de ceste ellection de Ponthieu, pour faire paiement, à monsieur de Rambures (1), de la somme de Ve escus sur les deniers provenans des tailles dud. Ponthieu, a esté dellibéré que, pour la conséquence du faict et attendant l'establissement d'une Chambre bien etdeubement composée des trois ordres des estats, soit pour la province généralle de Picardie, ou particullière pour ceste Séneschaulcée de Ponthieu, joinct la nécessité de deniers, en quoy les affaires dud. Ponthieu sont réduictes et ausquelles il est besoing de mettre promptement ordre, deffense sont faictes aud. Gaillard, pour ce mandé et comparant en personne, comme elles seront aussy faictes à tous autres recepveurs aians charge et maniemens de deniers en ceste ville deppendans dud. Ponthieu de widder leurs mains desd. deniers sans nostre ordonnance, jusqu'à ce qu'il en ait esté ordonné par lad. Chambre des estats deubment composée. »
On lit cependant à la date du XII1I mars : «• Pour certaines causes et considérations, il a esté advisé et ordonné à Me Alexandre Gaillard, commis en la recepte des aides et tailles de Ponthieu, de paier la sommede Ve (cinq cents) escus, contenue en la rescription
du sieur de adressante aud. Gaillard, pour paier
lad. somme à monsieur de Rambure, la dellibération faicte cejourd'hier (pour en dernier lieu sans doute) demeurant au surplus en sa force et vertu. »
Nous rencontrons encore à la même date un fait, une délibération, qui marquent toujours la résistance, qui
(1) M. de Rambures occupait difficilement le Boulonnais pour Ja Ligue.
posent les réserves de l'Echevinage d'Abbe ville contre l'autorité que s'arrogeait, jusques dans les limites du Ponthfeu , «« la prétendue Chambre des Estats d'Amiens. »
XIe mars (1589) : « Sur ce que Nicolas Doremieulx, procureur au siège présidial du Ponthieu, soy disant commissaire estably à la terre et seigneurie de Nouvion par la Chambre des estats de la province de Picardie, prétendue establie en lad. ville d'Amiens, nous a requis permission de faire sonner la trompette en ceste dicte ville d'Abbeville, aulx lieulx accousturnés à faire cris et publications , pour faire publier et scavoir à toutes personnes que les bleds et bois, coppés et abatis des bois de lad. terre de Nouvion, sont à vendre au plus offrant et dernier enchérisseur, sellon que led. Doremieulx a dict luy avoir esté enjoinct et commandé par lad. prétendue Chambre des estats et qu'il est contenu en l'ordonnance et commission qu'il a présentement exhibée, dattée des premier et troisiesme jours du présent mois, désirant par led. Doremieulx faire son debvoir en lad. charge et commission ad ce qu'il n'en pust estre cy après inquietté, nous, veu lad. prétendue ordonnance et le procès-verbal de la saisie de lad. terre de Nouvion, faicte par Martin Roussel, sergeant roial en Ponthieu, et attendu que lad. terre est scituée es mectes (1) dud. Ponthieu, avons différé et surcis d'accorder sa requeste aud. Doremieulx, ny de aulcune chose luy permettre d'exécuter en vertu de lad. commission ou ordonnance d'icelle prétendue Chambre des estats d'Amiens, et ce tant que par nous aura sur ce auttrement esté advisé,
(I) Dans les limites, inler milas
enjoingnant cependant aud. Doremieulx, comme entreméteur des affaires du sieur dud lieu de Nouvion, de se conduire et gouverner esdictes affaires en la mesme forme et manière qu'il a faict par le passé, et en ce faisant, vendre lesd. blés et bois le plus proufitablement qu'il pourra, argent comptant ou à terme de paiement, etc, lui faisant deffense néantmoings de wider ses mains des deniers pour quelque cause ou occasion que ce soit. »
Quelques jours après, la dictature municipale s'accuse dans un ordre donné aux divers receveurs des deniers de l'Etat, — deniers de toute espèce, y compris, on le remarquera, ceux tirés des biens saisis sur les hérétiques rebelles, (rebelles alors, non pas tant au roi qu'à l'Union).
« Du XVI mars. En conséquence de la dellibération du XIe jour de ce mois, est ordonné qu'il sera faict deffense aux recepveurs du domaine, des aides, tailles, taillons, des droicts d'entrée et sortie du roiaulme, tant de la foraine que de la domanialle, de la gabelle, autres deniers ordinaires ou extraordinaires, mesmement aux recepveurs des héréticques rebelles, leurs fauteurs ou adhérans, de paier ny vvidder leurs mains de ce quy (qu'ils) doibvent ou debvront à cause de leur recepte, n'est pas nostre ordonnance et par la forme qu'il leur sera prescripte et ordonnée, attendant que auttrement y soit prouveu, à peine de paier deulx fois, » etc.
Le XVIIIe jour de mars, eut lieu à l'Echevinage, une assemblée des deux collèges représentant les corps et communaulté de la ville, mais le registre ne nous donne après la liste des habitans présents que cinq pages blanches, lacune annonçant l'importance de la réunion
par l'espace réservé au procès-verbal absent, mais qui nous réduit aux conjectures sur les questions traitées alors par les deux collèges.
