CHAPITRE III
On procéda le premier août aux élections mu- Année ^589. nicipales. D'après Tusage , Georges Leboucher, maire seulement depuis deux ans, avait encore une année d'exercice. Mais en but à la malveillance des meneurs, aux soupçons de la multitude, et se sentant d*ailleurs aussi incapable de comprimer la faction h Beauvais que de la faire triompher, il voulut sortir de charge.
Pour lui succéder, tout désignait Nicolas Godin aux suffrages du peuple. L'un des premiers et des plus ardens fauteurs de la Ligue à Beauvais , il y avait déjà donné des gages éclalans de son zèle. Cependant , élu à une immense majorité, il ne parut pas à THôtel-de-Ville, Sommé trois fois de comparaître à la Commune, il ne s'y rendit pas et fut condamné à deux cents livres d'amende. Com-
1589. ment expliquer ce refus? Etait-ce la tactique d'un homme qui se sent nécessaire » ou la prévision des événemens qui se préparaient et des périls où le jeterait la violence de ses passions ? La situation critique des ligueurs à Beauvais favorise cette dernière conjecture. Après avoir fait révolter la ville contre le roi, levé des troupes, dirigé des expéditions, ils voyaient les armées royales partout victorieuses , portées à quarante mille hommes par un secours venu de Suisse , et assiégeant Paris dont la prise paraissait inévitable.
La reddition de Pontoise, la dévastation du plat pays, la ruine du commerce, l'hostilité des villes et des châteaux voisins, telle était la situation au moment où Ton proposait à Godiu de prendre le premier rôle dans la cité. Mais à l'heure du péril, le pouvoir revient de droit aux hommes de cœur ; en outre , les docteurs y dit un historien du pays (i) , lui démontrèrent qu'il devait accepter la mairie. On mit en jeu sa vanité , son honneur, ses passions religieuses et politiques. On fit parler le conseil général de la Sainte-Union, Des caresses de grand seigneur furent mises en œuvre, et il n y fut pas indifférent. On invoqua le souvenir
(Ij Simon,
L\ LIGUE A BEALVAIS. 67
du cardinal de Gnise qu'il avait connu (i). II dut ^589. cëder à tant d'efforts réunis, et le 2 août il fut proclamé maire. Une singulière et signi6cative innovation signala son entrée en charge. Dans un pareil moment , il n'était pas facile de trouver les officiers annuels (2) qui devaient compléter le corps de ville. Pour déterminer leur acceptation , le conseil , de son autorité privée et san^ la participation des notables , qui presque tous avaient déjà quitté la ville , décida que ces officiers seraient perpétuels,
Godin , marié et déjà père de deux enfans, avait alors trente-neuf ans. On sait qu'il était marchand, et Ton suppose qu'il faisait le commerce des vins, dont Beau vais était alors un grand entrepôt (3). // était d'une famille , dit Simon , où il y avait des gentilshommes et des artisans ; il tenait donc à tout dans la ville.
(i) Godin était receveur de Tabbaye de Saint-Denis. Par obligation passée au Châtelet à Paris, Nicolas Godin, marchand à Beauvais, livre à l'abbaye de Saint-Denis, pour M. le cardinal de Guise, pour treize mille trois cent vingt-six livres de vin en ^586 et ^587. (Simon,)
(2) Ces officiers étaient le lieutenant du maire, juge de police municipale , Vavocai, le procureur, le greffier et le maître des forteresses, (Simon.)
m Un annaliste du pays dit qu'il était drapier.
4589. Par une étrange coïncidence, le jour même de rdedion deGodin, Jacques Clément assassinait le roi à Saint -Cloud; et le lendemain, 2 août, lorsqu'il acceptait la pe'rilleuse charge de la mairie, Henri III venait de rendre les derniers soupirs.
Voici la lettre qu'e'crivit Henri III à M. Duplessis-Mornay (i) le jour même son assassinat :
« Escript au camp de Saint-Cloud^ » le premier jour d'aoust^589.
