SURPRISE DE RUE
•Nous aurons d'abord à éclaircir une date, le jour, l'heure, de l'entrée à l'improviste des troupes royales dans la ville de Rue. Nous le pourrons.
L'erreur qui faillit nous égarer un instant appartient à Waignart.
" Le XIe jour de novembre, dit-il, Charles, sire de Humières, marquis d'Lncre (1), lieutenant pour le roy, en Picardie, accompaigné de plusieurs gentilshommes du pais, surprint la ville de Rue et y mit gouverneur le sieur de Rubempré, etc. »
Mais aucune trace d'un événement de cette valeur et dont l'importance, à cause du voisinage, devait forcément, dès le jour même, émouvoir notre ville, ne parait dans nos registres, nous l'avons indirectement établi plus haut en rappelant les nouvelles inquiétantes mais encore vagues du Xlll novembre, fcn deux notes différentes, Dom Grenier (2) m'avait donné deux dates,
(1) Cet officier du roi de Navarre était alors dans tout son éclat guerrier et faisait sun chemin autour de notre ville. \ moins de quatre ans de l,i, chevalier des ordres du roi 1 1 gouverneur de Compiègne, il devait être tué d'un coup de mousquet à la prise de Ham sur les Espagnols, le 10 juillet 1595.
(2) Consulté quand j'écrivais VHi*toir<> de cinq villes.
le 17 et le 18. Heureusement un extrait du livre rouge même de Rue, extrait conservé par le Bénédictin, nous tire du doute: « Est à noter [çue] pendant la susdite rébellion (la Ligue, on voit que le fait fut consigné quelques années plus tard sur le registre), Rue [<jwi] avoit été mise, par un traité de paix qui fut fait avec ceux de la Ligue à leur première prise d'armes, aux mains du duc de Maïenne, Charles de Lorraine, l'un des chefs, pour sa retraite, fut surprise en guerre ouverte contre la Ligue par le seigneur d'Humières. lieutenant pour le roi en Picardie, et le seigneur de Rubempré, lors maître de camp d'un régiment pour le service du roy, par la conduite des capitaines Beauregard et de Ponthoile , gentilshommes voisins et proche de ladite ville, et Eustace Menart habitant de lad. ville , qui servit de guide en lad. entreprise. Ladite prise faite le dimanche matin, 17e jour(1) de novembre 1591 (2). »
La date fixée, nous devons maintenant à Waignart de curieuses révélations que nos registres municipaux ne sauraient nous offrir.
La même nuit (du 16 au 17 novembre), Bellenglise, que nous avons souvent occasion de nommer (3), gouverneur do Rue. et Charles de Humières, le lieutenant du roi, avaient, chacun de son côté et à quelques lieues de distance, dressé des plans de surprise à peu
(1) Le 17 novembre 1591 était bien un dimanche; ainsi tombent quelques remarques de VHistoire de cinq villes.
(2) La forme, ou du moins l'orthographe, du livre rouge dp Rue a été rajeunie dans cet extrait. J'ai transcrit.
(3) Antoine du Hamel, sieur de Bellenglise, maréchal de camp du duc d'Aumale.
près semblables, Bellenglise contre le château d'Abbebeville dont le gouverneur inspirait toujours défiance aux chefs de la Ligue, et Humières contre la ville et le château de Rue. Bellenglise, ayant donc laissé la défense de Rue à son lieutenant Grebault, était venu coucher « au faubourg de Doquet d'Abbeville, et pensoit, la même nuict, surprendre le chasteau sur le sieur de Hucqueville, par le commandement du duc d'Aumale qui désiroit avoir les habitants à sa dévotion-, mais tel pense prendre qui est prins. » En effet, pendant ce temps, de Humières, averti vraisemblablement de l'absence du gouverneur de Rue (1), entrait d'abord dans la ville mal surveillée peut-être, et assiégeait la citadelle. Bellenglise, lui, « n'ayant pu effectuer son dessein sur le chasteau d'Abbeville, passa le lendemain (2), tout bouffi de colère, à la porte ouvrant de la porte (sic) d'Hocquet à celle de Marcadé, par travers du Marché (3), sans mettre la main au chapeau devant ceux qui le saluoient. Estant à quatre cents pas de la ville, il eut nouvelle de la surprinse de la place (de Bue) et que son lieutenant tenoit la citadelle ; il revint à Abbeville , pleurant et demandant secours (4). »
(1) Il est probable que M. de Hucqueville en fut averti aussi, et que le même avis qui lit échouer l'entreprise de Bellenglise fit réussir celle de Humières.
