CHAPITRE IX
A la fia de rannëe précédente, Beauvais avait Année 1595s nommé le» députés qui devaient représenter la ville aux Etats-généraux prêts à s'ouvrir. Cette fois ses chois étaient significatifs : c'était Luquin pour le clergé^ le sieiir de Saint-Simon-Sendricourt (i) pour 1» noblesse , pour le tiers-^état Charles Le* bègue. Tous signalés ligueurs, ces députés allaient remplir une mission grande et sans exemple dans notre histoire. U s'agissait d'élire un roi. j?^^ maxima rerum agilur, avait dit Mayenne dans son édit de convocation (2). Du reste, le mandat
(^) Louis de Saint-Simon, seigneur d'Amblainvilie et de Sendricourt en partie, gentilhomme de la chambre du roi Charles IX, chevalier de Saint-Michel, ëtait cousin de Saint- Simon de Rasse , baiUi de Senlis, et descendait comme lui , par les femmes , des anciens comtes de Vermandois.
(2) Le grand sceau qui fermait les dépêches de Mayenne représentait alors un trône vide au lieu de l'image d'un roi. (ProeèS'Verbaux des Etals-cfénéraux de \ hOô.J
^593. qu'on leur conférait n'ëtdit pas seulement grave, il ëtait périlleux.
Parvenir en sûreté jusqu^à Paris n'était pas chose facile pour les députés. Sur toutes les routes, des partis de royalistes faisaient main-basse sur tout ce qui allait aux Etats ou en revenait. Entre Pontoise et Paris, Charles Lebègue fut attaqué. Son guide fut pris et perdit son cheval ; lui-même n'échappa qu'à grand'peine.
Les Etats se tenaient dans la salle haute du Louvre. La séance d'ouverture fut entourée de tout l'appareil que les circonstances comportaient; mais ce trône vide que n'entouraient ni princes du sang, ni grands officiers de la couronne , les bancs de la noblesse dégarnis , frappaient tous les esprits. Sur les bancs endossés de velours violet et sur les colonnes qui en étaient recouvertes , on remarquait T absence des fleurs de lys (i); mais ce qui manquait plus essentiellement encore dans cette assemblée, c'était la foi dans le succès, l'union des premiers jours , une confiance unanime dans un chef respecté.
Le député Lebègue, le 1 8 février, écrivant à ses commettans, leur rendait compte ainsi des opé-
M) Journal de l'Estoile.
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rations préparatoires : « J'ai séance avec ceux de ^^595, » rile-de-France. !Notre chambre est composée de » quarante; le clergé autant et la noblesse un peu » moins. Les pr&idens et officiers ont été aujour- » d'bui créés ; nous sommes prêts de traiter au- » jourd'hui de sérieuses affaires. Toutefois , avant » que y commencer, nous communierons tous » dimanche prochain , et invoquerons le Saint- » Esprit de nous assister et échauffer à rétablir le » beau lustre que a perdu par ces troubles prodiy> gicnses ce pauvre et désolé royaume (i). »
Dès le mois d'octobre précédent, Gerbcroy avait été démantelé. Les soldats de Beauvais, aidés des paysans du voisinage , étaient parvenus à raser ses murailles et ses ouvrages avancés, à renverser ses yieiWtsiours y malg^ré leur merçeillease solidité. Pillée par ses destructeurs , ouverte aux incursions des maraudeurs du pays, cette malheureuse ville, en haine de son dévouement au roi , allait être vouée aux plus dures exactions, et pouvait compter sur l'implacable ressentiment des ligueurs de Beauvais (2).
(^JlA Notre-Dame, le célèbre Genebrard établit dans son sermon de ce jour, que l'assemblée des Etats était constituante et qu'elle avait mission d'abroger la loi salique. (Mém. du Temps.)
(1) Voir aux Noies n" M,
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^595. Le 21 février de celte année, THôlel- de -Ville avait décidé que Marseille subirait le même sort que Gerberoy et Bresles, et il envoya toutes les compagnies de la ville pour le démanteler.
Cependant, la petite guerre se faisait avec moins de violence. On ressentait à Beauvaîs les ef« fets du ralentissement des hostilités. Les .marchés étaient mieux approvisionnés. Il paraît même que cette année les dtvertissemens du carnaval reprirent leur cours accoutumé , car le Recueil mémarable raconte que les capitaines Manger et Binet , avec leurs femmes, et le sieur Béranger, gendre de Manger, étant allés masqués chez le sieur de Saisseval et de là chez M. Adrien , avocat , furent accostés le soir dans les rues par quelques soldats de Saisseval. Ces hommes, voyant aux dames masquées des bijoux d'argent , voulurent s'en emparer. Les maris mirent l'épée à la main , et Ton se chargea. Un des soldats fut blessé , ainsi que madame Mauger^ à la tête , et son gendre eut Voreille abattue. Saisseval accourut et fit emprisonner ses soldats.
L'insolence et la rapacité des gens de guerre étaient un des fléaux de ces malheureux temps ; la justice du maire fit pendre un soldat et fustiger ses compagnons pour avoir donné le frontal
à un paysan de Saint-Wast, sous prétexte de le- •ISdo. ver les tailles.
