IH
Le lo juillet iSSg» le âëbilç François II , à peine âgé de seize ans , monta sur le trône , ou plutôt sous son nom régnèrent le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, oncles de sa jeune épouse Marie * Stuart. Les mesures prises par Montmorency, pour conserver le pouvoir aux princes du sang, avaient été déconcertées par l'hésitation et la lenteur du roi de Navarre , triste prince digne de sa mauvaise fortune. Catherine de Médicis, gagnée par les Lorrains , avait éloigné le connétable; Condé et Montpensier, honorablement éconduits , avaient une mission en Espagne. Les Guise étaient maîtres de la cour.
Retiré à Chantilly, le connétable ne resta pas inactif. Au-dcvaut du roi de Navarre , qui s avaiv
xixviîj INTROOUCTION.
çaity il envoya ses affidës, et par ses soins une réunion de mëcontens eut lieu à Vendôme. Nous y retrouvons le cardinal de Châtillon avec ses frères. Dans cette assemblée on conjura la ruine des Guise , et l'on décida que la voie des négociations serait d'abord employée , puisque en apparence les princes lorrains servaient le roi légitime. Le roi de Navarre fut chargé de cette épineuse mission ; il n'y reçut que des affronts. Intimidé sur le sort de ses états , il quitta bientôt la partie, et les Guise , plus puissans que jamais, re^ doublèrent de fierté; le cardinal de Lorraine surtout parait s'être laissé aveugler par la prospérité. La cour était à Fontainebleau ; le cardinal , chargé de Vadmbistration des finances et assailli de sollicitations , eut l'incroyable audace de faire planter une potence devant le château , en fabant publier à son de trompe l'ordre à toutes per^ sonnes de quelque condition qu'elles fussent, venues à la cour pour solliciter^ d'en sortir dans vinfft-quatre heures sous peine d'être pendues. On imagine facilement quelle fut Tindignation de tous ces courtisans plus façonnés à l'obéissance qu'a l'outrage. Le gouvernement de Picardie , ôté par
INTRODUCTION. xxxix
ruse à l'amiral de Coligiiy, fat doond à Brissac , ami des Lorrains. Le doc de Guise s'appropria la charge de grand-mattre de la maison du roi , egaleyëe au connétable. La mesure était comble et les Chàtillon semblaient fatalement poussés à recourir aux dernières extrémités.
Sur ces entrefaites le procès du conseiller Anqe do Bourg» accusé d'hérésie, vint compliquer la situation. Il avait récusé le président Minard; celui-ci siégea néanmoins, condamna Taccusé, et fut assassiné d'un coup de pistolet au sortir de l'an-dience. Cet événement et l'intolérance religieuse affichée par les Guise , furent probablement l'origine des relations des calvinistes avec les mécontens. Ce fut à la fin de cette année que les repré^ sentans de ces deux grands partis se rencontrèrent à la Ferté, château du prince de Condé. Leur union fut cimentée dans cette assemblée. L'amiral de Goligny y fit voir par des rôles sûrs qu'il y açait en France plus de deux millions de réformés en état de porter les armes. Sur cette donnée , quelque peu hypothétique, fut formé le plan de la conjuration d'Amboise. On sait le sort de celte entreprise, découverte presque aussitôt que con-
xl LNTRODUCnON.
çue. Son cbef apparent, La Renaudie, el la plus grande partie de ses complices , furent surpris par les Guise et pendus tout bottés et éperonnés aux créneaux du château d'Âmboise. Le cardinal de Châtilion, mandé par la reine-mère à Âmboisc» assista, ainsi que son frère, à celte exécution, qui, pendant plusieurs jours, couvrit la Loire de cadavres. Le prince de Condé, en butte auxsoup çons , défia les Guise devant toute la cour, et se lava ainsi de toute complicité dans une entreprise où les contemporains ont vu plus de malcontente" ment que de huguenoterie.
A cette époque , le cbancelier Olivier fut remplacé par Michel de THôpital, créature de la reine mère et ami des Châtillon ; ce fut lui qui conseilla à Catherine de balancer les partis les uns par les autres, et qui fit convoquer une assemblée de notables à Fontainebleau. Les Montmorency et les Châtillon s y présentèrent en armes et suivis de huit cents gentilshommes de leurs amis.
C'est dans cette assemblée que fut décidée la convocation des états-généraux. Le programme des hommes raisonnables se renfermait alors dans ces mots ; tenue délais et concile gêné-
INTRODUCTION. xlj
rai. Les états-gënéraux forent donc convoques à Orléans.
La ville de Beauvais dressa, comme les autres , les cahiers de ses doléances.
