CHAPITRE XI
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A d'aussi profondes agUalions succède plutôt la lassitude que le calme. Croire qu^aussiiôt le désarmement proclame, tout à BeauYais rentra dans Tordre , ce serait se complaire dans une illusion que démentent tous les faits. Longtemps, sans doute, le levain de la Ligue fermenta dans bien des esprits : Bien des gens portaient la fleur de lys sur leurs habits et la croix rouge dans leur cœur. Beaucoup de consciences accueillirent de sombres méfiances (i), l'esprit de réaction et de vengeance ne fit pas plus défaut dans la ville que les pillages et les actes de violence dans les campagnes.
Toutefois , ces inévitables conséquences d'une
(\) En ^595, Antoine Loisel, dans son ouvrage sur (ajuste et canonique Absolution du Roi, repoussait les dernières calomnies de la Ligue.
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longue anarchie furent singulièrement adoucies dans ces premiers et difliciles instans , par Theureuse influence qu'exerça à Beauvais le digne et génc'reux Saisseval. Les faveurs du roi étaient venues chercher cet ancien ligueur rallié. Gouverneur d'Ardres, maréchal des camps et armées du roi, en même temps que capitaine de Beauvais, il faisait de son crédit et de son pouvoir le plus noble usage. Arbitre de toutes les querelles, intermédiaire de toutes les réclamations , ses anlécédens et sa présente faveur prêchaient hautement l'union et Foubli.
Le 8 octobre iSgô, Henri IV vint à Beauvais dans des circonstances qui ne manquaient pas de gravité. Les Espagnols, secondés par le duc d'Aumale, avaient pris La Fère et Calais. Us avaient investi Cambray, et Henri allait débloquer cette ville.
La Municipalité royaliste (t), accompagnée des
(^) Elle se composait : du maire, sire Claude Galoppin; du sieur Galoppin, lieutenant de la justice; des sieurs de Catheu, avocat de la ville ; Fieury, procureur ; Le Lanternier, Lebègue, Mauger, Borel et Roger, anciens pairs ; Georges Le Boucher, Jean de Regnonval, Claude de Canonne, Léonard Driot, Odet Loisel , seigneur de Flambermont , et Robert de Francastel , nouveaux pairs; Regnard , greffier du secret. (Délibérations de VHôteUle'ViUe, année ^595.;
anciens pairs et des notables bourgeois , alla audevant du roi jusqa*à la porte du faubourg Saint- Jacques. L'avocat de la ville, deCatheu, harangua le vainqueur de Fontaine-Française, qui descendit de cheval devant Saint-Pierre , où il fut reçu par le Chapitre en chapes. Il fit ses prières dans le chœur, pendant qu'un Te Deum en musique était chante'. Sur la figure du roi on pouvait voir encore la trace du poignard de Jean Châtel.
Lors de son passage à Beauvais, toutes les plaies de la guerre civile étaient à peu près fermées; le commerce et la sécurité étaient revenus ; la population s'y était même accrue, ainsi que cela avait eu lieu à la suite de toutes nos grandes crises nationales. Un seul vestige des mauvais jours y subsistait encore ; TEvêché , pillé pendant les troubles et où les Espagnols avaient été casernes, venait d'être remeublé et tapissé à la hâte pour recevoir le roi ( i ).
L'année suivante , un grave événement qui réveilla la guerre dans le voisinage de Beauvais , ramena de nouveau Henri en Picardie.
(I) Délibérations de t'Hôtel-de- Ville. Malgré ces délibérations authentiques, une tradition, que rien ne justifie, veut que, pendant son séjour îi Beauvais, Henri IV ait habité la maison canoniale située au coin de la rue Saint-Pierre et de la rue Sainlc-Véïoniqiic.
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La ville d'Amiens , jalouse de ses prîvile'ges , avait refusé de recevoir garnison royale, et malgré la proximité de l'armée espagnole, les Suisses, qui devaient la garder» étaient disséminés dans les villages circonvoisins. Hernando Tello , gouverneur de Doullens , profita de cette circonstance et de la confiance que le retour de la paix inspirait aux babitans d'Amiens, pour surprendre cette ville. On connaît les terribles conséquences de cette surprise.
A celte nouvelle, Henri IV s'écrie : C'est assez faire le roi de France, il est temps défaire le roi de Naçarre, menace que suivirent de prompts effets. Pour un instant, Beauvais reprit son aspect guerrier. Ce n'étaient que passages de troupes , artillerie, munilions et pioniers envoyés au camp du roi.