« Monsieur Duplessis, après que mes ennemis » ont employé tous les artifices les plus dignes de » leur fe'lonnie et desloyaute', pour parvenir au f* but de leur trahison , voyant que Dieu , par sa » grâce , comme protecteur des rois et juste ven- » geur de l'infidélité', prenait le soin du rétablis- » sèment de mon autorité à leur confusion, ils » ont pensé n'y avoir plus de salut pour eux que » par ma mort, et qu'il fallait mettre à exécution » le desseing de la conspiration qu'ils en avaient
(4) Philippe de Mornay, seigneur du Plessîs-Morly, cet ami de Henri IV, qui dévint le chef des Calvinistes en France, avait été destiné à l'Eglise par son oncle Bertin de Mornay, doyen de Beau vais, qu'il perdit à l'âge de six ans. (Journal de lEs-^ Jeile. — Notes. J
» déjà prise de longue main et n*espargner, pour ^5S9k^ » ce faire aucun acte, pour barbare qu'il peust » estre ; et sachant bien le zèle que je porte à ma » religion catholique, apostolique et romaine, » l'accès et audience libre que je baillais à toute » sorte de religieux et gens d'Eglise qui voulaient » parler à moy, sous ce manteau , violant les lois i> divines et humaines, et la foy qui doit estre en » rhabit d'un ecclésiastique ; ce matin un jeune » Jacobin amené par mon procureur général, » pour me bailler (ce disait-il) des lettres du sieur j> de Harlay, premier président en ma cour de » parlement, mon très-bon et très -fidèle servi- » teur, détenu pour cestc occasion prisonnier à » Paris , et me dire quelque chose de sa part , a » esté introduit dans ma chambre par mon com- ;» mandement; et lorsque j'estois encore seul, et » n'y ayant personne que le sieur de Bellegarde , » premier gentilhomme de ma chambre, et mon ï> dict procureur général , après m'avoir présenté » lesdictes lettres fausses , et feignant avoir à me » dire quelque chose de secret, j'ay fait retirer » les deux dessus dits ; et lors ce malheureux m'a » baillé un coup de couteau , pensant bien me » tuer; mais Dieu qui a le soin des siens, et qui » n'a voulu permettre que, sous la révérence que
4589. » je porte h ceux qui se disent voués à son service,
» son très-humble serviteur perdist la vie, me
» Ta conservée par sa grâce et empesché son dam-
» nable desseing , faisant glisser le couteau , de
» façon que ce ne sera rien , s'il lui plaist, et que
» dans peu de jours il me donnera et ma santé
y> première et la victoire de mes ennemis. Dont
y> je vous ai bien voulu advcrtir, tant pour vous
» faire cognoistre la méchanceté de mes dicts en-
» nemis, que pour vous assurer de Tespérance
» de ma brefve guérison, Dieu merci, afin que
y» les artifices et le bruit qu ils font courir de ma
» mort ne vous abusent et ne vous mettent en la
j> peine que recevraient mes bons serviteurs d*uB
» si étrange mal-heur advenu à leur roy : priant
» sur ce le Créateur qu'il vous ait, monsieur du
» Plessis , en sa saincte garde.
» Henrt.
Potier, n « P. S. Je vous prie d'advertîr promptement x> les gentilshommes et villes voisines de ce que » dessus, afin que les bruits que font courir mes » ennemis ne portent aucun préjudice à mon » service (i). »
i\)Letires inédites du Roi de Navarre, par M. Berger de Xi vrey.
LA UGUE A BEAUVAIS. 71
Le roi nioarut le 2 août, à quatre heures du ^589^. matin. Toute la jouroëe du i^' on l'avait cru sauvé; mais les médecins reconnurent dans la nuit la lésion de rintestin iléon.
Voici , d'après le Journal manuscrit de Loisel , les propres termes du Billet transmis par les Seize aux prédicateurs de Paris chargés de publier ce grand événement :
tf i"" Justifier le fait du Jacobin , pour ce que c'est un pareil fait que celui de Judith tant recommandé dans les saintes écritures ;
» 2^* Crier contre ceux qui disent qu'il faut recevoir le roi de Navarre 9 pour ce qu'il ne peut usurper le royaume, étant excommunié;
» y Exhorter le magistrat de faire publier contre tous ceux qui soutiendront le roi de Navarre, qu'ils sont atteints du crime d'hérésie» et comme tels procédé contre eux(i). »
Il faut bien le dire , la nouvelle de cette mort fut accueillie à Beauvais avec des transports de joie , comme une délivrance et comme l'expiation des assassinats de Blois. Dans leur fanatisme , les agens de la rébellion osèrent présenter ce crime comme une action inspirée. L'effigie du meurtrier
