‹ La Ligue à Beauvais: précédé d'une introduction: [1535-1585]Chapitre 15 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

^«ôi»

Amiens était presque la seule ville avec laquelle innée ^59^. B^auvais entretint encore quelques relations de commerce. C'était en outre de cette place que Beauvais recevait les munitions de guerre provenant des pays bas espagnols, et destinées à ravitailler les villes de l'Union.

Le 4 juin» vingt-deux charrettes de sel se rendaient à Amiens. Dans ces malheureux temps, un pareil convoi ne pouvait se risquer sur les routes qu'accompagné d'une grosse escorte. Il était donc précédé et suivi des compagnies de pied de la ville. Déjà les Beauvaisins avaient dépassé Luchy (i), lorsque, dans les bois qui avoisînent ce village , à un détour du chemin , une nuée de cavaliers aux

(4) Recueil mémorable, — A cette époque la route de Beauvais k Amiens passait par Luchy et Francastel.

rô9\. casaques rouges et blanches , fond sur Tavautgarde, culbute les premières voitures et jette le désordre dans les rangs assez mal gardes de l'escorte.

Au même instant , au cri bien connu de Soyecawiy Soyecourty une autre troupe s'ëlance des bois et charge Farrièregarde. Quoique prises à riraprovîste, les compagnies de pied firent une résistance désespérée mais inutile, car Tcmbuscade du seigneur de Mouy, composée de soldats aguerris et bien commandés, eut un plein succès (i). Quelques heures après les portes de Beauvais s'ouvraient pour recueillir les débris mutilés de l'escorte. Tous ces malheureux soldats et conducteurs étaient couverts de blessures , et leur rentrée en ville fut un douloureux spectacle (2). On n'enten^ dait que sanglots et qu'imprécations. De suite le maire fit partir Desmasures à la tête de la cavalerie. On courut à Laversines pour couper la retraite à Mouy et l'empêcher de rentrer à Bresles. Mais

(1) « 11 y a sur le chemin de Beauvais, entre le hameau de » Rougemaison et Luchy, un champ nommé le Camp dolent, » auquel se rattache le souvenir de massacres dont on ne pré- » cise ni Tépoque ni les victimes. » (M, Graves, — Précis Statistique du canton de Crèvecœur.J

(2) Délibérations de rflôteWe-Ville.

soit impëritie y soit infériorité du nombre, Des- ^o9^ masures fut fait prisonnier avec cinq ou six des siens.

L'aspect de Beauvais était alors celui d'une ville de guerre. Indépendamment de sa garnison permanente , ce n'était chaque jour que passages de troupes lorraines, wallonnes, espagnoles et françaises se rendant de Cambrai , d'Amiens , ou de Paris à Rouen et à Noyon, alors assiégés par l'armée royale. Ces soldats rivalisaient entre eux d'indiscipline, d'insolence et d'avidité. Le faubourg Saint- Quentin, leur cantonnement accoutumé, avait la plus grande part dans ces vexations. Les Lorrains de Tremblecour se signalaient surtout parmi ces maraudeurs. Us mirent presque à nu, pendant leur séjour à Saint-Quentin, le bois de Brûlet; ils vendaient jusqu'aux poutres des maisons qu^ils démolissaient. Aux plaintes des habitans, Godin, plus gouverneur que maire , répondait que c'étaient les suites de la guerre , que des lansquenets ri étaient pas des saints et que la ville açait besoin d'eux (i). Pour apaiser les murmures, il se rendait quelquefois à Saint-Quentin , et faisait publier à son de trompe de sévères ordonnances contre les pil-

(4) Recueil mémorable.

459^. lards. D'accord avec lui, les officiers lorrains venaient aussi gourmander les soldats, l'épée au poing et la menace à la bouche, mais tout cela n'était que pour la forme et n'arrêtait pas le mal. Aussi , malgré les craintes du siège, ce fut un grand soulagement (i) pour les habitans que de voir partir tous ces soudrilles pour débloquer Rouen (2).

