CHAPITRE VII
L'année iS^^i commença sous les plus sombres Année ^592. auspices. Luquin, fidèle au terrible mandat qu'il rapportait de Reims , marqua son retour à Beauvaîs par une recrudescence de terreur. Ses premières mesures eurent un caractère de persécution ecclésiastique. Le conseil d'Union n'ignorait pas les efforts que faisait l'évéque Fumée pour convertir le roi , et la fureur de la faction se tournait contre tous ceux qui, de près ou de loin, pouvaient être considérés comme attachés au prélat.
Dans une assemblée convoquée à cet effet à l'Hôtel'de-Ville, Luquin n'eut pas de peine à obtenir de l'exaspération des uns et de la frayeur des autres la déchéance et la proscription de tout ecclé-
^592. siaslique promu par Tévêque depuis son départ de Beauvais. Il fit en outre décider qu'un comité de recherches serait organisé avec mission de poursuivre les neutres, les faux catholiques et les suspects de connivence. Enfin , il fit prendre au Conseil une terrible détermination, celle de mettre à mort les chefs royalistes prisonniers de guerre qui encombraient les prisons de TËvêché.
Si Luquin était Tâme de la Ligue à Beauvais , Godin en était la tête et le bras. Il est donc évi* dent que , dans cette grave conjoncture, ces deux hommes marchèrent d'accord. Pour atténuer , sinon pour excuser les torts du maire , il faut se placer à son point de vue, entrer dans sa situation, pour un instant se mettre de la Ligue. Godin était de ces hommes qui ne mesurent pas leur dévouement aux bons ou aux mauvais succès de la cause qu'ils ont embrassée. Sa foi , ses sentimens et ses préjugés l'avaient fait ligueur, et il avait conservé intact l'enthousiasme des premiers jours qu'il avait rapporté de Paris. Maire d'une ville sans cesse menacée de l'ennemi , où les Huguenots étaient en horreur, faut-il s'étonner s*il accéda aux violentes mesures qu'un docteur de Sorbonnc lui rapportait des états de Reims comme la pensée du Sàint- Siége et Texpression du vœu général ?
Un grand nombre de gentilshommes (i) était 4592. réfugié à Beauvais. Quoique ligueurs , ils étaient vus de mauvais ioeii par les zélés de la ville qui les traitaient de batteurs de pavé. Leur nombre et leur inaction parurent suspects , et Godin leur donna trois jours pour se rendre à l'armée catholique. Ils partirent au nombre de cent chevaux.
Par suite des décisions qui venaient d'être prises, le maire révoqua de son autorité privée tous les titulaires ecclésiastiques institués par Tévêque; il les fit remplacer par des prêtres dévoués à Mayenne et nommés par lui.
En même temps que Luquin, du haut des chaires, recommandait la dénonciation comme un devoir sacré, le maire faisait publier à son de trompe son terrible arrêté sur la délation. Etait considéré comme traître à TUnion quiconque ayant connaissance de propos, confidences ou démarches contraires à la cause, n^en informerait pas le Conseil. L'amitié, les liens de famille, avaient disparu aux yeux des impitoyables chefs de la cité.
Depuis la sinistre détermination qu'avait prise le Conseil, tous les gens de bien tremblaient dans
(\) C'étaient MM. de Tourly, de TEpine, de Montagny, de Provinlieux , d'Avelon , du May, les frères Monstrelet, de Roiivroy, de Goincourt,et beaucoup d'autres. (lieciieH mémorable. J
4t>92. la ville pour les malheureux prisonniers de rEvé* cbé. On sentait que le maire, entraîne par sa position, écoutant de pernicieux conseils, allait enisanglanter la cause qu'il défendait ; et avant que l'impuissante autorité de Mayenne eût eu le temps d'intervenir, on était menacé d'irréparables malheurs.
