CHAPITRE IV
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L'année iSgo, la plus agitée de ces temps mal- Année ^590. heureux, fut marquée du commencement à la fin par des ravages, des ruines et des désolations. Le parti ligueur à Beauvais, épousant la frénésie qui animait la commune de Paris , organisa un système de représailles et d'agression contre les châteaux et les villes royalistes des environs. Luquin et Lcbègue venaient d'obtenir du conseil général de l'Union la donation des tailles, sons la condition d'en acquitter les charges ; mais pour qu'il fût possible à la ville de percevoir l'impôt au nom de la Ligue, il fallait avant tout soustraire les campagnes aux chefs royalistes qui levaient ces tailles au nom du roi. Aussi, depuis plus d'une année , le conseil de Beauvais n'avait cessé de réclamer soit
9i LA LIGLE A BEAU VAIS.
^590. auprès du conseil gcnëral de l'Union, soit auprès du duc d*Aumale(i), la destruction des châteaux voisins qui servaient de retraite à l'ennemi.
De ces chefs, le plus entrcprisiaut, le plus dangereux pour ia ville était le seigneur de Mouy (2). Ce châtelain héréditaire de Bcauvais descendait par les femmes de Louis de Soyecourt , que ses exploits contre les Anglais et la reprise de Gerberoy avaient jadis illustré dans le pays. Son grand père avait été assassiné à Niort , par Maurevel, surnommé le Tueur du Roi. Le fils de la victime avait assailli l'assassin dans les rues de Paris , et tous deux avaient perdu la vie dans cette rencontre. Calviniste comme son père et son grand père, détestant la Ligue et les ligueurs en sectaire et en royaliste, Georges de Mouy était l'un des meilleurs odiciers de Henri IV. D'une infatigable activité (3) , maître de trois forts châteaux (4) voisins
(I) Gouverneur de Picardie pour ia Ligue.
(2)i Georges de Mouy-Vaudrey venait d'être nommé capitaine d'une compagnie d'ordonnance du roi, par lettres^patentes données à Blois le 6 février ^589 (Mémoires de la Ligue),
(5) Adrien de Boufflers j^dans ses histoires apparillées ,yanie ses qualités guerrières , et entre autres , la singulière faculté qui lui permettait de passer plusieurs nuits sans sommeil ; ]K)urvu qu'il eût dormi auparavant.
(4) Mouy, le Châleau-Yert et le Châleau^Rougè.
LA LIGU£ A BEAUYAIS. 93
de la ville, nul nVtait mieux placé pour tenir Beau- l^^vais en échec et perpétuer autour de ses murs une guerre de surprises, d'embuscades et de rapines; aussi était-ce contre son château qu'avait été dirigée, en février iSSg, la première expédition de la ville. On a vu que , quelques mois après, le sei* gneur de Mouy l'avait repris sans coup-férir sur Falcrapin , qui capitula faute de munitions.
Le duc de Mayenne céda enfin aux vœux des Beauvaisins. Toutes les compagnies de la ville , tramant après elles de rartiilerie, se joignent donc aux troupes du duc et marchent sur Mouy. Cette antique forteresse, située au haut d'un coteau, à la jonction des deux bras du Thérain qui la défendaient en l'entourant, dominait cette vallée qu'elle était jadis appelée à protéger contre les invasions normandes. Le 28 février, le château est investi et pris après une faible résistance, car le seigneur de Mouy, se voyant menacé par des forces aussi imposantes, avait quitté son château et s'était rcfugjlé dans le prieuré voisin de Bury. La tradition du pays veut qu'il y soit resté caché tant que dura l'expédition (i). Les tronpes ligueuses, maîtresses de la place , procédèrent à une œuvre
(I) Voir aux Notes ^ n® ^^.
94 U LÏGLE A BKALVAB. '
^590. de deslruction qui devait appeler sur Beauvaisde cruelles représailles. Les capitaines Boulanger et Binet mettent le feu dans les combles du château. Quatre cents travailleurs sont mandes de Beauvais par les commissaires Evrard et Lebèguc , et, sous leur direction , ils détruisent les fortifications. Le Château- Vert , forteresse voisine, appartenant au seigneur de Mouy, est également saccagé, et on y laisse forte garnison (i).