La reprise d'Amiens (O^t '^^ beureux succès de Henri contre les Espagnols amenèrent l'année suivante le traité de Vervins qui acbeva de tout pacifier. Ce ne fut guère qu'à celle époque que la ville et le pays jouirent d'une entière tranquillité.
(I) En quittant Amiens, les Espagnols disaient « qu'en pre- » nant celte ville ils avaient fait Henri lY roi d'Amiens , car » auparavant c'étaient les privilèges de la ville qui y étaient » rois. » (Palma'Cayel.Jj
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Malgrëtous les efforts de la justice, les régulières convocations de rarrière-baii , et les inhibitions de se méfaire et médire^ longtemps encore les habitudes de pillage , les vengeances privées prévalurent ; Faction du pouvoir central ne fut forte et générale que vers iSgS (i),
La grande lutte entre Philippe II et Elisabeth « Henri IV Tavait terminée par la transaction de l'ëdit de Nantes. C'était tout ce que le temps permettait. Il était réservé au génie de Richelieu de compléter Tœuvre et de mettre la France à sa place. Henri transigea avec les deux principes qui se disputaient l'Europe. Richelieu les dompta tous deux en foudroyant la Rochelle et en abaissant TEspagne dans la maison d'Autriche.
Saisseval fut tué au siège de Doullens (2), et ses dernières volontés ^ témoignant de son alla-
it) En août 4 598, le maire se plaignait encore des voleurs et gens de guerre. Un capitaine César, chef de maraudeurs, tenta même de surprendre Beauvais, mais il fut repoussé. (Délibérations de VÈôtel-de- Ville. J
(2) Fait prisonnier, il fut tué de sang-froid par les Espagnols qui en usaient ainsi avec tous ceux qui avaient été à leur solde. Après lui, Charles d'Estourrael, sieur de Plainville, fui nomme capilainc de Beauvais. (Palma-Cdijel.)
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chement à Beauvais, léguèrent son cœur ( i) à celte cité qu'il avait si bien servie. Toute la ville assista à ses somptueuses fune'railles , mais les larmes publiques en firent le plus bel ornement. Ou reste, le nom de ce brave guerrier ne s'éteignit pas dans le pays; dans la suite, son fils épousa la fille aiuée du seigneur de Marivaux, gouverneur de Laon, Tun des personnages de cette histoire » et qui fut tué peu de temps après.
Aussitôt la paix publiée, le grand* vicaire Claude Gouine était revenu dans sa ville natale. Lors de Tabjuration de Henri IV à Saint-Denis, rassemblée des prélats Tavait choisi pour secrétaire (2). Avancé en âge et sans ambition , il avait depuis refiisé de faire partie de l'ambassade que le roi envoyait au pape.
Cet excellent homme , rentré de plein droit dans ses fonctions, ne fit jamais sentir à ses collègues , par un mot, qu'il se souvenait de leurs cruels procédés.
(i ) Le SOjuiilet, on lut à l'Hôlel-de- Ville les lellrcsde M»* d'Olisy et de M. de Gicourt, parens de M. de Saisseval , qui envoyaient son cœur a Beauvais pour être inhumé dans le chœur de Saint-Pierre. (Délibérations de VlIôtel-de-Ville.)
(2) Procès-verbal de l'abjuration. (Pièces curieuses de» maires de France, par Cimber et DanjouJ
Quant au seigneur de Mouy, Thistoire locale et , contemporaine perd longtemps la trace de ce personnage. On retrouve cependant, en 1627, mi marquis de Mouy, cédant à l'ëvéque Augustin Potier ses droits comme châtelain héréditaire de Beauvais. Cinq ans après, en 1682 , un sieur de Mouy (i) qui commandait les compagnies de cavalerie du cardinal de Richelieu, se fit tuer à la retraite de M ayence , disputant à un sieur de CœusaCj avec lequel il était en jalousie de commandement, à qui serait le dernier dans la retraite (2).
Guillaume Luquin finit ses jours en Flandre, où il fut pourvu d*un canonicat de Tournai, qui était à la nomination du roi d'Espagne. 11 dut s'y rencontrer avec le ligueur Cromé , Tun des meurtriers du président Brisson , et avec le célèbre prédicateur Boucher, qui, pour charmer les loisirs deTexil, composa une apologie du régicide Jean ChâtcL
Henri IV avait fait offrir à Godin la charge de maître des comptes à Rouen ou le gouvernement de Moulins (3). Au milieu des défauts du célèbre
(1) Le comte Joseph de Vaadrey fit paraître, en ^22, le roman de GabrieUe de Vergy. Ce sont les amours et les aventures de Charles de Vaudrey qui vivait en ^075. (Moreri.)