Le seigneur de Mouy, averti à temps du sort qui menaçait les officiers royalistes , prit le seul parti qui , dans cette circonstance pouvait les sauver, en adressant à l'Hôtel-de- Ville de Beauvais la lettre suivante :
« Le roi a sçu qu'en votre conseil de ville vous » avez résolu de faire mourir en vos prisons les » sieurs de Grémévilliers, La Clergerie, La Place, » Cossart et autres, ses serviteurs que tenez pri- » sonniers de guerre, pour les avoir pris au siège M du château de La Neuvîlle-en-Hez. Cela peut » tirer à conséquence non seulement pour ceux » qui portent les armes en votre parti, mais aussi » pour tous ceux qui vous favorisent , spéciale- » ment pour les marchands de votre ville , qui » pourraient être appréhendés : comme étant plus » près votre voisin, j'ai eu charge de vous avertir » atin que le roi et ses serviteurs ne soient point
U LIGIJE A BEAI VAIS. 147
» blâmes de cruauté; car rotrc exemple sera suivi 4^92. » par tous les lieux de son obéissance , si quel- » que accident arrive à aucun desdits prisonniers. » Cette lettrain^étant à autre fin, je finirai priant » Dieu nous donner à tous ce qui est nécessaire » à sa gloire. — De Bresles, 14 janvier 1592. »
Cette lettre du gouverneur de Gerbcroy, en donnant à réfléchir à Luquin et à Godin, fit suspendre l'exécution et leur épargna un crime. On entra de part et d'autre en pourparlers., et le conseil de Beauvais obtint à cette occasion que le château de Bresles serait évacué et remis à la garde d'un nouveau gouverneur, qui s'engagerait, entre les mains du sieur de SaissevaU à ne commettre aucun acte d'hostilité contre la ville (i).
Au milieu de cette consternation intérieure , la sûreté de Beauvais allait être plus assurée que jamais. Le commandement de ses milices venait d'être donné au sieur de Saisseval , un de ces caractères honnêtes et purs qui ne se démentent jamais et traversent les factions sans y contracter de souillures. François de Senicourt, chevalier et seigneur de Saisseval, près de Picquigny, était, selon
H) Ordonnance du duc de Mayenne, du 25 janvier ^592, ' confirmée par Henri IV.
4592. La Morlière^ d une ancienne et illustre famille. Dès le commencement des troubles, il avait combattu pour la ville avec Brouilly, Maignelay et Villers-Hodenc. Sousce nouveau chtf les troupes beauvaisines , soumises à une ferme discipline et guidées avec intelligence et vigueur, allaient désormais tenir en respect leurs nombreux ennemis du voisinage , en attendant qu'elles leurs devinssent redoutables.
Un fait inattendu se manifestait à cette époque et vint en aide à Saisseval et aux troupes de la ville. A force de se voir piller, rançonner, saccager par tous les partis, presque tous les villages des alentours s'aguerrissaient et commençaient à prendre les armes. Si cet état violent se fût prolongé , on eût pu craindre de voir l'esprit de la Jacquerie se réveiller dans le pays où il avait pris naissance (i).
Déjà les paysans de Conteville n'avaient pas craint de dresser une embuscade au pillard Gribauval , et les habitans de Therdonne, secondant les compagnies de la ville , avaient arraché à la garnison de Bresles le butin qu'elle venait de
{\) Selon quelques chroniques, c'est a Gramoisy qu'aurait commencé la Jacquerie. A Beauvais la tradition dit que c'est à Frocourt.
faire. Les villageois de Pierrefitte et de Savignies io92*. apprenaient à se barricader; enfin, à Hcrculez on avait vu des paysans montés sur des chevaux de labour tenir la campagne contre les piétons de Gerberoy, les cerner dans les bois dllerchies et leur faire vingt-deux prisonniers.
Henri, vainqueur du reste de la Normandie, pressait Rouen avec vigueur. Mayenne, sollicité par le parti espagnol, se refusait à ouvrir les Etats-généraux au milieu des revers. Il demandait qu'au moins la levée du siège de Rouen précédât cette démonstration nationale. A cet effet, le duc de Parme s'avance de Flandres en Normandie à la tête de trente mille hommes. Henri IV court à sa rencontre avec sept mille soldats. A Aumale, il apprend que le duc , rejoint par Mayenne , venait de quitter Nesle et s'approchait de la ville. Le téméraire Henri , n'ayant avec lui que quatre cents gentilshoinmes et cinq cents arquebusiers à cheval , s'obstine à tenter une reconnaissance. Laissant trois cents arquebusiers dans le fortd^Aumale, il dresse dans un bois voisin de la ville une embuscade de cinq cents hommes, et s'avance en plaine avec cent cavaliers. L'habile et prudent duc de Parme supposa que cette démonstration cachait un un piège ; mais sachant bientôt quelles étaient les
45ft2. forces du roi, il le fait charger avec vigueur. Henri se replie alors sur son embuscade, mais celui qui la commandait s'était lui*même rapproché de la ville pour se mieux dissimuler à l'ennemi. Il fallut battre en retraite, ce que le roi fit avec un courage qui pensa être funeste à la France. Comme il repassait le pont d'Aumale le dernier de sa troupe, une arquebusade l'atteignit au défaut de la cuirasse (i). Le coup déjà amorti entama cependant la chair. Il rejoignit enfin son embuscade et échappa au plus grand péril qu'il eût couru. Il s'arrêta dans un bois voisin où l'attendait La vardin avec soixante cavaliers. Là il fut pansé à la hâte et se fit conduire à Gerberoy (2). Quand Henri IV parlait de cette équipée, où il joua sa vie et la fortune de son pays, il l'appelait avec raison son erreur d'Aumale.