Les villes de l'Union commençaient à sentir la faiblesse du lien qui les unissait. Ce môme esprit communal , dont l'unanimité avait fait la force de la Ligue à ses débuts , renfermait le germe de sa dissolution. Tout puissant en effet pour faire révolter la cité et pour la défendre il était totalement dépourvu d'exécution rapide , de vues d'ensemble, d'unité d'action , en un mot. C'était là un vice originel qui donnait beau jeu à un adversaire aussi actif que le Béarnais.

Cette cause de ruine fut d'abord sentie par la ville de Reims, chef-lieu du gouvernement des Guise et foncièrement ligueuse. Le 28 juillet, elle écrivait en ces termes aux maire et pairs de Beauvais : << Usant de la commodité de ce porteur , ^) nous l'avons chargé de ce mot pour avec vous

{\) Le Recueil mémorable dit que ce fut un beau déblai. -(2) Voir aux Notes n« ^5.

LA LIGUE A BEALVAIS. ISST

» nous plaindre de nos misères communes aux^ ^50^« » quelles il semble que nous soyons tellement en- » durcis qu'encore que nous l^çachions le remède » qui y est requis , ncMQS négligeons de rappliquer, » Chacun reconnaît que ce remède dépend de la » conférence des yilles qui se disent unies, et ne it le sont que de nom. On a déjà fait cinq ou six » convocations d'états qui toutes sont tournées

» en fumée ; nous ne savons qui en est la cause

» Nous désirerions et de fait vous supplions et » conjurons par l'affection que vous devez et por- » tez au bien de cette sainte cause de nous en- » voyer vos députés : ils trouveront ici ceux d'Ab- » beville et autres »

Beauvais s'empressa de faire droit à ces justes plaintes. Les élections furent faites à la hâte, et deux jours après, Luquin , député par le clergé, et Lebègue par la ville , s'acheminaient vers Reims sous l'escorte du duc du Mayenne.

Quelques jours après, Tévasion du jeune duc de Guise du château de Tours vînt relever l'esprit de la Ligue de son abattement. Ce grand nom de Guise allait donner un but précis aux efforts de la Sainte- Union ; les ligueurs le pensaient du moins. Henri IV en jugea tout autrement. Le même courrier lui apporta la nouvelle de la mort de son fidèle Lanoue>

^59^. tue en Bretagne (i) , où il faisait tête au duc de Mercœur, et celle de TeVasion de Guise, i» Cest, » ditil, un grand chevalier de moins et un embar-. » ras de plus pour la Liguât »

La délivrance du jeune duc fut accueillie à Beauvais par un Te Deum et des transports de joie , que la prise de Noyon par Henri IV vînt bientôt troubler. Le roi , pressé d'aller avec sa cavalerie au-devant des troupes allemandes que lui amenait le vicomte de Turenne , cantonna son infanterie en Picardie. Dix-sept mille hommes d'élite venaient accroître les chances déjà si favorables du Béarnais.

Pendant ce temps, la petite guerre se continuait autour de Beauvais, plus acharnée que jamais. Les royalistes de Neufchâtel s'emparent de Marseille. De son côté, la garnison de Beauvais, réunie à celle de Pontoise, prend TIsle-Adam que Henri IV possédait depuis cinq mois, et qui ne resta pas longtemps entre les mains des ligueurs. La bande de Mouy surprend lé château de Frocourt , tue le fils du receveur et fait prisonniers les plus riches laboureurs. Le secours de Beauvais arriva trop tard. Les compagnies de la ville furent plus heu-

• (^) Au siège de Laraballe (Journal de l'EstoUe],

LA LIGUE A BEACVAIS, Î35

reuses à l'attaque du château d'Ully, dont s'empara ^o9f. le capitaine Picard réconcilié avec Godin. Le riche village de Savignies , défendu par sa position et par le courage de ses habitans j résista aux attaques réitérées du gouverneur de Gerberoy.