(2) Il fallait qu'il se fût arrêté encore toute la journée du 17 et la nuit suivante au faubourg de Rouvroy, car nous voyons que la nouvelle de la prise de Rue, nouvelle qui va l'arrêter en chemin, n'arriva que le 18 à Abbeville; peut-être eut-il même la douleur de l'apporter lui-même à l'Echevinage.
(3) Evitant ainsi le pont du château.
4) Pour la foi à ajouter à tous ces détails, Waignart, ne
La nouvelle se répand. La cloche (une seule cloche) de l'Echevinage (1) convoque une assemblée à laquelle assiste M. de Hucqueville toujours maître de son châ teau, à la confusion du pauvre Bellenglise. Je lis.
« On a receu des nouvelles de la surprinse de la ville de Rue par l'ennemy, et que le sieur Grubault, lieutenant au gouvernement d'icelle , s'estant jeté dans la citadelle avecq quelques soldards, tient fort, attendant du secours. >• Monsieur de Bellenglise, « estant en ceste ville, » survient en l'assemblée et fait instance à ce qu'il plaise « d'envoyer avecq luy quelques soldards et gens de guerre pour s'y acheminer avecq sa compaingnie en diligence. »— On décide, « attendu l'importance de la place et le peu de gens de l'ennemy quy sont en icelle, en nombre de trois cens chevaulx seullement, (comme l'on a receu advis) que la compaignie du cappitaine Ducrocq avecq aulcuns soldards quy ont esté mis, puis naguaires au faulbourg de Rouvroy s'y achemineront promptement, et que, oultre ce, il y sera aussy envoie aucuns habitans de ceste ville et aultres quy s'offriront d'y aller voluntairement, ausquels sera baillé ung escu vingt sols chacun, dont la ville fera l'advance, saouf à en faire faire le remboursement cy-après, et que, à ceste fin, il sera faict un ban au son du tambour. » — Délibération du XVIII novembre.
Abbeville, en effet, tente immédiatement un vigoureux effort pour sauver la citadelle de Rue et reprendre
l'oublions pas, était, par son enfance déjà intelligente, contemporain des faits demeurés notoires encore dans son âge mûr, et courant dans toutes les conversations de son temps. (1) Ici nous retrouvons nos témoignages échevinaux.
la ville. L'expédition, dans le langage du temps, prit le nom de secours de Rue, et ici tous les témoignages de nos registres se trouvent en désaccord avec Waignart qui arrête l'expédition dès le début. « Bellenglise, dit Waignart, ayant amassé cent cinquante ou deux cents chevaux et quelques gens de pied, alla jusqu'à la censé de Saint-Nicolas; là, il eut advis de la reddition de sa citadelle, qui [ce qui] lui donna occasion de retourner. » Nous voyons au contraire, dans les registres municipaux, que le secours de Rue fut poussé plus loin et avec plus de persévérance. Les troupes parties d'Abbeville semblent même n'avoir pas suivi le chemin de terre pris par M. de Bellenglise, mais avoir descendu le cours de la Somme, au moins jusqu'à Blanquetaque ou à Noyelles. La ville, suivant les comptes de l'argentier de cette année (1), a à payer cent quatre écus
(1) « A esté payé, en vertu de la dellibération du dix-huictiesme jour de novembre mil Ve qualre-vingt et unze et rolle certiffié dudict jour par les eschevins à ce commis, la somme de cent quatre escus deux tiers, à plusieurs soldats, habitans et aultres dénommés particullièrement audict rolle, pour eulx acheminer, suivant ladicte dellibération, avec le sieur de Bellenglise, pour le secours de la ville de Rue quy auroit esté surprinse et dont le cappitaine Grebault tendit encore la citadelle, sellon qu'il appert plus particullièrement par ladicte dellibération et rolle certiffié, cy cim"c ii'
« A Jehan Gourdin, la somme de sept escus neuf sols, pour pouldre à canon et mesche par luy fournie et distribuée aux soldats pour aller audict secours de lad. ville de Rue; mandement du quinziesme jour de novembre vir,e rx\
« A Martin Bauduin, Anthoine Maturel et Estienne Desseaux [?*], gribenniers, pour avoir esté, avec leurs gribennes, sur les gués et passages de la Blanche tache pour empescher
deux tiers aux volontaires, ce qui, à « ung escu vingt sols " par homme, comme nous l'avons vu dans la délibération précédente, nous donne près de quatre-vingts volontaires, et M. Louandre nous dit, en effet, que soixante-dix-huit volontaires Abbevillois partirent avec
l'ennemy de venir rompre ledict secours, la somme de six escus ; mandement du XXI* jour de novembre, cy vi**c.