Il passa plusieurs jours à Gerberoy, où le duc de Parme, sur le bruit qu'il était mortellement blessé, lui envoya un trompette sous prétexte d'é-
(1) Plus tard; Henri prit dans ses gardes le soldat qui Favaii blessé à Aumale. (Journal de L'Estoile.J
(2) Il logea chez Michel de Briqueville, lieutenant de vidamé. « La maison de BriqueviUe est occupée aujourd'hui par M. Bo- » horel ; on y voit de très-beaux ifs qu'on dit avoir été donné» » par Henri IV a son hôte. » (M. Graves» -- Annuaire de l'OiseJ
LA ItGUE a REAL vais. 15 f
change de prisonniers , mais en réalité pour con- ^âi>2. naître la vérité. Le roi, qui était alité, s'habille comme pour la chasse et dit au trompette qu'il re- . çoit à cheval : « Je sais pourquoi vous venez ici. » Dites au duc de Parme que vous m'avez vu sain » et gaillard et bien préparé à le recevoir quand » il lui plaira de venir. »
La garnison de Beauvais , profitant de sa connaissance du pays , faisait des courses jusqu'aux portes de Gerberoy et inquiétait les cantonnemens de Tarmée du roi. Lavardin occupait Herchies et d'autres villages voisins. Une nuit les gens de Saisseval surprirent ses avant-postes et lui enlevèrent quelques chevaux ; mais bientôt deux cents hommes fnvxtut à leur poursuite jusqu'aux portes de la ville. On sonna l'alarme, le canon de la tour de Craoul tira, ainsi que celui de la plate-forme de l'Hôtel-Dieu. Desmasures, avec la cavalerie, alla reconnaître l'ennemi. 11 s'était mis dans un fond, au sortir du bois de Parc, et à l'abri du canon. En se retirant, les soldats de Lavardin pillèrent l'église de Saint-Maxien et commirent des atrocités sur des femmes.
La neutralité de Bresles, stipulée deux mois auparavant , était bien mal observée. Saisseval et IVambures, partis de Beauvais pour tenter une ca^
^592. misade sur Clcrmont, dans la nuit du 20 mars^ rencontrèrent en route cinquante hommes de la garnison de Bresles qui allaient avec les mêmes intentions au fort de Maulers. Les Beauvaisins se jetèrent sur eux, en tuèrent quinze et ramenèrent à Beauvais vingt-cinq prisonniers.
Le 3 avril , le jeune duc de Guise vînt se montrer à Beauvaisavec Lachâtre, Brissac» Vitry, cinq à six cents lances et deux cents piëtons. Il ne paraît pas que la présence de ce jeune prince ait produit dans la ville une grande impression. Peutêtre le temps de Tenthousiasme était-il passé, ou sa personne ne prêtait-elle pas à ce sentiment.
Le duc de Parme avait rétrogradé sur Tavis du gouverneur de Rouen , qui croyait pouvoir suffire à la défense de la place; mais bientôt rappelé, il commença cette célèbre campagne que termina sa prodigieuse retraite de Caudebec.
Trois cents chevaux et piétons commandés par Montcavrel, Rambures et Gribauval, étaient de passage à Bcauvais le 21 mai pour refaire leurs compagnies. On connaissait à Beauvais les mauvais succès du duc de Parme , sa blessure à Caudebec, et la ville craignait d'être assiégée. A la demande de Godin, le duc d'Âumale donna donc ordre aux troupes de passage de rester à Beau-
vais. Mais leurs chefs n'ayant aucune confiance 4592. daus les promesses de ce duc, et sachant la ville sans argent, ne tinrent aucun compte de ces ordres et faisaient déjà leurs préparatifs de départ , lorsque Saisseval eut l'heureuse inspiration de s'engager auprès des capitaines à payer les troupes de ses deniers , si la ville ne pouvait le faire. Us restèrent donc, et comme on va le voir, la généreuse conduite de Saisseval fut un immense bienfait pour Beauvais.