Mouy et le Château-Vert détruits ou occupés , les troupes de Beauvais se rendirent au siège de Clermont^ et contribuèrent à la reprise de cette place ainsi qu à celles des châteaux de La Neuvilleen-Hez, Lîtz et Bulles. Pendant ce temps, le sieur de Villers^Hodenq saccageait le château de Grosserve près de Grandvilliers. Ces succès, dans son voisinage, donnèrent à Beauvais un instant de réroittencc. La ville était maîtresse de Gerberoy cl de Mouy. La reprise de Gournay et celle de Clermont levaient le blocus dont elle souffrait depuis plus de six mois.
De Clermont, Mayenne s'achemina vers Ivry à la rencontre de Henri IV, qu'il joignit le 1 4 niars.
{\) C'est a celte garnison de soldats de la Ligue que fait allusion la Satyre Méntppée , lorsqu'elle parle ironiquement des religieux du Château-Vert.
Le i5, le Bëarnais écrivait au duc de Longue- Vôdo. ville, gouverneur do Picardie, ce billet tout plein de I émotion du champ de bataille :
« De Rosny, à une lieue de Mantes, » ce ^5 mars ^590.
« Mon cousin , nous avons à louer Dieu. 11 nous » a donné une belle victoire. La bataille s'est » donnée, les choses otit été en branle. Dieu en a » déterminé selon son équité. Toute l'armée en- » nemie en route, l'infanterie tant étrangère que » française perdue , les Reistrcs pour la plupart » défaits , les Bourguignons bien écartés , la cor- » nette blanche et le canon pris, la poursuite
» jusqu'aux portes de Mantes
» Henry.
* P. S. Messieurs d'Humières et de Mouy sont » arrivés à la première volée du canon (2). »
Le sieur de Marivaux, qui s'était aussi distingué dans cette bataille, écrivait de son côté à ses amis de Bcauvais, pour les engager à se rendre à Henri IV. Il leur vantait la clémence et la douceur du
{7^ Mémoires de la Ligue.
4590. roi. Une foule de villes plus fortes que Beauvaîs venaient d'ouvrir leurs portes au vainqueur d'Iviy. Il n'y a rien à craindre pour la religion, disait-il, nous sommes ici cent catholiques contre un huguenot.
Toutefois, rheurc des transactions était encore éloignée. Sans doute , par la défaite d'Ivry, la Ligue était vaincue autant qu'elle pouvait l'être sur les champs de bataille; mais derrière Tarmée en déroule, le prince huguenot allait retrouver tout un peuple conjuré contre lui , et dont ses succès devaient exalter le zèle religieux.
Le désastre d'Ivry n'eut pas d'autre effet à Beauvais. Ce fut en vain que le contre-coup de cette bataille amena la réduction de beaucoup de (Places voisines. Le maire Godin, entouré de Luquin, Lcbègue, Evrard, Darie, Boiccrvoîse, Gérard, et de quelques hommes énergiques, y exerçait une redoutable dictature. Sentant que toute discussion entraverait l'unité d'action qui seule pouvait sauver une ville en perpétuel état de siège, il supprimâtes assemblées délibérantes. L'administration, la force militaire et la justice ne se concentraient pas inutilement dans sa main. En même temps que les ennemis du dehors étaient tenus à distance, les partis se taisaient devant lui. II ne marchait qu'escorte
de gardes (i), et sa maison de ia rue Saint-Sati- 4590. veur (2) avait l'aspect militaire de Thôtel d'un gouverneur. A ce point central venaient aboutir une police active, une surveillance comme le despotisme des partis sait l'organiser, et toutes les nouvelles de Paris, d'Amiens, de Rouen et des villes de l'Union. Un mot de modération , de critique ou d*apprdhension eût alors coûté cher. C'é* tait le temps où les Seize faisaient jeter à la Seine comme fauteur d*hérétiques quiconque osait parler de paix ou d'accommodement. (3).