Le mouvement général d'opinion ne s'arrête pas. Notre ville n'a pas adhéré, — tous les témoignages cités par nous le prouvent, — à l'organisation de la Chambre de Conseil trop puissante au profit d'Amiens; mais elle ne se refuse pas, — obligée d'ailleurs, et de son plein gré, par toutes ses réclamations et protestations antérieures, — à concourir à l'établissement d'une véritable représentation de la province, représentation à la fois délibérante et dirigeante dans l'étendue de la province. Nous arrivons à l'assemblée importante des trois ordres convoquée pour répondre aux propositions des princes catholiques, élire des députés, etc., et à la réunion particulière du tiers-état dans laquelle seront arrêtés les avis dont l'ensemble peut être considéré comme le cahier des vœux et des demandes de l'ordre. Le maieur, on le verra, sera nommé député de cet ordre pour l'assemblée constituante « de la Chambre des Etats de Picardie » et éventuellement pour « l'assemblée générale des Etats de la France. »
Le XXXe jour de mars, assemblée des trois ordres par devant Mr de Hucqueville, sénéchal de Ponthieu. On s'est réunie sur une commission [?] intitulée [?] des princes catholicques (1). * Après plusieurs ouvertures et propositions et que l'union a esté jurée en la forme quy est cy-devant transcripte, (dans les pages restées blanches précédemment), les trois ordres des estats se sont retirés et ont pris assignation [?] pour eulx trouver chacun ordre
(1) La délibération est d'une lecture très-difficile.
en un certain lieu, pour adviser et respondre desdictes propositions, ensemble pour nommer et convenir des depputtés pour se trouver aux assemblées quy se pourront faire, tant particulliéres que généralles. »
Le même jour, les deux cloches assemblent en PEchevinage, à trois heures de l'après-midi, « le tiers-estat de lad. province de Ponthieu. »
La séance s'ouvre sous la présidence du sieur de Mauppin, maieur de la ville, président du tiers-estat. Je croîs voir que les bailliages roiaulx et communaultés de Rue, Crotoy et autres sont représentés, (très peu sans doute) dans l'assemblée (1). Le sieur de Mauppin « est unanimement nommé et prié par toute la compaignie, tant pour aller en la ville d'Amiens pour procedder à l'establissement de la Chambre des estats de ceste province et pour y assister et prouveoir aux affaires et nécessités d'icelle que pour aller et comparoir pour led. tiers-estat à l'assemblée généralle des estats de la France, s'ils sont convocqués à Paris, affîn d'achever ce quy a esté commencé à Blois, et advenant que, par maladie ou autre légitime empeschement, il en soit destourné, a esté aussy nommé et elleu monsieur de Beaucorroy. »
On délibère alors sur les articles « ainsi qu'il est cyaprès reprins. »
Voici donc maintenant ce que nous pouvons véritablement appeler le cahier du tiers-état d'Abbeville au mois de mars 1589 :
(1) L'élection dut ressembler aux votes expéditifs et enlevés de haute main qui suivent, l'histoire des révolutions nous le prouve, tout grand changement politique.
Proposition :
« Messieurs des estats adviseront s'il leur plaist sur les articles suivans :
« Premièrement sur le contenu de la commission en vertu de laquelle se faict la convocquation quy semble estre spécialement affin de nommer gens de chacun ordre pour se trouver en l'assemblée provincialle prétendue establie à Amiens, où les depputtés conviendront d'un d'entre eulx de chacun ordre pour se trouver en l'assemblée généralle establie à Paris, sellon et aux conditions qu'il sera advisé.
« S'il est pas expédient d'establir une Chambre des estats de la province de Picardie à Amiens ou auttre lieu, qu'il sera advisé composer de trois ordres, outtre ceulx quy seront envoies de Paris. » (Ces derniers mots ne sont-ils pas à méditer? La menace d'intervention par commissaires est évidente).
Réponse :
« Accordé et trouvé bon par le tiers-estat de Ponthieu. »
Proposition :
« Sy les pouvoirs des depputtés seront chacuns libres et de disposer de tout sellon les occurrences. » Réponse :
« Accordé comme dessus, saoul' qu'ils ne pourront convenir et accorder aulcunes levées de deniers et auttres choses de conséquence importantes le bien commun du pais, dont ils pourront commodément faire adverlance, avant que en dellibérer. »
Proposition :
« Sy des trois quy se députeront pour la Chambre de
Paris, il sera pas expédient qu'il y en ait ung dud. Ponthieu pour le moings, ou sy l'on y en envoira trois. » Réponse :
« Accordé et trouvé bon comme dessus. » — (Oui, mais la réponse est bien succincte pour nous paraître claire à la distance où nous sommes des faits). Proposition :
« Si les depputtés du Ponthieu advoueront indifféremment tout ce quy a esté faict jusques icy par l'assemblée d'Amiens. »
Réponse :
«Remis à la prudence des depputtés quy se feront représenter ce quy s'est passé et arresté en lad. Chambre. » Proposition :
« Sy l'on admettra à Pestablissement de lad. Chambre plus grand nombre de personnes d'une ville ou province que d'auttres, encore que les voix desd. villes ou provinces soient esgalles. »
Réponse :
« Le tiers-estat est d'avis que la Chambre soit composée de nombre esgal de depputtés de chacun lailliage et : séneschaulcée. »
Proposition :
<• Sy la dicte Chambre de la province, debvra traicter indifféremment de tous affaires et auttres que ceulx deppendans de Testât de lad. province et sy la congnois-
sance des commissions des saisies »>
La fin manque. Trois pages restées blanches dans le registre de l'Echevinage, sans doute pour recevoir les avis émis dans la réunion, nous donnent, pour notre plus grand regret de la lacune, une idée de l'importance des résolutions arrêtées alors.