Le siège devenait de plus en plus imminent.
Après la belle retraite du duc de Parme, Henri IV, reconnu roi par les siens, mais sous une condition qu'il n'avait pas encore accomplie , trouvait dans les scrupules de ses serviteurs catholiques des ennemis plus difficiles à vaincre que les Espagnols. Us le sommaient de sa parole, disant hautement qu'ils avaient déjà trop fait pour un roi huguenot et qu'ils n'iraient pas plus loin ; tel est le côté sérieux et le vrai sens du fameux mot de Biron à son fils (i). Force fut donc au roi de traîner en-
{\) Le duc de Parme , en une seule nuit, avait fait construire sur la Seine un pont de bateaux, à Faide duquel il avait opéré sa belle retraite de Caudebec. Le jeune Biron se faisait fort de récraser en le poursuivant avec sa cavalerie. Le maréchal de Biron s'y opposa ; et aux démonstrations qu'apportait son filsà Tappui de son projet, il lui répondit : Veux-tu donc aller planter nos choux à Biron ? (Mémoires du Temps.)
4592. care la guerre en longueur et d'envoyer, comme d'habitude, tous les chefs de son armée guerroyer dans leurs pays respectifs, politique qui lui avait déjà si bien réussi, mais qui allait accroître les dangers de Beaurais.
Le sieur de Saint-Sîraon-Sendricourt(i), zélé ligueur, écrivait alors de Paris à Godin que la ville était menacée. Etait-ce par Biron qui désolait les environs de Gisors et de Gournay, ou par Henri en personne? ou l'ignorait ; mais on savait que l'attaque de Beauvais était résolue. Le maire donna l'ordre aux habitans du faubourg Saint-Quentin et aux religieux de l'abbaye de se retirer en ville. On transportait à Beauvais les choses saintes, les ornemens de Téglise; on dépendait tes cloches.
Chaque jour l'incendie de ce faubourg étaitattcndu. On peut imaginer la désolation que la menace de cette mesure terrible et nécessaire produisit chez tant de familles déjà ruinées par la guerre et l'inaction des fabriques. Un ingénieur, envoyé à Beauvais pour exécuter les travaux arrêtés lors du passage du duc de Guise , y était vu de mauvais oril. On l'accusait ài^ faire des ruines , et ces causes de
{\) Secrétaire du duc d'Aumale.
LA LIGUE A BEAUYAÏS. 155
désaffection s'ajoutaient aux nombreux griefs que ^592. les ëvënemens et la nature des choses accumulaient contre l'Inflexible Godln.
Cependant le maire ne cessait de lever des troupes , et ce n'était pas sans motif, car la yillc fut à cette époque dans un grand péril. Au corn-* mencement de juin, Henri IV était à Clermont à la tête de six raille hommes, et ses arant-postes occupaient Mouy, Bresles et Gerberoy. La longue et énergique résistance de Beauvais avait étendu dans tout le .pays la renommée de Godin, et son dévouement si connu à la Sainte-Union lui valut une révélation de la plus haute importance. Dans la nuit du 8 juin, une femme de Clermont se présente à une porte de la ville et demande instamment à parler au maire. Elle avait surpris le secret d'une entreprise qui allait être tentée sur Beauvais. Un grand nombre de gentilshommes 4« pays appartenant au parti royal avait résolu d'essayer une escalade de nuit. Les sieurs de Mouy, de Maricourt, de Guitry, de Persigny et beaucoup d'autres, étaient de l'expédition tirée surtout des garnisons de Clermont, de Bresles et de Chaumont. Un charpentier, chassé de Beauvais pour ses méfaits, s'était offert d'indiquer aux assaillans le point le plus faible de la ville. Près de la porte Saint- Jean , au lieu dit les
^592. Fieilles-Digues ( i), les larges cours d'eau qui entourent la ville sont interrompus par divers îlots. De ce côte, unenombreusetroupeapprochantdela ville pouvait échapper à la surveillance des guetteurs et des rondes de nuit, en débouchant par lesgorges de Saint Jean. Des ponts volans, jetés sur les fossés , devaient conduire les assaillans au pied du rempart. Le moment était bien choisi. Saisseval, absent de la ville, escortait à Amiens, avec une grande partie de la cavalerie , un convoi considérable de marchandises. Godin prit à Finstant de bonnes mesures. Des sentinelles placées hors les murs découvrirent l'ennemi et avertirent de son approche par un coup d'escopette; la ville entière fut sur pied. Toute la nuit, la population en armes garnissait le rempart, les rues étaient illuminées, les canonniers à leurs postes sur les forteresses. Malgré cette démonstration si générale , les royalistes attribuèrent uniquement leur insuccès au défaut de longueur des ponts qu'ils avaient apportés. Ils se figuraient qu'à raison de leur grand nombre et de l'absence de Saisseval , la ville était prise s'ils eussent pu gagner le pied de la muraille et y attacher leurs échelles.