La Sorbonne venait de rendre un décret portant que les Français étaient tenus en conscience de s'opposer à Henri de Navarre , quand même il serait absous par le souverain pontife. Ainsi , la Ligue, dans ses fureurs , méconnaissait son propre principe et devenait plus catholique que le pape. Cette thèse était chaque jour développée au peuple par la parole ardente de Luquin. Placé sous un dais, au jubé de la cathédrale , il prêchait entouré de gardes, l'arquebuse sur l'épaule (4). Ses dis-
(\) Godefroy-Hermand. — Simon. (2) Idem, (5) Vingt personnes furent jetées à la Seine , sans forme ni figure de procès. (Journal de l'Estoile.J
(4) Les crochets de fer qui servaient de râtelier aux gardes de Luquin pour y mettre leurs arquebuses, se voyaient encore en ^675, au jubé de Saint-Pierre. {Godefroy-Hermand )
4590. cours se divisaient en deux points : le premier e'tait de doctrine , elle était alors bien légère, remarque un annaliste du pays(i); son texte de prédilection , c'c'tait qu'il n'était pas en la puissance de Dieu que le roi se convertit (2). Le second point consistait en nouvelles politiques et du Bëar^ nais, nouvelles conlrouvées pour la plupart, mais qui n'en étaient que plus avidement accueillies par la multitude. Lorsque la religion luttait contre toutes les mauvaises passions de Thumanité, elle était moins écoutée que dans ces jours de désordre où ses ministres s'associaient à la révolte. Montaigne, calme et sagace observateur de ces temps déplorables, remarque à cette occasion qu'il n'est pas d'hostilité comparable à celle qui se couvre da manteau religieux. ISotre zèlcj dit-il, ya// merveille , quand il va secondant notre pente vers la haine ^ la cruauté, l'ambition, Vaçarice, la dé' traction , la rébellion (3).
A cette époque calamiteuse, la vérité de cette
observation ne se justifiait que trop souvent; mais
- c'était surtout lapproche d'un grand danger qui
(1) Simon,
(2) Journal de l*Estoile, -— Notes.
(5) Essais de Montaigne.
portait à Textréine la peur des uns et la violence ^590 des autres.
Mantes , Gournay, Gisors et beaucoup d'autres places venaient de se rendre à Henri IV. La présence du roi dans celte dernière ville fit croire que Beauvais allait être assiège'. Dans cette crainte , Godin manda de Picardie le sieur de Gribauval , qui arriva le 23 mars avec cinq cents soldats. Ce régiment» porté bientôt à mille hommes, fut d'à* bord cantonné au faubourg de Saint-Quentin , puis dans les villages circonvoisins , quand le danger fut éloigné et que le troisième et mémorable siège de Paris eut encore une fois délivré les Beauvaisins de leurs appréhensions.
M. de Gribauval était ennemi de la maison de Crèvecœur. Le marquis de Bonnivet, fils du seigneur de ce nom , avait , l'année précédente , pillé sou château près de Corbeil , et il était décidé à user de représailles sur le château de Crèvecœur.
Les réglemens de l'Union subordonnaient les expéditions militaires à la volonté de l'hôteUde^ ville. Il est à croire que Gribauval s'assura du consentement tacite de Godin. Quoiqu'il en soit, le 20 avril , jour du vendredi-saint, à Tinsu du Conseil de ville , il sortit de Beauvais avec son régi* ment, les neuf compagnies de la ville, une pièce de canon et des échelles. Ils arrivèrent au point du
15901. j<)ur à Cl èvecœur. Le château n'était habité que par quelques femmes de service, chargées par les maîtres d y recevoir les princes et seigneurs qui passeraient. Le duc de Mayenne y avait été récemment hébergé et y avait laissé une sauve-garde; mais Gribauval n'en tint aucun compte. Il brûla la porte du château et fit main -basse sur les grandes richesses qu'il renfermait. Meubles précieux , vaisselle, bijoux, les antiques armures, les insignes des anciens sires de Crèvccœur, une foule d'objets de prix furent partagés et dispersés. Les habitans réfugiés dans l'église voulaient s'y défendre. Quelques coups de canon les en délogèrent, et on vola jusqu'au saint-ciboire. En quelques mois de séjour, ces bandes pillardes qui vivaient à discrétion dans ces pays, les ravagèrent si profondément que les terres de Crcvecœur, de Francastel et des villages voisins demeurèrent en friches pendant soixante-dix ans (i). Gribauval conduisit à Âbbeville, chez sa femme, la partie la plus précieuse du butin. Ses capitaines et ses soldats se partagèrent le reste.