M. de Hucqueville et le sieur de Maupin, munis des instructions des trois ordres d'Abbeville, s'en vont donc à Amiens. Signalons encore d'une façon générale la prudence de toutes les résolutions de la ville, de toutes ses réserves dans le nouveau mois (avril) qui s'ouvre.
Du VIe jour d'avril. Le gouverneur de la ville et le maieur rapportent ce qu'ils ont fait comme députés des estats de Ponthieu, à l'assemblée générale des estats de la province de Picardie, réunie à Amiens.
La suite de leur rapport explique que, « pour les grands frais quy ont esté faicts jusques icy, le fonds des deniers
a esté entièrement consommé -, que, pour la nécessité
où sont maintement les affaires, il est besoing recouvrer deniers, ce quy ne se peult auttrement faire que en prenant rente comme ils ont advisé de faire de XXm escus (1) pour laquelle somme ils (les membres de l'assemblée d'Amiens) désirent les villes et communaultés desd. provinces s'obliger envers ceulx qui bailleroient lesd. deniers, jusques au remboursement qui en pourra estre faict des deniers de la recepte généralle en fin de l'année. »
L'Echevinage, après avoir entendu MM. de Hucqueville et de Maupin, avise, « pour la conséquence de lad. affaire , que assemblée généralle sera faicte de tous les habitans pour y dellibérer. »
Messieurs des Estats de la province ne sont donc pas encore installés à Amiens avec une entière régularité, avec la participation satisfaite de toutes les parties de la Picardie ; un de leurs premiers soins cependant a été de chercher à se procurer de l'argent. Abbeville hésite
(1) Je crois bien lire, et la suite donne raison à ma lecture.
à s'engager dans la question. L'assemblée générale annoncée, et qui doit résoudre à l'Echevinage , sur la demande des Estats, est en effet tenue le XI avril. Une réunion ordinaire de l'Echevinage précède ce jour là même « l'assemblée généralle convocquée à cejourd'huy afin de dellibérer sur la procuration que prétendent tirer messieurs des estats de la province pour prendre promptement, sur la recepte généralle, la somme de XXra escus pour faire fonds pour le premier quartier de ceste année et pour obliger les communaultés des villes de lad. province (Je ne puis malheureusement pas lire ce qui suit, mais la délibération est courte).
Avis pris de l'assemblée, il est « dellibéré,
avant que aulcune chose respondre sur ce faict, que l'on représentera le faict et les nécessités de la province à Messieurs du Conseil général de l'Union à fcaris, pour ce faict, et par leur advis, s'y gouverner et y entrer s'ils le trouvent bon. » — C'est alors qu'arrivent à l'Echevinage « le gouverneur et plusieurs habitansen grand nombre.» Ici l'écriture du registre change, devient plus fine et plus serrée, mais demeure d'une égale difficulté pour le déchiffrement. J'avoue humblement mon impuissance à poursuivre la lecture de la délibération, mais je ne pense pas que les résolutions projetées par le maieur et les échevins dans la réunion préparatoire de l'Echevinage soient changées dans l'assemblée générale.
Nous saisissons en effet plus loin des résolutions qui constatent toujours la résistance et mettent en même temps sous nos yeux la suite des rapports de TEchevinage d'Abbeville et de la Chambre du Conseil d'Amiens. Abbeville n'a pas jusquici adhéré complètement à cette
Chambre; bien loin de là; et elle se refusera encore à la reconnaître comme légitime. Les rapports que nous relèverons n'impliqueront donc ni abdication ni même soumission confiante de la part d'Abbeville. Il y a mieux, Abbeville va correspondre de préférence avec l'Echevinage d'Amiens, même sur des questions posées par les Etats. 11 s'agira encore pendant longtemps des vingt mille écus dont la Chambre d'Amiens désire obtenir la disposition. Abbeville tient bon pour son argent et sa responsabilité. Pour ce fait des finances, tous les habitants de la ville étaient convoqués et consultés.
Le X1I1I du mois d'apvril, assemblée générale au son des deux cloches. Beaucoup d'habitants présents dont les noms sont inscrits aux registres.
M. de Hucqueville expose que l'objet de l'assemblée est d'aviser sur la procuration que « ceulx de la ville d'Amiens prétendent tirer de toutes les villes de la province, de la somme de XXm escus pour faire fonds et prouvoir aux affaires politicques, signament de la guerre. »
Après plusieurs raisons « rapportées et débattues •» en l'assemblée « a esté [unanimement] advisé que la ville n'entrera en aulcune obligation pour lad. somme de XXm escus, et, à ceste fin, en faire escript à Monsieur d'AumalIe et à Messieurs d'Amiens, auxquels seront représentées les raisons qui ont meu lad. assemblée dans ceste résolution, et, au surplus, que l'on fera requeste à Monseigneur de Mayenne et Messieurs du Conseil général de l'Union de Paris et Nosseigneurs du Parlement, de régler le point (1) de la Chambre provincialle de ceste
(1) Peut-être le pouvoir?
province s'ils trouvent expédient qu'il y en ait une, sur les considérations qui seront remonstrées ausd. Seigneurs, pour lesquelles il a semblé à la présente assemblée que lad. Chambre provincialle n'estoit nécessaire. » La ville d'Abbeville écrit donc d'abord le 45 avril au duc d'Aumale :
« Au duc d'Aumalle.