Le lendemain , aux dégâts causés dans les blés
(I ) Non loin de la tour Boileau, dont une partie subsiste encore^
et dans les vignes , on put juger en effet que les ^592. assaillans étaient en force. Ils ne s'en retournèrent pas sans piller les villages voisins , et entre autres tout le bétail des Montagny retiré dans l'abbaye de Penthemont, que d'ailleurs ils respectèrent religieusement.
Après la prise de Saint-Valery et du Crotoy, Biron était revenu aux environs de Beauvais.
Henri IV était à Gisors, et l'on faisait courir quelques bruits de paix ; mais malgré la situation critique des affaires de l'Union, les ligueurs de THôtel-deVille étouffaient ces rumeurs et se préparaient à soutenir le siège. Le Conseil de ville, entre autres mesures d'urgence , avait arrêté que MM, les ecclésiastiques seraient priés de faire un corpS'de- garde devant l'Hôtel de- Fille (i). Godin avait fait élever des redoutes et des corps-de-garde à Saint-Gilles et près de la porte Saint-Jean, pour parer à une nouvelle attaque. Il faisait amas de lances à feu ; des pétardiers étaient exercés à jeter du haut des remparts ces feux artificiels. Il était déterminé à s'ensevelir sous les ruines de la ville.
Luquin, de son côté, entretenait ^exaltation des
(A) Délibérations de rHôtel-de-ViUe. — Sera fait farce rondes, ajoute la délibération ; les Jacobins et les Cordeliers seront avertis de sç tenir prêts en cas de feu.
^592. esprits. Il prit texte de Tentreprise qui venait d'échouer pour remuer le peuple à Toccasion de la miraculeuse préserçation de la ville. Dans son infatigable activité , il courait de Beauvais à Paris , à Amiens, à Reims, à Pontoise. Cet homme semblait être le génie de la Ligue. II avait été s'enfermer avec les Rouennais assiégés, et sa parole n'avait pas été étrangère à leur vigoureuse résistjnce. Installé à FEvéché, ce grand-vicaire de la Ligue, entouré de gardes, de prêtres et de moines armés, faisait trembler le chapitre après l'avoir épuré (i). Son frère, Denis Luquin, venait d'en obtenir une prébende , et son père étant mort au séminaire (2), tout le Chapitre assista à ses funérailles. Son influence sur le clergé s'étendait au loin, et l'on voyait dans des villages les curés, à la tête de leurs paroissiens, tenir dans leurs clochers contre les troupes du roi (3). Pendant ses missions , il était remplacé à Beauvais par le célèbre Pigcnat (4), un de ces orateurs populaires dont la
{\) Godefroy-Hermand,
(2) Luquin en était le principaL
(5) Entre autres , à La Landelle , qui en fut brûlé par les lansquenets.
(4) François Pigenat, curé de Saint-Nicolas-des-Ghamps àParis, était membre du Conseil général de TUnion. Cest lui qui avait faitroraison funèbre du duc de Guise. Son frère, Odon Pigenat,
LA LIGUE A BEAUYAIS. 159
voix , éclatant à la tranchée et sur les places pu- ^592. bliques , avait fait braver aux Parisiens les horreurs du siège et de la famine.
Le i8 juin, le malheureux village de Savignies paya cher sa courageuse résistance. Le seigneur de Mouy, à la tête des lansquenets , des Anglais et des Reitres cantonnés au Yauroux et à La Landélie qu'ils ravageaient , vint attaquer et brûler Savignies, après avoir repris le château d'Ons-en- Bray.