Godin, si ferme dans d'autres conjonctures, ferma les yeux sur tous ces excès. Voulut-il , par cette mesure violente, inspirer la terreur aux châ-
<l) Manuscr. de M. Le Caron de Troussures.
teaux du voisinage , ou plutôt eut-il la main forcée i59(n par le besoin qu'il avait de Gribauval et de ses troupes? Pour comprendre la tolérance ou la complicité du maire de Bcauvais , il ne faut point perdre de vue quelle querelle se cachait sous les noms de Béforme et de Ligue.
Un instant réveillé par le zèle religieux , l'esprit démocratique et communal , force et substance de la Ligue , s'était exalté par to ute la France , à la vue du baronnage reprenant ses anciens erremens et courant en foule se ranger sous les bannières calvinistes. 11 était évident qu'humiliée par Louis XI et François I", la féodalité allait y chercher une revanche et ressaisir son antique puissance.
Ce sourd antagonisme qui , dès-lors , couvait dans les entrailles de la nation , se manifesta cette même année dans de terribles mémoires présentés à Mayenne par les députés des Seize ^ et tendant à faire raser tous les châteaux de t ancienne no^ blesse {i).
Ce vœu des Seize ^ qui dut n'inspirer qu'horreur et méprb à Mayenne, prince lorrain avant tout, était au contraire accueilli et hautement réalisé , comme droit légitime et devoir de conscience,
(1) Journal de iEstoile (Notes). — Palma-Cayct.
102 LA LIGUE A BEAOVAIS.
4590. par le ferme ligueur qui régnait à Beauvais. Dans sa logique révolutionnaire, peu lui importait qu'une mesure fût terrible, pourvu qu'il la crût juste, c'est* à-dire salutaire à son parti.
Quoiqu'il en soit, Texpëdition de Crèvecœur lui attira le blâme de ses contemporains, et les dévastations qui en furent la suite commencèrent à dépopulariser la Ligue dans le Beauvaisis (i). Cette exécution n'eut qu'un seul bon résultat; quelques bandits courant la campagne s 'étaient réfugiés dans le château de Crèvecœur, et le pillage rendit la liberté h plusieurs gros marchands qu'ils y retenaient prisonniers.
Les capitaines de Gribauval ne s'en tinrent pas à cette expédition ; ils saccagèrent La Bosse , d'où ils rapportèrent un immense butin. Les malheureux habitans , à demi-nus , vinrent demander justice à Beauvais. C'était un village fidèle à l'Union ; ce pillage était donc sans prétexte et sans excuse ; mais aux représentations de Godin, Gribauval répondit qu'/7 açait été volé et qu'il en ferait autant (2). Le butin fut vendu devant l'Hôtel-de- Ville , au son du tambour.
(1) Godefroy-Hermand,
(2) Recueil mémorable.
LÀ LfGUE A BEAUVAIS. ro3
Rien ne peut peindre la désolation qui régnait ^59Ck alors dans les campagnes. Une invasion , fléau passager, n*en donnerait qu'une faible idée. La France semblait avoir rétrogradé d'un siècle et demi. Ces guerres sauvages des châteaux contre les villes , des villes contre les châteaux, faisaient re* vivre l'époque désastreuse des routiers et des grandes compagnies (i). // n'y avait ni loi ^ ni justice^ ni magistrat qui fit son office (2). Un fait donne la mesure de Tétat de désorganisation où se trouvait le pays ; la magnifique moisson de cette
(4) Toutes les horreurs qui désolaient les campagnes se trouvent fortement caractérisées dans ce passage du discours que la Satyre Ménippée met dans la bouche du sieur de Rieux , châtelain de Pierrefonds , et l'un des chefs pillards des environs de Compiègne, où il fut pendu en ^594.