Au milieu des exagérations de parti «, de la polémique des sectes et de leurs récriminations , on est heureux de rencontrer un document qui ouvre un point de vue tout nouveau. Celte voix de la cité qui se plaint, signale avec détail et naïveté les griefs de l'époque , met à nu l'état des esprits et de l'opinion sur les points les plus graves. Ces plaintes de bons catholiques qui deviendront un jour ligueurs sont remarquables par leur unanimité, par une certaine fermeté calme de gens initiés de longue main aux habitudes de la li berté. Enfin ces doléances ont de plus cela de particulier, qu'elles ont été accueillies. Grâce à la fermeté des Etats de Pontoise toutes les réformes proposées aux Etats d'Orléans furent réalisées , et la célèbre ordonnance d*Orléans , complétée par les ordonnances de Roussillon et de Moulins, devint loi de l'Etat par les soins de THôpital.
Les plaintes portent sur quatre objets princi-
Xlij INTRODUCTION.
paux : TEgKse, la justice, les impôts et Tadminis-
tratioD (i).
(4) Plaintes et doléances des corps de métiers de BeoMvais pour dresser Us cahiers qui doivent être portés aux Etats d'Orléans.
Nous, Jean Pomard, maire, accompagné des sieurs Aubert, seigneur de Gondé , François d'Auvergne, naguère maire, W Pierre de Nully, Jean Mollet, Nicolas Loisel, Picard, Jean de Gatteux et Eustacbe Delacroix , sommes transportés a rhôtol de cette ville pour recevoir les plaintes et doléances des habitans, auxquels lieux sont comparus les maîtres, es-gards, lesquels, après serment, ont dit qu'ils ont été par les maisons des maîtres des métiers^ et se sont congrégés ensembler ment pour aviser les doléances*
Plaintes et doléances des SU* Orfèvres de Beauvais,
Premièrement, nous nous plaignons de n^avoir notre évéque pasteur pour montrer la manière de vivre en gens de bien et comme bons cbrestiens, car par cy-devant que les bonnes coutumes de élire un bon pasteur par le Saint-Esprit étoit en bonne règle, le peuple étoit instruit et sans erreur, même les pauvres étoient substantés du bien dudit pasteur, pourquoi ladite électure est requise et nécessaire tant pour l'édiflcatioa du peuple que pour la substantation des pauvres»
Quant k l'abbé, se doit faire aussi pareillement d'un religieux portant Pbabit de ladite abbaye , afin que lesdits religieux soient gouvernés sobrement comme de leur état appartient, pour éviter toute paillardise et autres vices déplaisant k Dieu.
Quant a tous gens d'église, a scavoir évêque , abbés, curés,
INTtOMJGTlON. xiiij
Le& £tats d'Orléans furent troublés par l'arrestation et la condamnation capitale du prince de
chanoines > prieurs et autres» ne pourroient tenir que un bénéfice ^ et faut qu'ils soient gens de bonne vie et de l)ons scavoir tant pour procéder au service divin que pour annoncer la pa^ rôle de Dieu au peuple , et faut iceux réformer tant en leurs habits que en leur vie, car ils nous doivent services de lumières pour nous conduire en la bonne voie , comme leur office les requiert; mais au contraire lesdits ministres sont aujourd'hui siméchans et dévoies et sujets à toutes dissolutions, blasphèmes, paillardises, ivrogneries, simonie, usure et autres vices abominables devant Dieu et devant le peuple, qui est d'où prO"* vient aujourd'hui l'occasion des erreurs et des émotions qui sont eu la chrétienté, car sans ladite correction et réformation l'erreur dernière seroit plus grande que la première.
Et quant a notre pasteur et évéque de Beau vais, nous cornplaignons des extorsions, monopolles, subsides et autres op* pressions commode forage, d'anvoire;... et en cœuillant les* dits deniers par chacun an sont au nombre de vingt-cinq ou trente sergens entrant dans les maisons, prenant les biens par force sans en avoir aucun droit.
Quant à la complainte de justice, dit le pauvre peuple être grandement oppressé en celte ville de Beaqvais, portant que ledit évéque tient la temporalité, tant que le pauvre peuple tremble sous la cruauté des xuges , et y a grand nombre de sergens cruels tyrans faisant grandes battures et autres grandes violen^ ces qui n'est possible à homme de scavoir décrire, sans qu'il en soit nulle raison, mémement plutôt sont lesdits sergens supportés en toute leur malice que ils ne sont corrigés et pugnis, dont la correction est bien nécessaire.
£( seroit plus nécessaire et expédient pour le salut du peuple
xliv INTRODUCTION.