Beauvais commençait à souffrir des suites d'un étroit blocus ; les denrées y devenaient rares ; on s'y minait peu à peu; Tencombrement de la population s'y faisait sentir ; dans les abbayes » le vin manquait pour célébrer la messe (i); mais l'esprit ligueur y était toujours maintenu au même degré d'exaltation et régnait si non dans tous les cœurs , du moins parmi les masses soigneusement entretenues dans la haine du prêche , nourries de faux bruits , et auxquelles on annonçait chaque semaine la mort du Béarnais , les prétendues victoires de
un des membres les plus influens du Conseil des Seize, était provincial des Jésuites. Les Mémoires du temps disent que les assemblées de la Ligue se tenaient dans la maison professe des Jésuites, près Saint-Paul (aujourd'l|ui le collège Cbarlemagne). (^) Délibérations de rilôtel-de-Ville.
160 LA UGUE A BEAUVAiS. .
^592. rUnion et les secours plus réels de FEspagne et de Rome. Aussi lorsque , selon Fantique usage et au bruit des canons , le feu de la Saint-Jean fut allumé devant THôtel-de-Ville avec triomphe des compagnies des quartiers et des compagnies soldées , on exposa aux moqueries du peuple des portraits ridicules du Béarnais et de la reine d'Angleterre (i).
Le 28 juin fut marqué par un événement (2) qui devait exercer l'influence la plus décisive sur les destinées de Beauvais. Ce jour là, vers neuf heures du matin, Godin voit arriver chez lui deux hommes hors d'haleine , couverts de sueur et de poussière ; c'étaient deux habitans de Savignies (3), de ce village que l'impitoyable gouverneur de Gerberoy avait mis à feu et à sang. Ils accouraient en toute hâte avertir le maire que le seigneur de Mouy était passé il y avait une heure à Savignies, revenant de conduire les Anglais à Dicope. Il avait avec lui trente cavaliers, et un convoi de marchandises allant à Senlis marchait sous sa protection.
Godin ne perd pas un instant. De suite Saisse-
(\) Recueil mémorable. (2) Idem, (5) les nommés Christophe Poitevin et Louis Godin. — Délibération de VHôtel'de' Ville. 5 juillets 592.
Yal est mande. Cette nuit même , il revenait 4592. d'Amiens ; il ëtait encore tout botte. Il comprit ce que la conjoncture avait de décisif pour la ville. En un instant , il est à cheval et part avec toute la cavalerie et quelques volontaires. Il partage sa troupe, et ses embuscades, habilement disposées dans les bois de Mouchy, de Longvillers(i) et de Parisifontaine, occupent tous les passages que peut prendre le grand ennemi de Beauvais. Bient-ôt ses ëclaireurs lui apprennent que Mouy et les siens se rafraîchissent à Tillard. Il place son monde en conséquence dans le bois de Frémicourt. On laisse passer en silence la tête du convoi, les bagages, un cheval de prix mené par un des gens de Mouy, et qui devait , en cas de surprise, assurer la fuite de son maître; mais celui-ci était dans la plus profonde sécurité; on le vit bientôt s'avancer avec le gros de sa troupe et causant avec un sieur de Dalcheu, gouverneur de Neufchâtel. L'avant-garde alors charge avec furie pendant que le reste de Tembuscade, entourant la troupe de Mouy, fond sur elle de toutes parts aux cris de Beauçais, Beauçais, sus pour la bonne ville. Ce premier choc fut terrible. Le sieur
(I) Aujourd'hui Noailles,
4592. de Dalcheu reçut dix-sept blessures et fut laissé pour mort. Le cbeval de Mouy s'abattit , circonstance qui lui sauva la vie, car il eut le temps de se jeter dans un taillis où la cavalerie ne put le suivre. S'il fût resté sur le chemin dans ce premier moment, il était tué sans merci. Les cavaliers mettent pied à terre et le poursuivent. Un soldat de Saisseval (i) l'atteint le premier et lui lance un coup de coutelas à la gorge. Mouy relève le coup, et, saisissant Tarme , en est blessé à la main et à la figure. Un autre cavalier se jette sur lui (2) ; on le terrasse » et il rend son épée. Sur ces entrefaites arrive Falempin, hors de lui, Tépée haute et criant : « Tuet tue ! » C'en était fait du captif, si Saisseval et d'autres officiers ne l'eussent énergiquement protégé. Ils remontrèrent à Falempiii que ce n'était pas fait d'hommes de guerre après s'être rendu de tuer, et lui déclarèrent même trèsnettement que s'il s' en fût immiscé j on F eût tué lui-même (3). Le chroniqueur du faubourg Saint-
(\) Le nommé MuUot, de la Chaussée-du-Bois-de-FEcu. (Recueit mémorable.)