{\) Manusc. de Loisel, cite par le Père Malnhourg^ dans y Histoire de la Ligue,
72 LA UGUE A BEAUVAIS.
4589. était exposée aux hommages publics. On voyait dans toutes les mains le panégyrique de Jacques Clément, et la doctrine du tyrannicide était hautement prêchée(i). Une procession générale solennîsa cet événement. S'il faut eu croire la chronique locale , une religieuse de Saint-Paul aurait en révélation surnaturelle de Tassassinat du roi , et elle l'aurait annoncé. En lisantles Mémoires du temps on voit comment ce crime avait été machiné, et que la prétendue hallucination de la religieuse de Saint-Paul pourrait bien n'avoir été qu'un pressentiment fort explicable.
Entré en charge avec la réputation d'un homme de tête et d'action , Godin la justifia bientôt. Le guet de jour et de nuit se fit avec un surcroît de vigilance. Le service des portes et des remparts, les rondes de nuit eurent lieu comme dans une ville de guerre. Un sieur de Fouquerolles venait de surprendre Gerberoy en pétardant une porte ; par crainte de pareilles tentatives, on rompit à Beauvais le pont de la chaussée de Saint-
(4) Discours de l'étrange et subite mort de Henri de Valois •par la permission divine, advenue par un religieux de l'ordre des Jacobins. L'auteur de ce Discoui^ était le Père Bourgoin, supérieur des Jacobins. (Journal de l'EstoileJ
A Beauvais, le peuple avait surnommé Henri de Valois Henri'le- Dévalé.
LA UGUE A BEAUVAIS. 73
Quentin, et les portes, qui notaient pas indis- ^589. pensables, furent terrassées. Un sieu« des Haulmes avait amené dans la ville un détachement d*argoulets (i); par les soins du maire, cette troupe se recruta et fut portée au complet. Le sieur de Hodenq fils était à l'armée du roi ; son père , pour faire bonne contenance , ose se montrer à Beauvais ; Godin le fait immédiatement incarcérer. Le seigneur de Boufflers, grand bailli d'épée, se fiant sur ses récens exploits et sur d'anciens services rendus par sa famille à la ville, s*aventure dans la cité , imprudence qui faillit lui coûter la vie.
Les environs de Beauvais étaient surtout infestés par deux chefs qui lui fermaient toute communication ; c'étaient le marquis de Bonnivet à Breteuil , et un sieur de la Hergerie, qui de Moutreuilsur-Brêche, désolait les environs. Godin courut au plus proche, et le 5 août la cavalerie de Beauvais attaquait la Hergerie. Ce chef, qui se défendit vaillamment , fut fait prisonnier à la suite d'un combat corps à corps avec le sieur de Francastel , enseigne de la ville.
Cependant le répit qu'avait laissée aux Beauvaisins la mort de Henri UI, devait être de courte durée.
Henri IV, reconnu roi par une partie de son ar-
(^) Carabins, cavalerie légère. ]
74 LA LIGUE A BEALVAIS.
4589. mée, s'acheminait vers Compiègne escortant les restes de soi^^ prédécesseur , et s'ëtait emparé , chemin faisant, de Clermont et de Creil (i). La position de la ville était vraiment craeilc ; à Test de Beauvais, tout le pays tenait pour le roi; à l'ouest, Gisors, Gournay, Neufchâtel et Gcrberoy avaient des garnisons royales; au nord, les communications avec Amiens étaient interceptées par le marquis de Bonnivet, maître de Breteuil, et par un capitaine Alexis, posté à Conti, d'où il faisait des courses continuelles; au midi, Pontoise, riIe-Adam, Beaumont, Méru, Mouy tenaient la ville séparée de Paris. En outre , la cité ligueuse se trouvait de toutes parts étroitement pressée dans un réseau de châteaux (2) hostiles à sa cause , et d'où s'élançaient des bandes pillardes qui la tenaient complètement bloquée.
Nicolas Godin faisait bonne garde et ferme contenance. Dans cette circonstance critique, il fit preuve de celle vigilance politique qui ne se démentit jamais et lui valut d'être cité dans la Satyre Mcnîppée.
(4) Le château de Mello fut une des stations du rai.