« A Jehan Quenard, Laurens Gernays, Jehan Bonnard et Nicolas More! , gribenniers , la somme de douze escus à eulx ordonnancée, pour avoir conduict dans leurs gribennes iesdicts soldats envoies pour le secours de Rue; ordonnance (il s'agit toujours de l'ordonnance du compte, c'est-à-dire de l'ordre de payer donné sur la requête du créancier de la vil e) du vingtiesme de novembre xn"c.
« A Charles Descamp, Guillaume Capet, Honoré Mouton, Anthoine Davremhe et aultres mariniers en nombre de trente, la somme de dix escus à eulx ordonnée, pour avoir esté dans lesdictes gribennes, avec leurs armes, sur lad. rivière, pour engarder l'ennemi de passer et d'empescher ledict secours; ordonnance du XIXe de novembre, cy x"c.
« A Jehan Gourdin, la somme de cinq escus vingt sols à luy ordonnée, pour vingt livres de pouMre à canon par luy fournies et dellivrées ausd. mariniers ; ordonnance du XX* de novembre, cy v"c xx'.
« A Thomas Lrcat, Estienne Virot [?] et Jehan Gruel, la somme de deux escus à eulx ordonnée, pour avoir esté au Crotoy pour servir a la distribution des vivres envoies pour led. secours ; ordonnance du vingt et ung"14 (unième) jour de novembre , cy """
. A Robert Lardenois, plombier, pour balles à harquebuses et mousquets par luy fournies pour aller aud. secours de Rue, la somme de cinquante sols; mandement du neufviesme décembre, cy !*•■
« A Raoul de Vauchelles, Guillaume du Bourgner et aultres boullengcrs de lad. ville, la somme de cent sept escus trente-six sols à eulx ordonnée, pour cent quatre-vingt-seize douzaines de pains du poids de quatre livres ung quarteron, au pris de vingt-
d'autres troupes (la compagnie du capitaine Ducrocq sans doute, voyez la délibération du XVIII novembre). Mais ce n'est pas tout; la ville achète de la poudre, des mèches, des balles « à harquebuses et à mousquets, ■ pour les soldats 5 elle met en réquisition, payée, tous les gribanniers et toutes les gribannes alors dans le port, pour occuper, par ces lourds et pacifiques bateaux tranformés en machines de guerre, les gués de Blan-
six sols la douzaine, et dix-sept septiers de farine, au pris de ung escu ung tiers le septier, le tout par eulx livré pour la nourriture des soldats envoies aud. secours tant de Rue que Sainct- Wallery; ordonnance du neufviesme dud. mois de décembre, cy cvnc,c xxxvi*.
a A Pierre Corbillon. la somme de huict escus vingt sols, pour la nourriture de quelques gendarmes logés en sa maison, lesquels estoient venus pour le secours de lad. ville de Rue; ordonnance du vingt-trois11" de décembre, cy . . , vin"0 xx*.
« A Jacques de Grebemaisnil, lioste du Grand-Hercule, la somme de sept escus vingt sols, pour despence faicte en son logis par le sieur de la Chaulsée et autres gens d'armes venus pour ledict secours de Rue ; ordonnance du 23 décembre , cy vn"° xx'.
« A Jehan Delf, hosle du Cerf, la somme de neuf escus dix sols à luy deube pour despence faicte en sa maison par aulcuns gens d'armes dud. sieur d'Aumalle venus pour le secours de Rue; ordonnance du 8 janvier, cy ixeK x*.
« A Jehan de Broutelles, maistre du Géant (de l'hôtel du Géant, situé dans la rue Saint-Gilles), la somme de vingt et ung escus trente sols, pour despence faicte en son logis par le sieur de Durauville (l) et aultres gens d'armes arrivés en lad. ville pour le secours de Rue; ordonnance du 8 janv., cy. xxi"c xxx*.