(2) Mémoires d'Arnauld,
(5) Gôdefrorj llermand , Simon et les Mémoires du temps.
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ligueur, il avait su reconnaître de grandes qualités, et il voulait rattacher à son service ; toutefois . celui-ci crut devoir se retirer sur les terres d'Espagne , avec le titre de gouverneur de Beauvais et une pension de douze mille livres que lui faisait Philippe II.
Mais de Bruxelles , Godin ne tarda pas à tourner les yeux vers sa patrie. Sans cesse il e'crivait à son gendre Foy, au conseiller de Nully son beaufrère , à son autre beau-frère Jérôme Boiieau , à ses principaux amis MM. de Sendricourt, de Ma« linguehen et du Tillet, les priant de ménager son retour et de lui assurer la protection de MM. de VHôteUde-Ville. On s'étonnera peut-être de l'apparente contradiction qui existe entre cet esprit de retour et le départ de Godin, malgré le généreux oubli et les offres de Henri IV ; mais il a pris soin lui-même d'expliquer les fortes raisons qui l'avaient fait partir et qui le retenaient encore sur les terres d'Espagne. Dans une lettre à son gendre, il lui recommande de bien peser son affaire. 11 a tout à craindre en France des ennemis que son administration lui a suscités ; ils ne sont des plus petits ni en petit nombre ^ et ils n'en veulent rien moins qu'à sa vie. Suit une apologie de sa conduite; leur haine est injuste; comme maire, il
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n'ëtaît que Tcxécuteur de la volonté générale. Il a courageusement défendu sa ville et son parti; pour le bien du pays, il s'est exposé aux plus grands périls qu'un homme puisse courir ; honneurs , richesses, il a tout refusé et n'a recherché que le bien public. Aussi ne doute-t-il pas un instant de ses concitoyens. Il sait que ceux même qu'il a traités en ennemis lui rendront justice et diront qu'il n'a fait que son devoir, qu'obéir aux circonstances et à des nécessités impérieuses. Maintenant qu'ils sont au pouvoir, il ne craint pas de leur demander protection contre ses paissans ennemis du dehors.
Dans ces assertions de Godin , il y avait un grand fond de vérité. Ses concitoyens avaient déjà reconnu ses bons services en stipulant pour lui plus que l'amnistie ; mais ce qui témoigne hautement en faveur de son caractère et de son- honneur» ce sont les paroles et la conduite de Henri IV. Si Godin eût été un homme taré en quoique ce fût, le roi se fût contenté de lui pardonner comme à tant d'autres; mais Henri IV, dans le discours même où il fait preuve de tant de tact et de dignité, n'eût jamais parlé d embrasser Godin y si Godin, pour lui, n'eût pas été un homme auquel on pouvait confier de hauts cm-
âîO U LiaUE A BEADVAIS.
plois. Evidemment» aux yeqx du roi comme aux yeux de l*bistoire, Godiu, gouvernear dune place forte , avait loyalement rempli son devoir : il avait fait pour la Ligue rude guerre, mais bonne guerre.