Condé, sauve par la mort de François II, qui suspendit un instant Tomnipotcnce des Guise* Cathe-
et la substance qui lui est journellement arrachée aussi malheureusement, d'avoir un juge de police qui fut élu tous les ans d'un homme de bien par le commun peuple, qui pourra mettre d'accord ceux qui sont en disèord, et expédie prudemment les parties
Nous demandons que toutes bétes sauvages soient communes a un chacun pourvu qu'elle ne soit en lieu clos ni fermé.
Item, nous demandons que en tout le royaume de France il ne soit fait que un poids, une mesure et une aune.
Item , nous demandons que toute taille et impositions soient abolies , réservé que le roi prendra sur chacune pièce de terre, maisons, masures, autant comme le seigneur fait de censive,*... et si le roi a affaire pour garder son royaume, rehaussera selon qu'il aura affaire de deniers. Signé de Dampierre et Adrien Thomin.
Doléances des Estamiers,
Thomas Esmery , l'un des maîtres dudit métier, se plaint c'est à scavoir :
Que l'évoque et comte doit résider en son Evesché et diocèse pour connoitre les mauvaises vies et abus qui s'y commettent journellement de leurs officiers temporel et spirituel , et si deusse être content d'un bénéfice seul pour le salut et édification de son peuple, et que les élections anciennes touchant les administrateurs de l'Eglise deussent être faites comme Ton souloit anciennement faire, et les chanoines, curés, abbés, prieurs, semblablement comme dessus, et que leurs vie et ac« coutremens soient plus chastes, simples et humbles doresnavant que ils n'ont été par cy-devant, pour éviter les occasions des murmures et jactances du peuple, parce que avarice et
INTRODUCTION. xlv
rinç de Médicîs nommée régente, suivant les conseils du chancelier de l'Hôpital, se plaça entre
luxure et leurs pompes peignent fort en l'Eglise pour cejourd'hui , et que aussi les sacremens ny la terre d'Eglise ou cimelierre ne se doit vendre aucunement, mais bien prendre le don qui leur sera donné tant du pauvre que du riche.
Plus, se plaint comme dessus des seigneurs temporels qui ont pris et prennent journellement les terres, bois et pastures qui de toute ancienneté éloient communs pour les villages chacun en son regard , et les pauvres gens ne peuvent plus avoir ni nourrir bestail par le moien que les seigneurs ont pris et prennent journellement par force du pauvre peuple lesdites terres , bois, pastures , et en font leur profit qui est une chose efforcée et au grand détriment du peuple.
Plus se plaint comme dessus du prince qui ne deut souffrir prendre en temps de paix de nous les tailles et emprunt pour le sel , vins et vinaigre , ensemble la solde des cinquante mille hommes de pied de son royaume qui est aujourd'hui taille ordinaire qui ne doit être outre. Et au pardessus ne laissons de loger, fournir auxdits gendarmes tous ustanciles sans aucun salaire et paiement , n'aiant égard ledit prince à notre privilège acquis par nos prédécesseurs , confirmé par les rois ci-devans et par icelui roi présent.
Doléances des Laneurs.
Les M** du métier de laneur, scavoir : Adrien Henry, Claude Dupille et Claude Grougnet après serment :
. . . Quant a la résidence et pour le regard des mœurs des gens d'église ont dit comme les autres , ainsi que pour les droits de forage, anvoire et justice
Disent en outre que un nommé M* Adrien Fourré, prêtre, a
xlvj INTRODUCTION.
les Guise et les princes du sang, et rappela Monlmorency destiné au rôle de médiateur.
fiil a plusieurs dudit mcftier que a rélévation de l'iioslie, le corps de notre Seigneur n'y est pas et qu'on est bien sot de croire qu'il y soit, et qu'il prend argent dudit métier pour une messd chacun lundi , et ce sans toutefois célébrer icelle.
Doléances des Tapissiei^s.
Robert et Jean Tiersonnier, Ch. de Bucamp , M" dudit métier, ont dit.:
....Quant a la religion chrétienne, il est nécessaire de virre ainsi que d'ancienneté, et quant à ceux qui voudront aller au contraire, ils doivent être grièvement punis.
Pour le regard de la justice serait bon qu'il n'y en eut qu'une et qu'elle fut roiale.
(Extrait des archives de la Ville. — Mannsc. de M. Le Caron </e Troussures.)
§• lY.