« Monseigneur, nous avons représenté à l'assemblée généralle de ceste ville, les lettres qu'il vous a pieu nous escripre le XXIX mars dernier, avecq les considérations particullières pour lesquelles il avoit esté advisé que les meilleures villes de ceste province de Picardie, s'obleigeroient en corps à la somme de vingt mil escus à prendre en constitution de rente sur les deniers de la recepte généralle de ceste province, touttefois, Monseigneur, par la voix commune de toutte l'assemblée, il s'est trouvé que nons ne pouvons ny debvons obleiger les deniers de lad. recepte généralle quy appartiennent à Testât de la couronne, et quy est acte de souveraineté, et que sy nous avions passé ceste obligation, les habitans de ceste ville ne pourroient seurement traficquer ny faire leurs affaires hors ceste dicte ville de crainte d'estre molestés en leurs personnes et biens pour le paiement du cours de la dicte rente , joinct qu'il n'y a poinct d'apparence que une si grand'somme se poeuve rembourser de longtemps, pour le peu de fonds qu'il y a à lad. recepte généralle et qu'il ne seroit poinct en la puissance de nous, quy n'avons poinct les deniers de lad. recepte généralle, de faire le rembours et rachept de ceste rente, d'ailleurs regardant la cause de lad. obligation fondée sur le paiement des garnisons, il a semblé que ceste cause cessoit pour nostre regard, parce que nous sommes exemps des garnisons par l'édict (>) d'union, ce quy (qu'il) vous a pieu nous tesmoingner par vos lettres, c'est pourquoy nous vous supplions très-humblement ne prendre de mavaise part sy nous n'envoions pas la
(1) La charte du parti encore après la rupture avec le roi.
procuration à l'effest mentionné en vos lettres, mais nous faire cest honneur s'il vous plaist, que d'estimer et croire que nous voulions vivre et morir en l'union de la foy et relligion catholicque, apostolique et romaine, que nous avons sy sainctement promise et jurée, et soubs vostre auctorité et commandement conserver ceste ville sans aulcune garnison avecq la grAce de Dieu que nous prions vous donner, Monseigneur, en toutte perfection de sancté, très-longue et très-heureuse vie. D'Abbeville, le XV d'apvril 1589, vos très-humbles et obéissans serviteurs maieur et eschevins d'Abbeville. A la suscription : A Monseigneur, Monseigneur le duc d'Aumalle , pair de France, gouverneur de Paris, Ile de France et de Picardie. »
Le même jour aussi elle a écrit aux maieur, prévost
et eschevins d'Amiens :
« A l'Echevinage d'Amiens.
« Messieurs, le désir que nous avons toujours eu, et que nous avons encore plus que jamais de vivre avecq vous en amitié fraternelle, avecq une bonne intelligence et mutuelle correspondence, nous a invités de vous faire entendre ce quy s'est passé en ce jourd'huy en assemblée généralle de ceste ville, sur ce que Monseigneur le duc d'Aumalle , gouverneur de ceste province de Picardie, nous avoit escript qu'il avoit esté advisé que les meilleurs ville de ceste province s'obligeroient en corps en la somme de vingt-mil escus en constitution de rente sur les deniers de la recepte généralle de ce pais, par la voix commune de laquelle assemblée il a esté dellibéré que ne pouvons ny debvons entrer en telle obligation sans estre blasmé comme d'entreprinse sur Pauctorité souveraiue et Testât delà couronne, que Messieurs du Parlement ont baillé par provision à Monseigneur le duc de Mayenne, et à Messeigneurs du Conseil Général de l'Union establi à Paris; l'on a aussy preveu que, par le moien de telle obligation, les habitans de ceste ville seroient en perpétuelle crainte d'estra molestés en leurs personnes et biens, en sorte qu'ils ne pourroient librement aller, venir ny traficqner; davantaige, il a semblé que
Ton poeutt bien descharger Testât des finances de ceste province de la despence et assignation de ceste somme par le retranchement des garnisons des villes et chasteaux, comme, de nostre part, nous disons qu'il n'est besoing d'en establir en ceste ville. Vous croirez doncq, s'il vous plaist, que nous n'avons jamais penssé, par telle re'solution, de nous désunir en façon quelconque, vous représentans en cest endroict la pitié et le regret que nous avons des maux et oppressions que le poeuvre poeuple endure contre l'espérance qu'il avoit d'estre soullagé et que les deniers feussent emploies pour leur assurance et repos, nous tesmoingnerons Taffection que nous avons aussy que ceste union, que nous avons sy sainctement promise et jurée, soit reiglée avecq quelque splendeur [?] et utillilé publique de ceste province, affin qu'elle puisse durer, nous saluons vos bonnes grâces de nos très -affectionnées recommandations et prions Dieu de vous donner, Messieurs, en parfaicte santé, très-heureuse et longue vie. D'Abbeville, le XV apvril 1589, vos bons confrères, voisins et serviables amis, maieur et eschevins d'Abbeville. — A Messieurs maieur, prévost et eschevins d'Amiens. »
Dès le lendemain, le duc d'Aumale et l'Echevinage d'Amiens répondaient.