« Pourvu que je lève toujours les tailles et qu'on me paie » bien mes appointemens , il ne me chaut que deviendra le » pape ni sa fenmie. Cependant je courrai la vache et le ma- » nant<4ant que je pourrai, et n'y aura paysan ni marchand » autour de moi, à dix lieues à la ronde, qui ne passe par » mes mains et qui ne me paie taille ou rançon. Je sais des in- » ventions pour les faire venir à raison. Je leur donne le frontal » de cordes liées en cordelière, je les pends par les aisselles, » je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge,, je les mets aux »> fers et aux ceps, je les enferme en un four, en un coffre » percé plein d'eau , je les pends en chapon rôti , je les fouette » d'étrivières , je les sale , je les fais jeûner, je les attache » étendus dans un van. »
(2) Monlaiffne.
4S90. année ne put être recueillie et fut entièrement perdue !
A ces pillages, Gribauval ajouta ceux de Cagny (i) et d'Haucourt, châteaux de M. de Boufflers. La vieille dame de Boufflers fut mise en chemise, on lui arracha ses bagues et Ton se porta aux derniers outrages envers ses femmes. L'indiscipline était telle alors que la garnison ligueuse du château d'Ansacq, destinée à tenir en échec ceux de Clermont , dévasta le domaine qu'elle occupait et força le sieur d'Ânsacq, qui tenait pour la Ligue , à ouvrir ses portes à Henri IV.
Au milieu de ces excès, il faut reconnaître que le maire Godin n'avait pas molli devant le désordre quand il avait pu l'empêcher. Le capitaine Picard » chef d'une compagnie de la ville, avait fait aux environs de Gisors des captures sur des communes de l'Union. Le capitaine soutenait que la prise était bonne. Le maire donne quinze jêurs à Picard pour prouver son allégation par bons témoins. Ce chef menace alors de licencier ses soldats. LaisseZ'les aller, répond Godin : et moi je les suiçrai, dit Picard. — Allez , réplique le maire. Le capitaine réalisa cette menace , et Godin réor*
(I) Aujourd'hui Grillon.
ganisa de suite cette compagnie qu'il confia à Ten- 4590. seigne Maucourt (i).
La Ligue subissait alors une crise violente. Paris, étroitement bloqué par l'armée royale «commençait à souffrir de cette affreuse famine qui le décima.
C'est peut-être un spectacle unique dans l'histoire que celui d'une ville de quatre cent mille âmes j sans loi ni roi , soutenu par son seul fanatisme et s'entendant comme un seul homme pour endurer pendant plus de deux mois les horreurs de la faim (2). Il est inutile d'entrer dans le lamentable récit d'un siège qui n'est comparable , dans l'histoire ancienne et moderne, qu'à ceux de Jérusalem ou de Saragosse. Voici quelques extraits d'une lettre adressée dans ces terribles momens, par les ligueurs de Paris, aux maire et pairs de Bcauvais :
tf Messieurs, puisque c'est aux extrémités que >y la vertu des affliges d'une part et la foi des amis » de l'autre se fait paraître , c'est à nous (comme » n'êtes ignorans du mal qui nous presse et ne » doutons que ne compatissiez à nos misères) à » vous fortifier en votre résolution en vous faisant
(i) Recueil mémorable.
(2) On porte à 50^000 âmes le nombre de ceux qui moururent de faim. (Mémoires du temps.)
4590. » certains de notre resolution dernière en i'ëtat » que nous sommes réduits
» Nous savons que c*est de roidir pour ne flë- » chir devant Baal et n'obéir à l'hërëtique. Le y> feu, le glaive , la famine et toute extrémité quel- » conque , sont de trop petite énergie pour con^ » trepeser au mal qui serait d'avoir consenti à » établir Timpiété par le règne d'un hérétique » sous le joug duquel on court hasard d'hérésie; » tant de saintes prédications dont Dieu nous a n favorisés et nous favorise tous les jours auraient » peu profité en nous si nous n'étions là parve*
» nus pour ôter tous les scrupules
» que le monde pourrait suggérer aux plus in*
» firmes. avons pensé être à propos
» même alors que plus que jamais sommes pressés » de Fennerai, vous faire part du témoignage » qu'avons de Dieu pour assurer nos consciences » par le prudent avis qu'aurions eu depuis quel- » qucs mois de l'assemblée vénérable de MM. les
» théologiens de la Sorbonne de Paris car
» c'est à ce collège à juger entre lèpre et lèpre . . .