(2) C'étaient surtout les châteaux de La Neuville-en-Hez , d'Ons-en-Bray, Silly, Château-Rouge, Mello, Thérines, Saint- Just-Beiléglise, Lilz, Bulles ^ Hannaches, Grosserve.
Entre autres captures, la police deGodin se saisit ^589. d'un messager venant du camp ennemi et se rendant à Dieppe , porteur de lettres importantes qui furent de suite envoyées à Paris.
Sa surveillance était incessante , et à force de voir partout des trahisons , il était arrivé à les rendre presque impossibles. Partageant les soupçons de son chef, la moitié de la ville épiait l'autre moitié. La joie, la tristesse , le silence même étaient interprétés. Chacun prenait ses conjectures pour des preuves , le possible pour le réel 9 et chaque jour le maire était assailli de délations dictées par la peur, Tiguorance ou la malignité. Sans doute , Godin se donna tous les torts qu'entraîne une excessive méfiance. Dans la situation violente où se trouvait la ville, c'est un écueil qu'il était difficile d'éviter ; mais il serait injuste de méconnaître le service que rendit à la ville et à la cause qu'il défendait , cette continuelle tension de tous les esprits.
Godin allait du reste avoir à faire preuve de toute son énergie , car un danger plus pressant devait bientôt menacer la ville. Henri IV, après avoir déposé le corps du roi défunt dans l'abbaye de Saint- Corneille de Coropiègne, se trouvait le 19 août avec son armée, à trois lieues de Beau-
76 LA LIGUE A BEAllVAIS.
4589. vais, au pont de Hermès. L'alarme fut grande en ville. On peut en juger par les dispositions que prit le maire. Il fit impitoyablement raser tout ce qui pouvait , autour des remparts , gêner la défense ou servir de poste aux royalistes. On abattit pour plus de cent mille livres de maisons et d'arbres. Afin de mieux entendre l'approche de l'ennemi, deTense fut faite , pendant quinze jours, de sonner les cloches. Dans tous les bois voisins, on taillait des fascines pour les fortifications. Tout homme pouvant porter les armes , avait saisi Tarqucbuse ou la hallebarbe : aux portes de la ville, sur les murailles , à révêchë, à la tour de Craoul , on voyait les prêtres et les moines en armes. Jacobins, Capucins et Cordeliers, mêlés aux autres citoyens. Partout on fabriquait des armes et de la poudre , on coulait des balles. Une fonderie de canons était en activité sur la place Saint-Michel, et des pièces du plus gros calibre avaient été achetées à Pontoise. La contribution volontaire des habitans faisait face à ces dépenses.
Sur ces entrefaites arriva un secours de quatrevingts lances sous les ordres du marquis de Maignelay, envoyé par Mayenne , qui croyait la place assiégée. 11 est à croire que si Henri IV eût attaqué une ville aussi déterminée à se défendre, il eût
échoue, OU que du moins il eût chèrement payé sa ^589. victoire. Soit juste appréciation de ces chances» soit crainte de la longueur du siège , Henri , pressé de se rendre à rassemblée de Tours, passa outre. La tradition raconte même qu'il vint en personne reconnaître l'état de la ville (i).
Echappé à ce danger, Godin voulut employer l'exaltation du moment et en même temps débarrasser la ville d'un dangereux ennemi. La surprise de Breteuil fut résolue. Toutes les troupes de Beauvaîs, au nombre de cinq cents hommes, munies d'échelles, quittèrent la ville dans la soirée du vingt août, sous la conduite du marquis de Maignclay, ennemi et proclie parent de Bonnivet, et des sieurs de Porcheux, des Haulmes et deCarcireux. Le jeune Lafaloise, à la tête des volontaires, était de cette expédition , dont faisaient également partie les Jacobites, ligueurs de Beauvais, ainsi nommés de leur chef Jacob (2). Arrivés à Breteuil vers le milieu de la nuit, ils escaladèrent cette malheureuse ville. L'incendie vint accidentellement ajouter ses horreurs aux horreurs du pillage. C'est à peine si quelques maisons restèrent debout.
(-1) De la il était allé coucher a Méru.
(2) Simon.