Les excursions dont Beauvais était le centre , n'avaient pas seulement pour but des agressions , des représailles ou l'escorte des convois, elles étaient encore motivées par le besoin de lever les tailles dans les villages de l'élection. Les paysans, ruinés par la guerre des deux partis, ne pouvaient la plupart du temps les acquitter en argent , et , dans ce cas , la ville faisait saisir leurs bestiaux. Au retour d'une expédition semblable à Angy et à Bury, les compagnies de la ville, ramenant quantité de bétail, furent chargées le 24 août par Mouy. Elles tinrent ferme et ramenèrent leur butin après un combat acharné.

L'heureux état des affaires du roi mettait les Seize en fureur. Ces hommes de sang et de rapine voyaient avec effroi la décadence des forces de Mayenne, les dispositions du prince lorrain à transiger avec Henri IV et le retour de l'ordre. Eblouis par les promesses des légats vendus à l'Espagne , ils résolurent de livrer Paris à Philippe II et négocièrent secrètement dans ce but. Le prési-

^594. dent Brisson rompit ce complot en le dévoilant à Mayenne (i). De ce moment, sa mort fut jurëe.

On sait quel affreux spectacle la place de Grève offrit au peuple de Paris le 20 novembre, et la vengeance exemplaire que tira bientôt le duc de Mayenne de l'assassinat des magistrats par les Seize. A la nouvelle de Thorrible événement , il accourt de Soissons, chasse Bussy-Leclerc de la Bastille , fait mettre les quartiers sous les armes , et, aux applaudissemcns universels, fait pendre dans une salle basse du Louvre quatre des plus fanatiques ligueurs. L'arrestation ou la fuite de vingt autres accablèrent le parti espagnol , auquel le Parlement porta le coup de la mort en défendant les assemblées secrètes. C'était retirer à la Ligue sa force et son venin.

Pendant que ces choses se passaient à Paris , les états de Reims, poussés par le fougueux légat

(\) Le Manuscrit de Sainte- Geneviève révèle cette cause peu connue de l'assassinat du président Brisson et des autres magistrats.

Dans une des assemblées qui précédèrent et Paris Tacte de vengeance des Seize contre le Parlement , Pelletier, curé de Saint-Jacques, voyant qu'on ne voulait rien résoudre, prit la parole et dit : Messieurs , c'est assez connivé ; il ne faut pas jamais espérer avoir justice ni raison de la cour deParlement ; cest trop endurer, il faut jouer des couteaux.-^ Palma-CayeU Année ^Sî^i.

Landriano , adoptaient les résolutions les plus ex- 4591. trémes, et il y a lieu de croire que les débats orageux de cette assemblée avaient eu une sinistre influence sur les déterminations sanguinaires des Seize. A Reims comme à Paris , la terreur était proclamée l'unique moyen de salut. En vain Mayenne représentait-il l'inefficacité des excommunications et des moyens violens en présence des succès de Henri, Landriano et les exaltés répondaient qu'un coup de vigueur, réchauffant les tièdes, rétablirait les affaires de l'Union. Leur avis prévalut, et les mesures les plus désespérées furent résolues. Un monitoire fut lancé , qui menaçait d'excommunication quiconque ne déserterait pas à l'instant le parti de l'hérétique.

Cependant Godin résolut de frapper un coup décisif contre l'ennemi de la ville le plus voisin et le plus acharné. Le 24 octobre , les ganiisons de Péronne, Monldidier et Roye, réunies à Beauvais , partirent sous les ordres de Saisseval , «t avec toutes les troupes de la ville , pour attaquer le château de Bresles. Cette fois, de grosses pièces de canon les accompagnaient, mais il n'y avait pas un seul artilleur qui sût son métier (i). Une

(I) Recueil mémorable.