» Par vos humbles et aflectionués frères et ser-
viieurs. ^ Les Bourgeois catholiques
)) de la ville de Paris, »
Cette lettre dtait accorapagnëe du décret de la 4590« Sorbonne qui déclarait Henri de Navarre incapable comme relaps de succéder au trône, quand même il abjurerait et obtiendrait l'absolution du pape (i).
- Le cri de détresse de Paris afTamé fut entendu des Beauvaisins. Dès la fin d'avril» un convoi de vivres était parti de Beauvais , escorté par le capi^ taine Lange , zélé ligueur. L'escorte , attaquée à la hauteur de Saint*Brice par ceux d'Ecouen, se comporta vaillamment et n'éprouva qu'une perte insignifiante. Pendant les mois suivaus, Godin dirigea sur Paris de nouveaux envois de vivres , escortés par M. de Brouilly L'un de ces convois fut attaqué près de Vignery.
Des marchands de la ville faisaient alors une spéculation aussi hasardeuse que lucrative. De pauvres ouvriers partaient la nuit pour Paris , portant à dos des provisions. Dans ce trajet périlleux, une de leurs stations était le château de Pouilly, quoique le fils du châtelain servit dans l'armée du roi (2). Us traversaient des villages déserts , des campagnes sillonnées de partisans et de soldats
(I) Voir aux Netes, »® ^2.
)2) Raoul Des Friches , fils de Pierre Des Friches , conseiHer au grand Conseil.
4590. maraudeurs ; mais ceux qui parvenaient aux remparts de Paris y vendaient leurs denrées au poids de For.
L'arrivée du duc de Parme ( i ) , en faisant lever le siège de Paris, transporta de rechef le théâtre de la guerre dans le Beauvaisis. Le château de Sentis où Henri IV venait de faire conduire la jeune abbesse de Montmartre (2), devint dès-lors la fréquente résidence du roi ; dangereux voisinage pour Beauvais , qui se voyait menacé de perdre dans le pays tous les avantages conquis par la Ligue au commencement de cette année. Henri , en effet , vint de nouveau mettre le siège devant Clermont, presqu* aussitôt rendu qu'attaqué, grâce à la connivence du gouverneur, qui se sauva à Pontoise avec vingt mille livres, abandonnant aux portes de Beauvais sa troupe qui fut incorporée dans les milices de la ville. Pendant dix- sept jours Clermont fut livré au pillage.
L'adjonction de ces nouveaux soldats inspira aux Beauvaisins l'audacieuse pensée de surprendre Clermont. Sous la conduite de Brouilly et du sieur
{\) Alexandre Farnèse, duc de Parme, le plus grand général de son siècle , s'était illustré en ^ 585 par la prise d'Anvers et la réduction de la Flandre.
(2) Marie de Beauviller, de la maison de Clermont
de Saisseval, que leur bonne ëtoile allait bientôt ^590. leur donner pour chef unique, les compagnies beauTaisines tentèrent une escalade dans la nuit du 20 octobre. Cette expédition , dëjoucc par la \igilance du sieur de Beauvoir, gouverneur de Clermont pour le roi , n'aboutit qu'au pillage du faubourg Saint-Laurent, d'où les Beauvaisins ramenèrent des prisonniers et rapportèrent une enseigne sur laquelle étaient ccrits ces mots : Pro Christo et Henrico (i)*
La proximité de l'armée royale et le surcroît de méfiance qui en fut la suite , furent la principale cause de deux exécutions capitales à Beauvais. Deux couteliers, accusés d'hérésie et d'intelligence avec Henri IV, furent poursuivis et condamnés par la juridiction municipale qui, à la faveur des troubles , avait usurpé la haute justice. On leur prêta l'intention de vouloir livrer la ville au roi à l'aide de fausses clés, et sur ce soupçon ils furent sacrifiés à l'exaspération du moment (2). Ce fut le seul sang versé sous Tadministralion de Godin.