78 LA LIGUE A BEALVAÎS.
4589. L'abbe de Valloîre, frère de Bonnivel, parvint à se cacher dans l'abbaye de Breteuîl et eut la vie sauve (i).
Quand Bonnivet apprit que son cousin, le mar« quis de Maîgnelay (2) , commandait Texpëdîtion , il s'ëcria qu'il était un homme mort. Il fut tué en effet à l'instant où il cherchait à se sauver dans un grenier à foin de l'abbaye (3). « Sa tête, dit le » Recueil mémorable, fut coupée et les oreilles » pour en avoir les pendans , ses doigts pour en » avoir les bagues. Sa tête fut mise dans un bissac )) par un soldat, homme cruel de la compagnie de » Haulmes; mais le marquis, le sachant, fit dé- » fense de l'apporter et fut laissée dans le bois où » Ton pensait qu'elle ait été mangée des loups. »
{\) Cet abbé s'étanl fait relever de ses vœux, fut tué quelques années après par un parti de ligueurs, aux environs d'Abbeville (Journal de l'Estoile,)
(2) Florimond de Halluin , marquis de Maignelay, gouverneur de Gournay et ensuite de La Fère pour la ligue , eut luimême une fin misérable. Il fut assassiné dans cette dernière ville par Tordre de Mayenne qui le soupçonnait de vouloir la rendre au roi. Un lieutenant des gardes de Mayenne , aidé de huit hommes déterminés, le tua au sortir de Téglise. (Journal de l'Estoile.)
(5) Henry de Bonnivet descendait, par sa grand'mère, Louise de Crèvecœur, des anciens seigneurs de Breteuil , fondateurs et bienfaiteurs de Fabbave,
Les mëmoîres du temps mentionnent la relation ^589. pompeuse faîte par la Ligue de cette expédition , et ils ajoutent que la tête du malheureux Bonnhet avait été portée par les villages pour réjouir les paysans.
A ce lamentable récit, le mot d'un vieux sage revient à la pensée : N'allez pas en .Afrique pour voir des monstres , voyagez chez un peuple en révolution!
Toutefois , il est d'impartialité de rappeler que toutes ces cruautés n'étaient que des représailles. Le marquis de Bonnivet était un des fléaux de la contrée ; levant des contributions sur les villages, qui, pour faire leurs moissons, étaient obligés d'acheter sa protection ( I ), inventant des tortures, agissant comme en pays conquis.
Il y a des remèdes qui sont de seconds maux (2) : les Beauvaisins commençaient à s'en apercevoir. Chargée de défendre la ville , la soldatesque oisive commettait mille vexations dans ses cantonnemens , abusait des occasions qui lui étaient offertes et pillait sans acception de personne. Dans leurs courses, les argoulets du capi«
(\) Voir aux Notes, n» -10.
(2) Expression de Godefroy Herraand.
80 LA LIGUE A BEALVAIS.
^589. laine des Haulmes rançonnaient amis et ennemis. Le maire fit exécuter avec vigueur le rëglemeot donné par l'Union sur la discipline des gens de guerre. Il fit emprisonner plusieurs de ces soldats de grand chemin , qui dévalisaient les royalistes en criant : Fiçe la Ligue! et les ligueurs au cri de : Fhe le Roi! La compagnie du capitaine de Porcheu ne faisait que marauder, et son chef, hardi preneur, voyant qu'il allait être casse, prévint cette humiliation en se démettant de sa charge. Il est probable que Godin porta plainte au conseil général de l'Union , car le 26 août, le duc de Mayenne rappela le marquis de Maignelay et ses soldats.
L'Hôlel-de-Villé se trouvait dans une cruelle alternative ; obligé d'entretenir des soldats pour lesquels il avait une horreur croissante et trop justifiée , ou se voyant exposé sans défense aux attaques de Lanoue qui s'avançait. Henri IV avait partagé sa petite armée en trois corps : le premier occupait la Champagne, sous les ordres du maréchal d'Aumont ; le second était en Picardie sous le commandement du duc de Longueville, ou plutôt du célèbre Lanoue ; et lui-même était parti avec sept mille hommes au-devant d'un secours que la reine Elisabeth devait lui envoyer par Dieppe 1
U UGUE A B£AUYÂIS. 81
excellente disposition qui renvoyait les Picards en ^5S9. Picardie , les Bourguignons du côté de la Bourgogne, divisait son arraëe sans la dissoudre, et perpétuait la guerre contre les villes ligueuses.