« A la vefve de Simon Lequieu, maistre de l'Escu d'Azur, la somme de deux escus trente sols, pour despenec faicte en sa
(l) Je lis ainsi. Ces noms soûl peut-être estropiés dans les registres île lu Tille.
quetaque, bloquer ainsi Rue à distance et séparer cette place des autres troupes royales venant du Viraeu ; elle fait transporter, par les gribannes, les soldats dirigés sur Rue; elle charge les gribannes elles-mêmes de mariniers armés pour les défendre et les embosser déterminément à Blanquetaque, en ligne de forteresses , contre les corps ennemis en marche peut-être au soutien de MM. de Humières et de Rubempré; ses agents
maison par trois gens d'armes arrivés pour le secours de Rue ; ordonnance du 12 janvier, cy n"c xxx\
« A Anthoine Dehault, maistre de l'Escu de Brabant, la somme de dix-huict escus, pour desprnce faicte en sa maison par aulcuns gens d'armes dnd. sieur d'Aumalle, venus en lad. ville pour le secours de Rue; ordonnance du 16 janvier, cy. . . . xvmCK.
« A Nicolas Le Prebtre [?], hoste de Sainct-Anthoine, la somme de ung escu deux tiers, pour despence d'aucuns gens d'armes du sieur de C;iveron [?J, venus aud. secours de Rue; ordonnance du 13 janvier, cy. . V" H'.
« Aud. Boutart, la somme de quatre escus dix sols, pour la nourriture d'aucuns gens d'armes dud. de Caveron, venus pour le secours de Bue; ordonnance du H janvier, cy. . mf" x\
« A Chnrles Le Roy, hoste de la Fleur de Lys, la somme de dix escus trente sols, pour despence faicte en sa maison par aulcuns gens d'armes dudict sieur d'Aumalle, venus aud. secours de Rue ; ordonnance du 20 janvier, cy x"c xxx\
« A Nicolas de Saveuzes, hoste du Bois de Vincennes, la somme de huict escus deux tiers, pour avoir logé et nourry des gens d'armes venus pour le secours de Rue; ordonnance du litiictiesme jour de février, cy vine,c n'.
« A Josse le Vieil, hoste de la Teste de Bœuf, la somme de deux escus trente sols, pour despence et logement d'aucuns soldats estans venus pour le secours de Bue; ordonnance du quatorziesme dud. mois de février, cy n"c xxx'. »
Nous retrouverons et mentionnerons encore quelques autres dépenses pour le secours porté à Bue, mais dépenses confondues dans les comptes avec celles d'un autre secours envoyé à S.iint- Valery.
suivront jusqu'au Crotoy les vivres qui, de là, gagne ront plus facilement le corps de secours envoyé vers Rue; elle s'endettera envers les boulangers de la ville pour nourrir ce corps, envers les hôteliers même pour < quelques gens d'armes venus pour le secours, • etc.
Que s'était-il passé cependant à Rue? Nous devons, dans l'insuffisance de nos registres, recourir à Waignart et à Formentin. « André de Bourbon Rubempré (l), devenu royaliste depuis qu'il avoit été fait prisonnier à Gournay, entra dans le Ponthieu à la tête de douze cents fantassins et de cinq cents chevaux, avec lesquels il surprit la ville de Rue qu'il pétarda, tandis qu'une partie de ses soldats escaladoit les murailles. La garnison ligueuse fut faite prisonnière de guerre ; le pillage fut défendu aux soldats-, le maieur fut changé et les habitants en furent quittes pour quelque argent, moyen nant quoi ils prêtèrent serment de fidélité à Henri IV. » — Formentin, en s'exprimant ainsi, a résumé et confondu la prise de la ville et la reddition de la citadelle. Le récit de Waignart est plus conforme aux faits suc cessifs prouvés par nos délibérations et par nos comptes. Le lieutenant Grebault, nous apprend il, « tint environ douze heures la citadelle, espérant avoir secours, mais il fut contraint de se rendre avec quelques soldats eî, peu de temps après, renvoyé sans rançon. »
Les douze heures de résistance de Grebault permirent-elles à l'expédition d'Abbeville de se mettre en route, d'arriver au moins à Blanquetaque? Le registre de nos comptes ne nous permet pas d'en douter, [voyez
(l) Wiiignat, dans son récit, met plus particulièrement en avont Charles de Humières; Formentin nomme plutôt Rubempré.
tous les extraits produits plus haut); peut-être aussi la résistance de Grebault fut-elle quelque peu plus longue que ne l'indique Waignart (1).