Les princes, le connétable et les Châtillon , plus puissans que jamais, exigeaient le renvoi des Guise. Ce n'était point le compte de Catherine , qui ne voulait pas plus être dominée par le connétable que par les Lorrains; ceux-ci, secrètement rassurés par la régente, soutinrent le choc sans se déconcerter , et le jeune roi enjoignit au connétable de rester à la cour. Ici commence, pour Catherine, une vie de négociations, d'intrigues tor*tueuses et de reviremens politiques. Il faut renoncer à définir ce caractère qui confondrait la sagacité d'un Machiavel autant par sa légèreté que par sa profondeur. De tous ses contemporains le seul d'Âubigné parait avoir deviné ce fatal Sphynx. « La reine ^ dit-il , jetait parfois de t huile sur tel feu , parfois de Veau , selon que réléçation de tun des partis menaçait la maison de France, et en cette maison son autorité, »
xlviij INTRODUCTION.
Pour bt!t uQÎque le pouvoir, pour moyens l*intrigue d'abord et le crime ensuite ; telle fut Catherine. En même temps qu'elle rêve la Saint-Barthélémy, elle demande au pape le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces; et, plus tard » sur la fausse nouvelle de la perte de la bataille de Dreux, elle s'écriera : Eh bien ! nous irons au prêche /... Â ses yeux les Guise et les Chàtillon n'étaiant que des contre-poids propres à maintenir la balance de son pouvoir. Elle ne fut ni mère, ni parente, ni amie , ni catholique, ni protestante; elle fut reinerégente, sacrifiant tout jusqu'au dernier moment au désir de régner. Dans les plus grandes complications de la guerre ou de la politique, il fallait que ie bal marchât toujours; r escadron volant des filles de la reine séduisait les plus fiers courages, et quand la corruption de ses fils entra dans les calculs de sa politique, la jeunesse de ses fils fut corrompue. Le poignard ou le poison était sa dernière raison, et lorsque de nos jours le roman s'est emparé de cette époque qu'elle domine, loin de Texagércr , il s'est vu contraint d'en voiler la hideuse vérité.
INTUODUCTIOX. xlîx
Cependant les Gaise , secrètement lies avec Philippe II , cherchaient un point d'appui plus solide que la douteuse amitid de Catherine, et ils le trouvèrent dans leur plus puissant ennemi.
L'assemblée provinciale de Paris, poussée par Coligny, avait ouvert l'avis de faire rendre compte des gratifications excessives accordées par les derniers rois aux Guise , à la duchesse de Valentinois , au maréchal de Saint-André, à toutes les sangsues de la cour. Le connétable, se croyant menacé dans sa fortune, s*unit au duc de Guise et au maréchal de Saint-André : ce fut le triumvirat. On fit courir le plan d'une Ligue catholique, dont Philippe II devait être le chef, et à laquelle l'empereur, le pape et les princes d'Italie donnaient les mains : tous les calvinistes devaient être exterminés.
Abandonnés par leur puissant oncle, lesChâtillon se virent dans la plus critique des positions. En vain l'amiral chercha t-il à rompre cette Ligue en montrant au connétable qu'en abandonnant ses neveux , il rendait les Guise tout puissans , et que les libéralités qui avaient récompensé ses grands services étaient à l'abri de toute recherche. L'obstiné vieillard, autant par crainte de rendre gorge
l INTRODUCTION.
qu'en haine du protestantisme, persista dans le triumvirat (i). Alors, Catherine se mit à appuyer les Huguenots affaiblis, et un édit de tolérance leur accorda une demi satisfaction.
C'est dans ces graves circonstances que le cardinal de Châtillon voulut s'unir à la fortune de ses frères en adoptant leur croyance. L'acte si décisif pour lui de son abjuration eut lieu au château de Merlemont , en présence d'un grand nombre de gentilshommes calvinistes des environs (2).
Quelle que fut à Beaiivais la surveillance de l'officialité et de THôtel-de-YiHe contre les tentatives des novateurs, il était impossible que l'exemple de l'évéque n'y donnât point des adeptes au calvinisme.
Le grand-vicaire, Louis Boulhillier, ne craignait pas de prêcher des doctrines hérétiques en pleine cathédrale et devant tout le Chapitre (3).|
{\) Il fut en outre invité à prendre ce parti par la connétal)le Jalouse de l'extrême affection qu'il portait à ses neveux. (Délibération de l^Hôtel-de-Ville , ^564.)
(2) MM. Jean et François Descourtils, seigneurs de Merlemont et de Grémévillers, de l'Isle-Marivaux, de Mouy-Vaudray, Louis de Boufflers, de Gamaches, de Beaurepaire, de Saint- Clair, des Champs-Morel , d'Auffay, et beaucoup d'autres.
(5) Dans cette occasion, le théologal Cornet, avec la grossière franchise du temps, lui lança cette apostrophe : Boulhillier, ta (fouteille est puante !