Cette position critique fut un instant adoucie par l'arrivée de trois mille Espagnols à Amiens. Le roi d'Espagne, qui avait d*abord sourdement encourage la Ligue, Tappuyait ouvertement depuis la mort de Henri III , et la secourait de troupes et d*argeut. Au dire d*un de ses afïidës, il dépensait annuellement quatre millions pour entretenir les troubles en France. Ainsi, de iSSg à iSgS, ëpoque du traité de Yervins, les subsides accordés à la Ligue par ce monarque, s'élevèrent à la somme énorme, pour le temps, de trente-six millions (i).
La ville manifesta sa joie par une procession générale et des prières de quarante heures. Quelques jours après, le général espagnol se rendit à Beauvais avec cinq cents lances lorraines et wallonnes. Le maire tint d*abord ces étrangers à distance et les cantonna à Saint-Léger et dans des villages circon voisins; mais bientôt Tapprocbe menaçante de Lanoue l'obligea à les appeler dans
(^) Lettre de dom Diego d'Ibara à Philippe II. — Pièces curieuses de l'Histoire de France, par Cimber et Danjou.
1589. le faubourg de Saint-Quentin , où ils reconnurent rhospilalité qu'on leur donna par mille insolences et des ravages sans nombre. £n6n, ils partirent, appelés par Mayenne, au siège de Gournay. Cette i^illc fut prise, et les atlrocitës des vainqueurs inspirèrent de la pitié même aux ligueurs de Beauvais.
Plusieurs prisonniers royalistes envoyés de Gournay, et confiés à la garde de Godin , furent renfermés dans rEvêché(i). Charles de Bourbon, sire de Bubenipré, l'un de ces prisonniers, mît à de rudes épreuves la vigilance du maire. Une suite nombreuse l'accompagnait; le duc de Mayenne exigeant qu'il fût gracieusement traité et avec les égards dus à sa naissance, la grand'salle de l'une des tours de l'Evêché lui avait été donnée pour prison.
Mayenne demanda en outre à Godin qu'il fût permis au captif d'aller par la ville et d'entendre la messe^ à quoi Taustcre ligueur répondit: que difficilement pourrait.' on permettre au prisonnier d'eil-
(I) Outre la justice royale, le comté, le chapitre et la ville, avaient à Beauvals chacun leurs justices et leurs prisons distinctes. Les prisons du comté étaient dans les tours de FEvêché ; celles du chapitre , dans la rue qui porte encore ce nom , près de Saint-Pierre; celles de la ville, sous le beffroi communal de Saint-Etienne.
LA LIGUE A BEALVAIS. 83
ter à la messe ^ parce que les docteurs en théologie f589. tenaient pour excommuniés tous ceux qui açaient porté les armes pour le roi de Navarre ( i ),
Du reste , le sire de Rubempré ne tarda pas à jostifier la sévérité de Godln. Las d'une prison aussi rigoureuse, il chercha bientôt à s'évader sous les habits d^un de ses pages. Reconnu et arrêté , il n'y gagna que de se voir plus étroitement resserré. Enfin, du consentement de Mayenne, la ville en fut débarrassée, et Godin le rerail entre les mains du sieur de Ponl-Saînt-Pierre , gouverneur d'Abbeville.
- Si le maire congédiait des chefs, licenciait des troupes, les nécessités du temps Tobligeaient à eu appeler d'autres.
Le 9 septembre, une nouvelle compagnie de piétons fut formée. Le seigneur de Mouy qui avait chassé de son château Falempin et sa petite garnison, reprenait l'offensive et n'exécutait que trop bien les instructions de Henri IV. Gouverneur du Beauvaisis pour le roi , il commençait dès lors " cette guerre de partisan qui fit tant souffrir la ville. Ses cavaliers venaient tirer jusque sur la porte de THôlel-Dicu. Lanoue et Longueville avaient
JjjU
(t) Délibérations de rHôlel-de-Ville.
84 LA LIGUE A fiEAUVAIS.
4S89. opcrd leur joDclion et occupaient tout le plat pays qu'ils ravageaient.