A cette époque vint à Beauvais la nouvelle de la mort de Tévéque Fumëe. Cet homme de bien n'avait pu résister aux orages qui l'avaient éprouve. S'il ne fut pas témoin du succès de ce qui était devenu l'unique pensée de sa vie, du moins lui fut*il donné d'entrevoir la prochaine réconciliation avec l'Eglise de son cher et vaillant Béarnais.
Dès le mois précédent, sentant venir sa fin , it s'était démis de ses fonctions, et avait prié Heqri IV d'agréer pour son successeur René Potier, aumônier ordinaire du roi. Henri fit droit au dernier vœu de son fidèle serviteur (i).
Après la mort de Nicolas Fumée, le duc de Mayenne , de son côté , promut au siège de Beauvais (2) le célèbre d'Epinac , archevêque de Lyon et le fidèle serviteur de sa maison. Mais la menace
(1) Les relations du roi avec Rome n'étant pas encore rétablies, il autorisa le nouveau prélat à prendre , à Paris , possession de l'Evêché de Beauvais, à en porter le titre et a jouir de ses revenus, sauf à faire régulariser ultérieurement cette nomination. (Hist, du Diocèse de Beauvais, par M. Tabbé DelettreJ
(2) Précédemment Mayenne avait déjà attribué a Péricard , évêque d'Avranches, les revenus de TEvêché de Beauvais, pour le dédommager de la perte de son temporel dont Henri IV s'était emparé. Antérieurement une pension sur le même Evêché avait été donnée au factieux Jean Boucher, curé de St-Benoît de Paris,
4595« proférée dans une émeute par l'évêque Fumée de' Tait s'accomplir, et pendant cinq ans encore le siège épiscopal de Beauvais allait resler de fait inoccupé.
La scission entre la faction espagnole et la fac* tion française ou parlementaire ne tarda pas à éclater dans l'assemblée des Etats. Déjà, à la grande indignation du légat , avait été ajournée la proposîlion de recevoir en France le Concile de Trente. Henri saisit habilement ce moment pour faire admettre les conférences de Surène. Mayenne , plus indécis que jamais, voyant un compétiteur dans Guise , son neveu , candidat de Philippe II, n'était plus à la tête de son parti , et ne voulait ni le triomphe de l'Espagne ni celui de Henri IV. Dans ses perplexités, tantôt il allait en Picardie au-devant d'un secours espagnol, tantôt il entreprenait le siège de ^oyon , plutôt par contenance que dans un but sérieux.
A Soissons , les agens de Philippe II posèrent nettement la question , et le sommèrent de s'expliquer. Mayenne leur démontra que tout ce qui, de près ou de loin , ferait craindre au pays le joug espagnol , soulèverait l'indignation générale. Une violente altercation s'en suivit, mais le besoin
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qu'ils avaient les uns des autres maintint entre ^595. eux une apparente union (i).
Les mêmes propositions amenèrent aux Etats des scènes semblables. Au premier mot attentatoire à la loi fondamentale de l'Etat, le Parlement de la Ligue s'ëmut. Fille de la monarchie , ayant grandi avec elle, c'était justice, dans cette crise qui la menaçait, que la magistrature lui vint la première en aide. Le fameux arrêt de la loi salique prouva à Tambassadeur d'Espagne que, mieux que lui, Mayenne avait juge le pays« et qu'il est en France des senlimens sur lesquels la corruption n'a point de prise.
Cependant le duc deFeria, se croyant sûr de la majorité de l'assemblée, met positivement en avant la royauté de Tinfante et son mariage avec un prince français. A cette proposition, l'impétueux évêque de Senlis Roze sent bouillonner dans ses veines son sang français , et apostrophe rudement l'ambassadeur. Bientôt la hauteur du duc de Feria éveille la fierté du cardinal de Pellevé, un des coryphées du parti , et pour un instant l'orgueil national l'emporta sur l'esprit de faction. Le peuple , accompagnant ceux qui se rendaient aux con-
(4) Esprit de la Ligtie, (AnquetiL) «
1395. fërences de Surène, criait : La paix! la paix! meurent ceux qui veulent la guerre. C'étaient là des signes auxquels on ne pouvait se méprendre. L'abjuration de Henri lY , dans un pareil moment , devait achever la ruine du parti en lui ôtant le motif dont il se prévalait. Les Etats étaient convoqués pour nommer un roi. Un moment d'entraînement ou d'aberration dans cette assemblée pouvait créer à Henri lY d'incalculables difficultés. La gravité du danger hâta donc son abjuration. Elle eut lieu à Mantes le 9 juillet , et fut solennisée le 25 dans réglise de Saint-Denis, en grande pompe, au milieu d'un immense concours de peuple.
Mayenne avait d'avance cherché à paflUlyscr l'effet de ce grand événement, en répandant les plus odieux soupçons dans les villes liguées. Yoici ce qu'il écrivait aux maire et pairs de Beauvais :
« 29 mai ^595.