L'exile toutefois se serait fait une étrange illusion s'il eût espéré la justice dans un temps de réaction , et s'il eût oublié que les restaurations v<tunt presque aussi implacables que les révolutions. Sans doute, dans la longue défense de Beauvais Godin avait déployé un courage dont ses concitoyens n'étaient pas peu fiers ; pendant plus de cinq ans d'un blocus presque continuel , il avait tenu tête à Henri IV, à Lanoue, à Biron, à Mouy, à tous les chefs royalistes des environs ; quand toutes les autres villes de France souffraient de Fanarchie ou de la disette , il avait fait régner à Beauvais Tordre et Tabondancc. Enfin, il pouvait s'attribuer une bonne part dans cette résistance désespérée qui avait forcé Henri IV à s'incliner devant la volonté nationale, en abjurant. Mais ces services étaient passés , leurs résultats encore lointains, le parti qu'il avait servi était vaincu, tandis que les désordres dont il s'étiit fait l'exécuteur étaient récens et palpables. Les ravages, les ruines, les dévastations aux-
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quels il avait attaché son nom , avaient fait naître des haines ardentes et personnelles qu'il avait toute raison de prévoir. Quels terribles comptes n'avaient pas à lui demander ces familles de Crèvecœur^ de Boufilers, de Mouy, de Marivaux, celles de tous ces chefs prisonniers de guerre qu'un instant il n'avait pas craint de vouer h la mort? Il s'était montré impitoyable, on allait ^tre impitoyable pour lui. Godin avait donc des ennemis contre lesquels, dans ces temps encore agités , rintervention de ses amis , le bon vouloir de ses concitoyens et la clémence de Henri lY étaient de faibles appuis. Ce serait bien mal con* naître cette époque que de croire que celui qui , pendant cinq ans, avait été regardé comme le chef de la Ligue à Beauvais, n'eût pas soulevé contre lui d'irréconciliables inimitiés , et qu'il eût pu rentrer paisiblement dans ses foyers. Godîu n'avait que trop de raisons de prévoir qu'un coup de poignard ou d'arquebuse ne manquerait pas de Taccueillir à son retour. Seul il allait donc être chargé du poids des violences et des iniquités de son parti. Les Beauvaisins pouvaient se souvenir que longtemps il n'avait été que leur pensée en action ; mais hors des murs de la cité le point de vue était bien différent, et dans leur esprit de
parti les ennemis du courageux gouverneur de BeauvaisTassiniilaîent à l'ignoble et rapace Bussy- Leclerc!
Tous ses efforts, pour revoir son pays , furent donc inutiles ; il lui fallut vieillir dans Texil. U passa le reste de ses jours à Bruxelles , oublie de l'Espagne, maudissant l'ingratitude des partis, portant fièrement le titre et l'ëpéc de gouverneur de Beauvais, et ne regrettant quune chose sur son lit de mort, c'est d'avoir été trop indulgent pour ces lâches politiques qui avaient tout perdu (i).
En essayant de raconter ce que fut la Ligue à Beauvais , la commune catholique et ligueuse par excellence , on a espéré la présenter sous son jour le plus vrai. Sans méconnaître ce qu'elle eut de légitime dans son principe et de national dans ses effets, on n'a rien dissimulé de ses odieux excès.
Dans ce passé si malheureux , on trouve à chaque pas des leçons pour tous les temps. On y voit que
{i) Godin mourut en son hôtel a Bruxelles, âgé de 78 ans. Il fut inhumé près de la chapelle de la Vierge^ dans l'église paroissiale de Sainte-Catherine. Son épitaphe est ainsi conçue :
« Ci-gît noble homme , Nicolas Godin , en son vivant maire » et lieutenant de monseigneur le duc d'Âumale, en la ville de
les passions humaines, sous des noms diiïërens, ont toujours été les mêmes ; à quel prix Thumanitë a toujours acheté ses lents progrès, et en même temps une involontaire apologie de notre ^'poque, si dissemblable et tant calomniée !
» Beauvais ea Picardie, lequel est décédé le douzième février » ^ 628. 11 est fils de Jean Godin et de Barbe Vivien , fille de Nicolas Vivien et de Barbe Malapert. »
Son acte mortuaire est inscrit dans le grand Théâtre-Sacré de Brabant, 1. 1, p. 257.
Il avait eu six enfans de Marguerite de Nully : -l"" Hélène Godin, morte jeune ; 2» Marie Godin, qui épousa Louis Foy dont la petite-fille épousa Nicolas de Regnonval, Tarrièrepetite-fille, Louis Divery, et la fille de celle-ci, Claude Lemareschal. Toussaint Foy, sixième petit-fils de Godin, fut marié a Marie Borel , dont il eut Catherine Foy, épouse de Louis de Gaudechart, seigneur de Bachivilliers ; 5<> Claude Godin, son seul fils , né à Beauvais le 50 juillet 4 59 i , avocat au Parlement, commissaire examinateur au bailliage d'Amiens, s'établit dans cette ville, et s'y maria a Marguerite Roche.
Le quatrième enfant de Godin fut sa fille Nicole, née k Bruxelles en -1599. Elle y épousa Guillaume Vandermessen , auditeur des comptes dans la chambre de Brabant.
Le cinquième enfant fut Jeanne, également née en exil, mais mariée en France a Hubert Perdu , procureur auprésidial d'Amiens.
Le sixième enfant, Suzanne Godin, décéda sans postérité, à Paris, en janvier 4646.
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ET
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