Les Mémoires de la Ligue nous ont conservé .
plusieurs lettres et pièces datées du camp royal de Beauçais. Ces pièces, il est vrai, sont apocryphes et destinées à animer les ligueurs contre le roi et ses partisans, en leur prêtant des opinions et des sentimens propres à les faire haïr. Tantôt c'est une lettre supposée de Cbâtillon à une dame de Tinteville à Langres, tantôt une missive de Henri IV au Sénat de Berne. Il y signale les gens de justice et de finances comme étant partout ses amis, les Jésuites comme ses ennemis, et il déclarç avoir des intelligences dans toutes les villes. Ces pièces controuvécs étaient lues aux prônes. Elles expliquent les méfiances qui régnaient dans la ville, et les continuelles arrestations de personnes suspectes.
Mais toutes ces misères allaient enfin cesser, on Tespérait , du moins à Beauvais. Mayenne , à la tête de cinquante mille hommes, était à la poursuite du Béarnais acculé à la mer, près de Dieppe. La reprise de Gerberoy (i) avait signalé le passage de
{\) Le duc de Mayenne remit celte place forte entre les mains du maire Godin , qui y plaça le sieur de Grocourt comme gou*
tedtic à Beauvais. Les villes de TUnion, voisines de ^589». larmée, s'empressaient de fournir à sa subsistance. Le maire de Beauvais ne fut pas des derniers à signaler son zèle pour la Ligue. Deux gentilshommes royalistes des environs , les sieurs de Gaudechart du Faycl et de Rieux , avaient dans Beauvais de grands amas de blé : Godin les confisque et en fait faire trente-six mille pains pour Tarmëe de Mayenne. 11 s'agissait d'endormir la surveillance de Lanouc qui n'aurait pas manqué de saisir les convois. Le maire fait publier une défense aux boulangers de cuire avant que les trente-six mille pains ne soient consommés. Cette ruse donna le change au camp royaliste, et Godin, malgré les travaux de la moisson , frappant une rapide réquisition de charrois, fit partir de nuit ces munitions pour Dieppe sous l'escorte de Dehaulmes, de Carcireux, et de nombreux volontaires. Ils arrivèrent à bon port, et à leur retour ils racontaient des merveilles de la magnifique armée qu'ils venaient de voir.
verneur, avec viugt-quatre soldats. (Déiïbéralïon de l'Hôtelde-Ville, du\% septembre ^589.j Le maire de Beauvais, sentant l'insuffisance de cette garnison, soUicîtait instamment le démantèlement de Gerberoy. Mais le 22 mai suivant, le sieur de Villers de Hodcnq, quoique ligueur, chassa de Gerberoy Grocoiirt et ses soldats , et se rendit maître du vidamé.
86 " LA UGUE A BEACVAÏS.
4589. I^ous iravons pas à décrire ici la bataille d'Arqués, cette suite de miraculeux combats où Vinaugura la fortune de Henri iV, et qui forcèrent à une honteuse retraite la puissante armée de Mayenne.
La consternation fut grande à Beauvais, moindre qu'à Paris toutefois, où Ion s'attendait à voir arriçer le Béarnais pieds et poings liés , et où quelques-uns des plus badauds avaient loué des fenêtres pour le voir conduire à la Bastille (i).
La déroule d'Arqués fut suivie de circonstances propres à accroître l'inquiétude de l'Union. Deux jours après la bataille, Stafford, ambassadeur d'Elisabeth , arrivait à Dieppe avec treize vaisseauis chargés de troupes, d'argent et de munitions. Le comte Devereux et cinquante gentilshommes anglais venaient offrir leurs épées à Henri IV.
Enfin y le 25 septembre survenait un autre secours de douze cents Ecossais. Le duc d'Angouléme dit qu'ils étaient conduits par un sieur d'Ovins, ancien serviteur de la France et fort vaillant homme, et il ajoute que le costume de ces montagnards parut alors très-extraordinaire. Ils nous apprêtèrent à rire à les voir vêtus et armés comme les figures de [antiquité représentées sur les
(l) Mémoires du duc d'Angoulême.] . ,
LA LIGUE A BEAUVALS. 87
vieittes tapisseries^ açec jacques de maillie et ^58âr.. casques de fer couverts de drap noir comme bon-nets de prêtres, se servant de musettes et de hautbois lorsqu'ils vont au combat.