Le duc disait:
« Messieurs, nous avons veu les difficultés que vous faictes d'envoier procuration pour vous obleiger en corps avecq les meilleures villes de ceste province, pour recouvrer promptement vingt mil escus à rente, fondées sur des raisons quy ne poeuvent estre bien digérées et receues de tout le général, car sur ce que l'on ne poeult, ce dictes-vous, obleiger les deniers de la recepte provincialle quy appartiennent à Testât et couronne, pour ce que ce seroit acte de souveraineté, nous vous faisons response que le Conseil Générel, estably à Paris, ayant auctorisé le provincial estably en ceste ville, Iuy a, par conséquent, permis d'adviser, nonseulement à la scureté et conservation de ceste province, mais de pourvoir aux moiens nécessaires à cest effect, et d'auttant que vous
estes membres dé ce Conseil, et que ung chacun de nous doibt regarder, non à cequy nous poeult toucher en particulier, mais à l^advènement des affaires de tout le corps entier du général, nous vous avons requis, comme encore nous faisons, en apporter du vostre, ainsy que touttes les villes de ceste province une grande partie desquelles sont exemptes de garnisons , et néantmoings ne laissent de librement s'obleiger au recouvrement desd. vingtmil escus quy doibvent estre emploies tant au paiement desd. garnisons que pour survenir à plusieurs autres fra s de ceste guerre, à laquelle vous avez pareil intérest que nous, ne pouvans rien survenir à nostre désadvantaige, par les évènemens incertains quy n'apportent altération en particullier à vos affaires et quy ne trouble vostre repos, pour ce nous vous prions de rechef de ne plus différer d'envoier vostre procuration avecq depputtés de vostre part, quy pourront juger à l'oeul (à l'œil) l'importance de cest affaire mieulx qu'on ne sauroit le voir représenter par escript, à quoy nous attendant, Messieurs, nous prions Dieu, qu'il vous ait en sa saincte et digne garde. D'Amiens, ce XVI* jour d'apvril 1589, vostre affectionné à vous servir Charles de Lorayne. — Au dos : A Messieurs les maire et eschevins , manans et habitans de la ville d'Abbeville. »
L'Echevinage d'Amiens n'envoyait qu'un mot de politesse et ajournait sa réponse :
« Messieurs, pour responce à la vostre qu'il vous a pieu nous faire ceste faveur escripre et qu'avons ce jourd'huy reccue de ce présent porteur, nous n'avons peu par la présente vous y rendre jesponce, pour autlant que n'avons peu ce jourd'huy faire assemblée en nostre hostcl commun pour l'honneur du jour; mais les prochains jours de ceste sepmaine, ne ferons faulte de vous rendre certaine et ample responce, n'estant la présente à auttre fin, priant Dieu etc. . . . D'Amiens, le XVI apvril 1589, — les maieur, prévost et eschevins de la ville d'Amiens. Signé au bas : Le Sot; et au dos : A Messieurs maieur, prévost et eschevins de la ville d'Abbeville. »
La question restait donc en suspens, du moins du
côté du duc d'Aumale et d'Amiens. Il est probable que cette première demande des Etats de Picardie ne contribua pas peu à les dépopulariser vite. On songe malgré soi aux quarante-cinq centimes de février d848.
Le XXI avril, des lettres de Messieurs des estats establis à Amiens sont apportées. « Après avoir bien au long discouru desd. lettres, » on remet au lendemain pour en délibérer.
Le lendemain en effet assemblée générale au son des deux cloches.
Le maire rappelle à l'assemblée la délibération générale « cy-devant faicte sur la procuration que prétendoient Messieurs d'Amiens, pour obliger les communauttés pour la somme du XXm escus, qu'il a esté advisé prendre en rente sur les deniers de la recepte généralle de la province de Picardie, pour subvenir aux frais de la guerre ; » il rappelle qu'il a été en conséquence « escript à Monseigneur d'Aumalle et Messieurs maieur et eschevins d'Amiens, lesquels y ont faict response, etc n
Après lecture faite de la lettre de Messieurs d'Amiens, « a esté advisé et dellibéré, par l'advis unanime de l'ad. assemblée, que la dellibération dernièrement faicte pour
ce mesme faict sera exécuttée et que l'on écrira en
conséquence à Messieurs maieur et eschevins de la ville d'Amiens et Messieurs du Conseil audict lieu. »
Le ton est positif; je ne rencontre cependant pas les lettres écrites par l'Echevinage d'Abbeville à celui d'Amiens et au Conseil des Etats de Picardie.
Seulement, et à cette même date du XXI avril, il faut relever la profession de foi, la déclaration de principes faite par les députés de ce dernier Conseil.
Les députés « de la Chambre des estats de Picardie, » porteurs des dernières lettres, Nicolas de INibat, escuier, sieur de Belleville, et Claude Heu, pré vos t de Ceauvoisis à Granviller, tiennent à l'Echevinage, au nom de la Chambre établie à Amiens, un langage que l'on croirait moderne ou tout au moins pour quelques mots en avance de deux-cents ans. Ils adjurent messieurs d'Abbeville, « au nom de Dieu et par la foy deube à la conservation de la patrie, mère commune de tous, de persévérer en la saincte ligue, fraterniser et user de mutuelle correspondance. »
Les députés prennent ensuite longuement la défense de la Chambre des états établie à Amiens, donnent de longues explications sur son organisation, des détails sur les actes qui l'ont signalée etc.; c'est une véritable apologie.