Quoi qu'il en soit, le secours n'avait pu débloquer le lieutenant de M. de Bellenglise (i). Nous retrouverons, au mois de mars, un véritable siège de Rue, dirigé par le duc de Parme.
Grebault, rendu à la liberté, ou parla générosité du vainqueur on en vertu des articles de la capitulation ou par la difficulté pour la nouvelle garnison de Rue de nourrir des prisonniers ou plutôt par un cartel d'échange, — la raison n'est pas donnée, — se retira à Abbeville où, suivant Formentin, des commandements lui furent confiés (3).
Ses propos, en arrivant, quelques accusations portées par lui avaient ému la ville. 11 avait soutenu à N. de Sacquespée, écuyer de M. Thés*, l'avoir reconnu (parmi les attaquants) à !a prise de la ville de Rue. Sacquespée
(I) Que penser cependant de la retraite de M. de Bellenglise près de la ferme Saint-Nicolas ? Etait-il parti plus tard? Avait-il été abusé, par un faux bruit?
('2) L'Echevinage d'Amiens écrivit au duc de Mayenne pour lui dénoncer le danger des villes de la basse Somme. Amiens craignit même alors pour Abbeville. — Dom Grenier, 14e paquet, article 8, p. 321.
(3) « Quelques jours après,-- date vague qui me fait rejeter ce fait en note, — Rubempré mil ses partis en campagne pour exiger dc's contributions Le capitaine Grebault, commandant • les cent mousquetaires d'Abbeville et d'un détachement de la garnison de cette place, le battit près de Saint-Riquier. Il j eut .linsi plusieurs rencontres entre les partis royalistes et ligueurs, qui eurent des succès tantôt favorables, tantôt désavantageux, mais sans qu'il y eut rien de décisif. » — Formentin.
fut arrêté et conduit au château de Ponthieu « pour lui être faict et parfaict son procès. » 11 se justifia; on l'élargit, mais après quelques jours de prison. Des conversations, que Grebault prétendait avoir saisies pendant sa captivité à Rue, compromettaient les gouverneurs d'Abbeville et du Crotoy. Juste ou non, l'accusation eut des conséquences plus graves pour M. de Hucqueville et notre château, ainsi que nous le verrons plus loin. En attendant, avançons prudemment entre les affirmations sans dates de Formentin, en prenant, le plus que nous pouvons, le secrétaire de notre Echevinage pour guide.
Nous rencontrons d'abord une nouvelle prestation de serment. Ce n'est pas la première fois, quand le danger augmente, que la ville cherche à resserrer, en prenant Dieu à témoin, le lien qui unit les défenseurs de l'Union. Voit-elle instinctivement, dans l'engagement renouvelé, un moyen de relever les volontés, de forcer les consciences, d'enchaîner les résolutions timides, de l'aire violence aux opinions tièdes ou ennemies, de ne laisser d'autre issue aux retours indépendants que le parjure et la trahison?
Le « lundy vingt-cinquiesmejour de novembre, au son des cloches, » assemblée où se trouve M. de Hucqueville.
On décide que le serment de l'Union « sera réitéré, et qu'à ceste lin. assemblée généralle sera faicte à demain pour ad viser les moiens de l'exécution- »
On décide encore que « l'on arrestera et se saisira des politiques et suspects et qu'on les tiendra prisonniers, mesme qu'il sera proceddé par saisie du bien et revenu de ceulx quy tiennent le party contraire, pour estre emploies au bien de la cause et forliffication de la ville.
«Queled. sieur de Seigneureville, duquel les enfans sont allés en la ville de Rue , avecq ceulx du party contraire, sera retenu prisonnier, » etc. (1).
Ce mois de novembre, qui a vu la prise de Rue, ne finira pas sans que de nouvelles inquiétudes viennent du côté de Saint-Valéry, mais le sujet vaut un nouveau chapitre.
Intrigues de M. de Rubempré. — Les troupes du roi de Navarre autour des villes de la Basse-Somme. — Siège de Sainl-Valery. — Secours envoyés d'Abbeville à la garnison — Arrivée du duc d'Aumale à Abbeville. — Le régiment de Llieure s'enferme dans Saint-Valéry.— Lettres de Henri IV.— Le roi presse les opérations du siège. — Avantages pour lui de la possession de Sainl-Valery.— Précautions prises à Abbeville.— Taxes nouvelles.