» Il n^est pas présnmable que le bruit que le
» roy de Navarre a fait publier de sa conversion
» ne soit arrivé jusqu^à vous , ensemble le bruit
» de quelque paix que l'on en a voulu inférer, ce
» qui , plût à Dieu , soit aussi éloigné de feinte et
» simulation que nous en aurions besoin en nos
» misères présentes. Mais avec la grâce de Dieu ,
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)) puisqu'il lui a pIû nous appeler à la défense et ^595. » conservation de notre Sainte Religion , nous p ne nous y ferons jamais paraître de si peu de » jugement et affection que de la mettre en com- » promis et fier à la simple parole de ce roy qui, » depuis ce vent était encore dimanche dernier à » la prêche de ses ministres (i). »
Une trêve de trois mois , proposée par le roi ^ et qui devait être prolongée , allait préparer à la paix les populations qui l'appelaient depuis si longtemps.
Vers la fin des Etats , Mayenne avait avec mollesse I et pour la forme seulement , proposé l'élection du jeune duc de Guise , son neveu. A son instigation , le maréchal de La Châtre opina pour l'ajournement à raison de l'insuffisance actuelle des forces de la Sainte-Union , et celte ouverture fut avidement adoptée, dénouement qui frappa la Ligue de mort en la frappant de ridicule.
Il ne restait plus à la faction espagnole qu'à faire jusqu'au bout bonne contenance et à protester dans une séance de clôture , qu'elle n'avait eu en vue que le bonheur de la France. Le député Lu-
(^) Ce dernier fait était exact.
4595. qain ne voulut pas assister h cette triste et der« nière cérëmoiûe , et deux jours avant (i) il obtenait un congd et revenait à Beauvais , où Tcsprît de la Ligue , en apparence du ûioins , se maintenait dans sa pureté'.
Si le Parlement avait le premier élevé la voix pour défendre la monarchie ébranlée, de nouveaux auxiliaires lui préparaient dans Tombre un secours aussi puissant qu'inattendu. Les lettres , comme par un pressentiment des grandes destinées que leur réservait l'avenir monarchique , associèrent leurs efforts afin d'abattre l'anarchie dominante. Pour la première fois on vit des écrivains mettre en commun , dans un but politique , des talens de caractères bien différens. Pendant l'hiver de i5g3, quelques sa vans (2) rénnb à Paris dans la cour de la Sainte-Chapelle, se firent les interprkes de l'indignation générale. Sous leur plume tons les malheurs passés, les iniquités des Seize, les folies et les turpitudes des partis et de l'intérêt privé furent flagellés, stigmatisés dans un terrible pamphlet. Ils y formulèrent contre la
{\) Procès-verbal des Etats de ^595.
(2) C'étaient : Péthop, Passerai, Rapio, Cbrétien, Leroy el GiUot.
LA LIGUE A BEAllVAlS. 193
Ligue ^ cequi^ d'après un grand maître (i), cons- ^393. titue le plus dangereux des composés, le ridicule dans V odieux. La satyre Menippee, au dire d'im grave historien , (2) , fut pour le roi comme une seconde victoire dlvry. Sans doute dans ce livre les hommes religieux purent déplorer un ine'vitàble scandale. A des accens digues de Tertullien se mêlait parfois le rire impie de Rabelais; triste et juste retour des fanatiques excès de la Ligue. L'Eglise s'était servi des armes humaines; quel moyen d'abattre la Ligue sans frapper ceux qui en avaient été les premiers , les plus persévérans fauteurs? Cette nécessité, l'auteur du manuscrit de Sainte-Geneviève (3) la met sous un jour éclatant quand il s'écrie : Il estdiffi* elle de tuer le serpent sans offenser le jeune en-fantifui est par lui entortillé.
La trêve de cinq mois, accordée aux Parisiens, avait cessé, et encore que les hostilités fussent suspendues , ils appelaient de tous leurs vœux une paix complète. Le roi venait d'être sacré à Saint- Denis. Brissac , gouverneur de Paris , d'accord
(1) Le cardinal de Retz , dans ses Mémoires.
(2) Le président Hainaut.
(3) Lefèvre d'Ormcsson sieur de Lézau.
194 LA UGUE A BEAUVAIS.
4595. avec le prévôt Luillier, Langlois, le premier pré* sident Lemaistre et le procureur général Mole , enlre en négociation avec Henri IV. Pour ne point troubler ces arrangemens, Mayenne, emmenant sa femme et ses enfans , part pour la Champagne sous prétexte d'aller au-devant des troupes de Tarchiduc Ernest. Les prédicateurs de la Ligue n'entendant parler que de paix , déploraient la faiblesse des ligueurs et regrettaient les anciens jours. Le 1 7 mars ils tentèrent un dernier effort en faisant sortir dans Paris la châsse de Sainte- Geneviève ; mais Brissac avait prévenu tout mouvement en faisant interdire par le Parlement les prédications factieuses, les assemblées politiques et le port d'armes. Enfin, de concert avec les colonels des quartiers , l'entrée d'Henri lY est décidée. Il vint de Senlis le 22 mars, entra sans coopférir , et se rendit à la cathédrale, au milieu des acclamations de ce peuple affamé de reçoir un roi(i).
(^) Expression de Henri IV. fAnquetiLJ
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