‹ La Ligue à Beauvais: précédé d'une introduction: [1535-1585]Chapitre 14 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La nouvelle de rexaltation de Grégoire XIV par- Aunee 459tv vintàBeauvaisau commencement de Tannée iSg i. Elle ranima toutes les espérances des ligueurs. Oa x savait que le nouveau pape, ne sujet de l'Espagne, était entièrement dévoué à la Sainte-Union qui croyait avoir à se plaindre de la tiédeur et de l'avarice de Sixte-Quint (i). On répétait à Beauvaîs, comme dans toutes les villes liguées, qu'une armée pontificale allait passer les monts et que Grégoire XIV avait promis d'ouvrir à la bonne cause les trésors du château Saint-Ânge (2).

(1) Aubry, curé de Saint-André-des-Arts , annonçait ainsi la« mort de Sixte-Quint : « Mes frères , Dieu vous a délivrés d'un » méchant pape et politique. S'il eût vécu plus long-temps , on » eût été bien étonné d'ouïr prêcher à Paris contre le pape, et » il Feût fallu faire. » Journal de VEstoUe.

(2) Recueil Mémorable,

^591. Dans une procession propitiatoire faite à cette occasion , les Bcanvaisins virent promener par les rues la châsse de saint Lucien , ce qui n'avait jamais eu lieu. Les Jacobins raccompagnaient, ne portant qu'une aube pour tout vêtement , malgré la rigueur du froid.

Beauvais ëtait alors serré de près par l'infatigable Lanoue, le premier homme de son temps pour la guerre de partisan et de stratagèmes. Il semblait se multiplier pour harceler la ville. On te voyait tantôt à Bresles, tantôt à Mcllo , à Ully- Saint-Georges , à Merleraont. Il pouvait à chaque instant tenter un coup de main. On craignait surtout une escalade de nuit qu'une forte gelée favorisait. Mais il avait dans Godin un vigilant adversaire qui prévint le danger en faisant briser les glaces des fossés. Toute la ville était sur pied nuit et jour : // n'y açait créneau où il n'y eut un homme ^ dit le Recueil Mémorable ; en dehors des murailles , des sentinelles perdues , échelonnées de toutes paris , surveillaient les mouvemens de l'ennemi. Des torches de paille , jetées du haut des remparts ^ répandaient de loin en loin une vive lumière. Sur chaque place stationnaient des batail* Ions de milice bourgeoise prêts à marcher.

Lanoue, perdant l'espoir de surprendre une

LA LIGUÉ A BEAUVAIS. ttg

viilc si bien gardée, alla tenter fortune sur Gour- ^591. nay qu'il espérait prendre à coups iT échelles; mais le sieur de Lafaloise, averti par Godîn, le reçut avec du canon et garda sa place.

Quelques jours après, une fausse alarme renouvela à Beauvais ces scènes de tumulte. Elles se succédaient alors sans interruption, car Lanoue n'était pas plutôt éloigné que le seigneur de Mouy recommençait ses attaques.

Le 19 janvier, îl était avec deux cents chevaux aux environs de Tillé. Ses coureurs venaient insulter les gardes des barrières. Le sieur de Brouîly, à la tête de h cavalerie , fit une reconnaissance jusqu'au fond de Tilloy. Il avait placé l'infanterie de la ville en embuscade dans les vignes du Mont- Capron et cherchait à attirer l'ennemi de ce côté; mais celui-ci se donnait garde d'en approcher. Partageant sa troupe en deux escadrons, Mouy of« irait le combat dans la plaine de Tillé; Brouilly ne pouvait risquer sa cavalerie, d'ailleurs inférieure en nombre, contre de vieilles troupes victorieuses à Ivry. Pour faire croire à une sortie , Godin fit avancer tous les tambours de la ville battant charge. Les assaillans n'en tinrent aucun compte. On disait dans la ville que si deux fauconneaux eussent été conduits dans les vignes ^ ils

^59i. auraient fait bel échec à Tenuemi dont les ràogs étaient très-serrés, et qui se tenait à portée d'arquebuse (i).

La présence du seigneur de Mouy à Bresles était une continuelle menace pour la ville. Il pillait les convois , rançonnait les marchands , captur rait les paysans qui venaient au marché. Aussi le maire profita-l-il du passage à Beauvais du régiment lorrain de Louis de Beauveau y seigneur de Tremblecour, pour intimider la garnison de Bresles par une démonstration de siège. Le 6 mars, il mit sur pied toutes les compagnies de la ville et lit sommer le château de Bresles de se rendre. La garnison répondit fièrement qu'elle ne capitulerait que devant le canon. On blâma de rechef Godin de n'avoir pas employé ce moyen qui aurait fait prendre le château. Mais outre que le maire se méfiait avec raison de l'inexpérience de ses artilleurs, il est très - probable qu'attachant la plus grande importance à la conservation de ses canons, il hésitait à les exposer dans une sortie.

Le 29 mars, Mouy vint de nouveau insulter la garnison jusqu'aux portes de la ville ; il criait : « Sortez , canaille. » Le gros de sa troupe était

(I) Recueil mémorable. .

embusqué à la croix de Moutiy (i); on lui tira ^^91. deux coups de canon qui ne Tatteignirent pas.