(2) Le nommé Thourin. Trente-trois éeus sont donnés k chacun de ces deux cavaliers , a titre de rénumération. {Délibération de l'Hôtel-de-Ville. 3 juilet ^592.)
(o) Recueil mémorable.
LA LIGUE A BEAUVÀJS. 163
Quentin blâme fort ce procëdé. Ils'ëcrie : « Ce fut ^592 y> une gra&de faute, car la chose en fut passée i> aussi bien que de Bonnivet. » Rëfleiion qui , chez on homme honnête, plein de sens et de reK« gîon , peint bies l'exaspération du moment et la fërocité de ces guerres sauvages.
Ces sentiment , aloi^ l'expression de la pensée de tous à Beaurais , expliquent rabattement dans lequel tomba le prisonnier quand il se vif au pouvoir de ceux auxquels il avait fait mie si cruelle guerre. Son entrée en ville , la vengeance populaire qui l'y attendait y glaçaâent cet homme que la mort du champ de bataille n'eût pas étonné. li/ut bien deux heures couché sur son manteau comme pdme{i) , et refusant obstinément de remontcfr à cheval. Les bomnes paroles et le caractk*e bien coiniu de Saisseval le ranimèrent un peu. Il reçut la promesse solennelle d'être traité en prisonnier de guerre, et Ton s'achemina vers Beauvaisv Fidèle à sa parole^ Saisseval fit faire halte à Saint-Lazare, et n'entra en ville qu'après avoir tiré serment de Godin que le prisonnier lui appartiendrait exclusivement»
Ces négociations qu'avait précédées l'entrée du
(I) Recueil mémorable.
^i>92. convoi de marchandises , des autres prisonniers et de cinquante chevaux, avaient répandu la nouvelle de cette grande capture. Une foule immense encombrait les rues. On se précipitait pour voir ce redoutable partisan, ce châtelain de Beauvais, fléau de la ville et de son pays natal. Sur son passage on criait : A la honte! à la honte! (i) Mais on n'alla pas plus loin , soit qu'il fût bien gardé , soit à raison du respect et de l'affection qu'inspirait Saisseval , soit que , dans une population plus exaltée que sanguinaire , la joie de la délivrance l'emportât sur tout autre sentiment.
Beauvais, en effet, allait enfin respirer, et Tinstinct populaire sentait que de ce moment la guerre était comme terminée.
La capture du seigneur de Mouy était un véritable événement. Mayenne en ressentit une si grande joie qu'il s'engagea envers Godin à n'échanger le prisonnier contre aucun autre , à moins que ce ne fût pour tirer de prison Saisseval luimême; Cependant Mouy fut mis à l'Evêché sous la garde des compagnies de la ville. Il eut pour prison la chambre et la grande salle qu avait na-
(I) Recueil mémwable. C'est encore rexclamation anglaise : Shame ! Shame !
LA LIGIE A BEAUYArS. 165
gucres occupées dans une des tours le sire de Ru- 1592; beropré. Sa mëfiance était telle , que, pour faire panser ses blessures, il ne voulut jamais recevoir les soins des barbiers de la ville.
Interrogé par le maire sur les causes de son inimitié contre son pays natal, il répondit que <c gouverneur du Beauvaisis pour le roi , il avait » fait la guerre d'après les ordres de son maître , » et que si Ton n'eût pas brûlé son château et » saccagé Bresles, ses représailles eussent été » moins violentes. » Au reproche qu'on lui adressait d'avoir menacé de faire pendre comme voleurs les Beauvaisins qu'il arrêterait, si l'on faisait mourir les prisonniers , il répondit avec plus de hauteur que de logique , « que s'ils voulaient pen- » dre des voleurs , ils commençassent par eux- » mêmes. »
A l'occasion de ces interrogatoires, on ne manqua pas de faire courir le bruit que le sieur de Mouy avait donné au maire une longue liste de ceux avec lesquels il avait intelligence dans Beauvais. Mouy démentit hautement cette calomnie, et il était d'autant plus croyable, qu'il avoua hardiment avoir fait partie de l'expédition nocturne de la porte Saint -Jean, qui^ disait- il, eût réussi^ s'il * en eût été préçenu plus tôt.