Le Conseil général de l'Union, (lisez si vous voulez l'Assemblée nationale, la Convention ou la Commune de Paris), est « recongneu et respecté par lad. Chambre (1) avecq tout honneur et respect de souveraineté comme représentant l'auctorité roialle, mais espère lad. Chambre que led. Conseil sera regy, gouverné et modéré par raison, équité et conservation du poeuple. auttrement seroit chose fruste avoir secoué le joug du tiran, sy on permettoit régner la tirannie. » A quelle date se croiraiton de la révolution française?
Les députés, qui paraissent éloquents, ont apporté une longue lettre qui conclut en ce résumé (2):
(1) Des Estats de Picardie, bien entend».
(2) Et qui finit ainsi : « vos serviteurs inthimes et affectionnes voisins et amys tes gens des Estats establis à Amiens pour la Picardie. «
il 8
— dlO —
« Par ces moiens supplient Messieurs d'Àbbeville recongnoistre combien il est utilleet nécessaire au bien de l'Union etSaincte Ligue la continuation de la Chambre des estats establie du consentement de tout!: h pro vince, mesmes par ceulx de la séneschaulcée et comté de Ponthieu, pour la direction des affaires de lad province, la conservation des bons et terreur des médians, et protester, advenant quelque pied de division ou zizanie, que Dieu ne voeulle qu'il ne soit rien imputé ausd. sieurs de lad. Chambre ou de la ville d'Amiens, lesquels n'espargneront jamais aulcuns moiens ny leurs vies, pour faire de leur part et semondre, exhorter et solliciter leurs voisins de se mettre et ranger au debvoir auquel tous chrestiens et bons compatriotes (1) sont obleigés. »
L'Echevinage d'Abbeville ne se laissa convaincre qu'à demi.
Des Conseils généraux de l'Union, analogues à celui d'Amiens, étaient établis dans quelques provinces voisines. Ces Conseils communiquaient entre eux; ils s'avertissaient réciproquement des dangers qui menaçaient la cause d'un côté ou d'un autre, en deçà de telle ou telle frontière.
Ainsi, ce même jour d'avril, des avertissements de ce genre viennent de Rouen :
« Du unziesme jour de apvril, led. sieur maieur (de Maupin) a proposé à la compaignie que, ce jour d'hier, il receut lettres de créance de Messieurs tenans le Conseil général de l'Union en Normandie, dattées de Rouen le
(I) Encore un mot à noter. Il n'y a que le mot patriotisme que nous n'ayons pas encore rencontré.
VIe jour de ce présent mois, par le sieur de Demare [?] leur depputté, lequel il avoit remis à cejourd'huy pour estre oy en cest Eschevinaige sur le faict de la créance
portée par lad. lettre Le sieur de Demare [?] que
deux échevins vont chercher et amènent à l'Eehevinage, dit avoir charge de Messieurs tenans le Conseil général de l'Union en Normandie, de nous venir trouver et apporter lesd. lettres pour nous faire entendre leur bonne volunté et tesmoingner l'affection que, par le moien de l'union catholicque d'entre les villes de France, en laquelle ils sont entrés ils nous donnoient adver-
tissement de quelques entreprises qu'il estoit bruict aud. pais de Normandie, se dressoient (sic) tant de la part des Anglois, antiens ennemis de France, que de quelques troupes d'héréticques, leurs fauteurs et adhérans, quy s'estoient mis aux champs pour aller trouver et joindre monsieur de Monpensier, vers les villes de Allençon et de Caen; mesmement de la mavaise intention qu'ils avoient descouvert de ceulx de Dieppe, pour molester et ravager le pais d'entre lad. ville de Rouen et ceste ville (d'Abbeville), à quoy de la part desd. sieurs tenans le Conseil général de l'Union de Normandie, il avoit esté prouveu par l'opposition de quelques trouppes qu'ils avoient mis sus, et avoient bonne volunté d'emploier à l'empeschement des desseings desd. ennemis,
mais aussy ils avoient estimé estre nécessaire
nous donner cest advis, comme aussy ils avoient faict en la ville d'Amiens et auttres de ce pais, pour, de nostre part, dresser aussy les forces que l'on pourroit pour empescher de côté de deçà les entreprises desd. ennemis, particulièrement de la ville de Dieppe etc. >• Ils offrent et demandent un aide commun et une « mu-
tuelle correspondance des voluntés au bien commun de tous les deux provinces »
Le maire de la ville remercie et fait des offres pareilles de la part de la ville. Des lettres sont en outre dressées pour les sieurs de l'Union de Normandie.
(Il n'y a rien à prendre que remerciements et protestations ordinaires ; mais on saisit dans ces rapports des Conseils des provinces voisines comme une ébauche spontanée de fédéralisme).
Vers la fin du mois quelques paiements sont faits, en vertu d'une décision de Messieurs des estats de Picardie, sur les deniers de l'élection (1); mais il s'agit, il est vrai, des dépenses faites par la ville pour l'expédition dirigée sur le Crotoy et pour les négociations que nous avons rapportées plus haut, (décembre 1588 — janvier 1589).
On a décidé qu'une députation se rendrait à Paris auprès du Conseil directeur de la Ligue.