(1) Cette enseigne fut suspendue dans la cathédrale de Saint- Pierre (Simon).
(2) Voir aux Notes, la sentence de condamnation, ou, selon l'expression du temps , le ai publié h cette occasion ; Note ïi«^3.
4590. Il n^ëtait pas cruel , et tout prouve qu il aimait mieux intimider que sévir.
Va cvënement de celle époque prouve la venté de cette assertion , et montre même que le maire de Beauvais savait à propos faire fléchir son inflexibilité.
Le célèbre historien deThou, allant retrouver le Parlement royaliste à Tours » s'acheminait de Senlis à Méru, avec sa femme et tout ce qu'il avait pu sauver du pillage de La Fère. Vers le soir, à la hauteur de Puiseux, un de ses gens chargé d'éclairer la route, lui signale l'approche d'un gros de cavaliers, qu'à leurs casaques rouges on ne tarda pas à reconnaître pour un parti de Beauvaisins. Il ne pouvait être question de se défendre. La situation de M. de Thou était cruelle : abandonner une femme qui lui était chère lui semblait impossible , et dans le premier instant il voulait à toute force partager son sort; mais ses domestiques lui représentèrent que M"* de Thou ne risquait que d'être prisonnière , tandis que lui , dans un pareil temps, avait tout à craindre des ligueurs de Beauvais. Il se sauva donc sur un cheval vigoureux , et suivi de denx de ses gens les mieux mon* tés , il gagna le château de Chaumont en Yexin où commandait son ami intime le sieur de Gui*
LA UGUË A BEAUYAIS. m
try (i). Celui-ci envoya de suite réclamer M"** de ^5do. Thou à Beauvais par un troïnpette que Godin reçut fort mal. L'arrestation de la femme d'un politique avère, neveu du royaliste évêque de Chartres (2), ne pouvait être regardée que comme très-légitime par le maire de Beauvais ; aussi le trompette fut-il durement ëconduit, affront dont le gouverneur de Chaumont tâcha plus tard de faire repentir la ville. Dans cette extrémité', M. de Thou comprit qu'il fallait recourir aux grands moyens; il dépécha à Gisors où était le roi. Le maréchal de Byron écrivit de suite à Saisseval qui eut assez de crédit sur Godin pour obtenir Timmédiate libération de M'"' de Thou et de ses gens, ainsi que la restitution de ses équipages (3).
Ou sait quelle haine profonde le maire et les ligueurs de Beauvais portaient à leur inoffensif évéque, qui toutefois ne négligeait rien pour faire payer les tailles au roi. L'irritation contre lui s'était
(i) Jean de Chaumont de Oui try, frère de Chaumont-Persigny, seigneur de Bertichcrcs, qui, comme son frère, se montra dans la suite un des plus ardens ennemis de Beauvais.
(2) Nicolas de Thou, qui avait été abbé de Saint-Symphorien de Beauvais, était évoque de Chartres. Ce fut lui qui , depuis, sacra Henri IV.
(5) Mémoires pour seimr à l'Histoire des Hommes illustres dans les lettres , par le Père Nicéron,
4590. dëjà manireslëc par divers pillages de grains et de chevaux. Brouilly , qui ne songeait qu'au butin , profita de ces dispositions hostiles pour accomplir un coup hardi qu'il méditait, et dont l'éxecution fut encore si non autorisée, du moins tolérée par Godin.