La ville savait que la garnison de Nesle, sortie par suite d'une composition avec le duc de Mayenne , courait le pays et avait dessein de s'emparer du château de Mouchy. Godin prit les devans et Gt partir toutes les compagnies pour défendre ce château. Les soldats de Nesie, se voyant prévenus, se jetèrent dans l'église et s'y barricadèrent. Ils s'y défendirent contre les Beauvaisius avec une telle opiniâtreté qu'on fut obligé de mettre le feu à l'église. Pendant cette exécution , Brouiliy, avec la cavalerie, tenait la campagne pour empêcher que Mouy ne vînt au secours des gens de Nesle. Lorsque ceux-ci se furent rendus à discrétion , Brouilly se contenta de diriger sur Beauvais sept chefs prisonniers , cinquante chevaux , quantité d'armes et une cornette qui fut suspendue dans la cathédrale. Il laissa le reste de la troupe en liberté. Cette conduite de Brouilly fut fortement blâmée à Beauvais. Il avait fait avec Mouy la convention, assez en usage en ce temps, de se rendre réciproquement leurs prisonniers et de ne garder que les armes et les chevaux. Un Ja-

(I) Près Marissel. . - . .,.

122 LA LiGUE A BEAliVAIS.

^59^. cobin, qui prêchait le carême à la cathédrale, s'éleva avec force contre ces arrangemens qu'il taxait de trahison. Ils eurent dans cette occasion les plus tristes conséquences; car les gens de Nesie s'étant ralliés au seigneur de Mouy, celui-ci retourna avec eux à Moucby, et mit le village à feu et à sang pour le punir d'avoir demandé du secours à ceux de Beauvais. Lorsque ' Brouilly rentra en ville avec ses troupes , le maire lui reprocha en face ses ' traités occultes avec l'ennemi. Brouilly s'emporta en injures et en menaces ; mais Godin qui , sous l'habit d'un marchand, cachait la fierté dun général d'armée {\)^ le prit plus haut que lui et le força à se démettre de sa charge.

La conduite du maire était bien différente de celle de Brouilly. Loin de transiger avec l'ennemi, Godin , dans son zèle , méconnaissait par fois les lois de la guerre et ne reculait devant rien quand il s'agissait de servir la Sainte-Union. Le sieur de Piueil , prisonnier sur parole du gouverneur de Péronne , était revenu dans son château pour y chercher sa rançon. Godin le fit incarcérer. Il fut réclamé par le jeune de Lafaloise, son proche parent. Godin fut inexorable. Lafaloisc s'emporta,

(I) Godefroij'Hermand.

LA LIGUE A BEALVAIS. 123

et sans la considëration qu'il portait à son père 4594. qui venait de sauver Gournay, le maire l'eût fait emprisonner.

Une autrefois, le sieur Blancmenil, bâtard d'Elbeuf , était venu réclamer à Beauvais , au nom du duc d'Âumalc (i) , les re?enus des abbayes de Saint-Lucien et de Saint-Germer que la ville s'était appropriés. Le receveur Ives Foy refusa de les lui remettre. Blancménil voulut le tuer au sortir de Saint-Pierre. Godiu envoya des gardes à son hôtel t fit emprisonner deux de ses hommes, et lui commanda de sortir à Tinstant de la ville.

Enfin, dans une affaire qui touchait de bien près à la sûreté de Beauvais , le maire fil preuve d'autant de prévoyance que de fermeté. Depuis le 22 mai iSga, le sieur de Yillers-Hodenc se maintenait dans Gerberoy, dont il s'était emparé malgré la ville ; il y faisait la guerre pour son propre compte, et surtout levait sur les villages du vidamé les tailles (2) au détriment de Beauvais. Une violente altercation eut lieu à ce sujet devant le duc de Mayenne, entre Godin et Villers-Hodenc, car ces seigneurs ici ne veulent être bradés des habi-

(1) Gouverneur de Picardie pour la Ligue.

(2) Le vidamé de Gerberoy avait dans sa censive ^20 villages^

^àM' tans des villes, dit le Recueil mémorable. Godiir, aussi fier que son antagoniste et fort de son droit, insistait énergiquementpour le dëmantellement de Gerberoy ; il représentait que cette forteresse avait de tout temps appartenu au plus fort (i) ; que, pour s'y maintenir sérieusement , il faudrait y entretenir une garnison considérable et ruineuse pour la ville déjà obérée par la solde de ses mortespayes (2). Villers-Hodenc répondait qu'on ne détruit pas une pareille forteresse quand on en est le maître, et que si la ville n'était pas en état de la garder, il s'en chargerait, lui, et en rendrait bon compte à rUnion. Le vieux maréchal de Biron termina la querelle, et justifia les prévisions de Godin ens'emparant quelques jours après de Gerberoy, dont il nomma gouverneur le seigneur de Mouy, ce redoutable ennemi des Beauvaisins. Celui-ci appela à son aide la noblesse voisine , répara ces murailles qu'autrefois ses ancêtres (3) avaient reconquises, et fit de Gerberoy une place redoutable.