Au commencement d'octobre, Beauvais était plus menace que jamais. Les troupes royales, maitresses de Clermont et de La Neuville , occupaient tous les châteaux et toutes les abbayes d^alentour, et s'étendaient jusqu'à Tille', Morlaine et Oroër ; elles avaient repris aux ligueurs la forteresse de Silly, brûlé les récolles à Rochy-Condé, et venaient escarmoucher avec la garnison jusque sous les murs de la ville.
L'arrivée du sieur de Brouilly, lieutenant du marquis de Maignelay, accrut un peu les forces beauvaisincs. On profita de ce renfort pour essayer de dégager la ville du côté du midi^ Une tentative infructueuse fut faite sur Méru. Le défaut d'artillerie la fit échouer.
Le i4, une expédition munie de deux pièces de canon attaqua le château do Mouy. Malheureusement, les soldats habitués à la picorée se mirent à piller le bourg; et, chargés par le sieur de Mouy, ils furent ramenés jusqu'à Parisi-Fontaine. Une expédition que fit le capitaine des Haulmcs sur le chàlcau d'Ons-cn-Bray, fut phis
4589. heureuse; il y fil prisonnier le capitaine Cossart et vingt des siens.
Les succès du Béarnais rëpandaii^nl la terreur dans les environs. Pour en arrêter le cours et aussi pour tirer parti de la position marécageuse de la ville, Godin fit rompre tous les ponts des villes et villages des environs, jusqu'au gravier de Therdonne (i). Il tenait la main ferme à ce que ni vins , ni denrées ne fussent vendus aux ennemis de la cause. Les religieux de Froidmont avaient des magasins à Beauvais; défense leur fut faite d'en enlever des vivres; attendu qiiiis réfugiaient les ennemis dans leur abbaye (a).
La conjoncture était grave : Paris investi , sans espoir de secours ; Tattaque de ses faubourgs était chaudement poussée, et Montmorency-Thoré avait ordre de rompre le pont de Sainte-Maxence pour ôler à Mayenne , alors à Amiens, le passage de la rivière et le moyen de secourir les assiégés.
Montmorency, malade à Senlis, ne put exécuter par lui-même Tordre du roi, et Mayenne, traversant l'Oise, vint avec son armée dégager Paris et changer les plans de Henri IV. Sully as-
(1) Délibérations de rHôtel-de-Ville. ^589.
(2) Idenu
U LIGUE A BEALVAIS. 89
sure que si le passage de TOise eût été coupé à vôS9. Pont-Saiote-Maxence, Paris capitulait ( i ).
Ce mouvcmnt de troupes laissa dans le pays une arrière-garde de Lorrains et de Wallons restés sous prétexte de protéger la ville, mais en réalité pour désoler ses alentours. Ils assassinaient jusqu'aux envoyés de la Ligue, sur la route d'Amiens à Paris. Chaque passage de troupes était marqué par des dévastations ; Thiver même n'arrêtait pas ces brigandages. Quelques Flamands conduisant des marchandises de prix, s'étant hasardés à venir de Paris à Bcauvais, furent pillés au bois Carreau par des soldats maraudeurs de Sentis.
Le chapitre et tous les bénéficiers ecclésiastiques, prives de leurs revenus, ne payaient qu'avec une peine extrême les cotisations auxquelles ils étaient imposés par l'Union (2). Us furent les premiers à proposer comme expédient la saisie et la vente des biens des royalistes et des politiques, et entr'autres ceux de l'évcque.
Godin , dans une assemblée tenue à l'Hôtel-de- Ville le i5 décembre, exposa les besoins de la cité
(1) SuUy. Economies royales.
(2) Le trésorier de Textraordinaire des guerres de rUuion prélevait mille écus par an sur les "revenus de la seule abbaye de Beaupré, f Simon. J
io89. et les efforts des politiques pour subvenir la religion. Il repre'senfa que révêque Fumëe s'était montre contraire à la sainte Union. Il Taccusa d'être aile' trouver Henri de Navarre à Ciermont, d'avoir accompagné le corps du feu roi à Cornpiègne, et enfin d'avoir reçu en son château de Bresles le duc de Longueville, Lanoue, d'Humières, le maréchal d'Aumont avec lesquels il avait tenu conseil. L'évêque, en conséquence, fut déclaré ennemi de l'Union. Il fut ordonné que ses biens, meubles et immeubles, seraient saisis et vendus au profit de la cause (i).
(^) Délibérations de rHôtel-de-Vilie. Octobre ^589.