— Ordonnances qui constituent en quelque sorte Abbeville en état de siège.
— Secours à toutes les places fortes. — Suite du siège de Saint-Valéry — Capitulation. — Le roi nomme au commandement de la place le sieur Douymes — Choix des compagnies qui composeront la garnison. — Projets d'impôts à percevoir sur la navigation. — Le duc d'Aumale se dispose à reprendre la ville. — Sa courtoisie envers TEchevinage. — Combat heureux pour les soldats de la Ligue à Feuquières. — Une cornette des reitres offerte à saint Georges.— Projet du duc d'Aumale sur le château d'Abbeville.
Une fois maître de Rue, Rubembré, suivant le récit de Formentin, médita de réduire sous l'autorité du roi, par la ruse, par des intelligences avec les gouverneurs,
(1) Le lundi 2 décembre, on décide, en conséquence de la délibération général le du vingt cinquiesme novembre dernier, «jue les administateurs de la fabrique de Snincl-WIfran seront priés, et néantmoings contraincls en cas de rcft'us , de l'aire prest à la ville des deniers qu'ils ont des tenus à lad. fabricque, et que, pour seurelté d'iceulx deniers, à quelque somme qu'ils puissent monter, leur en sera passé contrat par-devant notlaires de leur rendre cy-apres, et, à cest effect, sera obligé tout le revenu tant ordinaire que extraordinaire de la ville.
les villes et les châteaux d'Abbeville et du Crotoy (i). Les indications que l'on pourrait tirer de ce récit seraient qu'à Hubempré appartient l'appel du duc de Nevers en Ponthieu et qu'il l'attira surtout pour achever ce que ses intrigues avaient commencé du côté d'Abbeville et du Crotoy (2). A cela rien d'impossible; cependant, bien que nos registres indiquent légèrement un investissement du Crotoy, nous voyons le duc de Nevers
(1) Dès le 21 novembre, l'Eehevinage d'Amiens, jugeant Abbcville en danger après la prise de Rue , écrivait au duc de
Mayenne : < les troupes dn roi de Navarre tirent vers
Abbeville, et sommes certainement advertis que la vile d'Abbeville est en fort mauvais eslat, et que si dans huitaine vous n'y donnez quelque ordre, il en arrivera perte totale, » etc. — La Ligue à Ainiens, par M. A. Dubois, p. 76.
(2) « Rubcmpré, homme habile et intrigant, médita de réduire Abbeville et le Crotoy sous l'obéissance d'Henry IV. Le baron du Pont Saint-Pierre, gouverneur du Crotoy, et le seigneur d'Hucqueville sou tils, capitaine du château d'Abbeville, écoutèrent ses propositions. Le maieur du Crotoy, gagné par Rubempré, était l'entremetteur de l'intelligence. Le roi, averti par Rubempré, envoya le duc de Nevers à la tête d'un petit camp volant. Pour favoriser l'entreprise , ce duc vint camper a Airaines, au Pont-de-Remy et vers le Crotoy, s'approchant de temps en temps d'Abbeville. Sur l'avis de son approcbe, le duc il'Aumale envoya ordre au maieur d'Abbeville, le 12 novembre (1), d'abattre les maisons qui étoient entre les portes Saint-Gilles et du Bois, ce qui fut exécuté. » — Formentin. — Je lis dans des extraits de M. Traullé: « Le duc d Aumale, qui avait déclaré protéger les villages de Picardie, l'ail abattre les liaisons entre la porte du Dois et le moulin dn Coc, à la portée du canon •>
(1; 11 j a grande chance pour une erreur ici. C'est le 12 décembre, ainsi que nous le verrons plus loin, que le duc d'Aumale proposa à TEchevinage même, où il se rendit, ces mesures adoptées par l'Eehevinage eu séance municipale.
agir bien plus vigoureusement sur la rive gauche de la Somme que sur la rive droite (i). Dans ces circonstances, suivant Formenlin, le maieur du Crotoy aurait été l'agent de Rubempré , son intermédiaire en ses rapports secrets avec le gouverneur du Crotoy. Nous reproduirons plus loin cette part des assertions de Formentin, en rappelant le petit drame, la mise en scène de l'arrestation de M. de Hucqueville et de la démolition du château qui, depuis longtemps, portait ombrage à l'orgueil communal d'Abbeville. En attendant, renfer mons-nous dans les faits précis.