(1 ) Voir aux Notes , n° ^ 4.

(2) Compagnies à demeure à la solde de la ville.

(5) Louis de Soyecourt , seigneur de Mouy, qui avait repris Gerberoy sur les Anglais, en ^449, avait marié sa fille unique à Philibert de Vaudrey. En souvenir de ses exploits, les Vau» drey de Mouy avaient pris pour cri de guerre : Sthjecourl,

De son côte , la ville augmentait de jour en jour ^o9\. SCS fortifications. Outre les ennemis qu'elle avait à ses portes , par sa position elle était vouée à de continuelles alarmes de siège. Après deux mois de résistance, Chartres s'était rendu , et les Beauvaisins pouvaient croire qu'ils ne tarderaient pas à être attaqués. Un instant le séjour de Henri lY à Gerberoy vint justifier ces appréhensions, et l'on crut que la ville allait être investie. Dans cette crainte, Godin faisait travailler avec la plus grande ardeur aux remparts : on exhaussait les murailles, on fortifiait le Délai {i)^ afin d'y tenir bon jusqu'au bout {2). Mais comme le faubourg de Saint- Quentin n^était défendu que par un petit fossé et une muraille crénelée dont Henri IV se serait facilement rendu maître, ainsi que de Tabbaye et de la tour de Craoul, le maire, qui ne reculait devant aucune mesure pour sauver la ville , avait donné Tordre de brûler ce faubourg aussitôt que l'ennemi se présenterait. Aux premières démonstrations on avait fait entrer en ville d'amples provisions de blé et de vin ; et d'ailleurs , les ravages de Biron, dans le pays de Bray, faisaient affluera Beau-

(^) Aujourd'hui la grande rue Saint-Quentin.

{2) Recueil mémorable.

4591. vais les populations, emportant tout ce qui était transportablc , et poussant devant elles leurs troupeaux.

Comme de coutume, les alarmes du dehors aug* mentaient les méfiances à Tintërieur. Cette fois elles étaient peut-être mieux fondées que par le passe'. Il y avait alors à Paris scission entre les ligueurs sur la direction à suivre. La mort du cardinal de Bourbon, les succès de Henri IV, la probabilité de sa conversion, commençaient à rendre quelque courage aux honnêtes gens. A Beauvais, relu Boilean et son fils furent soupçonnés d'intelligence avec les royalistes : on accusait le fils d'avoir été à Merleraonl et d y avoir communiqué avec Lanoue et Marivaux. Quoique allié du maire, Boileau fils (i) fut emprisonné et le père gardé à vue dans sa maison. Le curé de Saint- Gilles fut également soupçonné d'avoir voulu livrer aux troupes du roi une grille de son égHsc qui donnait sur le rempart. On emprisonna un marguillier que l'on supposait dans la confidence du complot. La fuite du curé confirma les rumeurs qui le dénonçaient. D'autres suspects furent encore arrêtés , entre autres Dom Martin , religieux de

(\) Boileau flis avait épousé une so^nr de Godin.

SaintJ^ucien, et lavocat Nicolas Auxcousie^ux, ^î>9i. sous rinculpatiou de royalisme , mais en realité parce qu'ils étaieut riches.

Un autre symptôme signala le réveil des politiques à Beau vais. Malgré la terreur qui donnait une apparence d'unanimité aux opinions de la ville, une protestation, anonyme il est vrai, vint témoigner des secrets dissentjmens qu'elle renfermait. Aux portes de l'église Saint-Sauveur furent affichés pendant la nuit des placards pleins d'injures (i) et de menaces contre Luquin et Godin. Ce dernier répondit selon son caractère par un acfe de vigueur. Il cassa le capitaine Carcireux , brave officier qui avait donné de terribles gages à

(i) Godin avait été receveur de Tabbaye de Saint-Denis. Le Recueil mémorable dit que, le 22 juillet ^b9\, Godin impétra du sieur de Mayenne , alors à Beauvais, de prendre 4,000 livres sur les tailles, pour se remplacer de pareille somme à lui due par le feu cardinal de Guise, à cause de la recette des deniers de l'abbaye,

A cette occasion , le Recueil mémorable remarque que les affaires publiques ne lui faisaient pas oublier ses affaires particulières. Quoique ligueur, le drapier de Saint-Quentin , ruiné par la guerre, détestait Godin, parce que celui-ci, ainsi qu'on le verra plus loin, avait ordonné Tincendie du faubourg par mesure de sûreté. Cette dernière observation est du savant chanoine Etienne de Nully, qui proteste avec force et raison contre toute insinuation dont la probité de Godin pourrait être Tobjet.

^59^. la cause, mais qui avait dëplu pour avoir imite les chefs militaires dans les mënagemens qu'ils observaient entre eux. Le sieur de Carcireux était d'ailleurs entache d*un crime irrémissible aux yeux du conseil , il avait montré de la pitié et témoigné quelque respecta Tévéque Fumée, lors de son arrestation.

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