Brouilly savait que le château épiscopal contenait de grandes richesses. Embelli par Villiers de l'Ile-Âdam, résidence habituelle du somptueux cardinal de Châtillon , outre des meubles précieux, il renfermait des dépôts d'argent confiés à révêque par ses amis de Paris. Pour s'en emparer, il s'agissait d'obtenir l'autorisation del'Hôtel-de-Ville. Desmasures, lieutenant de Brouilly, invite le maire , les pairs et quelques chanoines influens à un dîner, où cette expédition devait être proposée. Godin ne put s'y trouver; il traitait ce jour là un oflicier de Mayenne de passage à Beauvais , et Luquin dînait avec eux. Le complot fut donc arrêté entre Desmasures , Lebègue et le chanoine de Vinci , certains d'ailleurs de n'être pas désapprouvés par les coryphées du Conseil, qui voyaient avec effroi la résidence de Tévêque si rapprochée de l'armée royale.
Desmasures fait déguiser en femmes de campagne quelques-uns des coupe-jarrets qu il commandait, et le jeudi 29 novembre , à la chute du
jour, celle baude s'ëlance sur le ponl-levis qui ve- ^390. naîl d'être abaissé. Aussîtôl Desmasures, embusqué derrière les arbres de l'avenue avec le reste de sa troupe, se jette dans rintérieur ducbâtcau, massacre un sieur d'Arquin qui veut résister, et court à Tappartement de l'évêque. Celui-ci cherche à se défendre en excommuniant les assaillans qui se moquent de ses menaces et l'accablent d'où* trages. Us lui arrachent sa croix et son anneau pastoral. Desmasures, joignant la bouffonnerie aux violences, se coiffe de sa mitre et contrefait />- {^éque (i).
Le château fut pillé de fond en comble , au nom de la ville , mais non à son profit, car le butin fut partagé entre les chefs , et les soldats eurent pour leur part le pillage du bourg. Pendant cinq jours , la route fut couverte de charriots transportant à Beauvais l'argent , le mobilier et les approvisionnemens du palais épiscopal. Une garnison fut laissée dans le château, et le malheureux évéque , après cinq jours d'outrages , d'opprobres et de transes, obtint à grand'peine d'être mené prisonnier à Noyon , ou son procès devait s'instruire. ^
Mais si, dans ce chaos social, la loi civile pou-
(\) Godefroif'Bennand.
114 LA LIGUE A BEAUYAIS.
J590. vait lUrc impunément violée , il u en était pas ainsi des lois ecclésiastiques. L'Eglise faisait res* pecter ses prérogatives , et les ligueurs de Beauvais ne tardèrent pas à sentir qu'ils avaient été Irop loin.
Luquin, considérant le siège comme vacant, avait «nvoyé de jeunes diacres du diocèse à Amiens pour les faire ordonner; mais Tévêque de cette ville s y refusa, Nicolas Fumée n'étant ni mort ni dépossédé. Luquin dénonça au Conseil général ce prélat comme traître à la Sainte-Union. Au nom du Chapitre , il écrivit au légat et lui fit écrire par ia commune pour que Ton hâtât le procès de Nicolas Fumée. Mais il en reçut cette réponse sévère :
c< La personne de Taccusé est privilégiée et im« » médiatement soumise au saint-siège et non à » d'autres... J'en référerai à sa sainteté, et f exé- » cuterai ce qui sera de justice, ainsi qu'il me sera » commandé de Rome , pourvoyant par ce moyen » à la justice pour votre intérêt particulier et corn- » mun , et à la dignité ecclésiastique à ce qu'elle » soit traitée et jugée par ses supérieurs légitimes, » et non foulée aux pieds des inférieurs et de ceux » qui sont principalement obligés de l'honorer et
U LIGUE A BEAUVAÎS. 115
» révérer. Je vous exhorte donc à mode'rer votre ^590.
» zèle sans plus lourdement
» faillir, pour ne point multiplier sur vous les » censures ecclésiastiques (i). y^
Saîsseval, en galant homme, n'avait pris au^ cune part à cette honteuse expédition , et , mieux inspiré , pendant que Bresles était au pillage , il s'emparait du chc^teau de La Neuville-en-Hez et en ramenait à Beau vais plusieurs prisonniers de marque (2).
(\) Histoire du Diocèse de Beauvais, par Tabbé Delettre.
(2) MM. de Grémévilkrs, de Choqueuse, de Laclergerie, de iaplaoe et autres.