459^. pièce, tirée trois fois, se renversa et fut à grand'peine remise sur son affût (i). C'en fut assez^ toutefois pour faire capituler la garnison. Saisseval se hâta de la laisser sortir avec les honneurs de la guerre, et avec d'autant plus de raison que le sieur de Môuy rassemblait les forces des garnisons et des châteaux voisins pour venir au secours de Bresles. La crainte de scvoir enlever leurs grosses pièces d'artillerie rendit les Beau vaisins très- accommodans.

Quatre jours après, Bresles ëtait repris par Beauvoir, à Taide des troupes royales qu'il était allé chercher à Clermont.

Les mécontens, dont le nombre grossissait à Beau vais , firent un crime à Godin de n'avoir pas immédiatement démantelé le château ; mais comme le maire ne manquait ni de haine contre Tévéque, ni de mauvais vouloir contre le château, ni d'énergie pour exécuter ce qui était faisable dans l'intérêt de la ville , il faut conclure de son abstention qu'en présence de l'armée royale , et ayant en tête un ennemi aussi vigilant que le seigneur de Mouy, les Beauvaisins n'avaient aucune chance de réussir dans cette entreprise.

(I) Recueil mémorable.

Pendant ce temps, Nicolas Funiëe, secondant 4591. les efforts de Tarchevêque de Bourges et des ëvéques du Mans et d* Angers , travaillait à Mantes à la conversion de Henri IV. Depuis l'année précédente, le chancelier de Cheverny avait obtenu que le service divin, suivant le rite catholique, fût célébré au quartier du monarque. Incontinent, dit-il, nous reçûmes la musique de la chapelle royale , dont M. l'arcJieçéque de Bourges prit la charge, pour à la suite de la cour dire tous les jours la messe du roi et faire des prières continuelles pour sa conçersion et sa conservation {\). Déjà, lors de la prise de Noyon, le roi avait favorablement reçu Tévéque de Beauvais. Depuis, il l'avait revu à son camp près de Rouen (2), ainsi qu'à Mantes, et toujours l'accueillant avec bonté : Laissez-le approcher, disait Henri, c*est un bon prêtre; plût à Dieu qu'ils fussent tous ainsi Toutefois , aux exhortations de l'évéque , touchant son abjuration, il avait répondu que c'était une grande araire! Faire prédominer la raison d^Etat sur les passions de secte, accoutumer les Huguenots à l'idée de son abjuration , les amener même à désirer ce

(1) Mémoires de Cheverny.

(2) A Darnelal.

459^. grand acte, comme le seul moyen de faire roi de France le chef de leur parti, tel était le problème que se posait Henri lY et la vëritablc raison qui fit traîner la guerre en longueur à Thomme le plus actif et au prince le mieux servi de ce temps. Ainsi s'expliquent ces licenciemens successifs de troupes, la mollesse de sa première attaque sur Paris , son inaction après la bataille d'Ivry, et sa longanimité pendant le second siège de la capitale. Le président Jeanin , la plus forte iête de la Ligue, avait dès le début donné à Mayenne un conseil d'une profonde sagesse , celui de sommer Henri de Navarre d'exécuter immédiatement ses promesses de se faire catholique (i), en offrant de le reconnaître à ce prix. Mayenne ne comprit pas la portée d'un tel avis, la fausse position dans laquelle Henri se serait alors trouvé vis-à-vis des catholiques de son parti, s'il refusait, et le légitime et national appui qui en fût résulté pour la Ligue. Quelques mois après la mort de Henri III, tout

(4) Voir, dans tous les Mémoires du temps, la scène remarquable qui se passa à Saint-Cloud, près du lit de mort de Henri III. Il y eut là, de la part des seigneurs catholiques, un moment d'hésitation que Henri IV fit cesser en s'engageant positivement k se faire instruire et à abjurer dans les six mois. {Journal de l'Estoile. — Esprit de la Ligue. — Mémoires de la Ligue. — Mémoires du duc d*A ngoulèmc.)

^tait pour Henri lY ; il ne lui manquait que le ^59^. temps de se faire catholique , et Mayenne le lui donna.

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