Abbeville, centralisatrice en cela, dans son esprit d'indépendance locale, aime mieux se rattacher à Paris qu'à Amiens. Elle tient encore une dernière fois à protester contre les tendances envahissantes d'Amiens et des Etats de Picardie constitués contre le droit.
(1) « Du XXIIII npvril. a esté ad visé que led. Gaillard eschevin en considération de ce que Messieurs, des estats de cesle province ont accordé que les frais faicts par la ville, tant pour prinse et reddition du ehasteau du Crotoy que voiaige et aullres affaires faictes deppuis le XXIUI et XXII11I décembre dernier, soient prins sur les deniers des tailles de ceste ellection, remettra èsinains du recepveurdu domaine à Amiens, la somme de v" .... ? que led. Gaillard avait receu du réccpveur du domaine de Fonthieu provenant [?] de ce que W Jacques du Candas dcbvoit à la recepte du domaine d'Amiens, etc. ...»
Fidèle à l'Union , ses plaintes contre la Chambre d'Amiens ne seront pas une scission dans la cause commune religieuse et politique. Elle entend seulement conserver ses privilèges. Juridiction indépendante du bailliage d'Amiens, elle désire ne conserver au-dessus d'elle, comme par le passé, que la Cour du Parlement. Elle réclamera pour les finances, pour la direction des forces de guerre, une règle supérieure et générale. Elle désirerait, pour la sûreté des campagnes, un paiement plus exact des soldats, premières victimes de l'avidité de leurs chefs et lâchés par eux sur les villages sans défense ; elle proposera donc la réduction même du nombre des gens de guerre et le paiement direct, par chaque communauté, par chaque ville, des troupes reconnues nécessaires pour les protéger efficacement. Quant à elle , exempte de garnison par l'édit même d'union, elle saura s'en passer et se garder, sans qu'on s'en inquiète, contre toute attaque ou surprise. Elle réclamera contre l'énormité des charges pécuniaires qui grèvent la sénéchaussée dont elle est le siège, et la font déserter, au point que beaucoup des habitants du Ponthieu se retirent en Arlois sous l'obéissance du roi d'Espagne. Après avoir rappelé ses charges, elle rappellera les services rendus déjà par elle à la cause, par la réduction de Saint-Valéry, du Crotoy et du château de Gamaches. Elle désire que les deniers de Ponthieu , retenus en la ville d'Abbeville, servent à payer les gages des offices , les rentes dues aux habitants , enlin à acquitter les charges ordinaires et extraordinaires, à réparer les fortificalions de la ville. Elle priera cependant particulièrement le gouverneur pour la Ligue, M. d'Aumale, de se prêter à l'armement des gens de la
campagne (I). — Ses propositions pour la réduction du nombre des gens de guerre errants ne découvraient donc pas aveuglément la province. — Entin elle protestera toujours contre le maintien, en la l'orme actuelle, des Etats de Picardie, et, tout en dernier lieu, elle demandera qu'au moins la Chambre conservée soit « ambulatoire, » et composée de telle sorte qu'aucune prépondérance n'écrase un bailliage ou une sénéchaussée sous un autre bailliage, une autre sénéchaussée.
Le XXVI (ou XXVII) avril, assemblée des deux collèges au son des deux cloches à l'Eclievinage
Il s'agit , lisons-nous , d'assurer « l'exécution des délibérations cy-devant faictes pour envoier vers Nosseigneurs du Conseil Général de l'Union à Paris. » Le maieur a fait faire la présente assemblée afin de soumettre aux assistants les mémoires qu'emporteront les députés.
Sont élus pour ce voyage Le Devin siéger, et Beauvarlet, procureur de la ville.
Suit la teneur des mémoires qui ont été adoptés en cette l'orme :
mémores de la charge gue les maieur, eschevin's, haritans et communautté de la ville d'arreville baillent aux depputtés vers monseigneur, le duc de mayenne, lieutenant général de i/estat roial et couronne de france, ou vers Messieurs du Conseil Général de lTnion estably a Paris,
ET KOSSIEURS DU PARLEMENT, SUIVANT LA DELLIBÉRATION FAICTE EN ASSEMBLÉE GÉNERALLE DESD H'.EITANS, LE Xllll6 APVRIL MIL Ve QUATRE-VINGT-NOEUF.
« Premièrement, de faire entendre que lesd. habitans ont
(i) Voyez plus haut, -- p. 151, — au 4 février 1589, la résolution prise d'armer les villages.
protosté tout de nouveau de vivre et morir en l'union qu'ils ont cy devant jurée et promise à lad. ville de Paris, les depputc's d'icelle présents et auttres villes catholiques de ce roiaulme unies, pour la conservation de nostre relligion catholicque, aposthicque et romaine.
« Que la ville d'Abbeville et Se'nesehaulce'e de Ponthieu a toujours esté et est distincte et séparée du bailliaige d'Amiens, a tousjours recongiieu la cour de Parlement et supplie d'estre conserve'e en ce previllège qu'ils ont acquis par grands et nottables services qu'ils ont faicts à la Couronne, ne poeuvent partant recepvoir commandement que de mesdicts sieurs et non de la chambre que l'on voeut dire estre establie à Amiens, parce que ce seroit desmembrcr l'Estat que mond. sieur le duc de Mayenne a juré solcmpnellement de garder en son entier et que ce seroit pervertir l'ordre de tout temps gardé en ce roiaulme, joinct aussy que deppuis que ceulx quy sont en lad. chambre se y sont installé?, on a pas veu qu'aucune de leurs ordonnances ayt beaucoup réussy au bien et soullagement du paouvre poeuple.
« Qu'ils désirent infiniment, pour toujours tendre directement au but de cesle saincte union , qu'il pleust ausdicts seigneurs donner vu bon règlement sur le faict des finances et forces des gens de guerre nécessaires pour la conservation des vilks et places d'icelle province, et pour réprimer les courses et oppressions de ceulx quy occupent les villes, places et forts contraires à l'Union, mesmement contre la descente et incursion de l'estranger ennemy.
« D'aultant que l'on a rapporté de la ville d'Amiens que le fonds des finances de la recopie généralle est épuisé, et qu'ils ont faict despence, deppuis le Noël dernier, de la somme de quarante- U il escus, sans qu'il en soit trouvé aulcune chose au bien et
soullagement du poeuple.
« Ains, à cause que le solda rd n'a pas été paie, le plat pais a esté mangé et alligé extresmement , comme le tialîc.i et le manoeuvre ont cessé et cesse (sic) encore entre la pluspart des habitans d'Abbeville, ce quy provient par la faillie d'aulcuns
capitaines quyrecoipvent l'argent des soldards et qu'ils emploient à leur prouffit particulier, sans en faire part ne distribution aux soklarts.
« Que sy le nombre estoit arresté des gens de guerre quy semblent nécessaires en la province de Picardie contre ceulx de Saint-Quentin et Boullongne et l'abord de l'anglois et encore contre ceulx qui tiennent Dieppe, voisins de çeste Se'neschaulce'e de Poothieu, et les deniers de la paie desd. gens de guerre fournis par les deppulés de chacunes communaultés et villes capitalles du bailliaige ou Sénescbaucéc voisine à chacun soldard et homme d'armes, il est certain que l'on se pourroit tenir plus asscuré d'un bon service des gens de guerre et qu'il ne seroit besoing de sy grandes iinances pour leur solde.
« Quant aux garnisons des villes et chasteaux, elles ne sont point nécessaires à ung quart près du nombre quy en a esté requis par quelques particulliers, cappitaines et gouverneurs.
« Rccongnoissent lesd. Labitans, comme ils sont exempts de garnisons par l'édict d'union, s'estans unis avant la conclusion d'icelluy, qu'ils s'en passeront aysément et que les garnisons ne serviroient en lad. ville d'Abbeville que de querelles et divisions contre les habitans quy sont très-bien disposés à continuer la garde qu'ils font jour et nuict, et laquelle ne pourroit estre faicte par gens de guerre, pour cinquante-mil escus par an de paie ordinaire (1).
« Car lad. ville est noltoirement de grand circuit et garde pénible.
« Représenter auxdicts Seigneurs Testât de tout'es natures de deniers quy se lèvent en lad. Sénrschaulcée de Ponthieu.
« Qu'il n'y a que le nombre de (en blanc ainsi) villaigcs,
que petits hameaulx en lad. Séneschaulcée et ellection de Ponthieu.
« Que lad. ellection de Ponlhiei a cy devant esté surchargée au quadruple à l'esgard de l'ellection d'Amiens, les habitans de laquelle ont esté soulagés et favuisés aulx deppartemens
(1) Je lis bien!
généraulx faicts en la ville d'Amiens; pour raison de quoy, de jour en jour, le Ponthieu se de'serte et se retirent les habitans, aulcuns en lad. ellection et bailliaige d'Amiens et d'auttres au pais d'Arthois soubs l'obéissance du roy d'Espaingne, dont l'on a faict représenter naguères grandes plaintes aux estats généraulx de Blois.
« Que lad. ville d'Abbevillc doublement frontière à :'anglois et l'espagnol est ouverte en plusieurs lieulx.
« Ung estât des charges ordinaires quy doivent estre acquittées en lad. ville, tant aux ofliciers que aulx habitans ausquels sont deubs rentes assignées sur la recepte généralle d'Amiens.
• Et des entretenemens et réparations de lad. ville, frais de voiaiges et auttres charges ordinaires et extraordinaires quy poeuvent survenir (1).
« Supplier lesd. Seigneurs, de trouver bon la despence quy a
esté faicte de la somme de (en blanc ainsi) on environ pour
la réduction et conservation à cause de lad. union, des villes, chasteaux et Havre , de Saint-Wallery et Crotoy, chasteau de Gamaches.
« Auctoriser lesd. réductions et capitulations faictes pour ce regard entre les habitans desd. lieulx et monsieur de Hucqueville, gouverneur, et les maieur et eschevins d'icelle ville d'Abbeville.
« Représenter lesd. capitulations et accords.
« Quy (qu'il) leur plaise ordonner que lesd. deniers de Ponthieu seront retenus et [que sur eux seront] paies en lad. ville d'Abbevil'e les gaiges des offices, rentes deubes aux habitans et les charges ordinaires et extraordinaires acquictées.
« Mesmement que somme nottab!c comme de cincq ou six mil escus ponr estre emp!oiée annuellement à la réparation et fortiflication de la ville à laquelle il est très nécessaire de besongner promptement.
(1) On devine, par la rédaction des deux derniers articles, une dictée succincte arrêtée séance tenante. Le mémoire n'est souvent qu'un mémento; il indique ici des pièces à l'appui emportées par les députés pour justifier les réclamations de la ville.